La Suisse risque de perdre la bataille des talents

L’Accord-cadre entre la Suisse et Bruxelles a été enterré, le 26 mai 2021, et il n’y aura pas d’accord-cadre 2.0. Le Conseil fédéral vient de privilégier une approche sectorielle pour l’accès au marché européen et la réponse de l’Union européenne est attendue avec beaucoup d’impatience. Car l’éviction de la Suisse du programme Horizon, dont elle n’est plus qu’un état tiers, se fait sentir, avec des effets immédiats pour le secteur académique, avec des effets à moyen terme pour l’économique suisse.

La semaine dernière, le président de l’EPZ, Joël Mesot, invité à un débat à l’université de Genève, n’a laissé aucune ambiguïté sur les conséquences de ce déclassement: «Wir sind stark betroffen». Ainsi donc l’une des voix les plus importantes du monde académique suisse, à la tête de l’une des 10 meilleures écoles du monde, déclare que nous pourrions très vite perdre pied au niveau international.

Et qu’en est-il de toutes les sociétés, qui comme Elca, sont actives dans des domaines de pointe, comme l’IT? Pour citer une autre invitée de ce débat, la Rectrice de l’Université de Fribourg, nous disons: «Nous ne sommes pas en soucis pour demain mais pour après-demain».

La course au talent

Elca emploie environ 1’700 personnes, essentiellement des ingénieurs, spécialistes de secteurs comme le développement de logiciel, l’infrastructure cloud ou la cybersécurité. On y parle beaucoup de compétences et de confiance et le premier risque que fait courir à notre société le blocage actuel des discussions entre Berne et Bruxelles, est celui de perdre, à terme, l’accès aux talents. Nous le disons franchement, nous qui sommes l’une de plus grosses entreprises de la place à engager des ingénieurs de pointe, nous sommes suisses et fiers de l’être, mais nous irons là où se trouvent les bonnes personnes.

Actuellement, la qualité des universités et des hautes écoles suisses attire les meilleurs cerveaux de la planète. Nous n’avons aucun intérêt à voir le secteur académique suisse perdre de son attractivité. Or celui-ci se trouve relégué dans le deuxième wagon du nouveau programme “Horizon Europe”, décidé par la Commission européenne, doté d’un budget total de 100 milliards d’euros pour la période 2021-2027.

Un de nos défis est de garder dans nos sociétés et notre pays, les meilleurs talents dans les domaines stratégiques que sont, notamment, l’intelligence artificielle, le quantique, la cybersécurité, les développements technologiques. C’est une priorité.

Conserver l’attractivité de la place académique et économique

Elca a lié des partenariats, notamment avec l’EPFL où nous avons des bureaux, avec la Trust Valley, qui fédère le monde académique et les prestataires privés. Le «Center for digital trust» de l’EPFL est également très important pour toutes nos prestations. Nous ne sommes pas inquiets pour le court terme mais à moyen terme, nous craignons une perte d’attractivité de nos Hautes écoles. Google n’a pas choisi par hasard Zurich pour y installer son centre européen, avec 5’000 emplois à la clé pour de très nombreux informaticiens, formés dans nos hautes écoles. La Suisse attire des étudiants, professeurs, chercheurs du monde entier. Que se passera-t-il lorsque la Suisse aura perdu de sa force d’attractivité.

Tous les talents ont besoin d’être stimulés, confrontés à d’autres compétences. Les fonds européens permettent à de nombreuses sociétés suisses, engagées dans les secteurs de pointe, de financer des emplois, avec un effet multiplicateur. Ces employés travaillent avec des homologues européens et boostent des projets, qui avancent plus vite et profitent à la Suisse.

Cohérence politique

La Suisse a un système politique d’une très grande stabilité et cohérence, et cela est un atout pour l’économie. Nous ne devons pas perdre ces deux qualités. Ainsi la souveraineté du pays est fréquemment avancée pour refuser l’Accord-cadre et ses dispositions sur la Cour européenne de justice. Pourquoi dès lors, dans le même temps, la Confédération a-t-elle confié la gestion de ses données à 5 entreprises étrangères?

Les Hautes écoles comme l’économie suisse ont besoin d’une stratégie claire et inventive dans la gestion du dossier européen, pour éviter la marginalisation de la Suisse, dont nous aurions tous beaucoup à perdre.

Yves Pitton - ELCA

Yves Pitton est un citoyen suisse avec plus de 20 ans d'expérience internationale dans les secteurs de l'industrie, des hautes technologies, de l'informatique et des services et solutions. Avant de rejoindre ELCA en février 2022 en tant que membre de direction et directeur «Swiss Business Solutions», il était le CEO de VTX Telecom, un opérateur de télécommunications privé suisse. Yves Pitton est diplômé en physique de l'Université de Lausanne, titulaire d'un doctorat en sciences des matériaux de l'EPFL à Lausanne et d'un MBA avec mention de la SDA Bocconi – Bocconi School of Management en Italie.

3 réponses à “La Suisse risque de perdre la bataille des talents

  1. De tels articles affaiblissent la position politique de notre pays dans les négociations. Une lecture correcte de la situation doit évoquer l’injustice de priver la Suisse des programmes alors que des pays lointains y bénéficient. La politique de chantage de l’UE à notre égard finira par pousser la Suisse dans les bras d’autres puissances lointaines.
    L’Accord cadre est tout simplement inapplicable en Suisse, puisque chaque acte législatif est potentiellement attaquable par referendum, sauf si nous changeons notre système de fond en comble, ce qui nécessite une volonté populaire et une dizaine d’années de mise en œuvre!

  2. “La politique de chantage de l’UE à notre égard finira par pousser la Suisse dans les bras d’autres puissances lointaines.” Eh bien, qu’elle s’en aille! L’actualité démontre chaque jour que la liste de ces puissances est très longue. Je propose quelques candidats: Russie, Bélarusse, Corée du Nord, Iran, Arabie Saoudite, Libye, Zimbabwe.

    1. Non, les puissances scientifiques auxquelles j’ai pensé sont les USA & la GB (UK). Il n’y a pas pire ennemi que l’ennemi de l’intérieur, j’ose espérer que vous n’êtes pas suisse, car un suisse ne peut pas écrire ça!

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