Un petit dernier pour la route…

Je ne vais pas faire durer le suspense…ceci sera mon dernier article après presque 4 ans de rendez-vous réguliers.

Une certaine lassitude? Je dois avouer que oui.

Malgré vos nombreux commentaires toujours intéressants et pertinents, souvent encourageants,  j’ai souvent l’impression de mettre en évidence des problématiques pour lesquelles il y a peu de volonté de changer les choses.

Pire, depuis un an et demi, le nez dans le guidon, on recule sur de nombreux points qui semblaient acquis en terme de risque des polluants.

Comme celui des biocides.

Encore récemment, des auteurs américains ont alerté sur l’utilisation  d’ammoniums quaternaires, des bactéricides, dans les désinfectants utilisés maintenant au quotidien, ainsi que sur l’administration systématique d’antibiotiques aux malades atteints du covid-19, ceci malgré l’absence de signes d’infections bactériennes. Selon eux, cela va  augmenter le risque de développement de résistances bactériennes dans les prochaines années.

Or selon l’OMS, “la résistance aux antibiotiques constitue aujourd’hui l’une des plus graves menaces pesant sur la santé mondiale, la sécurité alimentaire et le développement”.

Toute femme qui a déjà eu une infection urinaire en a peut-être fait l’expérience. Si il suffisait de prendre un antibiotique il y a 20 ans, il arrive maintenant qu’on doive en changer en cours de traitement. Et les médecins doivent parfois faire des cultures pour déterminer la souche de bactérie responsable et vérifier sa résistance à l’antibiotique choisi.

Dans l’environnement aussi, la question de la résistance aux antibiotiques se pose. Car ces mêmes substances biocides et antibiotiques vont se retrouver dans les eaux via les eaux usées ou les eaux de ruissellement. De même que les bactéries résistantes.  Est-ce que ces polluants vont induire des résistances dans l’environnement? Est-ce que les bactéries résistantes survivent dans les eaux? Est-ce qu’elles peuvent transférer leurs gènes à d’autres bactéries? etc…Autant de questions ouvertes qui n’ont pour l’instant pas de réponses.

Or actuellement les médias, tout à leur décomptes, ne s’intéressent que peu aux thématiques environnementales. Le rapport du GIEC paru en août, pourtant très alarmant, n’a fait la une de la presse qu’un ou deux jours.

Le reportage de Temps Présent, du Rhône au Léman, du poison dans notre eau potable, diffusé en juin 2021, n’a fait l’objet d’aucun relais médiatique ou politique. Et pourtant, il met clairement en évidence l’impact des décharges et effluents industriels sur la qualité et le futur de nos ressources en eaux.

Je vous avoue que c’est décourageant.

J’ai cependant décidé de conclure cette série d’articles sur une note positive.

Dans les années 1990, les pêcheurs constataient que les populations de truites dans les rivières avaient drastiquement diminué. Selon l’OFEV: “en 1980, on pêchait encore 1,2 million de truites dans les eaux suisses. On n’en pêchait plus que 400 000 en 2001”.

En 1998 est donc lancé le projet Fischnetz, un projet interdisciplinaire regroupant plusieurs institutions et hautes écoles suisses.

Treize hypothèses sont formulées pour expliquer ce déclin. Parmi elles, la question de la toxicité des substances chimiques que l’on retrouve dans les eaux.

En 2005, à la fin du projet, aucune conclusion claire. Manque d’habitats naturels, pollution des eaux, maladies infectieuses et changements climatiques, toutes ces causes interagissent certainement pour entrainer ce déclin.

A la suite de ce constat, deux principales mesures ont été décidées: la renaturation des cours d’eau et la diminution des rejets polluants.

Pour le premier point, les bases légales ont été posées en 2011. Ainsi “lobjectif de la Confédération est de mettre en œuvre des mesures de renaturation permettant de rétablir des ruisseaux, des cours d’eau et des lacs semi-naturels et auto-régulés dotés d’une dynamique qui leur est propre et de la faune et flore caractéristique”.

Pour le deuxième point, la Confédération a décidé de s’attaquer en premier lieu aux rejets de stations d’épurations (STEP). En effet, les nombreuses études existantes montrent que nombres de substances chimiques utilisées au quotidien (médicaments, détergents, cosmétiques, etc…) passent au travers des STEP.

Or les STEP n’ont pas été conçues pour traiter ces substances chimiques. Elles ont été construites pour éliminer la matière organique, l’azote et le phosphore. Certaines substances médicamenteuse se retrouvent donc aux mêmes concentrations à l’entrée et à la sortie de la STEP.

La révision de l’Ordonnance sur la protection des eaux est acceptée en 2015. Une centaine de STEP devront donc “traiter les micropolluants”.

