Et si le sort de la mosquée de Genève passait par Vienne ?

« Nous ne reviendrons pas en arrière » assure le Secrétaire général de la Ligue islamique mondiale (LIM) dans une interview avec la Tribune de Genève ce 21 février 2020.[1] Toutefois, la voie vers l’avant ne semble pas toute tracée non plus.

Dans une annonce fracassante le 19 janvier 2020, le représentant de la LIM annonçait vouloir confier la mosquée directement à la communauté des musulmans de Genève à travers une consultation, un Conseil d’administration suisse et l’élection d’un Président. Aujourd’hui, il regrette ne pas avoir pu trouver à qui confier la mosquée. La nouvelle idée serait de transformer la Fondation actuelle qui gère déjà ce lieu de culte[2] ; il faudrait pourtant toujours trouver un repreneur pour l’entité transformée. C’est le serpent qui se mord la queue.

En consultant des musulmans de Genève, on se rend vite compte que les recherches d’un repreneur n’était pas aussi approfondies qu’on aurait pu le souhaiter. On cherche vainement une information concernant les conditions ou la procédure d’une éventuelle reprise. Pas de circulaire, pas de séance d’information, rien. Au contraire, les demandes faites auprès des responsables pour en savoir plus seraient restées sans réponse. Silence radio : voilà comment il faudrait faire pour ne pas trouver de repreneur. On peut s’interroger sur la véritable intention quant au transfert de ce lieu emblématique. L’Arabie saoudite est peut-être bien partie, pour rester, sous une autre forme.

La clé de l’énigme se trouve éventuellement à Vienne. Le 12 juin 2019, le Conseil national, la chambre basse du Parlement autrichien, a voté le retrait de l’Autriche du Centre international du Roi Abdallah ben Abdelaziz pour le dialogue interreligieux et interculturel (KAICIID) ainsi que la révocation de l’accord de siège. C’est un coup dur pour cette organisation intergouvernementale fondée en 2012 par l’Arabie saoudite, l’Autriche et l’Espagne, avec le Saint-Siège comme observateur. Le Ministère autrichien des Affaires étrangères a confirmé vouloir suivre cette décision.[3] Concrètement, cela veut dire que le KAICIID cherche un nouveau siège. La Genève internationale, et plus précisément les locaux de la mosquée de Genève, seraient-ils prédestinés pour une telle relocalisation ?

Le besoin d’un accord de siège, accordé par le Conseil fédéral en échange avec le Canton[4], expliquerait peut-être l’insistance du Secrétaire général de la LIM sur l’implication des autorités dans ce projet. Ses propos dans la récente interview avec la Tribune de Genève pourrait également confirmer cette hypothèse : « il faudrait alors qu’elle prenne l’engagement d’intégrer dans le conseil de fondation des non-musulmans et qu’elle entreprenne un gros travail de réflexion pour qu’il ne soit pas réservé au culte musulman mais ouvert à tous, lieu d’échange et de rencontre entre les cultures et les religions, dans le respect et l’amitié. »[5], ce qui correspond à la mission du KAICIID.[6] L’organisation par la LIM d’une grande conférence interreligieuse aux Nations Unies sur la radicalisation mi-février n’est peut-être pas une simple coïncidence de calendrier non plus.[7]

La transmission de la mosquée de Genève aux musulmans de Genève n’a peut-être jamais été à l’ordre du jour. Sa transformation pourrait impliquer l’abandon de son affectation actuelle comme lieu de prière. La seule chose qui semble désormais confirmée : les musulmans genevois n’auront pas leur mot à dire…

 

[1] https://www.tdg.ch/geneve/actu-genevoise/trouve-confier-mosquee-geneve/story/19327660

[2] https://www.tdg.ch/geneve/actu-genevoise/trouve-confier-mosquee-geneve/story/19327660

[3] https://www.derstandard.at/story/2000104769750/aussenministerium-will-nr-beschluss-zu-abdullah-zentrum-umsetzen

[4] Loi sur l’Etat hôte, https://www.admin.ch/opc/fr/classified-compilation/20061778/index.html

[5] https://www.tdg.ch/geneve/actu-genevoise/trouve-confier-mosquee-geneve/story/19327660

[6] https://www.kaiciid.org/about-us

[7] http://www.lemanbleu.ch/fr/News/L-ONU-accueille-une-grande-conference-sur-la-radicalisation.html

La norme pénale anti-homophobie : des conséquences pour la discrimination islamophobe ?

Ce 9 février, les Suisses voteront sur l’extension de la norme antiraciste aux actes homophobes. En cas d’un oui, la discrimination sur base de l’orientation sexuelle sera punissable comme l’est actuellement déjà celle sur base de l’appartenance raciale, ethnique ou religieuse.

Concrètement, celui qui inciterait d’autres individus à la haine ou à la discrimination homophobe sera poursuivi d’office et punissable d’une peine privative de liberté de trois ans au plus ou d’une peine pécuniaire, si les propos sont tenus en public.

Ainsi, à la page 11, le 24Heures du 25 janvier 2020 nous donne quelques exemples concrets de cas qui pourraient devenir punissables si cette nouvelle norme est acceptée le 9 février :

  • Une patronne qui, dans son restaurant et devant d’autres clients, dirait à sa fille : « Ne t’approche pas trop d’elles, l’homosexualité peut être contagieuse. »
  • Le refus d’une prestation destinée au public, par exemple « un pâtissier qui refuserait de faire un gâteau de mariage pour un couple d’homosexuels. »

Ces exemples nous donnent une certaine idée des actes potentiellement punissable à l’avenir. Mais à quel point pourrait-on les généraliser ? Quid par exemple d’une personne qui appellerait publiquement des entreprises à ne pas embaucher des personnes homosexuelles ? Serait-ce punissable sous la nouvelle norme ? Intuitivement, on dirait oui, évidemment. Cela ne me semble pourtant pas aussi sûr que ça. Nous avons précisément ce cas en tournant simplement la page dudit 24Heures. C’est donc à la page 12 que Jean-Luc Addor, Conseiller national UDC valaisan, appelle publiquement les CFF et la Poste à ne pas embaucher des femmes appartenant à l’islam et portant le voile. Ayant l’habitude de ce genre de propos vis-à-vis des musulmans, je n’ai aucun espoir qu’ils soient poursuivis d’office comme on s’y attendrait s’il s’agirait de personnes homosexuelles (ou juives, ou de couleur, etc.).

« Ce n’est pas la même chose ! », nous dira-t-on. Dans le cas du voile islamique ça serait le port de cet habit, donc le comportement ostensible, la visibilité de l’appartenance qui invaliderait la protection contre la discrimination et non pas l’appartenance en tant que telle.

