Poème: mise à mort à Gênes

Spectacle d’un soir

En 2014, la ville de La Chaux-de-Fonds et La conférence des villes en matière culturelle, m’ont octroyé une bourse et un atelier en Italie, à Gênes. Je suis restée à écrire dans la capitale de la Ligurie du début décembre 2014 à la fin février 2015. J’en suis revenue avec un wagon de notes, des nouvelles et quelques poèmes.

J’ai écrit cette proésie, comme j’appelle mes poèmes qui sont toujours en prose et dont les rimes ne répondent qu’à ma propre musique intérieure, après avoir vu, à la place San Lorenzo, un spectacle de rue d’une piètre qualité.

 

 

 

 

Un livre 5 questions : « Nos vies limpides » de Valérie Gilliard

Nos vies limpides de Valérie Gilliard: un mélange de poésie et de crue réalité

Dans une langue tendre et poétique, l’écrivaine Valérie Gilliard nous emmène dans un monde onirique d’une cruauté bien réelle. Pour accorder nos cœurs au diapason de celui de ses personnages, Valérie Gilliard s’est attachée à la lettre E. Chacun des prénoms des dix femmes, dont elle conte un moment de vie, commence par un E. Une lecture ou l’on peut facilement reconnaître une sœur, une voisine ou cette dame que l’on croise tous les samedis au marché.

Edwige amarrée dans ses lignes aspire au changement.

Elisabeth parvenue aux regrets nourrit sa frustration.

Elsuinde sonde le temps et les jours dans sa boule.

Eden, dans les éclats, scrute la brume atomique.

Elke rencontre un être et se met à chanter.

Eulalie aux aguets s’oublie déconnectée.

Elphie nettoie et lustre un peu la ville.

Emérence voudrait bien donner.

Estée décidément s’en va.

Edge refuse et recule.

Entre les pages de Nos vies limpides, paru aux Éditions de L’Aire, il y a des larmes, des hésitations, mais aussi des sourires et des instants de bonheur d’une douceur presque naïve.

La phrase extraite du livre :

“Décidément, les hommes murs ne sont plus si attirants une fois qu’on a passé soi-même la quarantaine, se dit Edwige”.

 

Nos vies limpides: interview de Valérie Gilliard

– Vous êtes enseignante au gymnase d’Yverdon or vos personnages sont souvent des personnes à la dérive, un peu paumées, décrites avec une grande sensibilité comme si vous les souffriez dans votre propre chair. Comment faites-vous pour plonger aussi profondément dans leurs problèmes, leurs vies, alors qu’à première vue vous faites partie de la classe moyenne un peu privilégiée.

Je pense que nous sommes tou(te)s à la dérive, peu importe notre classe sociale ou le montant de notre compte en banque. Collectivement. La dérive, c’est ce sentiment que le sol sous nos pieds est d’une solidité toute relative, qu’il n’est pas loin de se dérober. A quoi tient notre assise de tous les jours ? A nos horaires, aux gens qui dépendent de nous et dont nous devons nous occuper, aux contraintes imposées pas nos jobs, ou à l’autodiscipline que nous avons mise sur pied… tout ceci est très fragile si l’on y pense (d’ailleurs nous passons notre temps à éviter d’y penser).

Mises à part de rares personnes vivant dans de hautes sphères bourgeoises, il me semble que nos destins d’aujourd’hui, en pays occidental, ne sont pas si contrastés qu’à d’autres époques. Ne sommes-nous pas plus ou moins tous des « moyens » ? Pour ma part, j’ai la chance de vivre dans une petite ville plutôt modeste pour la Suisse, une ville qui a été ouvrière et dont le tissu social est à la fois hétéroclite et très serré : je veux dire que nous vivons les uns avec les autres. Il n’y a pas de ghetto. A l’époque où j’ai écrit ce recueil de nouvelles et de textes, j’habitais dans un quartier empli de gens de toutes origines ethniques et sociales. Certains voisins de l’immense l’immeuble sis à côté de ma minuscule maison ont migré dans mon imaginaire à mesure qu’ils passaient dans ma rue.

Pour écrire, j’élargis en quelque sorte une sensation particulière que j’ai éprouvée, je l’explore et je la mets dans un contexte fictif pour que le personnage prenne forme ; parfois il me suffit de suivre du regard une silhouette entrevue dans la rue pour que son allure ou son pas me suggère qui elle est. C’est de la dilatation empathique.

-Dans “Nos vies limpides” les prénoms de toutes les protagonistes commencent par E ? Pourquoi ? Quel rapport entretenez-vous avec la lettre E ?

Les premiers prénoms ont pris la lettre E par hasard – même si le hasard n’existe pas. Ayant remarqué ce méandre de mon inconscient, j’ai décidé de donner la première lettre E aux prénoms de tous mes personnages. Je me suis amusée à en chercher la cause a posteriori, et voilà ce que j’ai trouvé. D’abord, une coquetterie littéraire : la lettre E est celle qui est absente dans le roman de Georges Perec La Disparition. Il me fallait donc d’une certaine manière la retrouver. Ensuite, cette retrouvaille du E est peut-être une occasion d’explorer la féminité du Elle. Enfin, le E est aussi la première lettre du mot Echappée, qui pourrait rassembler thématiquement toutes mes protagonistes. Elles tentent, comme nous, de s’arranger de leurs dérives quotidiennes, de trouver l’échappée pour ne pas tomber dans les failles. Elles sont sœurs, elles sont de la même étoffe ; ces E partagés leur tisse comme un fil en commun. Je pense que nous sommes les larmes d’une même mer humaine. Ce sentiment de communauté subtile m’habite presque à chaque fois que j’arpente ma ville.

– A quel personnage de votre livre êtes-vous le plus attachée?

Certains personnages sont plus ou moins issus de moi ; d’autres sont davantage venus à moi. J’ai un faible pour Elphie parce que, n’ayant rien de ce qui fait les avantages pour réussir dans notre monde, ni beauté physique ni solidité psychologique et par conséquent, ni argent ni place sociale, elle crée un monde idéal d’une force telle que je le vois clairement briller dans les lignes qui lui sont consacrées.

Dans le recueil, il y a les femmes frustrées, arrimées à des manques ou à des complétudes normées (certaines idées du bonheur), qui sont en échec, et celles qui trouvent une échappée autre, le plus souvent dans les pages encore blanches de leur imaginaire. J’aime tous mes personnages.

-En 2018, vous avez obtenu la Bourse à l’écriture décernée par le Canton de Vaud. Cela vous a permis de prendre un congé sabbatique pour écrire un nouveau livre. Quelle différence il y a-t-il entre écrire un livre durant les loisirs que laissent un travail comme l’enseignement, comme cela été le cas pour Nos vies limpides, ou avec du temps devant soi ?

Ayant obtenu cette bourse en 2018, je me suis organisé quatre mois de temps libre au printemps 2019. J’ai expérimenté que ce temps dit libre était aussitôt squatté par des problèmes à résoudre qui n’attendaient que cela pour exploser, occupant tout l’espace et le temps ; de plus, l’inspiration pour la littérature, convoquée en force dans ce temps libre, s’est ingéniée à se dérober et à prendre les masques effrayants du doute et de l’autodénigrement. Ce qui fait qu’au final, j’ai très mal vécu cette période que j’avais d’abord reçue comme un cadeau magnifique (ce qu’est en réalité une bourse !). J’ai travaillé malgré tout, tenue par un sentiment de loyauté face à ceux qui m’avaient fait confiance en sélectionnant mon projet ; mais tout s’est fait dans la douleur. Je voulais produire des pages et mon esprit se refusait à la production. Finalement, ce temps a été bénéfique car le projet a pris corps, mais il me reste encore beaucoup à faire pour achever le livre qui devrait être d’une taille conséquente. Pour l’instant, il est ébauché sur un manuscrit incomplet, mais devenu clair dans ma tête. Enfin, je me suis promis de ne plus tenter une aventure de bourse, en tout cas pour le moment, car je crois que mon travail en tant qu’enseignante sert de ferment pour la littérature, même s’il me vole mon temps. Il faut savoir vivre dans les paradoxes.

