Blockchain: une innovation pour la gestion collective ?

La blockchain est à la mode. Du secteur privé au secteur public, tout le monde en parle et la décrit comme cette innovation majeure qui transformera les organisations dans les années à venir. Cet article se propose de la définir en termes simples et de mettre en lumière une application spécifique: la gestion de biens communs.

 

La blockchain est une technologie qui permet d’enregistrer des transactions de valeurs, et de valider leur exactitude de manière sûre, transparente et immuable. Traditionnellement, lorsque deux individus souhaitent effectuer une transaction, ils passent par un intermédiaire qui va leur offrir la confiance qu’ils n’ont pas nécessairement entre eux : par exemple, le système bancaire assure que le même montant sera bien débité chez l’un et crédité chez l’autre. La blockchain offre une alternative à cette intermédiation. En effet, elle représente une vraie innovation en matière de prise de décision collective et distribuée, c’est-à-dire sans institution centrale qui contrôle et valide l’exactitude des décisions et des transactions.

 

La bitcoin blockchain est une immense base de données, qui enregistre les transactions de valeurs entre individus. Toutes les transactions de bitcoins qui ont lieu dans le monde à chaque seconde sont enregistrées à intervalles régulières dans des « blocs » de transactions, qui sont ensuite ajoutés aux blocs précédents. L’identité des individus n’est pas divulguée : chacun est représenté par un numéro (« public key »). Par contre, toutes les transactions sont transparentes, visibles de toutes et tous, et enregistrées de manière immuable. Il n’est plus possible d’altérer une transaction à partir du moment où elle est validée et ajoutée à la bitcoin blockchain.

 

Chaque transaction est horodatée et validée par des agents (appelés « miners ») qui ont pour rôle de vérifier l’exactitude de la transaction. Afin d’éviter toute collusion entre les individus qui échangent des bitcoins et les agents chargés de valider et d’enregistrer cette transaction dans un nouveau bloc, la blockchain organise ce qui pourrait ressembler à concours mathématique mondial : à chaque création d’un nouveau bloc, les « miners » du monde entier tentent de résoudre un problème mathématique complexe, qui ne peut être résolu qu’en utilisant une grande puissance de calculs à l’aide de puissants ordinateurs. Les premiers à trouver la solution gagent le droit de créer un nouveau bloc et sont rétribués : ils reçoivent un certain nombre de bitcoins.

 

Cette technologie offre donc une alternative innovante en termes de gestion distribuée et décentralisée des transactions de valeurs entre individus. Elle peut s’appliquer idéalement à la gestion de biens communs, qui représente un défi pour les institutions publiques et les organisations internationales. Le concept de la tragédie des biens communs, introduit il y a une cinquante d’année par l’écologue américain Garrett Hardin, permet de décrire ce défi. Il est souvent illustré par l’exemple suivant.

 

Des éleveurs partagent un pâturage et se mettent d’accord sur le nombre idéal de moutons que chacun peut y amener. Le nombre idéal permet à l’herbe de se renouveler suffisamment ce qui assure à tous les moutons de paître sur le long-terme. Collectivement il s’agit de la solution idéale. Cependant, individuellement, chacun va être tenté de maximiser son profit et donc d’ajouter un, voire plusieurs moutons, ce qui va progressivement conduire à une telle dégradation du pâturage, que plus aucun mouton ne pourra paître. Une décision, qui peut faire sens au niveau individuel et à court terme, ne fait plus du tout sens au niveau collectif et à long-terme.

