Bijoux, femmes et sexualité en littérature: Are diamonds a girl’s best friend?

Dans Les hommes préfèrent les blondes (1953), Marilyn Monroe sous les traits de Lorelei Lee, évoque la fiabilité et la permanence des diamants dans la mythique chanson “Diamonds are a girl’s best friend” (1949):

 

Men grow cold as girls grow old
And we all lose our charms in the end
But square cut or pear shaped
These rocks don’t lose their shape
Diamonds are a girl’s best friend

 

Lorsque les femmes perdent leur beauté et que les hommes s’en vont, les diamants restent à leur côté dans leur beauté éternelle. Ils sont le signe d’un amour passé et forment un gage financier. Ils sont le plus fidèle et le meilleur ami d’une femme.

 

Les diamants et les bijoux en général sont-ils les meilleurs amis des femmes? Comment sont-ils utilisés en littérature? Qu’est-ce qu’ils signifient? Quelle est leur symbolique?

 

Dans de nombreux textes de la littérature classique indienne, il est question de bijoux et d’ornements féminins. Leur fonction symbolique varie, mais ils sont le plus souvent liés à la sexualité et au statut de la femme qui les porte. Au travers des bijoux, il est possible de reconnaître une grande dame, une épouse ou une ascète, dans une fonction plus ou moins parallèle à celle des cheveux ou du vêtement. Dans la narration, ils peuvent aussi bien représenter la chasteté d’une épouse que son infidélité. Ils peuvent signifier la disponibilité sexuelle d’une femme ou représenter une monnaie d’échange.

 

“King Dushyanta proposing marriage with a ring to Shakuntala”, chromolithographie de Ravi Varma (1848-1906); Credit: Wellcome Collection. CC BY; https://wellcomecollection.org/works/w4dkzctx

Parfois, ils sont au centre de la narration comme dans la pièce de théâtre du célèbre poète sanskrit Kalidasa (4ème siècle), Shakuntala au signe de reconnaissance (Abhijñānaśākuntalam), dans laquelle un anneau sert d’objet de mémoire et permet l’identification de l’héroïne comme étant l’épouse du roi.

 

Shakuntala est une jeune femme dont le roi Dushyanta tombe éperdument amoureux un jour qu’il va chasser dans la forêt. Il décide de s’unir à elle et lui offre un anneau gravé à son nom. Peu de temps après, perdue dans ses pensées à rêver de son bien-aimé alors que celui-ci s’en est retourné à sa cour, elle en oublie de procéder aux hommages à un sage de passage. Vexé, celui-ci la maudit et assure que l’homme dont elle rêve perdra son souvenir et qu’il ne le retrouvera qu’à la vue d’un bijou. Enceinte, Shakuntala se met en route pour rejoindre son époux et se présente à la cour. Subjugué à nouveau par sa beauté, le roi ne se souvient pourtant pas de l’avoir épousée:

Solitaires, bien que je m’absorbe en moi-même, je ne me souviens pas d’avoir épousé cette femme. Quand il est visible qu’elle porte un enfant, comment la recevrai-je si je soupçonne qu’alors je ne serais son époux que de nom?[1]

Alors que Shakuntala touche son doigt afin de présenter à son époux l’anneau qu’elle porte, elle réalise avec stupeur que celui-ci n’y est plus. Il a glissé au fond d’un étang alors qu’elle y faisait ses ablutions. Le roi Dushyanta et Shakuntala ne se retrouveront que des années plus tard, alors que le roi reconnaîtra son fils en le voyant jouer. Il s’était souvenu de son amour pour Shakuntala lorsque l’anneau lui fut ramené par un pêcheur qui l’avait trouvé dans le ventre d’un poisson. [2]

 

