C’est quoi la désinformation sur les réseaux sociaux?

La désinformation n’est pas un phénomène nouveau. Au XVIIIe siècle, on s’inquiétait déjà des fausses nouvelles, en particulier venant de la presse anglaise, qui était particulièrement virulente. Le Morning Post, fondé en 1772, diffamait toutes les figures publiques de l’époque, y compris Marie-Antoinette, en affirmant qu’elle avait une liaison avec un Anglais, et que ce dernier recevait des cadeaux de la Reine. Un autre journal, le Gazetier Cuirassé, lancé par Charles Théveneau de Morande à la même époque, incluait en notes de bas de page la mention précisant que la moitié des informations contenues dans les articles étaient vraies. Au lecteur de décider quelle partie. [1]

 

Des empereurs romains à Trump, en passant par la propagande menée pendant la deuxième guerre mondiale, l’histoire nous offre en effet une pléthore d’exemples où les fausses nouvelles ont été utilisées comme instrument pour assoir son pouvoir, obtenir un gain, ou pour influencer les populations, en temps de guerre comme en temps de paix. Les campagnes de désinformation, que certains États parrainent plus ou moins directement, font référence à l’utilisation de l’information et des fausses nouvelles pour atteindre des objectifs politiques et militaires. Dans l’histoire moderne de la désinformation, la guerre froide constitue un jalon important. Alors que les tensions entre les deux blocs étaient fortes, la désinformation s’est professionnalisée afin de manipuler le cœur et l’esprit des populations.

 

Les plateformes de médias sociaux offrent un terrain de jeu idéal pour diffuser des fausses nouvelles. Leur régulation présente de nombreux défis, en particulier lorsqu’il s’agit de leur demander de choisir quel type de contenu censurer. Mais au-delà de cette épineuse question, l’écosystème d’information actuel nous appelle à beaucoup de vigilance au moment de consulter les nouvelles sur ces plateformes.[2] Contrairement à la satire et à la parodie qui peuvent déclencher une réaction émotionnelle mais sans cacher le fait qu’il s’agit d’un faux, la désinformation n’a pas pour ambition première de faire rire ou réfléchir, mais plutôt de manipuler. Afin d’aider à mieux distinguer ces différentes pratiques, et visualiser ce que nous appelons « fausses nouvelles », voici un bref inventaire des formes de désinformation les plus courantes sur les réseaux sociaux :

– Fausse connexion : Ce sont principalement des articles d’actualité et multimédia dont le titre n’a pas ou peu de rapport avec le contenu. À l’ère de la viralité, où les producteurs de contenu tirent leurs revenus de la publicité et du trafic web, un titre est essentiel pour attirer un public et augmenter le nombre de clics. C’est une tactique pour augmenter la visibilité du contenu.

– Contenu trompeur : Il s’agit d’une information erronée mais utilisée dans un contexte correct. Par exemple des pourcentages et autres graphiques qui exagèrent certains aspects d’une situation. L’objectif est ici d’associer du contenu correct et vérifiable avec des données fausses, afin de représenter fictivement un aspect de la réalité. C’est particulièrement utilisé pour les questions sensibles de société (ex : chomage, immigration, genre, etc.).

– Faux contexte : Il s’agit d’une information correcte utilisée dans un contexte incorrect (par exemple, expliquer que les femmes gagnent 20 % de moins que les hommes en moyenne au Royaume-Uni, alors qu’il s’agit en fait d’une moyenne au sein de tous les États Membres de l’Union Européenne).

– Contenu imposteur : Il consiste à imiter une source d’information officielle, par exemple des grands médias tels que la RTS ou la BBC, pour diffuser des fausses nouvelles. Le contenu imposteur gagne ainsi en crédibilité grâce à sa fausse source officielle, ce qui permet de diffuser des fausses nouvelles (par exemple, les données des sondages) sous couvert de vérification et rigueur journalistique.

– Contenu manipulé : Il s’agit de tous les efforts visant à manipuler le contenu écrit, les images et les vidéos pour tromper le public. Par exemple les deep fakes sont des vidéos qui dissocient l’image et le son. Elles montrent un personnage public mais avec les paroles d’un imitateur, ce qui par conséquent permet de lui faire dire ce qu’elle n’a jamais dit.

– Contenu fabriqué : Cette dernière catégorie est la plus élaborée. Le contenu faux est créé de toute pièce. Il peut avoir la forme d’un site web sous une apparence sérieuse (ou pas selon l’audience choisie) et qui publie du faux contenu multimédia. Par exemple, la chaine TV chinoise CGTN a publié une vidéo dans laquelle des Italiens jouent l’hymne chinois et chantent “Grazie China”[3], ce que plusieurs chercheurs indépendants ont démontré comme faux.

 

Ainsi, même si la désinformation n’est pas nouvelle, c’est bien leur mode de diffusion et notre vulnérabilité face à ces nouveaux modes de diffusion qui pose problème. Garder un esprit critique face à tout contenu publié sur les réseaux sociaux (et par email) n’est pas forcément la manière la plus simple d’utiliser (et de profiter) de ces outils, mais au temps du télétravail et des cyber-attaques qui se multiplient, il est essentiel. Derrière ces efforts de désinformation se cachent effet souvent des États tiers qui ont pour objectif de vulnérabiliser nos démocraties et polariser la société. Restons vigilants.

[1] Voir les excellents ouvrages de Robert DARNTON dont :  Robert DARNTON, 2014. De la censure. Essai d’histoire comparée, Gallimard ou encore Robert DARNTON, 2010. Le Diable dans un bénitier. L’art de la calomnie en France, 1650-1800, Gallimard.

[2] Voir l’émission de la RTS Géopolitis ou TV5 Monde ObjectifMonde sur le Complotisme et les réseaux sociaux.

[3] ‘Italians play Chinese national anthem to thank China for its aid’, CGTN, Mar. 15, 2020.

Datafication de la vie humaine et plateformes: quel avenir ?

Tous les deux ans, les données générées dans le monde doublent. Le nombre d’appareils connectés devrait atteindre le chiffre stupéfiant de 29,3 milliards d’ici 2023. Bien que ces chiffres cachent des variations importantes entre les nations fortement connectées et les autres, la datafication de la vie humaine est un phénomène mondial qui impose un haut niveau de transparence aux individus, tout en permettant aux plateformes en ligne de développer et d’utiliser en toute opacité des techniques sophistiquées de microciblage.

Au cours des deux dernières décennies, les plateformes en ligne ont en effet accumulé de grandes quantités de données personnelles. Les données sur les consommateurs sont collectées à partir de nombreuses sources (par exemple, leur comportement en ligne), et sur différents appareils (par exemple, leurs smartphones) grâce à un suivi comportemental (par exemple, les cookies).

Les citoyen.ne.s ont accepté, la plupart du temps sans le savoir, d’échanger leurs données et métadonnées personnelles (c’est-à-dire les données relatives aux données telles que l’appareil utilisé, la localisation) contre des services “gratuits” (par exemple, le référencement web, la messagerie instantanée). En agrégeant et en corrélant les données provenant de ces nombreuses sources, les plateformes en ligne ont acquis la capacité d’identifier et de profiler les citoyens avec une grande précision, quel que soit l’appareil, le temps et l’espace.

Cette nouvelle capacité de profilage psychographique a soulevé des préoccupations d’ordre éthique et de gouvernance chez les experts et les populations. Cependant, la protection de la vie privée et la modération des contenus pour éviter la viralité des fausses nouvelles à sensation, contredisent le modèle commercial des plateformes en ligne, qui est basé sur un accès sans restriction aux données personnelles et sur l’attention des utilisateurs.

La relation entre les gouvernements et les plateformes en ligne est ambiguë. La pandémie de Covid-19 a mis en évidence la nécessité pour les gouvernements de collaborer avec les plateformes en ligne pour collecter des données et suivre les citoyens. Toutefois, leur collaboration n’est pas nouvelle. Les candidats politiques ont rapidement adopté les plateformes en ligne pour atteindre les électeurs potentiels, et les gouvernements incluent les plateformes en ligne dans leurs stratégies pour poursuivre leurs objectifs sécuritaires et économiques.

De plus, les plateformes en ligne permettent aux agences de renseignement d’accéder aux informations personnelles de leurs utilisateurs par des moyens détournés. Aussi, les ministères des affaires étrangères profitent des plates-formes de réseaux sociaux pour lancer des campagnes de “nation branding” afin de promouvoir l’image d’un pays (ex: Présence Suisse) et stimuler les investissements étrangers directs et le tourisme.

Dans certains cas, les informations sur les plateformes en ligne sont instrumentalisées pour affaiblir l’adversaire, semer le chaos et soutenir des forces militaires cinétiques. L’annexion de la Crimée et le conflit du Donbass sont de bons exemples de ces nouvelles utilisations de l’information. Parallèlement, les démocraties libérales collaborent avec les plateformes en ligne pour lutter contre les campagnes de désinformation par l’adoption de nouvelles politiques, d’outils de vérification des faits et de campagnes de sensibilisation.

La relation entre les États et les platesformes présente un risque substantiel pour les populations et la légitimité des institutions publiques nationales et indirectement internationales. Les États ont du mal à trouver un accord pour réglementer et taxer les multinationales technologiques. Leur difficulté est représentative du rôle crucial et pourtant ambigu que jouent aujourd’hui les plateformes. D’une part, les États doivent assurer la protection de leurs citoyens, y compris leur vie privée et le libre accès à des sources d’information plurielles. D’autre part, les États dépendent de plus en plus de ces infrastructures numériques pour communiquer avec leurs citoyens et accomplir certaines tâches régaliennes.

En accordant un rôle aussi important à ces intérêts privés, les États mettent en péril non seulement la crédibilité de leurs efforts pour assurer la protection de leurs citoyens, mais aussi leur légitimité future.

Éducation au numérique : l’école connectée n’est pas une fin en soi

Le numérique a un peu changé les rôles entre générations. C’est probablement la première fois dans l’histoire que les plus jeunes générations sont les premières utilisatrices d’une technologie. Nous commençons à mieux évaluer les enjeux associés aux technologies numériques. Les politiques et institutions publiques semblent adopter un regard plus critique vis-à-vis du numérique, qui n’est plus perçu que comme innovation. Avoir une école connectée est certes important, car elle permet d’appréhender cette fenêtre sur le monde dans un cadre scolaire, mais ce n’est pas une fin en soi. Toujours plus d’information n’est pas synonyme de meilleur apprentissage.

Le numérique nous demande à la fois de réfléchir aux outils les mieux adaptés pour chaque activité, mais aussi au rôle de l’école à l’ère d’internet. En d’autres termes, nous devons envisager le numérique à la fois comme un ensemble d’outils possibles pour l’enseignement, et comme un nouvel environnement pour l’école.

Utiliser une technologie n’est en effet pas neutre, car celle-ci peut conditionner nos comportements de par les choix du fabriquant en termes de design et de fonctionnalité. Ces choix ne sont pas forcément visibles, mais façonnent quand bien même nos vies de tous les jours. Il est donc essentiel de donner les ressources nécessaires afin que les plus jeunes utilisateurs.rices  développent à la fois des connaissances techniques et un regard critique vis-à-vis des technologies numériques, tout en portant une attention particulière aux parties les plus défavorisées de la population et aux filles. En effet, la fracture numérique est encore bien réelle, et appelle à une meilleure inclusion et diversité au sein de la gouvernance et du développement du numérique.

Certaines applications sont hermétiques aux adultes, et les usages des réseaux sociaux bien différents selon l’âge des utilisateurs.rices. Les enfants et adolescent.e.s sont en première ligne du numérique: ils.elles sont confrontés à du contenu et des techniques qui les incitent à passer davantage de temps dans un monde virtuel qui a peu de contrôle et de limites. Les études sur l’économie de l’attention ont su démontrer à quel point les technologies numériques, et en particulier les smartphones et les réseaux sociaux, ont pour objectif une certaine dépendance des utilisateurs.rices.

Selon leur âge, ils.elles doivent aussi être sensibilisé.e.s aux dangers auxquels le numérique les exposent, et aux conséquences de leurs actes en ligne. Puisque tout est disponible en ligne, ils.elles seront forcément confronté.e.s à des choix et des situations qui vont leur demander une maturité plus grande que les générations précédentes, où le contenu était davantage contrôlé. D’où le besoin de partager des exemples concrets de situations critiques afin de partager les ponts de vue en groupe, réfléchir ensemble aux choix et actions possibles.

L’université de Stanford en Californie (États-Unis) a développé toute une série d’outils pédagogiques pour développer l’esprit critique numérique des enfants et adolescent.e.s. Ce projet s’appelle « Civil Online Reasoning »[1] et fait suite à une étude qui a montré que les plus jeunes générations ont développé des compétences numériques – email, chercher des connaissances sur le web, utilisation des réseaux sociaux, etc. – mais manquent cruellement de compétences d’évaluation du contenu en ligne, de sa véracité, de ses sources, de son objectivité, voire du risque de manipulation. Les outils proposés par cette université peuvent contribuer à développer un esprit critique et une distance nécessaire avec ce que les enfants et adolescent.e.s consultent en ligne.

