«Avec le Covid-19, le revenu de transition écologique est plus que jamais nécessaire»

 

Dans la Haute Vallée de l’Aude, une toute prochaine coopérative de transition écologique ambitionne de développer de nouvelles activités économiquement viables et favorables à l’écologie. Avec notamment la collaboration du Département.

 La crise sanitaire provoquée par le Covid-19 plonge le monde dans la récession. Des milliers d’emplois disparaissent, les taux de chômage s’affolent. On en viendrait presque à oublier les dommages autrement plus redoutables que le réchauffement climatique et l’effondrement de la biodiversité nous réservent dans un proche avenir si nous ne réagissons pas. Ce sont les plus déshérités, notamment les personnes sans emploi qui souffriront le plus. C’est à eux mais aussi à toutes celles et à tous ceux qui veulent résolument orienter leur vie professionnelle autrement que s’adresse le revenu de transition écologique (RTE) concocté par l’économiste et philosophe Sophie Swaton, présidente de la fondation Zoein.

En France, quatre territoires expérimentent le RTE dans le Nord, le Lot-et-Garonne, les Vosges et l’Aude. Dans ce dernier département, Zoein a investi 30.000 euros pour lancer le processus. Initiatrice et porteur du RTE dans la Haute Vallée de l’Aude, Joëlle Chalavoux et Olivier Boullet préparent activement la mise en place d’une coopérative de transition écologique (CTE), pilier d’un système économique et social inédit dans lequel les relations humaines jouent un rôle majeur. La Pensée écologique les a rencontrés en vidéoconférence. Entretien.

 

En quoi l’expérimentation du RTE dans le département de l’Aude se différence-t-elle des trois autres expérimentations actuellement en cours ?

Joëlle Chalavoux – Chaque territoire a son histoire et son biotope culturel, politique, économique et social. Le RTE s’en imprègne naturellement. A Grande-Synthe dans le Nord, premier territoire avec lequel la fondation Zoein a signé une convention de partenariat, la mairie qui préparait déjà un minimum social garanti s’est d’emblée fortement engagée en faveur du RTE. Dans le département du Lot-et-Garonne, l’association Tera porte depuis quatre ans un projet expérimental de construction d’un écosystème avec notamment un revenu d’autonomie. Dans les Vosges, la communauté d’agglomération d’Épinal a mis en œuvre un projet territoires zéro chômeur de longue durée, destiné à ficeler un nouveau mode de financement de l’emploi. Quant à la Haute-Vallée de l’Aude, elle connaît des modes de production coopératifs qui ont fait leur preuve.

 

Quelle est votre implication personnelle dans cette dynamique coopérative ?

Joëlle Chalavoux  – Je collabore depuis bientôt quatre ans avec le Pôle territorial de coopération économique (PTCE) 3.EVA. Ce dernier a été sélectionné pour soutenir un projet sur la biodiversité de la Fondation de France. Il accompagne aussi, entre autres, la mise en place du Plan alimentaire territorial porté par la Maison paysanne, une société coopérative d’intérêt collectif (SCIC). Dans ce tissu local très actif, le RTE ouvre de nouvelles perspectives très intéressantes.

 

Le Covid-19 n’est-il pas un frein au développement du RTE ?

Olivier Boullet – Au terme de plusieurs réunions ouvertes rassemblant au total quelque 120 personnes issues de la société civile, du monde associatif, institutionnel et politique, nous avons pu fonder le 10 mars dernier une association de préfiguration de la Coopérative de transition écologique en Haute Vallée de l’Aude. Celle-ci sera officiellement lancée en décembre 2020 ou en janvier 2021 au plus tard. Notre calendrier n’a donc pas été bouleversé par la pandémie. Cela dit, il est vrai que notre souhait d’impliquer plus fortement les élus à l’issue des élections municipales a été quelque peu contrarié, le deuxième tour ayant été repoussé. Par ailleurs, la vidéoconférence imposée par le confinement n’est pas un outil de communication simple à gérer. Il n’empêche qu’avec la forte récession annoncée, le revenu de transition écologique nous semble plus nécessaire que jamais.

Joëlle Chalavoux – En effet, et cela peut sembler paradoxal, le territoire de l’Aude qui est essentiellement agricole avec ses vignes dans la plaine du Limouxin et son élevage sur les reliefs des Pyrénées audoises connaît un sérieux problème d’alimentation. Il n’y a pas assez de maraîchers et nous connaissons de gros problèmes d’approvisionnement en produits locaux. Plusieurs acteurs, publics et privés, se mobilisent notamment pour trouver des terres, avec le soutien des sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural, la Safer. Le RTE pourrait devenir un puissant levier économique et social en proposant aux communes de mutualiser leur recherche de financement. Ces dernières apportant des terres, la coopérative de transition écologique offrant un soutien monétaire, de formation et d’accompagnement aux maraichers. Avec le RTE, il n’est plus du tout question de « salaires aidés » suscitant des craintes de concurrence déloyale mais d’un levier au démarrage d’activités économiquement viables et écologiquement positives.

