Intelligence artificielle et démocratie: donnez votre avis!

L’intelligence artificielle (IA) prend de plus en plus de place dans nos vies de tous les jours. Au sein des gouvernements, cette technologie est progressivement utilisée pour optimiser l’analyse de données et améliorer les services offerts à la population. Mais qu’en sera-t-il dans 5 ou 10 ans ? Cette consultation citoyenne vous propose de donner votre avis et répondre à la question suivante: quel rôle donner à l’intelligence artificielle dans les processus démocratiques ?

Pour participer à la consultation citoyenne, cliquer sur ce lien: participer.ge.ch

La votation fédérale du 7 mars sur le projet d’identité électronique (e-ID) a été balayée par le peuple suisse. L’utilité d’une e-ID n’était pas controversée, mais sa gestion par des entreprises privées a suscité le référendum lancé par la Société Numérique, l’organisation Campax, la plateforme We collect et l’association Public Beta. Toutes dénonçaient la libéralisation d’une tâche régalienne. Cette décision illustre bien la difficulté de définir le rôle des technologies numériques dans nos sociétés.

Aujourd’hui, l’intelligence artificielle (IA) se trouve au coeur des assistants personnels comme Siri ou Alexa, des moteur de recherche comme Google, ou encore des publicités personnalisées sur les réseaux sociaux. Mais qu’en sera-t-il dans 5 ou 10 ans? Allons-nous remplacer notre vote par une forme d’intelligence artificielle qui pourra voter en notre nom? La technologie sera probablement suffisamment avancée pour cela, mais le souhaitons-nous?

Pour plus d’informations sur l’IA, voir la récente émission de Geopolitis du 11 avril ou encore le documentaire iHuman.

Si nous partons du principe que la technologie, et plus généralement le design, influencent les individus et la société, il est important de donner la parole aux “utilisateurs”, c’est à dire aux citoyen.ne.s. Cette consultation citoyenne s’inscrit donc dans une logique de participation inclusive et souhaite donner l’opportunité aux citoyen.ne.s de choisir le rôle de l’intelligence artificielle dans les processus démocratiques.

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Quel modèle de démocratie va perdurer au 21ème siècle ?

Notre modèle de démocratie libérale n’est pas un fait acquis. Plusieurs défis s’annoncent et requièrent notre engagement. Si le numérique présente de nouveaux défis, il n’est néanmoins pas la cause de tous les maux. Probablement un accélérateur. Mais il s’agit aussi de mieux communiquer sur l’attractivité et les valeurs de la démocratie pour les plus jeunes générations.

Influence des Technologies Numériques

Les récentes infractions à la protection des données et autres lois électorales nous ont rappelé que les mondes académique et politique se devaient d’explorer les répercussions potentielles des nouvelles technologies sur la société et les processus démocratiques. De tout temps des dirigeants politiques ont tenté d’obtenir des informations personnelles et confidentielles de leurs populations. Ce qui est aujourd’hui nouveau, c’est la concentration de ces données aux mains d’entreprises technologiques, sans réelle valeur humaniste et ne visant pas l’intérêt général. C’est aussi la rapidité de la collecte de ces données et leur accessibilité qui sont nouveaux. Un grand nombre d’entreprises de communication et de marketing politique utilisent par exemple les réseaux sociaux pour diffuser des messages, collecter et vendre des données personnelles d’utilisateurs, avec ou sans leur consentement.[ii]

Aujourd’hui, de nombreux chercheurs et décideurs politiques se demandent si les démocraties libérales pourront survivre dans un monde où le virtuel et le réel s’entremêlent en permanence.[iii] Grâce aux données collectées, les technologies numériques permettent d’influencer la façon dont les individus pensent et forment leur opinion, ce qui est particulièrement inquiétant à une époque où les divisions actuelles de nos sociétés sont profondes. En novembre 2018, Joseph Stiglitz, Shirin Ebadi, Mario Vargas Llosa font partie des vingt-cinq personnalités qui appelaient à « établir des garanties démocratique » pour protéger la liberté d’opinion.

Les technologies numériques sont en effet omniprésentes. Les plateformes de réseaux sociaux, les blogs et les sites web offrent la visibilité et l’audience dont certains ont toujours rêvé. Un large éventail d’acteurs, dont les citoyens, consomment, produisent et diffusent de l’information à la vitesse du Wi-Fi. Dans ce contexte d’abondance de l’information, il peut sembler évident de tirer la conclusion que les citoyens sont mieux informés qu’auparavant. Cependant, comme l’a montré Eli Pariser[iv], les technologies numériques ont tendance à isoler les citoyens dans des bulles de filtrage, et à ne donner accès qu’à des informations présélectionnées.

Si les plateformes de réseaux sociaux sont progressivement devenues un défi pour la démocratie, l’intelligence artificielle (IA) a le potentiel d’être une menace encore plus dangereuse dans les années à venir[v]. D’autant plus que l’IA est principalement développée par un nombre restreint d’entreprises technologiques en toute opacité[vi]. Face à la question de la singularité technologique, quelle IA souhaitons-nous au sein des démocraties libérales ? C’est le message qui est au cœur de la “Charte de l’éthique de l’IA” de l’Union Européenne, qui préconise un développement de l’IA en accord avec les valeurs démocratiques européennes.

Émergence de mouvements sociaux

Alors que le modèle de démocratie libérale doit s’adapter à une nouvelle donne technologique, et à des acteurs étatiques et non-étatiques, interne et étrangers, qui luttent activement contre ce même modèle, de nombreux mouvements sociaux ont émergés cette dernière décennie pour réclamer davantage d’équité et de solidarité, et pousser les gouvernements à prendre des mesures contre le changement climatique. La société civile a en effet su utiliser les outils numériques pour s’organiser et gagner en visibilité. Le mouvement « FridaysforFuture » en est un exemple récent : la jeunesse prend la rue pour exprimer son inquiétude face à un futur incertain et à l’immobilité des états face à la question du climat. Mais précédemment « Los indignados », « Les Gilets Jaunes » ou encore « Occupy Wall Street » ont mis en lumière cette nouvelle manière de participer politiquement. Et ce, alors que la participation politique traditionnelle est en déclin dans un grand nombre de démocraties libérales.

Ce double mouvement, à la fois de mise en défi des processus démocratiques traditionnels (votes, référendum, élection) et de recrudescence de nouveaux mouvements sociaux, pose donc une question de gouvernance. Tout comme les défis posés par la généralisation du numérique. Quel modèle de démocratie sera suffisamment robuste et attractif pour perdurer au 21ème siècle ?

