Rigolus in musica

«Vous aimez la musique qui fait rire?» J’ai posé la question à mes deux collègues chefs d’édition du Temps. Le premier m’a répondu: «Bof, non, pas vraiment.» Et le second: «Moui, pourquoi pas?» Fort de cet échantillonnage statistique irréfutable, je me suis dit qu’il y avait un sujet à creuser.

S’il faut creuser, il faut choisir où faire le trou. Je m’explique. Quand on pense à l’humour en musique, on pense de prime abord à la chanson humoristique: «Je n’suis pas bien portant» de Gaston Ouvrard, «Aragon et Castille» de Boby Lapointe, «Ne me quitte pas» de Jacques Brel, «Félicie aussi» de Fernandel, «Always Look on the Bright Side of Life» des Monty Python, «Y en a des biens» de Didier Super ou «Le Blason du laid tétin» de Clément Marot. Je ne parlerai pas de ça ici, étant entendu que la charge humoristique de ces airs est bien plus soutenue par le texte que par la mélodie.

Je repose ma question différemment. Existe-t-il une musique (au sens instrumental du terme) qui fasse rire? On pourrait essayer de donner une réponse compliquée à cette question simple. On pourrait dire que le comique est avant tout une affaire de gestes (les clowns), de représentation (la caricature) ou de sémiotique (tiens-toi au pinceau, j’enlève l’échelle), et qu’une suite de notes contient difficilement en elle-même un éclat de rire – on ne va ressortir ni Aristote ni Bergson, mais a priori, aucun des deux ne jouait du banjo.

Cela étant, on pourrait dire aussi que la musique, comme toute autre forme d’expression, arrive très bien à actionner toute une série de ressorts du comique: la parodie, le burlesque, le grotesque, la rupture de registre, etc. Dans un article lumineux quoi que déjà ancien (c’était en 1984 dans Les Echos de Saint-Maurice, vous le trouverez ici), François Deléglise résumait assez bien le propos – en tout cas concernant ce qu’on appelle généralement la «musique classique»: «Les procédés de l’humour musical peuvent s’esquisser ainsi: le traitement burlesque d’un sujet noble comme dans Orphée aux Enfers d’Offenbach où dieux et mortels finissent par danser le cancan, la fausse note délibérée, la rupture de ton, la citation incongrue fréquente chez G. Hoffnung, le changement soudain du tempo et l’accumulation de bruitages variés en guise de commentaire au morceau dont Spike Jones est spécialiste, et bien entendu, le pastiche à intention parodique.»

Reprenons dans l’ordre, analysons de manière globale. La musique humoristique se caractériserait donc généralement par la notion de détournement – c’est plutôt attendu. Ce détournement, si on mélange un peu les catégories qu’il touche, peut être considéré (géométriquement, dira-t-on) de plusieurs manières: comme une translation (on remplace des éléments – sons ou notes – par d’autres), comme une symétrie (on met cul par dessus tête les habitudes de composition ou les attendus culturels), ou encore comme une homothétie (on pourra dire qu’il s’agit là entre autres des procédés de rabaissement, et en particulier de ce que l’on appellerait la «grande musique»).

Je crois qu’on s’est assez emmêlé dans les concepts pour le moment. Essayons plutôt de jeter une oreille sur quelques exemples de musique à faire rire (ou tout du moins considéré comme telle), et je vous laisserai me dire si votre zygomètre personnel frétille ou non.

Lisez d’abord ceci, ça vous rappellera peut-être quelques souvenirs: «[Les écoliers] juraient. C’était leur jour, leur fête des fous, leur saturnale, l’orgie annuelle de la basoche et de l’école. Pas de turpitude qui ne fût de droit ce jour-là et chose sacrée. Et puis il y avait de folles commères dans la foule, Simone Quatrelivres, Agnès la Gadine, Robine Piédebou. N’était-ce pas le moins qu’on pût jurer à son aise et maugréer un peu le nom de Dieu, un si beau jour, en si bonne compagnie de gens d’église et de filles de joie? Aussi ne s’en faisaient-ils faute; et, au milieu du brouhaha, c’était un effrayant charivari de blasphèmes et d’énormités que celui de toutes ces langues échappées, langues de clercs et d’écoliers contenues le reste de l’année par la crainte du fer chaud de saint Louis.» Vous aurez certainement reconnu les premières pages du Notre-Dame de Paris de Victor Hugo. Vous en cherchez la bande-son? En voici une possible, l’«Ite missa est» d’une messe des fous médiévale, rendue par le Berry Hayward Consort:

Qu’est-ce qu’on entend ici? Quelque chose qui ressemble à la fois à une joyeuse cacophonie, et à un concassage des modes de la musique liturgique. Faut-il y voir une sorte de rite libérateur? Il faut surtout éviter les anachronismes – on ne sait pas encore aujourd’hui dans quelle mesure exactement les fêtes des fous étaient encadrées par le clergé, on ne sait donc pas si elles sont à considérer comme de véritables débordements dionysiaques, ou comme de simples soupapes temporaires (ou entre les deux). Ce qui est par contre indéniable, c’est que la dissonance de cette pièce la singularise par rapport à une production habituelle. Ça peut faire un clin d’œil démoniaque (la musique non harmonieuse était considérée comme une marque du diable, comme l’expliquait la musicologue et historienne de l’art Laurence Wuidar dans un livre que je chroniquais ici), mais ça peut aussi être utilisé dans un but comique.

La fête des fous est ce qu’on appelle un rite d’inversion carnavalesque. Et la tentation de la cacophonie se retrouve dans d’autres objets fameux de la famille de Carnaval: les cliques ou autres Guggenmusik. J’ai parlé de «tentation» de la cacophonie. C’est volontaire: si, dans une clique, il faut jouer fort, faire cuivrer les instruments, avoir une section rythmique qui fait «poum-poum-tchaka-poum» en crevant les peaux et placer quelques fausses notes, il faut aussi savoir suivre une mélodie préétablie, et reconnaissable par le public. La preuve? J’ai fait partie pendant quelques années d’une clique de Delémont, la Jura-Simplon – du nom du restaurant, aujourd’hui disparu, dans lequel elle avait son stamm. Et que faisait-on, avant chaque Carnaval? Eh bien, on répétait. Pas trop certes, avec un verre de blanc à portée de main (certes aussi), mais on répétait quand même. Le grotesque, ça se maîtrise*.

Cette tentation de la cacophonie, on la retrouvera également chez Spike Jones – François Deléglise en parlait. Avec ses City Slickers, Spike Jones prenait un malin plaisir à massacrer les airs connus, à placer des coups de klaxons dans les bluettes. Mais écoutez bien l’un de ses travaux les plus célèbres, une hilarante parodie l’Ouverture du Guillaume Tell de Rossini. C’est non seulement un witz sonore qui a fait partie de la bande-son de mon enfance (mon père est un grand fan de Spike Jones), mais c’est surtout une merveille de placement, une dentelle rythmique aux antipodes du n’importe quoi:

Grimpons de quelques marches les escaliers du sublime (juste pour faire semblant). Ah tiens, voilà Mozart à l’étage au dessus. Connaissez-vous sa Plaisanterie musicale (Ein musikalischer Spaß, K. 522)? Ecoutez et vous entendrez: c’est étrange et énervant à la fois

Vous aussi, vous avez l’impression que Wolfgang n’était pas vraiment à son affaire quand il a écrit cette pièce? Qu’est-ce que c’est que ces motifs bateau alignés comme une brigade de pompiers? Ces idées qui ne naissent qu’à moitié? Ces fausses notes? Ces modulations aberrantes? Cet accord final qui sonne comme une chute dans l’escalier? Eh bien c’est voulu: Mozart a écrit cette pièce satirique pour moquer les compositeurs tâcherons et les exécutants bas de plafond qui l’entouraient. Il a par la même occasion inventé quelque chose de particulièrement pervers: les instrumentistes qui s’attaquent à cette pièce doivent en effet interpréter à la perfection une pièce volontairement mal écrite. Je ne sais pas pourquoi, mais ça m’a fait penser à cette performance assez parfaite de Rowan Atkinson à la cérémonie d’ouverture des JO de Londres de 2012:

On l’a vu avec Spike Jones, l’humour en musique est aussi une affaire de décontextualisation et de recontextualisation. Par exemple: placer un son incongru (qui par hypothèse ferait «pouèèèt!») à un endroit où on ne l’attendrait pas. A un niveau d’élaboration supérieur, on peut aussi parler de décontextualisation dans l’exemple de la citation incongrue de motifs musicaux. C’était par exemple le cas lorsque Ludwig von 88 (ce groupe français de punk rigolo qui sévissait dans les années 80) reprenait le «O Fortuna» du Carmina Burana de Carl Orff comme introduction de son album Houlala 2: la mission:

Montons encore d’un niveau. La citation d’un morceau entier, ça s’appelle une reprise (ou une cover, chez les anciens jeunes). Il faudra que je fasse un jour un billet sur ce que je pense de cette activité, mais il se trouve qu’elle peut aussi témoigner d’une certaine forme d’humour. Et plus précisément de deux manières. Il y a tout d’abord celle du pastiche à visée parodique: c’est le cas de tout ce qui s’entend, par exemple, dans Spinal Tap (1984), l’hilarant film de Rob Reiner dans lequel un groupe fictif de heavy metal fait toutes les choses les plus absurdes qu’on pourrait attendre de lui. Dans le même registre stylistique, on peut citer le pastiche, pour le coup tout à fait caricatural, que Bad News, en 1987, avait fait du «Bohemian Rhapsody» de Queen:

Que s’est-il passé ici? Bad News a transposé (en le hérissant d’absurdités) le propos pop romantique (au sens qu’Alphonse de Lamartine donnait à ce mot) de Queen dans quelque chose qui se rapproche du metal de sous-préfecture. On est donc passé à un type de subversion dont on peut dire, au niveau des catégories qu’il touche, qu’il se trouve à un niveau un peu supérieur encore: c’est une transposition d’un style à un autre. Vous voulez un autre exemple, qui paradoxalement part du rire pour toucher à une forme de sublime? Ecoutez cette reprise d’une des plus parfaites scies des années 80 («Life is Life», d’Opus) par Laibach, en mode musique industrielle et martelages germaniques:

Evidemment, une des plus grandes aventures de ce type de détournement fut la méthode kitsch de l’easy listening: prenez n’importe quel morceau important des musiques actuelles et transmutez-le (attention, préparez vos oreilles) en bout de caoutchouc échappé d’un ascenseur (on est d’ailleurs ici, mutatis mutandis, dans le même genre d’ambiance balourde et Sauerkraut que n’importe laquelle des musiques de film érotique composées par Gert Wilden et son orchestre dans les années 70 et 80):

J’ai lâché un mot, un peu plus haut: «kitsch». «Le kitsch ou kitch est l’accumulation et l’usage hétéroclite, dans un produit culturel, de traits considérés comme triviaux, démodés ou populaires», dit Wikipedia. Je n’aime pas particulièrement le kitsch (mais il est aussi considéré comme un vecteur de galéjades). Ou plutôt: je l’aime moins qu’il y a 30 ans (vous venez de lire ici une phrase extrêmement douloureuse). Cela dit, si l’on imagine que le kitsch peut être considéré comme une forme de coup de sac dans ce que l’on attend de la musique, il peut donner des résultats tout à fait intéressants. Vous souvenez-vous par exemple de ce trio belge qui s’appelait Les Brochettes (Zoé Jadoul, Nicolas Deschuyteneer, Frédérique Franke), et qui tournait en Europe dans les années 90? Un synthé d’enfant, une guitare qui tremblote, un micro, des idées sonores et des arrangements que l’on imaginerait n’entendre qu’entre Charleroi et Namur un jour de relâches, mais qui produisent des chansons absurdement hilarantes, comme celle-ci:

Ça ne vous fait pas rire? Attendez, voici quelques Autrichiens:

 

* Pour être tout à fait honnête, la pure cacophonie peut être drôle. Il y a bien longtemps, j’ai fait partie de Pictus Ouarg, un collectif jurassien qui faisait un peu de performance, pas mal de musique et surtout beaucoup de n’importe quoi. J’avoue: on a beaucoup ri à enregistrer des chansons parfaitement inécoutables. Mais on était peut-être les seuls.

 

 

Si j’étais chez vous, je partirais:

-> A Bienne (Le Singe, je 16), pour y écouter Mich Gerber. Le contrebassiste bernois reste une sommité en matière de superpositions poétiques.

-> A Lausanne (D! Club, ve 17), pour y écouter Reinhart Voigt, un des piliers conceptuels de la techno minimale de l’école de Cologne.

-> A Genève (Zoo, sa 18), pour y écouter AQXDM. Une des meilleures signatures de l’excellent label Bedouin. Electro sombre et dure, vous pouvez écouter son Aegis de 2018 pour vous en convaincre.

-> A Genève encore (Cave 12, di 19), pour le finissage du marathon culturel de «By repetition, you start noticing details in the landscape» (j’en parlais ici, et ma collègue Jill Gasparina, ). Vous pourrez y écouter Sarah Davachi et Vincent de Roguin, en exercices de sorcellerie émotionnelle.