Dans ce contexte, le rôle de l’école est, me semble-t-il, celui de guide et de mentor, qui va leur donner une autonomie et une maturité numérique qui leur sera bénéfique tout au long de leur vie.  Cependant, même s’il est important de préparer les enfants et adolescent.e.s au numérique, la responsabilité ne peut pas reposer que sur eux ou sur l’école. Le risque de cyberdépendance ne devrait pas être seulement considéré au niveau individuel, mais appelle à une politique de santé publique efficace. La régulation, aussi bien du contenu que des techniques utilisées pour micro-cibler les utilisateurs.rices est nécessaire, même si complexe. En d’autres termes, des normes plus strictes devraient permettre de mieux encadrer le numérique, au même titre que des normes encadrent les médias traditionnels.

[1] https://cor.stanford.edu

Algorithmes et pluralité de l’information à l’ère du Covid-19

Dans un contexte de grande incertitude, comme actuellement avec la pandémie de Covid-19, la demande d’information des citoyen-n-e-s est forte : il s’agit, pour les gouvernements et les médias, de donner du sens à cette réalité en constante évolution. Dans les démocraties occidentales, la libre circulation d’information est assurée par la constitution, garante des principes de liberté de pensée, d’opinion et d’expression. Les choix politiques des citoyen-n-e-s sont basés sur cette pluralité d’information.

Les technologies numériques, et en particulier les réseaux sociaux, ont totalement transformé les conditions d’accès à l’information pour les citoyen-n-e-s. En effet, dans de nombreuses démocraties occidentales, les réseaux sociaux sont devenus au cours des années une source importante, sinon la source principale, d’information.[1] Au niveau individuel, chacun.e est à la fois consommateur.rice.s et producteur.rice.s d’information. En quelques clics, nous pouvons facilement et rapidement mettre en ligne une image, une vidéo, un audio ou un texte.

Face à cette avalanche d’information, un tri doit être fait et automatisé, afin de sélectionner les informations qui sont les plus susceptibles de nous concerner. C’est ici qu’interviennent les algorithmes. Un algorithme est une série d’instructions prédéfinies, qui permet d’automatiser une décision. Ainsi, l’algorithme de Facebook va choisir les informations que nous verrons dans notre flux d’actualités sur Facebook, selon des critères choisis par l’entreprise, et les données collectées à notre sujet. Il en va des même pour les algorithmes des autres réseaux sociaux.

Le fait que les algorithmes tentent en permanence d’adapter les informations à nos intérêts et croyances, conduit à limiter le contenu auquel nous avons accès, et à nous « enfermer » dans des formes de bulles individuelles[2], où ne filtrent que les informations qui renforcent nos convictions préexistantes. En conséquence, nous sommes de moins en moins confrontés à des vues divergentes.

De plus, le concept de chambre d’écho[3] met en lumière le fait qu’un contenu va être amplifié et partagé au sein de communauté d’utilisateur.rice.s qui ont les mêmes croyances. La fameuse étude des chercheurs du Massachusetts Institute of Technology (MIT),[4] a illustré ce phénomène, en démontrant que les principaux responsables de distribution de fausses nouvelles sur Twitter étaient les utlisateur-rice-s, et non pas les programmes informatiques « bots »[5]. En effet, sur les réseaux sociaux, ce ne sont pas les discussions approfondies et raisonnées qui deviennent virale, mais bien plutôt du contenu davantage sensationnaliste, d’opinion, extrême, et facilement digérable.

Ainsi, les réseaux sociaux ne favorisent pas la réflexion ou le débat raisonné. Certains chercheurs vont même jusqu’à affirmer que la circulation de l’information est plus importante que l’information elle-même. La professeure des médias Jodi Dean décrit ce phénomène comme le capitalisme communicatif. [6]  Le message fait simplement partie d’un flux de données en circulation : son contenu particulier n’est pas pertinent, qui l’a envoyé n’a pas d’importance, qui le reçoit n’a pas d’importance, et le fait qu’il faille y répondre n’a pas d’importance. La seule chose qui importe est la circulation d’information. Du point de vue des entreprises comme Facebook, c’est clairement le cas : plus de contenu et plus d’échanges signifient plus de données collectées et plus de temps d’attention disponible.

Dans ce contexte, les réseaux sociaux, ne favorisent ni l’ouverture aux pensées et avis divergents, ni la prise en compte du bien commun. D’une part, les algorithmes tendent à filtrer les informations les plus adaptées et qui confirment notre point de vue, et d’autre part ils favorisent les informations facilement digérables, au prix du débat public et des échanges nécessaires à toute démocratie libérale. Ils ne favorisent donc pas l’émergence de consensus autour du bien commun et des décisions collectives. Dans ce contexte, il est donc urgent que les gouvernements prennent des mesures pour mieux encadrer les algorithmes afin de les rendre plus transparents et plus responsables.

Références:

[1] Voir les récents Eurobaromètre sur l’utilisation des réseaux sociaux: https://ec.europa.eu/digital-single-market/en/news/final-results-eurobarometer-fake-news-and-online-disinformation

[2] Filter Bubble, voir Pariser, Eli. The filter bubble: How the new personalized web is changing what we read and how we think. Penguin, 2011.

[3] Echo chamber, voir Barberá, P., Jost, J. T., Nagler, J., Tucker, J. A., & Bonneau, R. (2015). Tweeting from left to right: Is online political communication more than an echo chamber?. Psychological science, 26(10), 1531-1542.

[4] Voir  MIT Study: On Twitter, false news travels faster than true stories. http://news.mit.edu/2018/study-twitter-false-news-travels-faster-true-stories-0308

[5] En informatique, un bot est un type de programme informatique qui effectue des tâches automatisées, comme par exemple « aimer », « commenter » ou « partager » automatiquement du contenu sur les réseaux sociaux.

[6] Dean, J., 2002. Publicity’s secret: How technoculture capitalizes on democracy. Cornell University Press.

 

 

Plus de global et virtuel doit aller de pair avec plus de local et présentiel

Sous une forme virtuelle, la distanciation sociale un phénomène qui existe déjà entre citoyen-n-e-s depuis la généralisation des outils numériques. Le Covid-19 n’a fait que renforcer l’intermédiation de nos relations par le numérique. Cependant, pour créer un avenir commun, il faut nécessairement du lien et des valeurs communes qui atténuent les effets de polarisation et d’isolement des réseaux sociaux et du virtuel: plus de numérique « global et virtuel » doit aller de pair avec davantage de participation citoyenne « locale et présentielle ».

Les technologies numériques sont omniprésentes. Les plateformes de réseaux sociaux, les blogs et les sites web offrent la visibilité et l’audience dont certains ont toujours rêvé. Un large éventail d’acteurs, dont les citoyens, consomment, produisent et diffusent de l’information à la vitesse du Wi-Fi. Dans ce contexte d’abondance de l’information, il peut sembler évident de tirer la conclusion que les citoyen-n-e-s sont plus en lien qu’auparavant.

Cependant, comme l’a montré Eli Pariser [1], les technologies numériques ont tendance à isoler les citoyen-n-e-s dans des bulles de filtrage, et à ne donner accès qu’à des informations présélectionnées. Un grand nombre d’entreprises de communication et de marketing politique utilisent par exemple les réseaux sociaux pour diffuser des messages, collecter et vendre des données personnelles d’utilisateurs, avec ou sans leur consentement [2]. Grâce aux données collectées, les technologies numériques permettent d’influencer la façon dont les individus pensent et forment leur opinion, ce qui renforce la politisation et les divisions au sein des sociétés.

Ce qui est aujourd’hui nouveau, c’est la concentration de ces données aux mains d’entreprises technologiques, sans réelle valeur humaniste et ne visant pas la cohésion sociale ni l’intérêt général. Si les plateformes de réseaux sociaux sont progressivement devenues un défi pour la démocratie, l’intelligence artificielle (IA) a le potentiel d’être une menace encore plus dangereuse dans les années à venir [4]. D’autant plus que l’IA est principalement développée par un nombre restreint d’entreprises technologiques en toute opacité.

Ces technologies numériques, actuelles et émergente, présentent de nombreux défis, qui sont de mieux en mieux connus des gouvernements et citoyen-n-e-s. Cependant, un aspect, souvent oublié des débats sur le rôle du numérique dans nos sociétés, a refait surface à travers le Covid-19. En effet, cette pandémie a renforcé une distanciation virtuelle, qui existait cependant déjà entre citoyen-n-e-s depuis la généralisation des outils numériques. Nous utilisons des outils comme Zoom, Webex ou Meet pour enseigner et organiser des réunions professionnelles. Nous contactons nos familles et ami-e-s sur Facebook, Twitter et les autres plateformes de réseaux sociaux.

Cette distanciation et intermédiation “numérique” n’est cependant pas sans conséquence. En effet, les plateformes peuvent aider à organiser et coordonner de grandes manifestations, cependant elles peuvent aussi contribuer à isoler les citoyen-n-e-s et les délocaliser dans un territoire virtuel, sans lien avec une réalité tangible et concrète. La polarisation auxquelles font face certaines démocraties libérales est aussi à mettre en lien avec la distance qui s’est créée entre citoyen-n-e-s qui ne communiquent plus que par l’intermédiation de réseaux sociaux, sans lien avec une réalité tangible et locale. En d’autres termes, rien ne remplace le dialogue présentiel entre citoyen-n-e-s.

Nous pouvons être en accord ou désaccord avec les demandes des mouvements « FridaysforFuture », « Black Lives Matter » ou encore « Les Gilets Jaunes ». Il n’en reste pas moins que ces mouvements mettent en mouvement des discussions, réflexions et transformations sur la manière dont nous souhaitons vivre ensemble, aujourd’hui et demain, au niveau local et national.

La société civile a donc un rôle essentiel à jouer pour soutenir les efforts en faveur d’une société plus juste, d’un environnement plus sain et d’une économie plus durable. Les grands mouvements sociaux ont non seulement le bénéfice premier de faire avancer des causes comme la lutte contre le changement climatique, mais aussi de créer du lien entre les citoyen-n-e-s. Ce lien est nécessaire, car il permet de réunir des individus aux avis et intérêts divergents, au sein d’une même communauté ou nation. Ce lien rappelle notre histoire, nos valeurs communes, et notre humanité.

À l’heure de l’information en continu, et des plateformes des réseaux sociaux qui créent du lien virtuel, nous avons besoin de renforcer la démocratie au niveau local. C’est à travers une démocratie locale et participative que nous pouvons définir l’avenir d’une ville, d’un territoire et d’un pays. Ainsi, c’est peut-être une des leçons à tirer de la pandémie de Covid-19 : plus de numérique « global et virtuel » doit aller de pair avec davantage de participation « locale et présentielle ».

Références

[1] Voir Pariser, E., 2012. The filter bubble : how the new personalized web is changing what we read and how we think. New York, N.Y.: Penguin Books/Penguin Press.

[2] Voir Chester,J. & Montgomery, K.C., 2017. The role of digital marketing in political campaigns. Internet Policy Review, 6(Issue 4), Internet Policy Review, 01 December 2017, 6-4; O’Neil, C., 2016. Weapons of Math Destruction: How Big Data Increases Inequality and Threatens Democracy. New York: Crown Publishers; Wu, T. 2016. The Attention Merchants: The Epic Scramble to Get Inside Our Heads. New York, NY: Alfred A. Knopf ; Zuboff, S., 2019. The Age of Surveillance Capitalism: The Fight for a Human Future at the New Frontier of Power. New York, NY: PublicAffairs Publisher.

[3] Harari, Y.N., 2017. Dataism Is Our New God. New Perspectives Quarterly, 34(2), 36-43; Margetts, H., 2019. Rethinking democracy with social media. Political Quarterly. 90, 107-123; Mounk, Y., 2018. The People vs. Democracy: Why Our Freedom Is in Danger and How to Save It. Cambridge, MA: Harvard University Press.

[4] Webb, A., 2019. The Big Nine: How the Tech Titans and Their Thinking Machines Could Warp Humanity. New York, NY: PublicAffairs.

[4] Ford, M., 2018. Architects of Intelligence: The truth about AI from the people building it. Birmingham, UK: Packt Publishing; Lee, K-F., 2018. AI Superpowers: China, Silicon Valley, and the New World Order. Boston, MA: Houghton Mifflin Harcourt.

[5] Voir Parvin, Phil. 2017. Democracy, Capital, and the Rise of the New Inequality. Political Theory 45(6): 863–876.

Post-Covid-19: quelle place pour les mobilisations citoyennes?

La société civile a un rôle essentiel à jouer pour soutenir les efforts en faveur d’une société plus juste, d’un environnement plus sain et d’une économie plus durable. Les récent mouvements sociaux s’inscrivent non seulement dans la contemporanéité du numérique, mais aussi dans une longue tradition de contestation citoyenne autour de grands enjeux. La participation en masse des populations à ces manifestations illustre peut-être une conscientisation de la nécessité de trouver des solutions ensemble. C’est peut-être là un grand espoir pour l’avenir, qui ne pourra être construit qu’ensemble et au delà des différences.

Le Covid-19 a mis les mobilisations citoyen-n-e-s sur pause. Tout du moins au début. Et puis sont venus des abus de pouvoir, aux États-Unis par exemple, qui ont déclenché les mouvements de contestation de masse que nous avons pu observer ces dernières semaines [1]. Les réflexions et les transformations que ces mouvements génèrent au sein de la classe politique et des médias mettent en lumière la nécessité d’une société civile active, engagée, et qui a conscience de son rôle pour répondre aux grands enjeux de société. En Suisse, les débats autour de la Loi sur le CO2, ou à Genève à propos des nouvelles pistes cyclables, illustrent le tiraillement des autorités entre développement économique et protection de l’environnement. La société civile a un rôle essentiel à jouer pour soutenir les efforts en faveur d’une société plus juste, d’un environnement plus sain et d’une économie plus durable.

Cette mobilisation s’inscrit dans une longue tradition de revendications et de participation citoyenne. Au cours des dernières décennies et du siècle passé, le rôle de la société civile à évolué [2], tout autant que ses thématiques, outils, modes de financements et de gouvernance.

Avant les années 1970, la guerre froide et la fin du colonialisme ont déclenché de nombreux mouvements sociaux, qui se sont déroulés dans un monde dominé principalement par les états. Les multinationales n’avaient pas encore émergées comme acteurs de la scène internationale. Les thématiques étaient liées aux processus de décolonisation et d’auto-détermination, mais aussi en lien avec l’emploi et la répartition des richesses. Ces mouvements étaient composés d’ouvrier-e-s et d’intellectuel-le-s, avec une stricte hiérarchie verticale. Leur financement provenaient de leurs membres, et leurs principales formes d’action étaient la manifestation de rue et la grève.

La génération suivante de mouvements sociaux des années 1970 et 1980 ont abordé les questions des droits de l’homme, du droit des femmes, de l’environnement et de la solidarité avec les pays en voie de développement. Ils sont issus des révolutions étudiantes de 1968 avec de nouvelles valeurs de paix et de collaboration mondiale. Ces mouvements incarnent une nouvelle vision du monde et une sensibilisation aux grands enjeux mondiaux. Ils étaient, entre autres, composés d’étudiant-e-s, avec une hiérarchie moins rigide et plus horizontale. Leur forme d’action préférée était soit l’action directe comme les manifestations de rue, les événements de masse comme les concerts, et l’utilisation des médias. Leur financement provenait des membres et des sympathisants, mais aussi d’événements culturels.

À la fin des années 1980 et dans les années 1990, la société civile s’est progressivement de  professionnalisée et structurée. Le nombre d’organisations non gouvernementales (ONG), de groupes de réflexion et de commissions scientifiques et professionnelles a crû rapidement, grâce en particulier à une faiblesse institutionnelle de certains états et des technologies de communication plus abordables [3]. Ces organisations ont pu entre autres fournir des prestation de services, représenter des groupements de citoyen-ne-s, et développer des expertises dans les domaines des droits de l’homme, du développement, de la réduction de la pauvreté, et de la résolution des conflits. Leur financement provenait de gouvernements, d’institutions internationales et de fondations privées.

Si le nombre d’ONG n’a pas beaucoup évolué depuis le début des années 2000, leur répartition sur la planète est resté assez similaire aux années 1990. En d’autres termes, les ONG sont encore majoritairement issues des pays développés. L’Afrique est la seule zone géographique qui a connu une croissance du nombre d’ONG au cours des vingt dernières années, bien que cette augmentation ne soit pas proportionnelle à sa croissance démographique [4].

Les ONG ont progressivement obtenu un rôle d’observateur au sein des accords et mécanismes intergouvernementaux. Leur participation a été possible grâce au soutien financier de certains états, mais aussi grâce à la généralisation des technologies de l’information et de la communication. Cependant, ce statut – limité – d’observateur, et un système multilatéral qui fait la part belle à certains puissants états, a également mené à l’émergence de nouveaux mouvements de contestation.

Les initiatives altermondialistes, comme le Forum Social Mondial, visaient alors à défendre les victimes de la mondialisation, et à abolir voire réformer les institutions multilatérales mondiales. Ils étaient composés d’étudiant-e-s, d’ouvriere-e-s et de paysan-ne-s, et comprenaient un vaste réseau d’ONG et de mouvements sociaux. Ces mouvements étaient plutôt cosmopolites et flexibles:  cosmopolite car les participants avaient conscience d’une communauté plus large voire mondiale, et flexible de par leur forme de gouvernance permettant à tout individu de participer [5].

Black Lives Matter, FridayforFuture, ou encore Extinction Rebellion sont les successeurs directs de ces mouvements sociaux de contestation. Les grandes manifestations qu’ils ont organisées récemment ont largement utilisé le numérique, et en particulier les réseaux sociaux, pour coordonner leurs efforts, sensibiliser les populations et communiquer au plus grand nombre. Cependant, ces mouvements s’inscrivent non seulement dans la contemporanéité du numérique, mais aussi dans une longue tradition de contestation citoyenne autour de grands enjeux, comme la lutte contre le changement climatique ou le racisme systémique.

Leurs modes de financement, leurs outils et leurs formes de gouvernance ont évolué au cours des décennies. Cependant, leur responsabilisation face aux grands enjeux mondiaux, et leur modèle de fonctionnement flexible et basé sur un principe de participation inclusive, les inscrivent dans une longue et nécessaire tradition de contestation citoyenne.

La participation en masse des populations à ces manifestations illustre donc peut-être une conscientisation de la nécessité de trouver des solutions ensemble. C’est peut-être là un grand espoir pour l’avenir, qui ne pourra être construit qu’ensemble et au delà des différences.

Note: 

[1] À Hong-Kong, la réponse citoyenne est restée modérée, probablement car elle fait face à un certain découragement et à un nouveau positionnement des milieux énonomiques qui se sont vus bousculés par le Covid-19.

Références:

[2] Edwards, M. and Gaventa, J. eds., 2014. Global citizen action. Routledge.

[3] Kaldor, M., 2012. New and old wars—organized violence in the globalized era, 32–70.

[4] Kaldor, M., Moore, H.L. and Selchow, S., 2012. Global Civil Society 2012 (Vol. 248). Basingstoke: Palgrave Macmillan.

[5] Anheier, H.K., Glasius, M. and Kaldor, M., 2004. Global civil society 2004/5. Sage.

Cybersécurité : Un « No man’s land » avec beaucoup de monde

L’émergence d’un monde globalisé et interconnecté a suscité de nombreux espoirs et préoccupations au cours des vingt dernières années. Que l’on perçoive le cyberespace comme un bien public mondial, ou un espace virtuel privatisé par les grandes multinationales technologiques, il est impératif d’explorer son impact sur les droits de l’homme et les libertés civiles, la gouvernance, l’utilisation abusive du numérique à des fins terroristes ou criminelles, et bien entendu la sécurité nationale et internationale.

Ces thématiques sont sensibles à plus d’un titre, mais particulièrement car elles concernent de multiples acteurs et appellent de nouveaux modèles de gouvernance. Le cyberespace fonctionne grâce à un complexe ensemble de technologies, infrastructure et acteurs. Par exemple, les entreprises privées sont propriétaires de données, technologies et de certaines infrastructures. Les États se font concurrence dans le cyberespace pour attirer les prochaines innovations tout en préservant la confidentialité des données de leurs citoyens, et déploient de nouvelles capacités pour se défendre, voire s’attaquer. À Genève, l’Union International des Télécommunications (ITU) a un rôle proéminent dans le développement de standards pour assurer l’interopérabilité des technologies. L’ICANN (Internet Corporation for Assigned Names and Numbers), dont le siège est en Californie, propose une approche de gouvernance à multi-parties prenantes, afin d’assurer la représentation de cette diversité d’acteurs.

La société civile est peut-être la moins bien représentée, car très hétérogène, et donc moins bien coordonnée et financée. C’est principalement au travers de l’ICANN et de l’Internet Governance Forum (IGF) qu’elle peut faire entendre sa voix. Cette plateforme de discussion ouverte réunit régulièrement, dans la cité de Calvin, les acteurs de la gouvernance d’internet, pour faciliter la réflexion sur toutes les questions de politique publique liées au numérique.

Dans son rapport de 2013, le Groupe d’experts gouvernementaux (GGE) des Nations unies sur la cybersécurité a fait valoir que la Charte des Nations unies, et plus généralement le droit international, est applicable au maintien d’un cyberespace ouvert et sécurisé. La cybersécurité ne se limite en effet pas au cyberespace, et peut créer de dommages très tangibles dans le monde physique. Bien que le scénario le plus probable de guerre future soit un conflit hybride, avec les capacités cybernétiques comme un élément parmi d’autres, une crise militaire pourrait bien se développer à partir d’un incident cybernétique.

Les cybercapacités posent un problème conceptuel aux stratégies de sécurité établies. Dans le cyberespace, la dissuasion traditionnelle ne fonctionne pas : l’arsenal nucléaire des États-Unis n’a jamais dissuadé la Russie, la Chine ou la Corée du Nord de lancer des offensives sur le cyberespace. C’est principalement du fait de la difficulté d’attribution d’une cyberattaque : son  origine est difficile à prouver. Et même dans le cas où son origine est clairement déterminée, les gouvernements, apparemment responsables, nient toute implication, reléguant la faute à des groupes criminels.

Ainsi, l’instauration de la confiance est un élément essentiel en matière de cybersécurité. Les entreprises, les gouvernements, et les citoyens paient de plus en plus cher leur sécurité. Ce que Microsoft a bien compris, en proposant de lancer son initiative de CyberPeace Institute à Genève. Même si certaines agences de renseignement utilisent les vulnérabilités des logiciels que chacun-e utilise, l’insécurité généralisée et le coût engendré, nous amène probablement vers davantage de régulation.

Au-delà des stratégies nationales pour faire face à ces nouveaux défis, les organisations internationales et régionales ont un rôle important à jouer pour aider à atténuer le risque d’escalade et de conflit découlant de l’utilisation du numérique. Par exemple, le Conseil permanent de l’OSCE a convenu d’un ensemble de mesures de coopération visant à améliorer la coopération et le renforcement de la confiance dans le cyberespace. Pour maintenir l’unité et la paix dans le cyberespace, les États, ainsi que le secteur privé, la société civile et les organisations internationales ont tous un rôle important à jouer.

La Genève Internationale est le lieu idéal pour une gouvernance inclusive et pourquoi pas basée sur le numérique. De nombreuses formes de eParticipation existent aujourd’hui au niveau local pour gérer les budgets de villes européennes comme par exemple Madrid. Serait-ce le moment d’explorer comment ces outils pourraient être utilisés pour rendre la gouvernance mondiale plus ouverte et inclusive ? L’urgence de régulation de cybersécurité, qui nécessite la participation de nombreux acteurs et intérêts, pourrait être une occasion idéale d’inventer de nouvelles formes de gouvernance.

Mais trois éléments devraient être inclus dans ce nouveau modèle : un ensemble de définitions, de règles et de processus décisionnels ; des mécanismes de renforcement de la confiance entre tous les acteurs ; et une forme de soutien technologique et financier pour réduire la fracture numérique afin que tous les acteurs aient la capacité d’adhérer à ces règles.

Blockchain: une meilleure traçabilité pour un consommateur éclairé

En cette période festive et d’achats (CyberMonday, BlackFriday), une question vous est peut-être venue à l’esprit: d’où viennent précisément les produits que nous consommons? Quel processus de transformation ont-ils subis? Quel moyen de transport a été utilisé? À l’heure du changement climatique, et d’une prise de conscience généralisée de l’impact de nos choix individuels sur le futur de la planète, la traçabilité des produits que nous consommons devient primordiale. La transparence devrait non seulement “expliquer” le prix final, mais aussi nous aider à faire un choix éclairé.

Dans ce contexte, la technologie des chaînes de blocs (ou blockchain en Anglais) est d’une grande utilité. Cette technologie permet de suivre et d’enregistrer chaque étape de la vie d’un produit, depuis l’approvisionnement en matières premières jusqu’à la vente finale, en fournissant aux consommateurs des informations fiables, transparentes et précises sur leur achat potentiel.

Les chaînes de blocs permettent ainsi de suivre et d’enregistrer chaque étape de la vie d’un produit: chaque transformation ou “déplacement” du produit est horodatée et géolocalisée. Chaque agent de la chaîne d’approvisionnement est identifié et ses actions sont enregistrées. Ces informations sont mises à la disposition de toutes et tous, et il n’y a aucun moyen de les modifier. Ainsi, la transparence inhérente à la technologie des chaînes de blocs peut conduire à une plus grande responsabilisation des producteurs et distributeurs, ce qui est d’autant plus important dans un monde globalisé, où nous consommons des produits fabriqués, transformés ou assemblés dans différentes parties du monde.

Quelques exemples pour illustrer ces propos:

La start-up Everledger certifie et surveille le commerce des diamants, afin de diminuer les ventes de pierres précieuses volées ou de pierres de guerre. FoodTrax et Provenance sont deux organisations qui visent la transparence des chaînes d’approvisionnement afin d’aider les consommateurs à mieux choisir leurs produits. Par exemple, Provenance a collaboré avec l’industrie indonésienne de la pêche pour retracer quels sont les poissons capturés de manière durable. Ainsi, les consommateurs peuvent savoir où un poisson a été pêché, combien de transformations il a subi, et s’il provient vraiment d’un procédé de production durable équitable.

Dans ce contexte, la technologie des chaînes de blocs pourrait grandement simplifier le travail des agents des douanes puisqu’ils pourraient facilement identifier les produits faisant l’objet d’un commerce illégal.

De même, le Fonds mondial pour la nature (WWF) a appliqué la technologie des chaînes de blocs à l’industrie de la pêche au thon, afin d’éliminer les captures illégales et les violations des droits de l’homme dans la région des îles du Pacifique.  Pour éviter d’acheter un thon provenant d’une pêche non réglementée ou d’entreprises qui violent les droits de l’homme, le WWF a développé une application basée sur la technologie des chaînes de blocs, qui permet aux consommateurs de scanner n’importe quel emballage de thon avec leur téléphone pour savoir où et quand le poisson a été pêché, par quel navire, et selon quelle méthode de pêche. Comme l’a déclaré Dermot O’Gorman, Directeur de WWF-Australie : “La chaîne de blocs permettra d’éviter la pêche illégale, non réglementée et non déclarée.”

Le Forest Stewardship Council (FSC) est une autre organisation qui utilise cette même technologie pour promouvoir une meilleure traçabilité des produits issus des sociétés forestières. Cet organisme de certification permet aux consommateurs de choisir du bois issu de forêts gérées de manière responsable. Toutefois, l’organisation souhaite accroître la transparence de son processus de certification et ainsi s’attaquer aux allégations trompeuses et fausses. “Des millions de consommateurs et des milliers d’entreprises font confiance au label FSC, et nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour maintenir cette confiance “, déclare Kim Carstensen, Directrice générale du FSC.  Avec cet objectif en tête, FSC met en œuvre une nouvelle stratégie basée sur la technologie de chaînes de blocs.

Ces quelques exemples innovants mettent en lumière une utilisation positive des technologies numériques. En nous permettant d’accéder librement et facilement à toutes ces informations, et en assurant la véracité de ces informations, nous pouvons avoir un impact positif sur l’avenir du commerce mondial et notre planète, grâce à des choix d’achat éclairés et transparents.

Références:

  • Provenance: https://www.provenance.org
  • FoodTrax: https://www.foodtrax.nl
  • Everledger: https://www.everledger.io
  • Forest Stewardship Council: https://ic.fsc.org/en/what-is-fsc

 

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Blockchain et le financement de projets durables

Dans un monde globalisé, le besoin de confiance et de sécurité des transactions est accru. Les parties à une transaction ne se connaissent que rarement. Ainsi, les intermédiaires traditionnels, tels que les organisations internationales, les banques et les gouvernements assurent ce niveau de confiance et de sécurité. Aujourd’hui, ces intermédiaires peuvent parfois être remplacés par la technologie blockchain, qui peut elle aussi, offrir un niveau élevé de sécurité, mais à travers une solution décentralisée.

Dans le cadre de la protection de l’environnement et de développement durable, le besoin de fonds est croissant. La prise de conscience mondiale de la vulnérabilité de notre environnement, et de notre responsabilité à préserver des ressources naturelles saines pour les prochaines générations, demandent de trouver de nouveaux modèles de financement plus transparents, participatifs et efficaces. Grâce à la blockchain, ces nouveaux modèles sont dorénavant accessibles. Des fonds peuvent être envoyés directement aux principaux bénéficiaires, de manière transparente et avec un niveau de sécurité élevé. Cette sécurité et transparence permet la confiance, et donc incite à contribuer davantage. La blockchain relie de manière transparente et directe les donateurs aux projets qu’ils soutiennent. Du fait de cette transparence et automatisation des transactions, la blockchain peut également aider à réduire les ressources consacrées au suivi des transactions financières.

Bien que les transactions sur une blockchain soient anonymes,  la possibilité d’utiliser des contrats intelligents (smart contracts), permet aux donateurs de s’assurer que les fonds ne soient attribués que par tranche et sous des conditions pré-établies. Le donateur se rapproche ainsi du terrain et peut donc mieux vérifier l’impact espéré. Dans le cas des deux milliards d’individus non bancarisés dans le monde, l’utilisation de la crypto-monnaie permet de financer de très petits projets de restauration et des opérations locales. Ainsi, les donateurs peuvent soutenir directement, et à moindre coût, de nombreux micro-projets durables et de protection de l’environnement.

Voici quelques exemples de nouveaux modèles de financement.

BitGive est un des premiers organismes de bienfaisance sur la Blockchain, tendant à réduire l’écart entre une technologie innovante et ses applications pratiques pour la philanthropie mondiale. BitGive facilite la collecte de fonds pour les dons en bitcoin visant à soutenir des projets durables et de protection de l’environnement. GiveTrack est une plateforme de don innovante pour les organisations à but non lucratif, visant à assurer la transparence des donations et de leur allocation en temps réel. BitHope est une autre organisation de la société civile qui génère des fonds pour les campagnes à but non lucratif dans le monde. Ces plateformes utilisent des contrats intelligents pour garantir un niveau élevé de confiance et fournir des fonds uniquement lorsque les étapes de réalisation du projet sont atteintes.

La Natural Capital Finance Alliance (NCFA) associe plusieurs organisations dont le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (UNEP), Global Canopy, Fundacao Gerulio Vargas, afin de développer de nouveaux instruments pour le secteur financier, qui intègrent les considérations environnementales. Cela permettra aux banques, aux investisseurs et aux assureurs de prendre de meilleures décisions en évaluant plus précisément l’impact de leurs activités.  L’objectif est également de mieux comprendre les risques, et de trouver des opportunités pour une économie plus verte. La NCFA a l’intention d’utiliser une plateforme blockchain pour augmenter les investissements dans des projets de protection de la biodiversité des écosystèmes et des espèces, y compris les forêts tropicales et les mangroves. Une offre initiale de cryptomonnaire (ICO) permettra à la NCFA de mobiliser des capitaux sous forme de monnaie virtuelle. Chaque donateur, qui acquiert une pièces numérique, peut choisir de les identifier avec une couleur qui représente les ressources en biodiversité qu’il ou elle souhaite protéger. Les donateurs peuvent également choisir les conditions d’échange de leurs pièces numériques. Enfin, ces pièces représentant des actifs de la biodiversité, elles permettent à la NCFA de valoriser les ressources naturelles.

Le Fonds de partenariat pour le carbone forestier (FCPF) est une alliance de gouvernements, d’entreprises, d’organisations non gouvernementales et de communautés de peuples autochtones, qui vise à protéger les forêts du monde entier et à réduire les émissions de CO2 résultant du déboisement et de la dégradation des forêts. Les gouvernements et les différentes parties prenantes sont incités à protéger leurs forêts, et reçoivent en échange des paiements en crypto-monnaire. Le méta-objectif de ce mécanisme est d’atténuer l’impact négatif de la déforestation sur le changement climatique mondial. Le Fonds carbone, géré par le FCPF, soutient financièrement diverses parties prenantes, telles que les peuples autochtones tributaires de la forêt, d’autres habitants de la forêt ou le secteur privé, qui contribuent à gérer les forêts de manière durable.