Il existe différentes méthodes pour y arriver. Celles retenues pour être appliquées à grande échelle sont principalement le charbon actif (qui piège les molécules comme un filtre) ou l’ozonation (l’ozone, molécule très réactive, casse les substances chimiques). Avec l’ozonation cependant, le risque est de créer des substances de dégradation problématiques, ce qui explique que cette technique est complémentée par un filtre.

En Suisse romande, la première STEP équipée a été celle de Penthaz, en 2019.

Avec succès.

Le bilan de l’épuration des STEPs vaudoises 2020 montre que ce nouveau traitement permet de réduire de 95% la concentration totale des 42 substances recherchées. De plus, les concentrations sont aussi 20 fois inférieures aux concentrations des STEPs qui rejettent le plus de substances chimiques.

D’autres STEPs romandes et suisses, telle celle de Vidy à Lausanne, vont également progressivement être équipées de ces traitements.

Une très bonne nouvelle pour les eaux. Pour les écosystèmes aquatiques, mais également pour notre eau potable!

Voilà pour ce dernier point de situation.

A ce stade, j’aimerais vous remercier, lectrice, lecteur, fidèle, occasionnel ou de passage.

Le nombre de vues sur mon blog, vos commentaires, m’ont encouragée, m’ont fait réfléchir. Ce qui fût toujours stimulant.

Je vous souhaite de traverser cette période troublée le mieux possible.

J’espère vous recroiser au hasard d’écrits ou de conférences.

Nathalie Chèvre

 

Merci à Banksy pour l’illustration

 

Références:

ANSES. 2020. Antibiorésistance et environnement. Rapport d’expertise collective.

Mahoney et al. 2021. The silent pandemic: emergent antibiotic resistances following the global response to SARS-CoV-2. iScience 24. https://doi.org/10.1016/j.isci.2021.102304

 

Nathalie Chèvre

Nathalie Chèvre est maître d'enseignement et de recherche à l'Université de Lausanne. Ecotoxicologue, elle travaille depuis plus de 15 ans sur le risque que présentent les substances chimiques (pesticides, médicaments,...) pour l'environnement.

17 réponses à “Un petit dernier pour la route…

  1. Un grand merci pour ces années de publications, parfois dérangeantes (décourageantes), mais toujours intéressantes. On ne peut que regretter qu’une plume de votre “calibre” se taise à l’avenir (dans ce blog du moins), mais j’ose caresser l’espoir que dans l’avenir, revienne sous une forme ou une autre, l’envie de partager / alerter / construire des solutions, au delà du cercle de vos étudiants.
    Bien à vous.

  2. Je vous remercie de nous avoir informé pendant 4 ans.
    Je comprends votre lassitude.
    Un jour viendra probablement où les personnes comme vous, dans ce domaine et d’autres, seront appelées au secours. J’espère qu’il ne sera pas trop tard.

  3. Vous êtes une voix indispensable et je crains que personne ne vous remplace. C’est donc extrêmement triste de vous voir partir. Qui tiendra ce rôle de sentinelle?
    Merci beaucoup pour ce service au public.

  4. Bonsoir Nathalie! Je ne commentais pas ton blog mais le lisais avec beaucoup d’intérêt et il va me manquer car j y apprenais beaucoup de chose. Oui qui va continuer d alerter et de communiquer en spécialiste vu que les médias ne font pas leur boulot!!! À bientôt de te revoir et continue d instruire nos jeunes!🧚‍♂️

  5. Vous allez nous manquer, mais c’est peut-être mieux ainsi pour vous, car vous vous êtes mise volontairement dans la ligne de mire des politiques avec l’avant dernier article au sujet du vaccin à l’Uni. Les autorités ont la main longue et n’aiment pas du tout que l’on vienne perturber leurs engagements internationaux à vacciner ce bon peuple suisse à hauteur de 70-80 %, comme dans le reste de l’UE. Bonne continuation !

  6. Chère Nathalie,
    Comme je vous comprends ! L’immobilisme des autorités et des médias est affligeant. Des théories, des demandes d’études, des groupes de travail, pour rien de concret. Tout du blabla destiné à noyer le poisson et à se donner bonne conscience….Par exemple :
    Incapacité à régler le problème du littering ( le Conseil fédéral doute même de la dangerosité des mégots), lenteur dans l’action : alors que nos eaux sont dans un triste état, il faudra attendre 2040 pour que l’ensemble du réseau des Step soit mis au goût du jour ( avec les dizaines de milliers de substances chimiques que nous balançons dans les eaux, il n’est d’ailleurs pas du tout sûr que cela soit suffisamment efficace) alors que le coût total est évalué à 1,2 milliard. On aurait déjà pu accélérer le mouvement, car 20 ans est un délai beaucoup trop long.
    Incapacité à gérer le problème des plantes invasives qui commencent à pulluler de manière alarmante sur l’ensemble du territoire et à éliminer les espèces indigènes, alors que le premier cri d’alarme a été lancé en 2012 déjà sous la coupole fédérale.
    Incapacité de mettre en place une politique agricole digne de ce nom en adéquation ave les défis environnementaux qui nous attendent.PA22 à été enterrée sous la pression des lobbies agricoles.
    Aucun marketing gouvernemental par le biais de spots tv répétés dans la durée, sur les chaînes suisses, pour inciter les gens à adopter un meilleur comportement en matière d’économies d’énergie(eau, essence, plastiques, électricité, cosmétiques, détergents, etc) et diminution de l’impact sur la biodiversité( pesticides utilisés par les privés évalués à 100tonnes/an, engrais, biocides tels eau de Javel)
    Etc, etc.
    Face à cette lamentable situation, on en vient à comprendre que des mouvements tels que x- rébellion voient le jour…
    Bonne suite Nathalie et merci pour vos informations toujours pertinentes.