Olivier Boullet – Nous avons pleinement conscience qu’on ne peut pas changer du jour au lendemain les manières de produire et de consommer, en laissant tomber l’industrie alimentaire pour l’agroécologie. Des tensions sont inévitables de part et d’autre. Mais les initiatives en faveur d’une relance citoyenne, toujours plus nombreuses, prouvent qu’il y a bel et bien un profond mouvement en faveur d’une transition écologique et solidaire.

 

Les paysans sont-ils vraiment prêts à se tourner vers l’agriculture biologique ?

 Joëlle Chalavoux – Les maraîchers travaillent souvent en bio ou en agriculture raisonnée et sont moteurs d’évolution. Une démarche bien plus difficile pour les viticulteurs qui ont l’impression d’un retour en arrière s’ils renoncent aux produits phytosanitaires. Ils redoutent une résurgence de maladies végétales. « Pour passer au bio, la technique est prête mais la tête ne l’est pas », me confiait récemment un paysan. Par ailleurs, la tradition coopérative est très forte chez les viticulteurs conventionnels. Lorsqu’elles ont été créées, les coopératives ont permis aux petits vignerons de mutualiser leurs outils de production. Actuellement, les quelques viticulteurs bio ont encore du mal à trouver leur place, leur production n’étant pas assez valorisée, non seulement financièrement mais en termes d’identification. Mais tout cela est en train d’évoluer.

 

De quelle manière ?

Joëlle Chalavoux – Prenons l’exemple de la Cavale, Coopérative agricole des viticulteurs et agriculteurs du Limoux et des environs, fondée en 1921 et qui compte environ 700 adhérents et 40 salariés. Ce n’est pas une coopérative de production mais de vente de produits et de pratiques agricoles. « Je suis un vendeur de glyphosate » lance son directeur général et ingénieur agronome Christophe Bonnemort sur un ton un brin provocateur. Forcément, les coopératives agricoles vendent des produits phytosanitaires ! Mais celui-ci agit vraiment pour sortir en douceur de ce schéma aujourd’hui dépassé. C’est très encourageant.

 

La pierre angulaire du RTE est la coopérative de transition écologique (CTE) que vous allez fonder. Qui en sera membre ?

 Olivier Boullet – L’éventail est très large : des coopératives comme la Cavale précitée, des associations comme Le Parchemin qui depuis 30 ans vise l’insertion sociale et professionnelle par des actions de protection de l’environnement, d’autres sociétés coopératives d’intérêt collectif (SCIC) comme la Maison paysanne ou la Coopérative d’activité et d’emploi SAPIE, des particuliers, des associations actives dans l’éducation et l’environnement, et bien sûr, nous l’espérons, les collectivités locales, sans oublier le Pôle d’équilibre territorial et rural (PETR), cet établissement public qui regroupe les deux communautés de communes.

Joëlle Chalavoux – Quelle place proposer à nos futurs partenaires, que peuvent-ils recevoir et offrir au sein de cette CTE ? Tout cela est à discuter. Il est clair que si nous montrons que nous pouvons aller chercher des financements, sans concurrencer leurs actions mais en permettant de mutualiser nos efforts, nos futurs partenaires seront plus enclins à prendre des parts sociales. On ne connaît pas encore le montant des fonds publics destinés à la transition écologique et solidaire alloués aux territoires. Nous savons déjà que le Département de l’Aude pourrait se positionner comme client en achetant des productions quand la coopérative aura démarré son activité. Contrairement à la Région qui commence à s’intéresser à la démarche, le département nous soutient financièrement et techniquement depuis le premier jour, dans le cadre d’une convention signée également avec Zoein.

 

Et les banques, comme la Nef, une coopérative financière qui soutient des projets ayant une utilité sociale, écologique et culturelle, ou encore comme la Banque publique d’investissement, Bpifrance ?

Joëlle Chalavoux – Nous sommes bien sûr ouverts à toute collaboration en harmonie avec nos valeurs et nos critères. Nous avons déjà un compte au Crédit Coopératif. Un minimum plancher de 200.000 euros serait nécessaire pour amorcer l’activité de la CTE. Dans cette phase critique, l’engagement de l’État ainsi que de l’Union européenne et de la Région sera déterminant.

