Elie Barnavi : à propos de …

Vous aurez compris en lisant ces différents blogs toute l’admiration, le respect et l’amitié que je porte à l’égard d’Elie Barnavi, cet homme si courageux, si intelligent et si engagé.

Je ne saurais conclure sans mentionner un certain nombre de réflexions qu’Elie Barnavi fait dans ses mémoires, « Confessions d’un bon à rien » (Grasset), à propos d’un certain nombre de personnes, de pays ou de situations n’entrant pas dans le cadre des thématiques abordées précédemment.

« J’aimais beau­coup Rocard, qui était devenu sur-le-champ un ami et le resterait jusqu’à la fin de sa vie. J’admirais son intelligence et sa vivacité d’esprit. Il aurait fait, je crois, un vrai homme d’Etat, du reste il devait le prouver lors de son passage à Matignon. Mais quel piètre politicien ! » (p.242)

« C’est de cette campagne que date mon antipathie à l’égard des conseillers en communication. Il y a bien une aristocratie du métier, une poignée de communicants qui sentent leur époque, savent identifier les qualités de leurs clients et sont capables de les magnifier. Séguéla, justement, est de ceux-là, comme son collègue américain James Carville, le conseiller de Clinton. Le moment venu, Jean fera revenir l’un, Clinton enverra à Barak l’autre, et ils feront tous les deux un excellent boulot. Mais les autres, tous ces marchands de ballons dont l’arrogance vaut l’incompétence, que j’avais vus à l’œuvre dans la campagne désastreuse de Peres, quel gaspillage de temps et d’argent! Encore s’il ne s’agissait que de temps et d’argent, mais, à force d’inculquer à leurs poulains des slogans creux et des gesticula­tions ridicules, ces gens tuent la politique. » (p.279)

« On ne comprend pas la Belgique si l’on ne voit pas que la querelle entre les communautés n’a rien à voir avec l’ethnie, mais avec la langue et la culture. Jean Dupont peut être un parfait « flamingant », Van Damme un pur Wallon. Ce qui les sépare, c’est un sentiment d’appartenance à une communauté de langue. Cependant, ce que la langue masque, c’est le souvenir amer de l’antagonisme social. Dès l’origine, le français était la langue des élites, le néerlandais, ou ce qui en tenait lieu, celle des paysans flamands. Le français était l’idiome de la promotion sociale ; il donnait accès à la haute culture, ainsi qu’à la fonction publique. La bourgeoisie de Gand, d’Anvers et de Bruges parlait français. La plupart des écrivains flamands, Maeterlinck, Rodenbach, Eekhoud, Verhaeren, Gevers, Lilar, Mallet-Joris, ont écrit en français. Parler néerlandais, c’était déclarer malgré soi, puis, de plus en plus délibérément, appartenir à une classe défavorisée et méprisée. » (p.288)

« J’y ai retrouvé les Susskind, David et Simone, un couple mer­veilleux dont le rôle au sein du judaïsme belge et européen méri­terait un livre à lui seul. David avait fondé après la guerre ce qui allait devenir le CCLJ (Centre communautaire laïc juif), une institution unique en Europe, et dès mon arrivée il m’a associé aussi étroitement qu’il a pu à ses acti­vités. C’était un personnage extraordinaire, l’un de ces Juifs à la fois totalement juifs et totalement universalistes, dont l’espèce se fait rare. L’ascendant qu’il exerçait sur tous ceux qu’il appro­chait était aussi puissant qu’impossible à analyser. Il n’était pas beau, ne parlait correctement aucune des nombreuses langues dans lesquelles il s’exprimait, mais son éloquence et son cha­risme n’étaient pas moins évidents, indéniables. Naturellement, il avait été communiste dans sa jeunesse, mais, avec son indépendance d’esprit, ses chances de le rester étaient nulles. C’est ainsi que David est le seul militant que je connaisse à avoir réussi à se faire expulser de deux partis communistes, le stalinien puis le maoïste. Il m’a raconté comment, en attendant sa comparution pour hérésie devant le tribunal de l’inquisition du premier en compagnie d’une jeune femme enceinte, celle-ci lui murmura, les larmes aux yeux : « Mon enfant naîtra en dehors du Parti. » Formidable profession de foi d’une croyante qui retrouvait sans le savoir ce vieux dogme de l’Église : Extra ecclesiam nulla salus… Il s’était ensuite investi dans des causes juives, mais toujours dans une perspective humaniste : le CCLJ, l’émigration des Juifs de l’Union soviétique, l’affaire du carmel d’Auschwitz, la paix israélo-palestinienne surtout. C’est dans la maison de David et Simone qu’ont eu lieu les premiers contacts, clandestins, entre Israéliens du camp de la paix et Palestiniens de l’OLP. »  (p.319-320)

« Nous retrouvions Bruxelles avec plaisir. Kirsten et moi nous étions attachés à cette ville maltraitée dont on devinait qu’elle avait été belle autrefois, anarchique et amicale, une ville à taille humaine qui ne se prend pas pour le nombril du monde, dont le symbole n’est pas quelque pièce d’architecture grandiose mais un petit bonhomme qui fait pipi. Paris est inti­midant, Bruxelles est aimable. Je ne connais pas un expatrié qui n’apprécie pas la gentillesse, l’hospitalité et le sens de l’hu­mour des Bruxellois. » (p.427)

