L’Expo 64: un jalon de l’histoire récente

L’Exposition nationale qui se tient à Lausanne en 1964 a depuis longtemps acquis sa place dans l’histoire suisse de la seconde moitié du XIXe siècle. Sa position charnière a déjà souvent alimenté les commentaires, entre une ère de développement économique foudroyant, long de trois décennies mais à son crépuscule, et une remise en question croissante de ce dernier dans le sillage de questionnements qui minent peu à peu la notion de progrès que l’Occident a fait sienne.

La proximité de la grande célébration de la Suisse conquérante et de cette année 1968, si symbolique et encore si présente aujourd’hui par l’intensité des phénomènes que les mouvements qui s’y rattachent ont déclenchés, a elle aussi stimulé de nombreuses réflexions. L’Expo incarnerait-elle dès lors, au-delà de la coïncidence chronologique, la fin d’un monde, celui teinté d’une modernité façonnée par ces trente années d’élan économique ?

La poursuite des « Trente Glorieuses » sera en effet bientôt contestée, tant sur le plan philosophique et sociétal, par « 68 », que sur ses prémisses économiques. Le Club de Rome fait part de ses réserves à l’égard d’une croissance continue de l’économie alors même que ses fondements sont secoués : dès 1973, la première crise pétrolière met à nu les lacunes du « modèle » occidental, fondé sur une consommation effrénée de biens industriels et des ressources naturelles…

L’Expo glorifie-t-elle la Suisse moderne, inventive, vissée sur le présent et prête à en découdre, même mezza voce, avec son passé, ou, au contraire, annonce-t-elle la crise de confiance qui ne va pas tarder à s’emparer de nos sociétés en anticipant les interrogations que « 68 » popularisera ?

 N’organiserait-elle pas la confrontation entre un monde d’hier certes technologiquement à la pointe du progrès et attentif aux besoins mouvants de la population mais, en même temps, déjà oppressé par une sentiment de lassitude face à des valeurs matérialistes qui semblent s’infiltrer dans tous les interstices du corps social ?

Publié sous la direction de François Vallotton et Olivier Lugon, l’ouvrage Revister l’Expo 64. Acteurs discours, controverses(1) qui, nanti d’une riche iconographie souvent originale, reprend les interventions prononcées à l’occasion d’un colloque tenu à l’Université de Lausanne en juin 2014, esquisse une série réponses à ces questions et fouille moult thématiques souvent négligées sur la base d’archives inédites.

Passionnant, l’ouvrage se subdivise en quatre parties : politique et économie ; paysage et aménagement du territoire ; art et architecture ; cinéma et médias. Sans doute porteur de l’héritage des précédentes expositions nationales, celle de Lausanne s’en distingue par sa volonté, et sa capacité, à affronter le futur. Comment la Suisse se prépare-t-elle, mais aussi comment se pense-t-elle, face à un avenir que l’on pressent embué d’inconnues innombrables ?

Vitrine du temps présent, l’Expo expose aux visiteurs, une Suisse qui arbore certes  sa superbe,  mais qui n’a pas peur de se chercher, de se mirer dans une réalité encore obscure, lourde d’incertitudes, dont, malgré la censure qu’affronte notamment la fameuse enquête Gulliver, bien des aspects apparaissent sans fard.

Tant l’aménagement du territoire que l’architecture figurent au centre des interrogations des organisateurs mais toutes les dimensions d’un monde en train de basculer sont intégrées dans cette immense fresque que forme l’Expo dans ses réussites, dans ses manques, et dans les récurrentes polémiques que la direction doit trancher.

La société de consommation helvétique s’autocélèbre peut-être, mais elle laisse ainsi affleurer les conflits et clivages qui baliseront le dernier tiers du XXe siècle avant d’étendre leur ombre sur le XXIe siècle dès son aurore. Dans ce sens, comment faut-il interpréter la ligne générale choisie par la direction, qui émane clairement du parti radical encore largement dominant en terre vaudoise à cette époque ?

Jean Steinauer brosse un portrait pittoresque du radicalisme d’alors et montre comment l’Expo a permis à une nouvelle génération de radicaux d’ accéder au faîte de la république à la suite de Jean-Pascal Delamuraz, qui y a fait ses premières armes. Mais comment les radicaux vivent-ils les contradictions qui innervent une manifestation qu’ils ont voulues et qu’ils ont conduite avec maestria ?

Cette question, pas traitée comme telle, mériterait de longs développements. Les radicaux se contentent-ils d’illuminer leurs propres triomphes à travers cette Suisse et ce canton invités à exihiber leur savoir-faire ? La réponse est-elle si évidente ? Les controverses analysées  dans l’ouvrage montrent que les responsables de l’Expo étaient moins tentés par l’autosatisfaction qu’on a pu le croire longtemps.

Sans doute conservateurs à bien des égards, sans doute encore aveugles à certains bouleversements à l’œuvre dans les entrailles du corps social, ils prétendent regarder le réel dans sa polyphonie en proie à une tentaculaire curiosité.

On souhaiterait ainsi en savoir plus sur Alberto Camenzind, l’architecte en chef de l’exposition : pourquoi est-il été choisi ? D’éventuelles connivences politiques ne suffisent pas à expliquer sa nomination. Et comment s’opère le choix d’architectes comme Max Bill alors que le strcuturalisme alors hégémonique, dans le prolongement des textes canoniques de Lévi-Strauss, hante la vision architecturale de l’Expo ?

A l’arrivée, on constate que les radicaux n’ont pas hésité à confier « leur » Expo à un série remarquable de personnalités qui représentent aussi la réaction au pouvoir en place dans son expression la plus militante, à l’image du cinéaste Alain Tanner ou du « crypro-dadaïste » Jean Tinguely.

Et n’est-ce pas un avatar de ce radicalisme que d’aucuns aiment qualifier d’arrogant, en l’occurrence Paul Ruckstuhl, qui doit se plaindre du conservatisme des délégués des associations économiques, hostiles au projet de pavillon qui a été dessiné pour mettre en valeur l’industrie suisse ?

Quel est donc ce radicalisme « janusien » à la fois fier de ses réalisations et de son pouvoir, mais ouvert à la modernité même la plus critique ? Conservateur et épris d’innovation, il symbolise peut-être une société qui se tâte, qui n’a pas encore déniché la formule chimique capable de réconcilier les aspirations antagoniques de la population, entre une consommation comme affirmation de soi, une nostalgie d’un passé qui s’évapore et un désir de liberté que « 68 » modélisera mais que l’ambiance politique du moment peine encore à formuler.

Dans ce décalage se logent assurément les difficultés à venir des radicaux. L’Expo s’inscrit dans une modification profonde de la vision de l’urbanisme et du métier d’architecte tandis que, en même temps, les sciences sociales vivent une ascension fulgurante et imprègnent de leurs théories plus ou mois dérivées du marxisme leur compréhension des nouveaux enjeux sociaux.

Ce sera l’échec des radicaux. Attachés à une vision de la société qu’ils ne veulent expulser de leur conception de l’Etat, ils oublient cependant d’en élargir l’horizon et, tout en sachant apporter des réponses législatives parfois pionnières aux nouveaux poblèmes, comme à l’aménagement du territoire, ils ne saisissent pas leur impact sur des manières de vivre en mutation.

Pouvait-il en être autrement ? L’exemple de l’aménagement du territoire implique un interventionnisme étatique qui pose problème. Comment gérer cette contradiction inédite ? Mais, au nom d’un engagement salutaire en faveur de la liberté, ils ont manqué l’évolution fondamentale qu’allait connaître l’espace urbain. Les questions de la modernité étaient posées : les radicaux, à l’instar de la pensée libérale en général, ont oublié de se doter des armes conceptuelles pour les aborder dans les meilleures conditions.

  1. François Valllotton et Olivier Lugon (sous la direction de), Revisiter l’Expo 64. Acteurs, discours, controverses, Presses polytechniques et universitaires romandes, Lausanne, 2014.