 

La tragédie des biens commun est une parfaite illustration de notre difficulté à gérer collectivement les biens publics, tels l’environnement et les ressources naturelles. Joshua Weitz et ses collègues du Georgia Institute of Technology (USA) ont développé plusieurs scénarios afin de comprendre comment éviter la tragédie des biens communs. Ils ont découvert que seule une incitation forte extérieure pouvait motiver les agents individuels à s’aligner sur le choix idéal collectif et du long terme, même si le bien commun était déjà épuisé ou si d’autres agents continuaient à dégrader les ressources communes.[1]

 

C’est précisément ce que cette technologie propose : inciter les participants à œuvrer pour maintenir le bien collectif en alignant intérêts individuel et collectif. En effet, la bitcoin blockchain (ici le bien commun) ne peut fonctionner que si les « miners » participent activement et correctement à son bon fonctionnement, c’est à dire continuent à valider les transactions et créer de nouveaux blocs. Pour éviter l’écueil de la tragédie des biens communs, la blockchain s’appuie sur deux principes qui permettent d’aligner leurs intérêt individuel et collectif.

 

Tout d’abord, la bitcoin blockchain récompense les « miners » qui créent de nouveaux blocs et valident les transactions. Deuxièmement, en étant rétribués en bitcoins, ils ne gagnent de la valeur que si la bitcoin blockchain continue d’inciter la confiance pour de nouvelles transactions. Ils sont donc rétribués pour leur contribution (intérêt individuel) avec des bitcoins qui n’ont de valeur que s’ils assurent la pérennité de la bitcoin blockchain (intérêt commun).

 

Cette technologie, et ses deux principes d’incitation distribuée pouvant être appliqués à un grand nombre de situations, promettent donc de grands changements en termes de gestion des biens communs et de gouvernance dans les années à venir. De multiples entreprises, organisations internationales et institutions publiques développent à ce titre des projets basés sur la blockchain afin d’augmenter la transparence et l’efficacité des processus de gestion des transactions et des biens communs.

 

Une précision finale. Ici, les principes de base de la bitcoin blockchain ont été considérés en guise d’illustration. Mais il est à noter qu’il existe une blockchain pour chaque crypto-monnaie ou chaque valeur. Ainsi, la bitcoin blockchain est la chaine de blocs qui enregistre toutes les transactions pour la seule crypto-monnaie bitcoin. De surcroît, le terme « blockchain » est utilisé pour désigner un nombre important de variantes avec des processus de validation des transactions (appelé « consensus mechanisms ») distincts.

 

[1]http://www.rh.gatech.edu/news/583719/game-theory-shows-how-tragedies-commons-might-be-averted

Quel avenir pour la pluralité d’opinions et la démocratie à l’ère numérique?

Les technologies numériques sont omniprésentes. Du lever au coucher, nous sommes immergés dans un monde, où virtuel et réel se s’entremêlent en permanence. Les décisions que nous prenons chaque jours sont dorénavant largement influencées par les technologies.

 

Nous avons gagné de nouvelles compétences en termes d’accès à l’information. Le monde est à la portée d’un clic. Tout est disponible en permanence, de l’achat d’un livre à la consultation des dernières nouvelles. L’information est devenue gratuite et abondante. Le concept de surcharge informationnelle ou « infobésité[1] » décrit bien ce déluge d’information, où la question n’est plus comment accéder à l’information, mais plutôt comment la sélectionner.

 

Le numérique facilite la communication et la collaboration entre individus, effaçant les distances spatio-temporelles. Les messages sont diffusés à la vitesse du wifi, et les hashtags sont les éléments constitutifs des mouvements politiques. À titre d’exemple récent, un post sur Facebook a conduit 2,6 millions de personnes à manifester dans les rues de la capitale étasunienne pour marquer leur soutien au respect des femmes. De même, il aura fallu peu de temps après la diffusion du nouveau code vestimentaire de la Maison Blanche, pour qu’une opposition s’organise et que le hashtag #DressLikeAWoman devienne viral[2].

 

Si elles représentent une vraie aide dans bien des cas, les technologies numériques présentent aussi de nombreux défis, et en particulier à deux titres : accès à l’information et pluralité d’opinions. L’article 19 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme[3]énonce les principes de « liberté d’opinion et d’expression », ainsi que le « droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit. » Ces principes sont remis en causes par des technologies numériques qui, autrefois louées pour élargir l’accès à l’information et renforcer la liberté d’expression, sont progressivement devenues des filtres, et des instruments de surveillance et de collecte de données.