-> A Pully (Octogone, sa 25 et di 26), pour y écouter Hemlock Smith & le Chœur Auguste. Le projet s’appelle Building Up, c’est une vaste entreprise de ciné-concert basée sur une série de films expérimentaux échelonnés entre 1901 et 1952, c’est d’une sombre clarté et je vous en reparlerai plus en détails dans Le Temps.

-> A Genève (Cave 12, sa 25, dans le cadre du festival Antigel), pour y écouter Suzanne Ciani. La reine de la synthèse modulaire produit des paysages pulsants qu’on n’oublie pas.

-> A Lancy (Salle communale du Petit-Lancy, di 26, dans le cadre d’Antigel), pour y écouter Mario Batkovic. L’accordéoniste bernois est un passionnant rénovateur de son instrument, un bâtisseur de cathédrales sonores.

-> A Genève (Cave 12, même jour), pour y écouter Pita, alias Peter Rehberg, fondateur du label Mego et grand architecte du bruit. Ça chatouille fort, mais l’expressivité de ses pièces rugueuses est impressionnante.

Philippe Simon

Philippe Simon

Philippe Simon est chef d'édition au «Temps» et Dr ès Lettres de l'Université de Genève, spécialiste de Rabelais et des littératures de la Renaissance. En marge de cela, il se passionne pour les musiques singulières, curieuses, aventureuses – tous styles confondus. C'est de ces sons qu'on n'entend guère qu'il va vous parler ici.

6 réponses à “Rigolus in musica

  1. Cher Philippe,
    Je soumets à votre oreille critique ces deux modestes contributions:
    1. Rigolus in jazzo: ce passage d’un concert de guitaristes: après la tension d’un passage assez free, hop, un petit coup de […] :
    https://www.youtube.com/watch?v=W3BzAKHCEvo&feature=youtu.be&t=960
    J’imagine tout Central Park qui relâche la tension.
    (John McLaughlin, Paco De Lucia, Al Di Meola)

    2. Rigolus post scholae
    Pour aider vos enfants à rire des chansons qu’ils doivent apprendre à l’école et de leur structure à grande pompe:
    https://www.youtube.com/watch?v=PIQiuXtbP8I

  2. Cher Philippe,

    Je me permets de te suggérer quelques liens qui me paraissent intéressants :

    L’art de jouer faux par Jacques Loussier

    https://www.youtube.com/watch?v=EZ8a7fc3Ar8&list=RDEZ8a7fc3Ar8&start_radio=1&t=47

    Une reprise récente d’un morceau du « Hoffnung Festival » de 1956, où quand le pianiste et le chef d’orchestre ne jouent pas la même œuvre

    https://www.youtube.com/watch?v=BV9YvlPSHZ8

    Deconstructing Johann par les King’s Singers (lire les paroles qui se trouvent sous la vidéo)

    https://www.youtube.com/watch?v=HDMUraUAAY4

    Plus deuxième degré : deux interprétations du Grand Macabre de György Ligeti par Barbara Hannigan (on appréciera la performance vocale …)

    https://www.youtube.com/watch?v=sFFpzip-SZk
    https://www.youtube.com/watch?v=KCS5uLX_ecM

    Le Muppet Show a été une mine d’or de délires musicaux

    https://www.youtube.com/watch?v=wjPqV8GXVQU
    https://www.youtube.com/watch?v=8N_tupPBtWQ
    https://www.youtube.com/watch?v=TaXCQ_wZidU

    Et puis évidemment la symphonie des jouets de Leopold Mozart (mais c’est pas prouvé que ce soit de lui …)

    https://www.youtube.com/watch?v=A3BPROHYQIk

    Bonne écoute !

  3. Excellente rubrique, truffée d’une sorte d’érudition joyeuse sur des sujets originaux.
    Ca nous change du style insupportable, politiquement correct, vaguement de gauche, pro LGBTQ, mondialiste, multiculturaliste, post moderniste etc, qui dégouline de la plupart des blogs du Temps. Au moins vous, vous nous parlez d’autres sujets que la propagande avec laquelle on veut nous assassiner culturellement et même ethniquement.

    Vivent les guggelmusik, les schlager, les fanfares, derniers refuges de la culture populaire.

    1. Cher Bravo,
      Merci pour vos gentils mots. Oserais-je toutefois vous avouer que je ne souscris pas entièrement à la suite de votre analyse?
      Je vous embrasse bien fort.

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