– La question que je pose à toutes les écrivaines et écrivains : à quel personnage littéraire vous identifiez-vous ?

Je dois parfois être un fondu-enchaîné de Madame Bovary et d’Ariane Deume, dans Belle du Seigneur. Nous avons en commun la naïveté et l’amour de l’art. Nous voulons nous sublimer pour vivre une vie sublime. Nous aimons caresser la matière de notre quotidien et nous rouler dedans tout en souhaitant qu’elle soit dans une quatrième dimension romanesque plutôt qu’ici-bas. Nous aspirons à la pureté. Nous habitons dans un livre. Et puis, c’est fini : je les quitte toutes deux autant que je les adore. Basta ! Retour à moi.

 

Propos recueillis par Dunia Miralles

 

L’écrivaine Valérie Gilliard. Photographie de Dominique Gilliard-Lurati.

Actualités

Au Broadway Av. lundi 4 novembre :

Lecture en musique d’extraits de Nos Vies limpides. La musique, spécialement imaginée pour l’œuvre, sera jouée par Davide Di Spirito qui l’a également composée. Cet instant de poésie sera suivi d’une interview de Valérie Gilliard menée par Pierre Fankhauser. Adresse: Au Broadway Av., place du Tunnel, Lausanne, le lundi 4 novembre à 20h

A venir

Décembre: écriture pour les Paniers culturels, association lausannoise qui propose un concept de package culture. Confection, pour le panier de Noël, d’un opuscule original et inédit. Sortie début décembre.

Au printemps:  préface d’un roman de Ramuz, Adam et Eve, commandée par Michel Moret des Éditions de l’Aire.

Biographie

Valérie Gilliard est née en 1970 à Lausanne. Enseignante au gymnase d’Yverdon, elle devient aussi écrivaine dans les années 2000. Son second roman, Le Canal, publié aux éditions de l’Aire en 2014, obtient une sélection Lettres frontière. Valérie Gilliard diversifie sa plume par des chroniques journalistiques, des pièces de théâtre pour adolescents et enfin, par la publication en 2018 d’un recueil de nouvelles et de courtes proses poétiques, intitulé Nos vies limpides. La même année, elle reçoit la bourse à l’écriture du canton de Vaud pour un projet de roman sur le monde disparu des vocations.

 

Rencontre avec Valérie Gilliard par l’Association Tulalu

Un livre 5 questions : « En pleine lumière » de Florian Eglin

En pleine lumière de Florian Eglin : violence sous contrôle

Florian Eglin nous propose un livre qui glorifie le MMA et la violence sous contrôle. Auteur de la trilogie Solal Aronowicz, qui met en scène un dandy alcoolique, esthète et violent, lecteur de Philippe Djian, avec qui il a fait un atelier d’écriture, ainsi que de Paul Auster, Florian Eglin s’est pris au jeu d’écrire un court roman pour la collection Uppercut, des Editions BSN Press. Cette collection propose des histoires de différents genres –noir, romantique, aventure- ayant toutes pour toile de fond le sport. Passionné d’arts martiaux, c’est tout naturellement que l’écrivain genevois, qui travaille dans l’enseignement, a imaginé Luca, mauvais élève bagarreur, dont la seule raison de vivre est le MMA, un sport que son père, qui le bat, lui interdit de pratiquer. En pleine lumière  est un roman prenant, bouleversant, qu’on ne lâche plus une fois commencé. De plus, comme l’annonce son titre, malgré quelques épisodes saisissants, injustes, voire tragiques, il se dirige, grâce à la puissance d’une violence bien gérée, vers une luminosité certaine.

La phrase extraite du livre :

« La violence, c’est surtout des hommes et des femmes qui perdent leur travail alors que des putes en costume s’enrichissent comme des porcs ».

En pleine lumière:  interview de Florian Eglin

Vous êtes enseignant au cycle d’orientation. En pleine lumière raconte l’histoire d’un élève passionné de MMA qui a désinvesti l’école. Avez-vous observé, dans le cadre scolaire, la violence sauvage dans laquelle évolue Luca ?

Je n’ai personnellement jamais observé un tel degré de violence, mais il est clair que certains élèves, très jeunes déjà, plus jeunes que Luca, sont en totale rupture avec ce que l’école et les adultes ont à proposer. Il faut déployer beaucoup d’énergie et de patience, parfois en vain, pour ne pas les perdre.
L’adolescence n’est pas une période paisible et je pense, peut-être de manière contradictoire, qu’une pratique adaptée des arts martiaux pourrait aider à poser les choses. Apprendre à se battre, c’est un savoir-faire, et un savoir-être, à mettre en application avant tout hors de la salle d’entraînement. De manière plus générale encore, tous les élèves auraient besoin de bien plus d’activités sportives et / ou créatrices.

Votre livre semble défendre l’idée qu’avec un enseignant passionné et un bon encadrement, un élève a priori « perdu » pour lui-même et la société peut être  “récupéré”. Pensez-vous que nous sommes tous nés bons et que c’est la société –ou le vécu – qui nous rend mauvais ?

Je pense que l’homme est fondamentalement bon et que c’est son éducation qui le pervertit. Mes enfants sont encore petits et, quand je vois toutes les belles dispositions dont un bébé est gratifié de naissance, je me dis vraiment que, au mieux, nous pouvons juste essayer de limiter les dégâts. Les influences auxquelles nous sommes soumis, majoritairement, ne sont pas bonnes. Notre société nous fragmente et nous rend veules. Trop de bruit, trop de tentations, manque de nature, manque de perspectives, pas la moindre spiritualité.
Alors, très honnêtement, le coup de l’enseignant passionné que je mets en scène, je ne sais pas. J’aimerais y croire, j’imagine. Je pense plutôt qu’on plante des graines qui germeront, peut-être, par la suite. Pour moi, dans l’enseignement, les maîtres-mots sont : bienveillance, humour, autorité élastique.

Vous êtes un passionné de MMA qui, cette année encore, était interdit en France. Qu’est-ce qui vous attire dans ce sport que d’aucuns considèrent comme dangereux et trop violent?

Pour commencer, cette interdiction portait sur les compétitions. Depuis déjà de nombreuses années, il y a en effet des clubs de MMA réputés en France. A ce jour, il existerait plus de 200 clubs chez nos voisins et, en Suisse romande, on peut pratiquer ce sport dans une trentaine de clubs je dirais.
Pour ma part, depuis longtemps, je me passionne pour ce qui touche au combat. J’ai commencé le judo à l’âge de huit ans et je suis parti m’entraîner un an au Japon (au siècle dernier…). Par ailleurs, très tôt, j’ai suivi attentivement le sumo, une pratique martiale que je trouve étonnante et magnifique. Plus tard, j’ai découvert le MMA, les arts martiaux mixtes. Ça s’est passé en deux temps. D’abord à la fin des années 90 avec une organisation japonaise, le Pride, puis, bien plus tard, je m’y suis remis grâce à un ami (en forme d’hommage, il « joue le rôle » du prof dans mon livre) avec l’UFC, l’Ultimate Fighting Championship, sans doute la plus grande organisation mondiale de combat libre.
Je pense que la vision d’hommes et de femmes qui se frappent au visage dans ce qu’on appelle parfois une cage (mais c’est un octogone, une cage est fermée en haut) choque beaucoup de monde. On dit que c’est violent. C’est une réaction sans doute viscérale. Et très clairement hypocrite. Et profondément malhonnête. Parce que c’est faire abstraction du consentement. Ces personnes qui se battent ont signé un contrat. Elles se sont entraînées pour faire le métier qu’elles ont choisi. Le métier de combattante et de combattant. Les matchs auxquels ces personnes se livrent, nul n’est obligé d’y assister. Le MMA, ce n’est pas violent. C’est dur, ça peut faire mal. Mais il y a des règles, un arbitre, des juges, un lieu déterminé. Ce n’est pas n’importe où, n’importe quand.
Vouloir résumer la violence à des coups, même au visage, c’est refuser de voir la violence pour ce qu’elle est vraiment. Juste des mots. Juste un silence. Un fort qui porte la main sur un plus faible. Une femme qui a tellement peur qu’elle n’ose pas dire non. Un enfant qui se recroqueville devant un adulte. Une travailleuse ou un travailleur qui, demain, ne retournera pas au travail. 10% des habitants de notre planète qui possèdent plus que 80% des richesses.
Sinon, pour le côté dangereux du MMA, je me permets juste de glisser que l’équitation, l’alpinisme ou… la pêche sont des pratiques bien plus meurtrières.
Maintenant, j’admets cette contradiction : certains KO me laissent stupéfait. Il y a de la brutalité. Là, je rejoins alors ce que j’écrivais plus haut. Si selon moi la nature humaine est fondamentalement bonne, certains et certaines d’entre nous sont animés d’élans qu’il vaut peut-être mieux laisser sortir dans un milieu déterminé.
Enfin, tout cela concerne le monde de la compétition. Les cinquante mille pratiquants que compte la France ne passent pas leurs soirées à se mettre en pièces.
Ce qui me passionne là-dedans ? C’est tellement simple que c’est presque ridicule. Je donnerais beaucoup pour être un d’entre eux, à ces hommes qui se mettent des tannées homériques. Mais voilà, j’hésite. En bon intellectuel petit bourgeois, je ne fais pas, je me regarde faire. C’est mon drame. Du coup, j’écris des trucs.