« Le 13 juillet 2008, cet honnête homme s’est tué au volant de sa voiture sur une route polonaise. Le 19, Benoît Remiche, Kzrysztof Pomian et moi publiions dans Le Monde un hommage au grand ami disparu : « Une haute figure de l’Europe n’est plus. Bronislaw Geremek représentait en raccourci cette seconde moi­tié du XXe siècle européen, qui, à tout prendre, s’est mieux ter­minée qu’elle n’a commencé. Peu d’hommes peuvent se targuer d’y avoir aussi puissamment contribué… » (p.443)

« Qu’on me comprenne bien, je conçois parfaitement qu’on ne soit pas « européen », qu’à l’aventure européenne l’on préfère l’entre-soi national, bien au chaud à l’intérieur de ses frontières. Si je considère le souverainisme comme une voie de garage, je ne pense pas qu’il soit moralement répréhensible. Ce que je ne supporte pas, c’est le mensonge et le procès d’intention. Si je juge Boris Johnson immoral, ce n’est pas parce qu’il est souverainiste; c’est parce qu’il est menteur. » (p.448-449)

Un grand merci à Elie Barnavi de nous avoir fait part dans ses mémoires de tant de réflexions. J’espère que ces différents blogs donneront l’envie au lecteur de lire l’entier des « Confessions d’un bon à rien ». Amitiés à toi et à ton épouse Kirsten.

Elie Barnavi : quelques considérations générales

Outre ses réflexions sur la politique, l’Europe, Israël et la lutte contre l’antisémitisme, Elie Barnavi nous fait part dans ses mémoires, « Confessions d’un bon à rien » (Grasset), d’un certain nombre de considérations générales qu’il me paraît important de mettre en exergue.

« Publish or perish, publier ou périr, telle est la dure loi universitaire. » (p.175)

« En définitive, on n’informe que les informés. » (p.191)

« Dans la vie comme en politique, il est parfois utile de suivre l’avis du cardinal de Retz, un connaisseur : « On ne sort de l’ambigüité qu’à son détriment. » (p.221)

« Les crétins, c’est bien connu, osent tout. » (p.355)

« La presse. Au moment où j’allais quitter Paris, une journa­liste a écrit dans Haaretz que j’aurais vécu une « histoire d’amour avec la presse française ». Malgré ce que cette assertion peut avoir d’hyperbolique, il est vrai que j’ai entretenu avec les médias des relations intenses et, somme toute, amènes. Je ne manquais pas d’amis parmi l’élite de la profession. Et j’étais, comme on dit dans le jargon journalistique, un « bon client », accessible, disert et rétif à la langue de bois. Je m’étais fixé une ligne de conduite simple, et d’autant plus (relativement) efficace qu’elle correspon­dait à ce que je croyais : qu’il fallait traiter ses interlocuteurs avec respect ; qu’il était contre-productif de mentir ; qu’il n’était pas honteux de faire étalage de ses doutes, et, parfois, de son igno­rance ; qu’il ne fallait surtout pas confondre fermeté et agressivité ; et que, chaque fois que possible, le dialogue et la persuasion valaient mieux que le coup de poing. Je ne crains pas la polé­mique, il m’arrive même d’y prendre du plaisir ; mais c’est une arme à manier avec précaution. » (p.369-370)

« Comme on sait, la presse rend fous les gens les plus raisonnables. » (p.450)

 

 

Elie Barnavi : à propos d’Israël

Comme je l’ai rappelé dans mon blog du 5 septembre 2022, Elie Barnavi a été ambassadeur d’Israël en France de 2000 à 2002. Il a toujours été très engagé dans la lutte en faveur du rapprochement des peuples israélien et palestinien. Il a de tout temps prôné la solution des deux Etats. A ce titre, il a reçu en mai 2022 à Paris en compagnie d’Elias Sanpar le Prix Constantinople créé par l’écrivain genevois Metin Arditi. Le 13 mai 2022, Luis Lema écrivait à propos d’Elie Barnavi ce qui suit : « Il se place lui-même à gauche du Parti travailliste. Cet amoureux de la France, né en Roumanie, n’a jamais manqué à la règle de mettre ses principes en application, donnant par exemple des cours à l’université palestinienne de Ramallah, à une époque où le simple fait de se rendre dans les territoires palestiniens est perçu par les habitants de l’Etat hébreux comme un synonyme de danger mortel.

Le lecteur trouvera ci-dessous un certain nombre de considérations qu’Elie Barnavi fait à propos d’Israël et de la politique israélienne dans « Confessions d’un bon à rien « (Grasset), mémoires qu’il a publiées récemment.

« En Israël, j’ai pu comparer l’attitude des Juifs d’Europe de l’Est à l’égard de leur pays d’origine avec celle des immigrés d’Afrique du Nord à l’égard des leurs. Cela n’avait rien à voir. Ceux-là sont partis sans un regard en arrière, sans regrets ni esprit de retour ; ceux-ci ont gardé pour le pays de leur naissance une affection et une nostalgie qui n’ont cessé de m’étonner. » (p.21)

« Avant de franchir la frontière avec la Hongrie, on a eu droit à un dernier contrôle de la milice et des douanes rou­maines, et à une dernière gracieuseté. Un douanier a demandé à ma mère de lui remettre ses boucles d’oreilles, deux petites boules en or dont la seule valeur était sentimentale. « L’exportation d’or est interdite », a-t-il dit en guise d’explication. Il avait l’air un peu gêné. Mon père a baissé la tête et s’est tu. Stupidement, je lui en ai voulu. Mais que pouvait-il faire ? Cet infime événement a joué un rôle disproportionné dans ma culture politique. Après le crâne rasé de mon père, mais plus bru­talement encore puisque j’en fus le témoin direct et impuissant, il a contribué à donner chair à mon « sionisme ». Je nourrissais jusqu’alors un sionisme d’emprunt, sans contenu ni contour, totalement vide de sens, auquel mon père ne s’était jamais donné la peine de m’initier. Sans doute avait-il peur que je répande autour de moi la bonne parole, lui qui avait déjà payé le prix du « cosmopolitisme ». Mais là, dans cette voiture de chemin de fer, les yeux rivés sur les deux petits trous vides dans les lobes d’oreille de ma mère en larmes, le sionisme prenait une signification concrète, vitale : il était cette chose indéfinie grâce à quoi une humiliation pareille ne serait plus jamais possible. C’est sur ce sentiment primordial que j’ai bâti avec le temps, au fil des lectures et des expériences politiques, un sionisme informé et critique, une doctrine. Mais de ce noyau primitif, je ne me suis jamais défait. Et c’est en revenant souvent à ce moment-là que j’ai compris une vérité essentielle, trop souvent négligée : n’en déplaise aux déterministes de tout poil, nos convictions sont toujours au départ une affaire de tripes, avant que nous les sublimions en idéologies. » (p.28-29)

« Le kibboutz est sans doute l’invention sociale la plus originale des Juifs de Palestine, celle qui a fait le plus rêver les jeunes en mal d’utopie à travers le monde. Il existait donc dans un coin perdu de la Méditerranée orientale des phalanstères autogérés, égalitaires, ignorant l’argent, fonctionnant selon le principe de la démocratie directe et réalisant concrètement l’idéal commu­niste « de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins ». Des communes au sens strict du terme, fondées sur le libre arbitre de leurs membres, exaltant la dignité du travail de la terre sans mépriser celui de l’esprit, révolutionnaires jusqu’à vouloir briser le cadre jugé étouffant de la « famille bourgeoise. » (p.38)

« Si on laisse faire les fous de Dieu, aucun compromis n’est envisageable. En effet, deux mouve­ments nationaux peuvent aboutir à un arrangement raisonnable au moyen de la négociation, donc du compromis ; deux mou­vements intégristes en sont incapables, car la parole de Dieu ne souffre pas de compromis. Ainsi, le résultat de notre intermi­nable « processus de paix » ne dépend pas tant de la négociation entre Israéliens et Palestiniens, mais entre Israéliens eux-mêmes et Palestiniens eux-mêmes – entre deux sociétés politiques qui se regardent en chiens de faïence. » (p.79)

« Comment introduire un peu de raison dans le débat sur Israël, comment faire la part des choses entre l’histoire, la morale et la politique, comment juger des faits et gestes d’un gouvernement sans porter l’opprobre sur tout un peuple et son projet national – voilà qui allait occuper une bonne partie de ma vie intellectuelle et professionnelle. Avec des résultats pour le moins incertains. » (p.169-170)

« Les conditions de naissance de l’Etat ont accordé à l’ac­tivisme politique et militaire un avantage décisif sur les diplo­mates. Un mot de Ben Gourion définit excellemment la place des uns et des autres : la politique étrangère d’Israël se décide au ministère de la Défense, le ministère des Affaires étrangères l’explique. En effet, le concept clé de la diplomatie israélienne est hasbara, traduit généralement par « diplomatie publique », mais signifiant littéralement « explication. » (p.332)

Les dix thèses d’Elie Barnavi à propos de l’antisémitisme

Comme l’écrit Elie Barnavi dans ses mémoires parues cette année intitulées « Confessions d’un bon à rien » (Grasset), il n’est « pas de ceux qui pensent que l’antisémitisme soit un phénomène omniprésent et intemporel, un fléau naturel à l’instar des cyclones et des sauterelles, contre lequel il n’y a pas grand-chose à faire ». (p.398)

Elie Barnavi a mis au point un condensé de ce qu’il pense de l’antisémitisme sous la forme de dix thèses que je mentionnerai ci-dessous et qu’il développe aux pages 398 à 413 de ses mémoires.

1ère thèse. L’antisémitisme est un phénomène historique.

La 2ème thèse découle de la 1ère. Dire que l’antisémitisme est un phénomène historique c’est admettre qu’il n’est ni mystérieux, ni métaphysique, ni éternel.

3ème thèse. Phénomène historique, l’antisémitisme est né du christianisme, et de lui seul.