 

L’esprit de milice: un animal en voie de disparition

On ne cesse de l’entendre par monts et par vaux ! L’esprit de milice sous-jacent à l’idée institutionnelle en Suisse se meurt, la professionnalisation gagne partout du terrain, les gens n’ont plus de temps pour s’adonner des activités bénévoles dans des comités d’association, les conseils de paroisse ou encore les conseils communaux et municipaux de nos villages et cités. Il n’y a plus un jour où tel politicien ne se lamente pas de la charge de travail immense qui pèse sur son quotidien d’élu du peuple, surtout sous la Coupole fédérale. Et de prédire : la milice si chère à la « mythologie » helvétique ne serait qu’hypocrisie. Et on ne parle pas de l’armée dont l’organisation milicienne est continuellement réduite à son inadaptation présumée aux contraintes de l’économie moderne.

Le système de milice sur lequel la Suisse s’est construite serait-il donc condamné ? Pour en avoir le cœur net, Avenir suisse, le think tank de l’économie suisse, a eu le courage d’explorer la réalité milicienne de la Suisse. Un enseignement ressort clairement de son enquête (1). Malgré les nombreuses critiques qu’il doit endurer, l’esprit de milice demeure consubstantiel à notre identité nationale et au succès du système politique et économique en vigueur sous nos latitudes. On ne peut qu’abonder dans le sens des auteurs invités par Avenir suisse à se pencher sur les méandres de la milice à la mode helvétique. Et il était essentiel qu’une organisation proche des milieux économiques ose l’affirmer haut et fort !

Le système de milice recouvre de multiples aspects. Inhérent à la dynamique interne de la Suisse, il répond d’abord à un souci de rationalité. Un pays, petit par sa taille, se doit d’utiliser de la façon la plus efficace possible ses ressources humaines et, même si l’on assiste parfois à un certain cumul de fonctions, le risque de collusion paraît négligeable face à l’avantage de pouvoir exploiter les compétences de chacun pour les tâches tant privées que publiques. L’idée de milice obéit également à un principe idéologique que l’on retrouve aux fondements même de la construction du pays, imbibée de l’éthique protestante théorisée par Max Weber : chaque individu est responsable de lui-même et le bien commun dépend de son engagement personnel au-delà de toute ambition lucrative ou de prestige.

Une troisième explication explique le succès de cette idée en Suisse. Elle apparaît en effet comme le couronnement de notre édifice politique, assis sur le fédéralisme, qui conçoit l’exercice des actions publiques au niveau de le plus bas de l’échelle institutionnelle, et la démocratie directe. Le système de milice n’incarne-t-il pas l’aboutissement naturel d’une démocratie qui autorise le citoyen à s’exprimer sur n’importe quel sujet, même lorsqu’il ne possède aucune compétence particulière en la matière ? Comme il se mue en soldat dès qu’il revêt l’uniforme, le citoyen se métamorphose en gestionnaire des affaires publiques dès qu’il ôte son bleu de travail pour franchir la porte de la salle du Conseil communal de son lieu d’habitation. Avant de s’instituer « souverain » en décidant des questions les plus importantes pour le futur du pays au moment de glisser son bulletin dans l’urne : non physicien, il pourra donner son avis sur le nucléaire ; non biologiste, il pourra se prononcer sur la possible nocivité des OGM…

L’importance de la milice pour la Suisse ne doit cependant pas cacher que l’évolution de la société s’échine à gripper une machine qui avait pourtant fait ses preuves. On ne peut contester que les exigences de l’économie mondialisée percutent la nécessité de libérer ses serviteurs pour des tâches jugées secondaires ; on ne peut nier que le mythe postmoderne de la transparence se satisfait mal d’une accumulation de « casquettes » sur le tête de la même personne ; on ne peut camoufler les coûts exorbitants que provoque une armée de milice pour une économie qui doit se battre sur les marchés mondiaux ; on ne peut oublier, enfin, que la technocratisation des tâches de l’Etat induit, pour le personnel politique, à une maîtrise aiguisée des dossiers : la bureaucratie moderne réclame une surveillance beaucoup plus sourcilleuse qu’auparavant.

Faut-il pour autant rédiger l’avis mortuaire de l’esprit de milice ? Avec Avenir suisses, nous pensons qu’il est au contraire impératif de préserver cette vertu helvétique, qui implique le citoyen à tous les niveaux de la vie publique, lui permet de contrôler l’emploi qui est fait de ses impôts, tout en déchargeant, par son engagement bénévole, de façon remarquable les caisses publiques ! Même l’armée peut encore profiter grandement du système de milice, non seulement en pouvant compter, traditionnellement, sur des troupes bon marché puisées directement dans la population, mais aussi en glanant des qualités spécifiques développées dans l’univers civil pour compléter ses propres compétences, alors que les savoirs requis par la chose militaire sont, notamment sur le plan technologique, de plus en plus pointus.

Qu’il nous soit toutefois permis de douter de l’efficacité des remèdes proposés par Avenir suisse pour soigner les défauts du système de milice helvétique et lui rendre un attrait qu’il a en effet tendance à perdre dans une population gangrénée par un individualisme qui lui fait préférer ses petits bonheurs privés à l’amour d’un engagement civique aujourd’hui devenu si lourd. Peut-on réellement imaginer ce service obligatoire généralisé comme réservoir d’une milice moderne ? L’idée st séduisante. Sans doute l’idée de l’étendre aux femmes et aux ressortissants étrangers est-elle excellente. Mais peut-on organiser un mandat politique calibré sur un an ou deux, la durée du service que chacun devrait à la collectivité ? Il en va de même des autres activités bénéficiaires du système milice : elles réclament souvent un suivi rivé un terme plus ou moins long.

La réponse au problème de la milice réside en effet, et en grande partie, dans le fonctionnement des entreprises. Avenir suisse a raison d’insister sur ce point. Et le problème enfle alors que les managers sont souvent étrangers et peu versés dans les subtilités du mélange privé-public des activités des Helvètes. Mais il n’empêche: rien ne sera possible si les entreprises ne sont pas (volontairement) disposées à laisser leurs collaborateurs passer un certain temps à s’occuper de tâches qui n’ont pas un lien avec leur activité première. Nous craignons que le service obligatoire proposé par Avenir suisse ne suffise pas. Le système de milice ne sera pas sauvé sans un retournement des mentalités au sein des entreprises, si elles n’admettent pas que les employé ne seront pas meilleurs s’ils sontdisponibles 24 heures sur 24, si elles ne reconnaissent pas que leurs performances peuvent être bonifiées par l’enrichissement personnel qu’ils tireront de leurs « mandats » annexes, si elles ne réalisent pas qu’elles peuvent profiter des expériences acquises sur d’autres terrains. Mais il est vrai que ce travail de persuasion sera long et complexe…

 

  1. Bürgerstaat und Staatsbürger. Milizpolitik zwischen Mythos und Moderne (sous la direction d’Andreas Müller), Avenir suisse et Verlag Neue Zürcher Zeitung, Zurich 2015 (une version plus courte sera publiée en septembre prochain en français).

La démocratie n’aime pas la guerre… A propos de l’Ukraine et de Tocqueville

Les événements qui se déroulent en Ukraine, aux portes de l’Europe, ont déclenché un flot de  réminiscences historiques. Pas un jour ne passe sans que ne jaillissent de multiples références à la tristement célèbre conférence de Munich qui, en 1938, scella le sort de l’Europe. L’angoisse est palpable : Angela Merkel, François Hollande et Barack Obama ne vont-ils pas répéter le sinistre ballet dans lequel s’étaient empêtrés, sur le Bords l’Isar, Chamberlain et Daladier ? Derrière les aimables conversations des diplomates, tonnaient déjà, sur les terrains d’exercice et à l’abri des regards, les canons que le chef nazi s’apprêtaient à tourner vers la Pologne…

Le sommet de Minsk n’offre-t-il dès lors qu’une piètre réplique du Munich d’avant-guerre? Soyons réalistes : les puissances occidentales s’engouffreront toujours dans les tous les Munich qui s’ouvriront devant eux… Par lâcheté ? Par paresse intellectuelle ? La critique est trop facile… Les chefs politiques des démocraties occidentales ne sont pas de pleutres par vocation… ou conviction. Il ne sont ni plus ni moins que les reflets de leurs opinions publiques. Or les peuples occidentaux, habitués aux rituels feutrés des démocraties,  n’ont jamais aimé la guerre, ne l’aiment pas et ne l’aimeront jamais. Dans les années 1830, Alexis de Tocqueville, alors en train d’explorer la construction d’une démocratie moderne aux Etats-Unis, l’avait perçu avec sa lucidité coutumière.

