Datafication de la vie humaine et plateformes: quel avenir ?

Tous les deux ans, les données générées dans le monde doublent. Le nombre d’appareils connectés devrait atteindre le chiffre stupéfiant de 29,3 milliards d’ici 2023. Bien que ces chiffres cachent des variations importantes entre les nations fortement connectées et les autres, la datafication de la vie humaine est un phénomène mondial qui impose un haut niveau de transparence aux individus, tout en permettant aux plateformes en ligne de développer et d’utiliser en toute opacité des techniques sophistiquées de microciblage.

Au cours des deux dernières décennies, les plateformes en ligne ont en effet accumulé de grandes quantités de données personnelles. Les données sur les consommateurs sont collectées à partir de nombreuses sources (par exemple, leur comportement en ligne), et sur différents appareils (par exemple, leurs smartphones) grâce à un suivi comportemental (par exemple, les cookies).

Les citoyen.ne.s ont accepté, la plupart du temps sans le savoir, d’échanger leurs données et métadonnées personnelles (c’est-à-dire les données relatives aux données telles que l’appareil utilisé, la localisation) contre des services “gratuits” (par exemple, le référencement web, la messagerie instantanée). En agrégeant et en corrélant les données provenant de ces nombreuses sources, les plateformes en ligne ont acquis la capacité d’identifier et de profiler les citoyens avec une grande précision, quel que soit l’appareil, le temps et l’espace.

Cette nouvelle capacité de profilage psychographique a soulevé des préoccupations d’ordre éthique et de gouvernance chez les experts et les populations. Cependant, la protection de la vie privée et la modération des contenus pour éviter la viralité des fausses nouvelles à sensation, contredisent le modèle commercial des plateformes en ligne, qui est basé sur un accès sans restriction aux données personnelles et sur l’attention des utilisateurs.

La relation entre les gouvernements et les plateformes en ligne est ambiguë. La pandémie de Covid-19 a mis en évidence la nécessité pour les gouvernements de collaborer avec les plateformes en ligne pour collecter des données et suivre les citoyens. Toutefois, leur collaboration n’est pas nouvelle. Les candidats politiques ont rapidement adopté les plateformes en ligne pour atteindre les électeurs potentiels, et les gouvernements incluent les plateformes en ligne dans leurs stratégies pour poursuivre leurs objectifs sécuritaires et économiques.

De plus, les plateformes en ligne permettent aux agences de renseignement d’accéder aux informations personnelles de leurs utilisateurs par des moyens détournés. Aussi, les ministères des affaires étrangères profitent des plates-formes de réseaux sociaux pour lancer des campagnes de “nation branding” afin de promouvoir l’image d’un pays (ex: Présence Suisse) et stimuler les investissements étrangers directs et le tourisme.

Dans certains cas, les informations sur les plateformes en ligne sont instrumentalisées pour affaiblir l’adversaire, semer le chaos et soutenir des forces militaires cinétiques. L’annexion de la Crimée et le conflit du Donbass sont de bons exemples de ces nouvelles utilisations de l’information. Parallèlement, les démocraties libérales collaborent avec les plateformes en ligne pour lutter contre les campagnes de désinformation par l’adoption de nouvelles politiques, d’outils de vérification des faits et de campagnes de sensibilisation.

La relation entre les États et les platesformes présente un risque substantiel pour les populations et la légitimité des institutions publiques nationales et indirectement internationales. Les États ont du mal à trouver un accord pour réglementer et taxer les multinationales technologiques. Leur difficulté est représentative du rôle crucial et pourtant ambigu que jouent aujourd’hui les plateformes. D’une part, les États doivent assurer la protection de leurs citoyens, y compris leur vie privée et le libre accès à des sources d’information plurielles. D’autre part, les États dépendent de plus en plus de ces infrastructures numériques pour communiquer avec leurs citoyens et accomplir certaines tâches régaliennes.

En accordant un rôle aussi important à ces intérêts privés, les États mettent en péril non seulement la crédibilité de leurs efforts pour assurer la protection de leurs citoyens, mais aussi leur légitimité future.

Jérôme Duberry

Jérôme Duberry

Jérôme Duberry est enseignant-chercheur Post-Doc au Centre de Compétences Dusan Sidjanski en Études Européennes, Global Studies Institute, Université de Genève, et chercheur associé à l’IHEID. Ses activités de recherche s'articulent autour de la convergence entre technologies numériques, politique et développement durable (ODD).

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