Force brute

Qu’est-ce que l’art brut? En 1949, Jean Dubuffet, père de la notion, en disait ceci: «Nous entendons par là des ouvrages exécutés par des personnes indemnes de culture artistique, dans lesquels donc le mimétisme, contrairement à ce qui se passe chez les intellectuels, ait peu ou pas de part, de sorte que leurs auteurs y tirent tout (sujets, choix des matériaux mis en œuvre, moyens de transposition, rythmes, façons d’écritures, etc.) de leur propre fond et non pas des poncifs de l’art classique ou de l’art à la mode. Nous y assistons à l’opération artistique toute pure, brute, réinventée dans l’entier de toutes ses phases par son auteur, à partir seulement de ses propres impulsions. De l’art donc où se manifeste la seule fonction de l’invention, et non celles, constantes dans l’art culturel, du caméléon et du singe.»

Quand, en Suisse romande, on pense «art brut», les souvenirs se dirigent assez naturellement vers la Collection du même nom, à Lausanne. On pense aux peintures maniaques d’Augustin Lesage ou d’Adolf Wölfli, aux sculptures sur bois d’Eugenio Santoro ou aux fusils de récup d’André Robillard. On pense donc, prioritairement, aux arts visuels et aux arts plastiques.

Mais la notion d’art brut est-elle extensible à ce que, normalement, on ne voit pas dans un musée? Oui, il existe par exemple des «écrits bruts» – c’est ainsi que Michel Thévoz, premier directeur de la Collection de l’art brut, les appelait. Dans le domaine romand, les textes des Fribourgeois Justine Python et Gaspard Corpataux ont par exemple été dûment répertoriés et analysés en 2014 par Vincent Capt, linguiste de l’UNIL (Poétique des écrits bruts. De l’aliéné vers l’autre de la langue, chez Lambert-Lucas).

Et la musique? Et la musique aussi. Je parlais plus haut d’André Robillard – eh bien il ne fait pas que sculpter des flingues, il chante aussi, en s’accompagnant de percussions:

Et il fait aussi des performances de spoken word assez décoiffantes:

Le premier de ces titres est extrait d’une série de disques qui constituent la meilleure introduction à ce domaine particulier des musiques actuelles: Musics in the margin, trois compilations publiées entre 2006 et 2014 par le magnifique label belge Sub Rosa. Vous y trouverez des merveilles de Chantal Robette, de MC Speedy, ou encore du parapsychologue letton Konstantin Raudive, qui prétendait capter les voix des morts (on peut se référer à son fameux livre de 1973, Überleben wir den Tod? Neue Experimente mit dem Stimmenphänomen):

Pourquoi je parle de merveilles? J’ai choisi le terme à dessein, j’y reviendrai. Mais je vais tout d’abord chausser mes plus gros sabots (je vous rassure, c’est surtout une posture rhétorique): j’aime ces morceaux parce qu’ils sont, pour la plupart, loufoques. Oui, ils me font rire, souvent. Mais attention (et c’est là que je quitte ma posture): ce n’est pas un rire moqueur, c’est un rire franc, joyeux, ouvert. Parce que tout cela est proprement renversant. J’en reviens aux merveilles: le mot est issu du latin mirabilia, et lui-même vient de mirari, «admirer». Jusqu’au XVIIe siècle en tout cas, les merveilles, ce sont toutes ces choses que promet l’exotisme: les paysages inconnus, les peuples étranges, et même les monstres. Les merveilles, c’est ce devant quoi l’on s’émerveille.

J’éprouve les mêmes sentiments face à la musique brute. Je serais peut-être moins radical que Dubuffet quand il disait que ces créateurs sont «des personnes indemnes de culture artistique»: il me paraît difficile de poser une esthétique ab nihilo, et il est clair, à l’écoute de ces musiques, qu’elles sont plus ou moins imprégnées de culture globale. Par contre, Robillard et les autres donnent aux prémisses culturelles des twists jamais entendus: ils prennent des chemins de traverse qui amènent à des trésors dont nous autres ne pouvions soupçonner l’existence.

Si j’étais chez vous, je partirais:

-> A Genève (Cave 12, me 8), pour y écouter Jacob Kirkegaard, un grand maître de l’abstraction crépusculaire et des murs qui tremblent.

-> A Delémont (SAS, ve 10), pour y écouter strom|morts, un monument de drone saturé et enveloppant.

-> A Genève (Zoo, même soir), pour y écouter Thomas P. Heckmann. Une techno qui tape très très dur, sur des cascades de superacides.

-> A Lausanne (Folklore, même soir), pour y écouter SNTS. Là aussi, une techno qui tape au goût de plomb. Attention, ça peut aller très vite.

-> A Bienne (Le Singe, je 16), pour y écouter Mich Gerber. Le contrebassiste bernois reste une sommité en matière de superpositions poétiques.

-> A Lausanne (D! Club, ve 17), pour y écouter Reinhart Voigt, un des piliers conceptuels de la techno minimale de l’école de Cologne.

-> A Genève (Zoo, sa 18), pour y écouter AQXDM. Une des meilleures signatures de l’excellent label Bedouin. Electro sombre et dure, vous pouvez écouter son Aegis de 2018 pour vous en convaincre.

-> A Genève encore (Cave 12, di 19), pour le finissage du marathon culturel de «By repetition, you start noticing details in the landscape» (j’en parlais ici, et ma collègue Jill Gasparina, ). Vous pourrez y écouter Sarah Davachi et Vincent de Roguin, en exercices de sorcellerie émotionnelle.

Philippe Simon

Philippe Simon

Philippe Simon est chef d'édition au «Temps» et Dr ès Lettres de l'Université de Genève, spécialiste de Rabelais et des littératures de la Renaissance. En marge de cela, il se passionne pour les musiques singulières, curieuses, aventureuses – tous styles confondus. C'est de ces sons qu'on n'entend guère qu'il va vous parler ici.

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