 

Références mentionnées dans le texte:

[i] Conférence organisée conjointement par le Centre Européen de la Culture et le CCDSEE le 21 novembre 2019 « discours intitulé « Les Désenchantements de la Démocratie Post-Moderne »

[ii] Voir Chester,J. & Montgomery, K.C., 2017. The role of digital marketing in political campaigns. Internet Policy Review, 6(Issue 4), Internet Policy Review, 01 December 2017, 6-4; Gilens, M., 2014. Affluence and Influence: Economic Inequality and Political Power in America. Princeton, NJ: Princeton University Press; Koc-Michalska, K. & Lilleker, D., 2017. Digital Politics: Mobilization, Engagement, and Participation. Political Communication, 34(1), 1-5 ; O’Neil, C., 2016. Weapons of Math Destruction: How Big Data Increases Inequality and Threatens Democracy. New York: Crown Publishers; Veale, T. & Cook, M., 2018. Twitterbots: Making Machines that Make Meaning. Cambridge, MA: MIT Press; Wu, T. 2016. The Attention Merchants: The Epic Scramble to Get Inside Our Heads. New York, NY: Alfred A. Knopf ; Zuboff, S., 2019. The Age of Surveillance Capitalism: The Fight for a Human Future at the New Frontier of Power. New York, NY: PublicAffairs Publisher.

[iii] Voir Birch, S., et al. 2013. Divided Democracy: Political Inequality in the UK and Why it Matters. London: IPPR; Harari, Y.N., 2017. Dataism Is Our New God. New Perspectives Quarterly, 34(2), 36-43; Margetts, H., 2019. Rethinking democracy with social media. Political Quarterly. 90, 107-123; Mounk, Y., 2018. The People vs. Democracy: Why Our Freedom Is in Danger and How to Save It. Cambridge, MA: Harvard University Press; Webb, A., 2019. The Big Nine: How the Tech Titans and Their Thinking Machines Could Warp Humanity. New York, NY: PublicAffairs.

[iv] Voir Pariser, E., 2012. The filter bubble : how the new personalized web is changing what we read and how we think. New York, N.Y.: Penguin Books/Penguin Press.

[v] Webb, A., 2019. Op. Cit.

[vi] Ford, M., 2018. Architects of Intelligence: The truth about AI from the people building it. Birmingham, UK: Packt Publishing; Lee, K-F., 2018. AI Superpowers: China, Silicon Valley, and the New World Order. Boston, MA: Houghton Mifflin Harcourt.

[vii] Voir Parvin, Phil. 2017. Democracy, Capital, and the Rise of the New Inequality. Political Theory 45(6): 863–876.

C’est quoi la désinformation sur les réseaux sociaux?

La désinformation n’est pas un phénomène nouveau. Au XVIIIe siècle, on s’inquiétait déjà des fausses nouvelles, en particulier venant de la presse anglaise, qui était particulièrement virulente. Le Morning Post, fondé en 1772, diffamait toutes les figures publiques de l’époque, y compris Marie-Antoinette, en affirmant qu’elle avait une liaison avec un Anglais, et que ce dernier recevait des cadeaux de la Reine. Un autre journal, le Gazetier Cuirassé, lancé par Charles Théveneau de Morande à la même époque, incluait en notes de bas de page la mention précisant que la moitié des informations contenues dans les articles étaient vraies. Au lecteur de décider quelle partie. [1]

 

Des empereurs romains à Trump, en passant par la propagande menée pendant la deuxième guerre mondiale, l’histoire nous offre en effet une pléthore d’exemples où les fausses nouvelles ont été utilisées comme instrument pour assoir son pouvoir, obtenir un gain, ou pour influencer les populations, en temps de guerre comme en temps de paix. Les campagnes de désinformation, que certains États parrainent plus ou moins directement, font référence à l’utilisation de l’information et des fausses nouvelles pour atteindre des objectifs politiques et militaires. Dans l’histoire moderne de la désinformation, la guerre froide constitue un jalon important. Alors que les tensions entre les deux blocs étaient fortes, la désinformation s’est professionnalisée afin de manipuler le cœur et l’esprit des populations.

 

Les plateformes de médias sociaux offrent un terrain de jeu idéal pour diffuser des fausses nouvelles. Leur régulation présente de nombreux défis, en particulier lorsqu’il s’agit de leur demander de choisir quel type de contenu censurer. Mais au-delà de cette épineuse question, l’écosystème d’information actuel nous appelle à beaucoup de vigilance au moment de consulter les nouvelles sur ces plateformes.[2] Contrairement à la satire et à la parodie qui peuvent déclencher une réaction émotionnelle mais sans cacher le fait qu’il s’agit d’un faux, la désinformation n’a pas pour ambition première de faire rire ou réfléchir, mais plutôt de manipuler. Afin d’aider à mieux distinguer ces différentes pratiques, et visualiser ce que nous appelons « fausses nouvelles », voici un bref inventaire des formes de désinformation les plus courantes sur les réseaux sociaux :

– Fausse connexion : Ce sont principalement des articles d’actualité et multimédia dont le titre n’a pas ou peu de rapport avec le contenu. À l’ère de la viralité, où les producteurs de contenu tirent leurs revenus de la publicité et du trafic web, un titre est essentiel pour attirer un public et augmenter le nombre de clics. C’est une tactique pour augmenter la visibilité du contenu.

– Contenu trompeur : Il s’agit d’une information erronée mais utilisée dans un contexte correct. Par exemple des pourcentages et autres graphiques qui exagèrent certains aspects d’une situation. L’objectif est ici d’associer du contenu correct et vérifiable avec des données fausses, afin de représenter fictivement un aspect de la réalité. C’est particulièrement utilisé pour les questions sensibles de société (ex : chomage, immigration, genre, etc.).

– Faux contexte : Il s’agit d’une information correcte utilisée dans un contexte incorrect (par exemple, expliquer que les femmes gagnent 20 % de moins que les hommes en moyenne au Royaume-Uni, alors qu’il s’agit en fait d’une moyenne au sein de tous les États Membres de l’Union Européenne).

– Contenu imposteur : Il consiste à imiter une source d’information officielle, par exemple des grands médias tels que la RTS ou la BBC, pour diffuser des fausses nouvelles. Le contenu imposteur gagne ainsi en crédibilité grâce à sa fausse source officielle, ce qui permet de diffuser des fausses nouvelles (par exemple, les données des sondages) sous couvert de vérification et rigueur journalistique.

– Contenu manipulé : Il s’agit de tous les efforts visant à manipuler le contenu écrit, les images et les vidéos pour tromper le public. Par exemple les deep fakes sont des vidéos qui dissocient l’image et le son. Elles montrent un personnage public mais avec les paroles d’un imitateur, ce qui par conséquent permet de lui faire dire ce qu’elle n’a jamais dit.

