Pour une écologie islamique de transformation

« Rien ne sera plus comme avant », « le monde sera un autre » a-t-on pu lire ces dernières semaines dans les chroniques concernant les conséquences du covid-19. Personnellement, je n’y crois pas. Certes, nous passons une période économique très, très difficile mais la reprise s’annonce d’ores et déjà. Nous utiliserons la visioconférence de façon plus habituelle et nous verrons plus souvent des masques dans nos rues. Certaines industries mettront deux, trois, voire même cinq ans pour se redresser au niveau d’avant la crise. Et alors ? Ce n’est pas comme ça que j’aurais imaginé un nouveau monde.

On a plutôt l’impression que la situation est sous contrôle. Ces prochains mois nous aurons probablement un vaccin et le virus sera vaincu ; et c’est justement là où je vois le plus grand risque. Nous aurons vaincu le covid-19, nous envoyons des astronautes sur la lune, nous avons invité la fission nucléaire et nous communiquons à l’instantané avec l’autre bout du monde.

L’Homme moderne, déclencheur de l’anthropocène, se pense invincible. Et face à la nature, il est invincible dans une très large mesure. Mais paradoxalement, cette invincibilité sera sa perdition, au moment où cette nature n’existera plus.

Comment recentrer l’Homme au centre de la nature et non pas au-dessus ? Comment repenser l’Homme pour qu’il comprenne que vaincre la nature c’est finalement vaincre soi-même ?

Dans les références islamiques nous avons plein de ressources pour ce faire. Mais autant le Coran et les Hadits en parlent beaucoup, autant les savants musulmans classiques parlent peu de l’écologie en islam en ces termes contemporains. Cette perspective écologique est tout à fait nouvelle et elle va de pair avec la dégradation dévastatrice de l’environnement ces dernières décennies.

Science coranique de la création (‘ilm al-khalq)

Le premier représentant de cette pensée est Seyyed Hossein Nasr, un philosophe d’origine iranienne qui enseigne les sciences islamiques à l’Université George-Washington. Ses livres « Man and Nature. The Spiritual Crisis in Modern Man » (1967) et « Religion and the Order of Nature » (1996) seraient une réponse directe[1] aux thèses de Lynn Townsend White Jr. Ce dernier avait identifié la Weltanschauung judéo-chrétienne – selon laquelle l’Homme, créé à l’image de Dieu, serait appelé à dominer la nature – comme cause fondamentale de la crise écologique[2]. Pour Nasr, la nature est sacrée et ça serait plutôt les sciences modernes qui positionnerait l’Homme au-dessus de son environnement naturel.

Ce sont ensuite des auteurs comme Ibrahim Abdul-Matin[3] qui ont fait le lien entre cette nouvelle éthique islamique de l’environnement et l’engagement militant en reprenant la tradition prophétique selon laquelle toute la terre serait une mosquée et donc à protéger. Il fait également référence à Faraz Khan[4] qui avance les six principes éthiques suivants en faveur de l’écologie islamique : l’Unicité de Dieu et de sa Création (tawhid), les signes de Dieu dans la nature (ayat), l’Homme comme administrateur de la terre (khalifa), la confiance de Dieu placé en l’Homme (amana), la poursuite de la justice en toute chose (‘adl) et l’équilibre de toute la création (mizan). Fazlun Khalid approfondi ces réflexions à son tour, considérant notamment les quatre éléments suivant de la science coranique de la création (‘ilm al-khalq)[5] :

  • Tawhid : L’unicité de Dieu et de toute sa Création, l’Homme en faisant intrinsèquement partie. Tout ce qui existe dans les cieux et sur terre appartient à Dieu, Dieu englobe tout (Coran 4:126). Tout est interconnecté, en interdépendance et faut partie d’une unité. Nous nous s’inscrivons dans quelque chose qui est bien plus grand que nous.
  • Fitra : la nature originelle de la création, l’état naturel de l’Homme en harmonie avec la nature (Coran 30:30), l’état pure. Il y aurait quelque chose en nous qui nous attire naturellement vers le transcendant. Nous voulons savoir : Quel est le sens profond et premier de l’existence ? La réponse à cette question aurait été oubliée par l’Homme.
  • Mizan : l’équilibre harmonieux et parfait de toutes les composantes de la création. « Le soleil et la lune [évoluent] selon un calcul [minutieux]. Et l’herbe et les arbres se prosternent. Et quant au ciel, Il l’a élevé bien haut. Et Il a établi l’équilibre. » (Coran 55:5 à 55:7). Perturber cet équilibre c’est perturber la création.
  • Khalifa : La responsabilité des humains dans le triangle : Dieu, Création, Homme. Tous les humains sont protecteurs de la Création, donc khalifa (Coran 6:165). Ce n’est pas un titre qui revient à un seul gouverneur-législateur. Cette responsabilité incombe à tous les humains (Coran 33:72). Ils sont les gardiens de la Création et de l’ordre naturel ; jardinier de la Création, comme disait récemment Michel Maxime Egger.[6] Il s’agit d’une responsabilité bien plus que d’un droit.

