La constitution n’est pas au-dessus de tout: 10 ans d’interdiction des minarets en Suisse

Pourquoi revenir sur ce débat qui est clos depuis dix ans, demanderont certains. La réponse est simple : rarement les analystes politiques se sont autant trompé sur leur pronostiques, rarement une initiative a fait parler autant d’elle après le dimanche de votation et rarement les Suisses ont introduit une discrimination aussi frappante contre une minorité dans la Constitution. On pensait loin le temps quand les jésuites ou les clochers dans le Canton de Vaud étaient interdits ; c’est pourtant en 2009 que le peuple à introduit une loi d’exception contre une minorité religieuse dans sa Constitution à travers une réglementation de construction, qui, à priori, serait de compétence communale.

L’interdiction des minarets est donc une votation qu’on peut considérer, sans beaucoup d’exagération, comme historique pour la Suisse.

J’ai eu la possibilité de m’engager pour deux projets concrets autour de ce dixième anniversaire dont j’aimerais vous présenter quelques résultats principaux.

Le premier est un montage vidéo pour lequel j’ai interviewé des personnes choisies au hasard à travers un appel sur les réseaux sociaux. Je leur ai posé les questions suivantes, dont je vous présente les réponses dans la vidéo ci-dessous.

  • Est-ce que tu te souviens où t’étais quand t’as appris le résultat de cette votation ?
  • Quelles émotions cela avait provoqué chez toi ?
  • Quel était le message envoyé à la communauté musulmane de Suisse ?
  • Il y a-t-il une évolution depuis 2009 ?
  • Peut on voire des côtés positifs dans cette votation/interdiction ?
  • Aujourd’hui, faut-il garder, supprimer ou ignorer cet article constitutionnel ?

C’est parti !

Le deuxième projet était une table ronde[1] avec MM. Hafid Ouardiri (Fondation de l’Entre-Connaissance), Michael von Graffenried (photographe) et Dominique Voinçon (responsable catholique pour le dialogue interreligieux dans le Canton de Vaud. Les échanges étaient modérés par Sid Ahmed Hammouche, journaliste. J’en retiens entre autres la conclusion suivante :

A l’instar des dispositions de « l’initiative pour le renvoie des criminels étrangers », les juges n’appliqueraient probablement pas non plus l’interdiction de construire des minarets à la lettre, tout comme la première, elle viole des droits fondamentaux garantis dans la Constitution suisse et dans la Convention européenne des droits de l’homme[2]. La constitution n’est pas au-dessus de tout.

La construction d’un minaret reste possible en Suisse, elle serait à évaluer au cas par cas.

Faut-il pour autant forcer la main et tenter sa chance en passant par les tribunaux ? Non, certainement pas. Etant donné que le minaret n’est qu’un simple décor architectural, beau certes, mais pas nécessaire pour vivre la foi islamique, je suis opposé, en tant que musulman, à l’idée de générer des tensions inutiles, d’engendrer des frais de justice, de provoquer un débat public houleux juste pour éventuellement pouvoir imbriquer des briques d’une certaine manière. En revanche, en tant que citoyen, je reste, même après dix ans, profondément perturbé par cette disposition discriminatoire dans notre Constitution. On pourrait tout simplement attendre le prochain toilettage général de notre loi fondamental, en espérant que la suppression soit proposée. Cependant, la constitution suisse n’a connu que deux réformes depuis la création de l’état fédéral en 1848, à savoir celle de 1874 et celle de 1999. En l’occurrence, il faudrait s’armer de patience pendant quelques décennies probablement. C’est long pour les défenseurs de l’égalité et des droits fondamentaux, c’est trop long. Les jours suivant la votation en 2009, des voix s’étaient levées pour proposer un nouveau vote afin de corriger le tir. A l’époque, cela me semblait inapproprié. Dans la mentalité politique suisse il faut laisser passer un bon bout de temps avant de revenir sur le même sujet. C’était le cas, par exemple, pour le droit de vote des femmes, refusé une première fois en 1959, puis accepté en 1971 (12 ans après) ou encore pour l’adhésion de la Suisse aux Nations Unies, refusé en 1986 avant d’être accepté en 2002 (16 ans plus tard). Cela fait une moyenne de 14 ans d’attente. En revanche, l’interdiction des jésuites a été aboli après 126 ans seulement, par votation populaire en 1973. La Suisse semblait enfin prête à vivre véritablement sa tolérance et sa paix religieuse, jusqu’à ce dimanche en novembre 2009. Mais plutôt que de supprimer cette interdiction, il faudrait peut être la garder comme mise en garde par rapport aux failles d’un système qui pourtant se veut parfait, l’histoire nous jugera.