Un sport comme le MMA s’adresse-t-il aux femmes ?

Comme tous les arts martiaux et tous les sports de combat, le MMA s’adresse aussi aux femmes, il y a de nombreuses combattantes. Justement, c’est mixte ! Jeu de mot à part, je pense sincèrement que mélanger les sexes, les âges et les niveaux est le meilleur moyen d’aller vers une pratique bienveillante et respectueuse.

La question que je pose à tous les auteurs : à quel personnage littéraire vous identifiez-vous ?

Je vais faire preuve d’un snobisme avéré et répondre que je m’identifie de fort près à Solal Aronowicz, le personnage principal d’une trilogie dont je suis l’auteur.

Interview réalisée par Dunia Miralles

Actualités :

– Rencontre et lecture: vendredi 8 novembre, 14h30, salle Torney, rue Torney 1, au Grand-Saconnex.
– Pour les 100 ans de Payot Genève: dédicaces chez Payot Rive Gauche, le jeudi 21 novembre, 17h30 – 19h, dans le cadre de la Fureur de Lire (en compagnie de Laure Mi Hyun Croset et Claire Genoux).

Biographie:

Florian Eglin est né à Genève en 1974. Après des études classiques, il s’est dirigé vers les Lettres.
Enseignant de français, il travaille au cycle d’orientation depuis vingts ans.
Il a publié six romans et, en 2016, il est co lauréat du Prix du Salon du livre de Genève.
Il a également reçu la Plume d’or des Ecrivains genevois pour un roman à paraitre en mars 2020, Représailles.

Prochaine parution :

Représailles, mars 2020, éditions de la Baconnière.

Emily Dickinson: le plus grand poète de langue anglaise surnommé “La Reine Recluse”

Emily Dickinson: excentrique et profonde

Très jeune, Emily Dickinson limite son horizon au jardin de la demeure familiale. Puis, un jour, elle s’enferme dans la maison et n’en sort plus. Elle regarde l’extérieur de la fenêtre du salon ou de sa chambre. Ses amitiés sont épistolaires. « Si tu ne parles à personne, tu accumules des pensées qui seront d’or et de lumière », écrit-elle à Austin, son frère aîné. Samuel Bowles, rédacteur en chef du Springfield Republican l’appelle« La Reine Recluse ». Perçue comme une excentrique par les amis de sa famille, Emily Dickinson, qui de son vivant refuse que ses poèmes soient publiés – elle en publie moins d’une douzaine –  est, de nos jours, considérée comme l’un des plus grands poètes de langue anglaise. Sensible, mystérieuse et profonde, son œuvre est célébrée comme l’une des plus grandes œuvres poétiques anglophones de tous les temps. Les poèmes suivants sont issus du recueil bilingue “56 poèmes” suivi de “Trois lettres” paru aux éditions Le Nouveau Commerce. Traduction de Simone Norman et Marcelle Fonfreide.

 

Emily Dickinson: une éducation calviniste et riguoureuse

Emily Dickinson naît le 10 décembre 1830 à Amherst, une ville du Massachussets fondée par ses ancêtres. Son père, membre du Congrès et trésorier de l’Amherst College, est un avocat cultivé, austère et pieux. Sa mère, froide et distante, la pousse à chercher de la tendresse auprès de son frère Austin. Elle étudie à l’Amherst Academy et au Mount Holyoke Women’s Seminary où elle reçoit une éducation calviniste rigide qui marquera sa personnalité.

Emily Dickinson: une poétesse quasi mystique

Très vite, Emily Dickinson s’isole, ne gardant le contact qu’avec quelques amis, comme l’écrivain Samuel Boswell avec qui elle entretient une longue correspondance. À l’âge de vingt-trois ans, Emily Dickinson est déjà consciente de sa vocation de poétesse quasi mystique. A trente ans, sa distance du monde est absolue, presque monastique. Retirée dans la maison de son père, elle se consacre aux occupations domestiques et gribouille sur des feuilles de papier, qu’elle cache dans les tiroirs, ses notes et vers qui, après sa mort, s’avèrent être l’une des plus remarquables réalisations poétiques de l’Amérique du XIXe siècle. Dans son isolement, elle ne s’habille qu’en blanc. “Mon choix blanc” selon ses propres termes, trait qui exprime l’éthique et la transparence de sa poésie.

L’une de ses biographes écrit au sujet de sa nature poétique : “C’était une spécialiste de la lumière. Son écriture peut être décrite comme le produit de la solitude, du retrait de toute forme de vie sociale, y compris celle relative à la publication de ses poèmes ». Jorge Luis Borges dira d’elle : “Pour autant que je sache, il n’y a pas de vie plus passionnée et solitaire que celle de cette femme. Elle a préféré rêver l’amour et peut-être l’imaginer plutôt que de le vivre”. En effet, certains de ses poèmes, et quelques lettres adressée à un homme qu’elle appelle « Maître » mais dont on ne connaît pas le nom, révèlent sa déception amoureuse ainsi que sa sublimation. Par la suite, elle transférera cet amour à Dieu.

Bouleversée par plusieurs deuils consécutifs, en automne 1884 Emily Dickinson s’évanouit en faisant la cuisine et reste malade durant de longues semaines. En novembre 1885 sa santé se péjore au point que son frère annule un voyage pour rester avec elle. Début mai 1886 son état s’aggrave. Elle meurt le 15 du même mois à l’âge de 55 ans. C’est sa sœur Lavinia qui fait publier ses poèmes en 1890.

 

Sources: France Culture, La Croix, Biografias y Vidas,  Wikipedia

Un livre 5 questions: “Le cri du lièvre” de Marie-Christine Horn

Le cri du lièvre de Marie-Christine Horn: révolte contre la violence domestique

Selon l’Office fédéral de la statistique (OFS), une personne meurt toutes les deux semaines en Suisse, soit 25 personnes par an, des conséquences de la violence domestique. L’an passé, 27 personnes sont décédées en raison de violence domestique, dont 24 femmes. Un peu plus de la moitié (59%) de ces 27 homicides se sont produits entre partenaires. Les 27 homicides ont été commis par 25 personnes prévenues, dont 88% d’hommes.

D’après des informations obtenues par la RTS, on tue davantage de femmes en Suisse qu’en Espagne, qu’en Grèce ou qu’en Italie. On recense en Suisse 0,40 meurtre de femme pour 100’000 femmes, alors que cette proportion est de 0,13 en Grèce, 0,27 en Espagne, 0,31 en Italie et 0,35 au Royaume-Uni. Plus de féminicides sont en revanche enregistrés en France (0,50) et en Allemagne (0,55).

Le cri du lièvre de Marie-Christine Horn: l’histoire

Ces chiffres douloureux sont rébarbatifs à lire. Pour mieux nous les donner à comprendre, pour que l’on puisse exactement entrer dans une réalité dont la souffrance ne se mesure pas en statistiques, Marie-Christine Horn a écrit « Le cri du lièvre » paru chez BSN Press. Pour échapper aux violences de son mari, une femme maltraitée se réfugie à la montagne où elle retrouve des forces. Malgré cette récupération, elle imagine l’hiver lui prendre la vie sans que cela ne l’émeuve. Mais un lièvre pris dans un piège l’a fait changer d’avis et retourner chez elle.