  7. Je déplore (mais comprends) votre décision. Les sources de renseignement sérieuses, foncièrement scientifiques, apolitiques sont rares. Préserver la biosphère me semble bien plus urgent que l’urgence climatique. Alors il faut que l’on en parle ! Et donc la société a besoin de gens comme vous.
    Merci pour ce que vous avez fait jusqu’ici. Peut-être vous retrouvera-t-on, parfois, dans un article du Temps ou un autre ? Je l’espère..
    Bien cordialement

  8. Merci pour ce billet.
    Mais au niveau de la pollution de l’eau – ne faudrait-il pas réfléchir en amont?
    A savoir interdire certains polluants, plutôt que d’améliorer les STEP?
    Or, c’est tout le contraire on invente depuis 10 ans des produits toujours plus microscopiques et dangereux à long terme.
    A ce stade, je me demande si c’est encore de la science ou de la folie pure et simple.

    1. Vous avez raison. Il faut également travailler en amont. Sur ce point, nous avons un projet avec des médecins pour réfléchir à une médecine plus durable, incluant par exemple la prescription de moins de médicaments. Il y a dans ce domaine passablement de travail.

  9. Triste je suis de lire ce dernier article. Vous m’apportiez de la connaissance, m’éclairiez sur des sujets pointus que grâce à vous je comprenais. Vos écrits sont clairs et documentés. C’est remarquable. Vous m’apportiez de l’espoir face à ce monde qui s’étrangle.
    J’espère vous relire dans l’avenir. Bonne continuation..

  10. Chère Nathalie,
    C’est avec regret et compréhension que j’apprends votre décision. Bien sûr, à force de pédaler dans le vide, on finit par se lasser. Il y a une semaine, j’ai regardé avec effarement l’émission de Temps-Présent sur les pesticides. Il y a urgence et pourtant le président du Conseil fédéral minimise le problème des eaux en affirmant que tout va bien en Suisse. Il faut bien le constater, les problèmes urgents de l’environnement ne sont pas vraiment traités peut-être parce que seul un changement profond de notre mode de vie peu les résoudre. Alors, dépassé par la situation, on continue de gérer nos petits problèmes sans s’occuper de l’essentiel.
    Encore merci et bon courage pour votre enseignement, seule la jeunesse pourra peut-être changer les choses.

  11. Triste d’apprendre cette décision, tes articles sont très utiles pour la population et d’une haute qualité analytique. Dans tout les cas bonne chance dans ta lutte contre courant que je soutiens pleinement .

  12. Merci Nathalie pour tous ces excellents articles. Merci de nous avoir fait partager les découvertes, les réflexions, les espoirs et les déceptions… bref, le quotidien d’une écotoxicologue, enseignante et citoyenne.
    Ce blog a été une très grande source d’inspiration pour moi.
    Bien cordialement,
    Vivien

  13. Merci Nathalie de nous avoir fait partagé ta connaissance, tes positions, et ton envie de faire évoluer les choses… passionnant et stimulant!

  14. Bonjour Nathalie, comme la majorité des intervenants, je comprends ta décision et regretterai beaucoup tes commentaires. “J’ai souvent l’impression de mettre en évidence des problématiques pour lesquelles il y a peu de volonté de changer les choses”: je partage ta frustration… et me demande parfois si on s’adresse à la bonne audience. Je me souviendrai toujours de notre institutrice de 1ère année qui nous a sensibilisés, au niveau que nous avions du haut de nos 6-7 ans, à notre environnement, à sa beauté et à sa vulnérabilité. Toutes ces années après, je ne l’ai pas oublié(e). C’est peut-être à cette audience-là qu’il faudrait plus s’adresser, afin qu’une plus grande partie des adultes de demain aient cette sensibilité et la volonté de changer les choses…

    1. Bonjour Thierry, peut-être as-tu raison pour le public. En tout cas c’est à prendre en compte pour mes réflexions futures. Amicalement

Répondre à TMC Annuler la réponse

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *