Le bouchon moutonnier et la coronanxiété

« …un véhicule en panne à l’intérieur du tunnel provoque un ralentissement du trafic sur plusieurs kilomètres. Soyez prudents ! » nous annonce la radio d’Etat. Plus précis, Google nous montre l’étendue des dégâts : 25 à 30 minutes perdues par rapport à un trafic normal. Le temps de faire quelque pari sur la marque et l’origine de la voiture en panne – il faut bien s’occuper – on arrive enfin en vue du fameux tunnel. Aucun policier, aucune signalisation mais en vertu de l’autodiscipline propre à notre pays la file de droite se rabat spontanément sur la voie de gauche selon le bon vieux principe, lent en dépit de son nom, de la fermeture éclair. Nous voici donc tous sur la voie de gauche, prêts à éviter le véhicule en panne annoncé. Il y a bien quelques insoumis qui tentent de remonter par la droite la voie laissée libre mais ils ne vont pas loin car des conducteurs – sans doute un brin flics dans l’âme – se déportent au lieu de la chaussée pour les empêcher de passer. Nous traversons donc le tunnel et, ô surprise, pas de véhicule en panne. La voie est libre. A-t-il été dépanné ou est-il reparti tout seul ? Toujours est-il qu’il a disparu. Ce tunnel, c’est le désert des Tartares !
 
Et du coup, nous avons inventé un nouveau comportement collectif : le bouchon moutonnier, né d’un subtil mélange d’autodiscipline atavique et de soumission à l’autorité. Autorité en l’occurrence mal informée. Longtemps après que nous avons passé le fameux tunnel, la radio d’Etat n’a toujours pas rectifié : le ralentissement est encore là, même si sa cause a disparu.
 
Cette petite anecdote ne serait qu’amusante si elle ne rappelait pas la situation que nous connaissons aujourd’hui. Même s’il n’est évidemment pas question de prétendre que le virus de Wuhan s’est évaporé comme le véhicule en panne, on sait néanmoins mieux qu’au début de l’épidémie quelle est sa réelle dangerosité et surtout on connaît beaucoup mieux ses cibles. Or, plutôt que de se concentrer sur la meilleure manière de protéger les plus vulnérables (groupes à risques identifiés), on continue de détruire des pans entiers de l’économie au nom de la « santé avant tout » comme si les suicides, l’angoisse de perdre son job, de faire faillite, de ne pas pouvoir nourrir sa famille ou tout simplement l’impossibilité de faire des projets ne sachant pas à quelle décision farfelue il faut s’attendre, ne faisaient pas partie de la « santé ». La pandémie ne tue presque plus en Europe mais l’hystérie continue comme le bouchon sur l’autoroute, produit d’une soumission plus ou moins aveugle à l’autorité des politiques, des experts et des médias.

Pour autant que les chiffres officiels soient corrects, le virus a fait, en huit mois, plus de 800’000 victimes à ce jour dans le monde. Il faut savoir que près de 160’000 humains meurent chaque jour de causes diverses. Ce qui correspond à environ 57 millions chaque année
Pouvoir retrouvé
 
Or, on sait que ces groupes de pouvoir connaissent tous des problèmes fondamentaux de crédibilité depuis la révolution digitale. La crise sanitaire fournirait-elle l’occasion de récupérer un peu de pouvoir perdu, quitte à en abuser ? On peut se poser la question.

Les décisions des politiques sont, comme toujours, à la merci des critiques ou des louanges des médias et des lobbys qu’ils représentent. Toutefois le plus important pour eux, en cette époque de judiciarisation de la société, réside dans leur crainte de poursuites liées à une mauvaise décision. Du coup, le principe de précaution est appliqué systématiquement et annule le risque individuel. A l’opposé, les conséquences économiques d’une décision désastreuse seront largement socialisées puisque in fine, ce sont les contribuables qui paieront l’addition sous forme d’impôts, de taxes ou de cotisations. Au nom de la précaution et du risque zéro, voici donc nos amis les édiles en stabulation libre : mettre à genoux de grandes entreprises ? Juguler d’arrogantes fédérations sportives ? Clouer les avions au sol ? Prohiber les voyages ? Interdire ? Autoriser ce qui n’est pas interdit ? Le rêve ! Le rêve du pouvoir absolu retrouvé. Sans compte à rendre à personne ni à la cohérence la plus élémentaire : les masques ? Inutiles quand il n’y en pas, obligatoires quand il y en a. La diplomatie n’est pas en reste : la Grande-Bretagne impose la quarantaine au retour de France ? La France se « tient prête à la réciprocité ». On se pince.
 
Les docteurs requinqués
 
Du côté des experts, la situation n’est guère plus reluisante. Chez eux, on dirait que chaque détenteur d’une spécialité en a une seconde : la querelle. Les querelles sont aux experts ce que les combats sont aux reines : une affaire de pouvoir. Le virus a créé une arène mondiale pour les experts en quête de joutes et de l’éphémère gloire médiatique qui va avec.
Il y a encore trente ans, on mettait ses habits du dimanche pour aller chez le médecin. Aujourd’hui, on va souvent le voir pour lui demander un second avis, après celui d’internet, et obtenir une ordonnance. Devenu héros du jour, le corps médical reprend du poil de la bête. L’époque est rêvée pour retrouver une sorte de prestige perdu dans l’univers des «docteurs» où les informaticiens, les généticiens, les ingénieurs et les physiciens ont pris le dessus sur les propriétaires historiques de la « Santé ».
 
Prétendre à l’utilité publique
 
Et pour jeter un peu d’huile sur ce feu de saison, les médias traditionnels maintiennent la pression en renonçant à leur rôle critique et de mise en perspective. Ils adoptent sans sourciller des absurdités lexicales telles que « distanciation sociale » ( plutôt que «physique ») et relaient avec complaisance les décisions et les avis des politiques et des experts tout en y ajoutant leur couche anxiogène de proximité. Leur inclination naturelle les amène au choix sans surprise de la « santé avant l’économie » selon le clivage qui s’est assez clairement établi dans le champ politique entre gauche et droite. Il y a une part d’opportunisme dans ce renoncement. D’abord, l’été est une saison creuse en matière d’actualité. Relayer chaque soubresaut de la pandémie permet de remplir colonnes et minutes désertées par les sujets habituels. Ensuite il y a sans doute aussi un agenda plus ou moins caché. Se faire le porte-parole de l’Autorité permet de se réclamer d’un rôle d’utilité publique. C’est une manière de préparer le terrain pour une prochaine revendication de la presse en grosse difficulté économique : se faire subventionner par l’impôt de la même manière que le service public. Des voix se font déjà entendre dans ce sens.

On comprend donc que ces acteurs n’aient pas très envie de calmer l’hystérie ambiante. L’angoisse et l’anxiété sont devenues un très bon fonds de commerce pour leurs intérêts. On sait que le feuilleton ne s’arrête pas là. On peut se parier sur les prochains épisodes : l’automne venu, faut-il parler de deuxième ou troisième vague ? Le vaccin : faut-il lui faire confiance ? A qui faut-il le réserver en priorité ? D’où viendra le covid 22 ou 23 ? etc. Tout cela, avant de retrouver Greta et le réchauffement, bien sûr.

Christian Simm, notre homme aux Etats-Unis

Palo Alto (Californie), mars 2004 :

– Google. C’est à deux pas de ton motel. Ça t’intéresserait ?

– Le moteur de recherche? Oui, pourquoi pas. Mon prochain rendez-vous n’est qu’en fin d’après-midi. J’ai un peu de temps

– Je te rappelle dans un quart d’heure.

C’est ainsi qu’une heure plus tard, je me retrouvais dans le bureau de deux jeunes ingénieurs nommés Sergey Brin et Larry Page à Mountain View au cœur de la Silicon Valley.

A l’origine de cette rencontre, aujourd’hui totalement hors de portée d’un journaliste suisse travaillant pour un petit hebdomadaire régional, un homme visionnaire : Christian Simm, investi par son pays d’une mission « magnifiquement vague », selon ses propres termes, qui consiste à relier ce que la Californie et la Suisse ont de mieux à offrir en matière de recherche, d’éducation et d’innovation.