On peut entendre l’argument, mais que signifierait cette logique en analogie pour les personnes homosexuelles ? Que leur orientation sexuelle ne devrait pas se manifester au lieu de travail au risque de se voir invalider la protection contre la discrimination ? Qu’elles ne devraient jamais en parler ni porter un habit couleur arc-en-ciel au travail ?

On peut supposer que notre système judiciaire n’acceptera aucune discrimination entre des cas relevant d’une seule et même norme pénale. Cette extension de la norme antiraciste aux actes homophobes – en plus de son évidence frappante – nous permettra peut être aussi d’avoir une nouvelle perspective, voire une nouvelle pratique juridique, concernant les discriminations à l’égard des musulman/es.

L’inclusion de l’homophobie dans la norme pénale antiraciste me semble donc une excellente opportunité pour renforcer en parallèle la protection de personnes d’autres groupes protégés par cette loi.

Le combat contre la haine et la discrimination ne peut être sélectif, il nous concerne toutes et tous. Réunissons nos forces pour lutter contre toute sorte de discrimination, quel que soit l’auteur, quelle que soit la victime.

La constitution n’est pas au-dessus de tout: 10 ans d’interdiction des minarets en Suisse

Pourquoi revenir sur ce débat qui est clos depuis dix ans, demanderont certains. La réponse est simple : rarement les analystes politiques se sont autant trompé sur leur pronostiques, rarement une initiative a fait parler autant d’elle après le dimanche de votation et rarement les Suisses ont introduit une discrimination aussi frappante contre une minorité dans la Constitution. On pensait loin le temps quand les jésuites ou les clochers dans le Canton de Vaud étaient interdits ; c’est pourtant en 2009 que le peuple à introduit une loi d’exception contre une minorité religieuse dans sa Constitution à travers une réglementation de construction, qui, à priori, serait de compétence communale.

L’interdiction des minarets est donc une votation qu’on peut considérer, sans beaucoup d’exagération, comme historique pour la Suisse.

J’ai eu la possibilité de m’engager pour deux projets concrets autour de ce dixième anniversaire dont j’aimerais vous présenter quelques résultats principaux.

Le premier est un montage vidéo pour lequel j’ai interviewé des personnes choisies au hasard à travers un appel sur les réseaux sociaux. Je leur ai posé les questions suivantes, dont je vous présente les réponses dans la vidéo ci-dessous.

  • Est-ce que tu te souviens où t’étais quand t’as appris le résultat de cette votation ?
  • Quelles émotions cela avait provoqué chez toi ?
  • Quel était le message envoyé à la communauté musulmane de Suisse ?
  • Il y a-t-il une évolution depuis 2009 ?
  • Peut on voire des côtés positifs dans cette votation/interdiction ?
  • Aujourd’hui, faut-il garder, supprimer ou ignorer cet article constitutionnel ?

C’est parti !

Le deuxième projet était une table ronde[1] avec MM. Hafid Ouardiri (Fondation de l’Entre-Connaissance), Michael von Graffenried (photographe) et Dominique Voinçon (responsable catholique pour le dialogue interreligieux dans le Canton de Vaud. Les échanges étaient modérés par Sid Ahmed Hammouche, journaliste. J’en retiens entre autres la conclusion suivante :

A l’instar des dispositions de « l’initiative pour le renvoie des criminels étrangers », les juges n’appliqueraient probablement pas non plus l’interdiction de construire des minarets à la lettre, tout comme la première, elle viole des droits fondamentaux garantis dans la Constitution suisse et dans la Convention européenne des droits de l’homme[2]. La constitution n’est pas au-dessus de tout.

La construction d’un minaret reste possible en Suisse, elle serait à évaluer au cas par cas.

Faut-il pour autant forcer la main et tenter sa chance en passant par les tribunaux ? Non, certainement pas. Etant donné que le minaret n’est qu’un simple décor architectural, beau certes, mais pas nécessaire pour vivre la foi islamique, je suis opposé, en tant que musulman, à l’idée de générer des tensions inutiles, d’engendrer des frais de justice, de provoquer un débat public houleux juste pour éventuellement pouvoir imbriquer des briques d’une certaine manière. En revanche, en tant que citoyen, je reste, même après dix ans, profondément perturbé par cette disposition discriminatoire dans notre Constitution. On pourrait tout simplement attendre le prochain toilettage général de notre loi fondamental, en espérant que la suppression soit proposée. Cependant, la constitution suisse n’a connu que deux réformes depuis la création de l’état fédéral en 1848, à savoir celle de 1874 et celle de 1999. En l’occurrence, il faudrait s’armer de patience pendant quelques décennies probablement. C’est long pour les défenseurs de l’égalité et des droits fondamentaux, c’est trop long. Les jours suivant la votation en 2009, des voix s’étaient levées pour proposer un nouveau vote afin de corriger le tir. A l’époque, cela me semblait inapproprié. Dans la mentalité politique suisse il faut laisser passer un bon bout de temps avant de revenir sur le même sujet. C’était le cas, par exemple, pour le droit de vote des femmes, refusé une première fois en 1959, puis accepté en 1971 (12 ans après) ou encore pour l’adhésion de la Suisse aux Nations Unies, refusé en 1986 avant d’être accepté en 2002 (16 ans plus tard). Cela fait une moyenne de 14 ans d’attente. En revanche, l’interdiction des jésuites a été aboli après 126 ans seulement, par votation populaire en 1973. La Suisse semblait enfin prête à vivre véritablement sa tolérance et sa paix religieuse, jusqu’à ce dimanche en novembre 2009. Mais plutôt que de supprimer cette interdiction, il faudrait peut être la garder comme mise en garde par rapport aux failles d’un système qui pourtant se veut parfait, l’histoire nous jugera.

[1] https://gemperli-diversite.ch/972-2/

[2] https://www.nzz.ch/schweiz/auch-das-minarettverbot-gilt-nicht-absolut-1.17991202

La chute du mur et l’ère des Verts

Une ère nouvelle souffle sur le paysage politique suisse. Le 20 octobre 2019, les Verts ont marqué l’histoire en faisant élire 17 nouvelles et nouveaux parlementaires, c’est un record en Suisse depuis la mise en place du système proportionnel en 1919. Le parti fait plus que doubler sa députation et devient ainsi 4ème force politique du pays avec une prétention d’entrer au Conseil fédéral. Cette participation gouvernementale ne fait cependant pas unanimité auprès des autres partis. L’argument le plus fréquent contre ce rééquilibrage du Conseil fédéral est celui de la pérennisation du score. Il faudrait d’abord le confirmer lors des prochaines élections en 2023 pour s’assurer qu’il ne s’agit pas seulement d’un effet de mode à courte durée. L’histoire nous enseigne pourtant que les grands bouleversements sociétaux ont un impact de plusieurs décennies sur les partis politiques en Suisse.

