Recherche grandes idées pour petits emplacements

De grandes idées pour de petits emplacements. Alors que le tout New York (ou presque) s’extasie devant son nouveau quartier de Hudson Yards, où le seul Vessel, une curieuse immense d’oeuvre d’art sous forme d’escaliers, a coûté 200 millions de dollars, la ville a lancé un concours d’architecture particulier. Son but: trouver des solutions pour combler certains «trous» entre vieilles maisons et buildings audacieux. Ou trouver la bonne pièce du puzzle. Vous ne me suivez pas?

Reprenons. Dans cette ville à l’énergie débordante, où les grattes-ciels poussent comme des champignons – j’y suis depuis un peu plus de deux ans, et la vue depuis ma fenêtre sur la skyline a déjà bien changé -, les défis architecturaux sont nombreux. Il existe des lots à l’abandon, ou squattés par des chats errants – la ville a un programme spécial pour eux. Des petits espaces de rien du tout, parfois le résultat d’un propriétaire resistant qui n’a pas voulu vendre son terrain à des promoteurs immobiliers avec des dollars plein les yeux.

Ce sont ces espaces pour lesquels la ville lance un concours, dans l’idée d’y bâtir des logements à loyers corrects. Ce concours s’inscrit dans un plan plus large lancé par le maire Bill De Blasio, pour promouvoir 300 000 logements abordables d’ici 2026, dans une ville où les loyers sont indécents.

Vingt-trois emplacements sur les 885 que possède aujourd’hui la ville sont concernés. Comme l’a raconté le New York Times, les plus petits espaces vacants font 7,6 mètres de large et 30 de profondeur, soit 230 mètres carrés. La ville est devenue propriétaire de milliers de lots dans les années 1960 et 1970, surtout à Brooklyn et dans le Bronx, des terrains généralement saisis à des promoteurs véreux.

Pour le concours, les architectes devront rivaliser d’imagination à propos d’un lot étroit à Harlem, sur la 136ème rue, coincé entre deux maisons de deux étages. Un quartier d’ailleurs toujours plus touché par le phénomène de la gentrification. Mais cette fois, ce sont d’abord les chats errants qui seront chassés.

Quand Donald Trump s’en prend à l’espagnol

Ils sont 50 millions sur les près de 327 millions d’Américains. Qu’ils soient clandestins ou aient des papiers, nés aux Etats-Unis ou en Amérique latine, laveurs de carreaux ou traders à Wall Street, les hispanophones sont toujours plus nombreux aux Etats-Unis. L’espagnol est une langue en pleine expansion. Cela se vérifie jusque dans de nombreux formulaires officiels, à commencer par ceux émanant de l’administration fiscale. C’est dire le poids de la langue. On part même de l’idée que vous pouvez vivre aux Etats-Unis sans parler l’anglais, pardi! Les médias s’y sont adaptés puisque près de 350 journaux sont édités en espagnol.

Selon des estimations de l’Institut Cervantès, les Etats-Unis pourraient même devenir le premier pays hispanophone au monde en 2050, avec 130 millions d’individus répondant à ces critères. Soit plus que le nombre d’habitants du Mexique. Donald Trump pourrait s’en réjouir, lui qui aime humilier le Mexique à propos des tensions à la frontière, là même où il s’imagine construire un immense mur pour freiner les migrants et les trafiquants de drogue. Mais que nenni. En mai 2016, en pleine campagne présidentielle, il avait bien tenté de draguer les Latinos avec un tweet maladroit. On l’y voyait tout sourire devant un immense taco bowl, pour souhaiter un joyeux Cinco de Mayo, fête mexicaine surtout célébrée aux Etats-Unis, tout en soulignant que les meilleurs se trouvaient dans sa Trump Tower, sur la 5e Avenue, à Manhattan.

Mais une fois qu’il a été élu, le discours a très vite changé. Plus de mine hilare, plus de taco bowl, plus de «I love Hispanics». Alors que 29% des Hispaniques ont voté pour lui en 2016, Donald Trump ne fera pas la promotion de l’espagnol, ni même celle du Spanglish. Au contraire. Très vite, il a supprimé la version espagnole du site officiel de la Maison-Blanche, que Barack Obama avait instaurée en 2009, un peu comme il avait masqué, lui le climatosceptique, toute référence au changement climatique. Les réactions ont été vives. Même le ministre espagnol des Affaires étrangères a fait part de son incompréhension.

La Maison-Blanche n’a jamais vraiment donné d’explications. Officiellement, un nouveau site devait voir le jour fin 2017. Vraiment? Si vous le cherchez en tapant www.whitehouse.gov/espanol, vous tomberez toujours sur ce même message d’erreur qui s’impose depuis plus de deux ans. Rien, nada, passez à autre chose. Ou plutôt: cherchez l’erreur.

Donald Trump gouverne comme il golfe (et vice-versa)

En cette ambiance de pré-campagne présidentielle, les livres politiques se multiplient comme des petits pains, à en donner le tournis. Kamala Harris, Beto O’Rourke, Pete Buttigieg, Elizabeth Warren et j’en passe, tous les candidats pour 2020 s’y mettent. Et puis, il y a les livres non politiques mais qui traitent malgré tout de politique. Dans cette catégorie, Rick Reilly détient la palme d’or. Le chroniqueur sportif vient de sortir l’ouvrage Commander in Cheat: How Golf explains Trump, où il se sert du sport préféré du président pour expliquer sa manière de gouverner. Obsédé par la victoire, avec presque tous les moyens pour y parvenir, bluff et triche compris.

Chroniqueur pour la chaîne ESPN et ex-reporter du magazine Sports Illustrated, Rick Reilly n’hésite pas à dépeindre Donald Trump, qu’il suit depuis trente ans, comme un «tricheur congénital». Il a eu l’occasion de le voir à l’œuvre de nombreuses fois, mais a aussi interrogé une centaine de personnes évoluant dans le milieu. Et, apparemment, pour passer un bon moment, mieux vaut le laisser gagner. Même avec le champion Tiger Woods, qui a d’ailleurs reçu ce lundi la «médaille de la Liberté» à la Maison-Blanche, Donald Trump n’hésite pas à tricher. «Il triche au plus haut niveau», écrit l’auteur. «Il triche quand les gens regardent, il triche quand ils ne le font pas. Il triche, que ça vous plaise ou non. Il triche parce que c’est comme ça qu’il joue au golf… si vous jouez au golf avec lui, il va tricher.»

Un jour, lors d’une partie avec Tiger Woods, sa balle a fini sa trajectoire dans l’eau… avant de miraculeusement réapparaître sur le green, à l’endroit précis que Trump visait. On ne contrarie pas un président susceptible qui veut gagner. Ses agents de sécurité l’ont bien compris, eux qui viennent souvent à la rescousse de balles en bien mauvaise posture. Autre anecdote: des caddies le surnomment «Pelé», car il aurait tendance, énervé, à shooter un peu facilement dans les balles des autres.

Donald Trump et son clan possèdent une vingtaine de terrains de golf, dont les deux tiers sont sur sol américain. Le président a fait de ce sport son hobby principal, pratiqué si possible sous le soleil de Floride. Un des seuls points communs d’ailleurs qu’il a avec son prédécesseur Barack Obama, lui aussi amateur de golf. Chez Donald Trump, le golf semble être addictif. Il avait promis un sevrage en 2016 durant sa campagne électorale, mais ne s’y est pas tenu. La phrase «Si je suis élu, je travaillerai pour vous, je n’aurai pas le temps d’aller jouer au golf, croyez-moi» a été bien vite reléguée aux oubliettes.