Dans le Ramayana, dont il a été question dans un précédent article, les bijoux de Sita sont aussi utilisés à plusieurs endroits du récit pour l’identifier en tant qu’épouse de Rama, pour prouver sa fidélité ou pour signaler son enlèvement par Ravana. De même, dans Le Petit chariot de terre cuite (Mṛcchakaṭikā) de Shudraka (3ème siècle), des bijoux sont échangés à plusieurs reprises. Dans Ratnāvalī, pièce attribuée au roi Harsha (7ème siècle), la princesse est identifiée grâce à son collier de perles.[3]

 

La poésie amoureuse, tournée vers la description des émotions du couple, utilise aussi ce symbole. Dans ce poème d’Amaru (7ème siècle), il est question des bracelets que l’épouse reçoit lorsqu’elle se marie et qu’elle ne peut plus porter lorsque son mari s’en va:

Mes bracelets ont pris la route,
Mes larmes, amies chères, me quittent sans arrêt,
Ma fermeté a pris congé,
Mon esprit a choisi de prendre de l’avance,
Mon bien-aimé a décidé de son départ :
Tout fuit en même temps.
Si tu dois t’en aller, ma vie,
Pourquoi perdre l’escorte de tes chers amis?

“Bangles”, Varanasi, 2009; © NC

Au contraire, la jeune femme se pare de tous ses bijoux, lorsqu’elle s’en va rejoindre son bien-aimé:

A ton sein le collier sonne
A ta hanche galbée chantent les rangs de pierres
A ta cheville tintent les anneaux de perles ;
Si tu vas chez l’amant en frappant le tambour,
Innocente, à quoi bon jeter alentour
Ces regards effrayés?[4]

 

Selon les prescriptions adressées à l’épouse dans le livre 4 du Kamasutra (4ème siècle), celle-ci doit en effet laisser de côté et ne plus porter certains de ses bijoux lorsque son mari est absent:

Quand il est parti en voyage, elle ne porte que des bijoux qui ont une signification et un pouvoir religieux,
se voue à des jeûnes dédiés aux dieux, attend des nouvelles et gère la maisonnée. [5]

 

[1] Citation (p. 1120) tirée de “Śakuntalā au signe de reconnaissance”, in Théâtre de l’Inde ancienne, sous la direction de Lyne Bansat-Boudon, Paris : Editions Gallimard, 2006, p. 1061-1157.

[2] Cette histoire et de nombreux autres mythes orientaux et occidentaux, anciens et modernes, impliquant des bijoux sont analysés dans l’ouvrage de l’historienne des religions Wendy Doniger, The Ring of Truth and Other Myths of Sex and Jewelry, New York : Oxford University Press, 2017. Cet article est partiellement basé sur cette brillante étude.

[3] Ces deux pièces de théâtre sont également traduites dans Théâtre de l’Inde ancienne.

[4] Poèmes tirés de Amaru. La Centurie. Poèmes amoureux de l’Inde ancienne, traduit par Alain Rebière, Paris : Gallimard, 1993, p. 39 et 37.

[5] Extrait tiré de Kâmasûtra, de Wendy Doniger et Sudhir Kakar (traduit en français par Alain Porte), Paris : Editons du Seuil, 2007, p. 254.

 

Image du bandeau: https://www.youtube.com/watch?v=bfsnebJd-BI

Le métier de chercheuse en études indiennes

Lorsqu’on me demande ma profession, j’ai toujours du mal à répondre simplement et brièvement. Mes interlocuteurs ont généralement besoin que je décrive plus précisément mon activité pour essayer de cerner mon travail et sont surpris, pour la plupart, de l’existence de cette profession quelque peu exotique. J’ai moi-même parfois de la peine à expliciter et il m’arrive de répondre différemment en fonction de l’activité principale du moment ou de mon interlocuteur. Comme je ne suis pas professeure ou chargée de cours permanente à l’université, je ne peux pas aiguiller mon vis-à-vis sur l’enseignement uniquement et j’essaie alors de lui indiquer quelques facettes de mon travail.