4ème thèse. L’antijudaïsme chrétien n’est pas racial.

5ème thèse. Aussi l’antisémitisme racial n’est-il pas un simple prolongement de l’antijudaïsme chrétien.

6ème thèse. Pour autant, l’antisémitisme racial n’est pas non plus le résultat automatique de la modernité.

7ème thèse. Le sionisme politique est né de l’antisémitisme européen, l’Etat d’Israël de son excroissance monstrueuse, la Shoah.

8ème thèse. L’antisémitisme musulman contemporain, en Occident comme dans le monde arabe et musulman, est fils de l’antisémitisme racial européen.

9ème thèse. L’antisémitisme ne concerne pas uniquement les Juifs, ni même d’abord les Juifs.

10ème thèse. Le combat contre l’antisémitisme est une entreprise de longue haleine.

 

 

Elie Barnavi : réflexions sur l’Europe

Comme cela résulte de mon blog précédent, Elie Barnavi se qualifie lui-même de « passionnément européen ». A ce titre, il sied de mentionner qu’il est le fondateur du « Musée de l’Europe » dont les premiers coprésidents furent Antoinette Spaak et Karel Van Miert.

Le lecteur trouvera ci-dessous un certain nombre de réflexions faites dans ses mémoires, « Confessions d’un bon à rien » (Grasset) à propos de l’Europe.

« L’Europe est loin d’être faite, ni son sort assuré. Il importe de donner à l’Europe une âme, c’est-à-dire une identité. C’est là qu’intervient le Musée de l’Europe. Son objectif, défini d’emblée, est aussi simple qu’ambitieux : montrer aux Européens qu’ils appartiennent à une civilisation commune, laquelle leur a fabriqué un destin commun. » (p.302)

« La question de l’identité est au cœur de la construction européenne, même si les Européens ne s’en rendent pas toujours compte. » (p.311)

« Je pense pour ma part que l’Europe a besoin de frontières poli­tiques, précises, délimitées une fois pour toutes, et que la logique de la construction européenne entamée voici près de trois quarts de siècle devrait y conduire. Je pense aussi que, dans le monde tel qu’il se dessine, l’avenir appartient plus que jamais aux poids lourds, et que seule une véritable « Europe-puissance », ce qui implique l’exercice de la puissance publique sur un territoire donné, serait en mesure de devenir un acteur significatif sur la scène internationale. Je pense aussi que le monde a besoin d’une telle Europe, à la fois modèle d’une organisation inédite et puis­sance capable de peser sur son destin. Je pense enfin que l’issue de cette querelle n’est pas affaire de vérité objective, mais d’idéo­logie – c’est-à-dire d’une vision du monde et de la capacité poli­tique de la mettre en œuvre. Cette histoire commune que je viens d’esquisser à gros traits, la plupart des Européens l’ignorent. Croyant bien faire, leurs dirigeants leur rebattent les oreilles avec la « diversité », encensée sur tous les tons, alors que c’est d’unité qu’ils devraient leur par­ler, de ce qui fait d’eux les membres d’un ensemble civilisationnel né d’un passé partagé. La diversité est un fait, que personne ne songe à nier et dont tout le monde s’accorde à dire qu’elle est belle et bonne – qui, après tout, a envie de vivre dans un monde de clones? Mais c’est d’unité que les Européens ont besoin, c’est l’unité qui est la condition d’une construction politique cohérente. C’est cette unité que nous allions mettre en scène dans notre musée. » (p.312)

« Comme en feront l’expérience à leurs dépens les adversaires du Brexit une décennie plus tard, la question euro­péenne allume des passions qui divisent l’opinion en deux camps inégaux d’emblée. L’un, le camp du non, part à la bataille avec un avantage tactique considérable : il lui suffit de dire non. Il aura pour lui l’indignation facile des laissés-pour-compte, réels ou imaginés, du « système ». Il sait ce dont il ne veut pas, même s’il est incapable d’offrir un programme cohérent de ce qu’il veut et ment effrontément sur les conséquences de sa politique. L’autre, le camp du oui, est réduit à une position forcément défensive. Il sait que ce qu’il propose n’est pas parfait, et il est condamné à la nuance, à l’à-peu-près, au oui mais. Pour avoir une chance de gagner, il lui faudrait offrir du rêve, là où le quotidien nécessaire­ment terne du compromis et de la progression en crabe lui inter­dit tout triomphalisme. Dans l’affrontement entre la raison et la passion, a joliment dit le poète irlandais William Butler Yeats, The best lack all conviction, while the worst are full of passionate intensity (« les meilleurs manquent de toute conviction, les pires brûlent d’intense passion »). » (p.447)

 

Elie Barnavi : Confessions d’un homme de grande valeur

Elie Barnavi que je connais depuis de très nombreuses années est un homme dont je partage les valeurs, les visions politiques, la passion pour l’Europe, la conception de la politique israélienne et avec qui nous menons le même combat, celui de la lutte contre l’antisémitisme.