La mégalomanie de Donald Trump, qui prétend avoir un handicap de 2,8 (personne n’y croit vraiment), s’exerce aussi sur le terrain. Selon l’auteur du livre, il aurait un peu trop tendance à gonfler ses exploits et inventer des victoires. «Score final sur dix-huit championnats évoqués: seize mensonges, deux incomplets, aucune victoire confirmée. Le nez de Trump s’est tellement allongé qu’à ce stade, il pourrait putter avec», écrit Rick Reilly. Pour lui, la façon dont Trump golfe correspond décidément vraiment à celle dont il préside, «en faisant comme si les règles étaient faites pour les autres». Attention aux coups de club!

Des mensonges pas comme les autres

On a beau dire qu’aux Etats-Unis le mensonge est considéré comme un crime absolu, bien moins toléré qu’en Europe, force est de constater que tout le monde n’est pas logé à la même enseigne. Nafissatou Diallo, par exemple, la femme de chambre du Sofitel de New York qui a accusé Dominique Strauss-Kahn d’agression sexuelle, est très vite passée du statut de victime à celui de pestiférée. Car elle avait dissimulé quelques détails concernant sa vie privée et son statut migratoire. Une faute grave pour les Américains. #MeToo n’était pas encore passé par là.

Le président Bill Clinton a lui dû ramer après l’affaire Lewinsky. Son mensonge lui a été davantage reproché que sa relation extraconjugale en tant que telle. Mais que dire des ministres de la Justice sous Trump? Jeff Sessions a dû se récuser de l’affaire russe après avoir admis avoir menti: il avait bien rencontré un certain ambassadeur russe à Washington. Il a par la suite rejoint le banc des limogés de Donald Trump. Affaire classée. Touché, coulé, oublié. Quant au nouveau, Bill Barr, son audition mercredi devant le Congrès s’est apparentée à une sorte de spectacle version poker menteur.

«Vilaine presse, va!»

Le procureur spécial Robert Mueller l’accuse d’avoir édulcoré son rapport sur Donald Trump, en le présentant de manière un peu trop favorable dans son résumé. Bill Barr rejette ces accusations et s’en prend à Robert Mueller. Il assure que ce dernier n’a pas remis en question son résumé, mais la manière dont la presse l’a interprété. Vilaine presse, va! Sauf que voilà: la lettre adressée par Mueller le 27 mars, et diffusée par la plupart des médias américains, dit noir sur blanc que c’est bien le résumé proposé par le ministre de la Justice qui pose problème.

«Tragicomédies sans popcorn»

Difficile de comprendre pourquoi Bill Barr s’est si facilement laissé entraîner sur la pente de ce qui peut ressembler à un mensonge… Paroles contre paroles? Oui, sauf que Robert Mueller a laissé des traces écrites. A d’autres moments, Bill Barr, sous serment, a préféré recourir à une autre tactique, moins dangereuse: l’amnésie partielle. Michael Cohen, l’ex-avocat du président, féroce pitbull devenu gentil caniche depuis qu’il collabore avec la justice, s’est lui aussi rendu coupable de mensonges à propos des affaires de Donald Trump. Il l’a admis devant le Congrès. Pimentées, les auditions devant le Sénat et la Chambre des représentants ressemblent décidément de plus en plus à des tragicomédies, sans popcorn en option.

Le risque de la banalisation

Mais les diffuseurs de mensonges ne vacillent pas tous. Il en est un en particulier qui a mis la barre très haut: Donald Trump. Le Washington Post traque ses mensonges, imprécisions, contre-vérités et autres erreurs censées être volontaires depuis des mois. Si l’on en croit le journal, il en est déjà à plus de 10 000 depuis son investiture. Avec des degrés de «mensongitude» différents. Des petits Pinocchio permettent d’ailleurs d’en évaluer l’importance, comme les petits piments sur les menus thaïs qui indiquent à quel point le client crachera du feu. Cette profusion comporte un risque immense: la banalisation du mensonge. Et c’est bien ce que Donald Trump contribue à faire. Avec, visiblement, quelques fidèles serviteurs comme complices.

 

Aux Etats-Unis, donner son sang pour survivre

En Suisse et dans la plupart des pays européens, donner son sang est un acte altruiste, tout au plus récompensé par un sandwich, pour redonner des forces. Aux Etats-Unis, donner son sang est parfois motivé par une raison bien moins noble: l’argent.

