Marseille, le chef-d’œuvre incompris de Netflix

Cible de critiques virulentes, la série française “Marseille” diffusée sur Netflix est pourtant une source inépuisable de bonheur. 

© Netflix Marseille

Attention : billet à haute teneur en sarcasme. Allergique au second degré s’abstenir.

 

Marseille : bande-annonce

Si vous avez aimé : Sous le soleil

L’histoire : Maire de Marseille depuis vingt ans, Robert Taro prépare son dernier coup à l’approche des élections municipales : faire voter la construction d’un casino dans le centre historique de la Marina. Rien n’a été laissé au hasard et son successeur est déjà désigné. Il s’agit de Lucas Barres, son premier adjoint et fils spirituel. Mais l’ambition dévorante du jeune homme et les intérêts occultes de personnalités influentes de la ville vont entraver ses plans.

Quelle meilleure façon d’illustrer « Marseille » que le naufrage de l’écharpe tricolore ?
Quelle meilleure façon d’illustrer « Marseille » que le naufrage de l’écharpe tricolore ?

« On fait pas la cuisine à la table où on sert. Toi et moi, on va d’abord saler et poivrer. Et ensuite, on déposera le plat dans l’urne. »

Sous le feu des critiques
Depuis son lancement le 5 mai, la série « Marseille » est l’objet de toutes les railleries : scénario caricatural, dialogues graveleux, interprétation consternante, les attaques se multiplient contre la première création française de Netflix. Mais critiquer la petite sœur de “House of Cards” est mal estimer son potentiel jouissif.

Carte postale touristique

© Netflix Marseille 2

« Marseille », c’est d’abord un atout touristique majeur pour la cité phocéenne. L’Office du tourisme dispose désormais de plans aériens léchés de ses plus beaux sites, suffisamment désincarnés pour pouvoir être utilisés durant de nombreuses décennies. L’investissement titanesque d’1 million par épisode ne fut pas vain. Grâce à la diffusion internationale de la série, des hordes de touristes vont bientôt fondre sur la ville pour savoir où trouver toute cette bonne poudre.

Casting cinq étoiles
Mais « Marseille » n’est pas qu’un atout touristique pour les Bouches-du-Rhône. Afin de concurrencer les locomotives de Netflix, il fallait un casting cinq étoiles, mené par un monstre du cinéma. Comme, de ce côté-ci de l’Atlantique, on prend les directives à la lettre, les producteurs ont fait appel au monstre du cinéma français : Gérard Depardieu.

© Netflix Marseille 3

Face à lui, Benoît Magimel maîtrise les ficelles qui permettent à un acteur de décrocher l’Oscar : se plonger à fond dans un rôle de composition. Si Leonardo DiCaprio a obtenu la statuette en passant 2h30 à grogner dans le dernier – excellent par ailleurs – Iñárritu, la star française peut bien accéder à la gloire en imitant l’accent marseillais. Pour démontrer qu’il a parfaitement saisi la méthode de l’Actors Studio, Magimel est même allé jusqu’à renverser une passante à Paris, alors qu’il conduisait sous l’effet de stupéfiants. Quel talent.

Démonstration du savoir-faire français

© Netflix Marseille 5

Mais plus que ses atouts touristiques et le choix judicieux de ses acteurs, ce qui distingue « Marseille » du reste de la production hexagonale, c’est son scénario brillant, qui permet de faire rayonner le savoir-faire français (saisissons au hasard un article de Vulture).

Politiciens corrompus, femmes vénales, mafieux cruels, tous les composants d’un chef-d’œuvre sont réunis. Et Dan Franck s’est donné beaucoup de peine pour que son scénario ne ressemble à aucune des intrigues développées depuis des millénaires sur l’ensemble des supports artistiques existant. Si l’affrontement au suspens insoutenable entre le père et le fils spirituel vous rappelle étrangement le duel parricide qui opposa César et Brutus, c’est ainsi purement fortuit.