[1] https://gemperli-diversite.ch/972-2/

[2] https://www.nzz.ch/schweiz/auch-das-minarettverbot-gilt-nicht-absolut-1.17991202

Spiritualité et écologie : un impératif coranique ?

Autant le Coran et les Hadits en parlent beaucoup, autant les savants musulmans classiques parlent peu de l’écologie en Islam en ces termes contemporains. Cela est certainement dû à l’absence d’une nécessité particulière en termes d’écologie au moment des grands classiques et de l’âge d’or de la civilisation islamique à Bagdad ou en Andalousie. Et il est vrai que ces derniers siècles notre communauté n’est pas à l’hauteur de sa gloire au niveau de l’interprétation moderne de nos sources religieuses. Beaucoup de rattrapage reste à faire et l’écologie en est une des portes d’entrée fondamentales. Rien que l’herméneutique coranique nous expose immédiatement à la prise en considération de la nature, par exemple quand Dieu utilise le même terme pour révélation (Awhâ) concernant ses transmissions verbales aux Prophètes ainsi que pour celles aux abeilles pour leur enseigner la technique pour récolter leur nectar. Et c’est encore plus fort quand le même mot est utilisé pour désigner les versets du Coran (Âya) ainsi que pour les signes (Âya) qui, selon le Coran, se trouvent dans la création des cieux et de la terre, dans l’alternance de la nuit et du jour, dans le navire qui vogue, dans l’eau qui descend du ciel, dans la propagation des bêtes, dans la variation des vents et dans les nuages soumis entre le ciel et la terre. Tout comme les sources scripturaires, la nature et son observation sont sources de la voie islamique.

Il nous faut une réactualisation des textes fondamentaux en fonction de l’impératif écologique très présent dans ces textes, en ces temps où la dégradation de l’environnement est devenue préoccupante et risque d’être irrémédiable.

Fazlun M. Khalid (chercheur et activiste Sri lankais basé en Angleterre), pionnier du mouvement écologique islamique, applique quatre principes coraniques fondamentaux à la protection environnementale. Le Tawhid, l’unicité de Dieu et donc l’interdépendance de toutes les composantes de la création ; la Fitra, la nature originelle de la création, l’état naturel de l’Homme en harmonie avec la nature ; le Mizan, l’équilibre harmonieux parfait de toutes les composantes de la création ; et la Khilâfa, l’intendance que Dieu a transmise aux Hommes pour la sauvegarde de sa création. On y rajoute le principe du Taskhir, donc la jouissance des fruits de la création, sans contrepartie, dont les Hommes bénéficient. Elle implique deux dimensions, l’accès aux ressources de l’univers, et le partage équitable de ces dernières. Puisque ce principe s’applique à l’ensemble des êtres humains, aucune nation, aucun groupe ne peut faire valoir un accès particulièrement avantageux à ces ressources. Le principe de la Maslaha (le bien commun), doit donc être étendu aux considérations environnementales ou, selon une déclaration attribuée au Prophète Mohamed : « Je ne crains pas pour vous le retour au paganisme, je crains pour vous la richesse de ce monde ». Ainsi retrouvons-nous un fort rejet du système capitaliste et du consumérisme en islam. Le bonheur et la libération ne se trouvent pas dans l’accumulation des biens, ils se trouvent dans la suffisance (Qana‘a), dans le fait de faire du bien aux autres et dans la générosité. A plusieurs reprises, le Coran met en garde contre l’excès (Isrâf) et le gaspillage (Tabdhîr), il promeut une véritable éthique de la consommation qui s’inscrit d’abord dans la modération et le partage. Ces deux dernières valeurs sont un bien spirituel en soi, par respect de la création. Un grand nombre de textes promeuvent également la protection et le respect des animaux, ainsi que des ressources limitées comme l’eau.

Pour Mostafa Brahami (imam et auteur vaudois), les finalités (Maqâsid) même de la foi islamique visent, parmi d’autres, la préservation de la vie sur terre et de la progéniture de toute chose créée, une véritable priorité écologique !  Un enseignement prophétique précise que l’Homme devrait, même en voyant arriver le Jour de la Résurrection, planter une pousse, il ne dit pas d’accomplir une prière ! Prier lui profiterait individuellement, planter par contre est bénéfique au donateur et aux nombreux bénéficiaires (humains, animaux, nature), même la veille du Dernier Jour.

