Le vote électronique n’est pas la solution à l’abstention

Le Conseil fédéral renonce à faire du scrutin électronique un canal de vote officiel. En effet, dans le contexte actuel, la cybersécurité des processus de votation en ligne ne peut être totalement assurée, ni inspirer la confiance nécessaire à tout processus démocratique. Mais la question de la participation en ligne doit tout de même rester sur la table. Est-ce que le numérique peut aider les démocraties? Il semble que les technologies numériques ne soient pas la réponse idéale – et en tout cas pas unique – à la perte de vitesse de la participation citoyenne, car elles ne répondent – au mieux – que au “comment” et pas au “pourquoi”.

Nos démocraties libérales sont basées sur le principe de citoyens bien informés, qui peuvent et vont participer à la gouvernance du bien commun par le biais d’élections, référendums et autres votations. Même si l’objectif d’une participation citoyenne qui intègre totalement les membres les plus défavorisés de nos sociétés n’a jamais été pleinement atteint dans les démocraties libérales, le suffrage universel a tout de même permis à une grande partie de la population de participer à la conception des politiques publiques et de mettre fin au conflit entre intérêts du travail et du capital.

Une conséquence de cette inclusion est la généralisation des systèmes de protection sociale par exemple. Ces avancées ont eu le mérite de montrer que les plus faibles étaient aussi considéré-e-s et représenté-e.s par les leaders politiques. Ce qui a eu pour effet de légitimer la démocratie libérale telle que nous la connaissons encore aujourd’hui, et de la rendre attrayante pour toutes et tous.

Cependant, les niveaux de participation des citoyens ont progressivement diminué depuis environ deux décennies. Ce désengagement est particulièrement illustré par les taux d’abstention et par la réticence des citoyens à devenir des membres actifs des partis politiques. Ce serait fâcheux mais pas dramatique si le désengagement était uniforme, c’est à dire qu’il touchait toutes les strates de la société (le droit de vote pouvant aussi se concevoir comme le droit de ne pas voter, en tout cas dans la plupart des démocraties libérales).

Mais ce n’est pas le cas. En effet, si les taux de participation ont diminué ces dernières années, ils se sont également alignés sur les niveaux de revenus. Il est ainsi progressivement apparu évident que la diminution de la participation correspondait principalement au retrait des couches les plus défavorisées de la population.

En abordant la discussion autour de la participation, il est donc important de se rappeler que l’absence de participation est entachée de partialité sociale: ce sont principalement les citoyens les moins scolarisés et à faible revenu qui votent le moins, et qui montrent moins d’intérêt pour la politique en général. En d’autres termes, comme le précisait Crouch en 2004, ce désengagement politique conduit à «un affaiblissement de l’importance politique des travailleurs ordinaires».

La méfiance à l’égard des institutions démocratiques et l’absence de changement dans les processus politiques ont creusé un fossé grandissant entre les populations et leurs représentants, perçus comme “déconnectés du monde réel” et trop éloignés des citoyens et de la vie de tous les jours. Cette méfiance à l’égard des personnalités politiques peut également être associée à un certain rejet de la démocratie dans son ensemble, car celle-ci ne parvient plus toujours à motiver et représenter toutes les composantes de la société.

Le retrait d’une partie de la société est préoccupant pour de multiples raisons. Premièrement, en raison de la montée des inégalités économiques dans le monde, cette partie la moins privilégiée de la société grandit et pourrait à terme représenter la majorité dans certains pays. Deuxièmement, ce désengagement va à l’encontre du principe fondateur de l’égalité politique. Cela signifie que les décisions perdent une partie de leur légitimité lorsque les personnes concernées ne sont pas incluses, soit dans leur conception ou leur adoption. Ceci a un impact tangible dans de nombreuses démocraties libérales: les résultats des élections sont contestés, les élus sont perçus comme de moins en moins représentatifs, et des mouvements sociaux et alternatifs émergent pour contourner les processus démocratiques traditionnels, qui sont perçus comme ne favorisant que l’élite.

Dans ce contexte où une partie de la population s’auto-exclut volontairement de la gouvernance du bien commun, les institutions démocratiques deviennent extrêmement fragiles. Les élus des démocraties gagnent en légitimité grâce à leur capacité à représenter la plus grande partie de leur population. Sans cette légitimité, la démocratie ouvre la voie aux luttes de pouvoir et aux abus de pouvoir.

C’est avec ces considération en tête que nous devons repenser la participation citoyenne à l’ère numérique.

References:

Parvin, P. (2018). Democracy Without Participation: A New Politics for a Disengaged Era. Res Publica, 24(1), 31-52.

Jörke, D. (2016). Political participation, social inequalities, and special veto powers. Critical Review of International Social and Political Philosophy, 19(3), 1-19.

Voyons (aussi) l’intelligence artificielle comme une opportunité

Bien que l’intelligence artificielle (IA) présente des défis importants en termes de gouvernance et d’éthique, cette nouvelle technologie nous permet déjà de mieux comprendre l’ensemble de notre planète, des régions les plus reculées et les plus intactes, aux pics de haute montagne et jusqu’aux profondeurs des océans.

Avec environ deux milliards de photographies générées chaque jour [1], la collecte de données par satellite n’est plus un problème. Au contraire, les volumes de données collectées nécessitent l’utilisation de technologies spécifiques pour les analyser. Selon Stuart Russell de l’Université de Californie, Berkeley, “nous savons enregistrer de nombreux phénomènes dans le monde depuis de nombreuses années, ce qui nous a permis d’accéder à un ensemble de données sans précédent. Cependant, en raison de la complexité du monde, nous pouvions encore avoir du mal à toujours en comprendre le sens. Grâce avec l’intelligence artificielle, peut-être que nous pouvons” [2].

Alors que les nouvelles technologies soulèvent de nombreuses préoccupations (méritées), ce court article a pour ambition d’en montrer une facette positive, et d’illustrer brièvement comment l’IA peut contribuer à atteindre un certain nombre des Objectifs du Développement Durable (ODD).

Tout d’abord, l’intelligence artificielle peut aider à mieux gérer les villes et grands centres urbains, et ainsi contribuer à atteindre l’objectif 11 des ODD intitulé «Faire en sorte que les villes et les établissements humains soient ouverts à tous, sûrs, résilients et durables» [3]. Nouveaux modes de transport public autonomes ; une allocation plus efficace des ressources ; et une planification urbaine basée sur des modèles prédictifs combinant un vaste ensemble de critères (imagerie satellitaires, activités économiques, flux de transport, consommation privée, activités de divertissement et de loisirs, et taux de criminalité) sont quelques exemples d’application de l’IA pour développer des zones urbaines intelligentes et durables.

En intégrant les données de production et de consommation de nourriture à grande échelle et en temps réel, l’IA peut améliorer l’efficacité de la production, distribution et consommation alimentaire, afin de réduire les déchets et atteindre l’objectif 12 des ODD «Établir des modes de consommation et de production durables» [4].