Cet ingénieur lausannois, issu de l’EPFL, s’installe donc au cœur de la palpitante Bay Area en 1997, (l’année où Page et Brin déposent leur marque). L’Europe et la Suisse, à quelques brillantes exceptions près comme Patrick Aebischer, n’ont alors pas encore vraiment réalisé l’importance de la formidable vague d’innovation qui prend sa source outre-Atlantique. Christian Simm est celui qui va ouvrir la voie. L’aventure a un nom : swissnex. Son motto est « connecting the dots » (relier les points).

 

S’approcher du soleil

Pendant vingt ans, Christian Simm sera notre homme à San Francisco. Son regard clair, sa généreuse intelligence, son sourire chaleureux et sa parfaite connaissance de l’écosystème deviennent la marque de fabrique du 730 Montgomery Street, un immeuble construit en 1900, typique des débuts du quartier d’affaire, humide et fleurant bon le basement californien. C’est là, au pied de la Transamerica Tower, que défileront ceux qui en Suisse voient un intérêt à s’approcher du soleil ou plutôt de l’éclipse solaire que représente la révolution digitale en marche.

Un provocateur de sérendipité

Entreprises, universités, institutions suisses bénéficient dès lors du réseau, des connaissances, de la bienveillance de ce provocateur de sérendipité qu’est Christian Simm. Il révolutionne ainsi l’univers de la diplomatie scientifique. Aux petits fours, il préfère les workshops et les brainstormings et se fait un devoir d’expliquer aux visiteurs que dans cette partie de l’Amérique, il est de bon ton de poser des questions quand on vous explique quelque chose. Avec le sourire, il précise même, à l’adresse des délégations (politiques notamment) fatiguées par le décalage horaire qu’il est préférable d’éviter de… s’endormir pendant les rencontres.  Inlassablement au fil des ans, il développe des rencontres interdisciplinaires, des programmes d’immersion et d’apprentissage, des soirées de pitch où les startupers suisses viennent se colleter aux investisseurs américains. Bref, de multiples expériences transformatrices et marquantes.

Grâce à swissnex San Francisco, de nombreuses startups suisses ont pris leur envol sur le plan international, de brillantes idées sont nées de la mise en relation de la technologie, de la science et de l’art, des entreprises helvétiques ont trouvé le moyen de rester dans la compétition tout comme beaucoup de jeunes Suisses ont vu leur vocation d’entrepreneur se révéler. Une culture de l’échange qui se traduit par des résultats tangibles en Suisse mais aussi en Californie : c’est à cette époque qu’Yves Behar, écalien lausannois, s’y installe pour devenir la star mondiale du design qu’il est aujourd’hui.

 

Un nouveau modèle de diplomatie scientifique

Est-ce l’effet de la chance d’être situé, avec neuf heures de décalage, à 9385 km de l’administration fédérale à Berne? Peut-être. Toujours est-il que Christian Simm a pu inventer un modèle unique de diplomatie scientifique. Une initiative fructueuse qui aboutit, vingt ans plus tard, à un réseau de cinq swissnex à travers le monde et qui sert de modèle à d’autres nations, moins discrètes et plus puissantes que la Suisse.

Après vingt-trois ans passés à San Francisco, puis à Boston, Christian Simm a décidé de franchir une nouvelle étape. Il est de retour en Suisse depuis le 1er août et s’apprête à mettre ses talents de diplomate scientifique au service de l’Université de Zurich.

La science a besoin de cerveaux qui la font avancer. Elle a besoin aussi de passionnés qui la chérissent et se font les ambassadeurs de son universalité. Christian Simm en est un des plus remarquables. Il est temps de lui dire un très patriotique et sincère merci.

 

 

 

Staline, réveille-toi ! Tu as gagné…

Elles ont fini par avoir sa peau. Elles, ce sont deux nouvelles élues écologistes et féministes de la Municipalité de Paris qui réclamaient la démission de Christophe Girard, adjoint à la culture de la Mairie de Paris. Après l’avoir organisée, elles l’ont obtenue jeudi soir. Le crime de Girard, lui-même homosexuel assumé ? Il occupait un poste à responsabilité de la Maison Yves Saint-Laurent dans les années 80, lorsque celle-ci a apporté un soutien financier à Gabriel Matzneff, écrivain visé par une enquête pour viol sur mineurs. Girard a été entendu par la police dans le cadre de cette enquête. Elle n’a pas retenu de charge contre lui.

Cette affaire est symptomatique du glissement qui s’est insidieusement opéré dans la société entre légalité (qui relève de la justice fondée sur la recherche de la vérité) et légitimité (qui relève de la morale fondée sur la recherche du bien). Dans le premier cas, Girard bénéficie de la présomption d’innocence. Dans le second, il tombe sous le coup de la présomption de culpabilité. Comme c’est bientôt devenu la règle, c’est ce dernier qui l’emporte ici sous la pression des banderoles vertes : « bienvenue à pédoland ».

Ce qui se passe en France, n’est qu’un pâle échantillon de la réalité américaine. A San Francisco, c’est Garry Garrels, le curateur de la peinture et de la sculpture du fameux SFMOMA qui a connu le même sort que Girard. Son éviction (removal dans le texte original) est « non-négociable », précisait la pétition réclamant sa tête et émanant d’une partie des employés du SFMOMA. Son crime ? Il a dit qu’il refusait de pratiquer de la « discrimination inversée » dans le choix des œuvres et qu’il était « important de ne pas exclure de prendre en considération l’art d’homme blanc ». Voilà largement, aux yeux des nouveaux moralistes, de quoi condamner Garrels, ce « vieux mâle blanc, suprémaciste, raciste et toxique ».

 

La presse complice

Bari Weiss “annulée” de la rédaction du New York Times pour délit de mal-pensance.

A New York, c’est évidemment le cas de Bari Weiss qui illustre cette prise de pouvoir de la bien-pensance autoritaire. Cette jeune femme était une collaboratrice de la rubrique « opinions » du New York Times (NYT). Dans un dernier sursaut de lucidité journalistique, avant de sombrer dans la dérive idéologique qu’on lui connaît, le quotidien avait décidé en 2016 d’ouvrir ces colonnes à des opinions diverses et indépendantes afin de mieux comprendre la victoire de Donald Trump que le journal n’avait pas vu venir. C’était sans compter l’intolérance d’une partie de ses collègues pour lesquels permettre l’expression d’une opinion libre revient à la partager. La voici donc victime de la dérive autoritaire de ses collègues. Elle écrit dans sa lettre de démission : «Mes propres incursions dans la mal-pensance m’ont transformée en objet de harcèlement constant par mes collègues en désaccord avec mes opinions. Ils m’ont traitée de nazie et de raciste. » La démission de Bari Weiss est intervenue quelques semaines après celle de son chef, James Bennet, démis de son poste après avoir autorisé une prise de position évoquant l’intervention de l’armée lorsque les émeutes dégénèrent. Journal de référence (autoproclamé), le NYT pourrait bien devenir la référence du naufrage de la presse américaine.

C’est sans doute l’un des plus zélés contempteurs de Bari Weiss dans ce même journal qui dénonçait, récemment, le « déséquilibre racial épouvantable » dans les orchestres classiques et appelait à en finir avec les auditions à l’aveugle (probablement au profit de quelque affirmative action). Il faut dire que l’univers de la musique classique n’est pas en odeur de sainteté en ce moment du côté de la woke culture. Comme la littérature, ce monde peuplé de Dead White Males genre Mozart ou Shakespeare, ne peut bien sûr qu’oppresser les minorités. Une bonne raison de les annuler (cancel). Ces auteurs auraient été retirés de certains programmes scolaires. A vérifier à la rentrée.

 

L’économie aussi

On pourrait penser que le phénomène ne touche que la culture. Il n’en est rien. Le 26 juin dernier, l’action de Facebook plongeait de 8%. Mauvais résultats ? Fuite de données ? Rien de tout cela. Facebook était punie par les grandes entreprises car contrairement à Twitter, elle refusait de censurer les publications de Donald Trump sur sa plateforme. Coca Cola, Starbucks, Microsoft, etc. (tous des modèles de vertu, soit dit en passant) annonçaient la bouche en cœur qu’elles coupaient leur budget publicitaire sur Facebook. Comme la justice avec Girard, ici c’est l’économie qui cède à la morale, disons plutôt à une morale. Car c’est là bien le problème. S’agissant de morale (et de politique, les deux étant inséparables), encore faut-il savoir de laquelle on parle.