– Contenu fabriqué : Cette dernière catégorie est la plus élaborée. Le contenu faux est créé de toute pièce. Il peut avoir la forme d’un site web sous une apparence sérieuse (ou pas selon l’audience choisie) et qui publie du faux contenu multimédia. Par exemple, la chaine TV chinoise CGTN a publié une vidéo dans laquelle des Italiens jouent l’hymne chinois et chantent “Grazie China”[3], ce que plusieurs chercheurs indépendants ont démontré comme faux.

 

Ainsi, même si la désinformation n’est pas nouvelle, c’est bien leur mode de diffusion et notre vulnérabilité face à ces nouveaux modes de diffusion qui pose problème. Garder un esprit critique face à tout contenu publié sur les réseaux sociaux (et par email) n’est pas forcément la manière la plus simple d’utiliser (et de profiter) de ces outils, mais au temps du télétravail et des cyber-attaques qui se multiplient, il est essentiel. Derrière ces efforts de désinformation se cachent effet souvent des États tiers qui ont pour objectif de vulnérabiliser nos démocraties et polariser la société. Restons vigilants.

[1] Voir les excellents ouvrages de Robert DARNTON dont :  Robert DARNTON, 2014. De la censure. Essai d’histoire comparée, Gallimard ou encore Robert DARNTON, 2010. Le Diable dans un bénitier. L’art de la calomnie en France, 1650-1800, Gallimard.

[2] Voir l’émission de la RTS Géopolitis ou TV5 Monde ObjectifMonde sur le Complotisme et les réseaux sociaux.

[3] ‘Italians play Chinese national anthem to thank China for its aid’, CGTN, Mar. 15, 2020.

Datafication de la vie humaine et plateformes: quel avenir ?

Tous les deux ans, les données générées dans le monde doublent. Le nombre d’appareils connectés devrait atteindre le chiffre stupéfiant de 29,3 milliards d’ici 2023. Bien que ces chiffres cachent des variations importantes entre les nations fortement connectées et les autres, la datafication de la vie humaine est un phénomène mondial qui impose un haut niveau de transparence aux individus, tout en permettant aux plateformes en ligne de développer et d’utiliser en toute opacité des techniques sophistiquées de microciblage.

Au cours des deux dernières décennies, les plateformes en ligne ont en effet accumulé de grandes quantités de données personnelles. Les données sur les consommateurs sont collectées à partir de nombreuses sources (par exemple, leur comportement en ligne), et sur différents appareils (par exemple, leurs smartphones) grâce à un suivi comportemental (par exemple, les cookies).

Les citoyen.ne.s ont accepté, la plupart du temps sans le savoir, d’échanger leurs données et métadonnées personnelles (c’est-à-dire les données relatives aux données telles que l’appareil utilisé, la localisation) contre des services “gratuits” (par exemple, le référencement web, la messagerie instantanée). En agrégeant et en corrélant les données provenant de ces nombreuses sources, les plateformes en ligne ont acquis la capacité d’identifier et de profiler les citoyens avec une grande précision, quel que soit l’appareil, le temps et l’espace.

Cette nouvelle capacité de profilage psychographique a soulevé des préoccupations d’ordre éthique et de gouvernance chez les experts et les populations. Cependant, la protection de la vie privée et la modération des contenus pour éviter la viralité des fausses nouvelles à sensation, contredisent le modèle commercial des plateformes en ligne, qui est basé sur un accès sans restriction aux données personnelles et sur l’attention des utilisateurs.

La relation entre les gouvernements et les plateformes en ligne est ambiguë. La pandémie de Covid-19 a mis en évidence la nécessité pour les gouvernements de collaborer avec les plateformes en ligne pour collecter des données et suivre les citoyens. Toutefois, leur collaboration n’est pas nouvelle. Les candidats politiques ont rapidement adopté les plateformes en ligne pour atteindre les électeurs potentiels, et les gouvernements incluent les plateformes en ligne dans leurs stratégies pour poursuivre leurs objectifs sécuritaires et économiques.

De plus, les plateformes en ligne permettent aux agences de renseignement d’accéder aux informations personnelles de leurs utilisateurs par des moyens détournés. Aussi, les ministères des affaires étrangères profitent des plates-formes de réseaux sociaux pour lancer des campagnes de “nation branding” afin de promouvoir l’image d’un pays (ex: Présence Suisse) et stimuler les investissements étrangers directs et le tourisme.

Dans certains cas, les informations sur les plateformes en ligne sont instrumentalisées pour affaiblir l’adversaire, semer le chaos et soutenir des forces militaires cinétiques. L’annexion de la Crimée et le conflit du Donbass sont de bons exemples de ces nouvelles utilisations de l’information. Parallèlement, les démocraties libérales collaborent avec les plateformes en ligne pour lutter contre les campagnes de désinformation par l’adoption de nouvelles politiques, d’outils de vérification des faits et de campagnes de sensibilisation.

La relation entre les États et les platesformes présente un risque substantiel pour les populations et la légitimité des institutions publiques nationales et indirectement internationales. Les États ont du mal à trouver un accord pour réglementer et taxer les multinationales technologiques. Leur difficulté est représentative du rôle crucial et pourtant ambigu que jouent aujourd’hui les plateformes. D’une part, les États doivent assurer la protection de leurs citoyens, y compris leur vie privée et le libre accès à des sources d’information plurielles. D’autre part, les États dépendent de plus en plus de ces infrastructures numériques pour communiquer avec leurs citoyens et accomplir certaines tâches régaliennes.

En accordant un rôle aussi important à ces intérêts privés, les États mettent en péril non seulement la crédibilité de leurs efforts pour assurer la protection de leurs citoyens, mais aussi leur légitimité future.

Éducation au numérique : l’école connectée n’est pas une fin en soi

Le numérique a un peu changé les rôles entre générations. C’est probablement la première fois dans l’histoire que les plus jeunes générations sont les premières utilisatrices d’une technologie. Nous commençons à mieux évaluer les enjeux associés aux technologies numériques. Les politiques et institutions publiques semblent adopter un regard plus critique vis-à-vis du numérique, qui n’est plus perçu que comme innovation. Avoir une école connectée est certes important, car elle permet d’appréhender cette fenêtre sur le monde dans un cadre scolaire, mais ce n’est pas une fin en soi. Toujours plus d’information n’est pas synonyme de meilleur apprentissage.

Le numérique nous demande à la fois de réfléchir aux outils les mieux adaptés pour chaque activité, mais aussi au rôle de l’école à l’ère d’internet. En d’autres termes, nous devons envisager le numérique à la fois comme un ensemble d’outils possibles pour l’enseignement, et comme un nouvel environnement pour l’école.

Utiliser une technologie n’est en effet pas neutre, car celle-ci peut conditionner nos comportements de par les choix du fabriquant en termes de design et de fonctionnalité. Ces choix ne sont pas forcément visibles, mais façonnent quand bien même nos vies de tous les jours. Il est donc essentiel de donner les ressources nécessaires afin que les plus jeunes utilisateurs.rices  développent à la fois des connaissances techniques et un regard critique vis-à-vis des technologies numériques, tout en portant une attention particulière aux parties les plus défavorisées de la population et aux filles. En effet, la fracture numérique est encore bien réelle, et appelle à une meilleure inclusion et diversité au sein de la gouvernance et du développement du numérique.

Certaines applications sont hermétiques aux adultes, et les usages des réseaux sociaux bien différents selon l’âge des utilisateurs.rices. Les enfants et adolescent.e.s sont en première ligne du numérique: ils.elles sont confrontés à du contenu et des techniques qui les incitent à passer davantage de temps dans un monde virtuel qui a peu de contrôle et de limites. Les études sur l’économie de l’attention ont su démontrer à quel point les technologies numériques, et en particulier les smartphones et les réseaux sociaux, ont pour objectif une certaine dépendance des utilisateurs.rices.

Selon leur âge, ils.elles doivent aussi être sensibilisé.e.s aux dangers auxquels le numérique les exposent, et aux conséquences de leurs actes en ligne. Puisque tout est disponible en ligne, ils.elles seront forcément confronté.e.s à des choix et des situations qui vont leur demander une maturité plus grande que les générations précédentes, où le contenu était davantage contrôlé. D’où le besoin de partager des exemples concrets de situations critiques afin de partager les ponts de vue en groupe, réfléchir ensemble aux choix et actions possibles.

L’université de Stanford en Californie (États-Unis) a développé toute une série d’outils pédagogiques pour développer l’esprit critique numérique des enfants et adolescent.e.s. Ce projet s’appelle « Civil Online Reasoning »[1] et fait suite à une étude qui a montré que les plus jeunes générations ont développé des compétences numériques – email, chercher des connaissances sur le web, utilisation des réseaux sociaux, etc. – mais manquent cruellement de compétences d’évaluation du contenu en ligne, de sa véracité, de ses sources, de son objectivité, voire du risque de manipulation. Les outils proposés par cette université peuvent contribuer à développer un esprit critique et une distance nécessaire avec ce que les enfants et adolescent.e.s consultent en ligne.

Dans ce contexte, le rôle de l’école est, me semble-t-il, celui de guide et de mentor, qui va leur donner une autonomie et une maturité numérique qui leur sera bénéfique tout au long de leur vie.  Cependant, même s’il est important de préparer les enfants et adolescent.e.s au numérique, la responsabilité ne peut pas reposer que sur eux ou sur l’école. Le risque de cyberdépendance ne devrait pas être seulement considéré au niveau individuel, mais appelle à une politique de santé publique efficace. La régulation, aussi bien du contenu que des techniques utilisées pour micro-cibler les utilisateurs.rices est nécessaire, même si complexe. En d’autres termes, des normes plus strictes devraient permettre de mieux encadrer le numérique, au même titre que des normes encadrent les médias traditionnels.

[1] https://cor.stanford.edu

Algorithmes et pluralité de l’information à l’ère du Covid-19

Dans un contexte de grande incertitude, comme actuellement avec la pandémie de Covid-19, la demande d’information des citoyen-n-e-s est forte : il s’agit, pour les gouvernements et les médias, de donner du sens à cette réalité en constante évolution. Dans les démocraties occidentales, la libre circulation d’information est assurée par la constitution, garante des principes de liberté de pensée, d’opinion et d’expression. Les choix politiques des citoyen-n-e-s sont basés sur cette pluralité d’information.

Les technologies numériques, et en particulier les réseaux sociaux, ont totalement transformé les conditions d’accès à l’information pour les citoyen-n-e-s. En effet, dans de nombreuses démocraties occidentales, les réseaux sociaux sont devenus au cours des années une source importante, sinon la source principale, d’information.[1] Au niveau individuel, chacun.e est à la fois consommateur.rice.s et producteur.rice.s d’information. En quelques clics, nous pouvons facilement et rapidement mettre en ligne une image, une vidéo, un audio ou un texte.

Face à cette avalanche d’information, un tri doit être fait et automatisé, afin de sélectionner les informations qui sont les plus susceptibles de nous concerner. C’est ici qu’interviennent les algorithmes. Un algorithme est une série d’instructions prédéfinies, qui permet d’automatiser une décision. Ainsi, l’algorithme de Facebook va choisir les informations que nous verrons dans notre flux d’actualités sur Facebook, selon des critères choisis par l’entreprise, et les données collectées à notre sujet. Il en va des même pour les algorithmes des autres réseaux sociaux.

Le fait que les algorithmes tentent en permanence d’adapter les informations à nos intérêts et croyances, conduit à limiter le contenu auquel nous avons accès, et à nous « enfermer » dans des formes de bulles individuelles[2], où ne filtrent que les informations qui renforcent nos convictions préexistantes. En conséquence, nous sommes de moins en moins confrontés à des vues divergentes.

De plus, le concept de chambre d’écho[3] met en lumière le fait qu’un contenu va être amplifié et partagé au sein de communauté d’utilisateur.rice.s qui ont les mêmes croyances. La fameuse étude des chercheurs du Massachusetts Institute of Technology (MIT),[4] a illustré ce phénomène, en démontrant que les principaux responsables de distribution de fausses nouvelles sur Twitter étaient les utlisateur-rice-s, et non pas les programmes informatiques « bots »[5]. En effet, sur les réseaux sociaux, ce ne sont pas les discussions approfondies et raisonnées qui deviennent virale, mais bien plutôt du contenu davantage sensationnaliste, d’opinion, extrême, et facilement digérable.

Ainsi, les réseaux sociaux ne favorisent pas la réflexion ou le débat raisonné. Certains chercheurs vont même jusqu’à affirmer que la circulation de l’information est plus importante que l’information elle-même. La professeure des médias Jodi Dean décrit ce phénomène comme le capitalisme communicatif. [6]  Le message fait simplement partie d’un flux de données en circulation : son contenu particulier n’est pas pertinent, qui l’a envoyé n’a pas d’importance, qui le reçoit n’a pas d’importance, et le fait qu’il faille y répondre n’a pas d’importance. La seule chose qui importe est la circulation d’information. Du point de vue des entreprises comme Facebook, c’est clairement le cas : plus de contenu et plus d’échanges signifient plus de données collectées et plus de temps d’attention disponible.

Dans ce contexte, les réseaux sociaux, ne favorisent ni l’ouverture aux pensées et avis divergents, ni la prise en compte du bien commun. D’une part, les algorithmes tendent à filtrer les informations les plus adaptées et qui confirment notre point de vue, et d’autre part ils favorisent les informations facilement digérables, au prix du débat public et des échanges nécessaires à toute démocratie libérale. Ils ne favorisent donc pas l’émergence de consensus autour du bien commun et des décisions collectives. Dans ce contexte, il est donc urgent que les gouvernements prennent des mesures pour mieux encadrer les algorithmes afin de les rendre plus transparents et plus responsables.