Même si nous avons conscience de la nécessité de développer les énergies renouvelables comme l’énergie solaire, éolienne, hydroélectrique, à biomasse et géothermique, leur production prend du temps à se développer car elles sont intermittentes, contrairement aux centrales électriques à gaz ou nucléaires, qui peuvent être gérée en fonction de la demande de consommation d’électricité. Cette irrégularité de la production, qui est liées aux aléas du climat, est l’un des principaux défis auquel font face les énergies renouvelables. Grâce à la collecte et à l’analyse de données en temps réel, l’IA peut développer des modèles de prévision de consommation précis, augmentant ainsi l’utilisation des énergies vertes et leur intégration dans le réseau électrique traditionnel, conformément à l’objectif 7 de l’ODD intitulé «Garantir l’accès de tous à des services énergétiques fiables, durables et modernes, à un coût abordable» [5].

D’ici 2020, l’Union Européenne a pour objectif de mettre en réseau plus de 200 millions de compteurs d’électricité intelligents, destinés à la consommation privée. Ces compteurs fournissent des données en temps réel sur la consommation d’électricité. Les données volumineuses collectées sont ensuite analysés par l’IA pour élaborer des modèles de prévision de la demande d’électricité en fonction des contraintes et des préférences des consommateurs. Sur la base de cette analyse, l’IA peut adapter l’approvisionnement en électricité presque en temps réel: les compteurs intelligents ont la capacité de réduire l’électricité fournie en baissant temporairement la lumière ou en éteignant les appareils de chauffage électriques. Les fonctionnalités des compteurs intelligents, combinées à l’intelligence artificielle, permettent ainsi une meilleure prévision et une plus grande intégration d’énergie renouvelables dans le réseau électrique, permettant ainsi une production et une consommation d’énergie plus durables.

De manière similaire, l’IA peut établir des modèles de consommation d’eau basés sur des données provenant de l’ensemble de la population d’un pays ou d’une région en temps réel ( non basé sur les données des d’années précédentes). Grâce à ces prévisions, la distribution d’eau potable et l’assainissement peuvent être planifiés plus précisément, ce qui devient de plus en plus essentiel dans un monde où l’eau tend à se raréfier, voire devenir une source de conflits inter- et intra-étatiques. Dans ce sens, cette technologie peut contribuer à atteindre l’objectif 6 des ODD intitulé «Garantir l’accès de tous à des services d’alimentation en eau et d’assainissement gérés de façon durable» [6].

Par exemple, la ville de Melbourne (Australie) développe une plateforme basée sur l’IA, qui permet d’adapter la distribution de l’eau potable en temps réel et selon la demande en eau propre émanant des habitants de la ville. Cela conduit à une réduction d’environ 20% de la quantité d’énergie utilisée pour traiter l’eau [7]. Cette plateforme du nom de “Python” combine des données de consommation historiques et en temps réel pour déterminer l’utilisation la plus efficace des pompes à eau sans aucune intervention humaine. Lancé en tant que projet pilote dans une usine de traitement des eaux, il s’étend rapidement à d’autres en ville [8].

Ces quelques exemples n’ont que pour ambition de donner un bref aperçu des utilisations actuelles de l’intelligence artificielle en relation avec les ODD. Ce n’est pas exhaustif et de loin. Face à un monde en perpétuelle transformation, l’IA peut nous aider à mieux gérer les ressources et réduire l’impact des activités humaines sur le climat et la qualité des écosystèmes, pour n’en citer que quelques-uns. Le prochain défi pour les organisations internationales et les ONG qui œuvrent dans ce domaine sera de développer les compétences en intelligence artificielle nécessaires afin de tirer le meilleur parti de cette technologie pour le bien de la planète et de toutes et tous.

Pour plus d’information sur cette thématique, voir mon dernier ouvrage sur la Governance environnementale à l’ère numérique. 

Références:

[1]Photographies d’un mégapixel. Voir ITU, 2018. AI and satellite imagery: Proposed ‘global service platform’ to scale AI for Good projects https://news.itu.int/ai-and-satellite-imagery-proposed-global-service-platform-to-scale-ai-for-good-projects/

[2] Traduction de l’Anglais: “We have recorded the whole world for a long time,” which has led to having access to this unprecedented dataset. However, due to the complexity of the world, humans have a hard time making sense out of it. However, “with AI, perhaps we can.” Voir ITU, 2018. AI and satellite imagery: Proposed ‘global service platform’ to scale AI for Good projects https://news.itu.int/ai-and-satellite-imagery-proposed-global-service-platform-to-scale-ai-for-good-projects/

[3]Voir https://www.un.org/sustainabledevelopment/fr/cities/

[4]Voir https://www.un.org/sustainabledevelopment/fr/sustainable-consumption-production/

[5]Voir https://www.un.org/sustainabledevelopment/fr/energy/

[6]Voir https://www.un.org/sustainabledevelopment/fr/water-and-sanitation/

[7] Voir ITU, 2018. How Melbourne, Australia uses AI to cut water treatment costshttps://news.itu.int/melbourne-cut-down-water-costs-using-ai/

[8] Voir Wells, H. 2018. Melbourne cuts water treatment costs using AI. Cities Today. https://cities-today.com/melbourne-cuts-water-treatment-costs-using-ai/

Que faire face à l’impérialisme de plateforme?

2019 fait suite à une année cauchemardesque pour Facebook, qui a mis en lumière la face sombre du géant technologique de la Silicon Valley. Cette année, c’est aussi une année cruciale pour le continent européen, car année d’élection du Parlement européen, dans un contexte de grande incertitude et de défiance croissante envers les institutions politiques.

 

Si certains défis ne sont pas nouveaux, d’autres sont inédits, et en particulier dans leur ampleur. Il s’agit des technologies numériques, qui ont totalement transformé les conditions d’accès à l’information pour le citoyen, permettant aux démocraties d’être à la fois plus fortes et plus vulnérables. En effet, si d’une part chaque citoyen a largement gagné en autonomie, les campagnes de désinformation ont d’autre part, et pour la même raison, gagné en puissance. Il s’agit des deux faces d’une même pièce : en remplaçant l’intermédiation des médias traditionnels tels que la presse, la radio ou la télévision, les technologies numériques, et en particulier les réseaux sociaux, ont développé l’économie de l’attention grâce à leur accès privilégié à la sphère privée des citoyens.