En orient, la tendance est axée sur le normatif et la théorie plutôt que sur la philosophie et la pratique comme nous venons de le décrire ci-dessus. Des représentants seraient entre autres : Moustafa Abou Souwwi et Adnan Sadiq Dahir en Palestine, Mohamed Hasim al Gabouri en Irak ou encore Mohamed Id Mahmoud as Sahib en Jordanie. Abou Souwwi serait le plus proche de la pensée occidentale en appliquant également le principe de l’istihklaf (similaire à la khalifa ci-dessus) ainsi que du tashir, donc le fait que Dieu a procuré aux Hommes tout dont ils ont besoin pour accomplir la khalifa en plus de l’I’mar, le mandat divin pour cultiver la terre.[7]

La pensée en orient est donc imprégnée par ce qu’on appelle la jurisprudence de la nature (fiqh al bi’i) contrairement à l’approche de la science coranique de la création (‘ilm al-khalq) en occident.

Le Coran cosmique

Il m’est important aussi de rajouter un autre axe fondamental pour nourrir ces réflexions. Cet axe concerne toujours le Coran, mais cette fois-ci sur un plan esthétique et affectif.

La nature est omniprésente dans la lecture du Coran. Une grande partie des Sourates portent des noms de la nature : la vache, les animaux, le tonnerre, les abeilles, la lumière, les fourmis, l’aube et d’autres. A plusieurs reprises, les animaux et les humains sont traités sur un pied d’égalité : « Nulle bête marche sur terre, nul oiseau volant de ses ailes, qui ne soit comme vous en communauté. Nous n’avons rien omis d’écrire dans le Livre. Puis, c’est vers leur Seigneur qu’ils seront ramenés. » (Coran 6:38) ; tout n’étant pas écrit dans le Coran, Dieu doit faire référence à un autre livre, nous y reviendrons. La révélation pour les Hommes est une Awha, tout comme celle pour les abeilles quand Dieu leur enseigne comment récolter leur nectar. Les étoiles et les arbres se prosternent (Coran 55:6) comme les Hommes et toutes les créatures font des louanges à Dieu, sauf que nous [les Hommes] ne le comprenons pas (Coran 17:44).

Dieu est beau et il aime la beauté, selon une tradition prophétique et le Coran nous rappelle à plusieurs reprise la beauté de la nature : la végétation, les jardins, les montagnes, les fruits et les plantes (Coran 18:7, 27:60, 50:7, 16:6, 7:32, 10:24). « Où que vous vous tourniez, la Face de Dieu[8] est là » (Coran 2:115)

J’en déduis une qualité divine attribuée à la nature. C’est peut-être ce qui a amené la fédération zurichoise des organisations islamiques (VIOZ) à considérer la protection environnementale comme un rite religieux (ibadah) que chaque musulman devrait intégrer dans son quotidien.[9]

Mais ça va encore bien plus loin que ça. Toujours dans le Coran : « Dans l’alternance de la nuit et du jour, et aussi dans tout ce que Dieu a créé dans les cieux et la terre, il y a des signes, certes, pour des gens qui craignent Dieu. » (Coran 10:6). Le mot arabe utilisé pour décrire ces signes dans la nature est Ayat, et c’est le même terme qui est utilisé pour désigner les versets écrits du Coran. Rien n’arrive et rien n’existe dans la nature « qui ne soit pas consigné dans un livre explicite. » (Coran 6:59).

La nature est donc considérée comme un livre explicite écrit avec des Ayats tout comme le Coran. Dieu nous invite à lire ce livre de la nature, à le comprendre, tout comme le Coran.

Contempler la nature serait alors comme lire le Coran. Certains penseurs parlent de la nature comme étant le Coran cosmique (takwini[10]) qui se rajoute au Coran écrit (tadwini[11]).