Le parcours d’Elie Barnavi est tellement riche, que le plus simple peut-être est de citer les quelques lignes d’introduction du Wikipédia qui lui est consacré : « Elie Barnavi, né en 1946 à Bucarest (Roumanie), est un historien, essayiste, chroniqueur, diplomate israélien, professeur émérite d’histoire de l’Occident moderne à l’université de Tel-Aviv, conseiller scientifique auprès du Musée de l’Europe à Bruxelles ». Il connaît aussi bien la politique européenne qu’israélienne. Comme il l’écrit « j’étais condamné à me conformer à la définition que mon ami Pierre Assouline avait donnée de moi « Israélien en Europe et Européen en Israël ».

Ses activités allient action et réflexion. De 2000 à 2002, il a occupé le poste d’ambassadeur d’Israël en France et en novembre 2014, dans une lettre cosignée par 160 figures publiques israéliennes, il a appelé les parlementaires européens à reconnaître immédiatement l’Etat palestinien.

Il est le récipiendaire de plusieurs prix, dont le Grand prix de la francophonie de l’Académie française, reçu en 2007 pour l’ensemble de son œuvre, le Prix Aujourd’hui pour « Les religions meurtrières » et le prix Montaigne pour « L’Europe frigide : réflexions sur un projet inachevé ». Il y a quelques mois, il a reçu à Paris en compagnie d’Elias Sanpar le Prix Constantinople, créé par l’écrivain genevois Metin Arditi afin de les récompenser pour tout ce qu’ils ont fait pour rapprocher leurs deux peuples.

A l’occasion de la parution de ses mémoires intitulées bien modestement « Confessions d’un bon à rien » (Grasset) récompensées par le Prix Jean-Jacques Rousseau de l’autobiographie, il m’a paru important de faire part de quelques réflexions de cet homme d’une grande valeur. Plutôt que de faire un résumé qui sera évidemment moins bon que l’original, je me propose dans quelques blogs successifs de citer un certain nombre de passages d’Elie Barnavi que j’ai classées par thème.

Je commencerai par quelques citations relatives à la pensée et à l’action politiques d’Elie Barnavi.

« La politique n’existe qu’en démocratie, c’est-à-dire là où peut se donner libre cours le jeu des intérêts, des idées et des passions des individus et des groupes sociaux. On peut dire les choses autrement : la politique n’existe que là où, précisément, tout n’est pas politique. » (p.233)

« Je pense que nos credo politiques sont d’abord affaire de tripes, de sentiment, que nous sublimons ensuite en idéologie. Le mien emprunte à Hippocrate le principe primum non nocere, d’abord, ne pas faire de mal. » (p.234)

« La bonne société à laquelle j’aspire est imparfaite, car nous sommes des êtres imparfaits, mais perfectible, puisque nous sommes des êtres doués de raison et capables d’empathie. Je suis Montaigne plutôt que Thomas More, Condorcet plutôt que Rousseau – Ah ! ce « on forcera [l’homme] d’être libre » -, Jaurès plutôt que Blanqui, et oui, Aron plutôt que Sartre. J’avais compris avant de lire Pascal que « qui veut faire l’ange fait la bête », avant de faire de Tocqueville l’un de mes auteurs de chevet, que les deux grands principes au cœur de la démocratie moderne, l’égalité et la liberté, sont tout bonnement contradictoires – vous voulez l’égalité absolue, vous n’aurez pas de liberté (ni, d’ailleurs, l’égalité), vous aspirez à la liberté sans entrave, alors oubliez l’égalité, et même la liberté (sinon celle du loup dans la bergerie). On aura compris, je suis social-démocrate. Mais qu’est-ce que cela veut dire, surtout aujourd’hui, où l’on nous dit sur tous les tons que la social-démocratie est moribonde, incapable qu’elle est à répondre aux défis de notre temps ? Ce n’est pas ici le lieu de faire de la théorie politique, et d’ailleurs je ne tiens pas tant que cela au terme lui-même ; si l’on en trouve un meilleur, je suis preneur. Ce que j’entends par là est un système qui accorde du mieux qu’il peut, par hypothèse imparfaitement, ces deux exigences contradictoires de l’égalité et de la liberté. Pas toute l’égalité, ni toute la liberté, mais le plus possible d’égalité et de liberté ensemble. Ce n’est pas exaltant, ça ne promet pas des lendemains qui chantent, ni même la lune, mais c’est faisable et surtout, ça respecte mon principe primordial : primum non nocere. » (p.234-235)

« Disons que j’aime mon pays et me définis comme patriote, mais que j’exècre le nationalisme. Stefan Zweig, qui en est mort, a été le témoin tragique de cette peste des peuples, de ce « fléau des fléaux » qui a empoisonné, dit-il dans Le Monde d’hier, « la fleur de la culture européenne ». En termes locaux, je suis un sioniste « classique », séculier, convaincu de l’absolu nécessité d’un Etat juif souverain, mais ouvert sur le monde et faisant une place à un Etat palestinien souverain à ses côtés. Sur ce point non plus je n’ai pas bougé d’un iota depuis que je suis entré dans l’âge de raison politique » (p.236)