Prenant l’exemple du Parti Radical-démocratique, prédécesseur principal du PLR, vainqueur de la guerre du Sonderbund et ainsi force motrice de la Suisse moderne et de ses institutions davantage centralisées. Ils ont dominé la politique suisse jusqu’à la première guerre mondiale, une bonne soixantaine d’années.

Le Parti Socialiste a connu le meilleur résultat de son histoire en 1943. Son ascension est due notamment à la crise économique après la première guerre mondiale qui avait provoqué la grève générale en 1918. En 1943, le PS a doublé ses sièges de 20 à 41 pour atteindre 28,4%. Cela fait presque 30 ans de succès électoral.

Manifestations le 4 novembre 1989 à Berlin-Est.

Et enfin, l’Union Démocratique du Centre doit son succès en grande partie à la fin de la guerre froide et à la mondialisation depuis les années ’90. Le nouvel ordre multipolaire du monde, l’éclat de guerres civiles jusqu’alors étouffées par la prédominance des deux forces majeures, les Etats-Unis et l’Union Soviétique, les nouveaux flux migratoires et les incertitudes ont provoqué des réactions nationalistes en Suisse et ailleurs. Une bonne trentaine d’années de réussite pour l’UDC pour arriver à son apogée de presque 30% en 2015.

Quid alors de la nouvelle ère après celle de la chute du mur ? Tout laisse à penser que nous venons d’entamer un nouveau cycle politique, celui de l’urgence écologiste. Les scientifiques du monde s’accordent pour dresser un avenir sombre du monde et de l’humanité si le tournant climatique n’est pas assuré par des mesures politiques importantes et rapides. Des références comme le National Geographic n’hésite pas à parler de la 6ème extinction massive de la vie sur terre[1]. L’écologie politique restera sans doute une priorité sine qua non pour une certaine durée. Rien ne nous empêche de prédire une prépondérance progressive des Verts sur les prochaines décennies à l’instar de ce que le PLR, le PS et l’UDC ont connu dans le passé.

[1] https://www.nationalgeographic.fr/environnement/la-sixieme-extinction-massive-deja-commence

Spiritualité et écologie : un impératif coranique ?

Autant le Coran et les Hadits en parlent beaucoup, autant les savants musulmans classiques parlent peu de l’écologie en Islam en ces termes contemporains. Cela est certainement dû à l’absence d’une nécessité particulière en termes d’écologie au moment des grands classiques et de l’âge d’or de la civilisation islamique à Bagdad ou en Andalousie. Et il est vrai que ces derniers siècles notre communauté n’est pas à l’hauteur de sa gloire au niveau de l’interprétation moderne de nos sources religieuses. Beaucoup de rattrapage reste à faire et l’écologie en est une des portes d’entrée fondamentales. Rien que l’herméneutique coranique nous expose immédiatement à la prise en considération de la nature, par exemple quand Dieu utilise le même terme pour révélation (Awhâ) concernant ses transmissions verbales aux Prophètes ainsi que pour celles aux abeilles pour leur enseigner la technique pour récolter leur nectar. Et c’est encore plus fort quand le même mot est utilisé pour désigner les versets du Coran (Âya) ainsi que pour les signes (Âya) qui, selon le Coran, se trouvent dans la création des cieux et de la terre, dans l’alternance de la nuit et du jour, dans le navire qui vogue, dans l’eau qui descend du ciel, dans la propagation des bêtes, dans la variation des vents et dans les nuages soumis entre le ciel et la terre. Tout comme les sources scripturaires, la nature et son observation sont sources de la voie islamique.

Il nous faut une réactualisation des textes fondamentaux en fonction de l’impératif écologique très présent dans ces textes, en ces temps où la dégradation de l’environnement est devenue préoccupante et risque d’être irrémédiable.

Fazlun M. Khalid (chercheur et activiste Sri lankais basé en Angleterre), pionnier du mouvement écologique islamique, applique quatre principes coraniques fondamentaux à la protection environnementale. Le Tawhid, l’unicité de Dieu et donc l’interdépendance de toutes les composantes de la création ; la Fitra, la nature originelle de la création, l’état naturel de l’Homme en harmonie avec la nature ; le Mizan, l’équilibre harmonieux parfait de toutes les composantes de la création ; et la Khilâfa, l’intendance que Dieu a transmise aux Hommes pour la sauvegarde de sa création. On y rajoute le principe du Taskhir, donc la jouissance des fruits de la création, sans contrepartie, dont les Hommes bénéficient. Elle implique deux dimensions, l’accès aux ressources de l’univers, et le partage équitable de ces dernières. Puisque ce principe s’applique à l’ensemble des êtres humains, aucune nation, aucun groupe ne peut faire valoir un accès particulièrement avantageux à ces ressources. Le principe de la Maslaha (le bien commun), doit donc être étendu aux considérations environnementales ou, selon une déclaration attribuée au Prophète Mohamed : « Je ne crains pas pour vous le retour au paganisme, je crains pour vous la richesse de ce monde ». Ainsi retrouvons-nous un fort rejet du système capitaliste et du consumérisme en islam. Le bonheur et la libération ne se trouvent pas dans l’accumulation des biens, ils se trouvent dans la suffisance (Qana‘a), dans le fait de faire du bien aux autres et dans la générosité. A plusieurs reprises, le Coran met en garde contre l’excès (Isrâf) et le gaspillage (Tabdhîr), il promeut une véritable éthique de la consommation qui s’inscrit d’abord dans la modération et le partage. Ces deux dernières valeurs sont un bien spirituel en soi, par respect de la création. Un grand nombre de textes promeuvent également la protection et le respect des animaux, ainsi que des ressources limitées comme l’eau.

Pour Mostafa Brahami (imam et auteur vaudois), les finalités (Maqâsid) même de la foi islamique visent, parmi d’autres, la préservation de la vie sur terre et de la progéniture de toute chose créée, une véritable priorité écologique !  Un enseignement prophétique précise que l’Homme devrait, même en voyant arriver le Jour de la Résurrection, planter une pousse, il ne dit pas d’accomplir une prière ! Prier lui profiterait individuellement, planter par contre est bénéfique au donateur et aux nombreux bénéficiaires (humains, animaux, nature), même la veille du Dernier Jour.

En conséquence, il n’existe pas en Islam l’idée d’une domination de la nature et des animaux par l’Homme, l’être humain n’est pas au centre de la création, l’islam ne connait pas d’anthropocentrisme. L’humain est en Unité avec la nature, avec un rôle spécifique de Khilâfa certes, mais ce rôle implique des responsabilités plutôt que des droits, l’Homme est Khalifa, mais il est aussi ‘Abd, serviteur. Il s’agit d’un « Je » soumettant, en totale contradiction avec le « Je » centralisateur cartésien. Les bienfaits des Lumières ont été accompagnés d’une déconnexion de l’humain de la nature par supériorité imaginée, et c’est depuis ce moment que nous l’avons perçu comme “autre”. Cette pensé a conjuré la nature dans un autre espace, séparé de l’Homme et objectifié. Nous sommes désormais aliénés de ce qui nous alimente. Une ré-sacralisation de la nature pour surmonter la crise écologique est urgente.