Le retour de la terreur ? (Campus de l’Université de Sydney, décembre 2019)

Inutile de revenir sur les fondements de la bien-pensance dominante et totalitaire actuelle, on les connaît : écologisme, féminisme, égalitarisme, anti-racisme, anti-humanisme, fiscalisme, collectivisme, etc.  Ce qui est intéressant, c’est que la domination de cette morale est principalement liée à sa capacité d’être bruyante autant que de priver de cette même capacité d’être bruyant ceux qu’elle souhaite annuler.  Une situation qui aurait sans doute beaucoup intéressé Alexandre Soljenitsyne, lui qui a bien connu les goulags, ces camps staliniens qui ont annulé des millions de mal-pensants…

On trouve une édifiante illustration de la cancel culture dans le remake Netflix du Transperce-neige (Snowpiercer), une fable marxisante qui remet la lutte des classes au goût du jour. A la suite du gel de la terre (lui-même conséquence logique … du réchauffement climatique), ce qui reste de l’humanité est condamnée à vivre dans un train. Le héros (un Noir avec d’imposants dreads) et l’héroïne (une lesbienne musclée) règlent le sort des (méchants) riches (blancs) de la première classe en les annulant à la faveur d’un aiguillage…

 

Ignorance et pusillanimité

On peut s’interroger sur les causes de cette régression, plus de trente ans après s’être débarrassé, croyait-on, des derniers avatars du stalinisme. L’ignorance en est probablement une majeure. Pour plus de 60% des milléniaux américains, le terme Auschwitz n’évoque rien. Pas plus que le terme holocauste pour 22% d’entre eux.  (Source Washington Post). Dans ces conditions, on imagine bien que le souvenir des contemporains de Hitler: Staline, Lénine, Mao et des autres grands annulateurs historiques ne résonnent pas beaucoup plus fort dans ces têtes pourtant bien faites.

La pusillanimité en est une autre. Lieu privilégié de débat, les réseaux sociaux sont une chambre d’écho où l’on a toujours raison. Au fil des algorithmes et des annulations (tu n’es plus mon ami), on ne se retrouve plus qu’avec des gens partageant ses opinions. Du même coup, on ne court pas le risque d’être contrarié, pire même, d’être mis en défaut en essayant d’argumenter. Car c’est la grande faiblesse de la raison par rapport à l’émotion pour la génération des réseaux sociaux :  un débat basé sur des arguments logiques peut être perdu, ce qui est humiliant.  Un échange de sentiments ou d’insultes, lui, s’il tourne mal, provoquera au pire de l’indignation. Ah ! l’indignation ! le nirvana de la pensée contemporaine, l’alpha et l’oméga de la justice sociale. L’indignation qui a réussi cette performance particulièrement liberticide de transformer le mot en coup. Et si un mot peut blesser, on tient une bonne raison de l’interdire.  C’est exactement ainsi que s’est imposé le politiquement correct, ce champ lexical obligatoire et défini par la pensée de gauche. Bien installé, c’est maintenant la cancel culture qui se charge de le faire respecter.

Enfin, l’auto-censure liée à la peur (de l’annulation, notamment) est sans doute également une raison de l’essor de cette bien-pensance totalitaire qui ne trouve que peu d’opposition en Amérique, encore moins en Europe. Un récent sondage aux Etats-Unis révèle que 62% des Américains n’osent pas exprimer leur opinion politique aujourd’hui. Elle n’est pas répartie de manière égale. Les Républicains sont les plus enclins à s’autocensurer : 77% contre 52% chez les Démocrates. (Source Cato Institute). Des chiffres qui interrogent la fiabilité des sondages à trois mois de l’élection présidentielle.  A moins qu’elle ne soit annulée. C’est vrai qu’elle oppose deux vieux mâles blancs.

Le génie de Luis von Ahn ou comment un Guatémaltèque, un Suisse et de la sérendipité ont réinventé l’apprentissage des langues

Sur Duolingo, ceux qui apprennent le haut-valyrien* sont plus nombreux que ceux qui apprennent le gaélique qui sont eux-mêmes plus nombreux que les Irlandais qui le parlent dans le monde (environ un million). C’est certes un indice de la popularité de Game of Thrones mais c’est surtout la preuve du succès phénoménal de cette application gratuite d’apprentissage des langues. Selon toute probabilité, Duolingo devrait entrer en bourse l’an prochain (2021), forte de ses 300 millions d’utilisateurs, de ses USD 90 millions de revenus publicitaires annuels et, surtout, de sa valorisation évaluée à quelque USD 1,5 milliard, ce qui fait de Duolingo la première licorne à parler autant de langues (38 actuellement).

La recette de ce succès ? Une idée de génie qui consiste à rendre l’apprentissage d’une langue addictif en combinant ludification et personnalisation de sessions très courtes (trois minutes) grâce à l’intelligence artificielle. Et ça marche ! Selon une étude menée par les universités américaines, passer 34 heures d’apprentissage sur Duolingo équivaut à un semestre complet de cours de langue à l’université.

 

Qui est le cerveau derrière tout ça ?

Il s’appelle Luis von Ahn. Comme son nom ne l’indique qu’à moitié, il est d’origine guatémaltèque d’ascendance allemande. Né de parents médecins : une mère catholique guatémaltèque, un père juif américain. Il fréquente une école privée anglophone à Guatemala City, ce qu’il considère aujourd’hui comme un privilège décisif dans sa carrière : «Quand vous vivez dans un pays non-anglophone, il est vital d’apprendre l’anglais. Le français, c’est bien pour commander un croissant à Paris, mais la langue décisive aujourd’hui, c’est l’anglais ». Autre moment essentiel de ses débuts : lorsque sa mère lui offre un Commodore 64 à l’âge de dix ans. Une décennie plus tard, Luis von Ahn étudie les Computer Sciences aux Etats-Unis. Il devient professeur à Carnegie Mellon en 2006 à l’âge de 28 ans.

 

Un inventeur

Mais Luis von Ahn n’est pas qu’un informaticien hors-norme. Il est avant tout un inventeur. Avant Duolingo, il crée CAPTCHA, ce processus qui permet à un système informatique de détecter s’il a affaire à un robot ou à un humain (afin notamment d’empêcher des robots de créer des millions de comptes sur des sites à des fins souvent peu avouables : spams, cyber-attaques, etc.). Il s’agit en somme, pour un système, de faire passer un test à un tiers qu’il n’est pas capable de réussir lui-même, « une situation assez commune pour un Professeur d’Université… moins pour un système informatique » s’amuse von Ahn. La solution, on la connaît tous : ce sont ces lettres déformées que l’ordinateur ne reconnaît pas mais que nous sommes capables de déchiffrer et qui… nous permettent d’ouvrir un compte.

 

Twofer

Le génie de von Ahn ne s’arrête pas là. Il a une idée derrière la tête qui s’avérera utile plus tard pour Duolingo aussi. Il s’agit de développer un système qui réponde à deux besoins à la fois, fasse d’une pierre deux coups (twofer en anglais). Problème : comment alimenter les CAPTCHA en caractères déformés de manière industrielle ? Solution : en utilisant les caractères sur lesquels butent les ordinateurs occupés à la reconnaissance de caractère en digitalisant des archives (celles du New York Time en l’occurrence). On voit l’idée de génie : d’un côté, l’archivage produit des caractères déformés utiles pour la sécurité et de l’autre, les humains déchiffrent les caractères, ce qui permet aux systèmes de reconnaissance de caractère de résoudre leur problème d’archivage et d’apprendre.

Ce système s’appelle ReCAPCHTA. Il est actuellement utilisé par plus de 100 000 sites web et transcrit plus de 40 millions de mots par jour. On appelle cette forme d’approvisionnement par la multitude du crowdsourcing. Luis von Ahn en est un des pionniers. Google a racheté cette invention (primée en 2018 par la Fondation Lemelson-MIT qui recherche les inventeurs précoces à Boston). La firme de Mountain View l’utilise pour nourrir Google Maps. Dans son ambition de représenter jusque dans ses moindres détails l’entier de notre planète, Google bute parfois sur des images que ses ordinateurs n’arrivent pas à reconnaître. C’est pourquoi vous vous retrouvez aujourd’hui avec des ReCAPTCHA qui vous demandent de reconnaître un signal STOP parmi les dix images qu’il vous propose. En utilisant votre intelligence pour vous identifier comme humain, vous palliez les faiblesses des ordinateurs de Google et leur permettez d’apprendre…
Severin Hacker et Luis von Ahn. les fondateurs de Duolingo
Severin Hacker et Luis von Ahn. les fondateurs de Duolingo

Invention avec mission

C’est dans le prolongement conjugué du twofer et du crowdsourcing que von Ahn, devenu riche, va développer son projet de Duolingo. Il se souvient de ses jeunes années et de ce qu’il considère comme le privilège d’avoir pu apprendre l’anglais. Il se fixe donc une mission : rendre l’apprentissage des langues accessible à tous et, surtout, gratuitement. Duolingo naît en 2011 à Pittsburgh de l’association du jeune professeur et de l’un de ses étudiants post-doc à Carnegie Mellon : un certain Severin Hacker, citoyen de Zoug, fraîchement diplômé de l’EPFZ (qui, avec un nom pareil, n’avait sans doute pas d’autre choix que l’informatique). A l’origine, ils cherchent en fait à développer une application de traduction automatique des sites et c’est en comprenant qu’un logiciel ne rivalise pas avec un vrai bilingue que naît Duolingo. Vive la sérendipité !

 

Un Proficiency Test pour USD 49 !

Ils en viennent ainsi à proposer à CNN de faire traduire leur news à des hispanophones apprenant l’anglais et c’est ainsi que tout commence. On connaît la suite. Hacker met l’intelligence artificielle au service des apprenants en maximisant leur capacité d’attention et en introduisant la ludification. Sa passion d’adolescence pour les jeux vidéo n’y est sans doute pas pour rien.

 

 

* Le Haut-Valyrien est le langage inventé par le linguiste David J. Peterson pour la série Game of Thrones. Il comporte quatre genres et huit cas (pour mémoire, l’allemand n’en comporte que quatre… Avis aux amateurs !)

Comment j’ai découvert ce (petit) quelque chose de juif en moi

La découverte du monde étant toujours interdite, il existe une alternative qui consiste à aller arpenter l’inconnu au-dedans de soi-même. La psychanalyse étant largement déclassée par les progrès de la science, c’est donc à Anne Wojicicky que j’ai confié un peu de ma salive. Cette brillante ancienne analyste financière a un sens familial de l’entreprise. Elle est non seulement la mère de deux enfants qu’elle a eu avec Sergey Brin, co-fondateur de Google, et la sœur de la patronne de Youtube mais elle est aussi, et surtout, la cofondatrice de 23andMe, l’une des plus importantes entreprises de tests génétiques personnels. Forte de 12 millions d’utilisateurs, 23andMe (comme 23 paires de chromosomes) vous révèle à partir de l’analyse de votre ADN (d’où la salive) vos principales prédispositions génétiques en termes de santé. Pour un supplément, vous avez le droit de savoir qui sont et d’où viennent vos ancêtres.

Comme tout le monde, j’étais plutôt intéressé à savoir lequel d’Alzheimer ou du diabète aurait ma peau en premier. Mais il se trouve qu’Amazon – Black Friday oblige – offrait les deux tests, santé et origines, pour le prix d’un seul.

Deux semaines plus tard, les résultats arrivent. La surprise ne vient pas de la partie santé. Non, plutôt de ce quart d’origine juive ashkénaze qui arrive sans s’annoncer. Jamais ! Au grand jamais personne dans ma famille n’a parlé ou évoqué l’existence d’un Juif en son sein. Ni dans mon entourage plus large, à l’exception si l’on admet ça comme un signe, de mes camarades d’école qui autrefois se moquaient de la forme de mon nez. Un bon tiers du patrimoine génétique attribué à la catégorie « Français et Allemand » peut paraître assez raisonnable pour un Suisse protestant dont les parents sont originaires du Jura, neuchâtelois d’un côté, vaudois de l’autre. En revanche, un quart juif ashkénaze, ça interroge.

 

Une grand-mère cachottière ?

La première réaction est évidemment le doute vis-à-vis de 23andMe. Est-ce bien sérieux ? Un généticien plus ou moins célèbre les accuse, dans un article, de faire de la « génétique de divertissement ». Mais ça sent la frustration de médecin qui ne pardonne pas à la technologie de lui avoir volé sa toute-puissance. Je finis par accorder mon crédit aux résultats de 23andMe car ils sont parfaitement consistants avec ceux d’un autre test, réalisé il y a quelques années et qui se limitaient aux prédispositions de santé.

La grand-mère suspecte

Après avoir admis cette surprise, comment l’expliquer ? A priori, la proportion de 25% fait penser, en toute logique, à un grand-parent. Mes soupçons portent d’emblée sur ma grand-mère paternelle dont j’avais oublié le nom de jeune fille. Au-delà du fait anecdotique que c’est dans cette lignée que nous sommes nombreux à porter un nez aquilin, c’est une famille qui cultive volontiers les non-dits, le terrain parfait des secrets de famille. On sait, par ailleurs, que Neuchâtel est l’un des cantons où les populations juives ont pu s’installer dès le 14e siècle. La Chaux-de-Fonds, près du Locle, et de la Chaux-du-Milieu, nos communes d’origine, accueille une communauté venue d’Alsace dès les années 1830 et sa belle synagogue est inaugurée en 1896. Les Juifs obtiennent la citoyenneté suisse à part entière en 1874, six ans avant la naissance de ma grand-mère. Entre temps, j’ai retrouvé son nom de jeune fille : Beausire, une famille vaudoise pur sucre ! Mais on sait qu’à cette époque, un certain nombre de familles juives changent de nom afin d’éviter les persécutions. Aurait-ce été son cas ? Autre piste : mon grand-père, son mari. On ne sait plus grand-chose de lui sinon qu’il s’est séparé de sa femme et qu’il a fondé un commerce d’huile, de savons et de denrées coloniales à Neuchâtel en 1922 et qu’il est né à… Strasbourg en 1876. Fruit illégitime d’amours adultérines alsaciennes ? Allez savoir ! Reste l’hypothèse, la plus plausible, de l’accumulation de plusieurs fragments, à travers divers ancêtres, de cet héritage juif ashkénaze.

 

Un sentiment d’appartenance

Les origines qui sont révélées dans les tests, façon 23andMe, sont géographiques. C’est une des raisons du succès de ces tests chez les Américains qui ont tous une lointaine origine étrangère (aux Etats-Unis). Or, la judéité n’est pas un pays, ni une région. Elle se définit par l’adhésion à une religion, une culture, une communauté, mais pas à une zone géographique. Comment expliquer dès lors la consistance ce groupe « juif ashkénaze » ? 23andMe et ses principaux concurrents expliquent qu’après leur arrivée en Europe de l’Est il y a environ un millénaire, les communautés juives sont restées séparées, par contrainte souvent et par coutume aussi, ne se mêlant qu’occasionnellement aux populations locales. L’isolement a lentement réduit le pool génétique, ce qui donne aujourd’hui aux Juifs modernes d’origine européenne un ensemble de variations génétiques identifiables qui les distinguent des autres populations. En d’autres termes, les Juifs ashkénazes sont génétiquement distincts…

Oui, on pressent à ce stade les prémisses d’une polémique. Elle n’a pas manqué de se développer en Israël, notamment lorsque le Rabbinat a réclamé, l’an dernier, des tests d’ADN à des prétendants au mariage qui n’avaient pas les papiers nécessaires pour attester de leur propre judéité à travers celle de leur mère. Tollé à Jérusalem ! Pour certains, c’est le retour aux années sombres : assimiler la judéité à une race rappelle de très mauvais souvenirs. Pour d’autres, c’est une manière de régler un des problèmes de l’immigration en Israël, lorsque les prétendants ne peuvent pas prouver leur ascendance juive. C’est aussi une manière de prévenir les maladies rares issues de la consanguinité fréquente dans le passé dans les communautés juives ashkénazes. Quoi qu’il en soit, la question demeure : la judéité peut-elle être déterminée par un patrimoine génétique ? Si oui, combien ? Si vous obtenez 51% vous êtes juif, si c’est 49% non ? J’ai demandé à un ami juif s’il pensait que 25% suffisait à faire de moi l’un des siens. Réponse : « il fut un temps où ça aurait largement suffi à t’envoyer dans un camp ».