En conséquence, il n’existe pas en Islam l’idée d’une domination de la nature et des animaux par l’Homme, l’être humain n’est pas au centre de la création, l’islam ne connait pas d’anthropocentrisme. L’humain est en Unité avec la nature, avec un rôle spécifique de Khilâfa certes, mais ce rôle implique des responsabilités plutôt que des droits, l’Homme est Khalifa, mais il est aussi ‘Abd, serviteur. Il s’agit d’un « Je » soumettant, en totale contradiction avec le « Je » centralisateur cartésien. Les bienfaits des Lumières ont été accompagnés d’une déconnexion de l’humain de la nature par supériorité imaginée, et c’est depuis ce moment que nous l’avons perçu comme “autre”. Cette pensé a conjuré la nature dans un autre espace, séparé de l’Homme et objectifié. Nous sommes désormais aliénés de ce qui nous alimente. Une ré-sacralisation de la nature pour surmonter la crise écologique est urgente.

Le désenchantement de la nuit du doute

Le Ramadan 1990 (1440 hégirien) est là ! Les musulmans qui jeûnent commenceront ce rite important le lundi 6 mai. La date de début du mois de Ramadan, et donc du jeûne, fait régulièrement débat au sein de la communauté puisque deux interprétations des sources scripturaires pour sa détermination s’affrontent. Mais commençons au début. Un mois lunaire (hégirien) compte 29 ou 30 jours, raison pour laquelle le mois de Ramadan avance d’environ 11 jours par an par rapport au calendrier solaire (grégorien). Le début et la fin du mois hégirien sont déterminés par les phases lunaires : le nouveau croissant marque le début du mois et donc son premier jour, ça sera le cas le lundi 6 mai pour le mois de Ramadan cette année. Avec un ciel dégagé, tout le monde peut ainsi observer notre satellite naturel et déterminer le début du mois lunaire. En conséquence, c’est seulement à la veille, avec la visibilité à l’œil confirmée pendant la nuit du doute, qu’on connait le premier jour du Ramadan et donc du jeûne. Cela nécessite une certaine flexibilité et une tolérance à l’imprévisible, à l’injonction de la nature en quelque sorte. C’est la méthode appliquée par les représentants de la visibilité oculaire. Mais quoi faire en cas d’incertitude, avec un ciel couvert par exemple ? C’est sans problème pour les défenseurs de la deuxième méthode, celle du calcul astronomique. Ils s’appuient sur l’astronomie moderne pour prédire la visibilité et donc le premier jour du mois, des années à l’avance si souhaité. Pour eux, la « visibilité » décrite dans les sources peut s’étendre à la visibilité à travers la science, on pourrait les qualifier de modernistes. La majorité des organes islamiques de Suisse suit aujourd’hui cette lecture. A titre personnel, je suis également un fervent défenseur de l’approche scientifique pendant les mois qui précèdent le mois de Ramadan. Elle permet de prédire, de planifier, d’anticiper et de supprimer le doute grâce à la science et à la technologie moderne, c’est mon moi rationnel qui se manifeste : c’est le désenchantement de la nuit du doute. Cependant, plus le Ramadan approche, plus je me mets dans l’ambiance du mois sacré, à savoir : la spiritualité, voire la mystique, la concentration sur mon corps, sur la nature, sur le divin et la déconnexion du monde artificiel, de la technologie, de la modernité même. C’est un mois de simplicité, de retour aux sources, de détoxication, c’est mon moi spirituel qui prend le dessus. Et soudainement, l’injonction et le rythme imprévisible de la nature, le doute, la visibilité oculaire plutôt que le calcul scientifique prend tout son sens, je suis nature, c’est le Ramadan.

Le vécu qui accompagne ce texte représente pour moi une manifestation très illustratif de ce que j’appelle la compréhension situationnelle des sources. Le balancement entre différentes approches et interprétations ne manifeste pas une faiblesse ou une indécision, mais plutôt un renforcement de la tolérance à l’ambiguïté, une compétence fondamentale dans ce monde complexe, changeant et pluriel. Ainsi, le même texte peut confirmer deux approches apparemment contradictoires mais faisant partie d’une même et unique réalité. Pendant l’année, sous influence de mon moi rationnel, l’extrait suivant de la Sourate 45 confirme mes convictions, tout comme il confirme mon moi spirituel pendant le mois de Ramadan, il s’agit d’un de mes passages préférés du Coran :

Sourate 45

  1. Il y a certes dans les cieux et la terre des preuves pour les croyants.
  2. Et dans votre propre création, et dans ce qu’Il dissémine comme animaux, il y a des signes pour des gens qui croient avec certitude.
  3. De même dans l’alternance de la nuit et du jour, et dans ce que Dieu fait descendre du ciel, comme subsistance par laquelle Il redonne la vie à la terre une fois morte, et dans la distribution des vents, il y a des signes pour des gens qui raisonnent.