 

Les fausses nouvelles ont toujours existé. Mais ce sont aujourd’hui à la fois la vitesse de la transmission de l’information, la précision de l’individualisation des communications, et l’échelle géographique de la distribution de ces informations qui ont changé. Il est en effet devenu très aisé de connaître, avec une grande précision, certains attributs de la personnalité des citoyens, grâce à la collecte et l’analyse de nos données personnelles. De surcroît, il est tout aussi aisé de les micro-cibler, c’est-à-dire de choisir le type d’information sur mesure (sur le fond comme sur la forme) qui aura le plus de chance de déclencher une décision (choix d’un candidat ou refus d’une proposition de votation) ou un comportement (aller voter ou non). Sachant que nos décisions sont influencées par nos émotions, et que les réseaux sociaux véhiculent largement des informations sensationnalistes, il est donc évident que ces nouvelles plateformes sont devenues le terrain de jeu idéal pour les campagnes de désinformation. Ce que les citoyens européens ont bien compris : 73 % des utilisateurs de l’internet dans l’UE s’inquiètent de la désinformation en périodes préélectorales.[1]

 

Face à cet état des lieux, que faire ? La question de la taxation des GAFA et la lutte contre la manipulation des informations doivent être abordées au niveau national afin de mieux réguler ces plateformes – tout comme les médias traditionnels le sont –  et offrir une meilleure protection du citoyen.  Mais ces défis nécessitent une approche coordonnée du fait de leur dimension transfrontière. Seule, la Suisse ne peut avoir qu’une approche limitée. Au niveau européen, plusieurs actions sont envisagées et font sens si elles sont aussi envisagées sur le territoire national.

 

Le Plan d’action contre la désinformation de la Commission Européenne de décembre 2018 se concentre sur quatre dimensions : (1) capacités institutionnelles pour détecter les cas de désinformation, (2) coordination des actions entre institutions européennes et États, (3) mobilisation du secteur privé, et (4) sensibilisation de la population et amélioration de la résilience de la société.[2]

 

Ces quatre dimensions sont interconnectées et doivent être envisagées sur le long terme afin de protéger l’accès à l’information et les processus démocratiques régionaux, nationaux et locaux. Si la sensibilisation de la population peut passer par des campagnes d’information, elle doit aussi se baser sur l’adaptation des programmes éducatifs au niveau de chaque États, afin de développer un esprit plus critique des jeunes utilisateurs des plateformes.

 

Concernant la mobilisation du secteur privé, le Code européen de bonnes pratiques contre la désinformation, signé par les grandes plateformes en ligne et le secteur de la publicité, a montré ses limites, et invite les États à développer une nouvelle régulation pour soutenir la lutte contre la désinformation, afin d’inciter, avec davantage de pression, les plateformes des réseaux sociaux à mieux identifier et réguler leur contenu. Vu la perméabilité de ces technologies, et la nonchalance des plateformes à agir sur une base volontaire, cette mesure est urgente.

 

De plus, afin de doter le continent européen d’une plus grande indépendance pour détecter les cas de désinformation et coordonner ses actions, les démocraties et leurs institutions ont besoin de s’appuyer sur des technologies qui leurs sont propres. Il est donc temps d’envisager la création et le développement d’un « Airbus » des technologies de l’information et de la communication, auquel la Suisse devrait pleinement coopérer. Cette alternative technologique régionale ne doit être ni le modèle américain (basé sur l’économie de l’attention) ni chinois (avant tout au service des désirs de puissance et de surveillance de l’État chinois), mais respecter la vision européenne de protection des données et de l’accès à l’information. Du fait de son expertise technologique, ses start-ups et ses universités d’excellence, en particulier sur l’Arc lémanique, ainsi que sa culture de démocratie directe, la Suisse aurait beaucoup à apporter à cette entreprise de grande envergure.

 

La participation de la Suisse à ces pistes de réflexion et d’action peut également être envisagée comme un point de convergence entre la Suisse et l’Union européenne : les campagnes de désinformation et la mainmise des États-Unis et la Chine sur le numérique inquiètent (ou devrait inquiéter) les deux parties. Nous sommes encore actuellement trop perméable à ces technologies et à l’impérialisme de plateforme (Jin, 2015) qu’elles véhiculent.

[1]http://europa.eu/rapid/press-release_MEMO-18-6648_fr.htm?locale=FR

[2]http://europa.eu/rapid/press-release_MEMO-18-6648_fr.htm

Le numérique et le citoyen au coeur de la protection de la biodiversité

Autrefois réservée aux scientifiques et universités, la collecte de données s’ouvre au grand public. Grâce aux technologies numériques, il est dorénavant possible d’associer les citoyens aux projets de recherche, et ainsi faire bénéficier la science d’une capacité de collecte de données inégalée.

Chacune et chacun d’entre nous peut alors devenir les yeux et les oreilles de scientifiques sur le terrain, et ainsi leur permettre de mieux suivre la migration des différentes espèces, illustrer l’évolution de certains écosystèmes ou encore surveiller les innombrables changements et évolutions au niveau local mais à une échelle mondiale.

Certaines technologies sont spécifiquement dédiées à la participation des citoyens aux observations scientifiques. Les données qu’ils génèrent sont ensuite collectées, stockées et analysées par des scientifiques, qui peuvent ainsi améliorer leurs recherches avec des données en temps réel. Plusieurs exemples permettent d’illustrer cette collaboration, qui a aussi pour bénéfice de générer encore davantage de sensibilisation et d’engagement, et donc de rapprocher la science du grand public.

Litterati est un très bon exemple de l’utilisation de données prévenant d’une collecte citoyenne. Cette startup a pour but d’identifier où sont localisés les déchets dans le monde, mais aussi leur type, leur quantité et leur évolution dans le temps. Comme les déchets sont partout, leur impact sur l’environnement est dramatique. Litterati est basée sur une communauté de citoyens qui prennent en photo des déchets là où ils se trouvent. Leurs photos sont ensuite géolocalisées, horodatées et étiquetées avec des mots-clés permettant d’identifier les marques de produits de consommation les plus courantes, et ainsi de créer des profils de déchets pour les villes et les campagne. Cela aide les administrations publiques et les entreprises à devenir plus efficaces dans leurs efforts de nettoyage et de recyclage.

Un autre exemple est le programme BirdReturns, développé par l’organisation non gouvernementale The Nature Conservancy (TNC) pour protéger la migration des oiseaux entre le Canada et le Mexique. Cette voie de migration le long de la côte de l’océan pacifique est menacée par la perte croissante de zones humides dans la vallée centrale de la Californie. Grâce à l’application pour smartphone eBird, les ornithologues amateurs peuvent ajouter les photos qu’ils prennent sur le terrain à une base de données de développée par le laboratoire d’ornithologie de l’Université de Cornell (États-Unis), et ainsi permettre de déterminer avec précision où et quand les oiseaux volent entre le Canada et le Mexique.

Ensuite, en collaboration avec TNC, l’Université de Cornell a développé un modèle de prédiction permettant de prédire avec précision quand et où les oiseaux se trouvent à n’importe quelle saison. Cela permet à TNC de collaborer avec les riziculteurs pour créer des zones humides temporaires afin que les oiseaux puissent se reposer et se nourrir. Les agriculteurs peuvent ainsi soit ajouter de l’eau à leurs champs un peu à l’avance soit la laisser un peu plus longtemps que d’habitude, et ainsi répondre aux besoins des oiseaux migrateurs. Grâce aux technologies numériques, des citoyens, une ONG, un université et des producteurs de riz ont ainsi réussi à protéger la voie des oiseaux migratoire du pacifique.

L’université de Cornell a également mis au point le projet FeederWatch pour recueillir des données auprès des milliers de personnes qui mettent à disposition de la nourriture pour les oiseaux. Ce projet de science citoyenne permet aux scientifiques d’appréhender les tendances à long terme de répartition des populations d’oiseaux. Les données indiquent quelles espèces sont repérées dans chaque région et à chaque saison, ce qui permet aux scientifiques de produire une carte très précise de la population d’oiseaux. Grâce aux données collectées par les citoyens, les scientifiques peuvent aussi mieux déterminer les causes d’extinction des oiseaux et ainsi agir avant qu’il ne soit trop tard.

En complément, l’université de Cornell a créé un autre projet de sciences citoyennes qui a pour objectif de recenser les informations sur l’habitat des différentes espèces d’oiseaux. L’application mobile NestWatch enregistre les observations des citoyens, qui sont ensuite collectées et compilées avec des milliers d’autres. Les chercheurs utilisent cette base de données pour surveiller la reproduction des oiseaux. Mais cela leur permet également de combiner ces données avec des données historiques, afin de mieux comprendre comment d’autres facteurs environnementaux tels que le changement climatique, l’urbanisation et la perte de l’habitat naturel affectent la reproduction. Sans l’aide des citoyens, il serait impossible de recueillir suffisamment d’informations pour suivre avec précision ces oiseaux.

Ces quelques exemples illustrent la puissance des technologies numériques au service de la science et de la protection de l’environnement. La science a en effet ce rôle de donner une vue en temps réel de la situation présente et de l’évolution d’un écosystème ou d’une espèce animale, afin que celui-ci, et le citoyen, puissent faire des choix informés, et décider des mesures adéquates pour protéger les espèces en danger avant qu’il ne soit trop tard.

Grâce aux observations citoyennes et leur partage avec des scientifiques et des institutions de recherche, chacune et chacun peut facilement devenir un acteur de la protection de l’environnement (parmi d’autres actions).  Le numérique devient alors un moyen de reconnexion avec la nature, avec la science, et surtout, il nous remet au cœur de la protection de la biodiversité.

« Gender divide » : quand les technologies reproduisent les inégalités de genre.

En ce 8 mars, Journée internationale des femmes[1], la question de l’accès aux technologies numériques pour les femmes doit être abordée. En effet, que ce soit au niveau mondial comme au niveau européen, le développement de compétences et d’un leadership numériques restent principalement un bastion masculin. Avant de discuter des solutions proposées, quelques considérations pour mettre en lumière la situation actuelle.

Il existe aujourd’hui un certain nombre d’instruments mondiaux pour mesurer l’égalité de genre, élaborés par des organisations internationales telles que la Banque mondiale, les Nations Unies (ONU), l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) et d’autres organismes tels que le Forum économique mondial (WEF). Le rapport mondial sur l’égalité de genre établi par le WEF en 2018 révèle que l’écart global entre les sexes ne s’est que légèrement réduit ces dernières années.[2]

L’Union Européenne (UE) dispose quant à elle de son propre indice d’égalité de genre, développé par l’Institut Européen pour l’Égalité de Genre (EIGE), et adapté au contexte politique de l’UE. L’indice utilise des données d’Eurostat pour mesurer les écarts entre les sexes dans six domaines principaux (emploi, revenu, savoir, temps, pouvoir et santé). Le dernier rapport, publié en 2017, comparait les tendances entre 2005 et 2015, concluant que des progrès avaient été réalisés, mais que, dans l’ensemble, l’UE et ses États membres ne sont encore qu’à la moitié du chemin à parcourir pour réaliser la pleine égalité entre hommes et femmes, et qu’il existe des divergences significatives entre les pays.[3]

Pour ce qui est compétences numériques, l’égalité entre les sexes (ou presque) a été réalisée à deux égards : 92% des garçons et des filles âgés de 16 à 19 ans utilisent Internet quotidiennement, tandis que 59% des garçons de cet âge et 55% des filles ont des compétences numériques avancées.[4]

Cependant, les filles indiquent, selon ce même rapport, qu’elles ont moins confiance en leurs compétences numériques.[5] De plus, les filles ont encore peu de perspectives de carrière dans le secteur des technologies de la communication et de l’information (TIC).[6] Et ce, malgré le fait que l’insuffisance des compétences numériques sur le marché du travail a longtemps entraîné une grave pénurie de spécialistes des TIC, et qu’une réduction de l’écart entre les sexes dans l’enseignement des science, technologie, ingénierie et mathématiques (STIM) créerait jusqu’à 1,2 million d’emplois supplémentaires en Europe d’ici à 2050[8].  Aujourd’hui, les femmes ne représentent que 17% des huit millions de spécialistes des TIC en Europe, une statistique qui a à peine changé en une décennie.[7]

Face à ce constat, quelles solutions proposer en termes de développement de compétences et de leadership numériques ? Parmi de nombreuses solutions, deux éléments sont à considérer.

Premièrement, une éducation aux technologies numériques « orientée projet » devrait permettre de prendre en compte les usages multiples du numérique, à l’école comme dans la sphère privée. Acquérir des compétences numériques, comme le codage par exemple,  n’est pas une fin en soi. Il s’agit de mettre en avant la créativité et les multiples projets que le numérique peut permettre de réaliser. Mettre en avant les innombrables réalisations que les compétences numériques permettent devrait amener davantage de filles vers les études des STIM. Ainsi, pour réduire le fossé de genre dans le domaine du numérique, il faudra incorporer dans les systèmes éducatifs, mais également dans la sphère privée, une manière plus diversifiée de percevoir les technologies, davantage basée sur ce que leur maitrise peut permettre de créer et générer.

Deuxièmement, si une approche plus « orientée projet » de l’éducation aux technologies numériques semble indispensable, la mise en avant de modèles de femmes qui ont réussi dans le numérique l’est tout autant. Le développement de compétences numériques ne peut se faire seul sans en parallèle un leadership dans le secteur des TIC plus équilibré en termes de genre. Ce ne sera pas chose simple à faire, à l’heure où les grandes multinationales technologiques restent encore majoritairement dirigées par des hommes. La COO de Facebook, Sheryl Sandberg, est encore pour l’instant un modèle assez isolé.

Ainsi, que ce soit du point de vue de l’éducation des filles que du développement des futures leaders, la question de genre nous rappelle que l’humain – ses besoins et intérêts divers – doivent redevenir au centre de nos préoccupations. C’est le moment juste de nous poser la question du type de technologie que souhaitons pour les générations à venir. Et c’est seulement à travers une adoption plus inclusive et plus diversifiée des technologies numériques que nous pourrons trouver une réponse satisfaisante à cette vaste question.

[1]Selon l’appellation officielle des Nations Unies : http://www.un.org/fr/events/womensday/

[2]Voir le « The Global Gender Gap Report 2018 » : https://www.weforum.org/reports/the-global-gender-gap-report-2018

[3]Voir le rapport de EIGE « 2018 Report on equality between women and men in the EU » :  https://eige.europa.eu/gender-equality-index/about

[4]Voir le rapport “Maximising opportunities, minimising risks meeting the digital challenge

for girls and boys” publié le 27 Février 2019 par EIGE : https://eige.europa.eu/sites/default/files/documents/final_annex_3_joint_jha_agencies_paper_on_opportunities_and_risks_of_digitalisation.pdf, p.4

[5]Ibid.