La nature et son observation sont donc sources de la voie islamique (charia) tout comme les sources scripturaires.[12] Une ouverture importante face à la sclérose d’une certaine lecture trop littéraliste.

Quant au Coran écrit, les musulmans ont l’habitude de ne pas le toucher sans ablution, on fait attention où et comment on le pose, on le met à la meilleure et à la plus belle place de la maison.  Donnons donc ce même soin au Coran cosmique, à la nature. Jeter un déchet par terre ça serait comme arracher une page du Coran écrit, gaspiller un repas ou maltraiter un animal[13] serait comme brûler un Coran, donc inadmissible.

Pour une écologie islamique de transformation

Certes, la crise écologique nécessite des réponses politique et économique, mais tant que nous n’aurons pas intériorisé l’Unicité de toute la Création[14], tant que nous n’aurons pas répondu à la question essentielle de notre existence[15], aussi longtemps nous ne prendrons pas notre responsabilité de protecteur de la nature[16] pour rétablir l’équilibre[17]. Dieu ne change le sort d’un peuple avant que ce dernier ne change pas ce qui est en lui-même (Coran 8:53 et 13:11). Nous devons repenser notre relation à la nature et au Vivant, nous devons relire le Coran cosmique. La crise écologique est donc aussi et surtout une crise de la conscience et donc spirituelle.

Tout changement commence par une adhésion affective à la chose avec son propre cœur – « Sois le changement que tu veux voir dans le monde. »[18] – c’est la base nécessaire avant de pouvoir s’exprimer avec conviction sous forme intellectuelle, ce qui permet ensuite de passer à la phase de l’action bienfaisante.

« Celui d’entre vous qui voit un mal qu’il le change par sa main [action bienfaisante]. S’il ne peut pas alors par sa langue [action intellectuelle] et s’il ne peut pas alors avec son cœur [adhésion affective] et ceci est le minimum [et donc le commencement] de la foi ».[19]

En conséquence, nous avons besoin d’une écologie islamique de transformation, une transformation qui doit se faire sur trois niveaux

  • L’individu et sa relation à la nature et donc à soi même
  • L’interprétation intellectuelle de la voie islamique et de ses sources
  • La société, la politique et l’économie à travers l’action bienfaisante

Et pour conclure, un dernier enseignement prophétique qui précise que l’Homme devrait, même en voyant arriver le Jour de la Résurrection, planter une pousse.[20]


[1] Selon Ahmed M. F. Abd-Elsalam, « Umwelt-Dschihad und Öko-Islam» dans «Islamische Umwelttheologie», 2020

[2] Lynn Townsend White Jr., « The Historical Roots of our Ecological Crises », 1967

[3] « Green Deen : What Islam Teaches about Protecting the Planet », 2010

[4] « Lectures on Islam and Environnement », 2010

[5] « Signs on the Earth: Islam, Modernity and the Climate Crisis », 2019

[6] https://www.youtube.com/watch?v=-HQRCBOIC-M

[7] Voir Ahmed M. F. Abd-Elsalam, « Umwelt-Dschihad und Öko-Islam» dans «Islamische Umwelttheologie», 2020

[8] Sous forme théophanique et non anthropomorphique

[9] http://vioz.ch/wp-content/uploads/2016/06/VIOZ-Umwelt-Brosch%C3%BCre.pdf

[10] Littéralement : ontologique

[11] Littéralement : composé

[12] C’est entre autres une raison pourquoi les sciences ont pu fleurir pendant longtemps en terre islamique

[13] Selon les Hadith : une femme a accédé au paradis seulement parce qu’elle a nourri un chat et un homme parce qu’il a abreuvé un chien.

[14] Tauhid : L’unicité de Dieu et de toute sa Création, l’Homme en faisant intrinsèquement partie.

[15] Fitra : Quel est le sens profond et premier de l’existence ?

[16] Khalifa : Les humains sont les gardiens de l’ordre naturel et de la création ; jardinier de la création

[17] Mizan : L’équilibre harmonieux et parfait de toutes les composantes de la création

[18] Ghandi

[19] Hadith rapporté par Mouslim

[20] Principe partagé, comme tant d’autres, avec le judaïsme et le christianisme

Pascal Gemperli

Pascal Gemperli

Pascal est entrepreneur, écologiste et médiateur. Membre du Conseil communal de Morges pour le mouvement écologiste vaudois (les Vert.e.s) et président dudit Conseil en 2018/2019. Il s'engage également pour l'intégration et dans la coopération au développement.