Les musulmans vaudois demandent leur naturalisation

C’est parti ! Après avoir décidé à l’interne en faveur de la demande de reconnaissance fin 2015 et d’avoir déposé la demande auprès des autorités début 2017, c’est aujourd’hui avec la signature de la déclaration liminaire, que le processus de coopération étroite entre l’Union Vaudoise des Associations Musulmanes (UVAM) et les autorités pour la vérification de la demande peut commencer.
Selon la constitution vaudoise, l’Etat tient compte de la dimension spirituelle de la personne humaine et il prend en considération la contribution des Eglises et communautés religieuses au lien social et à la transmission de valeurs fondamentales (Constitution vaudoise, art. 169).
L’Etat a ainsi reconnu de droit public (grande reconnaissance) l’Eglise Evangélique Reformée et la Fédération ecclésiastique catholique romaine ainsi que d’intérêt public (droit privé, petite reconnaissance) la Communauté Israélite de Lausanne et du Canton de Vaud. Les églises et communautés ainsi reconnues se soumettent à une série de conditions de la part de l’état afin de pouvoir renforcer leur coopération avec les autorités dans un esprit de transparence et de confiance mutuelle.

2 mai 2019 ARC. Jean-Bernard Sieber

Concrètement, pour être reconnue une communauté doit faire preuve de fonctionnement démocratique, de transparence financière, de respect des libertés individuelles constitutionnelles et du cadre légal. En outre, la communauté, c’est-à-dire au moins l’un de ses lieux de culte, doit être établi dans le Canton de Vaud depuis au moins 30 ans, elle doit représenter un certain pourcentage de la population vaudoise, ses membres (dans le cas de l’UVAM les mosquées) doivent avoir des compétences linguistiques et juridiques, contribuer au dialogue interreligieux et à la paix sociale. En plus, le règlement d’application de la loi stipule l’interdiction de la polygamie, l’obligation du mariage civil avant une cérémonie religieuse, la prohibition de la discrimination fondée sur le sexe et l’interdiction de la répudiation, de l’excision et de châtiments corporels. Dans le cas de l’UVAM pour la communauté musulmane, l’état exige également une contribution active à la lutte contre la radicalisation dans la déclaration liminaire.

Toutes ces conditions ont été signées par les membres de l’UVAM, les discussions ont été sereines et sans complication pour la simple raison que ces conditions sont déjà respectées. Quant aux contributions actives à l’intérêt public, l’UVAM et ses membres sont engagés dans le dialogue interreligieux et pour la paix sociale depuis sa création en 2004, donc bien avant même la publication de la loi sur la reconnaissance. Concernant la radicalisation, c’est l’UVAM elle-même qui a proposé sa coopération à l’état en 2015. Les accompagnants spirituels fournissent un service d’aumônerie dans les prisons vaudoise à titre bénévole depuis plus de 15 ans.

« L’état reconnait les communautés qui reconnaissent l’état »

A partir d’aujourd’hui, une commission d’experts va donc vérifier pendant cinq ans le respect de toutes ces exigences par l’UVAM et ses membres. La commission soumettra son préavis au Conseil d’état qui le confirmera, ou pas. Dans le cas positif, le Grand conseil débattra d’une loi concernant l’UVAM qui sera soumise au référendum facultatif. C’est donc une procédure lourde et longue (entre 7 et 10 ans probablement) qui nécessitera un grand engagement de la part de la communauté requérante tout en sachant que l’issue est incertaine.
S’exposer à cette exercice veut dire aimer son Canton et ses habitants, vouloir leur servir comme institution d’intérêt public et aspirer à être véritablement intégré dans le paysage vaudois et son ADN. En bref : les musulmans vaudois demandent leur naturalisation.

Reste à dire que le principe de la reconnaissance ne connait pas de monopole, d’autres associations musulmanes pourraient soit rejoindre l’UVAM à tout moment, pendant ou après le processus de reconnaissance, soit déposer leur propre demande. Plusieurs associations musulmanes pourraient jouir du statut d’intérêt public à l’instar de la communauté chrétienne qui a déjà deux églises reconnues de droit public plus celle des communautés anglicane et catholique chrétienne ainsi que de la Fédération des Eglises évangéliques qui sont actuellement en cours.

Pour conclure, je me permets de reprendre cette belle formule empruntée à la Fédération ecclésiastique catholique romaine : « L’état reconnait les communautés qui reconnaissent l’état ».