Dominique Bourg: “Avec les Terriens face aux destructeurs”

Candidat aux européennes de mai 2019 sur la liste de Génération Écologie, Dominique Bourg, professeur ordinaire à l’Université de Lausanne (UNIL), plaide en faveur d’une écologie intégrale. Une approche radicale que les Verts, selon lui, ne défendent pas.

 (Interview publiée dans Echo Magazine, mercredi 12 décembre 2018)

 Philosophe et professeur ordinaire à la Faculté des géosciences et de l’environnement de l’UNIL, Dominique Bourg va figurer dans les tout premiers de la liste de Génération Écologie. Créé en 1990, mis en sommeil pendant des années, ce mouvement est revitalisé sous la présidence de Delphine Batho, ancienne ministre de l’environnement de François Hollande. Avec son expérience d’intellectuel et d’écrivain, il entend lui apporter une base solide d’analyse et de réflexion. Entretien.

 Pourquoi vous lancez-vous dans la politique?

Dominique Bourg – Quand on s’engage en politique à l’âge de 65 ans, on ne risque pas de se faire corrompre. On ne risque pas de devenir, dans le très mauvais sens du terme, une «femme ou un homme politiques». Si je suis élu, je n’exercerai pas plus d’un seul mandat.

 Voilà pour le garde-fou. Mais quelles sont vos motivations?

Nous vivons collectivement une situation alarmante avec un effondrement de la biodiversité et un réchauffement climatique dont nous sentons clairement les effets. Dès lors, le clivage politique gauche-droite est totalement dépassé. Comme le souligne le manifeste de Delphine Batho (présidente de Génération écologie) à paraître le 7 janvier 2019, la ligne de partage sépare désormais les Terriens et les destructeurs de la planète.

Ne plus opposer la droite à la gauche, n’est-ce pas le leitmotiv du président Emmanuel Macron?

Le discours d’Emmanuel Macron oppose les réformateurs, dont il se réclame, aux conservateurs. Cette approche héritée des Trente Glorieuses, les trente années qui ont suivi la Seconde guerre mondiale, n’a plus de sens aujourd’hui.

 Qui sont les Terriens face aux destructeurs?

Celles et ceux qui ont vraiment pris conscience que nous vivons dangereusement en consommant plus de trois planètes par an, pour les Européens, et cinq pour les Américains. Celles et ceux qui refusent que 10% de l’humanité continuent à émettre 50% des gaz à effet de serre. La richesse, telle que nous l’entendons avec ses flux de matière et d’énergie sous-jacents, confère désormais un pouvoir de destruction massive.

Qu’entendez-vous par « écologie intégrale » qui est au cœur de votre mouvement?

L’écologie ne doit pas être pas « un bout de programme » qui se place juste après les enjeux économiques ou commerciaux comme l’envisage, par exemple, la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques. L’écologie, qui permettra ou non à notre planète d’être encore habitable, doit figurer au sommet de toutes les décisions politiques. Dès lors, tout doit être repensé à la faveur d’un nouveau regard sur la richesse et la dignité de l’homme. Le mouvement hétérogène des gilets jaunes en France montre bien qu’il ne peut y avoir d’écologie sans solidarité. Demander à une personne qui ne parvient pas à boucler ses fins de mois de payer encore plus cher son carburant alors qu’elle est totalement dépendante de sa voiture n’a pas de sens. Cette personne ne peut sortir de la nasse où elle est enfermée sans y être aidée.

 Plus qu’un programme, c’est donc un nouveau paradigme?

En effet. Ce ne sont plus les individus, et de loin pas tous, qui sont au centre de nos préoccupations comme le conçoit le système libéral qui consume force matières et énergie, mais le genre humain. C’est à partir de son existence, sérieusement menacée, que l’on doit décider collectivement de ce qui est acceptable ou non dans nos modes de vie. Avoir par exemple la liberté individuelle de prendre l’avion à un prix dérisoire qui ne reflète pas les dégâts causés à l’environnement ne doit plus l’emporter sur le devoir de préserver les équilibres fragiles de notre planète.

Vous prônez donc la fin de la liberté individuelle?

C’est tout le contraire ! La liberté de penser, de croyance, d’association, autrement dit ce droit que possède tout individu de déterminer lui-même le contenu de ses représentations intellectuelles, morales, politiques et religieuses ne peut en aucun cas être garanti si le genre humain est détruit par des comportements luxueux irresponsables. Impossible de respecter l’individu si l’on ne respecte pas le genre humain !