Références:

[1] Voir les récents Eurobaromètre sur l’utilisation des réseaux sociaux: https://ec.europa.eu/digital-single-market/en/news/final-results-eurobarometer-fake-news-and-online-disinformation

[2] Filter Bubble, voir Pariser, Eli. The filter bubble: How the new personalized web is changing what we read and how we think. Penguin, 2011.

[3] Echo chamber, voir Barberá, P., Jost, J. T., Nagler, J., Tucker, J. A., & Bonneau, R. (2015). Tweeting from left to right: Is online political communication more than an echo chamber?. Psychological science, 26(10), 1531-1542.

[4] Voir  MIT Study: On Twitter, false news travels faster than true stories. http://news.mit.edu/2018/study-twitter-false-news-travels-faster-true-stories-0308

[5] En informatique, un bot est un type de programme informatique qui effectue des tâches automatisées, comme par exemple « aimer », « commenter » ou « partager » automatiquement du contenu sur les réseaux sociaux.

[6] Dean, J., 2002. Publicity’s secret: How technoculture capitalizes on democracy. Cornell University Press.

 

 

Plus de global et virtuel doit aller de pair avec plus de local et présentiel

Sous une forme virtuelle, la distanciation sociale un phénomène qui existe déjà entre citoyen-n-e-s depuis la généralisation des outils numériques. Le Covid-19 n’a fait que renforcer l’intermédiation de nos relations par le numérique. Cependant, pour créer un avenir commun, il faut nécessairement du lien et des valeurs communes qui atténuent les effets de polarisation et d’isolement des réseaux sociaux et du virtuel: plus de numérique « global et virtuel » doit aller de pair avec davantage de participation citoyenne « locale et présentielle ».

Les technologies numériques sont omniprésentes. Les plateformes de réseaux sociaux, les blogs et les sites web offrent la visibilité et l’audience dont certains ont toujours rêvé. Un large éventail d’acteurs, dont les citoyens, consomment, produisent et diffusent de l’information à la vitesse du Wi-Fi. Dans ce contexte d’abondance de l’information, il peut sembler évident de tirer la conclusion que les citoyen-n-e-s sont plus en lien qu’auparavant.

Cependant, comme l’a montré Eli Pariser [1], les technologies numériques ont tendance à isoler les citoyen-n-e-s dans des bulles de filtrage, et à ne donner accès qu’à des informations présélectionnées. Un grand nombre d’entreprises de communication et de marketing politique utilisent par exemple les réseaux sociaux pour diffuser des messages, collecter et vendre des données personnelles d’utilisateurs, avec ou sans leur consentement [2]. Grâce aux données collectées, les technologies numériques permettent d’influencer la façon dont les individus pensent et forment leur opinion, ce qui renforce la politisation et les divisions au sein des sociétés.

Ce qui est aujourd’hui nouveau, c’est la concentration de ces données aux mains d’entreprises technologiques, sans réelle valeur humaniste et ne visant pas la cohésion sociale ni l’intérêt général. Si les plateformes de réseaux sociaux sont progressivement devenues un défi pour la démocratie, l’intelligence artificielle (IA) a le potentiel d’être une menace encore plus dangereuse dans les années à venir [4]. D’autant plus que l’IA est principalement développée par un nombre restreint d’entreprises technologiques en toute opacité.

Ces technologies numériques, actuelles et émergente, présentent de nombreux défis, qui sont de mieux en mieux connus des gouvernements et citoyen-n-e-s. Cependant, un aspect, souvent oublié des débats sur le rôle du numérique dans nos sociétés, a refait surface à travers le Covid-19. En effet, cette pandémie a renforcé une distanciation virtuelle, qui existait cependant déjà entre citoyen-n-e-s depuis la généralisation des outils numériques. Nous utilisons des outils comme Zoom, Webex ou Meet pour enseigner et organiser des réunions professionnelles. Nous contactons nos familles et ami-e-s sur Facebook, Twitter et les autres plateformes de réseaux sociaux.

Cette distanciation et intermédiation “numérique” n’est cependant pas sans conséquence. En effet, les plateformes peuvent aider à organiser et coordonner de grandes manifestations, cependant elles peuvent aussi contribuer à isoler les citoyen-n-e-s et les délocaliser dans un territoire virtuel, sans lien avec une réalité tangible et concrète. La polarisation auxquelles font face certaines démocraties libérales est aussi à mettre en lien avec la distance qui s’est créée entre citoyen-n-e-s qui ne communiquent plus que par l’intermédiation de réseaux sociaux, sans lien avec une réalité tangible et locale. En d’autres termes, rien ne remplace le dialogue présentiel entre citoyen-n-e-s.

Nous pouvons être en accord ou désaccord avec les demandes des mouvements « FridaysforFuture », « Black Lives Matter » ou encore « Les Gilets Jaunes ». Il n’en reste pas moins que ces mouvements mettent en mouvement des discussions, réflexions et transformations sur la manière dont nous souhaitons vivre ensemble, aujourd’hui et demain, au niveau local et national.

La société civile a donc un rôle essentiel à jouer pour soutenir les efforts en faveur d’une société plus juste, d’un environnement plus sain et d’une économie plus durable. Les grands mouvements sociaux ont non seulement le bénéfice premier de faire avancer des causes comme la lutte contre le changement climatique, mais aussi de créer du lien entre les citoyen-n-e-s. Ce lien est nécessaire, car il permet de réunir des individus aux avis et intérêts divergents, au sein d’une même communauté ou nation. Ce lien rappelle notre histoire, nos valeurs communes, et notre humanité.

À l’heure de l’information en continu, et des plateformes des réseaux sociaux qui créent du lien virtuel, nous avons besoin de renforcer la démocratie au niveau local. C’est à travers une démocratie locale et participative que nous pouvons définir l’avenir d’une ville, d’un territoire et d’un pays. Ainsi, c’est peut-être une des leçons à tirer de la pandémie de Covid-19 : plus de numérique « global et virtuel » doit aller de pair avec davantage de participation « locale et présentielle ».

Références

[1] Voir Pariser, E., 2012. The filter bubble : how the new personalized web is changing what we read and how we think. New York, N.Y.: Penguin Books/Penguin Press.