Pour Tocqueville, une démocratie fera tout son possible pour échapper à un conflit armé. Pour une démocratie, le prestige authentique ne se mesure pas au nombre de galons ornant les épaules de ses élites politico-militaires. Au contraire, la vraie gloire s’acquiert sur les champs de bataille de l’économie, dans la conquête non de terres lointaines mais de nouveaux marchés, de nouveaux clients. L’armée, elle, est ressentie comme un mal nécessaire, vers lequel se dirigent des individus qui sont mus réellement par la passion de la chose militaire ou par leur incapacité à étancher leurs ambitions de carrière là où les « vraies » guerre du temps se jouent…

Les démocraties se laissent ainsi envahir par une forme particulièrement perverse de déni : parce qu’on ne cherche querelle à personne, on finit pas se convaincre que les guerres sont devenues impossibles, par prêter aux autres pays, même ceux soumis à d’autres formes d’organisation politico-sociale, les même sentiments que ceux qui nous gouvernent. On se persuade ainsi aisément que, sous le prétexte que nous trouvons la guerre inutile, dispendieuse et contraire aux véritables intérêts de la populations, les autres pays acquiesceront sans barguigner aux mêmes valeurs que celles que nous avons placardées sur nos étendards.

Incapable d’envisager ne serait-ce que l’éventualité d’une guerre, une démocratie moderne cherchera ainsi, et avant tout, à esquiver les menaces brandies par des puissances devenues subitement belliqueuses, à les relativiser. Sa vitalité, son dynamisme embrassent d’autres centres d’intérêt, d’autres centres d’activité. Ses élites ne pensent qu’à s’enrichir et au succès de leurs entreprises ; les citoyennes et citoyens s’égaillent dans la pratique de leurs tâches quotidiennes en se réjouissant des distractions qui les attendent, dans la douce quiétude de régimes politiques fondés sur la tolérance et la paix.

Voilà la fatale erreur dont Tocqueville veut nous prévenir car, le doute n’est selon lui pas permis, cet amour de la tranquillité, né du mariage entre la liberté et l’égalité, ne la préserve pas du péril de la guerre. La guerre répond à des logiques qui échappent à la rationalité démocratique. Hantée par l’illusion d’une guerre radiée de son horizon, la démocratie moderne réapprendra tôt ou tard que la guerre peut la concerner. Elle découvrira, paralysée, que bouter la guerre hors de la liste des solutions aux problèmes du monde ne constitue pas une assurance tout risque, et elle devra prendre conscience que sa passion pour le seul commerce peut ne pas être partagée, que les autres pays se réfèrent peut-être à d’autres principes, plus agressifs. Mais la révélation de cette immanence guerrière, assure Tocqueville, interviendra malheureusement trop tard. La démocratie sera alors condamnée à affronter la guerre, mais dans un état d’impréparation absolu et la défaite sera inévitable.

Tocqueville ne serait-il que le précurseurs des spécialistes du déclin de l’Occident ? L’un de ces inoxydables pourfendeurs de la démocratie réceptacle de toutes les lâchetés, lieu géométrique d’un consumérisme avide dégagé du vrai patriotisme ? Loin s’en faut. Tocqueville constate qu’une armée d’un pays démocratique commencera la guerre sous le signe la débâcle. Mais celle-ci est-elle irrémédiable ? Non, car dès que la démocratie aura réalisé que la guerre fait aussi partie de sa réalité, que le conflit armé ne peut être exclu que si tous les acteurs de la vie internationale acceptent les même valeurs qu’elle, va se réveiller. Son industrie se vouera alors à la fabrication d’armes performantes et sophistiquées, qui seront confiées à ses enfants les plus talentueux. Alors que la légitimité des puissances qui ont déclaré la guerre dépend de la victoire, la démocratie déploiera toute sa force et son inventivité en vue des dures batailles auxquelles elle sait ne plus pouvoir se soustraire, et qu’elle remportera.

Comment ne pas apercevoir dans l’analyse tocquevillienne le déroulement exact des deux guerres mondiales qui ont endeuillé le XXe siècle ? Et comment croire que l’âme démocratique a changé ? Pour parer à tout danger, les démocraties devraient se souvenir de l’enseignement de la guerre froide, accepter que la guerre résistera toujours au pacifisme, que le péril ne se conjure que si l’on est armé. Sinon, les Munich se multiplieront naturellement, avant que la réalité ne contraigne les démocraties à se battre, après trop de victimes. Seules de démocraties qui admettent le possibilité du combat pourront maîtriser les ambitions des fauteurs de trouble, quelle que soit leur provenance.

Neuf conseillers fédéraux: une réforme à la gestation lente

La réforme du Conseil fédéral obsède depuis longtemps le microcosme politique suisse. Alors qu’on la pensait enterrée, voici qu’une commission du Conseil national ressort l’idée d’augmenter le nombre de conseillers fédéraux de 7 à 9. Le net rejet de l’initiative de l’UDC prônant l’élection du Conseil fédéral par le peuple aurait-elle libéré les esprits ?

Depuis 1848, le fonctionnement du Conseil fédéral laisse à désirer. Déjà à cette époque circulait le reproche selon lequel les départements travaillaient trop en vase clos, dans l’ignorance de ce que préparait le voisin. Soucieux d’éviter les querelles de clocher, le collège était accusé de ne pas posséder une vue d’ensemble sur l’activité de l’Etat.

Le sujet prend une nouvelle dimension à partir des années 1880, alors que l’administration fédérale ne cesse d’enfler… Des tâches migrent des cantons vers la Confédération, de la gestion des chemins de fer à la surveillance des denrées alimentaires,  impliquant un gonflement inévitable de l’appareil bureaucratique fédéral.

La mauvaise humeur croît et les appels à une réforme drastique de la conduite de l’Etat se multiplient, au point qu’en 1901, le conseiller fédéral Forrer doit avertir les Chambres : comment prendre au sérieux leurs attaques contre une présumée « hypertrophie bureaucratique », selon la formule du publiciste Carl Hilty, lorsqu’ils votent des lois qui élargissent mécaniquement les compétences du gouvernement ?

Certains dysfonctionnements observés au Département des affaires étrangères attisent la colère des Chambres. Une commission plaide pour le retour de l’attribution de ce département à un conseiller fédéral « spécialisé » et non au président en exercice. Mais émerge aussi l’idée d’un passage à 9 conseillers fédéraux, pour prendre acte de l’explosion des tâches dévolues à l’exécutif fédéral.

Une cour des comptes envisagée deux ans auparavant est abandonnée: tant le gouvernement que le Parlement la perçoivent comme une concurrence inappropriée… La création d’un Tribunal administratif reçoit en revanche un accueil plus chaleureux.

Le Conseil fédéral demeure toutefois circonspect. Pourquoi changer un système qui a fait ses preuves, laisse entendre le vieux conseiller fédéral Deucher ? En 1910, le Conseil national reprend néanmoins le dossier en main. Un socialiste et un démocrate de la commission en charge du dossier proposent une présidence étirée à 3 ans, 9 conseillers fédéraux mais aussi leur élection par le peuple.

Plus prudents, ses membres conservateurs se contenteraient de renforcer le rôle du chancelier et de doter les conseillers fédéraux de secrétaires particuliers. Les radicaux, majoritaires, s’intéressent maintenant au problème, même contre l’avis de leurs conseillers fédéraux.

Lors d’un congrès du parti, certains exigent, pour décharger le Conseil fédéral, un département des affaires étrangères autonome, un transfert de certaines compétences aux chefs de service, une présidence de 3 ans et, pour certains, 9 conseillers fédéraux, afin de démocratiser l’adminstration : mieux vaut plus de conseillers fédéraux que de fonctionnaires !

Le Vaudois Félix Bonjour, président du parti radical en 1912 et du Conseil national en 1915, s’oppose alors à la hausse du nombre de conseillers fédéraux, mais se ravisera dans les années 1930 : l’augmentation du nombre de partis depuis 1919 et la volonté des régions d’avoir un élu au gouvernement militent désormais, selon lui, pour 9 conseillers fédéraux.

Le Conseil fédéral semble, cete fois, ouvert à la discussion, mais son enthousiasme se refroidit vite. En 1912, son verdict tombe : c’est non ! Seuls l’instauration d’un département des affaires étrangères proprement dit et le Tribunal administratif passeront la rampe, en 1914.

Exit l’idée des 9 conseillers fédéraux ? C’est sans compter la guerre. Du fait de leurs rivalités, les Romands ont perdu un siège en 1913 : à un Vaudois et un Tessinois font face cinq Alémaniques.

Les tensions s’avivent rapidement entre Latins et Alémaniques ; elles deviennent insupportables dès janvier 1916, lorsqu’éclate l’affaire des colonels. En décembre le conseiller national libéral Horace Micheli, correspondant du Journal de Genève, dépose une motion proposant le passage à 9 conseillers fédéraux, afin d’améliorer la représentation des Romands. Le Conseil fédéral s’y oppose : la cohérence de l’action gouvernementale serait diluée et un changement de système en pleine guerre semble inopportun.

Changement de discours l’année suivante après que, en juin, le conseiller fédéral Hoffmann et le chef socialiste Grimm eurent été accusés d’œuvrer à une paix séparée entre la Russie et les puissances centrales. Le Conseil fédéral doit lâcher du lest.

L’affaire n’ira pas plus loin… En décembre 1917 est élu le Genevois Gustave Ador et l’idée fait moins recette chez les Romands : qui occuperait le siège supplémentaire gagné par les « Welsch » ? Un radical ou un conservateur ?

L’idée des 9 conseillers fédéraux ne réapparaîtra qu’avec l’initiative socialiste demandant également l’élection du Conseil fédéral par le peuple, rejetée en 1942, ou alors comme simple hypothèse d’école…

La liberté est morte, vive sa “re-nativité”!

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L’émotion est à son comble, un sentiment de révolte nous étreint. Les hommages se succèdent, dans une unanimité qui doit sans doute amuser les victimes du lâche attentat de ce mercredi 7 janvier.

 

Une date assurément appelée à devenir un symbole : le symbole d’une guerre qui ne veut pas dire son nom, le symbole d’un conflit latent qui gangrène nos démocraties occidentales depuis plusieurs années maintenant.

 

Peut-être pas le symbole d’un éventuel « choc des civilisations », puisqu’il semblerait qu’il est malvenu d’employer l’expression forgée par Samuel Huttington. Il n’empêche, deux conceptions du monde s’opposent.

 

Le christianisme, en reconnaissant la séparation de l’Eglise et de l’Etat, en distinguant ce qui revient à Dieu et ce qui ressortit à la puissance de César, a ouvert la voix au pluralisme démocratique, à la liberté de pensée, à l’humour qui risque parfois de heurter nos semblables dans leurs convictions.

 

Le romantisme allemand du XIXe siècle hissera même le « Witz », l’ironie, au rang de contribution à la réalisation du Moi, à la fois fortifié à distance du monde et intégré dans le « Un » où il se révèle à lui-même.

 

L’islam, de son côté, a connu une histoire complètement différente et n’a pas eu l’occasion d’opérer ce clivage, ou n’a pas connu le contexte philosophique et politique qui lui aurait permis de poser le rapport historiquement ambigu ente la religion et l’Etat sur de nouvelles bases.

 

Qui a raison, qui a tort ? Là n’est pas la question. Mais tant que nous n’aurons pas accepté cette réalité, nous devons admettre qu’islam et christianisme continueront à se regarder avec méfiance : leurs visions de l’individu et de l’Etat sont incompatibles et ne peuvent cohabiter sur le même territoire.

 

Le rapport entre Eglise (au sens large) et Etat se trouve aux fondements de nos constructions juridico-institutionnelles. Nous avons tendance à l’oublier dans notre univers sécularisé : le renouveau d’un islam militant depuis deux décennies a au moins le mérite de nous rappeler ce « donné » de notre ordre étatique.

 

La question n’est pas non plus de savoir si nos sociétés multiculturelles sont riches d’un enrichissement réciproque ou contiennent les germes de notre futur déclin. Le multiculturalisme est un fait, qu’on le veuille ou non.

 

Reste à se demander comment l’organiser lorsque se rencontrent sous son égide des approches du monde potentiellement en rivalité. Pire : comment en chanter les vertus quand chaque partie concernée se sent agressée dans ce qui lui est le plus cher ? La liberté d’expression pour l’occident qui a expédié la religion à la sphère privée, la fidélité au Livre sacré pour l’orient épris d’islam.

 

Alors, lorsque l’occident se voit ainsi agressé dans ses « valeurs » et sa perception de la politique, comment doit-il réagir ? S’inventer des « martyrs » en se taisant au nom de la tolérance ? Tout miser sur l’appareil répressif ? S’immerger dans la croyance qu’il serait possible de détourner certains individus de leur soif jihadiste ?

 

Cette dernière option est la plus vaine : la liberté individuelle empêchera toujours l’Etat de barrer la route à quiconque qui se sent séduit par une secte… Pourtant, ne rien faire attisera l’islamophobie, ou ce que l’on appelle telle, et ce n’est guère mieux…

 

Une autre voie s’ouvre à nous, cependant. On ne prônera jamais le respect entre les peuples et les cultures si chaque « partenaire » ne commence pas par se respecter lui-même.

 

Récemment, un tribunal de Nantes a accepté qu’une crèche soit retirée d’un bâtiment public. Quelques semaines avant le drame d’hier… Cette anecdote renvoie à des événements plus graves qui se sont produits voici quelques années, en France, en Allemagne, en Italie.

 

Des juges de ces pays avaient envisagé de renoncer au droit de la famille en vigueur dans leurs juridictions respectives au profit du droit des plaignants, en l’occurrence la charia. Les médias se sont justement insurgés contre cette dérive de notre ordre juridique, mais le problème n’est pas résolu.

 

Ce genre de démission fait le lit du mépris dans lequel les islamistes purs et durs tiennent les valeurs universelles, ou que nous prétendons telles, qui balisent notre ordre juridique.

 

Oser reconnaître que représenter la naissance du Christ ou dresser un sapin de Noël, comme ce fut le cas en Allemagne, constitue une atteinte à la liberté d’autrui et que l’aboutissement des droits de l’homme exige le reniement de ses propres traditions ne peut qu’enterrer et la liberté, et les droits de l’homme.

 

Mon propos sera-t-il considéré comme une injure aux musulmans qui n’ont rien à voir avec les assassins de Charlie Hebdo ? Au contraire !

 

La tolérance ne peut s’adosser qu’à un respect mutuel des valeurs de l’autre. Des valeurs qui, même proclamées universelles, ne seront jamais appréciées qu’à l’aune du contexte dans lequel elles sont pratiquées, ou non.

 

La meilleure défense contre la barbarie reste le courage de pratiquer nos traditions, dans la paix et le respect, pas en affichant une pseudo-tolérance qui alimentera un ressentiment, ce cancer de tout corps social. Un ressentiment à la source de mouvements aussi malsains que Pediga en Allemagne.

 

La liberté n’est pas morte ; pour les occidentaux, elle passe par la Nativité avant que la Renaissance du XVIe siècle ne l’affermisse et qu’elle se parachève dans le retrait du religieux en dehors de la sphère publique.

 

Mais elle n’est effective que dans la conscience de l’historicité dans laquelle elle s’inscrit !

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Développement durable et dépolitisation

Développement durable et dépolitisation : voilà une association qui pourrait surprendre. Le langage commun s’est approprié le développement durable et il vient à l’idée de peu de gens de débusquer derrière ce « mantra » des temps modernes un phénomène directement politique.