 

Le RTE est bien plus que le versement d’un revenu monétaire. Comme le souligne Sophie Swaton, il vise notamment à développer un réseau d’acteurs sur les territoires qui œuvrent collectivement vers une transition écologique. Ce réseau est-il déjà tangible dans votre département ?

 Olivier Boullet – En voici une preuve manifeste : lors de cette pandémie du Covid-19, des paysans ont monté une épicerie ambulante et solidaire. Hélas, leur grange a été détruite par un incendie qui a causé la mort d’une partie de leur bétail. Le réseau existant a permis d’organiser très vite des ateliers d’entraide et une cagnotte pour les aider à surmonter cette épreuve. De manière générale, maintes activités peuvent être viables si elles bénéficient d’un premier soutien, qu’il soit financier par le versement d’un salaire ou d’un complément de salaire, qu’il prenne la forme d’une mise à disposition de terres cultivables ou encore qu’il se concrétise par une formation, etc. Assurer la sécurité des personnes tout en les insérant dans une dynamique de réalisation d’une activité prospère, c’est précisément la vocation du RTE.

 

Quels sont les principaux obstacles au développement du RTE ?

 Joëlle Chalavoux – Le principal obstacle serait le manque de financement. Il est lié au caractère innovant du RTE, qui sort des raisonnements habituels qui enferment encore les administrations auxquelles nous nous adressons. C’est pour qui, c’est pour quoi ? ces administrations nous expliquent que tel service répond à tel besoin. Tout semble cloisonné. Il leur est bien difficile de comprendre que nous n’avons pas de public cible et qu’il ne nous est pas possible de leur présenter, avant d’avoir pu les créer, des exemples qui fonctionnent car nous sommes encore dans l’expérimentation. Le Département – du président du conseil départemental à l’ensemble de ses services – qui nous suit depuis le début à quant à lui bien saisi la logique de notre démarche. Il est notamment un traducteur essentiel dans nos échanges avec la Région. Nous travaillons aussi de mieux en mieux avec les communautés de communes.

De notre côté, nous avons dû adapter notre vocabulaire. Ainsi, nous ne parlons plus de « bénéficiaires » du RTE car ce dernier n’est pas un minimum social et ne peut donc être assimilé à un revenu de solidarité active (RSA).

 

Comment se manifeste votre collaboration avec le Département ?

 Joëlle Chalavoux – Au sein des différents services du Département, les collaborateurs ont une vision claire de ce qui peut motiver la population à démarrer une activité. Prenons l’exemple de l’appel à projet Transitions alimentaires et agro-écologiques (lire l’article suivant : « Vers un nouveau système socio-écologique ») que propose la Fondation de France. Dans ce projet de recherche-action, nous avons prévu d’attribuer des RTE à des personnes qui seront contributeurs des données étudiées par les chercheurs : elles seront recrutées parmi les porteuses et porteurs d’activités émergentes qui ont à la fois besoin d’un complément de revenu, d’une formation (liée à leur fonction de contributeur) et d’insertion dans le réseau. Parmi eux, certains seront peut-être au RSA. Nous allons étroitement collaborer avec le Département qui vient de mettre en place un dispositif permettant de cumuler, pour les agriculteurs, 300 heures rémunérées par an, sans diminuer le montant de leur RSA. Mais d’autres situations peuvent se présenter. C’est à voir au cas par cas. Pour la future coopérative de transition écologique, tel projet ne sera pas seulement retenu pour sa valeur intrinsèque mais aussi pour sa capacité à s’intégrer dans un écosystème qu’il dynamise.

 

Finalement, quels sont pour vous les meilleurs arguments pour convaincre les autorités politiques de soutenir le RTE ?

 Olivier Boullet – En ce temps de crise sanitaire qui vient s’ajouter à la perspective d’un réchauffement climatique et d’un effondrement de la biodiversité, beaucoup de personnes n’ont pas seulement besoin d’argent. Elles sont aussi en quête d’un vivre autrement, d’un agir pour le bien commun, d’une transition intérieure. Avec sa dimension d’accompagnement personnalisé et de mise en réseau, le RTE ouvre la voie à une résilience collective au niveau des territoires et à la construction d’un nouveau monde.