Le terme de “chercheuse” ne facilite pas la clarté de mon propos. On s’imagine souvent quelqu’un qui travaille dans un laboratoire avec une blouse blanche et des éprouvettes, et moins (ou seulement dans un deuxième temps) une personne qui travaille essentiellement sur des textes. Pourtant, c’est ainsi que je me définis parce que le terme de “chercheuse” est celui qui correspond le plus précisément à ce que je fais et parce qu’il est capable de regrouper toutes mes activités. En effet, je suis toujours en recherche: recherche de nouveaux textes à explorer, recherche de données historiques précises, recherche de matériel pour enseigner, recherche du mot juste pour une traduction, recherche d’éditions anciennes ou de manuscrits dans les rayons d’une bibliothèque (ici ou ailleurs), recherche des auteurs ayant écrit sur tel ou tel sujet particulier. Je cherche, et mes collègues avec moi, dans le but de contribuer à l’avancée des connaissances dans mon domaine.

Ces recherches portent sur une aire géographique spécifique. Et là aussi, je bute sur les mots. Par souci de clarté, je dis souvent que je travaille sur l’Inde (études indiennes). Mais j’essaie de placer ensuite “Asie du Sud” ou “sous-continent indien” pour bien spécifier que, comme je m’intéresse plus spécifiquement à la pré-modernité, les frontières de l’Inde n’étaient pas ce qu’elles sont aujourd’hui.

La question de savoir comment se définir en tant que chercheur-se n’est pas anodine et est susceptible de véhiculer un positionnement idéologique et/ou politique. Elle peut aussi simplement exprimer la volonté de mettre en avant la langue étudiée ou l’approche utilisée, bien que de nos jours les chercheurs travaillent souvent sur plusieurs langues et allient les approches. Les termes pour désigner “un-e chercheur-se en études indiennes” ont d’ailleurs variés au cours de l’histoire (orientaliste, sanskritiste, indologue, indianiste) et aujourd’hui encore, un-e chercheur-se peut se définir de diverses manières, en fonction de ce qui est important pour lui ou elle.

Reste que dans un bref échange, il y a l’impératif et la volonté de se faire comprendre au plus vite, d’où l’utilisation de certains raccourcis. Les explications peuvent venir dans la suite de la discussion si l’interlocuteur démontre de l’intérêt. Et c’est aussi ce qui est demandé aux chercheurs d’aujourd’hui. Il est nécessaire de savoir se positionner et communiquer sur son travail au sein du milieu académique, mais aussi en-dehors de celui-ci. Il ne suffit plus d’être le nez penché dans ses livres et ses dictionnaires, il faut aussi savoir transmettre à la société le fruit de ses recherches.

Dans cette perspective, le FNS (Fonds National Suisse de la recherche scientifique) met un certain nombre d’outils à disposition des chercheurs dont, parmi d’autres, un concours d’images scientifiques “pour rendre visible la recherche suisse”. Les chercheur-ses sont invité-e-s à prendre une photographie ou une vidéo susceptible de rendre compte de leur travail et de les soumettre à l’avis d’un jury. Une tentative de mêler recherche et culture, comme il y en a d’autres. Ces initiatives, tout comme le concours Ma thèse en 180 secondes (concours de rhétorique durant lequel il s’agit d’exposer les buts et résultats attendus de sa recherche en 180 secondes devant une audience non spécialisée), ont leurs lots de supporters et de détracteurs. Les uns applaudissent le fait que les universitaires sortent de leur tour d’ivoire, les autres houspillent le fait de devoir transformer une pensée complexe en quelques mots ou une “simple” image.

Manuscrit, déc. 2017 © NC

La photo que j’ai utilisée en illustration de cet article et celle ci-contre sont les deux clichés que j’avais pris lorsque j’avais vu passer l’appel à concours du FNS de l’année dernière. C’était au mois de décembre, j’étais à Venise dans le cadre de ma bourse postdoctorale, il faisait froid et j’étais immergée dans la traduction des manuscrits de mon nouveau projet de recherche. Les dictionnaires, les papiers partout, les livres de grammaire ouverts, une tasse de thé et une chaude étole sur les épaules représentaient les outils de mon activité professionnelle à ce moment précis. Je n’ai pas envoyé ces clichés pour le concours, je les trouvais extrêmement réducteurs, même s’ils témoignaient d’un des aspects que je préfère dans mon travail.

Mais comme j’ai le privilège avec ce blog de pouvoir communiquer sur les différentes activités qui composent “le métier de chercheuse en études indiennes”, je profiterai de publier parfois un ou deux articles sur le sujet.

 

Image du bandeau: Outils de recherche, déc. 2017 © NC

Leçon de flatterie

Flatter l’ego d’une tierce personne est une action appropriée, nécessaire, polie, altruiste, amicale, un brin moqueuse, ironique ou parfois dénuée d’honnêteté, en fonction des situations. Elle est d’usage courant sur les réseaux sociaux avec nos “like” ou autres “tu es trop belle!”, “trop la classe!” sous les photos de nos amis.

Si d’aventure vous êtes en manque de superlatifs ou que vous cherchez l’inspiration, je vous conseille d’aller lire les poètes et poétesses indiens, qui ont érigé la flatterie au rang d’art. Poètes attitrés des cours royales, ils se devaient d’honorer leurs mécènes en des termes élogieux. De très beaux exemples d’éloges et diverses louanges (praśasti) se trouvent dans les compositions des auteurs de langue braj. Ces strophes sont généralement situées au début d’une œuvre, mais peuvent dans certains cas envahir une grande partie de celle-ci.

Durant la période pré-moderne, étaient dignes des plus grands éloges les régnants de l’Empire moghol. En tête, l’empereur Akbar (1542-1605):

Portrait d’Akbar. Source: https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Akbar1.jpg

 

Le corps d’Akbar n’est pas comme celui du dieu de l’amour, il est plus comme celui de Shiva ;
Akbar a la force du lion qui encercle la taille de l’éléphant.

Nul besoin de froncer les sourcils, un regard fixe suffit à effrayer ses ennemis ;
Il est si imperturbable que les oiseaux viennent picorer auprès de lui.

Ses cheveux ne sont pas blancs comme [le corps] d’un sadhu,
c’est le [reflet de] la lune qui se lève sur eux.

[…]
Celui qui n’engage pas sa colère se place dans le cœur de l’empereur Akbar.

 

 

Ce poème est attribué à une courtisane, envoyée comme émissaire auprès de l’empereur pour défendre la cause de la cour à laquelle elle appartenait. Il reprend les standards du genre: comparer la beauté de l’empereur à celle du dieu Shiva, sa force à celle du lion, le décrire comme imperturbable et effrayant pour ses ennemis.

Un tel traitement n’était pas réservé uniquement aux empereurs ou aux rois. Tout mécène pouvait se voir considérer avec les mêmes honneurs. C’est le cas dans des poèmes de louanges attribués à un poète du nom de Dev (fin 17ème s.-1767?), dans un ouvrage intitulé Rasavilāsa (“Le Ravissement procuré par l’essence de la poésie”). Cet ouvrage consacré à l’évocation du sentiment érotico-amoureux (śṛṅgāra rasa) a été composé pour un habitant de Delhi du nom de Bhogilal. Son statut social n’a pu être établi avec précision, mais il était vraisemblablement l’un de ces amateurs d’art littéraire, dont la cosmopolite Delhi pullulait. Il n’avait cependant aucun titre de noblesse, même si dans le poème il est qualifié de roi (nṛpa). Ce qui n’empêche pas le poète Dev de le décrire comme le personnage le plus important de Delhi, en usant de son écriture la plus raffinée:

 

Tout comme l’oiseau cātaka abandonne le nuage de la saison des pluies pour la goutte d’eau de svāti ;[1]
de la même manière, l’excellent poète Dev abandonne rois, princes et sultans [pour Bhogilal].
Tout comme le lotus blanc ne se trouve heureux dans l’étang qu’une fois que la lune s’est levée,
de la même manière, l’expérimenté Bhogilal n’est satisfait qu’une fois le Rasavilāsa composé.

 

Sa grandeur vient de ses actes méritoires précédents,
il est un homme saint sur terre, il est le pollen pour les abeilles.
Il est donneur de plaisir aux adeptes du plaisir, le roi Bhogi[lal] agit selon le bien,
il est le bulbe qui fait naître le lotus.
A Delhi, il est un lac de pur nectar dans lequel resplendit le bonheur terrestre.
Il est deux fois plus célèbre que la nuit de la pleine lune de kārttika[2]
et deux fois plus majestueux que la lune lorsqu’elle est pleine.

 

Tu es comme la lune au crépuscule, comme le lotus juste avant l’aube,
comme le nuage portant la goutte d’eau de svātī ; tu es le trésor de cette terre.

Tu es comme l’arbre à miel, comme un lac en automne ;
défenseur des pauvres, tu es plein d’amour et de qualités.

Ô joie de Yogidas ! Tu traverses les âges, méritant les honneurs du monde ;
ta célébrité, [brillante] comme la lune et [parfumée] comme le bois de santal, se répand plaisamment.

Dev [dit] : « Ô grand Bhogilal ! Chaque jour, tu es l’image de la compassion ;
tu es le gardien de la terre, tu as la splendeur d’un empereur. »[3]

 

[1] Svāti correspond à une période du mois kārttika durant laquelle la lune est en svāti. Il est dit que l’oiseau cātaka ne survit qu’en buvant des gouttes de pluie, spécialement celles qui tombent durant svāti. C’est aussi à cette période qu’il est dit que les gouttes de pluie qui tombent dans un coquillage deviennent des perles.
[2] Kārttika correspond au huitième mois du calendrier lunaire hindou, soit octobre-novembre. C’est la période durant laquelle on fête dīpāvalī, dont il est question dans ce vers.
[3] Traduction tirée de: Cattoni, Nadia, Dev, l’artisan-poète du 18ème siècle et la nāyikā dans le Rasavilāsa. Circulation et échanges, intertextualité et transformations, Berlin : DeGruyter, 2019 (à paraître).

Image du bandeau: Peacock raṅgolī, Hampi, déc. 2018 (NC).

Le Ramayana du photographe Vasantha Yogananthan

Le Musée de l’Elysée de Lausanne accueille un jeune photographe français, Vasantha Yogananthan, pour son exposition A Myth of Two Souls, dans laquelle il propose son interprétation du Ramayana.

Le récit de la vie de Rama a traversé les millénaires, il fascine. Quoi de plus normal pour un ouvrage considéré comme l’un des textes fondamentaux de la mythologie hindoue et dont l’auteur, Valmiki, est présenté par la tradition comme le premier poète (ādi kavi) de langue sanskrite! Au fil de son histoire, le texte a été repris en plusieurs langues, réinterprété, adapté à de nouveaux contextes et de nouvelles audiences. Il a été véhiculé au travers de multiples supports: textes, chants, bas-reliefs des temples, peinture, théâtre, danse. Il a également traversé la modernité avec aisance et a été repris en bande dessinée, à la télévision, au cinéma, dans les jeux vidéos ou dans l’art populaire. Il s’est exporté et installé au-delà des frontières du sous-continent indien, comme le démontre, parmi d’autres, le travail de Vasantha Yogananthan.

Vasantha Yogananthan, Rama Combing His Hair, Ayodhya, Uttar Pradesh, India, 2015 © Vasantha Yogananthan / courtesy Espace JB (Genève) & The Photographers Gallery Print Sales (Londres)

Les valeurs véhiculées par le Ramayana: amour, courage, loyauté, fraternité, sens du devoir et les thématiques abordées: mariage, exil, perte, rivalité, guerre, sont universelles et dépourvues de limites temporelles. Le récit de la vie de Rama fait partie de ces textes si riches, que chacun peut y lire un bout de sa propre histoire, imbriquée dans celle de l’humanité toute entière.

Comme pour les séries télévisées à succès d’aujourd’hui, le Ramayana a connu plusieurs spin-off, des productions dérivées. Ce qui lui a également permis de traverser les âges et de se renouveler. Ces réinterprétations de l’épopée racontent l’histoire au travers d’autres personnages que Rama, que ce soit au travers de sa femme Sita, du dieu-singe Hanuman ou du méchant Ravana.

Personnellement, je n’avais encore pas croisé de lecture photographique du Ramayana et la proposition de Vasantha Yogananthan est audacieuse, riche et réussie. Elle témoigne de la contemporanéité de ce mythe ancestral, de son universalisme et de la profondeur du récit.

Vasantha Yogananthan, Longing For Love, Danushkodi, Tamil Nadu, India, 2018 © Vasantha Yogananthan / courtesy Espace JB (Genève) & The Photographers Gallery Print Sales (Londres)

Il faut dire que le photographe s’est donné les moyens de ses ambitions! Pour s’attaquer à une telle œuvre, il a décidé de mener son projet sur plusieurs années et de varier les approches artistiques. Ainsi, A Myth of Two Souls va au-delà de la photographie, puisqu’il intègre la peinture, l’écriture, la vidéo et la publication de sept ouvrages, miroirs des sept chapitres de l’exposition, eux-mêmes reflets des sept livres dont est composé le Ramayana. Sa proposition est parcourue d’échanges et de collaborations (avec des écrivaines contemporaines, un peintre, les sujets qu’il photographie), et tente de prendre en considération certaines des strates de la réception du Ramayana à travers l’histoire (par exemple une bande dessinée publiée dans les années 70).

 

L’exposition dure jusqu’au 5 mai 2019, le temps de vous faire votre propre idée en plongeant dans les tons pastels de ce Ramayana en images.

 

 

Image du bandeau issue du film d’animation Sita Sings the Blues de Nina Paley

Hommage à Krishna Sobti, grand auteur de la littérature hindie

En ce 8 mars, il me paraissait opportun de rendre hommage à Krishna Sobti, disparue à l’âge de 93 ans à la fin du mois de janvier dernier.

Krishna Sobti était une femme libre et forte, qui plaçait la littérature au-dessus de tout, y compris des limites de genre. C’est pourquoi elle aurait certainement apprécié la liberté que laisse la langue française (en pleine réforme sur le sujet) d’être appelée “grand auteur” au masculin. En effet, Krishna Sobti n’appréciait guère d’être cataloguée comme une femme écrivain (woman writer) ou comme une auteure féministe. Elle s’est d’ailleurs jouée des frontières de genre en écrivant également sous le pseudonyme masculin d’Hashmat, se plaisant à brouiller les pistes avec ce “double spirituel”, “nouveau et frais”. Son identité d’auteure était ce qui lui paraissait primordial et c’est ce qui lui conférait une plus grande liberté: “You can take liberties with yourself only if you create a large space for yourself, a vast sky.”

Cette liberté, créée pour elle-même, a aussi été mise au service de ses personnages, en particulier de ses personnages féminins. En effet, plusieurs de ses romans ont pour héroïnes des femmes, à qui elle offre autonomie, liberté de ton et de pensée dans une société qui ne favorise pas la diversité des parcours lorsque l’on naît femme. Ainsi, dans son roman Mitro Marjani, sorti en 1967 et traduit en anglais (To Hell with you Mitro, 2007), son héroïne Mitro exprime ses désirs sexuels à haute voix alors qu’elle est une jeune épouse vivant dans la maison de ses beaux-parents, appelée à suivre le rôle qui est le sien. Dans Ai Ladki (1991), traduit en anglais sous le titre de Listen Girl! en 2003, c’est un dialogue entre une fille et sa mère sur le point de mourir qui permet à Krishna Sobti d’évoquer la situation des femmes dans la société indienne et les conflits générationnels.