La phrase extraite du livre:

“Je commençais à réaliser que le prince charmant dont mon coeur était tombé amoureux n’avait jamais réellement existé et la sonnerie du réveil me catapultait en enfer au lieu de m’extraire du cauchemar”.

Le cri du lièvre interview de Marie-Christine Horn

Quels motifs vous ont incité à écrire ce livre ?

Le roman noir a pour ambition de traiter une thématique sociale forte liée à son époque ou son pays. Auteure du genre, sensible à la cause féminine et révoltée par le manque de moyens mis en œuvre pour résoudre la problématique des violences domestiques, il me semblait tout à fait naturel d’apporter ma contribution à la cause par le prisme de la création littéraire dans un style qui m’est familier.

Dans votre roman, l’une victime de violences conjugales tue son mari. Est-ce une façon de venger toutes les victimes de violences par compagnon ou ex-compagnon ?

La réponse à la violence ne devrait jamais être la violence, même si parfois ça titille. Cela revient à donner du prétexte, du grain à moudre à la meule avec pour résultat un partage des torts et une atténuation des faits de base qui ont provoqué l’ire. Je crois profondément que le désir de vengeance est surtout nuisible à celui qui le nourrit, et maintient un lien qui gagnerait à être rompu. A contrario, je ne suis pas une fanatique du pardon, car certains actes ou paroles ne méritent ni compassion, ni empathie. C’est un droit, peut-être le dernier, qui appartient à celui qui est sollicité de le concéder ou non, et c’est faux de croire qu’on ne trouve de répit quand l’accordant. Que chacun porte seul le poids du bagage qu’il a paqueté de la même façon. Mais la vengeance, ça, non. C’est une perte de temps et le temps est précieux. De manière générale, on finit toujours par subir les conséquences de ses actes, parce qu’à la fin du bail, il nous revient à tous de payer ce qu’on a cassé. Cette certitude m’a toujours suffi à refermer la porte derrière moi sans la claquer. Dans Le Cri du lièvre, le mari n’est pas tué par sa femme, c’est sa propre violence qui se retourne contre lui. Elle se contente de laisser faire sans intervenir, comme ce fut le cas lorsque sa propre vie était mise en péril dans l’indifférence générale.

Dans le Cri du lièvre, l’une des victimes de violences conjugales finit par ne plus supporter une autre victime qu’elle accueille pourtant chez elle. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi avez-vous mis en scène cette irritation ?

Cette irritation est également la conséquence d’un tout. Il est nécessaire au préalable de se pencher sur la personnalité de la narratrice, son état d’esprit au moment où elle décide de refuser la société et ses contraintes, dont son mari, ses parents et l’ensemble des autres êtres humains font partie intégrante. Elle n’accueille pas chez elle des victimes, mais opte encore une fois pour la fuite quand il s’agit de soustraire des chairs aux sévices, sans anticiper les enchaînements qui vont suivre. Manu vit l’instant présent depuis le jour où elle a choisi la montagne. Elle n’anticipe rien, accepte la faim, le froid, la douleur, la crasse, l’inconfort matériel et physique du moment où elle n’est plus obligée. Ce ne sont pas ses compagnes d’infortune qu’elle ne supporte plus, mais bien le bruit, les concessions et l’horreur de la violence ordinaire dont elle-même a su s’affranchir et qu’elle n’entend pas revivre.

Auriez-vous des propositions à faire pour que cessent les violences conjugales et les féminicides?

J’aimerais croire qu’on arrivera un jour à faire cesser les féminicides, mais cela me semble toutefois utopique et impossible sans un changement radical du mode de fonctionnement humain et social. Cependant je reste intimement convaincue qu’un durcissement drastique des lois et des peines, qu’elles soient réellement dissuasives, permettrait de réduire le nombre de victimes. Si on est capable de le faire aujourd’hui pour les récidivistes de la route, par exemple, on devrait être apte à adopter la tolérance zéro en matière de violences domestiques également. Aujourd’hui, on empêche plus facilement un homme de conduire après s’être fait arrêté en état d’ébriété que de pénétrer au domicile de la femme qu’il a battue au sang.

La question que je pose à chaque auteur-e: à quel personnage littéraire vous identifiez-vous ?

J’adorerais être Elizabeth Bennet dans Orgueil et préjugés, mais je me sens souvent plus proche d’une Fantine, en vérité.

Interview réalisée par Dunia Miralles

Dédicaces de Marie-Christine Horn

Le 17 octobre : bibliothèque de Riddes
Le 14 décembre : Payot Yverdon

Biographie de Marie-Christine Horn

Auteure, chroniqueuse et scénariste née à Fribourg, Marie-Christine Horn a signé son premier roman en 2006, un policier intitulé La Piqûre. Son deuxième ouvrage, La malédiction de la chanson à l’envers, une fiction jeunesse parue en 2008, obtient le prix des Jeunes Lecteurs de Nanterre 2009.

Elle est aussi l’auteure de La Toupie : vivre avec un enfant hyperactif (Xenia, 2011), Le Nombre de fois où je suis morte (Xenia, 2012), Tout ce qui est rouge (L’Âge d’homme, 2015) et 24 Heures (BSN Press, 2018), un roman noir sur fond de course automobile.

Robert Desnos : entre rêves, hypnose et crue réalité

Robert Desnos : surréalisme et inconscient

« Pour nous, pour nous seuls, les frères Lumière inventèrent le cinéma. Là nous étions chez nous, cette obscurité était celle de notre chambre avant de nous endormir, l’écran pouvait peut-être égaler nos rêves ». Robert Desnos appartient à la génération qui a vu naître le cinéma. Cet art comblait l’homme qui explorait le terrain de l’inconscient en compagnie de ses amis surréalistes. Les poèmes ci-dessous sont issus du recueil Domaine public, paru chez Gallimard en 1953 et réédité en 1998. Ce livre contient l’intégralité de Corps et Biens et Fortunes, les deux plus importants volumes de poésie que Desnos ait publiés lui-même de son vivant.

 

Robert Desnos : un autodidacte surdoué

Le poète Robert Desnos est né le 4 juillet 1900 à Paris, non loin de la Bastille. Son père était mandataire aux Halles. Après s’être longtemps ennuyé sur les bancs de ses classes, à seize ans il quitte ses parents et l’école avec pour seuls bagages un certificat d’études et un brevet élémentaire. Il multiplie les petits boulots. Après la Première Guerre mondiale, en 1918, il commence à écrire ses premiers poèmes. Il les publie dans la revue dadaïste Littérature en 1919, et en 1922, sort son premier livre, Rrose Selavy, un recueil d’aphorismes surréalistes inspirés par le personnage fictif inventé par Marcel Duchamp qu’il reprend à son compte lors des séances de sommeil hypnotique qu’il pratique avec ses amis surréalistes.

Au Maroc, où il passe ses deux années obligatoires de service militaire pour l’armée française, Desnos se lie d’amitié avec le poète André Breton. Avec les écrivains Louis Aragon et Paul Eluard, Breton et Desnos formeront l’avant-garde du surréalisme littéraire. Ils pratiquent une technique connue sous le nom « d’écriture automatique », et beaucoup considèrent Desnos comme le praticien le plus habile. Breton, dans le Manifeste du surréalisme de 1924, loue particulièrement l’habileté de Desnos. La technique consistait à se mettre en transe puis à transcrire les associations et les sauts du subconscient. Les poèmes de Desnos de cette période sont ludiques (souvent avec des jeux de mots et des homonymes), sensuels et sérieux. Les années 1920 sont une période extrêmement créative pour Desnos. Entre 1920 et 1930, il publie plus de huit recueils de poésie, dont Langage cuit (1923), Deuil pour deuil (1924), La Liberté ou l’Amour (1927) et Les Ténèbres (1927).