[6]Ibid.

[7]Ibid.

[8]Ibid.

Confiance et transparence dans la société numérique

2018 aura été une année charnière pour les plateformes de réseaux sociaux, et sera probablement perçue dans la futur comme l’année de la défiance vis-à-vis des technologies numériques. Des scandales à répétition (Cambridge Analytica, campagnes de désinformation multiples), des vols massifs de données, et une cybercriminalité en hausse nous ont amené à questionner notre utilisation des réseaux sociaux, et plus particulièrement notre confiance portée à ces technologies. En d’autres termes, 2018 aura mis sur la table les questions de confiance et de transparence dans la société numérique. Celles-ci ne sont bien entendu pas nouvelles, mais trois caractéristiques de la société numérique nous incitent à les reconsidérer: interconnectivité, désintermédiation, et limitation du droit à la vie privée.

Tout d’abord, concernant l’interconnectivité, quelques chiffrent nous permettent de l’illustrer au niveau mondial. 95% de toutes les informations produites sont numérisées, et donc enregistrées quelque part dans le monde par une (souvent plusieurs) entreprise(s) technologique(s). 4,5 milliards d’individus utilisent une (souvent plusieurs) plateforme(s) de réseaux sociaux. 7 milliards d’appareils mobiles sont aujourd’hui en circulation, ce qui signifie que nous sommes tous connectés sur la planète: peut-être pas chaque famille, mais en tout cas tous les villages du monde.

Deuxièmement, ces plateformes ont amené à une progressive désintermédiation de la distribution de l’information: plus de journaliste et d’éditeur pour vérifier les informations distribuées aux citoyen-ne-s. La désintermédiation peut être perçue comme positive car elle permet justement de nous mettre en lien direct avec les leader politiques et les organisations (publiques et privées). C’est un élément positif qui peut permettre par exemple de donner davantage de voix aux initiatives de la société civile. Cependant la désintermédiation présente aussi des inconvénients.

D’une part, si nous devenons à la fois récepteur, producteur et distributeur d’information, cela implique une certaine difficulté à vérifier la véracité de l’information qui est distribuée. Il faut noter ici qu’il est souvent compliqué pour un utilisateur lambda de réseaux sociaux de vérifier les informations: il ou elle n’a pas forcément les outils ni le temps pour le faire. Les campagnes de désinformation peuvent ainsi se développer sans limite.

D’autre part, nous sommes très largement influencés par nos émotions. Ainsi une fausse information peut nous toucher, nous marquer, même si une explication rationnelle vient nous prouver l’inverse ultérieurement. Le décalage dans le temps, et l’impact de l’émotion engendrée par les fausses nouvelles limitent les résultats des initiatives de vérification de l’information (fact checking).  Ainsi, il est difficile de contrer les campagnes de désinformation, d’une part car leur contrôle est difficile dans l’immense océan d’information dans lequel nous sommes immergés chaque jour, et d’autre part car toute réponse tardive et rationnelle ne nous touche pas avec la même intensité. Les exemples récents de votation ou d’élection comme le Brexit, les élections de Donald Trump et de Jair Bolsonaro nous montrent comment la maitrise de la distribution d’information sur les réseaux sociaux peut avoir un impact majeur sur la décision du citoyen.

En parallèle, un autre phénomène s’est associé à l’interconnectivité et à la désintermédiation : la limitation du droit à la vie privée. Ce troisième phénomène est issu de deux facteurs. Premièrement, après le 11 septembre 2001, les États et les citoyen-ne-s ont convenu de limiter les droits à la vie privée au profit de la sécurité, ce qui a conduit à la mise en place d’une bureaucratie mondiale de la surveillance, dotée à la fois d’un pouvoir étendu, et d’un contrôle démocratique limité (NSA aux États-Unis, mais également dans la plupart des autres États). Deuxièmement, les innovations technologiques ont permis l’émergence de géants technologiques comme Google et Facebook, dont les modèles économiques sont basés sur la captation et la gestion de données personnelles. Ces entreprises réalisent la majorité de leur bénéfice grâce aux données individuelles (à titre d’exemple, 91% des bénéfices de Google proviennent de la publicité et des activités liées aux données [1]).

Ainsi, si nous sommes tous connectés et en grande partie sur les réseaux sociaux, que la presque totalité de l’information est numérisée, et que la sphère privée est peu protégée, les questions de transparence et de confiance sont (et doivent être) au coeur du débat. Il est en effet temps que nous réfléchissions à quel type de société numérique nous souhaitons pour demain et les générations à venir. C’est à nous de le définir. Comme le mentionne Keith Weed, le CMO d’Unilever, “Il faut agir rapidement pour reconstruire la confiance, avant qu’elle ne soit brisée pour toujours”(cité par le Hub Institute, 2019).

Nous commençons donc une année 2019 sur de nouvelles bases: une meilleure compréhension des tenants et aboutissants de ces plateformes et de leur modèle économique. Ceci doit nous permettre de continuer le débat autour des questions de transparence et de confiance au sein de la société numérique. Et de définir le rôle que nous souhaitons donner à ces plateformes qui ont pris une telle place dans nos vies.

[1]Voir le livre de Manuel Castells « Rupture: The Crisis of Liberal Democracy », Wiley, 2017.

Blockchain : une solution contre les fausses nouvelles ?

Le monde est à la portée d’un clic. L’information est aujourd’hui en grande partie gratuite et abondante. Les réseaux sociaux sont devenus un incontournable intermédiaire entre les fournisseurs et les consommateurs d’information. Selon une étude du Pew Research Center, deux tiers des citoyens américains adultes en 2018 avaient un compte Facebook et les trois quarts d’entre eux le consultaient chaque jour. Face à ce déluge d’informations, la question n’est plus de savoir comment accéder à l’information, mais plutôt qui la sélectionne et dans quel but.

Nous avons souvent tendance à consulter un nombre restreint de sources, soit par habitude, soit de par la confiance qu’elles nous inspirent. Parmi celles-ci, les plateformes de réseaux sociaux occupent une place proéminente du fait de la coexistence entre deux mondes : les communications personnelles et intimes d’une part, et la diffusion de nouvelles et de messages promotionnels d’autre part. Sur les réseaux sociaux, la stratégie marketing d’une marque partage le même espace que les messages de nos proches, mélangeant les sphères privées et publiques, et dans une certaine mesure notre relation aux informations reçues. Nous accueillons différemment – avec plus ou moins de confiance – les informations selon le contexte dans lequel elles sont publiées.

