Quarry : les damnés de la guerre du Viêt Nam

Splendide et brutale, la nouvelle série de Cinemax plonge dans l’Amérique profonde des années Nixon, engluée dans la guerre du Viêt Nam. Un chef-d’œuvre.

Si vous avez aimé : True Detective, Rectify, Breaking Bad

Quarry : bande-annonce

L’histoire : Memphis, 1972. Tireur d’élite chez les marines, Mac Conway revient du Viêt Nam profondément traumatisé. Honni de tous, il est approché par un réseau de criminels, qui lui offrent un pactole en échange de ce qu’il sait faire le mieux : tuer.

« Death is just a switch that gets flipped off. »

Première série sur la guerre du Viêt Nam
La guerre du Viêt Nam et ses stigmates hantent le cinéma américain depuis des décennies, mais c’est la première fois qu’une série s’attèle à ce dossier délicat. On pouvait craindre le pire, tant les séries américaines dégoulinent de pathos et de clichés nauséabonds (pour ne pas dire racistes), dès qu’il s’agit d’évoquer l’implication de l’armée dans les conflits extérieurs. Il n’en est rien ici. Inspirée des romans éponymes de Max Allan Collins (auteur des Sentiers de la perdition), Quarry aborde la question du traumatisme des vétérans et des conflits sociaux des années 70 avec une sobriété inédite.

« I don’t think you got any idea how bad it’s gonna be for you out there. » © Cinemax

Peut-on se remettre d’un séjour en enfer ? Si le stress post-traumatique est aujourd’hui reconnu et les marines accueillis en héros à leur retour d’Irak ou d’Afghanistan, tel ne fut pas le cas des vétérans de la guerre du Viêt Nam, accueillis comme des pestiférés par une communauté majoritairement hostile au conflit, et condamnés à survivre dans le plus grand dénuement. C’est à cette impossible réadaptation que se consacre Quarry.

L’impossible retour à la surface

Soupçonnés d’avoir pris part à une opération militaire sanglante et cachant un lourd secret, Mac Conway (Logan Marshall-Green) et son frère d’armes Arthur (Jamie Hector) doivent faire face à une foule hystérique à leur arrivée sur sol américain. Hantés, humiliés, incapables de se réapproprier un environnement devenu hostile, ces jeunes hommes fragiles constituent un gibier de choix pour les réseaux criminels à la recherche de fines gâchettes.

Si le héros, qui vit dans une banlieue coquette, peut se permettre de refuser l’offre de recruteurs dégainant une liasse de billets, son ami Arthur, qui retrouve sa femme et ses enfants dans un quartier noir de Memphis, n’a pas ce privilège (la série souligne subtilement qu’à cette époque, les Afro-Américains perdaient même au catch). Intégrant un réseau de tueurs à gages, Arthur va précipiter Mac dans sa chute.

Désintégration magnifique d’un couple

Portée par des personnages secondaires savoureux (le tueur gay incarné avec sobriété par Damon Herriman mérite un spin-off), l’intrigue criminelle de Quarry n’est pas au centre du récit. La descente aux enfers du héros, que chaque contrat déshumanise un peu plus, passe presque au second plan. Ce qui constitue le cœur de Quarry, c’est la relation passionnelle déchirante du héros et de son épouse. La lente et inexorable désintégration de ce couple symbolise à elle seule le désastre de la guerre.

« You know how I managed to survive two tours? What I told myself? You only last if you don’t care. It was bullshit, though. I cared. » © Cinemax

Jeunes, beaux, s’aimant avec fougue, Mac et Joni (Jodi Balfour) se révèlent incapables de rétablir le lien qui les unissait. De non-dits anodins en secrets dévastateurs, ils laissent un fossé se creuser entre leurs deux egos meurtris. Mutiques, ne communiquant plus que par l’enchevêtrement désespéré des corps, les époux sont réduits à s’agripper à l’unique vestige de leur passé idyllique : un petit magnétophone à cassette, sur lequel chacun se repasse les messages d’amour que l’autre lui envoyait durant leur séparation.  Ce jeune couple superbe qui se déchire en silence, les yeux grands ouverts, offre à la série ses plus belles scènes.

Une leçon de mise en scène
Plus encore que sa galerie de personnages truculents et son écriture délicate (la série a été créée et écrite par les scénaristes de Rectify), ce qui fait la qualité de Quarry, c’est sa beauté formelle. Si vous avez été sensibles à la saison 1 de True Detective, cette série est pour vous. Réalisée par Greg Yaitanes (Banshee), Quarry est esthétiquement renversante. Et pour les cinéphiles, une leçon de mise en scène. Bénéficiant de la même liberté que Steven Soderbergh (The Knick), Greg Yaitanes a su insuffler à la série un style unique, sobre, sensoriel et texturé, globalement sublime.

À mille lieux des reconstitutions ostentatoires voire carnavalesques de têtes de gondole comme Vinyl ou The Get Down, Quarry s’attache à retranscrire la texture de son époque davantage que ses clichés. L’environnement est placé au second plan, au service du récit. Les couleurs, la lumière, le grain transpirent les années 70 et c’est somptueux.

On pense aux photographes William Eggleston et Lee Friedlander, aux cinéastes majeurs de cette décennie, dont Greg Yaitanes a su s’inspirer tout en conservant la juste distance, mais aussi à une série comme Breaking Bad, dont on retrouve le grain si caractéristique.

Impossible de déterminer si les scènes d’amour – quasi oniriques – sont plus belles que les scènes de tuerie – hypnotisantes – tant chacune possède sa propre palette esthétiquement splendide. Bref, une réussite totale. Seul bémol : le pilote aurait pu être amputé d’une vingtaine de minutes. Le rythme lent qui se met en place durant les épisodes suivants permet néanmoins d’apprécier à sa juste valeur le season finale époustouflant de 80 minutes.

À noter le défi de mise en scène supplémentaire que s’est lancé Greg Yaitanes : réaliser dans chaque épisode une séquence en une prise – une prouesse (deux ans après l’invraisemblable scène de 6 minutes de True Detective). Des scènes magistrales qui permettent de prendre la mesure du talent du réalisateur : ici l’ahurissante poursuite en voiture, filmée de l’intérieur. Greg Yaitanes explique là sa démarche (attention : révèle des éléments de l’intrigue).

La musique, un personnage central

Ce qui fait enfin la beauté de Quarry et mérite d’être souligné, c’est son univers musical. Difficile de ne pas donner une place centrale à la musique dans ce récit situé à Memphis, Tennessee. De nombreuses scènes sont tournées dans des bars et permettent d’apprécier de superbes prestations live.

Du rock de Big Star à la soul d’Otis Redding, la musique est omniprésente et joue même un rôle déterminant, apportant au récit souffle, densité et poésie.

En somme, vous savez ce qu’il vous reste à faire.

Emilie Jendly

Emilie Jendly

Emilie Jendly est spécialiste en communication et journaliste RP, de nationalité suisse et française. Passionnée de séries télévisées, elle présente ici les nouveautés à ne pas manquer. Spoil prohibé.

3 réponses à “Quarry : les damnés de la guerre du Viêt Nam

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