Pour moi qui suis athée quand tout va bien et agnostique les jours de pluie, la question de la foi ne se pose pas vraiment. En revanche, celle de l’appartenance à une culture et à une communauté est une autre affaire. Je réalise, en jetant un œil dans le rétroviseur, que des signes de cette appartenance se sont manifestés tout au long de ma vie.

 

Des signes précurseurs

Le centre de recherche sur le cerveau de l’Université Hébraïque de Jérusalem, signé Norman Foster

Une passion pour la beauté d’Israël, une préférence marquée pour l’humour juif, en particulier celui de Woody Allen, une totale défiance de la pensée de gauche notamment depuis qu’elle est devenue le refuge de l’antisémitisme (qu’elle appelle antisionisme), une fascination pour les mystères de Jérusalem, une solide émotion à la découverte de l’Université hébraïque, fondée par Einstein et refuge des plus grands cerveaux, une kipa qui ne quitte jamais mon sac de voyage, sans compter… deux enfants prénommés Rachel et Salomon conçus à Jérusalem : j’aurais dû me méfier de quelque chose. Est-ce la force mystérieuse des secrets de famille dont on sait qu’ils pèsent souvent lourdement autant que silencieusement sur une destinée ? Ou alors, existe-t-il des traits génétiques qui orientent nos inclinations ?

23andMe propose en plus des données relatives à la santé et aux origines, une série de traits qui sont déterminés par les gènes. On parle ici de choses aussi diverses que la couleur des cheveux et des yeux, de la longueur relative des doigts, de la tendance au monosourcil ou aux pellicules, de la préférence pour le chocolat versus la vanille ou encore de l’habilité à détecter l’odeur des asperges. Je sais ainsi désormais que ma détestation de la coriandre (qui est à la cuisine ce que Greta est aux médias : il y en partout et ça donne le même goût à tout) est d’origine génétique. Du coup, je regrette que ce trait ne soit partagé que par 13% de la population testée. Rien, en revanche qui expliquerait un goût immodéré pour l’houmous ou la danse israélienne… Et 23andMe ne publie pas de corrélation entre les origines et les traits. On en restera là pour l’instant.

 

Une certaine fierté

A tout le moins, je peux dire maintenant qu’il y a une cohérence entre mes inclinations et mes origines diverses. La culture protestante est la mienne depuis l’enfance. J’y adhère pleinement et avec reconnaissance. Elle est à l’origine du capitalisme, sans lequel, nous serions certainement encore en train de nous éclairer à la bougie. Son côté austère m’agace parfois mais c’est aussi une qualité de la raison. Quant à cette judéité nouvellement venue, je l’accueille avec amour et fierté. Une amie me disait qu’elle aimait les Juifs car « ils ont un petit quelque chose en plus » (elle ne pensait manifestement pas à la circoncision). Je partage ce goût de l’exception, chère payée à certains moments de l’histoire. La civilisation et la culture juives ont été et continuent d’être un des plus précieux creusets de l’intelligence et du génie humain*. Sans prétendre à quoi que ce soit de cet ordre, j’assume volontiers le mélange des genres : juif athée protestant vaudois dont le credo pourrait se résumer ainsi : « même quand le beau menace, il faut privilégier la raison : des « mais » et des « si » plutôt qu’un Messie. Il n’y a qu’un Dieu et on n’y croit pas… tant ».

 

 

*La boutade de Stephen Dubner, le génial auteur de Freakonomics :  Marx said money is everything. Freud said sex is everything. And Einstein said everything is relative fournit un amusant échantillon de l’apport des Juifs athées à la pensée moderne. Il faut ajouter Ayn Rand à cette liste. Elle est l’auteur de Atlas Shrugged, ouvrage de référence de la pensée libertarienne. Quant à Stephen Dubner, on peut recommander la lecture de Turbulent Souls: A Catholic Son’s Return to His Jewish Family , qui est le récit de sa reconversion au judaïsme après avoir été élevé dans une école catholique suite à la conversion au christianisme de ses deux parents juifs.

 

 

 

Ricky Gervais, génie lacrymogène

En captivité, on attend les nouvelles de l’extérieur avec impatience. D’autant plus lorsqu’on vous annonce que ça risque de durer. C’est l’effet du carton de victuailles que l’on reçoit à l’école de recrues : un retour fantasmé et temporaire – le temps de deux cervelas – à la vie sans contrainte.

L’équivalent du cervelas, en ces temps de double peine (frontières physiques et mentales fermées pour notre Bien sanitaire et moral) s’appelle Ricky Gervais. Et plus particulièrement, le dernier opus de son petit chef d’œuvre After Life qui se décline, comme tout le cinéma qui compte aujourd’hui, en saisons (visibles sur Netflix). Le comédien britannique campe le personnage de Tony Johnson. Veuf inconsolable, il entretient son chagrin en regardant en boucle les vidéos du bonheur d’autrefois : elle s’appelait Lisa et ils passaient leur temps à rire, à se faire des blagues et à s’aimer. Depuis la mort de Lisa, la vie de Tony est dévolue à la prise de distance et au sarcasme. Pour cela, il a choisi la bonne profession : journaliste localier dans le canard du coin qui, comme il dit, « rassemble la plus belle équipe de loosers que l’on puisse imaginer ». Une stagiaire indo-britannique monosourcil, une responsable de la pub désespérément amoureuse de son chef, un photographe ralenti et un redchef – bien sûr – totalement dépressif.

Inconsolable ou une certaine idée de la fidélité? Ricky Gervais est en couple depuis 1982 avec Jane Fallon, écrivain britannique, à laquelle il fait les mêmes blagues que Tony à Lisa

Des personnages uniques

Tony passe son temps à faire des reportages inutiles sur des personnages loufoques, à visiter son père dément à l’EMS et à promener sa chienne. Une vie sombre comme un jour d’hiver londonien. Avec toutefois quelques éclaircies :  Daphne, la prostituée (mais elle tient à ce qu’on dise « Sex Worker ») est une excellente compagne d’ironie, Pat le postier, inutile aussi : il n’a jamais rien à distribuer, mais qui harcèle Tony d’une sorte de prévenance intéressée, Ann la confidente que Tony retrouve au cimetière, entre veufs. Et puis, il y a Emma, la belle infirmière quinquagénaire qui s’occupe de son père (interprétée par la sublime Ashley Jensen). Au fil de la première saison, Tony évolue. Désabusé à l’extrême au début, il semble renouer avec une certaine forme d’espoir. Un espoir qui pourrait s’appeler Emma. Happy End ?

“Mort, vous ne savez pas que vous êtes mort. Ce n’est douloureux et difficile que pour les autres. C’est la même chose avec la stupidité”. Il y a du Churchill dans cet esprit-là

Pas du tout. Pas vraiment le genre de Ricky Gervais, auteur réaliste au franc-parler assassin. Dans la deuxième saison, Tony est de retour à la tristesse. L’auteur a clairement décidé de creuser dans les sentiments. Les scènes de vidéo-souvenirs sont cruelles et, par contraste, les séquences comiques sont irrésistibles. En alliant l’inconsolable et le désabusement, Ricky Gervais nous livre à un exercice lacrymal totalement inédit. Qu’elles soient de tristesse ou d’hilarité, les larmes sont inévitables. De nombreux spectateurs l’avouent sur la page Facebook de Gervais : ils ont dû aller prendre l’air après la fin de la série afin de se remettre. Mais qu’on ne s’y trompe pas : pas la moindre mièvrerie dans cette histoire. Au contraire : une parfaite lucidité. L’interview de la centenaire par Tony est supposé déboucher sur un entretien « boul’d’hum » (bouleversant d’humanité dans le jargon). On découvre une vieille alertement grossière qui jette un regard acide sur sa vie et son environnement d’EMS: « chaque fois qu’un de ces c** meurt, il est remplacé par un encore plus c** ». De même, Daphne, la travailleuse du sexe, assume sa profession sans victimisation. Lorsque Tony, pas très bon cuisinier, lui demande comment elle trouve le repas, la réponse fuse : « c’est ce que j’ai mis de pire dans ma bouche aujourd’hui… et la journée a pourtant été bien chargée ».

La tirade finale de sa présentation des Golden Globes 2020. Elle a largement dépassé en notoriété celle des prix distribués et de leur récipiendaire.