Sur les réseaux sociaux, les informations sont sélectionnées par des algorithmes conçus pour fournir aux utilisateurs des informations faciles à digérer, afin de les maintenir en ligne le plus longtemps possible, et générer un sentiment de confiance. Cette dernière est renforcée par le biais cognitif « biais de vérité », qui décrit notre tendance à croire « en principe » les informations que nous recevons (Hancock, 2016). Pour découvrir qu’une information est fausse, il faut souvent l’intervention d’une tierce source ou des preuves irréfutables. Dans notre paysage numérique contemporain, il nous est de plus en plus difficile de vérifier les l’informations que nous recevons, de par leur quantité, mais aussi de par la difficulté à retrouver la source première. Il faudrait en effet du temps, des ressources et les bonnes compétences pour effectuer une analyse approfondie de chaque information reçue, ce qui est plus improbable lorsque le flux d’informations ne cesse jamais.

Afin de répondre à ce défi, un nombre croissant d’initiatives envisagent l’utilisation de la technologie blockchain pour lutter contre les fausses nouvelles: Trive, Primas, Publiq et Civil, pour n’en nommer que quelques-unes. Blockchain est reconnue pour être une technologie permettant d’enregistrer des données de manière permanente, classées par ordre chronologique et de manière transparente. Ces fonctionnalités permettent à blockchain d’assurer la transparence et la sécurité des données sans centralisation. La Blockchain empêche ainsi tout type de suppression, modification et correction, ce qui signifie que toute information enregistrée sur une blockchain a une identification d’origine accessible à tous et pour toujours.

Un certain nombre de développeurs de blockchain sont convaincus que les solutions technologiques peuvent réellement aider à sécuriser l’intégrité de l’information disponible en ligne.

D’une part, la blockchain peut monétiser la diffusion de vraies informations et ainsi inciter les auteurs à publier des nouvelles exactes et participer à soutenir l’effort de vérification des informations. À titre d’exemple, Trive est une initiative qui crée un vaste écosystème de vérificateurs de nouvelles qui sont récompensées par des tokens. Leur rémunération (tokens) étant liée à leur réputation, ils sont d’autant plus motivés pour ne laisser passer aucune fausse information. À terme, Trive prévoit que de nombreux utilisateurs gagnent leur vie en travaillant uniquement grâce à leur réputation, indique le site Web cette initiative.

D’autre part, la blockchain peut devenir un nouvel outil de sélection des nouvelles. Dans ce sens, elle peut offrir une vraie alternative aux algorithmes des plates-formes de réseaux sociaux et autres moteurs de recherche. En garantissant la validité de la source d’informations grâce à des mécanismes de vérification et de certification décentralisés et autonomes, cette technologie peut aider non seulement à lutter contre les fausses informations, mais également aux problèmes de plagiat et de piratage.

À titre d’exemple, Publiq reprend le concept de stockage distribué de la blockchain pour fournir à des journalistes indépendants un espace décentralisé et inviolable pour publier leur contenu, et récompense les utilisateurs qui mettent à disposition une partie de leur espace de stockage gratuitement.

Ainsi, blockchain est une des technologies possibles pour nous aider à mieux combattre les campagnes de fausses informations et permettre au citoyen d’être bien informé. D’autres technologies existent comme l’intelligence artificielle, qui est de plus en plus utilisée aider les utilisateurs à mieux détecter les fausses informations et en particulier celles provenant de robots. Mais pas seulement: Publiq envisage par exemple d’utiliser l’intelligence artificielle pour créer des liens vers des articles proposant des opinions alternatives, afin de soutenir la pluralité d’opinions en ligne. Cependant, malgré les promesses de ces technologies, rien ne remplacera l’éducation et l’esprit critique de chacun. Il est donc essentiel de se former à une utilisation critique des moteurs de recherche et des plateformes des réseaux sociaux.

Références:

Civil: https://civil.co

Primas: https://primas.io

Publiq: https://publiq.network

Trive: https://trive.news

Smith, A., Anderson, M. (2018). Social Media Use in 2018. Pew Internet Research. Retrieved from: http://www.pewinternet.org/2018/03/01/social-media-use-in-2018/

Hancock, J. T. (2016). Psychological Principles for Public Diplomacy in an Evolving Information Ecosystem. In: S., Powers, M. Kounalakis, ed. Can public diplomacy survive the internet? bots, echo chambers, and disinformation, Washingon, DC:US Advisory Commission on Public Diplomacy.

Droits Humains et censure numérique

Lors de la semaine des Droits Humains, qui se tient du 13 au 17 novembre à Genève, une pléthore d’évènements, table-rondes et conférences auront lieu. Entre autres, la Haut-Commissaire des Nations Unies aux Droits de l’Homme Michelle Bachelet abordera les défis auxquels notre monde est confronté lors d’une conférence publique intitulée “Les Droits Humains dans une nouvelle ère”. Cette nouvelle édition fait la place belle aux technologies numériques, à la fois perçues comme instruments de promotion des droits humains, mais aussi comme défis.

À cette occasion, il est utile de s’intéresser à l’article 19 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme qui énonce que : “Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considération de frontière, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit.” Cela pourrait paraitre paradoxal de réfléchir à la liberté d’opinion et à l’accès à l’information aujourd’hui. En effet, nous croulons sous l’information : à travers le web et les réseaux sociaux, tout est disponible à chaque instant, à chaque heure, peu importe le lieu. Cependant, cette abondance d’information ne se traduit pas nécessairement par une pluralité des sources d’information ni ne favorise une pluralité d’opinions.

En effet, les informations auxquelles nous avons accès sont filtrées par des algorithmes. Comme tous nos faits et gestes en ligne sont enregistrés et analysés, ces filtres deviennent chaque jour plus précis et permettent à certaines entreprises technologiques de mieux cerner ce que nous souhaitons voir et ce qui peut nous inciter à rester en ligne. Si le besoin de faire un choix dans les informations est évident, du fait de leur abondance, les critères de ce choix devraient être transparents, et chaque citoyen devrait avoir la possibilité de les changer.

Ainsi l’abondance d’information n’est pas à traduire par un plus grand accès à l’information. Il s’agit en fait d’un plus grand accès à certaines informations choisies par des tiers. En d’autres termes, nous ne pouvons pas librement chercher, recevoir et répandre les informations de notre choixpour reprendre l’énoncé de l’article 19 précédemment cité, mais bien certaines informations choisies pour nous.

La définition du terme “censure” décrit l’ “Examen préalable fait par l’autorité compétente sur les publications, émissions et spectacles destinés au public et qui aboutit à autoriser ou interdire leur diffusion totale ou partielle.”[1] Alors que la notion de censure se réfère ici à une autorité politique, sa définition s’applique parfaitement aux algorithmes des GAFA et autres réseaux sociaux, qui définissent notre accès à l’information, et ainsi deviennent de facto l’autorité compétente sur les publications. Il ne s’agit donc plus d’un choix venant d’une entité publique, responsable devant les citoyens, mais bien d’un groupe d’entités privées, souvent basées à l’étranger. Cette situation sans précédent est particulièrement préoccupante dans un monde globalisé, complexe et en perpétuelle évolution, où les citoyens ont plus que jamais besoin de donner un sens à leur réalité. Par conséquent, la liberté de choisir ses sources d’information, et ainsi de se former une opinion sans ingérence, est aujourd’hui compromise.