Ces quelques exemples ne sont de loin pas exhaustifs. Mais ils illustrent le bouillonnement de nouvelles initiatives de financement vert, transparent et fiable. La blockchain permet de soutenir les acteurs sur le terrain qui sont en contact direct avec les écosystèmes en danger, et dont les actions ont un impact très concret sur la préservation de la nature. À l’heure des manifestations pour le climat, la technologies numériques peut apporter des solutions innovantes pour contribuer à renforcer le rôle de la société civile dans la protection de l’environnement et construire un avenir durable et sain pour toutes et tous.

Pour aller plus loin:

Global Environmental Governance in the Information Age: Civil Society Organisations and Digital Media, Routledge.

Hyperconnectivé et grands défis mondiaux: vers une plus grande solidarité mondiale?

L’urgence des défis du 21èmesiècle, et la timide réponse des États-nations, doivent nous pousser à réfléchir à une nouvelle manière de communiquer et collaborer sur les grands défis mondiaux. Comment pouvons-nous être solidaires au niveau régional et mondial, alors que le système international est basé sur des États-Nations qui ont pour objectif de défendre leurs intérêts respectifs ? À l’heure de l’hyperconnectivité, ne serait-il pas possible de davantage inclure les citoyens et la société civile dans les négociations internationales, qui serait alors en mesure de représenter cette solidarité mondiale, seule garante d’avancées sur les grands défis mondiaux.

Le concept d’État-nation combine quatre éléments : territoire, population, gouvernement et souveraineté. Une communauté de personnes, partageant une identité commune, vivent sur un même territoire, à l’intérieur des mêmes frontières, et qui sont gouvernées par un même gouvernement. Cette communauté partage une identité commune basée sur une histoire, une langue, une culture et une ethnie communes.

Si l’on revient à l’origine du concept d’État-nation, on remarque que le terme natio, dans sa définition romaine classique décrivait un groupe de personnes partageant un territoire, une langue, une culture, des traditions et des habitudes. En fait, ce terme de natio a été utilisé dès le départ pour différencier les personnes en fonction de leur origine (1).

Cette définition de natio a continué de prévaloir au Moyen Âge et jusqu’au début des temps modernes, où ce terme était synonyme de lingua. En effet, l’invention de la presse à imprimer a permis la distribution d’écrits qui étaient auparavant censurés par l’église. Le choix des imprimeurs s’est alors porté sur une langue imprimée vernaculaire, commune, afin de toucher le plus grand nombre de lecteurs. Cette “petite“ révolution technologique a aussi permis aux populations parlant des dialectes locaux de se comprendre et de former un discours commun.

Basés sur cette nouvelle capacité de communication et de partage de contenus similaires, ces langues nationales imprimées ont conduit à la formation de communautés imaginées (2) basées sur une histoire commune et des valeurs collectives. Cette nouvelle auto-identification collective en tant que nation découle d’un changement de conscience qui a commencé chez les intellectuels et les classes moyennes urbaines et instruites, avant de se propager au reste de la population (1). En d’autres termes, les communautés imaginées ont conduit à l’émergence des premiers États-nations européens (2).

Cette compréhension de la nation a également conduit à la répudiation de ce qui et de qui était étranger ; c’est-à-dire à une certaine dévaluation d’autres nations; et une exclusion des minorités nationales, ethniques et religieuses. Mais cette nouvelle conscience a également fourni le terrain culturel commun permettant aux sujets individuels de devenir des citoyens et à l’émergence de liens de solidarité entre eux (1). Cette conception moderne de la nation a conduit à notre définition contemporaine de la citoyenneté.

Par conséquent, des langues d’impression communes ont permis l’émergence de communautés imaginées de personnes solidaires, et aussi la mobilisation politique des citoyens pour légitimer les processus décisionnels de l’État laïc.

Le système international, tel que nous le connaissons depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, avec ses grandes institutions internationales comme les Nations Unies et le multilatéralisme, est basé sur l’existence d’États-nations.

Cependant, ce système est aujourd’hui mis au défi par la mondialisation, l’émergence de puissantes multinationales, le changement climatique, la pollution des mers et océans, la perte de biodiversité, ou encore les technologies numériques. La timidité des réponses des États-nations sur ces sujets cruciaux nous montrent leur certaine impuissance face à un monde interconnecté, mondialisé, et où de nombreux acteurs privés ont gagné en indépendance et en puissance. De plus, du fait de leur impact mondial, ces défis ne peuvent être traités qu’au niveau mondial, faisant appel à un intérêt commun, une solidarité commune, et donc une certaine conscience d’un destin partagé.

De plus, les technologies, qui autrefois avait contribué à l’émergence des États-nations autour de langues communes et des communautés imaginées, mettent aujourd’hui la pression sur ces mêmes États-nations, et agissent davantage comme forces de désintégration que d’intégration.

Grâce à l’hyperconnectivité que nous connaissons dans la plupart des pays occidentaux, les citoyens se connectent et adoptent de multiples identités, aux niveaux local, national, régional et mondial, mais aussi en lien avec des activités professionnelles, sportives, artistiques ou encore des intérêts hétéroclites. Ainsi, les communautés imaginées de personnes solidaires autour des langues d’impression nationales sont aujourd’hui transformées par les technologies de l’information et de la communication, et en particulier par les réseaux sociaux, qui permettent à de multiples communautés et identités de cohabiter, de manière fluide et dynamique.

Ainsi, dans un tel contexte, nous pouvons nous demander comment adapter le système international et les États-nations au monde actuel.

L’urgence des défis du 21èmesiècle, et la timide réponse des États-nations, doivent nous pousser à réfléchir à une nouvelle manière de communiquer et collaborer sur les grands défis mondiaux. Comment pouvons-nous être solidaires au niveau régional et mondial, alors que le système international est basé sur des États-Nations qui ont pour objectif de défendre leurs intérêts respectifs ? À l’heure de l’hyperconnectivité, ne serait-il pas possible de davantage inclure les citoyens et la société civile dans les négociations internationales, qui serait alors en mesure de représenter cette solidarité mondiale, seule garante d’avancées sur les grands défis mondiaux.


Références:

(1) Voir Habermas, J. (1998) The inclusion of the Other. Studies in Political Theory. MIT Press.

(2) Anderson, B. (1983). Imagined Communities: Reflections on the Origin and Spread of Nationalism. London: Verso.