Notre coopération au développement : Swiss-made ou Swiss first ?

Politiquement souvent renfermée sur elle-même, la Suisse a toujours été un acteur international important d’un point de vu économique, diplomatique et humanitaire. Notre coopération au développement est régulièrement louée, par exemple par l’OCDE, pour sa qualité, mais critiquée pour sa quantité trop modeste. Pourtant « les dépenses d’APD [Aide Publique au Développement] ont généré en 2014 un apport de revenus pour l’économie suisse de quelque 3,6 milliards de francs. Autrement dit, chaque franc d’aide a généré, en moyenne, des retombées économiques sur le PIB suisse de 1,19 franc […]. Globalement, les retombées sur le marché du travail des dépenses d’APD sont estimées à 25’000 emplois équivalents plein temps. »[1]

La coopération au développement Suisse est un produit d’exportation « Swiss-made » à haut succès, elle renforce notre réputation à l’échelle mondiale et reflète à merveille nos valeurs telles que la solidarité, la démocratie et les droits humains. Elle est en plus une génératrice d’emploi et de revenu pour la Suisse, dommage de ne pas en faire plus !

C’est ainsi qu’une majorité de Suisses sont favorables à une augmentation de cet investissement selon une récente étude de l’EPFZ de 2019.[2]

Pourtant, notre gouvernement et notre parlement semblent peu réceptifs aux arguments économiques, politiques et à l’éthique de la solidarité internationale.

Les promesses faites par la Suisse depuis des années – dans le cadre du Comité d’aide au développement de l’OCDE – pour augmenter la coopération au développement à 0,7% du revenu national brut (RNB) ne sont toujours pas tenues ! Seulement 0,45% sont prévus pour les années 2021 à 2024. Si l’on en soustrait les coûts d’asile dans notre pays[3], la quote-part n’est même plus que de 0,40%.

« C’est d’autant plus choquant que la Confédération n’a cessé d’enregistrer des excédents de plusieurs milliards depuis 2015, soit en moyenne 2,7 milliards de francs par an. L’augmentation progressive de l’APD à 0,7% du RNB se fait d’autant plus attendre qu’un excédent de 2,8 milliards est également attendu pour l’année en cours. »[4]

Quant aux orientations politiques et thématiques, la situation ne se présente guère meilleure. La consultation pour le nouveau message du Conseil fédéral pour la coopération internationale 2021-2024 a reçu des réponses peu enthousiastes de la part des experts du domaine. Les critiques principales sont les suivantes :

  • Les objectifs et les priorités sont trop vagues et donnent l’impression que les intérêts de la Suisse passent avant les intérêts de la population concernée, une ligne rouge dans la coopération au développement
  • L’objectif de la réduction de la pauvreté, pourtant un principe constitutionnel suisse[5], passe à la trappe
  • Les objectifs de la coopération ne sont pas suffisamment alignés sur l’Agenda 2030 des Nations Unies, qui est pourtant le programme élémentaire structurant les efforts de la coopération sur l’échelle mondiale.
  • Le renforcement de la coopération avec les entreprises privées plutôt qu’avec la société civile risque de saper les efforts de démocratisation dans les pays concernés

Il semble que la coopération au développement suisse est tombée en déshérence pour devenir un simple outil de la politique étrangère : une politique du « Swiss first » sur le dos des plus démunis dans le monde ? Cette nouvelle orientation est contraire à nos valeurs et à nos principes et elle est contreproductive pour la réputation de la Suisse dans le monde et pour les retombées économiques de la coopération internationale en Suisse.

La consultation du Conseil fédéral sur la nouvelle orientation de la coopération suisse s’est terminée le 23 août 2019. Beaucoup de choses restent à améliorer, le prochain parlement en décidera.

Pour plus d’informations, consulter le plaidoyer de la FEDEVACO

 

[1] https://www.eda.admin.ch/dam/deza/fr/documents/publikationen/Diverses/retombees-economiques-apd-suisse-2014_FR.pdf

[2] https://ethz.ch/content/dam/ethz/special-interest/gess/cis/center-for-securities-studies/pdfs/Si2019.pdf, page 9

[3] Intégrés par mystère au budget de la coopération !

[4] https://www.swissaid.ch/fr/priorite-agenda-2030

[5] Art. 54

Le mariage pour toutes et tous : comprenons bien la question et l’enjeu

Que ça soit au niveau des partis politiques ou des communautés religieuses, les réactions à la question du mariage pour toutes et tous font figure d’une prévisibilité sans surprise. Cependant, les traditionalistes qui s’y opposent, notamment du côté des communautés religieuses, interprètent mal la question et se trompent de combat. Pire encore : ils mettent en péril leurs propres libertés tant réclamées.

Quand à l’interprétation de la question, il importe de la comprendre au bon niveau, à savoir sur le plan politique et sociétal. Il ne s’agit en aucun cas d’un enjeu religieux puisque l’état libéral et séculier ainsi que les lois qu’il promulgue se doivent d’être neutre à ce niveau. La question posée n’est pas « est-ce que dans ta tradition religieuse le mariage pour toutes et tous est permis ? », et encore moins « est-ce que le mariage pour toutes et tous concorde avec tes convictions personnelles ? ». La seule question qui se pose, et qui est absolument fondamentale pour la compréhension de notre modèle de société, est la suivante : « est-ce que chacun-e doit pouvoir vivre sa vie selon ses propres définitions,  ses convictions, ses valeurs et ses orientations ? ». Ce sont avant tout, mais pas seulement, les minorités religieuses qui devraient affirmer avec conviction ce principe, d’autant plus si elles se voient exposées à des discriminations. Leurs protections, leurs libertés en dépendent. C’est le deuxième point mentionné en introduction, il concerne la mise en péril de ses propres libertés par le risque que comporte la promotion d’une société normative sur le plan des valeurs sociales et religieuses, comme par exemple l’interdiction du mariage pour toutes et tous. Une telle normativité est par définition exclusive car elle s’expose à la nature contradictoire des normes et elle devient donc forcément assujettie à la loi du plus fort et donc à la discrimination des uns, ou des autres.

En conséquence, nous avons intérêt à prôner l’éthique de la règle d’or qu’on retrouve dans la plupart des grandes civilisations et religions, à savoir le principe suivant : « Traite les autres comme tu voudrais être traité toi-même ». Ou autrement dit :

Comment pourrais-je continuer à réclamer mes droits et mes libertés tout en refusant ceux d’autrui ?!