© Netflix Marseille 4

Que les spectateurs qui ne maîtrisent pas l’histoire de Rome et la littérature se rassurent. Dan Franck a disposé tout au long du chemin des petits cailloux qui permettront aux moins perspicaces de saisir la profondeur de son propos : « La complicité avec Monsieur Taro vient aussi de votre enfance, parce que vous êtes orphelin ? », demande un journaliste à Lucas Barres. On retient son souffle en écrasant une larme.

Car c’est bien dans les dialogues que le scénario révèle toute sa fulgurance. Prenons l’exemple de cet échange aiguisé :

– C’est comme une femme et une maîtresse, mon vieux. Je garde la première et je planque la seconde. Pourquoi tu crois que je donne la mairie à Barres ? Il me respecte comme son père. Je le dirigerai comme un fils.
– On ne partage pas sa maîtresse avec son fils.
– Je n’ai pas dit que je partagerai.

Stade phallique : l’œdipe contrarié. Vous avez quatre heures.

La subtilité avant tout

© Netflix Marseille

Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? La démonstration du talent de l’auteur s’effectue jusque dans les détails. En clin d’œil aux noms à double sens de “House of Cards”, Frank Underwood devient Robert Taro (de Marseille bien sûr, ba dum tsss). Et l’homme qui lui barre la route s’appelle Lucas Barres (prononcez Barrès tout de même), à moins que Dan Franck ne fasse finement allusion à une certaine drogue que nos héros consomment par quintal. Dans tous les cas, bravo, maestro ! On applaudit des deux mains.

Saupoudrée d’une bonne pincée de misogynie, relevée de dialogues croustillants (vous avez dit “graveleux” ?) et parsemée de scènes de sexe torrides (ai-je entendu “vulgaires” ?), « Marseille » est l’expression magistrale du savoir-faire français. La France du XXème siècle, paternaliste et grivoise. Le talent d’Audiard et de Bertrand Blier en moins. Ou plutôt revisité par Alain Deloin.

Un chef-d’œuvre incompris

© Netflix Marseille 7

Bref, les critiques sont injustes : « Marseille » n’est pas un navet. C’est un chef-d’œuvre incompris. Comme disait Pablo Picasso : « Pour apprendre quelque chose aux gens, il faut mélanger ce qu’ils connaissent avec ce qu’ils ignorent. » Ce à quoi le génial peintre espagnol ajouta : « Pourquoi devrais-je m’en prendre à quiconque sinon à moi-même si je ne comprends pas ce que je ne connais pas. ». Sachez-le, si vous n’aimez pas « Marseille », ce n’est pas que cette série est d’une nullité abyssale, c’est juste que vous vous n’avez rien compris. En somme, vous êtes trop cons. Et vous n’avez à en prendre qu’à vous-même.

© Netflix Marseille 1

Être ramené à son incompétence titillant un grand nombre d’entre nous, réjouissez-vous : « Marseille » devrait revenir en deuxième saison (à moins que l’audience décevante de la diffusion des deux premiers épisodes sur TF1 le 12 mai ne sonne le glas de l’aventure phocéenne). En attendant ce jour de gloire, vous pouvez toujours revoir la saison 1 pour tenter de saisir les subtilités qui vous auraient échappé ou découvrir un florilège des dialogues qui mèneront sans doute la série française à la postérité (notez l’hommage émouvant à Picasso).

Et sinon, pour une analyse un peu plus objective de l’échec de « Marseille », c’est par ici.

 

Mathieu Kassovitz (Malotru)

Pendant que Netflix démontre par l’exemple les limites de la mondialisation, la diffusion de la saison 2 du « Bureau des Légendes » du génial – n’ayons pas peur des mots – Eric Rochant (« Les Patriotes ») vient de débuter sur Canal+. L‘occasion de retrouver un Mathieu Kassovitz tout en intériorité et un scénario à faire pâlir les auteurs des têtes de gondole de Netflix.
Vous savez ce qu’il vous reste à faire.

 

Emilie Jendly

Emilie Jendly

Emilie Jendly est passionnée de séries télévisées depuis 20 ans. Journaliste franco-suisse, elle présente sur ce blog les nouveautés à ne pas manquer. Spoil prohibé.

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