Le don du plasma, composant du sang riche en protéines qui permet de fabriquer des médicaments, est un business florissant aux Etats-Unis, rappelait récemment le New York Times dans un article éclairant. Des personnes en situation de précarité peuvent obtenir 30 dollars par don de plasma sanguin – 50 les premières fois – , et ce jusqu’à 104 fois dans l’année. Mais jamais plus de deux fois par semaine. Elles peuvent espérer gagner 3120 dollars au total par an, pour autant qu’elles soient en bonne santé.

C’est ce que fait Jacqueline Watson, dont le journal raconte l’histoire. Son fils a été condamné à la perpétuité. Il a besoin d’argent. Sa mère n’en a pas vraiment. Le sang qui coule dans ses veines lui permet par contre rapidement de se procurer les 30 dollars qui permettront à son fils de téléphoner. Elle file donc au centre de dons du sang le plus proche, en l’occurence CSL Plasma, une boîte australienne. Et reçoit l’argent sur une carte de crédit.

Jacqueline Watson fait partie des nombreux Américains qui donnent leur sang par besoin. Les dons du sang se multiplient et depuis 2000, les dépenses ont quadruplé. En 2017, ce marché représentait plus de 21 milliards de dollars, rappelle le New York Times. En 2016, 1,9% de l’ensemble des exportations américaines étaient liées au sang récolté. Plus que le soja ou les ordinateurs.

Forcément, la polémique pointe, tout comme les questions éthiques. Les plus désespérés, parmi lesquels des sans-abris qui cachent parfois leur toxicomanie, sont-ils exploités pour permettre la fabrication de médicaments lucratifs? Les centres de collecte sont, comme par hasard, souvent situés dans les quartiers pauvres… Surtout: risquent-ils, en multipliant les dons, d’avoir des ennuis de santé, notamment de l’anémie? Comme le rappellent les journalistes Marie Maurisse et François Pilet dans leur documentaire Le Business du sang diffusé en décembre 2016 sur la RTS et Arte, des entreprises suisses participent à cette industrie juteuse aux Etats-Unis. C’est le cas par exemple d’Octapharma. Des médicaments vendus en Suisse peuvent ainsi contenir du plasma de donneurs américains rémunérés alors même que la pratique est interdite en Suisse. Le documentaire a également relevé une autre face sombre du marché du plasma: la Croix-Rouge suisse revend une partie du plasma récolté à des entreprises privées comme Octapharma ou CSL. Et les donneurs ne sont pas forcément au courant…

Autre exemple trouble du rapport santé-argent aux Etats-Unis: le maire de New York, Bill De Blasio, contraint ces jours des habitants de Brooklyn à se faire vacciner contre la rougeole, après des pics inquiétants de réapparition de la maladie. Et s’ils ne le font pas? Ils payeront une amende de… 1000 dollars! Les méthodes américaines sont parfois curieuses…

La guerre des pantalons

L’école de Charter Day, dans la petite ville de Leland, en Caroline du Nord, a récemment été le terrain de jeu d’une drôle de guerre: une guerre des pantalons. Trois écolières se sont rebellées contre le fait de devoir porter des jupes. Elles ont porté plainte contre leur école et ont gagné. Certes, la bataille judiciaire a été longue – près de trois ans! Mais, au final, elles sont ravies de pouvoir enfiler des pantalons.

Anodin, comme la curieuse «guerre des toilettes» qui a récemment agité les Etats-Unis? Pas vraiment. D’ailleurs, la «bathroom dispute» déclenchée par Gavin Grimm ne l’est pas non plus. L’ado transgenre – né fille, il est devenu garçon – milite pour que les écoliers comme lui puissent aller dans les toilettes qui correspondent à leur nouvelle identité sexuelle. Son combat met plus largement en évidence les discriminations dont les transgenres sont victimes aux Etats-Unis, alors que le président Trump a pris des mesures en leur défaveur.