Le contre-modèle que je propose est celui que je qualifierais d’un « libéralisme social maximal ». Ni l’état, ni aucun autre groupe social ou groupe d’intérêt, ni aucune personne ne doit intervenir dans l’autodéfinition des normativités sociales ou religieuses d’autrui. Ceci bien évidemment dans un cadre légal minimal protégeant les principes démocratiques et les libertés, les vulnérables ainsi que l’environnement, nécessaires pour assurer la paix, la dignité et la survie de l’Homme et de la nature.

On me reprochera d’être ultralibéral sur le plan sociétal, je l’assume avec conviction, car ce modèle est la condition préalable pour le respect des modes de vie particuliers de tout un chacun sous forme d’« îlots de normativité » au sein de la société. Des îlots qui se développeraient librement à travers des communautés ou groupes quelconques tout en assurant le vivre ensemble dans le respect mutuel. L’essentiel est que ces îlots respectent sans ambiguïté les règles exposées ci-dessus dans l’interaction interne et externe et que ces derniers permettent la perméabilité des confins du groupe, donc l’accès et le départ libre de ses membres. Non seulement les groupes eux-mêmes mais aussi ses adhérents individuellement doivent pouvoir s’auto-organiser et choisir librement, que ça soit pour l’adhésion ou non à un groupe tout comme pour les modes de vie au sein d’un tel groupe.

Ces réflexions représentent l’attitude fondamentale de ce blog qui se reflète ainsi dans sa dénomination : Nous sommes 1001 suisses, vivant ensemble dans une seule nation, en se respectant, en s’enrichissant mutuellement et  en veillant ensemble au progrès de cette nation commune.

Et la poutre qui est dans ton œil ? Une analyse commentée du livre de S. Keshavjee

Le livre « L’islam conquérant – Petit guide pour dominer le monde, Textes – Histoire – Stratégies » de Shafique Keshavjee fait parler de lui. Ayant lu les interviews de l’auteur dans lesquels il affirmait par exemple « qu’il n’y a pas de différence entre l’islamisme et l’islam »[1] ou que « pendant trois siècles, aucun chrétien n’a tué qui que ce soit »[2] c’était manifestement une œuvre à tendance missionnaire et hostile à l’islam et aux musulmans. Mes suppositions se sont largement confirmées, bien au-delà de ce que j’aurais pu imaginer et je propose ici mon analyse commentée de l’ouvrage.

J’aurais aimé échanger de vive-voix avec M Keshavjee, malheureusement il a refusé le débat avec moi dans le cadre de l’UP Vevey comme il avait déjà refusé le débat aux Terreaux. Poser des questions insistantes sans vouloir en discuter les réponses me semble une démarche peu honnête.

Le contexte

Concernant le contexte de la publication, le premier élément qui attire l’attention est la maison d’édition, à savoir l’Institut pour les questions relatives à l’islam (IQRI), une organisation proche du Réseau évangélique suisse. Selon Philippe Gonzalez, chercheur à l’Université de Lausanne et expert des courants évangéliques, cet ouvrage serait donc proche d’une perspective évangélique qui développerait un agenda politique particulier en Suisse et ailleurs.[3] A cet égard, c’est Daniel Marguerat, ancien doyen de la Faculté de théologie de Lausanne, qui laisse entendre que le timing de la publication en serait également une conséquence puisque la Fédération évangélique vaudoise et l’Union Vaudoise des Association Musulmanes (UVAM) viennent de déposer une demande d’intérêt public auprès de l’Etat de Vaud.[4]

La réception

Quant à la réception du livre, force est de constater que parmi les institutions et les experts, elle a été particulièrement négative. Les églises reconnues ainsi que l’Arzilier, Maison du dialogue, pourtant cofondé par M Keshavjee, ont pris leur distance. Des personnalités politiques comme Jacques Neirynck[5] ou spirituelles comme Jean-Marc Tétaz[6], Armin Kressmann[7] ou des chercheurs tels que Philippe Gonzalez[8] ou Wissam Halawi, professeur d’histoire culturelle et sociale de lʹIslam et des mondes musulmans à l’Université de Lausanne[9] ont été sévèrement critiques sur  la vision et la scientificité de l’ouvrage.
A présent, une seule personnalité, à notre connaissance, à pris la défense de M Keshavjee, il s’agit de Daniel Marguerat cité ci-dessus. Cependant, il le contredit sur ses thèses fondamentales, ainsi affirme-t-il que M Keshavjee « ne cesse de répéter qu’il y a de nombreuses familles dans l’islam, de multiples manières d’être musulman, et qu’il y a des pacifistes. », en réalité, c’est la thèse évidente et principale de M Keshavjee, l’islam serait violent et conquérant dans son essence même[10].

Mais le désaccord entre M Keshavjee et son défenseur porte également sur son intention, pour M Marguerat « ce livre témoigne sans doute d’une réticence évangélique face à l’islam », alors que l’auteur du livre nous assure que : « ce n’est pas d’abord le chrétien qui parle, mais le chercheur qui veut être honnête intellectuellement. »[11]

Le contenu

La vision du monde de l’auteur

« L’homme est un loup pour l’homme. »

Quant au contenu du livre, il me semble important tout d’abord d’exposer la conception de l’Homme et la vision du monde de l’auteur à travers son écrit. M Keshavjee fait preuve d’une vision déterministe et manichéen[12], voire annonciateur de l’Armageddon[13]. Ainsi, sur sa toute première ligne de texte, son introduction commence par « Nous vivons dans un monde féroce. », suivi de la citation « L’homme est un loup pour l’homme. »[14]. Il affirme que « durant tous les siècles de l’histoire humaine, des collectivités on été en lutte les unes contre les autres. », qu’« un “système suprême”  est une “vision du monde” qui cherche à dominer, encadrer, neutraliser ou expliquer toutes les autres visions du monde. »[15] et que « chaque être humain, sans même s’en rendre compte, est habité par le rêve d’un “système suprême.” »[16] Pour M Keshavjee « les textes fondateurs de l’islam encouragent et justifient la violence de son système, les textes fondateurs du christianisme la limitent et l’orientent vers l’amour de chaque personne. »[17], et « alors que dans l’islam, l’alliance avec Allah est un pacte de soumission, global, prescriptif et militaire, dans le judaïsme et le christianisme, l’alliance avec le Dieu de la Bible est une alliance de libertés. »[18], « l’islam est à la fois une spiritualité communautaire, un projet politique et une stratégie militaire qui a l’obligation de dominer les autres nations. En cela il se différencie de tous les autres systèmes qui ont une visée locale ou suprême.»[19]

Ces quelques exemples mettent en lumière la vision sombre, violente et dichotomique du monde et de la nature humaine que véhicule l’auteur. Une fois enfermé dans cette logique, il est bien entendu difficile de tirer une conclusion autre que celle présentée dans le livre. Le fait que l’auteur utilise de manière exclusive le terme Allah (arabe pour Dieu) en parlant de l’islam et le terme français, donc Dieu, en parlant du christianisme ou du judaïsme n’est qu’une notule qui illustre sa volonté de souligner l’altérité.

