Une solution pire que le problème?

Ce papier m’a été inspiré par une vidéo en lien avec le coronavirus. On y voit un homme avec un masque, dans une sorte de tunnel, sous une pluie de “désinfectant”.

Plus globalement, les médias nous montrent quotidiennement des armées de personnes en habits de protection avec des sprays pour désinfecter les rues, ou même des camions qui projettent ces mêmes désinfectants dans de grosses fumées blanches.

Qu’on soit bien d’accord. Je ne critique pas le fait de prendre des mesures d’hygiènes supplémentaires en temps de pandémie. C’est même crucial.

Mais là, est-ce que ce n’est pas un peu trop? Et n’y a-t-il pas des risques à sprayer dans l’environnement de telles quantités de désinfectants?

Mais d’abord que contiennent ces désinfectants?

Mystère.

Certains parlent d’eau de javel, donc du chlore, dilué. D’autres de superoxydants. Ainsi le produit D7, supposément utilisé dans des hôpitaux de la province de Hubei (Business Insider), tue 99.9999% des bactéries selon leur site internet, notamment de nombreux pathogènes. Il s’attaque également aux virus.

Cependant, on sait maintenant que les bactéries font de la résistance. On sait aussi qu’il y a de bonnes bactéries, notamment dans l’intestin qui est reconnu comme notre deuxième cerveau. Il abrite toute une flore, dont des virus et des bactéries, dont l’équilibre est essentiel pour lutter contre certaines maladies.

Je reviens donc à notre tunnel de lavage et aux camions enfumant les rues de désinfectants. Et je me demande si une utilisation si intensive de produits toxiques ne va pas avoir des conséquences à long-terme plus graves que le virus lui-même.

Je n’ai pas la réponse. Peut-être certains d’entre vous en savent plus que moi?

Ces questionnements m’ont cependant rappelé un cas où la solution fût certainement plus dommageable que le problème.

Je dis “certainement” car dans ce cas, il n’y a pas eu de suivi biologique qui donne une réponse claire.

Certains d’entre vous se rappelleront certainement de la catastrophe pétrolière de 2010 dans le Golf du Mexique. Une plateforme pétrolière, Deepwater Horizon, de la compagnie pétrolière BP, exploite le pétrole issu du forage le plus profond jamais percé.

Le 20 avril 2010 elle explose, tuant 11 personnes. La marée noire qui en résulte est gigantesque. On estime à près de 5 millions de barils le pétrole qui s’échappe dans la mer.

Or le Golf du Mexique est un écosystème particulier car en partie fermé. Les dommages attendus sur l’écosystème seront conséquents.

C’est une catastrophe économique pour BP, mais surtout une catastrophe en terme d’image.

Une solution serait d’utiliser des dispersants. Ces composés, qui permettent de fractionner le pétrole en fines goutelettes, sont souvent utilisés dans les catastrophes pétrolières.

Une hypothèse est que le pétrole fractionné serait plus vite dégradé. Et surtout il ne reste pas en surface, permettant d’éviter les marées noires qui ont un très fort impact sur l’écologie, mais également un fort impact visuel sur le public. Les oiseaux englués dans du pétrole noir, cela frappe les esprits.

2 millions de galons (soit près de 8 millions de litres) de dispersant Corexit sont ainsi déversés dans le Golf du Mexique.

Malheureusement, un article publié en 2013 montre que le mélange Corexit/pétrole est 52 fois plus toxique que le pétrole seul, ceci sur une espèce de rotifères. Laissant supposer que cela puisse être le cas pour d’autres espèces.

L’histoire s’arrête là.

A ma connaissance, il n’y a pas eu d’étude sur l’impact environnemental de cette catastrophe. Ni d’autres études sur la toxicité conjointe du Corexit et du pétrole.

Mon hypothèse, pour expliquer cet effet de mélange, est qu’en fractionnant le pétrole, les composés deviennent plus disponibles, et donc plus toxiques, pour le vivant.

En février dernier, Allison Rose Levy, une journaliste américaine, revient sur cette affaire. Avec un titre très parlant: “The Deepwater Horizon oil spill was a cover-up, not a cleanup” (la marée noire du Deepwater Horizon était une dissimulation, pas un nettoyage).

Il est intéressant de lire comment les décisions, très pragmatiques, d’utiliser ce dispersant ont été prises. Sous un gouvernement pourtant démocrate et se déclarant concerné par les questions environnementales.

Mais je me suis beaucoup éloignée des désinfectants.

Pour moi cependant la question reste la même. Est-il judicieux de disperser dans l’environnement d’énormes quantités de substances dont les effets sur le vivant à long-terme ne sont pas connues?

Je n’ai pas de réponse. C’est certainement du cas par cas, en fonction des risques à court-terme.

Mais sachant que ce type d’évènements va se reproduire, il serait important de monitorer les conséquences environnementales des solutions mises en œuvre.

 

Mise à jour, 30 avril 2020

Depuis ce post, le Graie, en France, a mis en lignes ces vidéos pour rappeler le risque que représente la désinfection des rues.

Et un article sur les conséquences dramatiques de la désinfection de plages en Espagne.

 

Référence:

Roberto Rico-Martínez, Terry W. Snell, Tonya L. Shearer. Synergistic toxicity of Macondo crude oil and dispersant Corexit 9500A® to the Brachionus plicatilis species complex (Rotifera). Environmental Pollution, 2013; 173: 5 DOI: 10.1016/j.envpol.2012.09.024

 

 

 

 

 

 

Nathalie Chèvre

Nathalie Chèvre

Nathalie Chèvre est maître d'enseignement et de recherche à l'Université de Lausanne. Ecotoxicologue, elle travaille depuis plus de 15 ans sur le risque que présentent les substances chimiques (pesticides, médicaments,...) pour l'environnement.

3 réponses à “Une solution pire que le problème?

  1. J’avoue avoir pensé à la même chose que vous. A ma connaissance on ne sait pas d’où vient et comment se propage ce virus (et s’il venait de la chimie?) et on balance et enfume avec des tonnes de poudre aux yeux?

    Ce n’est qu’une mauvaise manière de rassurer les populations… !

  2. Merci pour cet article, je pense à la même chose que vous. Ce qui se passe, c’est la façon douteuse de faire face à la panique en ce moment, les conséquences on en parlera plus tard. Ou pas. Typique.

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