D’autre part, les réseaux sociaux ont laissé la porte grande ouverte à la prolifération des fausses informations. Il s’agit d’une guerre de l’information basée sur une idée simple : augmenter les dissensions au sein d’une population autour de controverses comme l’avortement, le racisme, ou les migrations, et avec pour objectif d’affaiblir le pays concerné et d’orienter les décisions de ses citoyens. Les récentes mesures prises par Facebook et Twitter entre autres, pour bloquer des centaines de faux comptes et profils lors des dernières élections étasuniennes, montrent à quel point les réseaux sociaux sont perméables à l’ingérence de pays tiers dans les élections et les processus démocratiques. 

La difficulté croissante à distinguer entre les vraies et les fausses informations, entre les opinions et les faits, ne concerne pas uniquement les citoyens, mais bien tous les pans de la société. En effet, ce nouvel environnement entraîne une érosion progressive de la confiance de citoyens non seulement envers les sources d’information, mais également envers les institutions publiques, ce qui contribue à isoler les citoyens et à renforcer le rôle d’acteurs privés. Devant des institutions publiques de plus en plus affaiblies, les GAFA et autres réseaux sociaux deviennent “l’autorité compétente sur les publications (…) qui aboutit à autoriser ou interdire leur diffusion totale ou partielle” pour reprendre la définition précédemment citée.

Face à ces défis, deux voies sont à explorer.

D’une part, le citoyen détient un aspect de la solution, dans sa responsabilité à développer les connaissances nécessaires à une vie civique numérique, c’est-à-dire non seulement à mieux appréhender les enjeux et limitations liés à l’utilisation des outils numériques, mais aussi à développer une pensée critique face aux informations disponibles en ligne.

D’autre part, un nouveau cadre juridique pour les réseaux sociaux doit permettre d’appliquer les mêmes règles aux contenus publiés sur les médias traditionnels et les réseaux sociaux, et ainsi éviter que les discours de haine, par exemple, ne puissent proliférer aussi facilement. L’intelligence artificielle peut également aider à rendre plus visible l’origine de l’information, et ainsi aider les citoyens à mieux cerner sa véracité et son contexte. Cependant il est essentiel de se rappeler que toute nouvelle régulation ne doit pas porter sur le contenu, mais bien sur la distribution de l’information. En effet, il ne s’agit pas de renforcer encore davantage la capacité des GAFA et autres réseaux sociaux à choisir quel contenu est vrai ou faux, mais bien plutôt d’encadrer la distribution de l’information en ligne, afin de préserver les principes de l’article 19 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme.

Réferences:

[1]https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/censure/14086

Les grandes promesses de l’Internet sont aussi ses pièges

Si les campagnes présidentielles américaines de 2008 et 2012 ont semblé confirmer la conviction que les outils numériques, dont internet et les réseaux sociaux, développaient l’autonomisation et l’engagement des citoyens, et donc renforçaient la démocratie, la campagne de 2016, tout comme celle en faveur du Brexit, ont mis en évidence les défis que posent les technologies numériques.

Internet et les technologies numériques ont été tout d’abord perçus comme forces de démocratisation. Cette perception reposait principalement sur les conceptions de Habermas de la sphère publique (1). Les premiers modes de communication facilitée par Internet – courriels, listes de diffusion et forums de discussion – semblaient en effet bien adaptés à la formulation d’un argument rationnel, à la prise en compte de la diversité des opinions, et à l’obtention d’un consensus fondé sur le meilleur argument plutôt que sur la force et la coercition (2).

Cependant, cette perception des technologies numériques comme instruments de démocratisation, a été rapidement battue en brèche, et en particulier lors des printemps puis hivers arabes.

En effet, le déterminisme technologique, qui reconnait aux technologies un pouvoir absolu de transformation des sociétés, aurait dû inévitablement amener une plus grande liberté d’expression et un mouvement de démocratisation au sein des pays touchés par le printemps arabe (3). Mais l’hiver arabe, comme d’autres exemples, a montré qu’un tel déterminisme est inexact. Deuxièmement, l’instrumentalisme technologique, qui prétend que les technologies sont neutres sur le plan des valeurs, est également réfuté par un grand nombre d’analyses empiriques et théoriques, qui mettent en avant les valeurs à la fois explicites et implicites que les technologies incorporent, puis reproduisent à travers leur utilisation et applications. Ainsi, attribuer le pouvoir de démocratisation aux technologies numériques reflète avant tout de leurs origines occidentales (1).

Souvent décrites comme plateformes, l’ensemble des communications numériques, y compris les sites de réseautage social, les moteurs de recherche et les smartphones (4), sont principalement conçues, mises en œuvre et contrôlées par quatre sociétés multinationales : Apple, Google, Facebook et Microsoft (GAFA). Au lieu de sphères ouvertes facilitant un discours libre et démocratisant, ces plateformes contribuent à renforcer les croyances et les convictions existantes, tout en réduisant la pluralité d’opinion et de sources d’information, notamment du fait des bulles de filtre et de la marchandisation des relations sur les réseaux sociaux (5).

De plus, les médias traditionnels ne jouent plus leur rôle de gardien d’une pluralité d’opinions et d’information. Les thématiques abordées et le rythme des campagnes électorales sont désormais dictés par les influenceurs sur les réseaux sociaux. Les partis politiques et leurs candidats tissent des réseaux diffus de groupes, consultants et sociétés spécialisées dans la collecte de fonds, la communication micro-segmentée et la mobilisation des électeurs (6).

Dans le même temps, ces plateformes et entreprises sont soutenues par la politique des États-Unis en tant que pays hôte, notamment par le biais de l’application de la loi sur le droit d’auteur (4). Renforçant les critiques antérieures de l’instrumentalisme technologique, ces formes contemporaines d’impérialisme de plateforme renforcent la sphère de l’entreprise (au lieu de la sphère publique) et incorporent des valeurs commerciales et idéologiques spécifiques, qui découlent de la domination des sociétés transnationales américaines et, par conséquent, des États-Unis (4).

Ainsi, pour la démocratie libérale, les grandes promesses de l’Internet sont aussi ses pièges. Son potentiel libérateur et « anti-establishment » peut être également exploité par des leaders peu scrupuleux qui font appel aux pires impulsions de la société. En remettant en cause les institutions traditionnelles, telles que les médias traditionnels, les technologies numériques ont laissé un vide qui peut alors être comblé par des fausses nouvelles et la propagande (6).

Face à ces défis, le citoyen détient une part de la solution, dans la responsabilité à développer non seulement les vertus nécessaires à une vie numérique réussie, telles que l’honnêteté ou la transparence (7), mais aussi la connaissance de ces outils et des stratégies utilisées par les GAFA, les partis politiques et les candidats, afin de mieux protéger la démocratie. Dans ce contexte, la devise des Lumières, sapere aude– avoir le courage de penser (et d’agir) pour soi-même, reste plus que jamais d’actualité (1).

 

Références pour aller plus loin

(1) Ess, Charles. 2018. Democracy and the Internet: A Retrospective, Javnost – The Public, 25:1-2, 93-101, DOI: 10.1080/13183222.2017.1418820

(2) Habermas, Jürgen. 1983. Morale et Communication : Conscience morale et activité communicationnelle. Paris : Flammarion.