L’approche

Sur le fond ensuite, on peut résumer la démarche de l’auteur de manière suivante : cherchez le pire de ce qui existe dans le vaste univers de l’Islam et présentez-le comme l’unique et véridique essence de la religion. Présentez deux, trois contrépreuves et dévoilez-les comme faisant partie de la dissimulation, utilisée comme tactique avec le seul et unique but de dominer le monde : « La possibilité donnée au musulman de la dissimulation” de ses intentions rend problématique tout dialogue avec lui. Le protagoniste musulman dit-il la vérité ?… », « sous la paix est camouflée une guerre. »[20] Prenez ensuite, les plus belles choses dans le vaste univers du Christianisme, occultez le reste, et présentez-les comme l’unique et véridique essence de la religion. Présentez ensuite deux, trois contrépreuves et disqualifiez les comme étant seulement l’expression d’une mauvaise compréhension de ceux qui les pratiquent. Pour souligner ses propos, M Keshavjee nous présente une théorie triptyque entre a) le normatif, donc les sources, b) l’interprétatif, donc l’interprétation que les Hommes en font et c) l’effectif, ce qu’ils en mettent en œuvre. Cela l’amène ensuite de constater que « Le christianisme […] a souvent été vécu comme un système terrifiant qui écrase. Et cela loin de ses idéaux. Malgré la beauté du normatif, la violence de l’effectifa pu être désastreuse. »[21] et que « Des enseignements normatifs exemplaires n’induisent pas forcément des comportements effectifs exemplaires. Cela est vrai en particulier dans l’histoire des Eglises chrétiennes. Et des enseignements blâmables n’induisent pas forcément des comportements effectifs négatifs. Cela est vrai dans la pratique concrète  de nombreux musulmans. »[22]

Tous dangereux

La pose de ce cadre théorique permet ensuite à M Keshavjee d’entamer la pièce centrale de sa thèse et d’alerter : Attention, ils sont tous dangereux !

« L’islam, dans ses textes fondateurs, est à la fois a. une spiritualité communautaire, b. un projet politique et c. une stratégie militaire. »[23]. « Des musulmans fins connaisseurs de la stratégie militaire déployée par Mohamed et les premiers califs pour étendre l’islam des origines, s’efforcent à leur tour d’être fidèles à ces prescriptions et de les transmettre autour d’eux. », « ils veulent que leur islam domine le monde. »[24] « Il est devenu un lieu commun de différencier islam et islamisme, le premier étant respectable, car apolitique, tolérant et pacifique, le second étant problématique, car politique, radical et polémique. Rien dans les textes normatifs de l’islam ni dans son histoire effective ne justifie une telle opposition. »[25]

Si jusque là certains voudraient encore considérer que peut- être M Keshavjee ne parle pas de tous les musulmans, mais seulement d’une frange radicale, c’est sans compter avec la détermination de l’auteur… : « Le fait que des soufis (musulmans mystiques) […] aient enseigné, admirablement, que la guerre véritable est intérieure et non pas extérieure, ne change rien. Ces mêmes soufis, que l’occasion se présentait, pouvaient parfaitement allier intériorité mystique et combat militaire. »[26] car « aujourd’hui, une majorité de musulmans en occident se définit peut-être comme apolitiqueou pacifique”. Mais qu’en sera-t-il demain lorsque les enseignements fondateurs de l’islam seront revalorisés et mis en pratique ? »[27] Vous n’y croyez toujours pas ? C’est parce que « l’islam conquérant progresse camouflé. Et l’aveuglement d’une partie des élites occidentales est interpellant. »[28]

La guerre civile

Pour M Keshavjee, « dès la mort de Mohamed, les armées musulmanes sont parties en guerre, en imitant leur chef“. Et, depuis, la guerre n’a jamais cessé. »[29] « Ce qui protège encore l’Occident, c’est que la production technologique de l’armement de pointe est aujourd’hui entre ses mains. »[30] Mieux vaut être vigilant nous assure l’auteur, car « aujourd’hui, des partenaires musulmans peuvent vous assurer que ces textes violents, qu’il faut replacer dans leur contexte historique, sont dépassés. Mais tant que ces textes ne sont pas mis en lumière, réinterprétés, voire bannis, rien n’assure que demain des citoyens musulmans, voulant être fidèles à leurs sources, ne les réactivent. Et dans ce cas, une guerre civile est assurée. »[31] Cela explique probablement le timing de la publication en phase avec la demande de reconnaissance de l’UVAM, car « une reconnaissance politique des communautés musulmanes, sur la simple parole de leurs responsables affirmant qu’ils se conforment aux droits de l’homme, serait suicidaire. »[32] En conséquence, M Keshavjee se permet même de proposer des mesures discriminatoires et anti-démocratiques : « Un des grands défis aujourd’hui est que beaucoup de nos contemporains […] veulent […] traiter l’islam de manière égale aux autres religions. Ils considèrent que cette religion est formellement une religion égale aux autres. Et, pour éviter toute forme de discrimination, ils affirment que l’islam comme religion doit être traité de manière égale aux autres religions. »[33] C’est ici qu’il faut se rappeler les propos de M Gonzalez (voir Contexte ci-dessus), selon lesquels les cercles de M Keshavjee développeraient un agenda politique particulier en Suisse et ailleurs.[34] Inévitablement on pense aux liens entre l’extrême droite, des réseaux évangéliques et des leaders autocrates du style de Trump et Bolsonaro. Et c’est à ce moment là qu’on se rend compte que les idées de l’auteur sont dangereuses pour nos valeurs et notre démocratie.

Conclusions

En résume, le texte de M Keshavjee nous dit que l’islam, dans son essence, serait violent et conquérant et que de ce fait, tous les musulmans seraient potentiellement dangereux. S’ils sont d’apparence apolitique et pacifique c’est qu’il s’agit d’une stratégie de dissimulation. Le livre fait preuve d’une violence inouïe à laquelle je ne m’attendais pas.

« Voilà l’antichrist, celui qui nie le Père et le Fils »

La vision de l’auteur est profondément essentialiste et manichéenne, elle fait preuve d’une forte conscience missionnaire. Après avoir rappelé avec insistance que l’islam rejetait l’idée de la Trinité, M Keshavjee nous dévoile un autre élément profond de sa pensée : « ils [les musulmans] devaient connaître cette parole incisive du Nouveau Testament : Voilà l’antichrist, celui qui nie le Père et le Fils »[35]

Dans ce livre, M Keshavjee nous propose une vision de l’histoire qui serait le produit de l’action d’un groupe occulte agissant dans l’ombre pour dominer le monde. Pour lui, « une étude sereine de l’histoire peut pousser à la conclusion suivante : la Première Guerre mondiale n’a pas commencé en 1914, mais en 630 quand Mohamed envoya ses troupes à la conquête des autres empires. Et cette guerre ne s’est jamais arrêtée depuis. »[36]

Des fausses accusations contre une communauté religieuse en reprochant à ses adeptes de vouloir conquérir le monde à travers un complot, et ceci dans l’objectif de convaincre les responsables politiques à plus de fermeté avec cette communauté, c’est un déjà-vu : M Keshavjee nous présente une ébauche du Protocole des Sages de Sion pour les musulmans.

Par souci de « brièveté » nous n’avons pas mis en lumière les nombreuses erreurs factuelles ou conceptionelles ni les fausses cohérences dans le livre présenté.[37] Mais il m’est important de souligner, dans une vision humaniste du monde et des Hommes, que tout comme les chrétiens sont capables de lire l’ancien Testament à la lumière du nouveau, les musulmans le sont pour lire les Sourates médinoise à la lumière des Sourates mecquoises.

Force est de constater que depuis 50 ans de présence musulmane organisée en terre vaudoise[38], aucun problème particulier directement lié à celle-ci a pu être constaté. Au contraire, les membres de l’UVAM ont cofondé les principales institutions du dialogue interreligieux dans le Canton, à savoir l’Arzilier et le groupement Musulmans Chrétiens pour le Dialogue et l’Amitié (MCDA), ils fournissent des services d’intérêt public de manière bénévole depuis 20 ans[39] et ils se sont engagés avec les autorités dans une démarche longue et lourde de reconnaissance étatique, confirmant ainsi leur volonté d’être un acteur citoyen dans l’intérêt de toutes et tous.

Je n’ai connaissance d’aucune personnalité ou responsable musulman du Canton de Vaud qui aurait autant péché par calomnie ou autant nuit au dialogue interreligieux dans notre Canton que M Keshavjee. J’aimerais donc lui rappeler la citation suivante d’un des Prophètes les plus importants en islam, Jésus de Nazareth :

« Qu’as-tu à regarder l’écharde qui est dans l’œil de ton frère ? Et la poutre qui est dans ton œil, tu ne la remarques pas ? »

 

[1] https://www.24heures.ch/vaud-regions/L-Etat-de-Vaud-ne-peut-pas-ignorer–la-violence-contenue-dans-le-Coran/story/23119439
S’inscrivant ainsi dans la même logique d’un Eric Zemmour, d’un Sami Aldeeb ou encore d’un Kevin Grangier.

[2] https://www.24heures.ch/vaud-regions/L-Etat-de-Vaud-ne-peut-pas-ignorer–la-violence-contenue-dans-le-Coran/story/23119439

[3] https://lafree.ch/info/suisse/lausanne-pas-vraiment-de-debat-aux-terreaux-autour-du-dernier-livre-de-shafique-keshavjee

[4] https://www.24heures.ch/vaud-regions/temps-musulmans-sortent-silence/story/29833980

[5] https://blogs.letemps.ch/jacques-neirynck/2019/05/12/un-musulman-est-un-suisse-comme-un-autre/

[6] https://www.24heures.ch/vaud-regions/La-vision-de-l-islam-de-Shafique-Keshavjee-est-une-caricature/story/22014139

[7] http://www.ethikos.ch/10992/lislam-conquerant-lettre-ouverte-a-mon-ami-shafique-keshavjee

[8] Voire présentation dans le cadre du débat aux Terreaux à Lausanne

[9] https://www.rts.ch/play/radio/babel/audio/islam-conquerant-les-objections-de-wissam-halawi?id=10277430

[10] lire le développement ci-dessous

[11] https://www.24heures.ch/vaud-regions/L-Etat-de-Vaud-ne-peut-pas-ignorer–la-violence-contenue-dans-le-Coran/story/23119439

[12] une attitude consistant à simplifier les rapports du monde, ramenés à une simple opposition du bien et du mal

[13] combat final entre le bien et le mal.

[14] Page 23

[15] Page 23

[16] Page 24

[17] Page 185

[18] Page 187

[19] Page 194

[20] Page 114 et suivantes

[21] Page 161

[22] Page 164

[23] Page 28

[24] Page 29

[25] Page 61

[26] Page 118

[27] Page 64

[28] Page 118

[29] Page 107

[30] Page 118

[31] Page 166

[32] Page 64

[33] Page 194

[34] https://lafree.ch/info/suisse/lausanne-pas-vraiment-de-debat-aux-terreaux-autour-du-dernier-livre-de-shafique-keshavjee

[35] Page 176

[36] Page 130

[37] Par exemple le fait de citer qu’« Il n’existe pas une seule mosquée bâtie en Occident sans une contribution de l’Arabie à son financement. », page 51 ; l’age d’Aïcha, épouse du Prophète qui selon l’auteur aurait eu 6 ans au moment du mariage, page 55 ; le tableau à la page 36 qui dit que plus on rajoute de sources à la sharia plus elle devient dangereuse

[38] La première mosquée membre de l’UVAM a été créée en 1970

[39] Projets sociaux et d’intégration, aumônerie, etc.

Le désenchantement de la nuit du doute

Le Ramadan 1990 (1440 hégirien) est là ! Les musulmans qui jeûnent commenceront ce rite important le lundi 6 mai. La date de début du mois de Ramadan, et donc du jeûne, fait régulièrement débat au sein de la communauté puisque deux interprétations des sources scripturaires pour sa détermination s’affrontent. Mais commençons au début. Un mois lunaire (hégirien) compte 29 ou 30 jours, raison pour laquelle le mois de Ramadan avance d’environ 11 jours par an par rapport au calendrier solaire (grégorien). Le début et la fin du mois hégirien sont déterminés par les phases lunaires : le nouveau croissant marque le début du mois et donc son premier jour, ça sera le cas le lundi 6 mai pour le mois de Ramadan cette année. Avec un ciel dégagé, tout le monde peut ainsi observer notre satellite naturel et déterminer le début du mois lunaire. En conséquence, c’est seulement à la veille, avec la visibilité à l’œil confirmée pendant la nuit du doute, qu’on connait le premier jour du Ramadan et donc du jeûne. Cela nécessite une certaine flexibilité et une tolérance à l’imprévisible, à l’injonction de la nature en quelque sorte. C’est la méthode appliquée par les représentants de la visibilité oculaire. Mais quoi faire en cas d’incertitude, avec un ciel couvert par exemple ? C’est sans problème pour les défenseurs de la deuxième méthode, celle du calcul astronomique. Ils s’appuient sur l’astronomie moderne pour prédire la visibilité et donc le premier jour du mois, des années à l’avance si souhaité. Pour eux, la « visibilité » décrite dans les sources peut s’étendre à la visibilité à travers la science, on pourrait les qualifier de modernistes. La majorité des organes islamiques de Suisse suit aujourd’hui cette lecture. A titre personnel, je suis également un fervent défenseur de l’approche scientifique pendant les mois qui précèdent le mois de Ramadan. Elle permet de prédire, de planifier, d’anticiper et de supprimer le doute grâce à la science et à la technologie moderne, c’est mon moi rationnel qui se manifeste : c’est le désenchantement de la nuit du doute. Cependant, plus le Ramadan approche, plus je me mets dans l’ambiance du mois sacré, à savoir : la spiritualité, voire la mystique, la concentration sur mon corps, sur la nature, sur le divin et la déconnexion du monde artificiel, de la technologie, de la modernité même. C’est un mois de simplicité, de retour aux sources, de détoxication, c’est mon moi spirituel qui prend le dessus. Et soudainement, l’injonction et le rythme imprévisible de la nature, le doute, la visibilité oculaire plutôt que le calcul scientifique prend tout son sens, je suis nature, c’est le Ramadan.