Krishna Sobti a laissé une œuvre importante, avec des ouvrages majeurs tels Zindaginama (1979; 2016 pour sa traduction anglaise sous le même titre) ou Dilo-Danish (1993; The Heart Has Its Reasons, 2005). Elle a été récompensée par plusieurs prix prestigieux. Ses positionnements sans concession, la qualité de son écriture, les thématiques abordées et son usage extrêmement pointu et riche de la langue hindie et des autres langues qui contribuent à l’atmosphère de ses récits sont unanimement salués.

Elle a été et restera une voix puissante de la littérature hindie contemporaine, dont la force émane aussi de sa subtilité, de sa complexité et de la multitude des points de vue exprimés.

C’est le cas dans cet extrait de Ai Ladki dans lequel on perçoit la polyphonie de chaque voix :

 

– Ammu, est-ce que réellement les querelles étaient si nombreuses?

– Il y en avait, probablement. Maintenant, je ne m’en souviens pas très bien…Pourquoi réveiller tout ceci? Est-ce nécessaire de savoir cela?

– Ammu, quel inconvénient y a-t-il à savoir?

– Ma fille, au cours de sa vie, chacun dissimule certaines choses ou les met en opposition. Le jeu qui se joue au sein d’une maison n’est pas égalitaire. L’un est au-dessus, l’autre au-dessous. Le maître de maison obtient le confort pour la famille par son salaire. Dans le même temps, il installe son propre pouvoir. La mère des enfants reste prostrée, mise en gage devant cette autorité.

– Ammu!

– Oui. Après le mariage, la femme navigue pour toute la famille. Tu as bien vu les bateaux sur le lac! Toute la famille y est embarquée, titubant de plaisir. Et la femme rame! Elle rame toute sa vie! Elle n’a une opportunité de changement que lorsqu’elle commence à gagner sa vie par elle-même. Pense à ceci! L’homme travaille. De ce fait, il gagne de l’argent. Une femme qui travaille dur jour et nuit, elle, ne gagne rien! Elle continue et se perd dans l’amour et l’attachement. Ignorante. Sans esprit. Si elle ne se préoccupe pas d’elle-même, alors qui le fera?

– Ammu! Un tel éveil de votre part?!

– Silence ma fille! Tu te jettes sur mes paroles! Bien…pourquoi? Je connais fort bien ton interprétation! C’est mon voyage et c’est toi qui en absorbe toute l’essence!

Regardant en direction de la fenêtre:

– Change ces lourds rideaux! Fais entrer de l’air frais! Laisse-moi au calme, ma fille. Un instant. Mon propre passé est ouvert en moi.

Ammu ferme les yeux. Peu après, voyant sa fille assise en face d’elle:

– Tu es à nouveau assise ici! Dis-moi ceci! Que fais-tu dans ce monde? Montre-moi une once de ce que tu as gagné dans cette vie? Qu’as-tu acquis? Et en plus, tu me juges!

La fille se lève.

– Je m’en vais.

– Non, non. Reste assise! Reste assise près de moi. Je parlerai de ce qui t’intéresse. Il reste peu de temps…

– Alors dis-moi! Où en es-tu? A quel tournant de ta vie? Quelqu’un t’attend-il? Tu ne peux aller chez tes frères et sœurs!

– Ammu, à nouveau ceci…

– Ma fille, ne m’interromps pas en plein milieu! Laisse-moi parler clairement. Ecoute! Fils et filles, petits-fils et petites-filles, toute ma famille est là, en place. Malgré tout, je suis seule! Et toi? Tu es en-dehors de ces chants immémoriaux dans lesquels on trouve mari, enfants et famille. Tu ne participes pas à la construction de ce monde. Mais, en ton for intérieur, tu es toi-même.

Ma fille, pouvoir être soi-même est le but ultime. C’est ce qu’il y a de mieux! Mais, si tu avais aussi dû mener une famille, alors tu aurais compris que dans le fait de tenir une maison, tout se joue au sein des relations. Elle est sa femme, elle est sa belle-fille, elle est sa mère, elle est sa grand-mère…Puis, ici la nourriture! Les bijoux, les vêtements, … Elle n’est une reine que de nom, ma fille! Une fois les tâches effectuées, on la remet à sa place.

La fille, en riant:

– Ammu, ce n’est pas votre réponse!

– Si tu regardes bien, à chaque question sa réponse.

(…)

– Ma fille, tu ne sais pas combien une femme à charge de famille doit travailler sur ses qualités et combien elle est tenue en soumission. Toi, au contraire, tu es libre! Personne ne te contrôle ou ne t’interrompt. Ce que tu désires, tu le fais. Mais, souviens-toi que la liberté doit venir aussi de soi-même. Te la donnes-tu parfois? De toi-même? Je ne parle pas de ton obstination à imposer ta volonté. Est-ce que tu as pu faire quelque chose que tu as longtemps désiré?

– Ammu. Que puis-je répondre?

Long silence dans la chambre.

– Dans la tenue de ma maison, j’ai été aussi précise qu’une horloge. Mais je n’ai rien fait de particulier pour moi. Ma fille, j’ai beaucoup de peine en y repensant.

La fille avec étonnement:

– A quoi pensez-vous Ammu? Qu’est-ce que vous auriez voulu faire?

– J’aurais voulu grimper au sommet des montagnes! Atteindre le sommet. Mais, est-ce compatible avec la tenue journalière d’un ménage? A qui en parler? A ton père? Les difficultés que je rencontrais ne le préoccupaient pas. De plus, rien ne devait être en retard, ni en avance. J’étais devenue moi-même une horloge.

La fille regarde par la fenêtre.

(Photo: Mukul Dube)

Le sentiment amoureux

La St-Valentin, jour de fête pour le sentiment amoureux!

Pour de nombreux poètes indiens classiques, il est le sentiment le plus intense. Celui qui est à la base de tous les autres. Il est le plus délicat, le plus sensuel, le plus esthétique!

Au travers de “la théorie du rasa“, les auteurs sanskrits ont défini les sentiments qui pouvaient être exprimés dans les textes dramaturgiques et littéraires. Parmi eux, un sentiment nommé shringara (śṛṅgāra), s’applique aux situations amoureuses. Lié à l’émotion de la passion (rati), il se décline sous de nombreux aspects. Shringara rasa est d’abord un état mental qui reflète des sentiments amoureux pour un autre être. Mais il s’agit aussi d’un état physique qui accompagne cet état mental. Un état physique qui se dégrade rapidement si l’on est éloigné de l’être aimé. L’environnement et le contexte dans lequel les amoureux se retrouvent sont également très importants. Par exemple, le sentiment d’amour s’exprime mieux en certaines saisons. Les amoureux sont représentés dans des contextes idylliques, entourés de fleurs, de tissus soyeux et de doux parfums. La femme est magnifiquement ornée de bijoux et de beaux vêtements. De la musique accompagne les amants dans leurs discussions ponctuées de citations poétiques. L’atmosphère est détendue et luxuriante.

L’érotisme fait aussi partie de cette conception de l’amour. Le physique des amants, et particulièrement celui de la femme, est décrit dans ses moindres détails. Elle possède des yeux ressemblant à des lotus, une bouche de la couleur du corail, un corps souple comme une liane, un visage clair comme le reflet de la lune.

Le sentiment amoureux, plus volontiers appelé “sentiment érotique”, s’exprime en deux situations spécifiques: lorsque les amants sont réunis ou lorsqu’ils sont séparés l’un de l’autre. Dans le deuxième cas, c’est souvent la bien-aimée qui est décrite dans sa douleur profonde d’être séparée de son tendre amant.

Mais en ce jour de St-Valentin, célébrons l’union des amants avec ce poème de Bihari (17ème siècle, langue braj):

“Dévêtue par son amant en vue de l’union, éclairée par la seule lueur de la lampe,

Elle était enveloppée dans la splendeur de sa beauté; ainsi sa pudeur ne fut pas offensée.”

 

(Bihari Satasai, 463)

Image: “Radha and Krishna on a bed at night”, env. 1830, India (Punjab Hills, Sirmur), Metropolitan Museum of Art