 

Robert Desnos : de la poésie à la Résistance

Peu à peu, Desnos s’éloigne des surréalistes. Breton, dans le Second Manifeste du surréalisme de 1930, ne manque pas de le lui reprocher. En vérité, Desnos s’est lassé de ses propres excès, tant dans sa vie créative que personnelle. C’est à cette époque qu’il épouse Youki Foujita, qu’il surnomme La Sirène, et qu’il commence une carrière radiophonique en tant que chroniqueur musical et créateur de slogans publicitaires pour divers médias. Ses poèmes deviennent plus directs et musicaux, tout en conservant certains de ses styles antérieurs. Tout au long de cette décennie il écrit sans relâche. En 1936, il écrit un poème par jour. Parmi les œuvres publiées à cette époque, mentionnons Corps et biens (1930) et Sans cou (1934).

En 1939, au début de la Seconde Guerre mondiale, Desnos sert à nouveau dans l’armée française. Pendant l’occupation allemande, il revient à Paris. Sous des pseudonymes comme Lucien Gallois et Pierre Andier, il publie une série d’essais qui se moquent subtilement des Nazis. Ces articles, combinés à son travail pour la Résistance, conduisent à son arrestation. D’abord envoyé à Auschwitz, il est transféré dans un camp de concentration en Tchécoslovaquie. Les Alliés libèrent ce camp en 1945 mais Desnos, qui contracté le typhus, décède le 8 juin de la même année.

 

Sources:

-Dictionnaire des mythes du fantastique

Domaine public, Gallimard, préface de René Bertelé

-La Nacion.com.ar

-Biografias.es

-Wikipedia

Un livre 5 questions : « Success Story » de Romain Ternaux et Johann Zarca

La drogue en anecdotes et chiffres réels

Quatre villes suisses, parmi les plus riches au monde, Zurich, St-Gall, Genève et Bâle, des métropoles connues pour leurs places financières, les multinationales qui s’y sont implantées et leur importance politique, se partagent le discutable honneur de figurer dans le Top 10 des villes européennes avec le plus fort taux de consommation de cocaïne et d’ecstasy. La onzième c’est Berne. Par ailleurs, Stephen King prétend avoir écrit des livres entiers, en quelques jours seulement, sous l’emprise de la cocaïne,  et l’écrivaine Virginie Despentes dit avoir rédigé en moins d’une semaine, dopée à la coke, Les jolies choses, roman qui a reçu deux prix et dont on a tiré un film.

Success Story: une fiction totalement loufoque

Des exemples dont on pourrait déduire que, pour devenir riche et célèbre, il faut consommer des produits que la sagesse et la morale réprouvent. Un pas que les troublions de la littérature hexagonale Romain Ternaux, Johann Zarca – Prix de Flore 2017 – et les Éditions de La Goutte d’OrSteak Machine, On ne naît pas grosse, Surdose, L’Amour sous algorithme – n’ont pas hésité à franchir dans une allégresse à défoncer toutes les bienpensances. Success Story est un feel-good irresponsable -selon le bandeau qui l’accompagne- où les drogues et l’alcool se sniffent et s’avalent à chaque page. Une énorme bouffonnerie déjantée à découvrir après avoir enfilé notre plus bel habit d’humour. Avantage de ce roman au parfum de beuh à lire sans parachute: il nous démonte les muscles zygomatiques et nous démet les méninges en nous épargnant l’hémorragie massive et la flétrissure des parois nasales.

Success Story: le fil conducteur du roman

Anna Jocelin déprime. Jeune professeure de français dans un collège de banlieue, elle déteste son travail, ses élèves et ses collègues. Son rêve de devenir écrivaine s’étiole alors qu’elle ne connaît ni l’amour, ni l’amitié, ni même le sexe. Elle est doucement en train de se noyer dans l’aigreur de sa solitude, quand sa route croise celle d’une ancienne camarade de lycée qui l’entraîne sur des chemins qu’à première vue l’on pourrait définir comme ceux de la perdition… mais…

La phrase extraite du livre :

« En plus de me découvrir une âme de dragouilleuse, je me surprends transformée en baratineuse prête à raconter n’importe quelle salade pour parvenir à ses fins».

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Success Story : interview de Romain Ternaux

Romain Ternaux dont le prochain livre, I Am Vampire, sort le 4 octobre aux éditions Aux Forges de Vulcain, a accepté de répondre à mes 5 questions. Son acolyte Johann Zarca, immergé dans la promo de Braquo sauce samouraï , son dernier roman, paru en septembre chez Fleuve Noir, n’a pas pu participer à cette interview mais… ce n’est que partie remise (j’espère).

Les rêves d’Anna Jocelin se réalisent lorsqu’elle commence à prendre des substances dopantes : alcool, MDMA, cocaïne – entre autres. Le bonheur et la réussite sociale se trouvent-ils dans les drogues ?

C’est en effet la thèse défendue dans le roman. Mais c’est un roman, justement, autrement dit une fiction. Pas une étude scientifique, ni un essai sociologique et encore moins un tract politique. Ni Johann Zarca ni moi ne faisons de « littérature engagée ». À titre personnel, je ne me soucie pas de morale quand j’écris. La morale est l’ennemie de la fiction, elle est déjà bien assez présente dans la vie quotidienne pour qu’un écrivain ait à s’en soucier au moment où il crée un monde qui n’existe même pas. La littérature ne doit pas devenir le faire-valoir d’idéologies qui ont pignon sur rue dans la réalité. Selon moi, les meilleurs romans ne sont pas là pour éduquer, mais pour immerger le lecteur dans ce qu’il ne connaît pas. Dans le meilleur des cas, ils sont un « défouloir » qui permet la catharsis : c’est en parlant des sujets sensibles qu’on parviendra à mieux cerner la réalité. En d’autres termes, si on estime que la prise outrancière de drogues et d’alcool relève du tabou, il faut absolument lire Success Story.

Vous figurez parmi les auteurs de Bizarro Fiction. Pourtant, dans Success Story l’on trouve de véritables informations. Ce mélange des genres ne risque-t-il pas de nuire au roman qui pourrait-être considéré comme une apologie de la drogue ?

D’emblée, le but de Success Story était de reprendre les codes du roman feel-good. À la rigueur, Johann Zarca et moi-même étions les derniers auteurs à pouvoir incarner ce genre de littérature, lui comme moi écrivant habituellement des romans plutôt burlesques ou cyniques. Mais nous avons joué le jeu jusqu’au bout et au final, même si la drogue y est omniprésente, Success Story est conçu comme un authentique feel-good : tous les personnages vont connaître une ascension fulgurante et trouver le bonheur, y compris les personnes âgées qui tiennent une place centrale dans l’histoire. Leur cas est rarement traité en fiction, aussi l’écriture de ce roman était-il une bonne occasion d’aborder le sujet. Nous avons injecté de nombreux éléments de réalisme, comme les conditions de vie en EHPAD ou les effets des différentes drogues, afin de renforcer la crédibilité générale du roman, mais ils ne peuvent en aucun cas constituer une quelconque apologie : Success Story s’avère au final bien trop excessif sur le fond pour être pris au pied de la lettre. C’est une fiction consciemment élaborée, comme une bonne blague racontée avec beaucoup de sérieux.

Romain Ternaux, vous vous êtes enfermé durant 3 ans afin de pouvoir écrire. Vous êtes sorti de cette “ascèse” avec une quinzaine de manuscrits. Quelques-uns sont déjà publiés – Spartacus, Le looser devenu gourou, éd. Aux Forges de Vulcain- les autres suivront. N’est-ce pas schizophrénisant de vivre cloitré avec pour seule compagnie les personnages de fiction que l’on a dans la tête ?

J’ai écrit mon premier roman Croisade apocalyptique quand j’avais 22 ans, il y a donc dix ans. Je finissais alors des études de Lettres Modernes et j’habitais dans une vieille maison en périphérie de Reims, sans prises électriques aux normes, ni Internet. Mon seul but au départ était de m’amuser, mais je me suis alors rendu compte que l’écriture pouvait constituer un palliatif à l’isolement. Quand je suis arrivé à Paris l’année suivante, j’ai exercé des petits boulots pour différentes maisons d’édition, notamment lecteur ou correcteur. Mais ce n’était pas suffisant pour gagner ma vie. J’ai donc décidé de continuer dans la voie de l’écriture : quitte à avoir peu d’argent, autant se focaliser sur ses propres romans plutôt que de travailler sur ceux des autres. Hormis mes périodes d’études ou de salariat, je me suis donc enfermé plusieurs années pour écrire un maximum, ce qui m’a amené à produire beaucoup. Même en n’écrivant qu’une seule page A4 par jour, on devient prolifique car, si on s’y tient vraiment, cela représente le premier jet d’environ quatre romans par an. Évidemment, il s’agit d’un style de vie monacal qui peut faire peur, mais ce n’est qu’une question de tempérament, et aussi le prix à payer quand on veut concrétiser le flux d’idées qui arrivent en permanence à force d’alimenter l’écriture. Finalement, je trouve plutôt sain de se confronter à soi-même sur une longue durée pour voir ce qu’il en ressort sur le papier. On peut voir ça comme une forme d’auto-analyse, sauf qu’on n’a pas à payer de psy.

D’un point de vue strictement technique, comment avez-vous écrit ce livre à quatre mains ?

Avec Johann, nous nous sommes rencontrés dans une chambre d’hôpital, lui pour un problème au genou, et moi à la hanche suite à une chute en Vélib’. L’une de ses amies lui avait apporté le best-seller Les gens heureux lisent et boivent du café pour blaguer, Johann n’étant absolument pas friand de ce genre de littérature. Cloués sur nos lits respectifs, nous nous sommes alors mis à imaginer notre propre roman feel-good pour tuer le temps. Nous avons élaboré ensemble le synopsis, les personnages principaux et l’orientation générale de l’histoire. Quelques mois plus tard, nous avons décidé de concrétiser le projet et Johann a écrit une première mouture lacunaire, qu’il m’a remise afin que je la complète à ma manière. Ensuite, c’est moi qui lui ai remis ma propre version pour qu’il la retravaille, et ainsi de suite. C’est une technique qui nous est venue naturellement et qui fonctionne bien, car l’ensemble se trouve ainsi uniformisé à chaque fois. Je l’ai appelée la « technique de la lasagne » : il s’agit de superposer plusieurs couches sur une base commune. Mais peut-être faut-il être sur la même longueur d’ondes pour que cela fonctionne aussi bien, du moins en ce qui concerne la littérature.

La question que je pose à tous les auteurs : à quel personnage littéraire vous identifiez-vous?

Arturo Bandini, l’alter ego de John Fante dans Bandini, La Route de Los Angeles, Demande à la poussière et Rêves de Bunker Hill. J’aime son hystérie drôlatique, sa folie et sa persévérance.

Interview réalisée par Dunia Miralles

Les écrivains Romain Ternaux – à gauche – et Johann Zarca. Crédit photo: Teresa Suarez.

Biographies des auteurs de Success Story

Romain Ternaux

Romain Ternaux est né en 1987. Après des études de littérature à Reims, il monte à Paris et y rencontre l’écrivain américain Dan Fante à l’hôtel Odéon, grâce auquel il devient lecteur pour sa maison d’édition française. Puis il s’enferme plusieurs années chez lui pour écrire des romans : Croisade apocalyptique, L’histoire du loser devenu gourou, Spartacus, Success Story co-écrit avec Johann Zarca et I Am Vampire, à venir en octobre 2019.

Johann Zarca

Repéré par les éditions Don Quichotte grâce à son blog « Le Mec de l’Underground », à présent disparu, Johann Zarca a publié son premier roman, Le Boss de Boulogne, en 2013 (éditions Don Quichotte), suivi, en 2015, de Phi Prob (éditions Don Quichotte).

En février 2017 paraît P’tit Monstre (éditions La Tengo). 

Paname Underground paraît en octobre 2017 aux Éditions Goutte d’Or. La même année il reçoit le prix de Flore, ex aequo avec L’Invention des corps de Pierre Ducrozet.

En 2019 paraissent Success Story,  co-écrit avec Romain Ternaux, et Braquo sauce samouraï.

Au sein des Éditions Goutte d’Or, Johann Zarca dirige la collection fiction. 

Sappho: la dixième muse selon Platon

Sappho: une célèbre poétesse méconnue

Bien que Sappho nous ait légué le terme saphisme pour désigner l’homosexualité féminine tandis que lesbienne vient de Lebos, l’île ou elle a vécu, l’on connaît peu de choses de cette poétesse. Malgré sa célébrité durant l’Antiquité, seulement 650 vers nous sont parvenus, tirés de citations tardives et de l’étude moderne des papyri. Contemporaine d’Alcée, de Stésichore et de Pittacos, elle a vécu entre le 7ème et le 6ème siècle avant J.-C, à Lesbos, à l’exception de quelques années d’exil motivées par des luttes aristocratiques. De nos jours, Sappho est surtout connue pour avoir poétiquement écrit son attirance pour les jeunes filles. Le poème suivant est tiré de Sappho poèmes et fragments, présentés et traduits par Philippe Brunet, Editions L’Âge d’Homme, 1991.

 

 

Sappho: sa vie

Sappho serait née, au VIIème siècle av. J.-C, dans la ville de Mytilène. D’autres sources affirment que son lieu de naissance est la petite ville lesbienne d’Eresós. Elle appartenait à une famille noble et aristocratique. Son père s’appelait Scamandrônymos et sa mère Cléis. Dès son plus jeune âge, la jeune fille est entourée de richesse et de luxe. Son père meurt alors qu’elle a 6 ans. Suite à ce décès, sa mère la fait entrer dans une école où l’on enseigne, aux filles, la danse et la créativité poétique. Au cours de sa scolarité, elle créé de nombreux hymnes, épitaphes, odes, élégies, fêtes et chants festifs.

En 595 av. J.-C., des émeutes soulèvent certains citoyens contre les riches aristocrates dont Pittacos, le tyran local. À l’âge de 17 ans, opposés à Pittacos, Sappho et ses trois frères fuient en Sicile où ils passent 15 ans en exil. Graciée, elle retourne sur son île natale en 580 av. J.-C. Après ce retour, elle commence une romance platonique avec un poète, mais il quitte l’île de Lesbos, et Sappho se marie avec un riche citoyen de l’île d’Andros nommé Kerkolas. Un an plus tard, elle donne le jour à une fille qu’elle nomme Cléis comme sa mère. Cependant son mari et sa fille meurent presque simultanément. Ce deuil la mène à consacrer sa vie à la poésie.

Dès lors Sappho commence à nourrir pour les jeunes filles un amour passionné. Pendant de nombreuses années elle dirige à Mytilène, la capitale de Lesbos, une école de rhétorique appelée la Maison des Muses.

La réputation de son école rayonne dans toute la Grèce et bien au-delà. Des jeunes filles viennent de partout pour apprendre à danser, chanter et jouer de la lyre. Sappho dédie souvent ses œuvres à ses élèves.

En 572 av. J.-C., à l’âge de 60 ans, Sappho se suicide, sur l’île de Leucade, en se jetant à la mer d’une falaise. Selon la légende, elle serait tombée amoureuse d’un jeune homme nommé Phaon, qui ne lui a jamais rendu la pareille d’où son acte pour mettre fin à ses jours.

Sappho: son oeuvre

Son œuvre, se composait apparemment de neuf livres de longueur variable. L’on a retrouvé des épithalames – des chants nuptiaux pour lesquels elle a créé son propre rythme et un nouveau mètre nommé sapphique – et des fragments de poèmes adressés à certaines des femmes qui ont vécu avec elle.

On y entrevoit l’expression d’une subjectivité qui recréée, avec de subtils changements d’humeur, la tentative de façonner la passion. Sappho présente la passion amoureuse comme une force irrationnelle, entre le bien et le mal, qui s’empare de l’être humain et se manifeste sous diverses formes, comme la jalousie, le désir ou une nostalgie intangible, tout en produisant des réactions physiques, comme celles décrites en détail dans l’un de ses poèmes.

Sa poésie, qui connaît un grand succès dans l’Antiquité, sert de source d’inspiration à de grands poètes comme Théocrite ou Catulle. A partir de la période alexandrine, l’intérêt de conserver son œuvre devient évidente tout comme de tenter de découvrir les parties manquantes. Malgré le caractère fragmentaire de la production qui a été préservée, il semble que Sappho ait réussi à réaliser son désir, conformément à la conception hellénique de la poésie, de faire perdurer ses amours à travers sa création poétique.

Ses poèmes ont été écrits en éolien la langue qui se parlait à Lesbos. Ce dialecte étant assez rare, cela explique pourquoi ses poèmes se sont perdus à mesure que de moins en moins de gens s’avéraient capables de les traduire d’autant que, selon certaines sources, une partie de ses œuvres auraient été brulées en 1073 en même temps que celles d’autres poètes lyriques.

Sappho apporta un renouveau à la poésie de son temps en imposant un nouveau style poétique, de nouvelles trouvailles et inventions dont la strophe sapphique. Strabon appela Sappho Un Miracle, Socrate Une tutrice de l’amour et Platon La Dixième Muse. Les poètes de cette époque étaient aussi des musiciens et musiciennes qui s’accompagnaient de la lyre. On lui accorde, notamment, l’invention du plectre.

A noter : de nombreux documents ayant été égarés ou détruits, les historiennes et historiens sont loin de se mettre d’accord sur ce que fut la vie de Sappho. J’ai tenté de faire un résumé aussi cohérent que possible. Cependant, d’autres sources pourraient peut-être contredire certains détails.

 

Sources :

– Sappho poèmes et fragments, présentés et traduits par Philippe Brunet, Editions L’Âge d’Homme, 1991.

– Biografias y Vidas, la enciclopedia biografica en linea.

– Burro sabio

– Wikipédia

 

Un livre 5 questions: “Du sang sous les Acacias” de Bernadette Richard

Du sang sous les Acacias de Bernadette Richard: un polar d’un genre nouveau

 

Aujourd’hui, paraît en librairie le dernier livre de Bernadette Richard, une écrivaine globe-trotteuse et prolifique qui compte une trentaine de livres à son actif et des séjours prolongés dans tout le sud de la planète ainsi que dans quelques villes et endroits périlleux de l’hémisphère nord. En revanche, elle n’avait pas encore  écrit de roman policier. C’est à présent chose faite avec Du sang sous les acacias, Éditions Favre.

Dans un polar on torture, on tue, on enquête. Normal. Le genre est fait pour ça. Mais, pour la première fois, les principales victimes sont des mammifères à quatre pattes. Dans le thriller Du sang sous les acacias, l’IOWP, une unité spéciale, poursuit au niveau mondial les violences faites aux animaux. Les trafics d’ivoire ou de serpents par exemple. Cette fois, Yànnis Cortat, policier hors-normes, est chargé de démasquer la personne qui tue dans le parc national de Ruaha. Dans un rythme effréné, l’auteure nous emmène entre La Chaux-de-Fonds, Moutier, Lausanne, Paris, La Haye, le lac de Paladru et la Tanzanie. Toute une géographie pleine de personnages atypiques comme la journaliste Violette MacIntosh qu’un drame personnel a rendu explosive ou Amélie, la biologiste parisienne qui n’hésite pas à s’aventurer dans la savane en talons aiguille. Les soupçons se portent sur une secte coutumière des sacrifices rituels.

Dans ce roman les principales victimes sont les animaux mais l’on agresse et tue également des humains. Deux enquêtes parallèles, en toile de fond, concernent des personnes. Original, émouvant, drôle, ce polar ne manque ni de piquant, ni d’humour, ni de suspens. Il peut être lu par tous les amateurs du genre, notamment par ceux qui ne goûtent guère que l’on détaille trop précisément les scènes de violence. Avec Bernadette Richard, pas de scènes trash à la Pierre Lemaître ou à la Jean-Christophe Grangé mais une intrigue à démêler et des personnages hauts en couleurs pour nous attendrir, nous faire rire, sourire, pleurer ou réfléchir.

 Du sang à la une est le premier volume d’une série à venir où l’on retrouvera, à n’en point douter, Yànnis Cortat le flic de choc de l’IOWP et Violette MacIntosh la journaliste irascible.

La phrase extraite du livre:

« En susurrant ces quatre mots, il entreprit de déshabiller sa conquête, mais elle se déroba encore une fois, lui signalant qu’elle préférait baiser sur le tapis de laine bouclée en face de la télé ».

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Du sang sous les Acacias interview de Bernadette Richard

En vous penchant sur les tueurs d’animaux vous créez un style nouveau et original d’autant que le fil rouge du roman est un chien. Comment vous est venue cette idée ?

J’ai toujours été fascinée par le monde animal. Mon empathie s’est révélée à la suite d’un séjour en Espagne. J’avais 12 ans. Mes parents m’ont obligée à voir des corridas. Je pleurais durant ces abominables tortures. La dernière fois, j’ai commencé à hurler dans les arènes et à insulter le public. En français dans le texte, bien entendu ! Mon père est sorti avec moi et a tenté de comprendre ma réaction. Depuis lors, je n’ai plus voulu manger de viande et je ramenais à la maison les animaux blessés que je rencontrais. Mes parents ne voulaient pas de chats, j’ai adopté des hamsters et des souris blanches, puis des cochons d’Inde. Je passais beaucoup de temps à les regarder vivre et à leur installer des cages confortables. Plus tard, durant mes voyages, je n’ai jamais supporté la maltraitance faite aux animaux. J’ai toujours imaginé une police réellement dévouée à la cause animale et à la nature. L’idée de ce polar animalier m’est venue lors d’un long voyage en Tanzanie avec une amie qui a vécu là-bas. En l’écrivant, j’ai réalisé que je connaissais mal les mœurs animales, j’ai passé deux ans à me renseigner, à lire, à regarder des documentaires. Un ami qui a travaillé durant 20 ans avec les animaux, en Suisse, au Québec et en Asie, m’a conseillée et corrigée quand je m’égarais.

Êtes-vous une lectrice de romans policiers ?

Je lis des polars depuis l’adolescence. J’aimais bien passer de Stendhal à Dashiell Hammett. Le roman noir me fascine, il explore l’âme humaine dans ses pires recoins. Manchette l’a très bien dit : « Le bon roman noir est un roman social, un roman de critique sociale… ». Je dois au gauchiste Manchette et au réac ADG quelques heures de mémorables lectures, auxquels s’est très vite ajouté le Belge Steeman, porté à l’écran. Alors que le polar était considéré comme un genre mineur, tout à coup, les éditeurs en ont fait leurs choux gras. Les Nordiques ont largement contribué à offrir des lettres de noblesse à ce genre méprisé. Malheureusement, des écrivants d’une rare médiocrité se sont engouffrés dans la brèche. De même que des vagues de scribouillards qui se plaisent à décrire des scènes d’horreur comme si l’hémoglobine remplaçait l’encre. J’ai fini par en faire une indigestion, et en suis revenue aux classiques, Mankell, les incontournables Agatha, Patricia Highsmith, Brigitte Aubert, Léo Malet, Simenon, Benacquista, etc. Parmi les modernes, Thilliez et Minier proposent de vrais personnages et l’écriture est potable. Je déteste les polars écrits entre la poire et le fromage avec redondances et clichés toutes les deux pages.

J’en lis tellement que je ne sais même plus le nom des auteurs. Ces temps, je dévore les James Rollins, qui marie l’histoire et les technologies de pointe. Fascinant. Et bien entendu, je suis amoureuse de l’agent de Pendergast, adorable personnage de Preston et Child !

Je suis archi fan des séries polar, de Lucifer à Capitaine Marleau, en passant Bracquo et le génial Engrenages, je savoure…

En 2018 vous avez reçu le Prix Rod pour « Heureux qui comme » un livre très littéraire. Avec “Du sang sous les acacias” vous écrivez pour la première fois, souvent avec humour, au roman policier tout en créant un genre nouveau. N’avez-vous pas peur de discréditer votre œuvre en vous lançant dans ce que d’aucuns considèrent encore comme une littérature de peu de valeur? D’autant que les animaux ne sont pas la préoccupation première de l’être humain.

Depuis que je publie (j’ai écrit pour la presse bien avant de publier des livres), je me suis dit que je serais vraiment écrivain (je n’aime pas la systématique des féminins, autrice est absolument atroce, comme doctoresse d’ailleurs !) le jour où je publierai un polar. Dans bon nombre de mes romans, il y a des moments très atmosphère polar. J’ai écrit beaucoup de nouvelles franchement polardisées. Et cela depuis plus de 25 ans. Mêler l’utopie d’une police pour la nature et la faune à mes passions de l’écriture et des animaux m’a semblé tout à coup évident. Le roman est très décalé par rapport aux ficelles du genre. Si je ne varie pas les approches littéraires, je perds l’envie d’écrire. Explorer les genres me titille les neurones. J’espère que les lecteurs, habitués à mes sautes d’humeur, aimeront ce récit. Et je compte sur les amoureux des animaux pour le faire connaître.

Dans votre livre les femmes, voire les jeunes filles, tiennent une place très importante qu’elles soient écolières, chercheuse, journaliste, criminelle, enseignante à L’UNIL ou victime. Dans la vie courante rencontrez-vous autant de femmes exceptionnelles ou est-ce votre façon de promouvoir le féminisme ?

Maintenant que vous le dites… je n’en avais pas conscience, d’autant moins que j’ai souvent créé un personnage masculin pour prendre de la distance avec moi, mon vécu personnel qui n’a pas à être divulgué. Pour « Quêteur de vent », un journaliste avait écrit que j’étais tous les personnages, y compris le ballon rouge qui tient une place privilégiée dans le livre, l’histoire de deux mecs et d’une psy complètement ravagée. Mais j’aime créer des personnages féminins, aller plonger profondément dans la psyché des femmes, que souvent je ne comprends ni n’approuve, pour en sculpter avec les mots des héroïnes plus vraies que vivantes.

La question que je pose à toutes les écrivaines et écrivains : à quel personnage littéraire pourriez-vous vous identifier?

J’ai beau lire, lire et encore lire, le seul personnage de fiction auquel je m’identifie un peu – même si je ne suis pas assez zen pour lui ressembler –, c’est toujours Corto Maltese. Et si je cherche un personnage féminin, c’est encore dans la BD que je le trouve, en la personne de la très boudeuse Adèle Blanc-Sec (je l’aime tellement que je me suis offert une lithographie de Tardi). Précisons que j’ai détesté le film, la comédienne n’est pas crédible, elle dessert complètement le personnage de la BD. Je n’ai plus le temps de lire des BD et je le regrette, il fut une époque où j’avais accumulé une très belle collection que j’ai finalement offerte à mon fils, autre passionné. Il me fait découvrir de temps en temps une BD à côté de laquelle je ne peux passer – il connaît très bien mes goûts. Mais Adèle et Corto sont mes amours, j’y ajoute Hypocrite, l’adolescente délurée de Jean-Claude Forest. La BD fait le lien, pour moi, entre les arts plastiques et l’écriture, d’où pour moi son rôle essentiel dans ma vie. Pour le roman que je suis en train de terminer, qui se déroule dans la Zone interdite de Tchernobyl, où je me suis rendue, c’est encore la BD qui m’a aidée à débroussailler les infos tellement contradictoires que l’on récolte à ce sujet.

Bernadette Richard. Photographie: Shelley Aebi

Prochains rendez-vous autour du roman Du sang sous les acacias

Le 28 septembre:  dédicaces à la librairie Payot de La Chaux-de-Fonds .
Horaire:                 15h-16h30
Le 7 octobre:  radio RTS la 1ère, émission Entre nous soit dit.
Horaire:                 20h-21h
Le 12 octobre: dédicaces à la librairie Payot de Sion.
Horaire:                 14h-16h
Le 1er novembre à la Bibliothèque de St-Imier :
Rencontre avec les lecteurs à Bibliothèque de Saint-Imier. Bernadette Richard parlera de son actualité, du mélange des genres et lira quelques passages d’un roman qu’elle a en préparation. Scoop garanti.  Horaire:   19h-21h
Le 16 novembre:  dédicaces à la librairie Payot de Neuchâtel.
Horaire:                 15h30-17h

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Biographie de Bernadette Richard

Une existence difficile à résumer autrement qu’au travers de quelques chiffres: née à La Chaux-de-Fonds un  1er mai, 5 professions dont 38 ans de presse à ce jour, 1 mariage, 1 enfant, 1 divorce, 1 petite-fille, 58 déménagements dans 7 pays sur 3 continents, 29 romans et nouvelles, 1 biographie, 3 livres pour enfants, 4 pièces de théâtre publiées ou jouées dans 3 pays. 4  participations à des spectacles et performances. 256 textes littéraires ou essais sur les arts plastiques parus dans des médias et anthologies, 28 discours pour des vernissages d’expositions. N’utilise que l’un de ses 12 stylo-plumes pour écrire. Travaille sur 2 Mac et un PC. S’est trouvée à 5 reprises sur des lieux de prises de pouvoir politique ou attentats meurtriers, dont le 11 septembre 2001 à New York. A vécu dans 8 mégapoles ou très grandes villes. Actuellement dans une ville horlogère à l’agonie. A passé 2 ans dans une forêt, entourée de 17 chats, 4 chiens, 3 cochons noirs, 3 pogonas, 3 paons, 5 mygales, 10 serpents, 3 hamsters de Podorovski, 20 rats et plus, 1 chèvre, 5 poules, 2 coqs, 2 perroquets, 2 inséparables, 3 lapins et autres bestioles sauvées de maltraitance. Vit actuellement avec 5 chats et 1 hamster. En travail : 2 romans en cours, un 3ème en gestation, ainsi qu’un livre pour enfants en voie d’être terminé. Et toujours le travail pour 2 médias.

 

Claude Nougaro : un magicien des mots

Claude Nougaro: poète et musicien

Claude Nougaro a débuté sa carrière dans les années 1950 en récitant ses poèmes Au Lapin Agile, un célèbre cabaret de Montmartre. En 1963, il impose son style avec la chanson Cécile ma fille. La magie de ses mots et de sa musique lui ouvrent enfin les portes de la notoriété. Inspiré par le jazz, la musique latine, africaine et la poésie, tout au long de sa carrière il marie et mélange les genres, les musiques et les rythmes. Claude Nougaro s’essaye également à la peinture et au dessin. Le poème ci-dessous est tiré du recueil L’Ivre d’images, qui contient également des dessins de l’artiste, paru chez Le Cherche midi éditeur, 2002.

Claude Nougaro : un enfant de la balle

Fils d’un chanteur d’opéra et d’une pianiste et professeur de piano, Claude Nougaro naît à Toulouse le 9 septembre 1929, près du boulevard d’Arcole. Ses parents, sans cesse en tournée, le confient à ses grands-parents paternels. Elevé dans le quartier populaire des Minimes, il passe une partie de son enfance à côtoyer les exilés de la guerre d’Espagne. En 1939, la seconde Guerre mondiale éclate et sa vie devient encore plus difficile.

Son grand-père et sa grand-mère, planton et sage-femme, chantent tous deux dans une chorale. À douze ans, Claude écoute –entre autres- Glenn Miller, Édith Piaf, Bessie Smith et Louis Armstrong sur la TSF. En 1947, il rate son baccalauréat, monte à Paris et débute dans le journalisme. En parallèle, il écrit des chansons pour Marcel Amon et Philippe Clay. Il rencontre Georges Brassens qui devient son ami et son mentor. Il écrit de la poésie romantique et  humoristique. En 1949, fait son service militaire à Rabat, au Maroc.

Après les succès musicaux cumulés dès les années 1960, en 2002 il fait une tournée avec un spectacle parlé où il reprend plusieurs de ses textes sans musique. L’enregistrement de cette tournée s’intitule Les fables de ma fontaine.

Entre 2003 et 2004, il prépare un album pour le label jazz Blue Note Records. Atteint d’un cancer, Claude Nougaro décède le 4 mars 2004 à l’âge de 74 ans. Le disque intitulé La note bleue sort à titre posthume le 30 novembre de la même année.

Ci-dessous, je n’ai pas résisté à la tentation d’insérer le poème Plume d’ange enregistré en public.

 

Sources: