Interroger les fragments : les ‘Antiquités divines’ de Varron témoins d’une époque de crise

Pendant que mes yeux se perdent dans le superbe panorama de Rome, je pense à la première fois où je l’ai découvert depuis la fenêtre de ma chambre. Mon attention avait alors été tout de suite attirée par une architecture particulière, s’imposant pour son originalité sur le reste du paysage. Un énorme ‘disque’ gris, qui m’a fait subitement penser, je l’admets avec une certaine honte, à un vaisseau spatial garé au centre de Rome. C’était au contraire le vestige le plus ancien sous mes yeux : la coupole majestueuse du Panthéon, un temple érigé pour la première fois à l’époque augustéenne, en 27 av. J.-C., aux douze dieux principaux du panthéon romain.

Par ailleurs, les dieux de Rome ne dominent pas seulement la vue que j’ai depuis ma chambre, mais aussi le projet de recherche que je conduis à l’Institut suisse. Je travaille en effet sur les Antiquités divines de Varron, un traité monumental sur la religion romaine, qui comptait à l’origine 16 livres. Il nous est malheureusement arrivé seulement par tradition indirecte, dans un état très fragmentaire. Cet ouvrage fut probablement publié au début des années 40 av. J.-C., au moment de la guerre civile entre Pompée et César. C’est à ce dernier que les Antiquités divines furent dédiées. Comme la religion romaine était traditionnellement gérée par la même élite qui détenait le pouvoir, parler de religion à Rome a toujours de fortes implications politiques et mon étude vise justement à investiguer la dimension politique et civile des Antiquités divines.

Cicéron, dans un célèbre passage, affirme que Varron, grâce à ses études sur le passé de Rome, avait eu le mérite extraordinaire de rendre aux Romains, qui circulaient désormais comme des étrangers dans leur propre patrie, l’identité culturelle, religieuse et civile qu’ils avaient perdue. Rome était alors en proie à une crise profonde et irréversible destinée à provoquer la fin de la République et le début du régime impérial. Une crise tant politique, qu’économique, sociale, religieuse et culturelle. Personnellement, je suis convaincue que Varron peut encore accomplir le même miracle à travers les fragments conservés de sa vaste production et que les fragments des Antiquités divines peuvent contribuer de manière significative à l’étude et à la compréhension de ce moment clé de l’histoire de Rome, un moment qui a constitué un tournant de l’histoire de notre monde occidental.

Je continue à regarder le paysage, ravie. Comme toujours, Rome me remplit les yeux de beauté et fait respirer mon âme légère, loin des inquiétudes du présent. Mais il est tard, il est temps que je me sépare de ce spectacle apaisant pour retourner à mes fragments. Je leur demanderai de m’éloigner des craintes actuelles, de me transporter loin, même s’ils vont me parler, eux aussi, d’un moment de crise … non, il ne s’agit pas vraiment d’une évasion, je m’en rends compte. Mais comme Cicéron nous le rappelle, il est impératif de savoir d’où on vient, pour connaître qui on est et pour comprendre où on est en train d’aller.

Un dernier regard hors de la fenêtre. Le Panthéon brille au soleil.


Alessandra Rolle (1982, Florence) – Philologie grecque et latine

Elle a obtenu un doctorat en littérature latine à l’Université de Florence en 2011 et a ensuite été chercheuse postdoctorale FNS à l’Université de Lausanne et chercheuse à la Scuola Normale Superiore de Pise, ainsi que visiting scholar à Londres (UCL) et à Toronto (University of Toronto). Elle est actuellement Maître Assistante à l’Université de Lausanne et elle est l’auteur des plusieurs publications. Pendant la résidence à Rome, elle travaille avec des fragments survivants des Antiquitates rerum divinarum de Varron, considéré dans l’Antiquité comme ouvrage de référence sur la religion romaine.

 

© Simon Habegger

Istituto Svizzero

L’Istituto svizzero a plus de 70 ans. Il souhaite se faire mieux connaître et illustrer, grâce aux récits de ses résidents de Rome, Milan ou Palerme, comment cette plateforme interdisciplinaire permet à des artistes et à des scientifiques venus de toute la Suisse de développer leurs projets en croisant leurs expériences et leurs pratiques. Sous l’impulsion d’une nouvelle équipe et de Joëlle Comé, sa directrice depuis quatre ans, l’institut a ouvert des résidences à Milan, la ville du design, de l’architecture et de la mode. Mais aussi à Palerme, la cité qui se situe depuis toujours au carrefour des civilisations et de la Méditerranée. Le blog donne la parole aux résidents et permettra de suivre ces chercheurs tout au long de leur séjour et de leur cohabitation inédite à l’Istituto svizzero. Il informera de l’avancée de leurs recherches qui vont, de l’archéologie à l’architecture, en passant par les arts visuels, la composition musicale ou l’histoire de l’art. Et ainsi de les accompagner dans leur découverte de l’Italie et des trois villes de résidence.

3 réponses à “Interroger les fragments : les ‘Antiquités divines’ de Varron témoins d’une époque de crise

  1. Une recherche difficile mais particulièrement prometteuse, car édités, analysés et mis en perspective, ces fragments des Antiquités divines de Varron enrichiront considérablement le regard que nous portons sur l’identité romaine et sur l’histoire de l’Urbs. Félicitations à Alessandra Rolle et nos voeux chaleureux pour la suite de cette belle aventure scientifique dans le cadre enchanteur de la Villa Maraini (et sa vue sur la coupole du Pantheon).
    Philippe Mudry

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