4 réponses à “Pour une écologie islamique de transformation

  1. La science n’est pas plus chrétienne que musulmane , elle n’est que connaissance au service de l’homme et a mis en évidence les interactions entre les humains et autres espèces depuis Darwin .
    Peu importe ce que dit le Coran , il ne nous apprend rien que l’on ne sache déjà. De plus, il semble bien que les musulmans goutent à la technologie occidentale autant que les chrétiens , les communistes chinois et même les aborigènes qui existaient déjà 50’000 ans plus tôt !
    Pour être cohérent, il faudrait que vous citiez également les sourates qui poussent les musulmans à combattre les non musulmans, à reléguer les femmes au rang d’esclaves , …
    Faites d’abord votre révolution interne avant de venir nous faire la leçon , vous êtes encore et toujours divisés entre chiites et sunnites depuis la mort du prophète , ce qui prouve bien que vous n’êtes pas unifiés autour des mêmes références , mais au contraire prêts à faire la guerre entre vous !
    Les vrais intellectuels ou scientifiques savent que Dieu n’existe pas , que cette hypothèse mène systématiquement à l’absurdité et par conséquent ne peut constituer une base de connaissance et qu’on ne trouve d’ailleurs dans aucune équation qui explique l’univers !
    Vos citations ne sont pas des preuves scientifiques au sens moderne, que de phrases creuses sans consistance que tous les gourous peuvent débiter sans rien comprendre …

    1. Vos idées ne sont pas plus fondées d’ailleurs, Monsieur, et allez-y lire un peu d’histoire pour voir l’origine de la technologie “occidentale”…
      C’est honteux d’être encore à ce niveau de toi tais-toi et moi c’est moi. On est tous des êtres humains (pour ceux qui en ont encore dans l’âme) et nous devons respecter la nature.

  2. Que la paix soit sur ce monde en ces moments de tourments que nous venons de traverser!
    Monsieur vos commentaires sont je suis désolée de vous le rappeller un peu obsolètes en ce qui concerne la théorie Darwin.En tant qu’etudiante en Physiopathologie,en naturapathie la théorie de Darwin est complétement dépassée. Nous sommes à l’ère des sciences quantiques, où tous est onde et vibration où on l’on decouvre que les cellules communiquent par influex nerveux electrique chimiques et meme par onde d’où un interêt certain pour la spiritualité dans les sciecles à venir.Vu le résultat aprés l’evenement inedit que toutes la planéte oui tous les humains de cette planete sans race sans religieux ont veçu,nous constatons l’essentiel pour vivre heureux sans cette technologie nuisible à l’homme à la nature aux animaux( déchets toxiques,pollution industrielle, alimentations industrielles ).Pendant l’arrêt de cette industrialisation qui ne prends pas en compte l’homme mais plutot le malméne oui je m’en passerai bien contre une planete propre un ciel bleu une mer sans métaux lourds oui je préfére une nature simple avec une spiritualité qui augmente la santé de l’homme( méditation face à la nature) je vous rappelle que la méditation augmente notre immunité) donc la santé oh combien est indispensable. L’étude des sciences nous apprend que l’histoire de la medecine de l’astronomie des mathématiques sur tout les plans scientifiques ont été développé à partir de l’antiquité puis , ont été sauvegardé et developpé surtout l’algébre par la civilisation musulmanne et seulement aprés repris par la civilation occidentale. La civilisation dont vous faites l’eloge n’a rien inventé mais a developpé ses sciences sur les anciens. Vous dites que les scientifiques disent que Dieu n’existe pas.La science a montré ses limites avec ce que nous avons vécu. La seule molécule qui a soigné des personnes se trouve dans nature et non dans molécules chimiques. Elle a montré ses limites. Je vous conseille vivement un nouveau programme à installer d’urgence car les anciennes théories et arguments d’une ancienne ère ne sont plus valable au jour d’aujourd’hui.
    Bonne journée.

  3. Ah j’ai oublié en tant que femme et musulmanne, sachez bien mon bon monsieur que le mythe fantasmatique de la femme esclave de l’homme en islam(jamais vu ni vecu )est à aussi déprogrammer de votre cerveau limbique siege des peurs privimitives..
    M.Jaccard

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