« A l’époque comme aujourd’hui, je pensais que cette question (la question palestinienne) était la plus grave de toutes celles que nous ayons eu à affronter, celle dont découle tout le reste, y compris la survie d’Israël sous une forme qui justifie son existence. […] Sur cette question comme dans tous les autres aspects de la politique israélienne, mon histoire d’Israël m’avait aidé à définir une « doctrine » dont je ne devais plus dévier. Eclairée par l’expérience historique et fondée sur le double principe, moins contradictoire que l’on veut bien le dire, de la Realpolitik et de l’éthique, cette doctrine se résume en trois propositions simples : réduit à sa plus simple expression, le conflit israélo-palestinien est le résultat inéluctable de l’implantation sioniste ; s’agissant de deux droits qui s’affrontent sur un même bout de terre, la seule issue raisonnable est le partage, proposé dès 1937 et endossé dix ans plus tard par la communauté internationale ; l’intérêt suprême des deux parties est donc de traduire dans les faits cette évidence de bon sens par la création d’un Etat palestinien souverain aux côtés de l’Etat d’Israël, dans les territoires dont celui-ci s’est emparé à la faveur de la guerre des Six-Jours. » (p.254)

« Je suis passionnément européen, un de ces cabris raillés par de Gaulle qui sautent sur leur chaise en criant « Europe, Europe ». De cette passion, les raisons ont tant été rabâchées par tant de bons et de moins bons esprits, je les ai tant rabâchées moi-même, oralement et par écrit, que je suis presque confus d’avoir à les redire ici. Voici une civilisation guerrière entre toutes, créatrice des deux outils les plus efficaces pour se sauter à la gorge, l’Etat-nation et le nationalisme, et coupable d’avoir allumé sur son sol les deux conflits les plus meurtriers des annales du genre humain, qui décide un beau jour que cela suffit et invente une manière inédite, proprement inouïe, de régler la vie des peuples qui la partagent. L’Europe, c’est la renonciation volontaire à la souveraineté par définition absolue, autrement dit illimitée, telle que théorisée par Jean Bodin au XVIe siècle et mise en pratique par les traités de Westphalie au XVIIe, au profit d’une entité supranationale. L’Europe, c’est un empire sans empereur ni nation dominante. A ce titre, c’est un formidable saut de civilisation. » (p.291)

« Si l’on en croit Pascal, « Tout le malheur des hommes vient de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre ». Mais, outre qu’à suivre ce précepte il n’y aurait pas de chambre où se reposer, il y a fort à parier que parmi ceux qui en sortiraient quand même se trouverait une majorité de chenapans. Tant qu’à faire, je préfère faire mienne la maxime héroïquement désabusée de Guillaume le Taciturne : « Point n’est besoin d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer. » (p.495)

« Un esprit rationnel s’accommode de l’imprévisibilité de sa propre existence, laquelle est inhérente à la condition humaine. Après tout, je ne sais pas si demain je serai toujours de ce monde. Mieux, l’ignorance de ce que nous réserve l’avenir a un côté excitant, car elle assure notre liberté, notre capacité d’agir. Qui voudrait vivre une vie où tout serait prévisible car rigoureusement prédestiné ? En revanche, l’imprévisibilité collective est génératrice d’angoisse. Là encore, il ne s’agit pas de tout prévoir. J’ai dit plus haut comment la déesse Fortune se joue de la volonté des humains et pourquoi l’historien doit tenir compte de ses caprices. On pouvait bien imaginer qu’une pandémie surgirait dans un avenir plus ou moins proche, certains l’ont fait. Mais le moment de son irruption, sa nature et ses modalités, la paralysie planétaire qu’elle a entraînée ? Non, il ne s’agit pas de tout savoir à l’avance. Ce que j’entends par prévisibilité est la faculté d’un collectif humain de se projeter dans l’avenir à partir de structures sociales, politiques et mentales à peu près stables car fondées sur un consensus informé par la raison. C’est cette faculté-là que nous avons largement perdue. » (p.508)

« Dans le train qui fonce dans la nuit, la plupart des voyageurs somnolent, inconscients du danger. D’autres prétendent que le conducteur ne dort que d’un œil, et que d’ailleurs, guidé par le doigt du Très-Haut, il sait très bien où il va. D’autres encore comprennent que la situation est grave, mais, fatalistes, se disent qu’il n’y a rien à faire, on verra bien. D’autres, enfin, font ce qu’ils peuvent pour arrêter le convoi au bord du précipice. Ils s’agitent, tirent désespérément la sonnette d’alarme, appellent au secours sur leurs téléphones portables. Je fais partie de ceux-là… » (p.510)

Le changement fondamental que ne comprend pas Claude-Inga Barbey

Il y a quelque chose de pathétique à écouter Claude-Inga Barbey faire du radio nostalgie de l’humour en se référant constamment à Coluche et Desproges et en ne cessant de répéter que c’était mieux avant – sans jamais se remettre en cause et se demander pourquoi ce qui était possible avant ne l’est plus maintenant.

Sans avoir la prétention d’épuiser le sujet, il y a en tout un cas un élément important à mes yeux que Claude-Inga Barbey ne prend pas en considération. Par le passé, les propos racistes et homophobes étaient bannis aussi bien dans la bouche des femmes et des hommes politiques que dans la presse. Seul Jean-Marie Le Pen s’y hasardait, ce qui suscitait, à juste titre, une condamnation et une levée de bouclier unanimes. Par conséquent, lorsque de tels propos apparaissaient dans des sketchs ou dans la bouche d’humoristes, cela ne pouvait être que de l’humour. Je ne veux pas dire par là qu’il n’existait pas de pensées racistes et homophobes, mais la culture politique de l’époque prévenait plus activement et efficacement leur expression.

Le problème est qu’actuellement cette limitation est révolue. Eric Zemmour et Marine Le Pen sont candidats à l’élection présidentielle. Leurs idées font la une de la presse et les réseaux sociaux foisonnent de propos inadmissibles. Par conséquent, dans un monde où les discours racistes et homophobes sont banalisés, voire normalisés, le fait, pour un humoriste d’en faire un sketch, ne tient plus de l’humour, mais du simple colportage.  L’humoriste véhicule exactement ce que l’on peut entendre de la part de personnages publics et politiques, et lire à tout instant sur les réseaux sociaux.

La normalité a malheureusement changé, ce qui fait que la frontière entre la normalité et l’humour a été déplacée. Voilà̀ sans doute ce que Claude-Inga Barbey n’a pas compris. Je ne dis pas Zemmour, Le Pen, Barbey même combat, mais Zemmour, Le Pen, Barbey, même vecteur d’idées nauséabondes.

L’attitude indécente des assureurs

Il faut absolument regarder l’émission Temps Présent du jeudi 2 septembre 2021 intitulé “Cancer et assurances, le combat de trop”( Temps présent – Cancer et assurances, le combat de trop – RTS.ch) dans laquelle les assureurs font preuve d’une indécence inadmissible.

Tout d’abord, on ne peut être que choqué par le niveau des personnes qui ont été déléguées que ce soit par Santésuisse et Assura, sans parler de Visana qui s’est borné à envoyer un courrier. D’une part, on voit, en la personne de M. Claude Pasche, un patient admirable luttant avec courage contre la maladie et se mettant à nu aussi bien au niveau de son état de santé que de ce qu’il ressent ou la mère d’un jeune homme décédé du cancer acceptant de revivre des moments indescriptibles de douleur. D’autre part, on voit des médecins ultra compétents, comme les Docteurs Hasna Bouchaab, Dominik Berthold ou Manuel Diezi, sans parler de la Professeure Solange Peters, Présidente de la Société Européenne d’Oncologie Médicale et Cheffe du Service d’Oncologie Médicale au CHUV qui, de par ses compétences, son humanité et son engagement contribuent grandement à la renommée de cet hôpital occupant le neuvième rang mondial. Enfin, on voit deux porte-paroles, M. Christophe Kaempf pour Santésuisse et Mme Karin Devalte pour Assura, briefés pour faire passer un message mais totalement incompétents sur le plan médical. Comment Santésuisse ou Assura osent-ils agir de la sorte? Comment leurs dirigeants peuvent-ils se montrer aussi lâches non seulement en ne se présentant pas personnellement, mais en envoyant même pas des personnes compétentes connaissant le dossier?

Cette attitude est d’autant plus révoltante que l’argument soi-disant massue des assureurs est l’avis des médecins-conseils. Pourquoi ces médecins-conseils ne sont-ils pas venus défendre leurs positions? Que l’on ne me parle surtout pas d’un quelconque secret professionnel ou médical, car je suis certain qu’aussi bien Claude Pasche que les autres patients concernés les en auraient délié. La vérité est sans doute qu’il est assez difficile pour eux de justifier comment ils peuvent remettre en cause des propositions de traitement d’oncologues ultra compétents, alors que, comme le dit la Professeure Solange Peters, ils n’ont parfois qu’une formation de rhumatologue. L’impression générale qui se dégage de cette émission est que lorsque l’on se dérobe, on a tort.

Il est temps que les partis de droite cessent de soutenir de manière béate et inconditionnelle les milieux de l’assurance privée. S’ils continuent, non seulement leur image se détériorera dans le public, un peu à l’image de ce qu’il s’est passé avec la fin du secret bancaire que les milieux bancaires n’ont pas su ou voulu négocier afin de gagner quelques années de bénéfices supplémentaires, mais, en plus, ils perdront à moyen ou à long terme le combat de la caisse unique qui s’avère pourtant de plus en plus comme une évidence et une nécessité. Il est temps que la droite entre en matière sur la caisse unique en faisant valoir sa position dans le cadre du projet plutôt que de se faire un jour imposer un concept qu’elle n’aura pas pu influencer.

Accord-cadre: la position bien pensée et cohérente, mais à préciser, du PS

Au courant de ces derniers jours, le Parti socialiste suisse a exprimé sa position relative à l’accord-cadre qui consiste à demander à l’Union européenne de céder en matière de protection des salaires et d’offrir en contrepartie que la Suisse accepte de reprendre, en tout cas partiellement, la directive sur la citoyenneté européenne.

