Réfléchis, bégonia, réfléchis!

Dans leur chute, les poids ont cassé une branche du bégonia. Nous l’offrons à Gennaro en espérant qu’il pourra en faire une bouture. Nous repartons après l’avoir convaincu que nous n’avons pas faim et que c’est juste une mauvaise journée.

Il est sept heures et demi du matin quand nous partons de Lugano. Nous avons prévu une étape au camping Santapomata en Toscane pour une baignade en mer et comptons rejoindre Rome le lendemain. Nous chargeons dans la vieille Mercedes métallisée tout ce dont nous aurons besoin pour vivre 10 mois à l’Institut. En vrac: des livres, des manteaux et des chaussures, des paquets de craie, une télévision, un ordinateur, cinquante kilos de poids de musculation, une machine à coudre, quelques bibelots et objets hétéroclites, un bégonia et d’autres plantes. Sans oublier, deux caisses contenant des œuvres d’art d’une artiste de renom, d’une valeur inestimable. Nous n’avons roulé que quelques minutes quand survient un premier imprévu anodin: nous prenons la mauvaise route. Nous ne trouvons pas le bureau des douanes suisses et, prisonnières du réseau routier, traversons la frontière par erreur.

Papiers et carte grise! Où allez-vous? Pourquoi emmenez-vous un bégonia? Vous partez en vacances avec votre machine à coudre? Est-ce que vous déménagez ou non? Où allez-vous avec toutes ces affaires personnelles?


Ils vérifient nos passeports et, assez miraculeusement, ne nous demandent pas de vider la voiture pour procéder à un contrôle. Demi-tour en deux temps à la frontière. Après avoir rejoint les poids lourds dans la file de sortie, nous entrons dans la douane commerciale Suisse-Italie. Nous sommes les seules conductrices garées parmi les camions. Alors que nous préparons les papiers, une bagarre éclate entre les chauffeurs routiers. Il est neuf heures et demi du matin. Nous déposons les formulaires, traversons la douane et à peine entrées sur le territoire italien, celle de nous deux qui conduit sursaute:

Chérie, la Mercedes ne freine plus.

Refusant de céder à nos fréquents élans alarmistes, nous essayons de nous convaincre que tout va bien. Restons calmes! En attendant, un indicateur rouge triangulaire clignote au milieu du tableau de bord. Le véhicule est indomptable et nous décidons de nous arrêter au garage le plus proche, au bas d’une ruelle très raide. Pédale de frein au plancher et souffle retenu, nous survivons à la descente. Et dès le compartiment moteur ouvert, le mécanicien rend son implacable verdict:

Vous n’irez pas jusqu’à Rome avec cette voiture. L’ABS est cassé et il faut compter plusieurs jours, voire une semaine, pour se procurer la pièce de rechange adaptée à ce modèle.

Parties il y a trois heures, nous avons couvert à peine vingt kilomètres et nous voilà à l’arrêt, avec un bégonia de plus en plus éprouvé. Nous passons des heures au téléphone, multiplions les appels interminables et luttons pour ne pas nous laisser aller au désespoir. D’ailleurs, nous sommes bien décidées à poursuivre notre route. Rebrousser chemin est tout simplement hors de question. Ne trouvant pas de véhicule de location à Come, nous en réservons un à Milano Centrale, à cinquante kilomètres de là.

Gabriel, comment ça va? Ici, c’est la catastrophe. La voiture est en rade. Aurais-tu le temps de nous conduire à Milan?

Notre ami vient nous sauver la mise. Nous transférons notre chargement dans son véhicule, en prenant soin de laisser les clés sur le pneu de la Benz, abandonnée à son triste sort en attendant l’arrivée de la dépanneuse. Nous lui disons au revoir par la fenêtre. Sept heures après notre départ, nous sommes toujours à Come, le ventre vide. Arrivées à Milan, nous allons acheter des sandwichs dans un bar miteux de la gare centrale, avant de nous rendre au bureau de location de véhicules. Là, l’opérateur nous explique que nous ne pouvons pas louer de voiture parce que notre carte n’est pas reconnue. Nous lui jetons des regards noirs de rage mêlée de désespoir, en retenant nos larmes. 

Vous n’avez pas idée de tout ce qui nous est arrivé aujourd’hui. Nous avons absolument besoin d’une voiture.

Nous découvrons alors que, mystérieusement, notre carte de débit nous permet de louer une BMW X2. Nous vidons le véhicule de secours, transférons nos affaires dans le SUV immaculé et prenons congé de notre ami, en lui promettant monts et merveilles en remerciement. On est sur la bonne voie. L’air conditionné libéré par les petites grilles d’aération redonne vie à notre bégonia, qui ignore tout de l’impact du R134a sur l’environnement. Maintenant, il ne nous reste qu’à restituer les œuvres d’art à leur propriétaire légitime et à mettre le cap sur la mer tyrrhénienne. Il est cinq heures de l’après-midi quand nous déchargeons les caisses dans le quartier de Taliedo, à l’est de la ville. Nous nous engageons sur l’autoroute, sortons de Milan et, l’esprit un peu plus léger, nous dirigeons vers le sud. Trois quarts d’heure plus tard, le téléphone sonne. 