 Après tout, tenter de relier l’économique, l’environnement et le social dans une vision du monde qui transcenderait les conflits politiques traditonnels paraît suffisamment séduisant pour incarner ce pragmatisme bien compris nécessaire à la vie en société.

Pourtant, le développement durable, comme toutes les notions qui se glissent dans le discours public, a une histoire et, en réalité, se révèle indisociable de la sphère politique. Inventé dans les années 1980 dans les milieux écologistes fondamentatistes, il a reçu ses lettres de noblesse lors du sommet de Rio en 1992, lorsqu’il a été érigé en une sorte d’objectif assigné à l’humanité.

Mais que l’on ne s’y trompe pas : le développement durable a toujours recelé une signification qui allait au-delà du simple équilibre entre économique, environnement et social. Il propose bien une réinterpértation de cette combinaison où l’économie et la vie sociale doivent être repensées au profit d’une impérative domination des exigences de l’environnement.

Le développement durable s’est ainsi imposé comme le fondement d’une écologie politique qui pourrait contrebalancer ses pulsions traditionnellement libertaires par une projection dans un futur qu’il s’agirait de remodeler dans un strict respect de la nature. La liberté qu’elle revendique serait contenue par une primauté de l’envrionnement que l’Etat pourrait être appelé à contrôler.

Deux principes juridiques en ont été déduits, comme gages de son applicabilité : le principe de précaution, qui permet, dans son acception la plus « absolue », de légitimer une intervention autoritaire au nom des objectifs poursuivis ; et le droit d’ingérence, issu du droit international, qui justifie lui aussi une intervention au nom, cette fois, de valeurs morales considérées comme supérieures.

Cette armature, le développement durable l’a habillée des atours d’une véritable idéologie politique, proposant une vision de l’Homme corrélée à une compréhension du présent et du futur. Comme toute idéologie, il a certes dû affronter le réel, et s’accommoder de larges remaniements, sous des formes plus ou moins affadies. Ce pas a d’ailleurs été encouragé par les Verts eux-mêmes, lorsqu’il ont admis que le développement durable dont ils s’étaient fait les théoriciens devait aussi innerver les finances publiques.

Demeure néanmoins la portée philosophique du développement durable, aux effets d’autant plus profonds qu’ils ne sont guère visibles dans le tourment de l’actualité. Car derrière le développement durable, c’est une vision de l’histoire et du progrès qui se dégage, en porte-à-faux avec les approches plus classiques léguées par le libéralisme et le marxisme.

Le libéralisme s’inscrit dans un logique de l’histoire bâtie sur le perfectionnement permanent de l’individu et de la société, dans un tentative complexe de synthèse entre la liberté de chacun et la nécessité d’un ordre sans lequel le bien public ne saurait être préservé. L’histoire avance sur un rythme qui impulse une amélioration constante de l’ « étant ».

Plus radical, le marxisme ne rompt pas avec l’idée d’une société en quête d’un progrès constant. Il la pousse toutefois dans ses ultimes retranchements en décrétant que l’histoire tend dans son fonctionnement intime vers l’avènement de la révolution rédemptrice.

Le « développement-durabilisme » s’extrait de cette continuité de l’histoire et brise le fil « logique » d’une narration qui courrait inexorablement vers un progrès plus ou moins aléatoire selon la philosophie considérée. Dans cette optique « durabiliste », marquée par le romantisme philosophique du début du XIXe siècle, l’histoire doit être perçue dans sa dimension holistique à l’abri de toute visée « évolutionniste ».

Le développemnt durable n’appréhende plus l’histoire comme un matériel acquis qu’il convient de développer, mais comme un amas d’erreurs qui ont mené l’humanité à sa perte et que seule une prise de conscience écologique puissante pourrait sauver. Seul compte le présent qu’il faut rétablir dans son équilibre, puis remettre tel quel à un futur débarrassé de toute ambition progressiste et saisi comme la reproduction d’un « maintenant » protégé des altérations de la modernité.

S’insinue ainsi une mentalité de rentier, obsédée par ce que recevront les générations futures, mais contraire au progrès réclamé par libéraux et marxistes. Face au libéral, qui pense le futur comme un foyer d’investissements sur l’autel de ses intérêts et de ceux de la société, et au marxiste obnubilé par la Révolution qui donnera sens au passé en le purgeant de ses errements antérieurs, le « durabiliste » se concentre sur l’aujourd’hui, entre un passé disqualifié et un futur figé dans son incertitude.

Les effets de cette lecture du « processus » historique sont ravageurs, notamment sur le plan de l’enseignement. L’histoire n’est plus source d’un savoir susceptible d’expliquer le présent et d’éclairer, comme aliment du politique, le futur ; il se rive sur un immédiat « déshistoricisé », immobile. L’histoire, privée de sa dynamique, se calfeutre dans un « présentisme », pour reprendre les termes de François Hartog, qui réduit le récit historique à une simple démarche mémorielle.

L’histoire descend au rang de l’anecdote ; le contexte n’intéresse plus. L’histoire, comme la nature, n’est plus qu’un patrimoine à transmettre au générations futures, soustrait à son mouvement intérieur. L’historien, lui, est convoqué dans les tribunaux comme témoin d’un passé qu’il ne connaît pourtant que de source indirecte…

Accompagnant lointainement le déroulement de la vie, l’histoire n’a que faire de la chronologie et de l’événement ; elle a pour tâche de montrer que le présent se suffit à lui-même. Les Annales s’étaient prescit le même programme, contre une histoire alors il est vrai trop positiviste, trop directive, trop déifiée… mais sans vouloir la détruire !

Les théories constructivistes s’inspirent directement de cette approche « durabiliste » de l’histoire : tout n’est que construction sociale, sans épaisseur historique. Il en va de même, désormais, de la science juridique, qui remet en cause l’une de ses maximes les plus inaliénables : l’imprescriptibilité. La société est sortie du temps : le passé est vu dans sa seule linéarité et se confond et avec l’aujourd’hui, et avec le futur, en une masse informe.

Ce phénomène est renforcé par l’obsédante transparence, hissée au rang de norme « offcielle » du rapport social. Par la transparence, la transition entre les époques s’estompe, la séquentialisation du temps s’efface ; la destinée humaine se décline de façon linéaire. La vie s’ « horizontalise », la durée s’aplatit.

L’histoire vacille, happée dans le tourbillon du développement durable. « Déshistoricisé », le « durabilisme » contribue à façonner cette société sans repères dont on se plaint tant. Pire encore, en annihilant le passé, il écrase l’individu et, ainsi, le politique.

A quoi sert en effet la politique si elle repose sur une réalité niée et n’a plus pour ultime mission que de sculpter un futur en dupliquant le « maintenant » ? Par son idéologie même, le développement durable concrétise la prédiction de ceux qui, dans les années 1960, annonçaient la mort de ces mêmes idéologies. Mais, ce faisant, il tue aussi la politique et consacre la sortie de l’Homme hors de la vie.

 

Un autre regard sur la crise française

Toute la presse européenne se lamente du déclin de la France sur la scène internationale. L’incapacité de ce pays à affronter ne serait-ce que l’idée de réforme fait frémir. Le dépit face à l’immobilisme français et ses blocages bureaucratiques et économiques suscitent toutefois moins l’ironie qu’une profonde colère.

Car l’inventivité française, la créativité de ses artistes et entrepreneurs qui bouillonne aux quatre coins de l’Hexagone, demeurent exceptionnelle : ce pays a tout entre les mains pour rayonner de par le monde.  Or la France s’enlise dans ses querelles picrocholines, se croyant toujours au centre de l’admiration du monde sous prétexte qu’elle aurait hébergé une Révolution qui, en effet, marqua une césure majeure dans l’histoire de l’humanité.

Les pays francophones se désespèrent, de Dakar à Liège, de Sion à Montréal, et paient la facture de la perte d’influence du centre culturel de leur langue : comment justifier l’enseignement du français alors que le modèle de référence s’effondre ? Mais la déréliction française en matière économique ne serait-elle pas qu’un aspect de la nature de la crise qui la submerge ?