Le vécu qui accompagne ce texte représente pour moi une manifestation très illustratif de ce que j’appelle la compréhension situationnelle des sources. Le balancement entre différentes approches et interprétations ne manifeste pas une faiblesse ou une indécision, mais plutôt un renforcement de la tolérance à l’ambiguïté, une compétence fondamentale dans ce monde complexe, changeant et pluriel. Ainsi, le même texte peut confirmer deux approches apparemment contradictoires mais faisant partie d’une même et unique réalité. Pendant l’année, sous influence de mon moi rationnel, l’extrait suivant de la Sourate 45 confirme mes convictions, tout comme il confirme mon moi spirituel pendant le mois de Ramadan, il s’agit d’un de mes passages préférés du Coran :

Sourate 45

  1. Il y a certes dans les cieux et la terre des preuves pour les croyants.
  2. Et dans votre propre création, et dans ce qu’Il dissémine comme animaux, il y a des signes pour des gens qui croient avec certitude.
  3. De même dans l’alternance de la nuit et du jour, et dans ce que Dieu fait descendre du ciel, comme subsistance par laquelle Il redonne la vie à la terre une fois morte, et dans la distribution des vents, il y a des signes pour des gens qui raisonnent.

Les musulmans vaudois demandent leur naturalisation

C’est parti ! Après avoir décidé à l’interne en faveur de la demande de reconnaissance fin 2015 et d’avoir déposé la demande auprès des autorités début 2017, c’est aujourd’hui avec la signature de la déclaration liminaire, que le processus de coopération étroite entre l’Union Vaudoise des Associations Musulmanes (UVAM) et les autorités pour la vérification de la demande peut commencer.
Selon la constitution vaudoise, l’Etat tient compte de la dimension spirituelle de la personne humaine et il prend en considération la contribution des Eglises et communautés religieuses au lien social et à la transmission de valeurs fondamentales (Constitution vaudoise, art. 169).
L’Etat a ainsi reconnu de droit public (grande reconnaissance) l’Eglise Evangélique Reformée et la Fédération ecclésiastique catholique romaine ainsi que d’intérêt public (droit privé, petite reconnaissance) la Communauté Israélite de Lausanne et du Canton de Vaud. Les églises et communautés ainsi reconnues se soumettent à une série de conditions de la part de l’état afin de pouvoir renforcer leur coopération avec les autorités dans un esprit de transparence et de confiance mutuelle.

2 mai 2019 ARC. Jean-Bernard Sieber

Concrètement, pour être reconnue une communauté doit faire preuve de fonctionnement démocratique, de transparence financière, de respect des libertés individuelles constitutionnelles et du cadre légal. En outre, la communauté, c’est-à-dire au moins l’un de ses lieux de culte, doit être établi dans le Canton de Vaud depuis au moins 30 ans, elle doit représenter un certain pourcentage de la population vaudoise, ses membres (dans le cas de l’UVAM les mosquées) doivent avoir des compétences linguistiques et juridiques, contribuer au dialogue interreligieux et à la paix sociale. En plus, le règlement d’application de la loi stipule l’interdiction de la polygamie, l’obligation du mariage civil avant une cérémonie religieuse, la prohibition de la discrimination fondée sur le sexe et l’interdiction de la répudiation, de l’excision et de châtiments corporels. Dans le cas de l’UVAM pour la communauté musulmane, l’état exige également une contribution active à la lutte contre la radicalisation dans la déclaration liminaire.

Toutes ces conditions ont été signées par les membres de l’UVAM, les discussions ont été sereines et sans complication pour la simple raison que ces conditions sont déjà respectées. Quant aux contributions actives à l’intérêt public, l’UVAM et ses membres sont engagés dans le dialogue interreligieux et pour la paix sociale depuis sa création en 2004, donc bien avant même la publication de la loi sur la reconnaissance. Concernant la radicalisation, c’est l’UVAM elle-même qui a proposé sa coopération à l’état en 2015. Les accompagnants spirituels fournissent un service d’aumônerie dans les prisons vaudoise à titre bénévole depuis plus de 15 ans.

« L’état reconnait les communautés qui reconnaissent l’état »

A partir d’aujourd’hui, une commission d’experts va donc vérifier pendant cinq ans le respect de toutes ces exigences par l’UVAM et ses membres. La commission soumettra son préavis au Conseil d’état qui le confirmera, ou pas. Dans le cas positif, le Grand conseil débattra d’une loi concernant l’UVAM qui sera soumise au référendum facultatif. C’est donc une procédure lourde et longue (entre 7 et 10 ans probablement) qui nécessitera un grand engagement de la part de la communauté requérante tout en sachant que l’issue est incertaine.
S’exposer à cette exercice veut dire aimer son Canton et ses habitants, vouloir leur servir comme institution d’intérêt public et aspirer à être véritablement intégré dans le paysage vaudois et son ADN. En bref : les musulmans vaudois demandent leur naturalisation.

Reste à dire que le principe de la reconnaissance ne connait pas de monopole, d’autres associations musulmanes pourraient soit rejoindre l’UVAM à tout moment, pendant ou après le processus de reconnaissance, soit déposer leur propre demande. Plusieurs associations musulmanes pourraient jouir du statut d’intérêt public à l’instar de la communauté chrétienne qui a déjà deux églises reconnues de droit public plus celle des communautés anglicane et catholique chrétienne ainsi que de la Fédération des Eglises évangéliques qui sont actuellement en cours.

Pour conclure, je me permets de reprendre cette belle formule empruntée à la Fédération ecclésiastique catholique romaine : « L’état reconnait les communautés qui reconnaissent l’état ».