Cette position est bien pensée et cohérente pour les raisons suivantes. Tout d’abord, elle permet au PS de se montrer constructif en faisant une proposition concrète afin de sauver l’accord-cadre. Accessoirement, elle demande au Conseil fédéral de céder sur le point qui fait problème à la droite qui elle, soit dit en passant, ne fait aucune proposition réelle. En second lieu, le PS sort de cette logique manichéenne divisant les Suisses entre europhobes et europhiles en affirmant qu’il n’est pas pour ou contre l’Union européenne, mais pour une Europe sociale. Cela permet au passage de repositionner le parti sur ses fondamentaux, soit la défense des travailleurs, dans le but évident d’éviter qu’il subisse le même effritement que le SPD en Allemagne ou que le Parti socialiste français. Enfin, comme l’a très bien exprimé Pierre-Yves Maillard dans son article paru dans le Matin Dimanche du 9 mai, le PS inscrit sa lutte pour la protection des salaires comme une lutte non égoïste à la fois pour les travailleurs suisses afin d’éviter une concurrence déloyale et en faveur des travailleurs détachés européens afin qu’ils aient des conditions salariales et de vie décentes. Cela n’est pas sans rappeler la juste lutte de l’époque du Parti socialiste contre le statut de saisonnier.

Ceci dit, il appartient au PS de préciser encore ce qu’il entend par protection des salaires. Pour qu’il soutienne l’accord-cadre, est-il suffisant que la Commission européenne fasse des concessions en matière de mesures d’accompagnement (si oui, lesquelles?) ou faut-il également réaménager la reprise du droit européen ainsi que le rôle de la Cour de justice? Autant la première hypothèse est réaliste, autant la seconde ne l’est pas.

Accord-cadre: la position schizophrénique du Conseil fédéral ou l’arbre qui cache la forêt

Lorsque l’idée d’un accord-cadre entre la Suisse et l’Union européenne a été évoquée il y a plus de dix ans, les arguments-massue brandis par les opposants à ce projet, composés essentiellement à l’époque de membres UDC, étaient la reprise du droit européen et le rôle joué par la Cour de justice.

En affirmant à la Commission européenne que les points de discorde entre la Suisse et l’Union européenne concernant l’accord-cadre, tel qu’il a été négocié, sont les mesures d’accompagnement, les aides d’Etat et la directive sur la citoyenneté européenne, le Conseil fédéral adopte une attitude schizophrénique. En effet, il dit à la Commission européenne que le désaccord porte sur ces trois points, alors, qu’en réalité, il sait pertinemment que même si ces trois questions devaient être résolues, le principal argument des opposants à l’accord-cadre reste toujours la reprise du droit européen et le rôle de la Cour de justice. D’ailleurs, au fil des années, non seulement le nombre des partisans de cet argument a augmenté, mais il a dépassé largement le cercle des souverainistes, pour être repris, pour d’autres raisons, par les milieux syndicaux et une partie de la gauche.

D’ailleurs, Pierre-Yves Maillard, homme politique que j’ai toujours beaucoup apprécié, qui a le mérite de la franchise et la stature indéniable d’un vrai homme d’Etat, a déclaré le 13 avril 2021 dans 24 heures, propos qu’il a confirmés dans une interview parue le 25 avril 2021 dans le Sonntags Blick, qu’au nom de la protection des salaires, la reprise du droit européen ainsi que le rôle joué par la Cour de justice n’étaient pas admissibles.

En d’autres termes, le Conseil fédéral fait croire à la Commission européenne que les obstacles à la signature de l’accord-cadre sont les trois points mentionnés ci-dessus, alors qu’en réalité le vrai problème en Suisse n’est pas à ce niveau, mais à celui évoqué par Pierre-Yves Maillard que le Conseil fédéral feint de considérer comme résolu. En fait, le pire qui pourrait arriver au Conseil fédéral, qui serait totalement ridiculisé aux yeux de la Commission européenne, serait qu’un accord soit trouvé sur ces trois points, qu’afin de ne pas perdre la face il soit obligé de le signer, qu’il soit rejeté par le peuple et que l’un des arguments majeurs de ce rejet soit celui avancé par l’UDC et Pierre-Yves Maillard.

Personnellement, je suis un partisan de l’accord-cadre tel qu’il a été négocié par Roberto Balzaretti sous-réserve de quelques clarifications. Cependant, si le Conseil fédéral n’est plus de cet avis et qu’il souhaite le renégocier, il doit poser clairement les cartes sur la table de négociation avec la Commission européenne en y incluant tous les points qui doivent être résolus afin que dans le cadre d’une votation populaire l’accord-cadre ait le soutien de la gauche, des syndicats et de la droite, à l’exception évidemment de l’UDC.

En qualité de président de la Chambre de Commerce Suisse pour la Belgique et le Grand-Duché de Luxembourg à Bruxelles depuis 2007, je me souviens de l’époque où Jacques de Watteville était chef de la Mission suisse auprès de l’Union européenne et que notre objectif était de faire passer comme message auprès de l’Union européenne que la Suisse est un partenaire fiable. Quand je vois l’attitude actuelle du Conseil fédéral, je dois honnêtement dire, avec regret, que ce temps me paraît bien lointain…