De hominis dignitate

L’actualité de ce début de troisième décennie n’est pas à l’image de celle du siècle passé, enjouée et créative, caractérisée par ces « années folles » qui ont illuminé un entre-deux guerres dont la longévité fut aussi tenue que furent brutales ses bornes temporelles. Notre époque aussi est folle, mais dans une acception du terme plus dramatique si l’on se place sous l’angle de l’immigration massive qui cherche à atteindre ce nouvel eldorado que représente le vieux continent, cette conquête désespérée de l’ouest, encore et toujours. La terre promise se paie au prix fort de sa vie, de son identité et de sa dignité. L’auteur genevois Jean Ziegler s’en est récemment révolté dans un livre qui dénonce « la honte de l’Europe », celle qui consiste à ne pas ouvrir plus généreusement ses frontières. 

A l’aube de notre ère, Tacite est un des premiers historiens à avoir mis un mot sur ce que la ville aux sept collines se représentait comme étant une impérieuse limite à sa démesure territoriale : le limes. Dans cette société d’alors où la démocratie fut débordée par l’ambition d’un triumvirat devenu un auguste potentat, cette caractéristique géopolitique ressemble à s’y méprendre à celle qui définit l’aire des vingt-cinq nations qui se renferment dans leurs confins, et paradoxalement issue du visionnaire « Traité de Rome ». C’est cette même cité qui a inventé ce terme, que les empereurs successifs se sont employés à construire, parfois physiquement, pour contenir ce qui à l’époque était considéré comme le monde barbare. De Trajan à Dioclétien, le limes arabicus a cherché à repousser les civilisations orientales au prétexte qu’elles ne parlaient ni latin, ni grec. Aujourd’hui c’est à Lesbos que se cristallise des drames humains peu avouables : l’histoire est malheureusement impitoyable de lucidité quand elle met en évidence les hasards des lieux : des recoupements géographiques qui déchirent nos âmes perdues.

L’exil exhorte l’asile.

cour intérieure du foyer ©phmeier

A Genève, le centre d’hébergement collectif de Rigot qui a été mis en service récemment insuffle un espoir bienvenu et interpelle par son engagement social et environnemental. Construit entièrement en bois, il est conçu pour dresser sa silhouette gémellaire à quelques encablures du siège de l’ONU pour une durée limitée à une dizaine d’années. Démontable puis remontable dans un ailleurs qui annoncerait une heureuse intégration de ses occupants, il est admirablement mis en œuvre par ses modules en bois d’épicéa, sa façade en chêne genevois, issue d’une filière locale et jusqu’à ses fondations ligneuses qui évoquent les peuples lacustres qui ont colonisé la rade de l’ancienne cité du bout du Léman. 

L’image que la cour évoque immédiatement les dessins aux couleurs chaudes des architectes des années soixante, ceux de la fameuse Tendenza italienne, qui se mobilisaient pour un retour à une forme d’essentialité à la fois expressive mais également théorique : une posture contre ce qui était jugé comme étant trop stérile dans la production moderne, déjà globalisante dans sa volonté d’imposer un International style. Dans ces années de remise en question de la pensée forte, on cherchait aussi un retour à une forme d’artisanat que Giorgio Grassi replaçait au centre du métier de l’architecte.

A l’extrémité du lac, c’est bien à une leçon de construction à laquelle on assiste, grâce à un retour aux fondamentaux de l’assemblage de la matière, celui enseigné à tous les étudiants en architecture. Mais aussi à une leçon d’humanité grâce à la dignité de l’objet accueillant ceux qui sont en situation de détresse. Ce modeste édifice surpasse de loin, par sa qualité tectonique, la plupart des logements de la périphérie de nos villes où le crépi et la fenêtre en plastique écœurent de leur vulgarité nos attentes, parfois vaines, d’un environnement meilleur. C’est enfin un exemple de réalisation respectueuse de la transition énergétique que notre planète réclame de ses vœux les plus profonds. La réponse à l’urgence humanitaire ouvre donc également une porte à un postulat sur le long terme quant à une possible voie pour une architecture durable.

+ d’infos

Réalisation : 2018-2019. Maître de l’ouvrage : Hospice général, Genève. Architectes : ACAU, Carouge. 

Jean Ziegler, Lesbos: la honte de l’Europe, Le Seuil, Paris, 2020.

Voir également : https://blogs.letemps.ch/jasmine-caye/2020/01/28/pour-jean-ziegler-leurope-a-cree-des-camps-de-concentration-en-grece/

Giorgio Grassi, L’architettura come mestiere e altri scritti, Ed. Franco Angeli, Milan, 1980.

les coursives réservant les logements ©phmeier

 

la structure en bois très régulière confère de la dignité à l’ouvrage ©phmeier
Philippe Meier

Philippe Meier

Né à Genève, Philippe Meier est architecte, ancien architecte naval, enseignant, rédacteur et critique. Depuis plus de vingt-cinq ans, il exerce sa profession à Genève comme indépendant, principalement au sein de l’agence meier + associés architectes. Actuellement professeur invité de théorie d’architecture à l’Hepia-Genève, il a également enseigné durant de nombreuses années à l’EPFL ainsi que dans plusieurs universités françaises. Ses travaux et ses écrits sont exposés ou publiés en Europe et en Asie.

2 réponses à “De hominis dignitate

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