[2] Voir Chester,J. & Montgomery, K.C., 2017. The role of digital marketing in political campaigns. Internet Policy Review, 6(Issue 4), Internet Policy Review, 01 December 2017, 6-4; O’Neil, C., 2016. Weapons of Math Destruction: How Big Data Increases Inequality and Threatens Democracy. New York: Crown Publishers; Wu, T. 2016. The Attention Merchants: The Epic Scramble to Get Inside Our Heads. New York, NY: Alfred A. Knopf ; Zuboff, S., 2019. The Age of Surveillance Capitalism: The Fight for a Human Future at the New Frontier of Power. New York, NY: PublicAffairs Publisher.

[3] Harari, Y.N., 2017. Dataism Is Our New God. New Perspectives Quarterly, 34(2), 36-43; Margetts, H., 2019. Rethinking democracy with social media. Political Quarterly. 90, 107-123; Mounk, Y., 2018. The People vs. Democracy: Why Our Freedom Is in Danger and How to Save It. Cambridge, MA: Harvard University Press.

[4] Webb, A., 2019. The Big Nine: How the Tech Titans and Their Thinking Machines Could Warp Humanity. New York, NY: PublicAffairs.

[4] Ford, M., 2018. Architects of Intelligence: The truth about AI from the people building it. Birmingham, UK: Packt Publishing; Lee, K-F., 2018. AI Superpowers: China, Silicon Valley, and the New World Order. Boston, MA: Houghton Mifflin Harcourt.

[5] Voir Parvin, Phil. 2017. Democracy, Capital, and the Rise of the New Inequality. Political Theory 45(6): 863–876.

Post-Covid-19: quelle place pour les mobilisations citoyennes?

La société civile a un rôle essentiel à jouer pour soutenir les efforts en faveur d’une société plus juste, d’un environnement plus sain et d’une économie plus durable. Les récent mouvements sociaux s’inscrivent non seulement dans la contemporanéité du numérique, mais aussi dans une longue tradition de contestation citoyenne autour de grands enjeux. La participation en masse des populations à ces manifestations illustre peut-être une conscientisation de la nécessité de trouver des solutions ensemble. C’est peut-être là un grand espoir pour l’avenir, qui ne pourra être construit qu’ensemble et au delà des différences.

Le Covid-19 a mis les mobilisations citoyen-n-e-s sur pause. Tout du moins au début. Et puis sont venus des abus de pouvoir, aux États-Unis par exemple, qui ont déclenché les mouvements de contestation de masse que nous avons pu observer ces dernières semaines [1]. Les réflexions et les transformations que ces mouvements génèrent au sein de la classe politique et des médias mettent en lumière la nécessité d’une société civile active, engagée, et qui a conscience de son rôle pour répondre aux grands enjeux de société. En Suisse, les débats autour de la Loi sur le CO2, ou à Genève à propos des nouvelles pistes cyclables, illustrent le tiraillement des autorités entre développement économique et protection de l’environnement. La société civile a un rôle essentiel à jouer pour soutenir les efforts en faveur d’une société plus juste, d’un environnement plus sain et d’une économie plus durable.

Cette mobilisation s’inscrit dans une longue tradition de revendications et de participation citoyenne. Au cours des dernières décennies et du siècle passé, le rôle de la société civile à évolué [2], tout autant que ses thématiques, outils, modes de financements et de gouvernance.

Avant les années 1970, la guerre froide et la fin du colonialisme ont déclenché de nombreux mouvements sociaux, qui se sont déroulés dans un monde dominé principalement par les états. Les multinationales n’avaient pas encore émergées comme acteurs de la scène internationale. Les thématiques étaient liées aux processus de décolonisation et d’auto-détermination, mais aussi en lien avec l’emploi et la répartition des richesses. Ces mouvements étaient composés d’ouvrier-e-s et d’intellectuel-le-s, avec une stricte hiérarchie verticale. Leur financement provenaient de leurs membres, et leurs principales formes d’action étaient la manifestation de rue et la grève.

La génération suivante de mouvements sociaux des années 1970 et 1980 ont abordé les questions des droits de l’homme, du droit des femmes, de l’environnement et de la solidarité avec les pays en voie de développement. Ils sont issus des révolutions étudiantes de 1968 avec de nouvelles valeurs de paix et de collaboration mondiale. Ces mouvements incarnent une nouvelle vision du monde et une sensibilisation aux grands enjeux mondiaux. Ils étaient, entre autres, composés d’étudiant-e-s, avec une hiérarchie moins rigide et plus horizontale. Leur forme d’action préférée était soit l’action directe comme les manifestations de rue, les événements de masse comme les concerts, et l’utilisation des médias. Leur financement provenait des membres et des sympathisants, mais aussi d’événements culturels.

À la fin des années 1980 et dans les années 1990, la société civile s’est progressivement de  professionnalisée et structurée. Le nombre d’organisations non gouvernementales (ONG), de groupes de réflexion et de commissions scientifiques et professionnelles a crû rapidement, grâce en particulier à une faiblesse institutionnelle de certains états et des technologies de communication plus abordables [3]. Ces organisations ont pu entre autres fournir des prestation de services, représenter des groupements de citoyen-ne-s, et développer des expertises dans les domaines des droits de l’homme, du développement, de la réduction de la pauvreté, et de la résolution des conflits. Leur financement provenait de gouvernements, d’institutions internationales et de fondations privées.

Si le nombre d’ONG n’a pas beaucoup évolué depuis le début des années 2000, leur répartition sur la planète est resté assez similaire aux années 1990. En d’autres termes, les ONG sont encore majoritairement issues des pays développés. L’Afrique est la seule zone géographique qui a connu une croissance du nombre d’ONG au cours des vingt dernières années, bien que cette augmentation ne soit pas proportionnelle à sa croissance démographique [4].

Les ONG ont progressivement obtenu un rôle d’observateur au sein des accords et mécanismes intergouvernementaux. Leur participation a été possible grâce au soutien financier de certains états, mais aussi grâce à la généralisation des technologies de l’information et de la communication. Cependant, ce statut – limité – d’observateur, et un système multilatéral qui fait la part belle à certains puissants états, a également mené à l’émergence de nouveaux mouvements de contestation.

Les initiatives altermondialistes, comme le Forum Social Mondial, visaient alors à défendre les victimes de la mondialisation, et à abolir voire réformer les institutions multilatérales mondiales. Ils étaient composés d’étudiant-e-s, d’ouvriere-e-s et de paysan-ne-s, et comprenaient un vaste réseau d’ONG et de mouvements sociaux. Ces mouvements étaient plutôt cosmopolites et flexibles:  cosmopolite car les participants avaient conscience d’une communauté plus large voire mondiale, et flexible de par leur forme de gouvernance permettant à tout individu de participer [5].