 L’homme changera-t-il sans y être contraint?

Il s’agit d’une autocontrainte, décidée par la loi votée dans un régime démocratique. Aujourd’hui, nous vivons deux modèles de société. Le premier est incarné par Donald Trump aux États-Unis ou Jair Bolsonaro au Brésil. Ces deux personnages ont réussi à s’attirer les faveurs des plus pauvres pour accroître encore davantage les inégalités sociales dans leurs pays respectifs. C’est évident avec Trump, cela le deviendra avec Bolsonaro. Plus ces chefs d’État sont cyniques et odieux, plus une grande partie de la population les encense. Ce type de régime facho-masochiste semble prendre de l’ampleur dans le monde. Mais l’autre modèle de société, celui que nous défendons, suscite, lui aussi, un intérêt grandissant. Si les mouvements populistes ont le vent en poupe, les écologistes progressent également un peu partout en Europe.

Précisément, pourquoi ne pas vous joindre aux Verts plutôt que de réveiller Génération écologie?

Le bilan écologique des Verts français est très maigre. Ce parti s’est enfoncé dans la partition gauche-droite, avec une couleur franchement gauchisante, ce qui est contraire à notre démarche. Avec sa culture systématiquement minoritaire, il n’est pas en mesure d’«écologiser» l’ensemble de la société française. Cependant, nous n’excluons pas de nous rapprocher d’autres formations pour autant qu’on accepte le nouveau clivage, Terriens versus destructeurs. Il est de nombreuses personnalités qui, comme Damien Carême d’Europe-Écologie, font un travail remarquable.

Et les Verts suisses?

Le contexte est différent. La Suisse reste un pays où il fait encore bon vivre. Les pauvres sont planqués, on ne les voit pas trop. L’effondrement de notre civilisation, on en parle en se faisant peur entre deux plaquettes de chocolat. Mais la jeunesse de ce pays prend néanmoins conscience que le monde change fondamentalement, que le marché du travail devient plus difficile, que le pays ne peut rester une île de prospérité dans un continent européen qui part à la dérive. Les Verts suisses, à la différence de nombreux Verts européens, n’ont jamais perdu de vue les questions écologiques.

Pas d’écologie sans solidarité, dites-vous. Comment garantir un tel équilibre?

Il est essentiel de reconstruire un capital public. Regardez la Grèce. Ce pays est ruiné, ses services publics sont défaillants. Il a été incapable de faire face à des incendies ravageurs faute de pompiers en nombre et suffisamment équipés ; sans service météo les canadairs venus de l’étranger n’ont pas été efficaces ; les forêts ne sont plus débroussaillées. La Grèce de cet été, ce sera l’Europe de demain si nous ne construisons pas un État résilient, qui se donne les moyens de protéger les plus déshérités et qui n’accepte plus un fossé grandissant entre des hyper-riches et des hyper-pauvres.

 Vous êtes un intellectuel dans l’âme. Affilié à un mouvement politique, ne craignez-vous pas de devenir partisan?

Je ferai tout pour ne jamais devenir partisan. Je continuerai à soutenir toutes les initiatives que je considère comme positives, quels que soient leurs auteurs. Personne n’a le monopole du bon sens sur cette planète!

Propos recueillis par Philippe Le Bé

 

 

 

Philippe Le Bé

Désormais journaliste indépendant, Philippe Le Bé a précédemment collaboré à divers médias: l’ATS, Radio Suisse internationale, la Tribune de Genève, Bilan, la RTS (Radio), L'Hebdo, et Le Temps. Il a publié deux romans: «Du vin d’ici à l’au-delà » (L’Aire) et « 2025: La situation est certes désespérée mais ce n’est pas grave » (Edilivre).

Une réponse à “Dominique Bourg: “Avec les Terriens face aux destructeurs”

  1. Les terriens et les destructeurs… Les gentils et les méchants… Ceux qui ont compris, et ceux qui n’ont pas compris… Ceux qui pensent juste, et ceux qui pensent faux…
    Voilà un type d’ idéologie de retraité radicalisé qui ne date pas des trente glorieuses, mais plutôt d’avant le siècle des lumières.
    Si je partage une bonne partie du constat sur l’état de la planète, je trouve regrettable que l’on revienne à un manichéisme qui n’a pas sa place dans le système complexe qui est le nôtre. Et je préfère être accusé de “bien-pensance” que de me croire “juste-pensant”.

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