Lecture : “Pépites” de Sylvie Blondel un voyage élégant et cruel

Pépites : quand la réalité change de dimension

Du Léman aux sommets des Alpes, de Kyoto à Zurich, de Pompéi à l’île de Pâques, Sylvie Blondel nous invite à effectuer un voyage dont la douceur et la légèreté ne sont que de trompeuses apparences. Avec un raffinement cruel Pépites, son dernier livre, un recueil de nouvelles paru aux Éditions L’Âge d’Homme, nous distille des instants de vie dont la sérénité n’est qu’une surface au fallacieux miroitement. On entre dans son livre en toute confiance, séduit par l’élégance de l’écriture et, mot après mot, l’on se retrouve, on ne sait pas comment, témoin de relations familiales péniblement banales, dans un accident d’avion, dans des amours impossibles et des ruptures abruptes, dans des viols ou des féminicides. Avec Sylvie Blondel pas de description trash. Juste un basculement de la réalité. Une altération des perceptions qui nous emmène dans des mondes étranges proches de la folie. On croit partir pour un périple autour du monde alors qu’en réalité elle nous entraîne dans l’inconscient de ses protagonistes or, ce que l’on y trouve, est souvent féroce.

 

Pépites : extraits

« Depuis mon plus jeune âge, j’aimais le sport. Ce qui me plaisait c’était le sprint : partir comme une flèche, tout donner pendant deux minutes et m’écrouler à bout de souffle. » La nuit verte

 « Au petit matin, j’aime me rendre sur les berges pour prendre des photos des montagnes. Le Grammont noir ne m’inspire pas, je préfère les pentes bleu pâle alentour. En face, dans les hauts de Vevey, les vignes dorées sont nimbées de brume. » Café crime

« Il eut honte d’avoir été aussi excentrique. En vieillissant, il s’était un peu ouvert aux autres, il était moins imbu de lui-même : il souffrait de la solitude après son divorce. Un point commun avec Danaé.

Il aurait donné n’importe quoi pour une soirée d’amour, n’importe quoi pour serrer une femme dans se bras, n’importe quoi pour retrouver le désir.

L’apparition de Danaé, par les voies insondables d’Internet ou du destin, tombait à pic.

Il y vit sa dernière chance de bonheur. Il décida de lui rendre visite à Genève ou elle résidait. » Modification

« On choisit d’être hanté par le diable. Il aime à se loger au creux d’une âme vide ou plutôt avide de sensations troubles. Le diable vient toquer à la porte, jour après jour, sous différentes formes, jusqu’à ce qu’on affronte son démon intérieur. Marguerite était persuadée que son bonheur viendrait de l’extérieur sous une forme magique. » Le diable est ici

 « Nous avions la même taille, raison pour laquelle le metteur en scène nous avait choisis. Nous formions un couple par la magie du théâtre, des jumeaux en somme.

Sur scène nous étions deux soldats encagoulés et pétrifiés. Gardiens du palais d’Hérode, visages couverts d’un bas nylon couleur chair, uniforme noir.

Te souviens-tu ? Nous étions deux soldats étouffant sous les projecteurs ». Quelque chose entre nous

 « La vie est longue. Trop longue, mais je ne m’ennuie pas. Je suis bien ici. C’est l’essentiel. » La maison vide

 « A un certain moment, la femme est nue. Elle se promène. S’étire gracieusement. Elle passe sans doute à la salle de bain, car la caméra n’a rien enregistré pendant au moins trente minutes. Elle s’est lavée et a nettoyé ses vêtements, les a longuement passés au sèche-cheveux rangés dans le placard. Masami ne devait pas sentir d’odeur suspecte ». Dévorer

« Mon passeport suisse et mes mains innocentes ne me dispensent pas d’ouvrir ma valise. Tout y est désordre après les secousses de l’avion. L’employé aux gants blancs examine mes affaires. Il émet des paroles étouffées sous son masque de coton blanc, il parle une sorte d’anglais saccadé, enseigné à l’école par des professeurs qui ne sont jamais sortis de leur pays. Je me fais répéter ses paroles et feins avoir compris. Je réponds à ses questions sur mes objets que je peine à reconnaître. J’explique une nouvelles fois les raisons de ma visite : c’est écrit en majuscules sur ma fiche d’entrée : visite amicale à une connaissance de Fukuoka. Un système de flicage qui ne me dit rien de bon.

Fukuoka est le chef-lieu des Yakuzas, la mafia japonaise, on attend longtemps avant de traverser la rue et il y a des embouteillages sans fin. Quel rapport ? Eh bien, les Yakuzas gèrent le marché des sémaphores, ils ont donc tout intérêt à installer des feux de signalisation tous les vingt mètres. On marche et on attend. Le feu est rouge. » Loin du réconfort

 

Sylvie Blondel : la biographie

Sylvie Blondel, romancière, est née à Lausanne. Après des études de lettres modernes à l’Université de Lausanne, elle devient professeur de français au gymnase. Un parcours jalonné d’autres activités, notamment le journalisme à Radio Suisse Internationale ainsi que le théâtre. Son recueil de nouvelles : « Le Fil de soie », éditions de l’Aire, 2010, s’inspire de ses voyages. En 2015, elle publie le roman : « Ce que révèle la nuit », PEARLBOOKSEDITION, qui relate la vie d’un astronome vaudois du 18e siècle. D’autres textes figurent dans des recueils collectifs : « Le livre des Suites » éditions l’Âge d’Homme, 2018 suivi de « Tu es la sœur que je choisis » éditions d’En bas, 2019. En 2021 paraît un nouveau recueil de nouvelles : « Pépites », aux éditions l’Âge d’Homme.

Remarque : le recueil de nouvelles « Le Fil de Soie » est disponible en livre audio (3 CD), sur demande, auprès de l’auteure.

Vous pouvez également retrouver Sylvie Blondel dans ce blog, en cliquant ici, dans une entrevue réalisée lors de la parution de son roman « Ce que révèle la nuit ».

 

Sources :

  • Pépites, recueil de nouvelles, Sylvie Blondel, Éditions L’Âge d’Homme
  • Association Vaudoise des Écrivains

Livres, éditeurs et auteurs romands : les sacrifiés du confinement (2)

Le combat des éditeurs romands

Lire romand c’est soutenir les éditeurs et les auteurs de proximité, mais pas uniquement. Certes, la crise tout le monde y a droit et, si certains considèrent la littérature comme une chose dispensable, il faut tout de même rappeler qu’elle participe entièrement à l’économie. En effet, sous l’étiquette « NON ESSENTIEL » se cache une réalité très terre-à-terre. La littérature ne se compose pas uniquement d’une bande d’écrivaillon-ne-s qui se regardent le nombril en alignant des mots sur du papier. Elle s’ancre dans un pan de l’économie bien réel : des librairies et des libraires, des imprimeries et des imprimeurs, des éditeurs, des transporteurs, des distributeurs, des représentants, des employés de commerce, des bureaux, du mobilier, des comptables, des locaux de stockage et d’autres pour la vente, du matériel informatique, des juristes, des journalistes, des graphistes, des correcteurs, des apprentis dans plusieurs corps de métiers et j’en passe. Dans la débâcle actuelle, comme dans la restauration, ce sont les plus petits les plus touchés. Surtout ceux qui viennent de créer leur entreprise. Marilyn Stellini, fondatrice les éditions Kadaline en 2019, souligne « Les librairies ont rouvert, mais les embouteillages dans les rayons défavorisent largement les petites structures. Raison pour laquelle Kadaline a suspendu toutes les parutions du premier semestre, reportées ultérieurement. Sans parler du manque de salons littéraires qui peuvent représenter un apport dans le chiffre d’affaires. » Dès le début de la pandémie, les librairies ont prévenu les éditeurs qu’elles ne pourraient pas payer ce qu’elles leurs devaient. Quelques uns ont dû utiliser les aides perçues en tant que salaire pour payer les factures courantes de leur maison d’édition (locaux, chauffage, électricité, etc). Résultat : certains, sont sans salaire depuis plusieurs mois alors que, même en temps “normal” l’édition romande ne permet guère de remplir un bas de laine. Autre effet boule de neige : actuellement les éditeurs suisse romands croulent sous les retours des libraires. Les fermetures imposées aux commerces dit “non-essentiels”, ne leur ont pas permis de vendre les livres parus durant les deux confinements. Andonia Dimitrijevic, directrice des Éditions L’Âge d’Homme précise : « Les éditeurs vivons sur les mises en vente. Sans mise en vente cela devient hardcore. De plus, pour ceux qui avons également des stocks et une partie de nos affaires en France, c’est très compliqué. Nous ne pouvons plus aller à Paris ou nous déplacer comme nous devrions le faire pour que notre entreprise fonctionne normalement. Les librairies font de nouveau d’excellentes ventes, mais les librairies ne représentent pas à elles seules le monde du livre. Vendre du livre ou le produire ce n’est pas du tout la même chose. Pour les éditeurs romands la situation reste bloquée. En ce moment, nous manquons d’argent pour tout. Notamment pour engager le personnel dont nous aurions besoin pour relancer nos entreprises ou pour publier de nouveaux auteurs. A l’Âge d’Homme, ces prochains mois nous ne pourrons pas publier tous les livres que nous avions prévu et aucun premier ouvrage. Nous n’allons travailler qu’avec des auteurs dont les libraires et les lecteurs connaissent déjà le travail. » Une situation assez ironique alors que la plupart des éditeurs sont submergés sous les premiers romans, le confinement ayant inspiré de nouvelles vocations d’écrivains. Les genres qui ont inspiré celles et ceux qui se sont lancé dans la littérature : la science-ficition et les romans d’anticipation. Toutefois, ces nouveaux arrivants devront s’armer de patience avant de voir leurs romans publiés. Si toutefois un jour ils sont publiés. Actuellement, la majorité des éditeurs en sont surtout repousser les parutions qu’ils avaient prévues pour 2021, tout en anticipant qu’il y aura pléthore de publications dans les prochains mois. Déjà, ils s’attendent à ce que beaucoup d’entre elles passent à la trappe faute de place dans les rayons des libraires. En sont à prévoir qu’il y aura un manque à gagner et qu’ils devront gérer cette donnée. Ces réalités les éditeurs suisses romands, petits ou à peine plus grands, les affrontent depuis le début de la pandémie. Une situation qui risque de perdurer les mois à venir face aux géants de l’édition hexagonale qui, sans prendre de risques, vont envahir les rayons des librairies avec des ouvrages de développement personnel et des auteurs bankables.

 

Livres romands présentés en 2020

La semaine passée j’ai publié une partie de la liste des auteurs suisses romands dont j’ai présenté les livres en 2020. En voici la deuxième et dernière partie. Lire local, c’est non seulement permettre à la littérature suisse d’exister. C’est participer à l’économie de nos cantons.

 

A l’aube des mouches, poésie, Arthur Billerey, éd. de L’Aire : un recueil de poèmes par l’un des fondateurs de la revue littéraire romande La cinquième saison. Passionné par les mots écrits, Arthur Billerey a également créé la chaîne Youtube Trousp, entièrement consacrée au livre.

Fleurs imaginaires , poésie, Corinne Reymond, éd. Torticolis et Frères : avec empathie et tendresse, Corinne Reymond rend hommage aux personnes happées par l’âge ou la maladie.  Sa longue carrière d’aide-soignante aux soins à domicile, en EMS, à l’hôpital ou en hôpital psychiatrique, l’a menée à écrire ses expériences avec les patients. Dans son métier, plus que les soins, ce qu’elle recherche c’est le relationnel, le contact avec les gens, apprécier qui ils sont, sentir leurs états d’âme, se pencher sur l’histoire de leur vie. “Plus on devient âgé, plus ça devient riche” dit-elle. Une richesse qu’elle n’a pas voulu laisser perdre.

Balles neuves, roman, Olivier Chapuis, éd. BSN Press : malgré l’amour de son épouse, de sa fille et de son fils, Axel Chang éprouve une jalousie et une haine grandissantes envers Roger Federer à qui tout réussi. Une obsession qui le conduit à la dérive. Un récit peu conventionnel, Axel Chang étant le personnage d’un tapuscrit imaginé par un auteur en mal de reconnaissance, agacé par les succès du sportif d’élite devant qui toutes les portes s’ouvrent pendant que lui croupit. Conseillé et coaché par un écrivain mondialement célèbre, le créateur d’Axel Chang poussera son histoire jusqu’à ses extrêmes limites.

Dernier concert à Pripyat, roman, Bernadette Richard, éd. L’Âge d’Homme : dans la nuit du 25 au 26 avril 1986, eut lieu dans l’ex-Union Soviétique, dans la centrale nucléaire de Tchernobyl, l’accident atomique le plus dévastateur de l’histoire. Une hécatombe qui a coûté l’existence de milliers de personnes et péjoré la vie d’autant de survivants. Passionnée par la question nucléaire, la journaliste et romancière Bernadette Richard nous emmène dans la Zone interdite de Pripyat. Le livre raconte l’histoire de trois jeunes garçons qui fuient de chez eux en compagnie d’une vieille dame la nuit de la catastrophe. Quelques années plus tard, les trois compagnons deviennent stalkers. Défiant les dangers de la contamination, ils pénétreront régulièrement dans La Zone interdite, non seulement pour l’explorer, mais aussi pour lui rendre ses lettres de noblesse à travers la musique. Au cours de leurs expéditions, ils rencontreront tous les réprouvés et désœuvrés du système soviétique.

Roman de gares, roman, Jean-Pierre Rochat, éd. D’Autre part : Dèdè est obligé d’abandonner sa ferme dans le Jura bernois après cinquante ans de labeur. En plein hiver, il part sur les routes accompagné d’un jeune âne. Avec son équipage, il espère descendre, à pied, dans le sud de la France en s’arrêtant de ferme en ferme pour y trouver assiette et logis selon la coutume des journaliers d’autrefois. Empreint de tradition et de souvenirs bienveillants, Dèdè s’imagine que les paysans lui ouvriront leur porte comme lui-même ouvrait la sienne quand il possédait sa propre demeure. Il doit déchanter. Par chance, deux femmes exceptionnelles croiseront son chemin.

Soupirs du soir, roman, Jean-Michel Borcard, éd. Torticolis et Frères : dans un style cinématographique, les péripéties de deux anciens dératiseurs : l’alcoolique, plutôt de droite, Carl Meinhof et l’antifa Joseph Miceli ouvrier dans une scierie. Malgré leurs différences, les deux hommes cultivent une amitié qui ne se dissout dans aucun liquide. Si on ne reconnaissait pas Bulle et sa région, on imaginerait les ambiances décrites dans la campagne du Maine ou dans une petite ville du Montana. Le roman exhale les milieux ruraux et alternatifs, la sueur du travail manuel, le bois fraîchement coupé dont on fabrique les flûtes douces et parfois les cercueils, les vapeurs d’essence, le sang d’abattoir et même les effluves de l’amour.

Les Enfers, roman, Patrick Dujany, éd. Torticolis et Frères : pas loin d’un village au doux nom luciférien, au cours de l’une de ces fameuses torrées comme on n’en fait que sur les crêtes et les flans du massif du Jura, quatre membres de Burning Plane, un groupe de death-metal-core, agrémentent leurs saucisses de champignons hallucinogènes. Pour améliorer le goût de la forestière cuisine, ils l’arrosent de trop d’alcool. C’est au milieu de cette débauche culinaire qu’apparaît Satan. Aux quatre gastronomes, il propose de devenir un groupe de rock mondialement connu, à condition qu’ils lui vendent leurs âmes.

Les choses gonflables, roman, Miguel Angel Morales, éditions Torticolis et Frères : Miguel Angel Morales s’est distingué en fondant le collectif Plonk & Replonk. Mais pas uniquement. Pendant longtemps, il a tenu les chroniques rock du feu quotidien L’Impartial et animé des émissions pour RTN. Les Choses Gonflables ne se résument pas. Elles se lisent. Le récit se déroule, au départ, dans un monde étrange qui ressemble à une parodie du nôtre. Un endroit où vivent les Ploucs et les Beaux. Puis, peu à peu, on change de plan comme si les personnages se promenaient d’univers en univers, dans des mondes parallèles qui se superposent.

Libraires, éditeurs et auteurs romands : les sacrifiés du confinement littéraire (1)

La sinistrose du milieu littéraire

Depuis début 2020 et mars 2021, considérées comme non-essentielles, les librairies suisses ont été fermées par deux fois. Toutes ont subi d’énormes pertes. Si cela s’est avéré difficile pour les libraires cela s’est révélé encore plus cruel pour les éditeurs. Actuellement, les librairies commencent à se « refaire » grâce à leur rayon « développement personnel » -pour celles qui vendent ces publications. Ces ouvrages, déjà fort prisés avant la pandémie, ont encore gagné en lecteurs grâce à elle. Ce n’est pas le cas des éditeurs romands. Beaucoup sont sur le point de glisser leur clé sous le paillasson. Financièrement, les auteurs avons peu perdu.  Pourquoi ? Parce qu’un bassin aussi réduit que la Suisse romande ne permet pas de vivre de l’écriture. Covid ou pas, la plupart d’entre nous n’entrons, ni n’entrerons jamais dans nos frais. Notre récompense est constituée du plaisir des lecteurs à se plonger dans nos livres, de nos rencontres avec eux et avec nos camarades de la littérature. L’écriture se nourrit de lectures, de prises de notes, de rencontres et de recherches diverses qui souvent demandent un investissement financier. Écrire un livre suppose des mois de travail, de longues heures de solitude devant une feuille de papier ou un ordinateur et souvent des frais que le quidam ne peut pas imaginer –repérages, déplacements, acquisition de livres, de matériel informatique, etc. D’où la sinistrose, voire la dépression, que les auteurs et autrices romands ayant sorti un livre durant 2020 et début 2021 se coltinent en ce moment. Ils se sentent frappés d’une double peine : au long travail jamais rémunéré à sa juste valeur, s’ajoute la détresse d’avoir passé des mois à écrire pour alimenter le pilon.

 

Lire local : soutenir les éditeurs et auteurs romands

Avec la fermeture des librairies, les annulations des salons et autres manifestations littéraires, les auteurs romands ayant sorti un livre durant ces confinements ont perdu des mois de travail. Personne n’était au rendez-vous : ni les librairies – qui ont fait au mieux de ce qu’elles pouvaient malgré les contraintes -, ni les salons littéraires, ni les lecteurs puisque les médias ne s’intéressent, souvent, qu’aux auteurs déjà plus que reconnus par le grand public. Certes, la commande de livres par Internet a bien fonctionné. Les libraires ont souvent pris des commandes par e-mail ou par téléphone et fait des envois postaux. Certains ont même livré à domicile. Hélas, ce mode de vente favorise surtout les GAFAM et une certaine littérature commerciale, généralement hexagonale ou nord-américaine. Les livres des auteurs suisses, publiés par des éditeurs romands, ne se vendent généralement qu’en librairie, conseillés par le ou la libraire. Si les points de vente de nos livres sont fermés, nos lecteurs ignorent leur existence. Mais il est encore temps pour lire local. C’est pourquoi je publie, ci-dessous, la liste des livres romands que j’ai présenté en 2020. En cliquant sur la référence, vous aurez directement accès à l’article complet.

Littérature romande : des lectures pour tous les goûts

Fondre, Marianne Brun, roman biographique, éd. BSN press : ce récit retrace la vie de l’athlète Samia Yusuf Omar qui avait représenté la Somalie aux JO de Pékin en 2008. Quatre en plus tard, elle disparaissait en Méditerranée en essayant de joindre l’Italie afin de poursuivre son rêve de médaille tout en échappant à un pays en guerre.

Mémoire des cellules, Marc Agron, roman, éd. L’Âge d’Homme : ce thriller psychologique, écrit avec une très belle plume, nous plonge dans le milieu de l’art contemporain tout en nous contant des histoires très humaines. Tellement humaines que l’auteur n’a pas hésité à transformer l’artiste uranaise Pamela Rosenkranz en personnage de fiction.

Touché par l’amour, tout Homme devient poète, collectif, poésies courtes, éd. Kadaline : livre poétique accessible à tous. L’ouvrage, pas plus grand qu’une main, contient des courts textes célébrant l’amour, écrits par trente-deux acteurs et actrices des lettres romandes, notamment Marc Voltenauer, Mélanie Chappuis, Nicolas Feuz, Abigail Seran ou Gilles de Montmollin. Il peut aisément aider à déclarer votre flamme à une personne aimée. Contrairement à ce que le titre peut laisser croire, beaucoup de textes ne sont pas genrés. Cela permet d’offrir ou de recevoir ce livre quelles que soient nos préférences amoureuses.

Le monde est ma ruelle, d’Olivier Sillig, courts textes de voyages, éd. de L’Aire : cet ouvrage nous emmène de Lausanne au Mexique en passant par l’Allemagne, l’Afrique ou l’Amérique du Sud. Derrière son allure tranquille, ce romancier aux multiples casquettes passe sa vie à globe-trotter. Parcourir les rues et les places, regarder vivre les gens, photographier, s’imprégner des ambiances, prendre des notes, occupe une partie de son existence. Rédigées dans un style concis, presque lapidaire, il nous livre ces déambulations par flashs.

Les Aigrettes, Jean-Luc Fornelli, haïkus humoristiques, éd. du Roc : si le nom de ce trouvère ne vous semble pas familier, peut-être que Gossip, qui participait à l’émission La Soupe est Pleine de la RTS La 1ère, éveillera vos souvenirs. Il s’agit du même artiste,  « un poète givré même l’été » ainsi que l’annonce son ouvrage d’épigrammes et autres haïku(ku) suisses – tels qu’il les a baptisés. Fornelli nous propose de chopiner en sa compagnie avec une poésie tendre, comique, parfois ironique ou un tantinet grivoise.

Tu es la sœur que je choisis, collectif, nouvelles, éd. d’en Bas : cet ouvrage est l’aboutissement d’une initiative du quotidien indépendant Le Courrier. Le journal genevois a demandé à des écrivaines romandes un texte littéraire : une parole de femme, pas forcément militante sur le sujet des discriminations liées au sexe. Ces textes, d’une grande force littéraire et poétique, racontent des vies de femme sans tomber dans le militantisme. Un livre dont je conseille particulièrement la lecture aux hommes qui souvent, malgré eux, ignorent les problèmes spécifiques que les femmes doivent affronter.

L’Horizon et après, Bernadette Richard, illustrations de Catherine Aeschlimann, éd. Torticolis et Frères : cet ouvrage réunit des nouvelles inédites et des récits publiés dans divers livres collectifs, journaux et magazines : le journal Longines, Montres Passion, Hull et Erti Editeur à Paris, le site des Éditions Cousu Mouche… Des textes acides, visionnaires, glauques ou même érotiques. Un dessin de Catherine Aeschlimann illustre chaque nouvelle. Cela donne un côté précieux à ce livre accessible à toutes les bourses.

Je publierai la suite de cette liste la semaine prochaine. DM

“Dernier concert à Pripyat” : les photographies de La Zone (2)

Pripyat: une ville où il faisait bon vivre

Avant l’accident nucléaire, Pripyat se voulait une ville très occidentale et animée, avec ses cinémas, ses théâtres, ses centres culturels et ses bars à la mode. Ce qui est à présent un no man’s land fut, avant la catastrophe, un endroit très prisé ou les gens étaient heureux et contents de vivre. Il y régnait une fierté à faire partie de cette grande famille qui travaillait et vivait grâce à la puissance de l’atome.

L’eau de la rivière Pripyat, que l’on voit sur plusieurs photographies publiées entre jeudi et ce samedi, alimente la piscine de refroidissement. Elle traverse la zone de 30 kilomètres autour de la centrale nucléaire de Tchernobyl. Elle draine encore actuellement des radioisotopes. La Pripyat se jette dans le fleuve Dniepr qui se jette à son tour dans la Mer Noire. La réserve radio-écologique qui correspond à la zone la plus contaminée par la catastrophe de Tchernobyl est en partie interdite d’accès. Toutefois, elle accueille une faune sauvage d’un grand intérêt.

Dernier concert à Pripyat, le roman de l’écrivaine et journaliste Bernadette Richard, paru aux Éditions L’Âge d’Homme cet automne, est inspiré par son séjour dans La Zone de Tchernobyl et Pripyat. Aujourd’hui, je publie une dernière sélection des photographies qu’elle a ramenées de son passage en ces lieux. Toutes datent de 2013 et sont légendées par la romancière elle-même. Si vous n’avez pas encore lu l’interview de Bernadette Richard, ni lu les extraits de son livre, vous pouvez cliquer ici.

 

 

Les immeubles qui ont inspiré le début du livre. ©BernadetteRichard2013

 

Malgré les ravages de la catastrophe et les pillages permanents, la nature, bien que hautement irradiée, reprend ses droits. ©BernadetteRichard2013

 

Sculpture en hommage aux liquidateurs qui ont donné leur vie dès le 26 avril 1986 pour tenter du juguler la catastrophe. ©BernadetteRichard2013

 

Bâtiment officiel sur la grande place. ©BernadetteRichard2013

 

Le très chic hôtel Polissa sur la grande place de Pripyat. ©BernadetteRichard2013

 

Une salle de spectacles dans Pripyat ou ce qu’il en reste. ©BernadetteRichard2013

 

Bâtiment officiel dans la ville de Tchernobyl, en bon état car encore utilisé. ©BernadetteRichard2013

 

Un magnifique vitrail fracassé. ©BernadetteRichard2013

 

Près d’un bâtiment officiel, un pommier donne chaque années des fruits sans doute délicieux et irradiés. Une petite pomme pour la soif? ©BernadetteRichard2013

 

Les machines qui ont servi à assainir un minimum le lieu. Totalement contaminées, on a dû les enfermer derrière une barrière pour éviter que les touristes imprudent ne soient dangereusement irradiés. ©BernadetteRichard2013

 

Le restaurant branché de la belle époque, il borde la rivière. Le décor est magnifique et … irradié. Un petit verre pour la route? ©BernadetteRichard2013

 

Face au restaurant branché, le ponton qui permettait de prendre le bateau pour des balades sur la rivière Pripyat. ©BernadetteRichard2013

 

Les arts de la rue défient la mort de Pripyat. Quelques très bons artistes et des stalkers ont laissé leur griffe. ©BernadetteRichard2013

 

Compteur Geiger de l’historienne qui m’accompagnait. A 1.12, rien de grave, mais le dosimètre s’emballe très vite, parfois à 10 mètres plus loin. ©BernadetteRichard2013

 

 

Un manège et divers jeux avaient été installés tout exprès pour la fête du 1er mai 1986. Un manège figé jusqu’à ce que la flore l’absorbe complètement. ©BernadetteRichard2013

 

Petite balade de « santé » le long de la rivière Pripyat qui borde la Centrale Lénine? ©BernadetteRichard2013

 

Au sortir de la Zone, examen dans une machine qui semble sortie d’un vieux film de science-fiction qui fait office de contrôle de l’irradiation des visiteurs. Ici, j’étais en zone orange, ça passe… mais j’y ai perdu mes Doc Martens et mon manteau trop irradiés pour les promener dans le reste du monde. ©BernadetteRichard2013

Sources :

  • Bernadette Richard
  • Wikipédia

 

 

“Dernier concert à Pripyat” : les photographies de La Zone (1)

Tchernobyl-Pripyat : No Man’s Land ukrainien

De son séjour dans La Zone interdite en 2013, la journaliste et romancière Bernadette Richard a ramené les photos des lieux qu’elle décrit dans son roman Dernier Concert à Pripyat. “Mes photographies sont nulles. Photographe c’est un métier or je ne suis pas de ce métier. En revanche, elles reflètent parfaitement les couleurs du lieu et les ambiances du roman”. C’est pourquoi j’ai trouvé intéressant de donner, exceptionnellement, une suite à ma publication d’hier. Beaucoup d’entre elles ont été prises d’une voiture. La radioactivité trop élevée ne permettait pas d’en sortir, d’où les flous. Elle sont légendées par Bernadette Richard. Mais auparavant elle nous invite à un à boire un thé ou un café un peu particuliers dans des tasses ramenées de son séjour dans La Zone.

“Alors, un petit goûter gore avec les souvenirs de Tchernobyl ? J’attends mes lecteurs avec impatience !” Euh, non merci Bernadette je passe mon tour. Surtout lorsque l’on sait ce qui suit.

Tchernobyl : la Centrale Nucléaire

Bernadette Richard : “Construit en urgence de mai à octobre 1986, afin de recouvrir les ruines du réacteur no 4 de Tchernobyl, le sarcophage avait été garanti 25 à 30 ans de bons et loyaux services. Il avait été réalisé, dans des conditions de travail abominables, en 206 jours, requérant 400 000 m. carré de béton et 600 000 ouvriers, tous très exposés aux radiations mortelles. Les pilotes d’hélicoptères qui transportaient le matériel eux aussi furent violemment contaminés. 

 

La Centrale de Tchernobyl avant que l’arche soit posée. Les cheminées sont en train d’être démontées. L’échafaudage est posé sur le réacteur no 4. La statue montre le courage des ouvriers face au travail de décontamination, mais hommage aussi à ceux qui ont continué à faire fonctionner les autres réacteurs durant des années. ©BernadetteRichard2013
Le vieux sarcophage a tenu ses promesses, vaille que vaille. Mais peu à peu, au début du millénaire, des fissures apparurent et bien que des travaux de stabilisation furent menés en 2004 et 2008, des brèches de plus en plus étendues (sur la photo, on distingue une large faille de 6 mètres de long dans la façade) firent craindre le pire, à savoir la dispersion d’une nouvelle pollution radioactive. 
En 2015, une faille de 6m de long est visible le long de la façade du 4ème réacteur. D’autres petites failles sont apparues au fil du temps, nécessitant la construction de la grande arche de protection. ©BernadetteRichard2013

Alors que la nouvelle arche était déjà en cours de réalisation, le toit de la vieille structure s’effondra au cours de l’hiver 2013, particulièrement rigoureux. Bouygues travaux publics et Vinci Construction Grands Projets, qui participaient largement au chantier, rappela ses 80 employés français le 13 février. Le chantier prit un retard considérable avant que l’arche soit « glissée » au-dessus des ruines du 4ème réacteur et hermétiquement fermée en 2019. Et enregistrera un dépassement du budget de plus d’un milliard d’euros.

La grande arche en construction, ici en 2013. Elle a coûté bien plus cher que prévu, a pris du retard, mais en 2019, elle a été roulée au-dessus du réacteur no 4, censée protéger l’Europe d’une seconde catastrophe durant un siècle: plus de 120 tonnes de matériel gravement irradié sont encore enfouis sous le réacteur no 4. ©BernadetteRichard2013

Cette réalisation pharaonique « composée de deux structures métalliques, pour un poids total de 25 000 tonnes, est longue de 162 mètres, haute de 108 mètres et elle affiche une portée de 257 mètres. A elle seule, elle pourrait recouvrir le Stade de France ou la Statue de la Liberté. Cette enceinte a été conçue pour résister à des températures comprises entre -43°C et +45°C, ainsi qu’à une tornade de classe 3 et à un séisme d’une intensité de 6 sur l’échelle de Mercalli. Sa durée de vie est estimée à une centaine d’années. » Parmi la population ukrainienne et biélorusse, le doute subsiste: un siècle, vraiment?”

Comme si tout était normal, distributeurs d’électricité à haute tension, bassin de refroidissement, signal routier… mais construction de la grande arche qui devrait protéger le réacteur 4 pour un siècle. Aujourd’hui posé. ©BernadetteRichard2013

Une cité morte : le décor du roman Dernier concert à Pripyat

Une école dans la Zone entre Tchernobyl et Pripyat. ©BernadetteRichard2013

 

 

 

Ce qui fut une maison de commune, école, centre culturel entre Tchernobyl et Pripyat. ©BernadetteRichard2013

 

Entrée dans la ville de Tchernobyl, encore habitée aujourd’hui. On y trouve même une boutique à souvenirs , babioles, vaisselle, tee-shirts, etc. ©BernadetteRichard2013
Une vue de la grande place. ©BernadetteRichard2013

 

Le très chic hôtel Polissa sur la grande place de Pripyat. ©BernadetteRichard2013

 

L’entrée au Centre culturel de Pripyat. La monstrueuse déco soviétique a résisté à la radioactivité et au temps qui passe ! ©BernadetteRichard2013

 

La salle de spectacle du Centre culturel de Pripyat, vue depuis la scène… le carnage. Le temps n’a rien à y faire, ce sont les voleurs qui récupèrent tout ce qui est vendable loin de Tchernobyl, avec une décontamination plus ou moins laxiste. ©BernadetteRichard2013

 

A l’intérieur du Centre culturel de Pripyat, la razzia a eu lieu. Et pourtant, sur la scène, le piano à queue a résisté et sert parfois pour des concerts sauvages. Il est chouchouté, ripoliné, drôle de contraste. Est-il encore là aujourd’hui ? Rien n’est moins sûr. Il m’a inspiré des scènes du roman. ©BernadetteRichard2013

Suite et fin demain.

Un livre 5 questions : « Dernier concert à Pripyat » de Bernadette Richard

Tchernobyl : une catastrophe nucléaire toujours d’actualité

Dans la nuit du 25 au 26 avril 1986, eut lieu dans l’ex-Union Soviétique, dans la centrale nucléaire de Tchernobyl, ville à présent Ukrainienne située à 96km au nord de Kiev, l’accident nucléaire le plus dévastateur de l’histoire. Une hécatombe qui a coûté l’existence à 200’000 personnes au moins, et péjoré la vie d’autant de survivants. Toutefois, les chiffres des pertes humaines et des conséquences de la catastrophe sur les gens ayant été maintenus secrets ou manipulés, certains scientifiques les calculent à la hausse. A l’époque, le gouvernement soviétique avait tenté de minimiser les conséquences bien que cette tragédie ait envoyé dans l’atmosphère l’équivalent radioactif de 400 fois la bombe d’Hiroshima. Les gouvernements de l’Europe dite de l’Ouest n’avaient pas été plus transparents que l’URSS. Chaque pays prétendait que le nuage radioactif était allé jouer de la balalaïka sous d’autres cieux que le leur. Ce qui n’a pas empêché, en Europe de l’Ouest, une notable recrudescence des cancers de la thyroïde. L’augmentation de ces cancers n’est pas officiellement reconnue comme étant la conséquence de l’accident de Tchernobyl, mais elle laisse tout de même perplexe une partie du personnel médical spécialisé en oncologie. Par ailleurs Bernadette Richard reprécise ” A l’époque, le politburo de Moscou avait annoncé 47 morts. Actuellement, les chercheurs indépendants et occidentaux, même les ukrainiens, pensent qu’il y a eu au moins un million de décès, sans compter les maladies diverses maladies provoquées dans tout le continent européen. Tchernobyl a transformé le monde de la santé humaine et animale”.

A Pripyat le signe du nucléaire se trouvait partout pour vanter la modernisation de l’ex-URSS. ©BernadetteRichard2013

Par ailleurs, l’on peut raisonnablement supposer que si les sangliers des Grisons sont actuellement impropres à la consommation à cause du fort taux de radioactivité qu’ils contiennent suite à l’accident nucléaire advenu en 1986, il est probable que nous soyons nous-mêmes, trente ans après, victimes de cette pollution. Certes, nous ne nous nourrissons pas de truffes du cerf à l’instar des cochons sauvages, mais nous aurions probablement des surprises si nous passions toute notre nourriture et nos objets d’usage courant au compteur Geiger. Mais qu’en est-il sur place ?

Cette jolie mousse végétale qui s’installe peu à peu dans toute la ville est hautement polluée. Lorsque l’on se rend à Pripyat, il faut absolument l’éviter si l’on ne souhaite pas recevoir un maximum de radiations. ©BernadetteRichard2013

Bernadette Richard : Dernier concert à Pripyat une bal(l)ade dans Tchernobyl

Passionnée par la question nucléaire, la journaliste et romancière Bernadette Richard nous emmène, à travers un roman, écouter un Dernier concert à Pripyat. Paru aux Éditions L’Âge d’Homme, le livre relate l’histoire de trois jeunes garçons ayant des talents de musiciens. La nuit de l’accident nucléaire, ils fuient de chez eux en compagnie d’une vieille dame. Quelques années plus tard, adolescents et un peu casse-cous, les trois compagnons deviennent *stalkers. Défiant les dangers de la contamination, ils pénétreront régulièrement dans La Zone interdite, non seulement pour l’explorer, mais aussi pour lui rendre ses lettres de noblesse à travers la musique. Au cours de leurs expéditions, ils rencontreront tous les réprouvés et désœuvrés du système soviétique. Un roman où se mélangent des moments d’une grande humanité entremêlés à la dureté d’un quotidien sordide avec, pour décor, un no man’s land envahi par une nature qui reprend doucement ses droits. Demain et après-demain, je publierai les photographies que Bernadette Richard a réalisées sur le site. Légendées par l’auteure, elle vous permettront d’entrer dans l’ambiance du livre.

Dernier Concert à Pripyat : extraits

« Nous prenions des photos à l’insu des dealers de métal et nous entêtions à fureter du côté des chantiers où se déroulaient les mises à sac des villages enfouis et autres cimetières de véhicules. Nous secourûmes un truand égaré dans un marécage. Sans nous, il se serait enlisé dans la boue contaminée. Il nous relata les péripéties du trafic le plus rentable : sur les huit millions de tonnes de métal essaimés dans la Zone – c’était une estimation – des milliers de tonnes rejoignaient chaque semaine le marché mondial, notamment en Chine, où ces matériaux, mal décontaminés, subissaient une mue et retrouvaient une pernicieuse virginité : boîtes de conserve, outils, pièces de moteurs, ustensiles de cuisine, jouets, etc. qui arrosaient l’Europe et les États-Unis.

Au cours de ses pérégrinations, Boris avait moult occasions de s’entretenir avec la nouvelle faune qui squattait la région prohibée : psychopathes, fossoyeurs en tout genre, mercenaires tchétchènes et kosovars, putes abruties de drogues, criminels, agents secrets, braconniers, réfugiés économiques, collectionneurs d’objets contaminés ou de crânes d’animaux.

Au cœur de ce capharnaüm, les scientifiques – biologistes, écotoxicologues, géologues, hydrobiologistes, géophysiciens, botanistes, rudologues et autres ingénieurs et techniciens en chimie, physique nucléaire, analyses de l’air et des sols – nous valurent des amitiés qui perdurent au cours du temps. Les universités du monde entier envoyaient leurs chercheurs, mais manquaient de moyens pour mener des enquêtes rigoureuses. Biologistes et vétérinaires s’y étaient risqués dès les premiers mois qui avaient suivi la catastrophe. Les animaux qui n’avaient pas été abattus par la milice après le départ des habitants étaient nés avec des handicaps et de graves malformations, comme de nombreux enfants. Les bêtes étaient tuées, les enfants cachés, effacés de la liste des survivants afin de ne pas affoler la population ».

Dernier concert à Pripyat : entrevue avec Bernadette Richard

Bernadette Richard, dans quelles circonstances êtes-vous allée dans la zone contaminée de Tchernobyl ?

J’étais à Kiev pour représenter SOS-CHATS Noiraigue qui aide un refuge ukrainien. Les animaux sont persécutés en Ukraine, c’est un combat terrible pour leurs protecteurs, eux-mêmes agressés sans cesse. Un véritable état de guerre. Bien qu’il soit difficile d’entrer dans la Zone, la responsable de ce refuge m’a organisé ce séjour à Tchernobyl en deux temps trois mouvements. J’ai toujours été passionnée par la question nucléaire… j’ai un Pluton à l’ascendant pour ceux qui connaissent l’astrologie ! J’avais écrit en 1996 une pièce de théâtre qui donnait la parole aux Hibakushas, les rescapés des bombes américaines et à Oppenheimer, le papa de la bombe atomique. J’ai donc pu entrer avec une traductrice, un journaliste spécialisé dans le nucléaire et une historienne. J’ai interviewé plusieurs personnes versées dans le domaine de la catastrophe, dont des physiciens et la conservatrice du Musée de Tchernobyl, qui elle-même a récupéré des objets témoins et les a décontaminés. En 2013, aucune loi n’interdisait d’y rester le temps désiré. Seul le compteur Geiger nous indiquait les zones dangereuses à éviter. J’ai longuement arpenté Pripyat, la ville martyre de l’atome. C’était très émouvant, le silence rompu par le bruit de la rivière et le chant des oiseaux, parfois les pas d’un animal. Il y avait des arbres fruitiers aux fruits très appétissants, mais le compteur me rappelait à l’ordre. J’ai été marquée par la fameuse grande roue, aujourd’hui symbole de la ville, l’hôpital dont on ne peut s’approcher tant il dégage de rayons dangereux, par des classes et appartements à l’abandon, des jouets éparpillés ici et là, les vitraux d’un ancien bistro, les interventions anonymes d’artistes de rue, un piano qui devait encore servir aux stalkers, dont je parle dans le roman, la nature qui reprend ses droits, les immeubles qui résistent. Hors Pripyat, le paysage évoque une après-apocalypse (oui oui, je vois trop de films de science-fiction !) La nature est prodigieuse, d’une beauté sauvage, comme pour défier les hommes qui l’ont polluée.

Actuellement, la Zone est devenue un but touristique, celui de la désolation. Je suis profondément opposée à ce genre de tourisme qui me fait penser aux visites organisées dans les camps de concentration. Foutez la paix aux martyrs.

 – Quelle sensation éprouve-t-on lorsqu’on arrive dans un endroit qui a été le théâtre d’un tel désastre et, dont on sait qu’il restera pollué pour plusieurs milliers d’années ?

 Dans le cadre de mon boulot de journaliste, j’ai visité d’autres lieux d’horreur, notamment en Irak. Le sentiment qui domine est toujours le mépris de l’humain pour la vie, son inconséquence, ses incompétences, sa cruauté. Ensuite le silence qui prend aux tripes, alors que ce sont des lieux de fracas. Bien que les médias et les politiques cherchent à rassurer les populations depuis que le nouveau sarcophage a été posé au-dessus du 4ème réacteur, le danger demeure. Si les milliers de tonnes de matière fissile qui traînent sous le 4ème réacteur étaient rejointes par la rivière, lors d’un tremblement de terre par exemple, il n’y aurait plus d’Europe. Ce n’est pas moi qui l’affirme, mais des scientifiques ukrainiens.

– Certaines personnes ont continué à vivre dans la zone contaminée sans être, à première vue, atteintes par les radiations. Dans votre livre les habitants parlent « de foi », persuadés que leur terre ne saurait les trahir. A-t-on des explications plus scientifiques ?

Il n’y a aucune explication. Le corps humain reste mystérieux. Certains êtres ont résisté aux radiations sans que nul n’en comprenne la raison. Je pense au photographe Igor Kostine, qui est monté dans les hélicoptères qui larguaient des sacs de sable dans la bouche béante de l’enfer afin de stopper l’incendie. Les pilotes avaient des malaises alors qu’ils survolaient la centrale. Aucun n’a survécu. Kostine les a accompagnés pour témoigner. La radioactivité était si élevée que ses photos étaient intégralement noires. Un seul cliché a pu être sauvé, qui montre la centrale quelques heures après l’explosion, il a fait le tour du monde. Kostine aurait dû mourir dans les jours ou semaines suivants. Il a poursuivi son travail de photographe à travers la Zone, il est décédé en 2015.

-Sur huit millions de tonnes métal essaimés dans la zone, des milliers de tonnes rejoignent chaque année le marché mondial. D’autres objets hautement radioactifs (œuvres d’art, petite brocante, pierres ou animaux) sont-ils également répartis dans le monde à travers ces filières ?

Œuvres d’art, je l’ignore. Pripyat était une ville champignon, poussée en quelques années pour abriter les travailleurs de la Centrale dont elle est distante de quelques km à peine. Je n’ai pas entendu parler d’œuvres d’art. Par contre, oui, des fétichistes morbides sont toujours très friands d’articles arrachés à la Zone, poupées désarticulées, objets de la vie quotidienne, cordes de piano, morceaux de verre, etc. Le métal récupéré et revendu constitue un trafic juteux, de même, de plus en plus, la chasse. Les animaux sauvages se sont adaptés et résistent apparemment mieux à la Zone qu’à la relation aux humains, même s’ils vivent moins longtemps. Du coup, la chasse est rentable et finit dans les assiettes des consommateurs.

©BernadetteRichard2013

– Généralement, je demande à toutes les personnes de lettres à quel personnage littéraire elles pourraient s’identifier. Comme je vous ai déjà posé cette question lors de la parution de votre polar « Du sang sous les acacias », cette fois-ci je vous demande : quel livre d’un auteur ukrainien ou russe auriez-vous voulu écrire ?

En 1969, Venedikt Erofeïev publie en ex-Union soviétique, sous forme de samizdat (il le restera jusqu’à la fin des années 1980) le récit d’une monstrueuse beuverie qui se déroule dans un train, « Moscou – Petouchki ». Un roman considéré comme intraduisible, qui sera pourtant traduit dans des dizaines de langues. Il paraît en France en 1976 et fait un tabac comme sur sa terre d’origine, devenant un classique de la littérature. L’histoire est simple : un jeune Moscovite veut rejoindre sa fiancée à Petouchki. Le récit est aussi hilarant que sombre et se termine mal. Entre Moscou et la fin tragique, l’ode à l’alcool se mue en acte de rébellion, de résistance au système, ancré dans une pluie d’hommages à la littérature, personnages politiques, célébrités de l’Antiquité… et à l’alcool. Audacieux, grossier autant que divin, provocateur, ce roman est celui que j’aurais voulu écrire. Il rivalise avec l’autre classique que je regrette de n’avoir pas écrit : « Le Quatuor d’Alexandrie » du Britannique Lawrence Durrell.

Biographie de Bernadette Richard :

Bernadette Richard a deux passions : la littérature et les animaux qui l’accompagnent depuis l’adolescence. Son existence se résume difficilement autrement qu’au travers de quelques chiffres: née à La Chaux-de-Fonds un  1er mai, 5 professions dont 38 ans de presse à ce jour, 1 mariage, 1 enfant, 1 divorce, 1 petite-fille, 58 déménagements dans 7 pays sur 3 continents – elle rêve que son 59ème puisse l’emmener au bord de l’océan -, une vingtaine de romans et nouvelles, 1 biographie, 3 livres pour enfants, 4 pièces de théâtre, 4  participations à des spectacles et performances. 260 textes littéraires ou essais sur les arts plastiques parus dans des médias et anthologies, 28 discours pour des vernissages d’expositions. N’utilise que l’un de ses 12 stylo-plumes pour écrire. Travaille sur 2 Mac et un PC. S’est trouvée à 5 reprises sur des lieux de prises de pouvoir politique ou attentats meurtriers, dont le 11 septembre 2001 à New York. A vécu dans 8 mégapoles ou très grandes villes. Actuellement dans une ville horlogère à l’agonie. A passé 2 ans dans une forêt, entourée de 17 chats, 4 chiens, 3 cochons laineux, 3 pogonas, 3 paons, 5 mygales, 10 serpents, 3 hamsters de Podorovski, 20 rats et plus, 1 chèvre, 5 poules, 2 coqs, 2 perroquets, 2 inséparables, 3 lapins et autres bestioles sauvées de la maltraitance. Vit actuellement avec 5 chats. En travail : 2 romans en cours, ainsi qu’un livre pour enfants. Et toujours le travail pour 2 médias.

L’un des nombreux chiens errants de Pripyat. Quand les visiteurs les appellent pour les nourrir, ils accourent. Celui-ci à inspiré l’auteure. On le retrouve dans le livre sous une forme fictionnelle. ©BernadetteRichard2013

*Stalker : visiteur clandestin qui explore la Zone interdite de Tchernobyl.

Interview réalisée par Dunia Miralles

Sources :

  • Dernier concert à Pripyat, Bernadette Richard, éd. L’Âge d’Homme 2020
  • Le Nouvelliste
  • RTS
  • France culture
  • Wikipédia
  • L’OBS

 

Bande dessinée: “Appelez-moi Nathan” de Catherine Castro & Quentin Zuttion

Appelez-moi Nathan : la BD qui explique simplement  la dysphorie de genre

Un jour, la jeune Lila voit ses seins s’arrondir, ses hanches s’élargir et ses menstruations arriver. Dégoutée par la transformation de son corps, elle refuse d’aller à la piscine, se braque contre ses parents, cesse d’avoir de bonnes notes à l’école et s’automutile. Elle se déteste. Elle déteste son corps. Elle déteste grandir et devenir une femme. Une réaction normale pour un transgenre en pleine puberté car Lila n’est pas Lila mais Nathan. Au fond d’elle-lui-même elle-il sait qu’elle-il est de genre masculin. Un jour elle-il dira à ses parents: “Je suis un garçon. Vous m’avez fait avec des seins pourris et une voix de merde. J’suis pas une fille. Vous n’avez pas de fille. A partir de maintenant appelez-moi Nathan”.

Appelez-moi Nathan : courage et ténacité

Devenir “il”, corriger les résultats de la loterie génétique pour être enfin lui-même, sera l’objectif de Nathan, or l’on imagine aisément – bien que ce soit difficile à imaginer pour une personne cisgenre– ce qu’une telle décision implique. Ce qu’il faut de bravoure, de ténacité, pour y parvenir. Par chance Nathan est né dans une famille aimante et compréhensive. Ce n’est, hélas, pas le cas de tous les Nathan. D’où l’utilité de cette bande dessinée. Expliquer à tous et à toutes – aux jeunes qui souffrent de dysphorie de genre, aux parents qui se braquent en apprenant que leur enfant est transgenre, aux amis qui les entourent et aux personnes qui considèrent cela comme une abominable anormalité – la douleur des personnes transgenres, l’incompréhension à laquelle elles doivent faire face, leur mal-être et leur combat quotidien pour être acceptées telles qu’elles sont. Cette BD est incontournable afin que ce qui est encore considéré, par certains, comme une “monstruosité” soit enfin accepté. Au final l’important c’est l’âme de la personne. L’essence et non le corps.

Appelez-moi Nathan: les auteur-e-s

Publié par les éditions Payot Graphic, imprimé sur un magnifique papier Appelez-moi Nathan est superbement servi par les dessins de Quentin Zuttion et le très beau scénario que Catherine Castro à écrit à partir d’une histoire vraie. Un ouvrage à mettre entre toutes les mains. Une bande dessinée qui devrait figurer dans toutes les bibliothèques scolaires.

Catherine Castro est journaliste, grand reporter et auteure. Elle a publié plusieurs livres chez Denoël et J’ai lu. Titulaire d’un master d’Histoire de l’Université Panthéon-Sorbonne, elle travaille notamment pour le magazine “Marie-Claire”, elle a également suivi une formation en réalisation documentaire.

Quentin Zuttion est un scénariste et dessinateur de bande dessinée. Diplômé de l’École nationale supérieure d’art de Dijon, il fait de la photo, de la vidéo, des performances. Très présent sur les réseaux sociaux, il est connu notamment pour son blog illustré “Les petits mensonges de Mr. Q”. Tout au long de ses histoires, Quentin Zuttion nous parle de sentiments, de sexualités, de quêtes identitaires et d’affirmation de soi. Quentin Zuttion est également l’auteur et le dessinateur de Touchées, une BD sensible et poignante. Le thème: trois femmes qui ont été victimes de violences sexuelles, tentent de se reconstruire et de retrouver un peu de légèreté grâce à l’escrime.

Mich-el-le: une femme d’un autre genre

Les personnes qui liront la BD s’interrogeront peut-être. Prendre des hormones à l’adolescence, commencer une transition aussi jeune est-ce bien raisonnable? N’est-ce pas un peu tôt? Finalement tous les jeunes ont des problèmes qui disparaissent à l’âge adulte (que l’on croit voir disparaître mais qui ne disparaissent pas vraiment, sinon quel que soit le genre ou les préférences sexuelles, il n’y aurait pas autant de monde en thérapie, suivi par des psys, des analystes ou des coaches de toutes sortes). Si vous avez ce type de doute, je ne peux que vous diriger vers Mich-el-le, une femme d’un autre genre paru aux Editions L’Âge d’Homme. Comme nous abordons ce sujet, une fois n’est pas coutume, je m’autorise à souligner que j’ai écrit une novella ayant pour protagoniste une personne transgenre, une femme enfermée dans un corps d’homme. Contrairement à Nathan, elle n’a jamais effectué de de coming-out. A la cinquantaine, toujours prisonnière de son corps d’homme et de Michel, l’identité assignée à sa naissance, Michelle étouffe. Aux yeux de tous, Michel est maçon. Au travail, dans la rue, dans son club de tir, il est un homme parmi d’autres mais, dès qu’il est seul, il enfile des vêtements féminins et devient Michelle, une femme qui, pour supporter ce qu’elle considère comme une erreur, une malédiction, réinvente son histoire. Mich-el-le déteste les cigognes qui ont déposé son âme de femme dans un corps d’homme, et abhorre l’unique L de son prénom masculin. Michelle ne milite pas pour la cause LGBT. Michel ne défend pas la théorie du genre. Mich-el-le se contente de vivre, en transparence, pour se fondre dans la majorité en cumulant les années de souffrance. De trop longues années perdues.

Mich-el-le, une femme d’un autre genre est un récit inspiré par un pompier de Lausanne même si dans mon livre Michelle est maçon. A présent, cette personne a pris sa retraite. Elle peut enfin vivre selon son genre profond et sa véritable identité, et m’autorise à révéler la source de mon inspiration. A l’instar d’Appelez-moi Nathan, Mich-el-le est la fiction d’une histoire vraie.

Sources:

  • Babelio
  • Appelez-moi Nathan, Editions Payot Graphic
  • Wikipédia

 

Un livre 5 questions : Catherine Aeschlimann illustre « L’Horizon et après » de B. Richard

L’Horizon et après : un livre de poche illustré

A première vue, bien qu’il vienne de paraître, L’Horizon et après est un livre de poche vendu au prix d’un livre de poche. Signé Bernadette Richard, une écrivaine qui depuis septembre 2019 semble courir un marathon littéraire puisque après avoir publié Du Sang sous les AcaciasEd. Favre – s’être fait rééditer Quêteur de vent, l’un de ses best-sellers – Ed. L’Âge d’Homme – elle arrive avec L’Horizon et après –Ed. Torticolis et Frères. En outre, elle nous réserve encore quelques surprises pour la rentrée ainsi que pour Noël. Son dernier Opus rassemble des nouvelles inédites et des récits publiés dans divers livres collectifs, journaux et magazines : le journal Longines, Montres Passion, Hull et Erti Editeur à Paris, le site des Éditions Cousu Mouche… et j’en passe. A travers ces nouvelles souvent acides, visionnaires, glauques ou même érotiques, Madame Richard m’aura fait rire, pleurer et réfléchir. Attention: avec elle le rire, comme les larmes, se trouvent au 18ème degré. Mais la particularité de ce livre à la portée de toutes les bourses, c’est d’être richement illustré par l’artiste Catherine Aeschlimann. Non seulement elle a imaginé un dessin pour chaque nouvelle, mais elle a également créé des lettrines méticuleusement décorées. Sur la rugosité de ce support, que l’on ne peut guère qualifier de précieux, cela donne un côté décalé des plus surprenants.

Bernadette Richard n’a pas le clavier dans sa poche.

Catherine Aeschlimann : une artiste de terrain

Quatre lettrines de Catherine Aeschlimann.

Habituée aux séjours de longue durée à l’étranger jusqu’au début des années 2000, cette amoureuse de New-York a parcouru les États-Unis d’Est en Ouest et de musée en musée. Possédant un brevet d’instructrice suisse de ski, elle a notamment enseigné ce sport dans le Colorado. Fascinée par les jardins du Darjeeling pour le parfum du thé, plus près de chez nous, elle a été adjointe à la déléguée culturelle du Centre Culturel Suisse Poussepain à Paris. Adepte de la peinture sur toile ou murale, des interventions et installations, de l’illustration de livres ou des montages de spectacles, tous les projets artistiques l’intéressent, en particulier s’ils sont éphémères ou susceptibles de changer avec le temps. Fascinée par les métropoles dont elle aime voir l’évolution à travers les ans, cette artiste qui s’adonne également corps et âme à la poudreuse, a pour terrain de prédilection la ville : peintures géantes contre les façades ou dans les passages publics, interventions sur les protections d’échafaudages ou impressions du mobilier urbain comme les plaques d’égout, par exemple. Côté campagne, elle est responsable de l’animation culturelle de la ferme du Grand-Cachot-de-Vent, dans la vallée de La Brévine ou, en juillet, aura lieu le vernissage de L’Horizon et après.

Interview de Catherine Aeschlismann

Vous êtes une artiste qui depuis toujours touche à tout : qu’est-ce qui vous pousse à changer sans cesse de support et de technique ?

En 40 ans de créations, il est normal de changer de technique et de support, mais il y a aussi les modes. Dans les années 1970-1980, aux Etats-Unis, on a commencé à peindre les façades des immeubles, notamment à New-York, afin d’égayer la morosité de la ville. Du coup, tout le monde en voulait y compris à Neuchâtel, St-Imier ou La Chaux-de-Fonds. Même si j’ai une préférence pour l’art éphémère, comme les interventions ou les installations parce que j’y mets le monde dans lequel on vit, la peinture sur toile reste un moyen de pouvoir diffuser son art afin que les amateurs d’art puissent avoir une œuvre chez eux. Ce moyen de transmission date de la Renaissance. Cela fait partie de la continuité, de ce que travaille un artiste en deux dimension. Je n’ai pas abandonné ce support car on peut agir, sur une toile, autrement qu’avec un pinceau. De plus, les galeries qui doivent pouvoir vivre, ne sont pas pour les installations éphémères puisqu’il n’y rien à vendre. Cependant, pour moi, une installation ou une intervention c’est plus stimulant que de travailler sur une toile. Concernant le dessin, je considère que c’est la base. Un projet commence toujours par un dessin, des croquis, afin de le mettre en scène et de prévoir comment le sujet peut évoluer. Il m’est indispensable de ne pas m’arrêter de dessiner. Quand je pars en vacances, j’ai toujours, sur moi, un carnet pour dessiner. Si je dois attendre à une file pour voir une expo, je dessine. Ça change le temps d’attente et cela maintient la main et le cerveau toujours exercés. Le dessin est le seul recours pour être toujours en état de création. Il fait entièrement partie de ma vie. Par exemple, concernant l’illustration d’un livre, je lis le manuscrit, et une image me vient parfois immédiatement. D’autres fois c’est à la fin de la lecture. Je sais toujours quoi dessiner. Je ne connais pas de « panne » de la créativité.

Pour l’ouvrage de Bernadette Richard, vous avez également imaginé des lettrines. Comment vous est venue cette idée ?

Récemment, j’ai vu un recueil de Charles Humbert qui a illustré le Gargantua de Rabelais vers 1920. Pour chaque chapitre, il a peint des lettrines avec beaucoup de détails tout autour du texte retranscris à la main. J’ai eu ça sous les yeux et je me suis dit : je vais aussi faire des lettrines c’est tellement magnifique. J’ai toujours aimé cet art du copiste, du moine qui raconte les histoires de la Bible en images.

Quelles sont les différences entre organiser des animations dans un Centre Culturel qui doit représenter la Suisse à l’étranger ou à la Ferme du Grand-Cachot-de-Vent ?

A Paris, j’ai appris comment fonctionnait l’organisation d’évènements culturels d’une envergure européenne et au Grand-Cachot je me suis fixé des buts : exposer des gens qui n’ont jamais exposé, des personnes hors circuit. Les mettre côte à côte avec des choses inhabituelles et en même temps travailler avec des gens de la région, des montagnards, des agriculteurs de la vallée de la Brévine, puisque les personnes qui collaborent au fonctionnement du Grand-Cachot sont principalement des gens de la vallée ou du Locle. Des personnes fières que cette ferme, la plus vieille du canton, soit un lieu culturel qui depuis plus de 50 ans permet de porter un autre regard sur nos montagnes et de mettre en valeur ce qu’on a dans la région. D’autant, qu’autour de chaque exposition, il y a toujours quelque chose de musical. De temps en temps, des spectacles divers s’ajoutent, comme du cabaret, par exemple, pendant l’expo et sur les lieux de l’exposition. Le jour du vernissage, il y a un évènement musical et les week-ends suivants c’est différent. Lors du vernissage de L’Horizon et après, le comédien Manu Moser fera des lectures, tout comme l’auteure de l’ouvrage. On présentera aussi les dessins du livre sur un support numérique.

Vous avez un brevet d’instructeur suisse de ski. Pouvez-vous faire un lien entre le ski et l’art ?

Actuellement, je fais surtout du télémark, ce qui me permet de faire de très beaux virages. J’ai découvert le télémark lorsque je donnais des leçons de ski dans le Colorado. Le télémark me permet de changer d’univers, d’être dans la nature. C’est à la fois le plaisir de l’effort et de la méditation puisque je monte souvent sur les cimes les skis aux pieds, chargée de mon équipement. J’ai autant de plaisir à réfléchir à un projet artistique qu’à laisser des traces dans une neige vierge. La poudreuse à quelque chose de magique. Faire des virages, des courbes dans des endroits qui n’ont pas été touchés par d’autres skieurs, me permet de m’exprimer sur quelque chose qui est vierge, un peu comme sur une toile ou sur du papier, avec en plus l’effort physique plutôt qu’intellectuel. Quand je descends dans de la poudreuse en télémark et que la neige vole et me caresse les cuisses, j’éprouve un sentiment de suspension qui me détache de la terre. Une impression de flottaison, comme si je nageais au milieu d’un lac.

A quel personnage pictural vous identifiez-vous ?

J’ai plusieurs réponses car je n’ai pas de peinture absolue. Je pense d’abord à deux Goya : Le 2 mai et Le 3 mai 1808 à Madrid. Surtout Le 3 mai, le personnage central qui se fait fusiller par les Français. C’est un personnage que j’aime. Ensuite, il y une peinture d’Ingres Le Bain Turc, une femme de dos avec, tout autour, des femmes qui prennent le bain. Mais je pense aussi à une sculpture d’une plasticienne française, Louise Bourgeois, intitulée Maman mais surtout connue comme L’Araignée. En effet, Louise Bourgeois a imaginé une araignée monumentale, en bronze, pour représenter sa propre mère.

Interview: Dunia Miralles

Vernissage de L’Horizon et après

Le 5 juillet aura lieu le vernissage de L’Horizon et après à la ferme du Grand-Cachot, à La Chaux-du-Milieu. Pour cause de COVID, les visites seront autorisées jusqu’à 60 personnes maximum, et en deux fois : 11h et 14h. Un apéro sera servi pour autant que chaque visiteur amène son propre verre. Aucune nourriture physique ne sera disponible. La nourriture spirituelle pourra être autorisée. Au programme : lectures par Bernadette Richard et le comédien Manu Moser, également organisateur de La Plage des Six-Pompes, et présentations des dessins de Catherine Aeschlimann. Inscriptions obligatoires : [email protected] ou par SMS au 079 611 24 99.

 

L’artiste Catherine Aeschlimann s’adonnant au télémark, son sport de prédilection.

Un livre 5 questions: “Le cri du lièvre” de Marie-Christine Horn

Le cri du lièvre de Marie-Christine Horn: révolte contre la violence domestique

Selon l’Office fédéral de la statistique (OFS), une personne meurt toutes les deux semaines en Suisse, soit 25 personnes par an, des conséquences de la violence domestique. L’an passé, 27 personnes sont décédées en raison de violence domestique, dont 24 femmes. Un peu plus de la moitié (59%) de ces 27 homicides se sont produits entre partenaires. Les 27 homicides ont été commis par 25 personnes prévenues, dont 88% d’hommes.

D’après des informations obtenues par la RTS, on tue davantage de femmes en Suisse qu’en Espagne, qu’en Grèce ou qu’en Italie. On recense en Suisse 0,40 meurtre de femme pour 100’000 femmes, alors que cette proportion est de 0,13 en Grèce, 0,27 en Espagne, 0,31 en Italie et 0,35 au Royaume-Uni. Plus de féminicides sont en revanche enregistrés en France (0,50) et en Allemagne (0,55).

Le cri du lièvre de Marie-Christine Horn: l’histoire

Ces chiffres douloureux sont rébarbatifs à lire. Pour mieux nous les donner à comprendre, pour que l’on puisse exactement entrer dans une réalité dont la souffrance ne se mesure pas en statistiques, Marie-Christine Horn a écrit « Le cri du lièvre » paru chez BSN Press. Pour échapper aux violences de son mari, une femme maltraitée se réfugie à la montagne où elle retrouve des forces. Malgré cette récupération, elle imagine l’hiver lui prendre la vie sans que cela ne l’émeuve. Mais un lièvre pris dans un piège l’a fait changer d’avis et retourner chez elle.

La phrase extraite du livre:

“Je commençais à réaliser que le prince charmant dont mon coeur était tombé amoureux n’avait jamais réellement existé et la sonnerie du réveil me catapultait en enfer au lieu de m’extraire du cauchemar”.

Le cri du lièvre interview de Marie-Christine Horn

Quels motifs vous ont incité à écrire ce livre ?

Le roman noir a pour ambition de traiter une thématique sociale forte liée à son époque ou son pays. Auteure du genre, sensible à la cause féminine et révoltée par le manque de moyens mis en œuvre pour résoudre la problématique des violences domestiques, il me semblait tout à fait naturel d’apporter ma contribution à la cause par le prisme de la création littéraire dans un style qui m’est familier.

Dans votre roman, l’une victime de violences conjugales tue son mari. Est-ce une façon de venger toutes les victimes de violences par compagnon ou ex-compagnon ?

La réponse à la violence ne devrait jamais être la violence, même si parfois ça titille. Cela revient à donner du prétexte, du grain à moudre à la meule avec pour résultat un partage des torts et une atténuation des faits de base qui ont provoqué l’ire. Je crois profondément que le désir de vengeance est surtout nuisible à celui qui le nourrit, et maintient un lien qui gagnerait à être rompu. A contrario, je ne suis pas une fanatique du pardon, car certains actes ou paroles ne méritent ni compassion, ni empathie. C’est un droit, peut-être le dernier, qui appartient à celui qui est sollicité de le concéder ou non, et c’est faux de croire qu’on ne trouve de répit quand l’accordant. Que chacun porte seul le poids du bagage qu’il a paqueté de la même façon. Mais la vengeance, ça, non. C’est une perte de temps et le temps est précieux. De manière générale, on finit toujours par subir les conséquences de ses actes, parce qu’à la fin du bail, il nous revient à tous de payer ce qu’on a cassé. Cette certitude m’a toujours suffi à refermer la porte derrière moi sans la claquer. Dans Le Cri du lièvre, le mari n’est pas tué par sa femme, c’est sa propre violence qui se retourne contre lui. Elle se contente de laisser faire sans intervenir, comme ce fut le cas lorsque sa propre vie était mise en péril dans l’indifférence générale.

Dans le Cri du lièvre, l’une des victimes de violences conjugales finit par ne plus supporter une autre victime qu’elle accueille pourtant chez elle. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi avez-vous mis en scène cette irritation ?

Cette irritation est également la conséquence d’un tout. Il est nécessaire au préalable de se pencher sur la personnalité de la narratrice, son état d’esprit au moment où elle décide de refuser la société et ses contraintes, dont son mari, ses parents et l’ensemble des autres êtres humains font partie intégrante. Elle n’accueille pas chez elle des victimes, mais opte encore une fois pour la fuite quand il s’agit de soustraire des chairs aux sévices, sans anticiper les enchaînements qui vont suivre. Manu vit l’instant présent depuis le jour où elle a choisi la montagne. Elle n’anticipe rien, accepte la faim, le froid, la douleur, la crasse, l’inconfort matériel et physique du moment où elle n’est plus obligée. Ce ne sont pas ses compagnes d’infortune qu’elle ne supporte plus, mais bien le bruit, les concessions et l’horreur de la violence ordinaire dont elle-même a su s’affranchir et qu’elle n’entend pas revivre.

Auriez-vous des propositions à faire pour que cessent les violences conjugales et les féminicides?

J’aimerais croire qu’on arrivera un jour à faire cesser les féminicides, mais cela me semble toutefois utopique et impossible sans un changement radical du mode de fonctionnement humain et social. Cependant je reste intimement convaincue qu’un durcissement drastique des lois et des peines, qu’elles soient réellement dissuasives, permettrait de réduire le nombre de victimes. Si on est capable de le faire aujourd’hui pour les récidivistes de la route, par exemple, on devrait être apte à adopter la tolérance zéro en matière de violences domestiques également. Aujourd’hui, on empêche plus facilement un homme de conduire après s’être fait arrêté en état d’ébriété que de pénétrer au domicile de la femme qu’il a battue au sang.

La question que je pose à chaque auteur-e: à quel personnage littéraire vous identifiez-vous ?

J’adorerais être Elizabeth Bennet dans Orgueil et préjugés, mais je me sens souvent plus proche d’une Fantine, en vérité.

Interview réalisée par Dunia Miralles

Dédicaces de Marie-Christine Horn

Le 17 octobre : bibliothèque de Riddes
Le 14 décembre : Payot Yverdon

Biographie de Marie-Christine Horn

Auteure, chroniqueuse et scénariste née à Fribourg, Marie-Christine Horn a signé son premier roman en 2006, un policier intitulé La Piqûre. Son deuxième ouvrage, La malédiction de la chanson à l’envers, une fiction jeunesse parue en 2008, obtient le prix des Jeunes Lecteurs de Nanterre 2009.

Elle est aussi l’auteure de La Toupie : vivre avec un enfant hyperactif (Xenia, 2011), Le Nombre de fois où je suis morte (Xenia, 2012), Tout ce qui est rouge (L’Âge d’homme, 2015) et 24 Heures (BSN Press, 2018), un roman noir sur fond de course automobile.

PJ Harvey et Seamus Murphy: la violente poésie du terrain

PJ Harvey et Seamus Murphy: un ouvrage à quatre mains

Réalisé par la musicienne et poétesse PJ Harvey et par le photographe, reporter et réalisateur Seamus Murphy, Au creux de la main The Hollow of the Hand- est un livre qui allie la poésie et la photographie. Entre 2011 et 2014, les deux artistes ont entrepris une série de voyages au Kosovo, en Afghanistan et à Washington où les quartiers défavorisés sont en pleine gentrification. PJ Harvey prend des notes et Seamus Murphy des photos. Ensemble, ils créeront un ouvrage où figurent ces trois lieux. Le poème qui suit a été inspiré par l’Afghanistan.

PJ Harvey: une artiste aux dons multiples

Polly Jean Harvey naît le 9 octobre 1969, dans une petite ville du Dorset au Royaume Uni où son père dirige une entreprise de matériaux de construction. Autant le père que la mère aiment la musique : Bob Dylan, Pink Floyd où Neil Young. Parfois, des musiciens viennent “jammer” chez eux, notamment Ian Stewart, le premier pianiste des Rolling Stones.

Adolescente, PJ suit des cours de sculpture. A 18 ans, elle sait aussi jouer un peu de saxo et de guitare. Elle se tourne vers la musique.

C’est la seule artiste britannique à recevoir à deux reprises, en 2001 puis en 2013, le Mercury Prize, qui distingue, outre-Manche, le meilleur album de l’année. En 2013, la reine Elizabeth lui remet les insignes de l’Ordre de l’Empire britannique (MBE) pour “services rendus à la musique”.

Fan de littérature, intriguée “par ce que les gens peuvent faire des mots” elle admire –entre autres- les poètes T. S. Eliot et W. B. Yeats et les écrivains James Joyce et Harold Pinter.

Seamus Murphy: un photographe du monde

Seamus Murphy est né en 1959. Il a grandi en Irlande et il vit à Londres. Il a reçu sept prix World Press Photo pour les images qu’il a réalisées en Afghanistan, à Gaza, au Liban, en Sierra Leone, au Pérou et en Irlande. Il a reçu le World Understanding Award de POYi, pour son travail en Afghanistan. Le film qu’il a réalisé autour de ce travail a été nominé pour un Emmy et a remporté le prix Liberty in Media en 2011. Ses travaux ont fait l’objet de nombreuses expositions et publications. Au Royaume-Uni, il a réalisé des films pour The New Yorker et Channel 4 Television. Il est l’auteur de quatre livres. L’un d’eux offre un rare aperçu de la vie des femmes afghanes.

 

Sources :

Au creux de la main, Editions L’Âge d’Homme

-L ‘OBS, article de Bernard Géniès et Frantz Hoez

Le site de Seamus Murphy

-Wikipédia