Black Lives Matter, FridayforFuture, ou encore Extinction Rebellion sont les successeurs directs de ces mouvements sociaux de contestation. Les grandes manifestations qu’ils ont organisées récemment ont largement utilisé le numérique, et en particulier les réseaux sociaux, pour coordonner leurs efforts, sensibiliser les populations et communiquer au plus grand nombre. Cependant, ces mouvements s’inscrivent non seulement dans la contemporanéité du numérique, mais aussi dans une longue tradition de contestation citoyenne autour de grands enjeux, comme la lutte contre le changement climatique ou le racisme systémique.

Leurs modes de financement, leurs outils et leurs formes de gouvernance ont évolué au cours des décennies. Cependant, leur responsabilisation face aux grands enjeux mondiaux, et leur modèle de fonctionnement flexible et basé sur un principe de participation inclusive, les inscrivent dans une longue et nécessaire tradition de contestation citoyenne.

La participation en masse des populations à ces manifestations illustre donc peut-être une conscientisation de la nécessité de trouver des solutions ensemble. C’est peut-être là un grand espoir pour l’avenir, qui ne pourra être construit qu’ensemble et au delà des différences.

Note: 

[1] À Hong-Kong, la réponse citoyenne est restée modérée, probablement car elle fait face à un certain découragement et à un nouveau positionnement des milieux énonomiques qui se sont vus bousculés par le Covid-19.

Références:

[2] Edwards, M. and Gaventa, J. eds., 2014. Global citizen action. Routledge.

[3] Kaldor, M., 2012. New and old wars—organized violence in the globalized era, 32–70.

[4] Kaldor, M., Moore, H.L. and Selchow, S., 2012. Global Civil Society 2012 (Vol. 248). Basingstoke: Palgrave Macmillan.

[5] Anheier, H.K., Glasius, M. and Kaldor, M., 2004. Global civil society 2004/5. Sage.

Union européenne: Rester ensemble après le Coronavirus?

Ces dernières semaines, la pandémie, et au-delà de la pandémie elle-même, la gestion de la crise, ont illustré l’ambivalence des dirigeants politiques et des populations européennes face à un projet d’avenir commun. Lors d’une rare intervention, Jacques Delors, ancien Président de la Commission européenne, a rompu son silence le week-end dernier pour avertir que le manque de solidarité constituait « un danger mortel pour l’Union européenne. »

 

De par l’extrême rapidité de son évolution, et l’incertitude des semaines voire des mois à venir, le Coronavirus n’a laissé aucune place aux tergiversations politiques. Cette crise a mis en lumière non seulement les visions divergentes quant aux mesures à prendre pendant et après pandémie, mais aussi et surtout, elle a mis, sous une lumière cruelle, les désaccords autour de la définition et de l’existence même d’une réponse commune aux enjeux mondiaux. Même si la santé est de la compétence nationale des États membres, la solidarité entre pays voisins aurait dû être une évidence au sein d’un continent qui s’est progressivement construit autour du projet d’intégration européenne.

 

Les pandémies ne peuvent pas être réglées seulement au niveau national. Elles appellent à une réponse coordonnée, au même titre que le changement climatique. Et c’est bien l’inverse que les dirigeants européens ont montré ces dernières semaines. La pandémie a rouvert les plaies de la crise de la zone euro, faisant ressurgir les stéréotypes concernant les Européens du Sud et du Nord. À titre d’illustration le Ministre néerlandais des finances, Wopke Hoekstra, a exprimé sa contrition après avoir mis ses voisins en colère, en demandant pourquoi les autres gouvernements n’avaient pas de réserves budgétaires pour faire face au choc financier du coronavirus. Le Premier ministre portugais, António Costa, a alors qualifié ces commentaires de menace pour l’avenir de l’Union Européenne (UE). En effet, de quel projet européen peut-on parler sans une solidarité durant les crises ?

 

Autre illustration, la Hongrie. En guise de réponse au Coronavirus, le Parlement hongrois, a adopté il y a quelques jours un projet de loi qui étend les pouvoirs déjà importants du Premier ministre Viktor Orbán. En conséquence, les quelques freins et contrepoids qui subsistaient en Hongrie cesseront d’exister, le gouvernement statuant par décret. Aucune élection ni aucun rassemblement ne pourront être organisés. La Hongrie est devenue un cas d’école de l’utilisation abusive du coronavirus à des fins autoritaires.

 

En quelques jours, le Coronavirus a éclipsé toutes les autres questions et bousculé la nouvelle Commission, qui a semblé bien silencieuse, et reléguée au deuxième plan, par des gouvernements qui souhaitaient montrer leur action et rendre visible leur engagement pour résoudre la crise auprès des citoyens. L’argumentaire autour d’une réponse coordonnée a laissé la place à des communications nationales. Sans une volonté des capitales européennes de mettre en avant l’apport des institutions et du projet européen, les citoyens ne peuvent pas en comprendre le sens et le bien-fondé aujourd’hui.

 

Il s’agit d’une occasion manquée des États membres d’illustrer l’utilité du projet d’intégration européenne. Comme le déclarait l’ancienne Conseillère de la Commissaire européenne chargée de l’élargissement Heather Grabbe, cette crise réduit la confiance entre États membres et au sein du système tout entier.[1] Les citoyens italiens ont en effet le sentiment d’avoir été laissés seuls par l’Europe dans la première phase de la pandémie, ce qui a fait encore chuter la confiance dans le projet européen. Un sondage réalisé les 12 et 13 mars[2] a révélé que 88 % des Italiens estimaient que l’UE ne soutenait pas l’Italie, tandis que 67 % considéraient l’adhésion à l’UE comme un désavantage, un résultat désastreux pour un État membre fondateur de l’Union, et où l’UE bénéficiait auparavant d’un soutien important.

 

Après cette première étape de repli sur soi, certains États membres ont fait preuve de davantage de solidarité. L’Allemagne, l’Autriche, le Luxembourg – et la Suisse – ont ouvert leurs hôpitaux pour soigner les patients des pays les plus touchés. La France et l’Allemagne ont fait don de plus de masques à l’Italie que la Chine, selon l’exécutif de l’UE.[3] Mais ces premières réactions de fermeture des frontières et de « chacun pour soi » ont montré une réalité que les discours ne peuvent pas occulter. Ainsi, la pandémie a montré l’ambiguïté de l’étape actuelle du projet européen, issu d’une époque pleine d’optimisme et de certitude quant à la volonté d’un vivre ensemble, et qui petit à petit, a fait place à un concert d’accommodements autour d’un statut quo inconfortable.

 

La pandémie nous met au pied du mur. C’est en effet un moment décisif pour le projet européen, qui va marquer la construction européenne. Deux voies sont possibles : soit une remise en question profonde et des discussions sur le type de projet européen voulu dans les différentes capitales européennes, soit le maintien du statut quo. Dans le second cas, c’est la perte de sens du projet européen, qui se résumera à des accords commerciaux, mais sans un cœur de solidarité. Certes, il reste encore du temps pour garder le statut quo fonctionnel. Mais il ne résistera pas longtemps sous les efforts des mouvements anti-européens intra- et extra-européens.