On a déjà beaucoup glosé, et à raison, sur son droit du travail boursouflé, sur le poids trop lourd de sa grosse industrie, inappropriée face à une mondialisation qui exige mobilité et réactivité, sur son administration drapée dans un « colbertisme » démodé, sur ses élites formatées. On sait que les jeunes Français rêvant d’aborder des horizons économiques épris d’innovation ont tendance à se réfugier en Angleterre, aux USA ou en Suisse, contribuant à appauvrir encore davantage leur sérail économique national.

La culture économique reste terriblement marquée par les us et coutumes de l’Ancien Régime. Mais comment s’en étonner ? Comment croire qu’un pays qui, pendant huit siècles, a fixé comme aboutissement social l’oisiveté cultivée par la Cour d’un Roi-Soleil puisse apercevoir dans les 35 heures une hérésie ? L’abolition de la loi Aubry n’est pas pour demain… On a l’impression que la France ne sait s’ouvrir qu’à deux options : la Révolution ou la stagnation…

Mais, au-delà de ces considérations économiques, le vrai problème de la France ne résiderait-il pas dans sons système politique ? Pas tellement dans sa centralisation paralysante, mais dans son système des partis politiques, dans la vision du monde que la droite et de la gauche propagent  en France. Comme si ce pays, figé dans l’Ancien Régime pour son économie, se complaisait dans une approche des forces politiques qui n’aurait pas évoluer depuis un 19ème siècle héritier direct des convulsions révolutionnaires de 1789.

Les réaction épidermiques que provoque le mot « libéralisme » à droite ou les déchirements psychédéliques que cause le mot « social-démocratie » à gauche montrent que la France, dont les théoriciens politiques se sont pourtant disitingués avec génie dans toutes les idéologies, n’a jamais assimilé les mutations que droites et gauches ont partout dû enregistrer au cours des deux derniers siècles.

Alors que les bouleversements de notre troisième millénaire débutant redistribuent les cartes partisanes et explosent les modes d’expression politique, la France ne peut exhiber qu’un paysage politique enchâssé dans un contexte prisonnier de son histoire.

La droite française est ravagée. Convaincue comme la gauche que seul l’Etat est producteur de liberté, elle ne se dérobe pas à un conservatisme viscéral, attaché à la grandeur de l’Etat, et hésite à puiser ses valeurs  dans une économie où primerait l’initiative privée. Surgit ainsi une vision de la société enracinée dans un traditionalisme sans doute important, mais rétif à une liberté vivifiante. Résultat, l’UMP peine à se rassembler sur un discours réformateur d’obédience libérale et ne s’invente une unité factice que dans son combat contre le FN qui, lui, concentre son discours ur un refus absolu de toute modernité.

Et que dire de la gauche ? Sous le regard vengeur d’une extrême gauche qui change régulièrement de costume pour mieux se mouvoir dans une continuité idéologique immergée dans les antiques combats ouvriers d’ailleurs souvent conçus en France, le PS découvre benoîtement que sa clientèle originelle a migré vers le FN. Si cette évolution a frappé tous les partis socialistes, elle semble prendre les camardees français au dépourvu…

Les droites et les gauches européennes, si elles n’ont pas toujours bien saisi les changements en cours, ont au moins pris acte de certaines tendances de fond et essaient de maîtriser leurs propres contradictions, au moins avec un vocabulaire qui ne fuit pas devant des mots comme « mondialisation » ou « réforme »… Et surtout, malgré les périls qui les guettent à travers l’émergence de violents courants conservateurs tant à gauche (les Verts) qu’à droite (conservateurs-libéraux ou populistes), ils tentent d’imaginer des synthèses nouvelles.

Rien de cela en France. D’où l’importance du combat de Manuel Valls, pas seulement pour la gauche française, mais aussi pour la droite, car il l’oblige elle aussi à réfléchir sur sa propre évolution. Dans une récente interview au Nouvel Observateur, le Premier ministre français dit vouloir « en finir avec la gauche passéiste, celle qui s’attache à un passé révolu et nostalgique, hantée par le surmoi marxiste et par le souvenir des Trente Glorieuses ». Au nom de l’émancipation des individus, il réclame une gauche « pragmatique, réformiste et républicaine ».

 On croirait entendre les radicaux suisses de la seconde moitié du 19ème siècle… La posture adoptée par Manuel Valls est cruciale : en s’attaquant à l’idéologie de son parti, il bouge les lignes de front et pose les bases d’une vraie réorganisation politique de son pays, condition d’une réflexion renouvelée  sur sa vision économique.

 

 

 

Joseph Fouché: le pouvoir, rien que le pouvoir!

La scène est célèbre. Chateaubriand la décrit avec génie dans ses Mémoires d’outre-tombe. Nous sommes en juillet 1815 : Napoléon, au terme de sa brève résurrection politique qui aura duré cent jours, est définitivement battu et Louis XVIII, sur le point d’entrer dans Paris, décide de passer la nuit à Saint-Denis. « Tout à coup une porte s’ouvre : entre silencieusement le vice appuyé sur le bras du crime. M. de Talleyrand marchant soutenu par M. Fouché ».

Les salles sont encore pleines de courtisans, de gardes. Cinglant la foule, l’un des duos les plus fascinants de l’histoire de France vient déposer ses hommages respectueux aux pieds de celui que les puissances alliées se sont résignées à remettre sur le trône de France.

Mais qui est ce Joseph Fouché que ses contemporains, puis des générations d’historiens ont tenté de sonder sans jamais y parvenir véritablement ? Adossé à des fonds d’archives inédits, Emmanuel de Waresquel (1), à qui on doit déjà des ouvrages majeurs sur Talleyrand et les Cent-Jours, reprend le dossier, débarrasse la figure de Fouché, au centre de tous les fantasmes, de tous les clichés qui ont fini par obstruer le regard porté sur lui.

Personnalité hors du commun. Fouché apparaît comme un homme ivre d’un pouvoir qu’il aura toujours su réinventer, trahissant et flattant au gré des circonstances, détenteur d’une puissance gigantesque, instigateur de la police sans états d’âme, modèle de toutes les autocraties.

Les qualificatifs les plus odieux ont recouvert depuis longtemps le personnage, qui passera la fin de sa vie, dans son ultime exil à Trieste, à justifier ses actions et ses écrits, ses pensées et ses décrets, à se repentir de ses crimes pour les placer sur l’autel d’une Révolution dont il a voulu jusqu’à l’excès s’ériger en serviteur absolu.

Mais mérite-t-il l’opprobre dont la postérité, toute au souvenir de la mitraille qu’il a crachées sur les Lyonnais sous la Terreur, des potences qu’il a dressées à Nantes ou à Moulins, a orné sa mémoire ?

La vie de Fouché, comme celle de nombre d’individus de sa trempe, n’est pas d’un bloc. Waresquel n’entend évidemment pas intenter au « terroriste » Fouché un procès en béatification tardive qui n’aurait lieu d’être, de le laver de ses pêchés.

Sa flamboyante biographie fait mieux : elle suit l’ex-oratorien devenu l’un des plus féroces « déchristianisateurs » de l’histoire non dans la formation d’une pensée, car Fouché ne sera jamais un théoricien, ni dans ses contradictions, si nombreuses. Mais dans son parcours comme auxiliaire glacial d’une idée qu’il veut servir au point de constamment légitimer ses trahisons et ses palinodies, au nom même de cet idéal qu’il s’acharne à préserver par tous les moyens : sauver l’héritage de la Révolution, de la République.

Plongé dans la conviction immanente de n’être que l’outil de ce qu’il considère comme juste, il saura avec une habileté confondante se faire méchant quand ile faut, pour se glisser avec aisance dans les oripeaux de la clémence lorsque les intérêts du pays l’exigent. Ou les siens propres ?

On sait que Fouché mourra riche, très riche. Voilà l’un des points d’achoppement majeurs entre partisans et ennemis du Ministre de la Police du Directoire, du Consulat, de Napoléon, de Louis XVII et sous les Cent-Jours, enfin, mais brièvement, sous la Restauration. Le régicide de 1793, qui quête autant de sa rédemption que de celle de la République, saisit le patriote : l’Ancien Régime se vengera en le confinant dans un exil qui le tuera, en 1821. A une époque où intérêt public et avantages privés se mélangent, le culte du secret que pratique Fouché fait florès. L’ex-oratorien adore l’opacité ; seul son pouvoir doit briller.

Sous la plume de Waresquiel, Fouché explose les évidences qui biaisent son image. Rien n’est pardonnable dans ses faits et geste, mais une cohérence grandiose s’empare de cet as du double jeu, de ce Jacobin enflammé capable de se métamorphoser en ami adulé de la noblesse par la suite, lorsqu’il distribuera les faveurs. Car il assomme comme il cajole. Celui qui aime jusqu’à la dévotion ses enfants ne tue pas par plaisir. Il est trop froid, trop cynique pour cela. Mais par nécessité, du moins celle qu’il façonne, organise, décrète.

Cela le rend-il plus humain ? Là n’est pas la question mais toute sa carrière s’ordonne autour d’un combat pour des idées qu’il défend par ce qu’il sait faire : organiser, collectionner des fiches, poursuivre, dominer les autres, maîtriser les destins, en aidant, en punissant, en intriguant. Fouché est le pouvoir, il ne vit et se pense qu’en lien intime avec lui. Toutes ses disgrâces, et il en connaîtra beaucoup, le meurtrissent, mais il rebondit, et se rend encore plus indispensable.

Artisan de sa légende, il frappe toujours juste. « Terroriste », il a le talent d’initier la chute de Robespierre, se voulant le sauveur de la révolution ; amoureux de l’ordre, il pave la route vers le Directoire, qui lui offre son premier portefeuille, mais il n’hésite pas à le poignarder lorsqu’il lui paraît trop décati. Il se tourne alors vers l’astre montant de la politique européenne : Bonaparte, qu’il servira avec acharnement, avant de l’abandonner lorsque la partie semble perdue.

Ses réseaux enserrent la France, mais il sait entretenir aussi des contacts privilégiés avec la coalition antinapoléonienne. Il finit par incarner sa patrie en proie à de si nombreux changements de régime. Il surgit comme un fil rouge, un point d’appui qui donne consistance à une histoire qu’il s’échine en même temps à déchiqueter.

Son apogée prend ainsi place à la fin des Cent-Jours ; dans un vide politique dans lequel il excelle, où, par son énergie, tout reprend forme, où il s’impose comme le recours ultime : il possède le pouvoir, quasiment seul.

Fouché, un ignoble opportuniste, homme de toutes les causes et de tous les retournements, confit dans son égoïsme et sa cruauté, comme le lui reprocheront nombre de ses ennemis ?

Pédagogue aimé de ses élèves  à l’Oratoire, il s’est peut-être toujours senti comme tel, maniant la verge et la récompense. Il s’est fait le maître d’école de la République, la laissant advenir par la grâce de son génial pragmatisme, le premier de ses « hussards noirs », en quelque sorte… C’est ainsi à une méditation sur l’exercice du pouvoir que nous convie la remarquable biographie de Waresquiel.

 

  1. Emmanuel de Waresquiel, Fouché. Les silences de la pieuvre, Fayard/Tallandier, 2014.

Les sanctions économiques au regard de l’histoire

Les sanctions économiques semblent être devenues l’arme fatale que l’on se doit de dégainer dès qu’un conflit éclate. A chaque fois, la même conviction hante les esprits :  l’adversaire désigné sera incapable de résister longtemps à la destruction progressive de son économie que ne manquera pas de provoquer la rupture des relations commerciales avec le reste du monde.

Les puissances occidentales, tout particulièrement enclines à recourir à l’arsenal financier pour s’épargner la nécessité d’envoyer des troupes sur le terrain, démarche peu goûtée par leurs opinions publiques, y recourent évidemment avec insistance.

Le journal allemand Die Zeit publiait dans son édition du 23 octobre dernier un passionnant article éclairant les méthodes hautement sophistiquées qu’emploient les services amércains pour déstabiliser leurs ennemis. Ces « guerriers économiques » peuvent se targuer d’une série impressionnante de succès, de l’Iran à la Russie où, dans ce dernier pays, leurs opérations auraient causé la dramatique chute du rouble qui a été enregistrée. Il n’empêche, comme le montre l’hedomadaire de Hambourg,  tout puissants qu’ils puissent être, ils ne détiennent pas tous les leviers et une conflit se joue sur plusieurs fronts.

Un bref regard rétrospectif ne peut qu’étayer ce verdict. Comme dans toute guerre menée à distance, à travers l’économie ou la technologie, la décision ne pourra être emportée qu’avec des hommes disputant à d’autres hommes des villes, des territoires, dont la valeur stratégique possède un potentiel déterminant quant à l’issue du conflit. L’arme économique s’est même rarement révélée décisive. Le choix de la sanction économique peut même se retourner contre ceux qui décident de l’employer…

Alors que l’on célèbre en grandes pompes et le bicentenaire du Congrès de Vienne, qui réorganisa l’Europe postnapoléonienne, et le centenaire du début de la Première Guerre mondiale, il convient de se rappeler que les guerres commémorées en la circonstance recelèrent chacune un important volet de « guerre économique », qui devait à chaque fois réduire les souffrances vécues sur les champs de bataille et abréger des combats toujours indécis.

Soucieux d’abattre une fois pour toutes la menace anglaise, tant il savait Albion à la manœuvre de toutes les coalitions qui s’opposaient à sa toute-puissance consacrée par la victoire d’Austerlitz, Napoléon entend, en 1806, saper le fructueux commerce britannique en instaurant un hermétique blocus continental, première épure de nos modernes sanctions économiques. Mais qu’advint-il en définitive ?

Napoléon, pour cimenter son contrôle sur les côtes susceptibles d’accueillir des navires anglais, va s’embourber en Espagne avant de devoir conclure une alliance fragile avec la Russie. En 1811, le tsar se retire abruptement du blocus, obligeant alors l’Empreur des Français à se lancer dans une désastreuse campagne de Russie, prélude à sa chute, malgré une résistance héroïque à Leipzig, puis à Waterloo. Wellington avait vaincu…

Scénario différent mais avec quelques similitudes troublantes un siècle plus tard. Dès le début de la guerre, les Anglais décident de filtrer le commerce à destination du continent afin d’affamer l’Allemagne. Si, techniquement, l’opération fut couronnée par une certain nombre de succès, elle n’empêcha pas les puissances centrales de tenir… jusqu’en novembre 1918 ! Et que de terribles batailles durent être endurées jusque-là…  Durablement affaiblie sur le plan économique depuis 1916, l’Allemagne n’avait pas plié comme l’espéraient ses adversaires. Pire, sa grande offensive du printemps 1918 sur le front occidental avait failli réussir !

L’attaque directe sur les populations civiles qu’incarne toute guerre économique consolida au contraire les gouvernements visés, plus que jamais le seuls recours pour des masses poussées à la misère. Se mit en place une logique que l’on retrouvera plus tard dès lors que l’option économique est retenue. La pression exercée sur les civils par le biais des sanctions économiques, paradoxalement, renforce les pouvoirs autocratiques, ou présumés tels, au détriment de leur opposition. Ou du moins les préserve sur une durée suffisamment longue pour montrer que leur chute possible ne résultera pas d’une quelqulconque guerre économique.

Rien d’étonnant à cela. Orwell, dans 1984, l’a bien montré : les dictatures, ou les pouvoirs autocratiques, légitiment leur puissance notamment en maintenant leurs « sujets » dans un état de guerre permament. Or que font le sanctions économiques sinon, par l’appauvrissement réel  qu’elles entraînent, prolonger une situation qui s’apparente à une période de conflit ? Ces observations n’ont pas pour but de juger de l’opportunité des sanctions économiques infligées à tel ou tel pays. Mais force est de constater qu’elles atteignent rarement leur cible, du moins dans le délai que ceux qui les ont décrétées avaient espéré.

Même en Afrique du Sud, elles feront la preuve de leur effet très relatif : ce sont les bouleversements géostratégiques survenu au lendemain de la chute du Mur de Berlin qui vont précipiter le rapprochement entre de Klerk et Mandela, deux personnalités hors du commun qui plus est. Il serait dès lors peut-être bon de soumettre le principe des sanctions économiques à une certaine critique et d’éviter de psalmodier leur évidence pour mieux apaiser notre bonne conscience : n’est-ce pas confortable de croire que l’on peut faire la guerre sans soldats ?

Pour un retour du corporatisme

Passionnant l’article d’Alain Bringolf, paru dans Gauchebdo du 7  novembre 2014. Se lamentant à juste titre de la progression constante de l’abstentionnisme, l’ancien député popiste de La Chaux-de-Fonds s’interroge : comment enrayer cette mécanique désespérante qui pousse les électeurs à abandonner l’arène démocratique pour se recroqueviller dans un isolationnisme mortifère ?

Sans doute, le communiste ne peut-il s’empêcher de stigmatiser les errances de la société capitaliste moderne, ou de pleurer la solitude de l’individu condamné à un nomadisme que lui imposerait le culte de l’efficacité en vogue aujourd’hui et qui l’empêcherait de se soucier du bien-être de la collectivité.

Il n’est pas le lieu de discuter ici cette position de principe. Plus intéressantes sont les pistes de solution que le jeune retraité de la politique neuchâteloise repère pour contrecarrer la dérive abstentionniste qu’il regrette.

C’est vers l’organisation parlementaire telle qu’elle s’est installée dans les démocraties représentatives modernes que se tourne son regard. Le non-respect de la diversité sociale qu’elle implique l’interpelle au premier chef. Son postulat de départ ne souffre aucune objection : « La société se compose de diverses couches sociales. L’Etat devrait chercher à les fédérer le mieux possible pour permettre l’équilibre nécessaire à l’épanouisement de chacun ».

Sans doute, « pour favoriser une plus grande participation des citoyens au choix de société », l’auteur préférerait-il  la suppression des partis politiques, dans la mesure où ils brisent, à ses yeux, le liens entre le peuple et le politique, au nom du « règne des plus forts ». Se résignant à admettre que la société n’est pas mûre pour une telle évolution, il tire cinq possibilités d’amélioration du système actuel.

Classique demeure sa proposition de faire élire les conseillers d’Etat par les parlements cantonaux (comme pour le Conseil fédéral) ou de limiter les mandats politiques à deux périodes, comme le demandent aussi certains milieux économiques. Plus exotique, mais que n’auraient pas reniée les Romains ou Montesquieu, son idée de restaurer la désignation des députés par tirage au sort. Plus complexe, mais plus politiquement correcte, apparaît enfin son souhait d’introduire des consultations populaires systématiques, par le biais de rencontres directes, destinées autant à expliquer les projets qu’à récolter des avis. Par quelle procédure concrète ? Mystère.

Mais la proposition d’Alain Bringolf à la fois la plus surprenante et la plus stimulante renvoie à l’instauration de quotas, non pas sexuels, mais « sociaux », dans les parlements. Il imagine une composition des parlements proche de la composition sociale de la société, chaque groupe social se trouvant représenté selon sa force effective au sein de l’organe délibérant. Plus d’ouvriers et d’employés prendraient ainsi place dans les conseils de la nation, au détriment des représentants de l’économie, de l’administration et de la finance qui y monopoliseraient les sièges aujourd’hui.

Le parlement « bringolfien » ressuscite en réalité, sous une forme à peine diférente, l’antique corporatisme. Inventé dans les cercles qui oeuvraient à la définition d’une nouvelle doctrine sociale de l’Eglise à la fin du 19ème siècle, le corporatisme, lointainement inspiré par les corporations de métier médiévales, ambitionne de dépasser le conflit alors croissant entre le Travail et le Capital, en tentant de les réconcilier dans une organisation politique débarrassée des clivages partisans et idéologiques qui s’emparent alors du champ politique en Europe.

Sans impact sur l’évolution des systèmes politiques avant la Première Guerre mondiale, confiné dans les discours des chrétiens-sociaux qui prennent leur envol sur le flanc gauche des conservateurs catholiques, le corporatisme rencontre une nouvelle audience dans l’entre-deux-guerres, alors que la crise économique bat son plein et que la Révolution russe place les partis centristes et de droite sous une forte pression quant à la pertinence du modèle économique qu’ils défendent.

Le parlementarisme classique, même assorti en Suisse des outils de démocratie directe, pouvait-il encore se justifier alors que le charme totalitaire répandait son venin à droite et à gauche ? La lenteur des ritules démocratiques, les bavardages oiseux d’élus obsédés par leurs prébendes pouvaient-ils offir un travail aux chômeurs ? Les scandales qui scandaient la vie parlementaire, notamment en France, depuis la fin du 19ème siècle n’avaient-ils pas scellé le sort de cette forme institutionnelle ?

Adossé à ces constats désabusés sur l’avenir sombre des démocraties occidentales, le corporatisme sort de ses bastions catholiques et, en Suisse, conquiert de nouveaux territoires auprès des conservateurs protestants, libéraux en Suisse romande, agrariens en Suisse alémanique. Même certains radicaux, pourtant gardiens du « dogme » libéral-étatiste en vigueur, ne se déclarent pas insensibles à la fraîcheur roborative que le corporatisme ferait souffler sur une vie politique, selon eux, ankylosée et obstruée par une liberté intenable et un étatisme hypertrophié. Dans le canton de Vaud, la Ligue vaudoise, née 1933, en sera l’un des plus ardents porte-parole.

Le coporatisme des années 30 ferait table rase des parlements contrôlés par des partis politique en conflit permanent et leur substituerait une Chambre composée des corps intermédiaires, organismes patronaux, syndicats ouvriers, communes, Eglises. Ainsi le corps social se reconstituerait dans sa diversité, au service d’une unité reconstruite, et qui ne serait plus déchirée par les égoïsmes individualistes véhicués par des formations politiques en décalage avec la réalité sociale, la vérité de la nation. Car le corporatisme s’inscrit dans une logique où la société s’incarne dans une nation qui mériterait, face aux périls du temps, une conduite, même en Suisse, nantie d’une autorité plus forte, à l’abri des discussions politiciennes stériles qui paralysent l’Etat.

La rénovation du corps politique helvétique que promeut le corporatisme n’adviendra pas. Pire, sa récupération par fascistes et nazis contribuera à le discréditer durablement. Il n’empêche qu’il n’est pas interdit de déceler son influence, au moins indirecte, derrière les efforts entrepris en vue de renouer un dialogue constructuif entre partis bourgeois et socialisme démocratique, qui déboucheront notamment sur la Paix du travail, signée en 1937, et sur l’entrée, en 1942, d’un socialiste au Conseil fédéral.

Faut-il inférer de ce qui précède que le popiste neuchâtelois, sorti du cocon parlementaire de son canton, rêverait de réformes longtemps marquées à droite ? Loin de nous l’intention de lui intenter pareil procès d’intention. Car l’idée corporatiste n’appartient pas qu’à une droite plus ou moins conservatrice. Hostile aux instruments politiques étiquetés de « bourgeois », Proudhon, le « père de l’anarchisme », ne pouvait se rallier à une forme de parlementarisme que dans une forme corporatiste. Ses lettres à un conseiller d’Etat radical de ses amis sont sans équivoque sur ce point.

Or souvenons-nous que l’anarchisme proudhonien, ennemi juré de l’Etat « bourgeois » et de toute autorité, malgré les quolibets de Marx, va aussi essaimer dans les montagnes neuchâteloises avec James Guillaume par exemple, même si, dans cette région, ce sont surtout les figures tutélaires de Bakounne et Kroportkine qui nourriront la geste anarchiste locale. Le socialisme neuchâtelois, dans sa forme socialiste ou communiste, restera néanmoins jusqu’à aujourd’hui marqué par ses liens historiques avec le socialisme libertaire dont Proudhon aura été l’un des artisans inspirés.