 

Une grande partie d’entre nous accèdent principalement aux nouvelles à travers les réseaux sociaux, ce qui permet aux géants du numérique, tel que Facebook, de devenir les nouveaux rédacteurs en chef d’un journal en ligne qui serait devenu mondialisé. Le principe de la bulle de filtrage[4](filter bubble) décrit cet espace informationnel en ligne, dans lequel nous sommes en permanence confinés, et qui est régit selon les critères d’un algorithme, celui-ci choisissant à quel article, quelle vidéo ou quel site internet nous aurons accès, selon nos préférences et ce que les moteurs de recherche et les réseaux sociaux savent de nous. Même si une sélection d’information est nécessaire et bienvenue afin de faciliter nos recherches et notre navigation, les critères de sélection ne nous sont pas accessibles. De surcroît, nous ne sommes plus confrontés à des avis divergents, le but étant de nous garder le plus longtemps en ligne, et donc de nous donner accès à des informations qui vont dans notre sens. À titre d’exemple, Facebook montre en priorité les publications de notre entourage qui ont le même point de vue politique.

 

Le scandale de Cambridge Analytica[5]a montré à quel point les campagnes politiques contemporaines utilisent des technologies avancées pour influencer le vote des citoyens : extraction de données, bots, réseaux sociaux, et bien entendu messages personnalisés. Cette nouvelle génération de communications politiques permet en effet d’adapter le message selon le profil psychologique de chacun-e, et ce à une échelle nationale voire mondiale. Mais l’influence du numérique sur le paysage politique s’étend bien au-delà du jour du vote. Nous sommes entrés dans un monde en campagne perpétuelle.

 

Ce déluge d’information continu a laissé la porte ouverte à la désinformation, qui s’est progressivement infiltrée en masse dans la sphère publique.  Si les réseaux sociaux sont reconnus pour favoriser la superficialité des discussions et les points de vue extrémistes, une récente étude du Massachusetts Institute of Technology (MIT)[6]a démontré que les fausses informations ou « fake news » étaient 70% plus partagées que les vraies informations sur Twitter. Et la raison n’est pas à chercher auprès des logiciels (bots) qui disséminent les informations automatiquement, mais bien auprès des utilisateurs. En effet, beaucoup d’entre nous ne lisons pas en détail les publications sur les réseaux sociaux. Le titre, une image ou le résumé suffisent pour aimer et partager la publication. À l’heure où Twitter a remplacé le journal télévisé, la désinformation semble être partout, ce qui isole encore davantage le citoyen face aux défis mondiaux et fragilise la démocratie.

 

Que ce soit au niveau local, national, régional ou mondial, les technologies numériques ont une influence certaine et de plus en plus visible sur la politique. Alors que la démocratie est basée sur le principe d’un citoyen bien informé, les technologies numériques remettent en causes les principes de base d’accès à l’information et de pluralité d’opinions sur lesquels sont fondées nos sociétés et processus politiques. Il devient donc urgent de réfléchir au rôle que nous souhaitons leur donner afin de définir quelle société nous souhaitons pour l’avenir.

 

[1]https://www.franceculture.fr/emissions/hashtag/infobesite-comment-sinformer

[2]http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1656428-dresslikeawoman-medecin-legiste-je-travaille-en-blouse-n-en-deplaise-a-donald-trump.html

[3]http://www.un.org/fr/universal-declaration-human-rights/index.html

[4]https://www.ted.com/talks/eli_pariser_beware_online_filter_bubbles?language=fr

[5]https://www.letemps.ch/monde/cambridge-analytica-big-data-laltright

[6]http://news.mit.edu/2018/study-twitter-false-news-travels-faster-true-stories-0308