C’est Stefano, du bureau des douanes. J’ai la police sur le dos. Vous devez revenir ici avec les œuvres d’art parce que vous n’avez pas terminé les formalités de dédouanement, il manque un tampon.

Le bégonia sursaute. Nous apprécions très moyennement cette mauvaise blague de la police, mais n’avons d’autre choix que de retourner à Chiasso avec les œuvres. Les jurons fusent dans le trafic.

Sortons ici. Revenons en arrière et réfléchissons à un plan d’action.

Alors que nous roulons en direction de Milan, un accident sur l’autoroute nous immobilise une heure de plus. Ça nous laisse du temps pour réfléchir à la meilleure façon de procéder. Réfléchis, bégonia, réfléchis. Le bureau des douanes ferme dans une heure. Nous n’arriverons jamais à temps. Il faudra dormir à Milan et repartir le lendemain matin. Rentrer à la maison? Exclu. Ce n’est même pas une option. Autre ami. Autre coup de main.

Salut David, tu es dispo? Ah, tu travailles. Ça te dirait de gagner un peu d’argent? Il faudrait apporter des œuvres d’art à la douane demain matin. Non, trésor, ne t’inquiète pas. Nous allons les chercher nous-mêmes chez ton père de l’autre côté de la ville. C’est la moindre des choses.

Nous récupérons les œuvres dans le quartier est de Milan et traversons la ville à l’heure de pointe en direction du nord. Gennaro nous attend au milieu de la route et nous offre deux pêches et des taralli. En sortant les caisses du coffre, l’une de nous se prend 50 kg de poids de musculation sur un pied. Voyant que l’autre, assise à même l’asphalte, est sur le point de craquer, elle fait comme si de rien n’était. Dans leur chute, les poids ont arraché une branche du bégonia. Nous l’offrons à Gennaro en espérant qu’il pourra en faire une bouture. Nous repartons après l’avoir convaincu que nous n’avons pas faim et que c’est juste une mauvaise journée. L’autoroute est sombre et vide. Nous traversons les Apennins sur l’A1 VAR en un temps record. Nous réussissons à atteindre Santapomata sans encombre, en chantant à gorges déployées toutes les chansons de l’unique album des Lunapop. A deux heures du matin, le veilleur de nuit du camping nous attend aux abords de la pinède toscane, avec en bruit de fond le chant des cigales et le ronflement des touristes endormis dans leurs tentes Decathlon. Souriant dans l’obscurité, il nous aide à décharger le bégonia bien amoché par le voyage, en nous parlant de son merveilleux jardin de plantes grasses et du dérèglement climatique. Il nous accompagne jusqu’à notre tente. 

Et voici, Mesdames. Les clés du paradis.

Nous posons délicatement le bégonia sous le portique, fumons une dernière cigarette et nous engouffrons dans la tente. Nous allumons la lumière et regardons autour de nous. Nous sommes à court de mots, et le camping à court de draps. Nous enfilons tous les vêtements que nous avons emmenés et nous enroulons dans nos serviettes de bain. Blotties l’une contre l’autre, nous nous souhaitons bonne nuit, tandis que le bégonia se réveille, ému de voir la mer pour la première fois. Nous nous réveillons nous aussi. Nous prenons un café et nous accordons un plongeon dans l’eau salée. Dans l’après-midi, après trois heures de route, nous arrivons sans imprévu devant le portail, au bas de la colline de la Villa Maraini.

Nous y sommes. Regarde, il y a un romarin!


Marta Margnetti & Giada Olivotto – Arts visuels, curatrices
Marta Margnetti
(1989) est une artiste qui s’attache à créer des géographies domestiques et des lieux imaginaires qui défient notre perception. Giada Olivotto (1990) est commissaire d’exposition, codirectrice du collectif Sonnenstube, membre de PlattformPlattform et fondatrice de Residenza La Fornace. Toutes deux inspirées par les thèmes du réalisme magique et des pratiques féministes, elles travailleront à Rome sur le projet Fattucchiere : en collaborant avec des artistes féminines, elles mettront en scène des formes quotidiennes de résistance.

Photo by Rebecca Bowring

Istituto Svizzero

L’Istituto svizzero a plus de 70 ans. Il souhaite se faire mieux connaître et illustrer, grâce aux récits de ses résidents de Rome, Milan ou Palerme, comment cette plateforme interdisciplinaire permet à des artistes et à des scientifiques venus de toute la Suisse de développer leurs projets en croisant leurs expériences et leurs pratiques. Sous l’impulsion d’une nouvelle équipe et de Joëlle Comé, sa directrice depuis quatre ans, l’institut a ouvert des résidences à Milan, la ville du design, de l’architecture et de la mode. Mais aussi à Palerme, la cité qui se situe depuis toujours au carrefour des civilisations et de la Méditerranée. Le blog donne la parole aux résidents et permettra de suivre ces chercheurs tout au long de leur séjour et de leur cohabitation inédite à l’Istituto svizzero. Il informera de l’avancée de leurs recherches qui vont, de l’archéologie à l’architecture, en passant par les arts visuels, la composition musicale ou l’histoire de l’art. Et ainsi de les accompagner dans leur découverte de l’Italie et des trois villes de résidence.

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