(3) Ess, Charles. 1996. “The Political Computer: Democracy, CMC, and Habermas.” In Philosophical Perspectives on Computer-Mediated Communication, edited by C. Ess, 197–230. Albany: State University of New York Press.

(4) Jin, Dal Yong. 2015. Digital Platforms, Imperialism and Political Culture. New York: Routledge.

(5) Lindgren, Simon. 2017. Digital Media and Society: Theories, Topics and Tools. London: Sage.

(6) Persily, Nathaniel. 2017. The 2016 U.S. Election: Can Democracy Survive the Internet? Journal of Democracy, 28: 2, 63-76 DOI: https://doi.org/10.1353/jod.2017.0025

(7) Vallor, Shannon. 2016. Technology and the Virtues: Towards a Future Worth Wanting. Cambridge, MA: MIT Press.

 

 

 

 

 

Blockchain: une innovation pour la gestion collective ?

La blockchain est à la mode. Du secteur privé au secteur public, tout le monde en parle et la décrit comme cette innovation majeure qui transformera les organisations dans les années à venir. Cet article se propose de la définir en termes simples et de mettre en lumière une application spécifique: la gestion de biens communs.

 

La blockchain est une technologie qui permet d’enregistrer des transactions de valeurs, et de valider leur exactitude de manière sûre, transparente et immuable. Traditionnellement, lorsque deux individus souhaitent effectuer une transaction, ils passent par un intermédiaire qui va leur offrir la confiance qu’ils n’ont pas nécessairement entre eux : par exemple, le système bancaire assure que le même montant sera bien débité chez l’un et crédité chez l’autre. La blockchain offre une alternative à cette intermédiation. En effet, elle représente une vraie innovation en matière de prise de décision collective et distribuée, c’est-à-dire sans institution centrale qui contrôle et valide l’exactitude des décisions et des transactions.

 

La bitcoin blockchain est une immense base de données, qui enregistre les transactions de valeurs entre individus. Toutes les transactions de bitcoins qui ont lieu dans le monde à chaque seconde sont enregistrées à intervalles régulières dans des « blocs » de transactions, qui sont ensuite ajoutés aux blocs précédents. L’identité des individus n’est pas divulguée : chacun est représenté par un numéro (« public key »). Par contre, toutes les transactions sont transparentes, visibles de toutes et tous, et enregistrées de manière immuable. Il n’est plus possible d’altérer une transaction à partir du moment où elle est validée et ajoutée à la bitcoin blockchain.

 

Chaque transaction est horodatée et validée par des agents (appelés « miners ») qui ont pour rôle de vérifier l’exactitude de la transaction. Afin d’éviter toute collusion entre les individus qui échangent des bitcoins et les agents chargés de valider et d’enregistrer cette transaction dans un nouveau bloc, la blockchain organise ce qui pourrait ressembler à concours mathématique mondial : à chaque création d’un nouveau bloc, les « miners » du monde entier tentent de résoudre un problème mathématique complexe, qui ne peut être résolu qu’en utilisant une grande puissance de calculs à l’aide de puissants ordinateurs. Les premiers à trouver la solution gagent le droit de créer un nouveau bloc et sont rétribués : ils reçoivent un certain nombre de bitcoins.

 

Cette technologie offre donc une alternative innovante en termes de gestion distribuée et décentralisée des transactions de valeurs entre individus. Elle peut s’appliquer idéalement à la gestion de biens communs, qui représente un défi pour les institutions publiques et les organisations internationales. Le concept de la tragédie des biens communs, introduit il y a une cinquante d’année par l’écologue américain Garrett Hardin, permet de décrire ce défi. Il est souvent illustré par l’exemple suivant.

 

Des éleveurs partagent un pâturage et se mettent d’accord sur le nombre idéal de moutons que chacun peut y amener. Le nombre idéal permet à l’herbe de se renouveler suffisamment ce qui assure à tous les moutons de paître sur le long-terme. Collectivement il s’agit de la solution idéale. Cependant, individuellement, chacun va être tenté de maximiser son profit et donc d’ajouter un, voire plusieurs moutons, ce qui va progressivement conduire à une telle dégradation du pâturage, que plus aucun mouton ne pourra paître. Une décision, qui peut faire sens au niveau individuel et à court terme, ne fait plus du tout sens au niveau collectif et à long-terme.

 

La tragédie des biens commun est une parfaite illustration de notre difficulté à gérer collectivement les biens publics, tels l’environnement et les ressources naturelles. Joshua Weitz et ses collègues du Georgia Institute of Technology (USA) ont développé plusieurs scénarios afin de comprendre comment éviter la tragédie des biens communs. Ils ont découvert que seule une incitation forte extérieure pouvait motiver les agents individuels à s’aligner sur le choix idéal collectif et du long terme, même si le bien commun était déjà épuisé ou si d’autres agents continuaient à dégrader les ressources communes.[1]

 

C’est précisément ce que cette technologie propose : inciter les participants à œuvrer pour maintenir le bien collectif en alignant intérêts individuel et collectif. En effet, la bitcoin blockchain (ici le bien commun) ne peut fonctionner que si les « miners » participent activement et correctement à son bon fonctionnement, c’est à dire continuent à valider les transactions et créer de nouveaux blocs. Pour éviter l’écueil de la tragédie des biens communs, la blockchain s’appuie sur deux principes qui permettent d’aligner leurs intérêt individuel et collectif.

 

Tout d’abord, la bitcoin blockchain récompense les « miners » qui créent de nouveaux blocs et valident les transactions. Deuxièmement, en étant rétribués en bitcoins, ils ne gagnent de la valeur que si la bitcoin blockchain continue d’inciter la confiance pour de nouvelles transactions. Ils sont donc rétribués pour leur contribution (intérêt individuel) avec des bitcoins qui n’ont de valeur que s’ils assurent la pérennité de la bitcoin blockchain (intérêt commun).

 

Cette technologie, et ses deux principes d’incitation distribuée pouvant être appliqués à un grand nombre de situations, promettent donc de grands changements en termes de gestion des biens communs et de gouvernance dans les années à venir. De multiples entreprises, organisations internationales et institutions publiques développent à ce titre des projets basés sur la blockchain afin d’augmenter la transparence et l’efficacité des processus de gestion des transactions et des biens communs.

 

Une précision finale. Ici, les principes de base de la bitcoin blockchain ont été considérés en guise d’illustration. Mais il est à noter qu’il existe une blockchain pour chaque crypto-monnaie ou chaque valeur. Ainsi, la bitcoin blockchain est la chaine de blocs qui enregistre toutes les transactions pour la seule crypto-monnaie bitcoin. De surcroît, le terme « blockchain » est utilisé pour désigner un nombre important de variantes avec des processus de validation des transactions (appelé « consensus mechanisms ») distincts.

 

[1]http://www.rh.gatech.edu/news/583719/game-theory-shows-how-tragedies-commons-might-be-averted