Joëlle Chalavoux – Les villes, devenues trop lourdes et trop fragiles, n’offrent plus la sécurité qui autrefois les rendaient attrayantes. La pandémie n’a fait qu’amplifier ce phénomène. Nombreux sont les gens à rester citadins non par choix mais par nécessité, tenus par leur activité professionnelle.  Mais ils n’ont qu’une envie : s’établir en zone rurale. Un territoire comme celui de la Haute Vallée de l’Aude peut leur offrir cette qualité de vie à laquelle ils aspirent. Il y a largement de la place pour doubler la population locale ! La jeune génération est particulièrement désireuse de vivre dans un environnement naturel et sain. Lors d’un travail sur les start-up réalisé au lycée de Limoux, Benoît Prévost – qui suit aussi l’expérimentation du RTE – a observé que si beaucoup de lycéens souhaitaient partir poursuivre ailleurs leurs études, ils étaient nombreux à souhaiter retourner au pays.

 

Quel serait le monde idéal auquel vous rêvez ?

 Olivier Boullet – Mon rêve ? Que les parties prenantes à la transition soient toujours plus nombreuses ! Ce n’est pas à moi de dire ce qu’il faut vivre et comment le vivre. Notre rêve est collectif, il se construit jour après jour. Nous n’en sommes qu’au tout début. Dans ce monde idéal, loin des silos institutionnels qui paralysent, que chacun trouve sa juste place dans un écosystème à construire ensemble ! Prendre soin de la Terre ne suffit plus. Il faut non seulement régénérer les sols par des techniques et des modes de production appropriés, comme la permaculture, mais aussi régénérer les sociétés humaines par un vivre autrement. C’est précisément ce que propose le RTE dans l’esprit de la fondation Zoein.

Joëlle Chalavoux – Entièrement d’accord avec Olivier. Dans les réunions ouvertes que nous avons organisées, personne n’avait envie d’imposer son imaginaire personnel à l’autre. L’important était de construire un imaginaire collectif, aux facettes variées, une unité dans la diversité.

(Publié sur le site de La pensée écologique)

 

 

Vers un nouveau système socio-écologique

 « Contribuer à la dynamisation et à la gouvernance de la transition du système socio-écologique de la Haute Vallée de l’Aude », c’est l’objectif du programme Transitions alimentaires et agro-écologiques porté par Benoit Prévost, directeur du Centre de recherche universitaire Du Guesclin de Béziers. Ce programme est une réponse à un appel à projets de la Fondation de France. Pour qu’il soit réalisé, encore faut-il qu’il soit sélectionné et financé par des fonds complémentaires à trouver.

Associer simultanément recherche et expérience sur le terrain demeure la clé de voûte du revenu de transition écologique (RTE). Dans l’Aude, le programme vise principalement « l’accès pour tous à une alimentation locale de qualité, le développement de l’agroécologie ainsi que la préservation et la valorisation de l’écosytème ». Dans cette optique, l’attribution du RTE permettra de soutenir les projets récemment impulsés.

Trois volets d’expérimentation

Benoit Prévost constate que déployées via des associations, des coopératives ou au sein d’exploitations individuelles, les nouvelles pratiques agricoles plus respectueuses de l’environnement (avec des circuits courts et de proximité) « bien qu’elles regroupent des producteurs et des consommateurs, n’en constituent pas pour autant, pour le moment encore, de véritables systèmes alimentaires territoriaux ». Dès lors, « c’est à l’expérimentation de nouvelles modalités de travail en réseau que sera consacré ce programme de recherche action » de 2021 à 2023. Celui-ci se déclinera en trois volets : les deux premiers concernent respectivement les producteurs et les consommateurs, dont les regards seront croisés. Sur la base des résultats récoltés, le troisième volet posera « les bases de la gouvernance de la transition du système socio-écologique ».

Les personnes à qui sera attribué un RTE dans le cadre du projet Transitions alimentaires et agro-écologiques seront recrutées parmi les celles qui s’installent ou se reconvertissent et qui ont besoin à la fois d’un complément de revenu, d’un accompagnement et d’une formation. Il s’agit par exemple de maraîchers qui s’installent dans une démarche communale ou en lien avec une coopérative bio, ou encore de projets de reprise de ferme, de permaculture ou d’aide à l’amélioration des techniques agricoles. PLB (lire aussi dans lapenseeecologique.com)

 

 

 

 

 

 

 

 

Philippe Le Bé

Philippe Le Bé

Désormais journaliste indépendant, Philippe Le Bé a précédemment collaboré à divers médias: l’ATS, Radio Suisse internationale, la Tribune de Genève, Bilan, la RTS (Radio), L'Hebdo, et Le Temps. Il a publié deux romans: «Du vin d’ici à l’au-delà » (L’Aire) et « 2025: La situation est certes désespérée mais ce n’est pas grave » (Edilivre).

2 réponses à “«Avec le Covid-19, le revenu de transition écologique est plus que jamais nécessaire»

  1. Dans toute cette pluie de milliards, il y en a bien un peu pour ce magnifique projet innovateur et plus actuel que jamais, allez la Suisse!

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