 

Il est donc temps de parler de l’éléphant de la pièce : rester ensemble ou pas ? C’est la question que pose la réponse européenne au Coronavirus. Et la réponse ne doit pas se résumer à quelques déclarations politiques et annonces de « faire ensemble », que ce soit autour de projets innovants, de valeurs communes ou de protection de l’environnement. Elle ne doit pas être seulement financière non plus. Elle doit se montrer plus ambitieuse, et indiquer la direction à prendre, donner espoir, et engager les populations autour d’un « être ensemble », c’est-à-dire un projet d’une Europe renforcée et à terme fédérale. La solidarité existe entre personnes et populations qui se sentent liées et avec un avenir commun. Dans un couple ou en une famille, il faut faire des choix, preuve de solidarité, de confiance et oser. Que va choisir la famille européenne ?

 

Dans un monde incertain, où les innovations technologiques et militaires sont principalement développées en Chine et aux États-Unis, l’Europe doit rayonner sa culture et ses valeurs démocratique. Elle a un rôle important à jouer dans le monde. Mais pour ce faire, elle doit d’abord résoudre ses contradictions internes, qui reviennent, à chaque crise, à la même question : plus d’intégration politique ou non ?

 

[1] https://www.msn.com/en-gb/news/brexit/coronavirus-could-be-final-straw-for-eu-european-experts-warn/ar-BB121pqo

[2] https://www.ecfr.eu/article/commentary_whatever_it_takes_italy_and_covid_19_crisis

[3] https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/coronavirus-comment-l-italie-s-est-sentie-abandonnee-par-la-france-et-l-ue-face-a-sa-penurie-de-masques_3887289.html

Cybersécurité : Un « No man’s land » avec beaucoup de monde

L’émergence d’un monde globalisé et interconnecté a suscité de nombreux espoirs et préoccupations au cours des vingt dernières années. Que l’on perçoive le cyberespace comme un bien public mondial, ou un espace virtuel privatisé par les grandes multinationales technologiques, il est impératif d’explorer son impact sur les droits de l’homme et les libertés civiles, la gouvernance, l’utilisation abusive du numérique à des fins terroristes ou criminelles, et bien entendu la sécurité nationale et internationale.

Ces thématiques sont sensibles à plus d’un titre, mais particulièrement car elles concernent de multiples acteurs et appellent de nouveaux modèles de gouvernance. Le cyberespace fonctionne grâce à un complexe ensemble de technologies, infrastructure et acteurs. Par exemple, les entreprises privées sont propriétaires de données, technologies et de certaines infrastructures. Les États se font concurrence dans le cyberespace pour attirer les prochaines innovations tout en préservant la confidentialité des données de leurs citoyens, et déploient de nouvelles capacités pour se défendre, voire s’attaquer. À Genève, l’Union International des Télécommunications (ITU) a un rôle proéminent dans le développement de standards pour assurer l’interopérabilité des technologies. L’ICANN (Internet Corporation for Assigned Names and Numbers), dont le siège est en Californie, propose une approche de gouvernance à multi-parties prenantes, afin d’assurer la représentation de cette diversité d’acteurs.

La société civile est peut-être la moins bien représentée, car très hétérogène, et donc moins bien coordonnée et financée. C’est principalement au travers de l’ICANN et de l’Internet Governance Forum (IGF) qu’elle peut faire entendre sa voix. Cette plateforme de discussion ouverte réunit régulièrement, dans la cité de Calvin, les acteurs de la gouvernance d’internet, pour faciliter la réflexion sur toutes les questions de politique publique liées au numérique.

Dans son rapport de 2013, le Groupe d’experts gouvernementaux (GGE) des Nations unies sur la cybersécurité a fait valoir que la Charte des Nations unies, et plus généralement le droit international, est applicable au maintien d’un cyberespace ouvert et sécurisé. La cybersécurité ne se limite en effet pas au cyberespace, et peut créer de dommages très tangibles dans le monde physique. Bien que le scénario le plus probable de guerre future soit un conflit hybride, avec les capacités cybernétiques comme un élément parmi d’autres, une crise militaire pourrait bien se développer à partir d’un incident cybernétique.

Les cybercapacités posent un problème conceptuel aux stratégies de sécurité établies. Dans le cyberespace, la dissuasion traditionnelle ne fonctionne pas : l’arsenal nucléaire des États-Unis n’a jamais dissuadé la Russie, la Chine ou la Corée du Nord de lancer des offensives sur le cyberespace. C’est principalement du fait de la difficulté d’attribution d’une cyberattaque : son  origine est difficile à prouver. Et même dans le cas où son origine est clairement déterminée, les gouvernements, apparemment responsables, nient toute implication, reléguant la faute à des groupes criminels.

Ainsi, l’instauration de la confiance est un élément essentiel en matière de cybersécurité. Les entreprises, les gouvernements, et les citoyens paient de plus en plus cher leur sécurité. Ce que Microsoft a bien compris, en proposant de lancer son initiative de CyberPeace Institute à Genève. Même si certaines agences de renseignement utilisent les vulnérabilités des logiciels que chacun-e utilise, l’insécurité généralisée et le coût engendré, nous amène probablement vers davantage de régulation.

Au-delà des stratégies nationales pour faire face à ces nouveaux défis, les organisations internationales et régionales ont un rôle important à jouer pour aider à atténuer le risque d’escalade et de conflit découlant de l’utilisation du numérique. Par exemple, le Conseil permanent de l’OSCE a convenu d’un ensemble de mesures de coopération visant à améliorer la coopération et le renforcement de la confiance dans le cyberespace. Pour maintenir l’unité et la paix dans le cyberespace, les États, ainsi que le secteur privé, la société civile et les organisations internationales ont tous un rôle important à jouer.

La Genève Internationale est le lieu idéal pour une gouvernance inclusive et pourquoi pas basée sur le numérique. De nombreuses formes de eParticipation existent aujourd’hui au niveau local pour gérer les budgets de villes européennes comme par exemple Madrid. Serait-ce le moment d’explorer comment ces outils pourraient être utilisés pour rendre la gouvernance mondiale plus ouverte et inclusive ? L’urgence de régulation de cybersécurité, qui nécessite la participation de nombreux acteurs et intérêts, pourrait être une occasion idéale d’inventer de nouvelles formes de gouvernance.

Mais trois éléments devraient être inclus dans ce nouveau modèle : un ensemble de définitions, de règles et de processus décisionnels ; des mécanismes de renforcement de la confiance entre tous les acteurs ; et une forme de soutien technologique et financier pour réduire la fracture numérique afin que tous les acteurs aient la capacité d’adhérer à ces règles.