Lumière

After Life révèle l’incroyable vivier des comédiens britanniques, nombre de ceux qui apparaissent dans la série sont également auteurs, stand-upers et possèdent leur propre show. Moins connus – et moins riches – que leurs collègues d’Hollywood qui adorent se faire ridiculiser par Ricky Gervais lors de la cérémonie des Golden Globes, ils apportent à After Life une épaisseur et une authenticité rares. Ils contribuent de manière décisive à ce petit chef d’œuvre de « Renaissance Man » (selon le titre d’un article de Times magazine consacré à Ricky Gervais) cet esprit libre et critique qui agit comme une Lumière dans la pénombre du Bien contemporain, obligatoire et liberticide.

Alexandra, chère voisine

Tous les soirs (ou presque) un miracle a lieu dans un quartier fleuri situé sous-gare à Lausanne. Un miracle lyrique, une émotion partagée, un instant de grâce qui suspend le temps lorsque les notes sublimes de ce violon s’échappent d’un minuscule balcon.

Il est près de 20h30, la lumière chaude et transparente de ce printemps qui éclate comme un défi à la noirceur ambiante s’estompe comme pour annoncer le spectacle. Les solitudes du quartier sortent de leur prison imposée et se transforment en euphorie à peine le balcon rejoint car Alexandra entame ses premiers airs.

La précision des pizzicati, la délicatesse du toucher, l’agilité, la vitesse… Il n’y a aucun doute quant au talent de l’artiste.

Un violon… sous les toits

Ce soir, c’est un enchaînement d’airs moldaves qu’elle interprète avec la fougue intime que lui confèrent sans doute ses souvenirs d’enfance. Demain, peut-être, ce sera autre chose. Son répertoire est vaste. Il comprend les plus grands compositeurs de Tchaïkovski à Saint-Saëns en passant par Prokofiev, Beethoven et même Astor Piazzolla : elle délivre une magnifique version de Otoño Porteño, (l’automne des quatre saisons vues par le maître argentin).

Une scène minuscule pour un talent immense

Alexandra Conunova – oui, c’est bien d’elle qu’il s’agit – n’est pas que la star de son quartier.  En fait, c’est une étoile qui brille au firmament de la virtuosité mondiale. Elle naît en Moldavie, il y a à peine un peu plus de trente ans, dans une famille de musiciens qui l’initie au violon à l’âge de six ans. Dès lors, elle ne cesse de truster les plus grands prix (le premier à l’âge de 9 ans) et elle est devenue une invitée recherchée des plus grands festivals. Elle vit à Lausanne depuis qu’elle y a étudié avec Renaud Capuçon avant d’entamer avec ambition et passion une carrière de soliste. En prime, comme nombre des talents exceptionnels de cette génération, Alexandra ajoute sa beauté aux allures slaves à celle de sa virtuosité.

En automne dernier, Alexandra Conunova se confiait au journal le Temps, « Il est essentiel pour moi de transmettre l’émotion musicale à tous, de créer des liens et d’élargir le cercle de connaissances. […] Jouer pour de nouveaux publics, mêmes restreints, me donne beaucoup de plaisir. Grâce à mon coach, Eduard Wulfson, qui est devenu un véritable père spirituel pour moi, et à mon Guarneri del Gesù « Von Vecsey» de 1730, je suis heureuse de pouvoir faire rayonner la musique partout où je peux.»

Une salle de concert en ville

Elle le prouve, le soir venu, devant cette salle naturelle formée d’une demi-douzaine d’immeubles disposés en auditoire urbain. Lorsqu’elle rayonne pour les heureux habitants de ce quartier gentrifié, autrefois peuplé de cheminots, le silence et l’écoute sont intenses. Il y a des larmes. De bonheur, d’espoir, d’amour. Elle termine sa pièce sous un déluge d’applaudissements. « Allez encore un et, après, on applaudit les soignants » lance-t-elle juste avant neuf heures. De l’obscurité et de l’anonymat s’élèvent alors de vibrants « Merci Alexandra ». Oui, merci Madame.

 

 

Fox News : bon pour la tête

« Si vous êtes à court de papier toilette, il vous reste toujours le New York Times ». Comme nombre de ses collègues de la sphère médiatique américaine, Greg Gutfeld ne retient pas les coups. Entre Fox d’un côté et CNN, le New York Times, MSNBC de l’autre, la guerre fait rage et même l’union sacrée face à l’adversité qui prévaut généralement aux Etats-Unis lors de graves crises ne parvient pas à calmer le très délétère climat médiatique américain. Comment en est-on arrivé là ?

Bret Easton Ellis, l’auteur des best-sellers American Psycho et Less Than Zero tente une explication dans son dernier ouvrage White paru l’an dernier. « Au cours de l’été 2015, […] quelque chose d’étrange se produisait qui ne semblait pas normal : les médias traditionnels auxquels j’avais fait confiance pendant toute ma vie d’adulte, ces vénérables institutions comme le New York Times et CNN, ne suivaient pas ce qui me semblait être une réalité mouvante. L’écart entre ce que je voyais se passer sur le terrain – par le biais des médias sociaux, d’autres sites d’information et simplement de mes propres yeux et oreilles – et ce que ces médias rapportaient est devenu flagrant comme jamais auparavant. ». L’été 2015 a été marqué par le début de la campagne qui a abouti en novembre 2016 à l’élection de Donald Trump. Comme le reste de la gauche américaine, les médias qui la soutenaient n’ont jamais pu accepter leur défaite. Dès le premier jour, le vainqueur d’Hillary a suscité, chez eux, une haine profonde, violente, systématique et, surtout, obsessionnelle : le « Trump Derangement Syndrom » dont Bret Easton Ellis pourtant de gauche, gay et Californien, relevait les premiers signes en 2015 et qui a trouvé une sorte d’apogée lorsque Barbra Streisand s’est plainte de prendre du poids à cause de Trump. Un trouble obsessionnel aggravé et attisé, dans ces médias, par l’humiliation liée à la disruption engendrée par les fameux tweets du Président. By-passés par la communication directe, non-intermédiée par eux, c’en était fini de la vieille connivence presse-politique où chacun se tient par la barbichette.

 

Les chiens sont lâchés

Nous voilà, donc, en présence de deux camps plus opposés que jamais depuis la présidence Trump, très clivés gauche-droite selon les lignes de démarcation habituelles aux Etats-Unis : rôle du Gouvernement, de l’économie, liberté de marché, système de santé, etc. Sur la forme, les deux camps opèrent plus ou moins de la même manière. Ils lâchent les chiens en Prime Time (début de soirée).

Les studios de Fox sur la 6ème avenue à New York

Chez Fox, ce sont Tucker Carlson, Sean Hannity et Laura Ingraham. Chez CNN, Anderson Cooper, Chris Cuomo et Don Lemon. Ces éditorialistes pratiquent la surenchère dans la prise de position politique. Ils n’ont aucun souci d’objectivité. Au contraire, leur but est de rallier des opinions autour de leur idéologie : conservatrice ou libertarienne chez Fox, «liberal» (centre gauche) ou socialiste chez CNN et le New York Times. Dans chacun de ces réseaux, se trouvent aussi des journalistes, non éditorialistes, qui tentent avec un succès variable de ne pas faire valoir leur penchant dans la livraison de l’information. Fox a par exemple récemment organisé trois « Town Hall » dans le cadre de la campagne présidentielle américaine. L’excellent Bret Baier a remarquablement animé, en compagnie de sa collègue Martha Mc Callum, ces débats publics, l’un avec Donald Trump, les deux autres avec Bernie Sanders et Amy Klobuchar (candidats à l’investiture démocrate). Des débats menés sans complaisance particulière pour Trump, ni agressivité déplacée pour les deux autres. Enfin, sur le plan de la diversité et du politiquement correct, les deux camps sont très prudents avec une égale proportion de présentateurs blancs, noirs, marrons et… obèses. Le tout également en version féminine ou indéterminée bien sûr.

 

Sarcasme versus mépris

Sur le fond et au-delà de leur positionnement partisan (Fox proche des Républicains et CNN et al. proches des Démocrates) de profonds antagonismes se marquent. Fox s’adresse clairement aux patriotes américains. Elle flatte volontiers le sentiment de grandeur nationale qui leur est chère. Elle est proche des Américains de la classe moyenne, bien éduquée et peu fortunée, sur l’ensemble du territoire. Elle accorde beaucoup d’importance à l’économie, n’a pas encore renoncé au « rêve américain » et montre volontiers un certain optimisme quant à l’avenir du monde, parfois limité, il est vrai, à l’Amérique du Nord. Chez les éditorialistes, le ton dominant est plutôt au sarcasme et à l’ironie qui trouvent une cible parfaite avec la bien-pensance dans son spectre large (égalité, diversité, propreté, inclusivité, fiscalité, etc.) A l’inverse, CNN et al. s’adressent plutôt aux élites, aux intellectuels et aux privilégiés des villes côtières, y compris Hollywood, capitale mondiale de la gauche caviar.

Anderson Cooper, mannequin, journaliste et descendant de la riche famille Vanderbilt

Aux milieux dont sont issues leurs principales vedettes, en fait : Anderson Cooper est un ancien mannequin, issu de la famille Vanderbilt, l’une des plus grosses fortunes de l’histoire américaine… Chris Cuomo est le frère d’Andrew, gouverneur démocrate de l’Etat de New York et le fils de Mario ex-gouverneur du même état. Là où Fox fait vibrer la corde patriotique, CNN agite la bien-pensance. Championne de la supériorité morale dans laquelle la gauche se drape depuis l’ère Obama, elle détient la vérité et n’accepte donc pas volontiers la contradiction. Il n’est pas rare de voir un débat, jugeant des méfaits de Trump, bien sûr, composé uniquement de collaborateurs maison et d’un ancien membre de l’administration… Obama. Cherchez la contradiction ! La tentation de la censure n’est pas loin : un éditorialiste a réclamé récemment l’interdiction sur les réseaux de Babylon Bee, un site satirique qui prend volontiers CNN pour cible. Ici, le ton est plutôt à la haine indignée, la haine des Justes. Une haine méprisante légitimée par le combat pour la justice sociale. Quant à l’avenir vu par CNN, comment dire ? On a le choix au mieux entre l’effondrement (bien mérité) du capitalisme, l’incendie planétaire ou, ultime cauchemar, la réélection de Donald Trump.

 

La sanction du public

Chris Cuomo de CNN (à dr.), mis sur la touche par le virus et son frère, Andrew, Gouverneur de l’Etat de New York,

Les chiffres d’audience sont sans équivoque. Entre eux deux, CNN (1 million de téléspectateurs en février dernier) et MSNBC (1,7 million) n’atteignent que les deux tiers de l’audience de Fox News (3,5 millions). L’émission la plus suivie de cette dernière est celle de Sean Hannity, un fidèle supporter du Président. Chez CNN, c’est celle de Chris Cuomo, un fidèle contempteur du Président. Atteint du coronavirus, il a suspendu son show mais témoigne régulièrement de l’évolution de sa condition et soutient son frère dans la gestion de la crise à New York.

En dépit de ce léger déséquilibre, tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes médiatiques. Des médias forts et indépendants, très clivés mais équitablement répartis selon les sensibilités politiques, bénéficiant de toute la liberté d’expression garantie par le 1er amendement et sans distorsion de la concurrence venue d’un média d’Etat de service public financé par l’impôt (comme en Suisse et en Europe). Un monde parfait donc ? Aux Etats-Unis sans doute où les consommateurs d’information peuvent ainsi opérer librement leur choix. Pas du tout en revanche pour le reste du monde.

 

Distorsion à l’international

Lorsqu’il a créé CNN en 1980, le milliardaire géorgien Ted Turner a eu l’excellente idée d’insuffler à son tout nouveau réseau de nouvelles une dimension internationale. En quelques années, CNN International s’est imposée dans le monde entier. Peu d’hôtels aujourd’hui et de réseaux cablés à travers le monde ne proposent pas la chaîne d’Atlanta dans leur service. CNN est donc le canal à travers lequel les audiences non américaines s’informent, notamment au sujet des Etats-Unis. Plus liée à son public cible, Fox News ne se soucie pas beaucoup de l’étranger et laisse le champ libre à sa rivale. Résultat : l’opinion internationale est fortement influencée par le biais d’un canal qui reste un média d’opinion malgré ses tentatives répétées de se présenter comme un média obsédé par la seule vérité des faits.

 

La difficile mission des correspondants

Autre source de distorsion de l’information concernant les Etats-Unis : les correspondants. Depuis que le monde a rétréci, que l’information est accessible en direct et sans intermédiation, le métier de correspondants à l’étranger montre des signes d’extinction. A l’exception des médias de service public, qui se gèrent sans logique économique, peu d’organes de presse peuvent encore s’offrir les services d’un correspondant à l’étranger. Les Etats-Unis sont toutefois le dernier endroit dans le monde où l’on s’efforce d’en maintenir. Souvent dans des conditions difficiles : ils ne sont pas proches des cercles de décisions, sont rarement accrédités dans les événements décisifs, doivent parfois cumuler plusieurs jobs à la fois pour s’en sortir. Alors que font-ils ? Comme tout le monde : ils s’informent à travers les médias américains. Compte tenu de l’inclination commune dans la profession, on peut parier sans risque sur CNN, MSNBC et New York Times plutôt que Fox News, même si, comme on l’a vu, cette dernière semble plus représentative de la sensibilité profonde de la majorité des Américains. Pour preuve : ne sont pas rares ces soi-disant « plongées » au cœur de l’Amérique profonde où les correspondants se mettent en apnée pour se confronter aux « Trump Voters » et produire des reportages débordants de mépris condescendant à l’égard de ces « Red necks » (pauvres ploucs) qui n’ont pas encore découverts les vertus de l’avocat et de Greta.

Pour autant qu’elle ne soit pas reportée, ce qui paraît tout de même improbable, l’élection de novembre et la campagne qui la précède seront plus difficiles à appréhender pour ceux qui se contenteront de l’information déséquilibrée qui parvient en Europe. Multiplier les sources en ajoutant notamment Fox News (une application est disponible) à un univers pas assez riche et contradictoire est certainement recommandable et bon pour la tête.

Comment Hawaï prend soin de ses vieux

Il est cinq heures, Honolulu s’éveille. De larges flaques rappellent que l’orage de cette nuit a été violent et que le paradis américain du Pacifique se trouve actuellement sous l’influence de deux dépressions. La première est campée à l’ouest des îles. Ce Kona Low (cyclone pour les Hawaïens) nous vaut un déluge et quelques inondations. La seconde est la même qui touche le reste du monde en ce moment, inutile de s’attarder.

Tout est calme sur l’île en ce petit matin frais de printemps tropical. Tout sauf Foodland, le supermarché qui nous invite, avec quelques dizaines de camarades de mon âge (et plus), à jouir des rayons de manière exclusive avant de s’ouvrir aux plus jeunes (et moins à risque). L’initiative s’appelle « Kokua Our Kupuna », (Kokua = aider + avoir de la considération et Kupuna = grands-parents + source ou origine). En marketing occidental, on traduirait ça par un banal « aidons nos aînés » mais les Hawaïens préfèrent le respect à la condescendance. Ce sont des êtres du Pacifique avant tout.

« Kokua Our Kupuna » consiste donc à ouvrir le magasin une heure plus tôt que son horaire habituel, trois matins par semaine et à le réserver aux vieux qui peuvent donc se livrer au shopping sans crainte de se frotter à un jeune potentiellement porteur de la « bête ».

Un gardien est à l’entrée du supermarché. Comme à la porte des boîtes de nuit, il vérifie l’âge des participants :

  • Vous avez plus de soixante ans, Sir ?
  • Oui
  • Bienvenu

Il ne m’a même pas demandé de le prouver, le goujat ! Pourtant, j’avais déjà la main sur mon permis de conduire. On rigole toujours bien dans les bars aux Etats-Unis quand le barman vous demande avec un sourire enjoué de prouver que vous avez plus de 21 ans avant de vous servir de l’alcool. Personne ne croit qu’il peut y avoir le moindre doute, mais ça permet de faire semblant, dans le genre coquet « vous trouvez que je ne fais pas mon âge ? ». En revanche, quand la limite est à 60, on serait assez prêt à le croire…

Entre 5h00 et 6h00, on ne voit des jeunes qu’en peinture

Il faut dire que mes camarades de shopping matinal me déçoivent en bien. Je m’attendais à une armée de déambulateurs, de cannes et de calvities et voilà que je me retrouve avec du cheveu, certes blanc ou teint mais abondant, de l’œil vif, de la vigueur dans l’appréciation de la maturité des papayes et une remarquable agilité dans la conduite du caddy, mené avec souplesse et prudence.

Quelques vieux beaux défilent entre les rayons de soupes (vides) et ceux de légumes frais (pleins et appétissants). Ils ont fière allure, sans embonpoint, portent le short sur des jambes bronzées de surfeurs et une chemise hawaïenne haut de gamme façon Tory Richard. De rares spécimen de vieux mâles blancs qui se foutent comme de leur première vérole d’être le prototype du coupable parfait de tous les maux de l’humanité moderne (jusqu’à l’apparition de la raison de ces courses matinales, du moins). Ils seraient venus là pour draguer la jeunette de 61 balais, élégante et coquette, qui traîne au rayon cosmétique que je ne serais pas autrement étonné.

 

“L’île s’arrête”

Certains se sont déplacés en couples. Ils se tiennent la main en silence. La peur, ça rapproche. Pour être tout à fait honnête, il faut reconnaître que ce n’est pas la franche rigolade. Kirk Caldwell, le maire d’Honolulu a annoncé hier au soir que la ville ferme boutique. Dans la journée, l’île entière va s’arrêter. Foodland n’est pas Walmart et attire une clientèle assez aisée, susceptible de bien s’informer et d’avoir vu des images de l’Italie et de l’Europe à genou.  Les mines sont un brin allongées avec un côté gueule de bois. Près de la sortie, il se dégage de la longue file d’attente silencieuse un air de dignité. Est-ce dû aux regards horizontaux ? En effet, chose surprenante, personne ne consulte son téléphone, question de génération. Arrivés à la caisse, ils sont nombreux à exprimer leur reconnaissance. Les caissières, de belles Hawaïennes solides comme des sumo, sourient gentiment.

 

Le homeless et les “Kupuna”

Il est 5h55, un homeless a trompé la vigilance du portier. Il est venu chercher de la nourriture avant de se mettre dans la queue. D’habitude, on le repère parce qu’il est un homeless et qu’il sent mauvais. Ce matin, on le remarque parce qu’il est jeune.

6h00 : fin de partie. Les portes d’ouvrent aux travailleurs qui passent faire quelques courses avant de rejoindre le travail, certains pour la dernière fois avant… quand ? Les camarades de mon âge se retrouvent dehors. Il y a 40 ans, c’était l’heure à laquelle ils sortaient de boîte.

Tulsi Gabbard, une dissidence bienvenue

Elle est la seule candidate, parmi ceux qui restent à l’aube du Super Tuesday, à avoir moins de 70 ans. Ce qui n’est pas une qualité en soi, mais une solide distinction, tout de même, au sein du cercle des prétendants qui se restreint afin de barrer la route à Bernie Sanders, le candidat socialiste, « inéligible » selon Mike Bloomberg, son rival et « camarade » de parti. Son jeune âge, 38 ans, n’est pas la seule particularité de cette candidate atypique à la présidentielle américaine qui demeure ainsi parmi les cinq derniers prétendants. Représentante de l’Etat de Hawaii où elle est, déjà à ses débuts, l’une des plus jeunes élues de l’histoire politique des îles, elle est la première personnalité de confession hindoue à siéger au Congrès. Née dans les îles Samoa américaines (seul territoire des Etats-Unis situé dans l’hémisphère sud), elle est la quatrième des cinq enfants de la famille qui émigre à Hawaii lorsqu’elle n’a que deux ans. Elle est du coup aussi la première élue Samoane au Congrès. Education stricte (à la maison par ses parents) et religieuse – elle est une militante anti-mariage pour tous avant de changer d’avis plus tard – elle s’engage dans la vie sociale et politique de Honolulu et avance très vite en politique. Elle, c’est Tulsi Gabbard que Nancy Pelosi voit, en 2012 déjà, comme une star émergente du parti.

Une combattante

Comme pour beaucoup d’Américains, les attentats du 11 septembre 2001 sont un tournant de la carrière de Tulsi Gabbard. Elle choisit alors de s’engager dans la Garde Nationale de l’armée à Hawaii. Elle est envoyée en Iraq d’abord, puis au Koweït où elle sert dans l’infanterie, comme support médical, puis comme officier de la Police militaire. Elle porte actuellement le grade de major. On notera au passage que l’armée américaine réussit parfaitement son examen de « diversité » puisque ses représentants dans la course à la Maison Blanche sont une femme et un gay, le maire de South Bend, Pete Buttigieg  (qui s’est retiré avant le Super Tuesday également).

Un exemple de courage

Lui vient-il de sa carrière sous les drapeaux ? On ne sait pas mais le courage de Tulsi Gabbard est exemplaire. Non seulement pour affronter, très tôt dans sa vie politique, de sérieux challenges mais aussi pour assumer des positions qui ne lui vaudraient que de sérieux débats si l’ambiance dans la politique américaine n’était pas aussi délétère et, à la place, lui valent de solides démonstrations de haine. Principalement chez ses camarades. A commencer par Hillary Clinton qui n’est manifestement toujours pas remise de sa défaite en 2016 et vit dans la menace du complot russe. Tulsi Gabbard est pour elle un agent russe qui vise secrètement à faire réélire le Président Trump en présentant une candidature dite de « third-party » qui diviserait les voix démocrates : un cauchemar absolu pour les anti-Trump. Tulsi Gabbard a saisi la justice plaidant la diffamation.

Un esprit libre

Que lui vaut cette haine ? Sans doute des positions non alignées avec le Parti. Elle est farouchement non-interventionniste et opposée aux « guerres sans fin » que mène son pays pour gendarmer le monde, elle s’oppose au lobby des armes, elle souhaite la légalisation du cannabis,  elle n’est jamais tombée dans le piège de la distinction entre « rebelles » et « Isis » en Syrie, elle dénonce les biais des médias traditionnels, elle n’a pas voté l’impeachement de Donald Trump, car elle pensait que ce dernier lui serait favorable en dernier recours et elle a même, suprême déviance, salué la décision du Président d’interdire les vols de Chine, au début de la crise du coronavirus, lorsque les Démocrates la jugeaient « prématurée » avant de tourner leur veste et se plaindre du retard pris dans les mesures de prévention. Une crise, soit dit en passant qui est une véritable aubaine pour les Démocrates qui se sont empressés de la politiser. Non seulement, ils ont beau jeu de critiquer le « manque d’action » du Président (le New York Times titrait sans rire : « Appelons-le « Trumpvirus » !) mais en plus, la correction des marchés leur a donné un angle d’attaque inespéré sur les résultats économiques du premier mandat Trump, jusque-là indémontables.

Hawaii dans son cœur

A distance – puisqu’elle mène campagne dans les Etats concernés par le Super Tuesday – elle a récemment appelé à l’interdiction des vols du Japon et de Corée à destination de Hawaii. Elle privilégie la santé de ses compatriotes insulaires même s’il faut pour ça faire de gros sacrifices économiques : les Japonais envoient 1,5 million de touristes chaque année dans les îles qui abritent Pearl Harbor (sans rancune…) et les 230’000 Coréens qui font le voyage dépensent chacun quelque … USD 2174,80, par jour ! Dans un Etat où une personne sur quatre vit du tourisme, on comprend toutefois que les Hawaiiens hésitent à suivre les préconisations de leur jeune, belle et brillante candidate à la Présidence qu’ils ont réélue à chacun de ses quatre mandats avec près de 80% des voix. On votera pour la primaire démocrate ici, à Hawaii, le 4 avril. Vingt-deux délégués sont en jeu. Tulsi Gabbard ne sera probablement plus dans la course à ce moment-là. Du moins sous les couleurs de son parti. Il serait toutefois étonnant que sa carrière s’arrête à ce stade. A l’inverse de ce que lui souhaitait un des pathétiques commentateurs de CNN – le réseau des Démocrates – elle aspire probablement à plus qu’à devenir une « contributrice de Fox News », le réseau des Républicains. Tulsi signifie basilique sacré, une plante connue pour ses vertus stimulantes. Les Démocrates en ont un impératif besoin.