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Mais revenons à Charter Day: l’histoire des pantalons n’a rien d’une coquetterie. Coachées par leurs parents et soutenues par la puissante Union américaine pour les libertés civiles (ACLU), les fillettes ont prouvé qu’elles étaient victimes d’un comportement sexiste et que leur corps n’avait pas à être sexualisé de la sorte. «Les plaignants ont démontré que les filles sont sujettes à des restrictions vestimentaires qui les empêchent de jouer librement durant la récréation, impliquent qu’elles surveillent constamment leur posture, au point de les distraire des enseignements prodigués en cours, et les soumettent au froid, ou au port inconfortable de plusieurs couches de collants lors des mois d’hiver. La défense n’a fourni aucune preuve qu’un tel fardeau existe pour les garçons», a souligné le juge dans son verdict.

Le monde à l’envers? D’habitude, le débat se concentre plutôt sur la longueur des jupes, l’envie d’interdire les shorts et les leggins trop moulants, la chasse aux bretelles qui auraient l’outrecuidance de s’échapper de jolis petits hauts. Le moindre millimètre de peau nue jugé indécent est traqué et l’«hypersexualisation» des filles scrutée dans ses moindres recoins. Dans une école de Floride, une élève a même été grondée l’an dernier pour ne pas avoir porté de soutien-gorge: elle a dû cacher ses tétons avec des morceaux de scotch, afin d’éviter de «distraire» les garçons. Alors, oui, tout cela rend la longue bataille judiciaire par laquelle ont dû passer des écolières de Charter Day pour avoir le droit de couvrir leurs jambes d’autant plus incompréhensible. Non?

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Non, non, ne regardez pas!

Dans cette chronique, on ne vous parlera pas des gobelets XXL, ni des Américains qui s’habillent presque en pyjama quand ils prennent l’avion, parfois avec leur oreiller sous le bras. On ne reviendra pas sur ces curieux tics de langage, comme le vocal fry, ni sur le boom presque indécent des emotional pets – «Oui, Monsieur l’agent, laissez-moi entrer dans l’avion avec mon cochon de compagnie, c’est mon antidépresseur à moi!» –, ni sur les rayons des supermarchés avec au moins 40 sortes de laits différents, ou la phrase «Désolé, je ne suis pas sûr que le four soit assez grand pour votre dinde de Thanksgiving» qu’on vous balance quand vous cherchez un appartement.

Il y a mille autres exemples de ces petits riens qui font la différence entre Américains et non-Américains. Connus ou moins connus. Qui étonnent, intriguent. Ou énervent. Comme ces pauvres légumes, dans les étals de supermarchés, qui sont sans cesse arrosés par des brumisateurs sans avoir rien demandé. Non, mais sérieusement, ce petit arrière-goût, tenace, de moisi, de mouillé, ou de je ne sais quoi, qui fait que brocolis, courgettes et carottes ont tous le même goût, ça ne dérange personne? Je pourrais aussi pester contre les locataires de mon immeuble qui commandent à tour de bras des articles sur internet – à croire que certains passent leur vie à faire ça – et laissent les cartons s’accumuler dans le hall de l’immeuble. Comment un carton AmazonFresh peut-il contenir encore quelque chose de ragoûtant après quatre jours d’inactivité dans mon lobby?

En fait, cette fois, j’ai surtout envie de vous emmener du côté des toilettes. Vous savez, ces toilettes avec des portes en inox que l’on retrouve un peu partout, avec un loquet qui fonctionne une fois sur deux (ah oui, autre chose à laquelle je n’arrive pas à me faire: les loquets qui se tournent dans le sens inverse). Eh bien, il y a une chose qui m’intrigue: cet espace des deux côtés de la porte, qui fait bien près de 2 centimètres. Suffisamment large pour voir à travers. Ou, selon le point de vue, de se sentir observé(e), mal à l’aise. Plutôt surprenant dans un pays où les contacts physiques sont codifiés pour éviter le moindre faux pas et où la notion d’«espace privé» est sacro-sainte. Non?

Elections américaines, la tournée des excuses

«Je m’excuse». Alors que la volée pour l’élection présidentielle de 2020 est plus fournie que jamais – déjà 18 candidats démocrates dont 6 femmes! -, on assiste à une curieuse tournée des excuses. La sénatrice Elizabeth Warren a dû s’excuser dans le cadre de la polémique autour de ses racines amérindiennes pour s’être livrée à un test ADN. Kamala Harris, qui cherche à polir son image, s’est excusée pour sa dureté comme procureure en Californie, et Kirsten Gillibrand a admis avoir eu des positions anti-immigration «peu empathiques et peu aimables».

Le très indépendant Bernie Sanders a lui dû faire son mea culpa pour ne pas avoir été très regardant, en 2016, quand il a tenté, en vain, de ravir la vedette à Hillary Clinton: des femmes se sont plaintes de la manière dont elles étaient traitées dans son équipe de campagne. Quant à Beto O’Rourke, il a été rattrapé par des clichés qu’il a véhiculés sur des femmes, de façon pas très heureuse.

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Joe Biden, lui aussi, a dû s’excuser (crédit photo: Michelle Gustafson / Bloomberg). L’ancien vice-président sous Barack Obama est le favori des sondages alors même qu’il ne s’est pas encore déclaré candidat. Mais son étoile pâlit. Rattrapé par le mouvement #MeToo, il a dû exprimer ses regrets pour son rôle joué dans l’affaire Anita Hill. Cette dernière a témoigné devant le Sénat en 1991 contre le juge Clarence Thomas, qu’elle accusait de harcèlement sexuel. Mais Clarence Thomas a malgré tout été élu à la Cour suprême. Joe Biden était alors président de la commission judiciaire. C’est lui qui avait géré les auditions. En novembre 2017 déjà, il avait dû s’excuser pour avoir laissé des sénateurs attaquer violemment Anita Hill. Certains avaient été jusqu’à la traiter d’érotomane.

Tactile démocrate

Mais ce n’est pas tout. Le très tactile démocrate a surtout dû se défendre, dimanche dernier, via un communiqué, d’avoir eu des gestes déplacés envers une femme, qui lui reproche notamment un curieux baiser sur les cheveux lors d’un meeting de campagne en 2014. Mais cette fois, Biden ne s’excuse pas. Du moins pas vraiment. «Pas une seule fois – jamais – je n’ai pensé avoir agi de manière inappropriée», écrit-il. «Si on suggère que c’est le cas, je vais écouter respectueusement. Mais cela n’a jamais été mon intention». Depuis, la machine s’est emballée. Désormais, ce sont pas moins de six femmes qui accusent Joe Biden de gestes intrusifs, sans pour autant parler d’agression sexuelle.

La cérémonie des excuses semble faire partie de la panoplie du «parfait petit candidat démocrate pas si parfait» pour la présidentielle de 2020. Mais certains s’en sortent mieux que d’autres. Joe Biden subit ces attaques alors qu’il ne s’est même pas encore déclaré. Mercredi, il a tenté de calmer le jeu via une petite vidéo, pour expliquer son comportement tactile et promettre qu’il fera désormais plus attention. La Maison-Blanche s’était auparavant emparée de l’affaire, Kellyanne Conway, la conseillère de Donald Trump, parlant de «gros problème».

Euh, mais attendez, qu’avait-elle dit déjà en 2016 quand le candidat Trump avait affirmé qu’il pouvait faire ce qu’il voulait avec les femmes, y compris les «attraper» par leurs parties intimes? Pas grand chose. Se sentant en danger, Donald Trump, lui, avait fini par présenter des excuses. Dans un message vidéo et de cette manière: «Tous ceux qui me connaissent savent que ces mots ne reflètent pas qui je suis. Je l’ai dit. Je me trompe. Je vous présente mes excuses». Cet acte de contrition rare a toutefois rapidement fait place à des attaques. «J’ai dit des choses bêtes mais il y a une grande différence entre les mots et les actes d’autres gens. Bill Clinton a réellement maltraité des femmes», a-t-il précisé. Depuis, Donald Trump a été rattrapé par d’autres accusations. Sans jamais renouveler sa petite cérémonie des excuses.

Crise d’identité(s)

Vouloir se changer les idées en allant acheter du saumon fumé et quelques babioles chez Ikea, du côté de Red Hook (Brooklyn), peut mener à des questionnements existentiels inattendus. Ce jour-là, quelques heures après être rentrée à la maison, je reçois un questionnaire par mail. D’habitude, je suis peu coopérative pour ce genre de choses. Mais le temps pluvieux aidant, je m’exécute.

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Un questionnaire banal? Oui, sauf que très vite, on doit s’identifier par rapport à sa race. Ou décider de ne pas répondre. L’Amérique n’est ni noire, ni blanche, et les «sous-divisions» se multiplient. La question des races et des identités y est hyper sensible. La candidate démocrate à la présidentielle de 2020 Elizabeth Warren le sait très bien, elle qui est empêtrée dans une polémique autour de racines amérindiennes qu’elle revendique, alors qu’un test ADN a prouvé qu’elles étaient lointaines. Et puis, Barack Obama a toujours été dépeint comme le premier président noir des Etats-Unis. Pas comme le premier président métis, alors même que sa mère est une Blanche du Kansas et qu’il a été élevé dans un milieu essentiellement blanc. Aux Etats-Unis, il suffit d’avoir un petit pourcentage d’origines noires pour être considéré comme Noir.

Répondre à ce questionnaire d’Ikea m’a aussitôt renvoyée à la polémique autour du recensement 2020. Aux Etats-Unis, un recensement complet de la population intervient tous les 10 ans et, à chaque fois, des questions frisant le politiquement correct se posent à propos des statistiques ethno-raciales. Pendant longtemps, les Américains ne pouvaient s’identifier que comme «Noir» ou «Blanc», avant d’avoir le choix de cocher «Autres», catégorie dans laquelle ont notamment été relégués les Amérindiens. Les «Hispaniques» ne sont apparus qu’en 1980 comme catégorie à part entière, puis cinq ans plus tard les Amérindiens, sortis de la case «Autres» et, enfin, les Asiatiques. Pendant ce temps, les sous-divisions ont pullulé.

En 2000, il a été question de rajouter une case «multiracial» pour compléter les habituels groupes ethniques. Mais des associations noires, notamment, s’y sont opposé, par crainte de perdre en influence. Une sorte de compromis s’est imposé: un Américain a désormais le droit de s’identifier à plusieurs groupes ethniques, et donc de cocher plusieurs cases.

Pour 2020, la polémique a été lancée par Donald Trump. Cette fois, il n’est plus tout à fait question de groupes ethniques ou d’identités raciales: son administration veut rajouter une question sur la citoyenneté. Ce qui pourrait fausser les résultats du recensement. Car avec la chasse aux clandestins menée par Donald Trump, bon nombre d’immigrés pourraient vouloir échapper à l’exercice et ne pas préciser s’ils sont citoyens américains ou pas, par crainte que cela puisse se retourner contre eux.

Or ces recensements sont cruciaux: non seulement ils conditionnent l’allocation des quelque 675 milliards de dollars de fonds fédéraux annuels consacrés aux hôpitaux, écoles, routes, services publics etc, mais surtout ils déterminent la répartition des sièges à la Chambre des représentants. Ils représentent donc un outil démocratique important. Et si moins d’habitants se déclarent dans des régions connues pour être à forte population d’immigrés, un nouveau redécoupage électoral pourrait s’avérer en défaveur des démocrates….

Une vingtaine d’Etats américains et de villes démocrates ont déjà contesté ce projet. Une première décision est tombée à la mi-janvier, à New York: un juge fédéral est parvenu à le bloquer. La bataille judiciaire ne fait probablement que commencer. Décidément, cocher des cases n’a vraiment rien d’anodin aux Etats-Unis.

La face cachée de Staten Island

«Bonne chance». C’est ce qu’un ami américain m’a dit quand je lui ai fait part de mes plans du weekend: explorer à fond Staten Island. Probablement parce qu’il est un démocrate convaincu et que l’île, qui représente l’un des cinq arrondissements de New York, est un repaire de trumpistes: en 2016, New York a voté à 79% en faveur de Hillary Clinton, et seule Staten Island s’est laissée séduire par Donald Trump (95612 voix contre 67561). Mais il n’y a pas que ça. Staten Island souffre d’une image qu’elle ne mérite pas.

Bien sûr, il y a des coins glauques, où des gens trompent l’ennuient en allant, la mine triste, en hoodie et pantalon de training chercher un bagel étouffe belle-mère ou un egg sandwich dégoulinant au Deli du coin. L’île renvoie aussi à Fresh Kills, cette immense décharge à ciel ouvert qui avait notamment accueilli les débris du 11-septembre, et dont la production de méthane a été la plus importante du monde. Mais l’île a ses petits bijoux. Comme la balade sous le pont Verrazano. A sa gauche, un étonnant fort historique. A droite, une jolie balade au bord de mer, vers South Beach. Et Fresh Kills d’ailleurs, a entamé une mue symbolique: la décharge polluante a été fermée pour faire place, dès 2036, à un nouveau poumon vert de New York, qui a l’ambition d’être trois fois plus grand que Central Park.

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Le ferry gratuit depuis Manhattan attire souvent des touristes ravis de pouvoir s’approcher de la Statue de la Liberté, sans payer. Et qui, à peine le pied posé sur Staten Island, le reprennent dans l’autre sens. Erreur. Le coeur de l’île est aussi intéressant. La ville historique de Richmond vous transporte par exemple à mille lieux de l’agitation de Manhattan. Et surtout 350 ans en arrière. Avec ses petites maisons en bois bien typiques, restaurées par la Société historique du coin.

Quatre jours après ma balade sur Staten Island, une photo dans le New York Times a attiré mon attention. On y voit une rue, de grands arbres et ces typiques maisons en bois. Une de ces rues si paisibles où je me suis promenée, me disant que décidément Staten Island ne méritait pas d’être boudée. Mais il y avait un détail sur la photo: la banderole jaune de la police «Crime scene». Cette rue, dans le quartier aisé de Todt Hill, avec des maisons qui valent 4 millions de dollars, c’est en fait celle où Francesco Cali, un parrain de la mafia, venait d’être tué devant son domicile, le corps criblé de balles. «Franky Boy», 53 ans, était le chef du clan Gambino, l’une des grandes familles mafieuses de New York. Le clan a longtemps été considéré comme le plus puissant des Etats-Unis, jusqu’à la condamnation à perpétuité, en 1992, du parrain John Gotti, mort en prison dix ans plus tard. Depuis, on disait la mafia sur le déclin, en raison notamment de la mainmise des cartels mexicains sur le trafic de drogue. Plusieurs règlements compte sanglants entre clans ont néanmoins eu lieu des dernières années.

Un homme a été arrêté pour l’assassinat de Francesco Cali. Ses mobiles sont encore peu clairs. Le dernier assassinat d’un parrain du clan Gambino remontait à 1985, avec Paul Castellano, tué en plein coeur de Manhattan, à la sortie d’un steak house. Lui aussi vivait à Staten Island. Pas bien loin d’ailleurs de la Longfellow Avenue, où Francis Ford Coppola a tourné des scènes du Parrain (2007). «Franky Boy», lui, était réputé pour sa vie discrète, dans un quartier discret… sur une île discrète. Ce crime rappelle de façon brutale une autre face cachée de Staten Island: avec le quartier de Howard Beach (Queens), près de l’aéroport de JFK, elle fait partie des deux lieux les plus prisés par la mafia new-yorkaise.