Comment les Taïwanais font du neuf avec du vieux : une affaire de créativit(h)é

Quand elle vous accueille dans sa boutique, Koay Han Li assure. « Celui-là possède une petite touche salée. C’est dû à l’emplacement du champ qui est sous les embruns de la mer toute proche » : elle présente ses crûs avec la même éloquence qu’un œnologue vantant les caractéristiques d’un grand Californien. La différence ? Elle parle de thé. Avec une richesse de vocabulaire à la hauteur de celle du breuvage qui la passionne. En fait, cette jeune femme d’à peine trente ans d’origine malaisienne est pâtissière, fraîchement diplômée du Cordon Bleu, l’académie des arts culinaires de Paris.

Ya-Wen Cheng et Koay Han Li fraîchement diplômées du Cordon Bleu et propriétaires de “Ce moment” à Hengshun

C’est dans la branche tokyoïte de cette école que Koay Han Li rencontre Ya-Wen Cheng. Devenues amies et dotées, l’une comme l’autre, d’un solide esprit d’entreprise, elles s’associent et ouvrent « Ce Moment » un délicieux petit salon de thé où les crûs sont choisis avec soin parmi les productions locales de Oolong – le crû par excellence de Taiwan – et quelques autres sortes tout aussi riches et subtiles d’arômes et de saveurs. « Ce Moment » est une petite échoppe dont la modernité et le style urbain tranchent avec le galimatias typiquement asiatique de la Old Street de Hengchun, petite ville du sud balnéaire de l’île de Taïwan. Les deux jeunes femmes ont fait le pari d’y proposer pâtisseries et thés haut de gamme dans un pays où l’on est facilement prêt à payer deux ou trois fois le prix de son repas pour quelques tasses de thé.

Le cannelé au thé de “Ce Moment” est un pur régal accompagné d’un Oolong des montagnes d’Alishan

Et ça marche ! les jeunes locaux affluent et se pourlèchent les babines à la vue des profiteroles, des cheesecakes ou des cannelés au thé que l’on accompagne de quelques tasses des meilleurs crus, servis froid ou chaud.

 

Le plaisir du thé

Il faut dire que le terrain est favorable. Le thé à Taïwan est partout et dans tout. Sur le trottoir se succèdent une échoppe, un salon traditionnel ou encore le comptoir franchisé d’une grande chaîne dont on voit l’enseigne partout. Dans tout : l’huile, le savon, les cosmétiques. Bref, dans les gènes et dans l’histoire. L’une des salles des Musée national du Palais (qui regroupe sur deux sites le plus précieux de l’art chinois dans le monde) est consacrée à l’histoire du thé qui est résumée à trois pays et leur rapport unique au breuvage : la Chine est la patrie du thé, le Japon a inventé la manière du thé alors que Taïwan pratique le plaisir du thé.

Le Honey Black Tea de Wuhe : un délice obtenu grâce à une cigale (cicadelle) qui donne un arôme de miel exceptionnel au thé en se nourrissant de ses feuilles. Du coup, les cultivateurs ont renoncé aux pesticides.

Et le plaisir, les Taïwanais ne s’en privent pas. Le samedi soir, les trottoirs de Tainan, l’ancienne capitale du pays, sont noirs de monde. La jeunesse vient y faire la fête et c’est le thé qui coule comme du Chasselas à Paléo, avant la bière et avant les cocktails. Impressionnant ! La question pratique du service d’un liquide parfois brûlant ou alors débordant de glaçons a été réglée de manière technologique, les grands gobelets dans lesquels le thé est servi hors des salons sont scellés avec un couvercle étanche qu’il s’agit de percer avec une paille pointue. Pas de débordements, pas de perte, pas d’inondation accidentelle du smartphone… Même les motocyclistes sirotent leur thé en conduisant d’une main.

 

La revanche du tapioca

Il faut dire que la théophilie est largement maintenue dans les nouvelles générations grâce à une autre innovation majeure en provenance de Taïwan : le Bubble Tea. Inventé un peu par hasard dans les années 1980 par un marchand qui a eu l’idée de mettre des boulettes de tapioca dans le thé au lait plutôt qu’à côté comme elles étaient servies autrefois, le Bubble Tea crée un véritable raz-de-marée à travers la planète. Les deux salons de thé taïwanais qui revendiquent chacun la paternité du concept (la justice n’a pas pu les départager) sont des lieux culte de l’île.

Le sucre brun mélangé au tapioca et répandu à l’intérieur du verre donne cette apparence tigrée qui fait fureur partout

Les instagrameuses y défilent en rang serrés avant d’aller mettre leur ligne en danger avec le divin (et très sucré) breuvage. La recette d’origine a évolué avec le temps.

Aujourd’hui, le tapioca est cuit dans une mélasse de sucre brun qui crée la base d’une boisson redoutablement gourmande. Certaines boutiques passent même un rapide coup de chalumeau sur la surface du breuvage pour caraméliser l’affaire. A New York, on fait jusqu’à quatre heures de queue pour avoir son « Brown Sugar Bubble Tea » de la marque Tiger Sugar.

 

Un marché prometteur

La petite entreprise de Han Li et Cheng, qui séduit le lecteur-esthète de Monocle aussi bien que les chaînes globalisées de Bubble Tea qui mettent en transe le hipster new-yorkais, sont l’illustration de la capacité des Taïwanais à se renouveler dans une industrie on ne peut plus mature. Alors que Taïwan produit annuellement pour quelques USD 2 à 300 millions de thé, le Bubble Tea business se compte, lui, en milliards. Les prévisions actuelles parlent de USD 11 milliards  à l’horizon 2025.

 

 

(Approximative… sorry!) English Version

When she welcomes you to her shop, Koay Han Li is remarquable. “This one has a little salty touch. This is due to the location of the field right under the spray of the nearby sea”. She presents her products with the same eloquence as an oenologist praising the characteristics of a great californian wine. But something is different: she’s talking about tea. With a wealth of vocabulary equal to that of the beverage she is passionate about. In fact, this young woman, who is barely thirty years old and of Malaysian origin, is a pastry chef, recently graduated from Le Cordon Bleu, the Paris Academy of Culinary Arts. It is in the Tokyo branch of this school that Koay Han Li meets Ya-Wen Cheng. Becoming friends and endowed, both of them, with a solid entrepreneurial spirit, they team up and open “Ce Moment”, a delicious little tea room where the teas are carefully chosen from the local productions of Oolong – Taiwan’s premier crû – and some other varieties just as rich and subtle in aromas and flavours. “This Moment” is a small shop whose modernity and urban style contrast with the typically Asian galimatias of the Old Street of Hengchun, a small town in the southern seaside of Taiwan. The two young women have taken the challenge of offering top-of-the-range pastries and teas in a country where it is easy to pay two or three times the price of your meal for a few cups of tea. And it works! the young locals flock and lick their lips at the sight of profiteroles, cheesecakes or tea cannelés, which are served with a few cold or hot cups of the best teas.

The pleasure of tea

The background is favourable. Tea in Taiwan is everywhere and in everything. Everywhere: on the sidewalk follow one another a shop, a traditional lounge or the franchised counter of a large chain. In everything: oil, soap, cosmetics. In short, tea is in genes and in history. One of the rooms of the National Palace Museum (which houses the most valuable Chinese art collection in the world) is dedicated to the history of tea, which is summed up in three countries and their unique relationship to the beverage: China is the homeland of tea, Japan has invented the way of tea while Taiwan practices the enjoyment of tea. And the Taiwanese are still good at that ! On Saturday evenings, the sidewalks of Tainan, the country’s former capital, are crowded. The youth come to celebrate and it is the tea that flows like beer in Octoberfest, not alcohol. Impressive! The practical question of serving a liquid that is sometimes hot or overflowing with ice has been resolved in a technological way. The large cups in which tea is served outside the living rooms are sealed with a waterproof lid that is pierced with a sharp straw. No overflows, no loss, no accidental flooding of the smartphone… Even motorcyclists sip their tea while driving with one hand.

The triumph of the tapioca

Theophilia is largely maintained in the new generations thanks to another major innovation from Taiwan: Bubble Tea. Invented by chance in the 1980s by a merchant who had the idea of putting tapioca balls in milk tea rather than in a separate plate as they were served in the past, Bubble Tea becomes a real success  around the world. The two Taiwanese tea shops, each claiming authorship of the concept (justice has not been able to separate them), became  places of worship on the island. The instagrammers parade in tight rows before going to put their figure in danger with the divine (and very sweet) beverage. The original recipe has evolved over time. Today, tapioca is cooked in a brown sugar molasses that creates the basis for a gourmet drink. Some shops even use a blowtorch  to caramelize the surface of the beverage. In New York, people queue up to four hours to get their “Brown Sugar Bubble Tea” from Tiger Sugar.

A promising market

Han Li and Cheng’s small business, which seduces Monocle’s reader-aesthetist as well as Bubble Tea’s globalized chains that put the New York hipster in a trance, are examples of Taiwan’s ability to renew itself. While Taiwan produces annually for some USD 2 to 300 million of tea, the Bubble Tea business is worth billions. Current estimates are for USD 11 billion by 2025.

Love Hotels de Taïwan : le sexe en toute discrétion

–     Short term or long term ?  nous demande la réceptionniste du Wego Hotel – Linsen à Taipei.

–     C’est-à-dire ? lui rétorque-je avec la naïveté un brin agressive du gros innocent qui a réservé sur Booking un des derniers hôtels disponibles dans la capitale ce soir de fête nationale.

–     Il est 18 heures. Si vous prenez votre chambre maintenant, il faudra la rendre à 21 heures, explique-t-elle avec un sourire naissant. Si vous souhaitez passer la nuit, alors il faut revenir après 20 heures. Dans ce cas, vous pourrez rester demain jusqu’à midi.  Son sourire se fait plus large. Et le petit-déjeuner est servi au 2e étage à partir de 9h. Là, elle se bidonne carrément.

Ce que Booking avait (sciemment ?) oublié de préciser, c’est que le Wego Hotel de ce quartier de Taipei est un des 1’000 Love Hotels que compte l’île de Taïwan. Il se situe plutôt vers le haut de l’échelle des prix qui vont d’une vingtaine de dollars pour les plus crapoteux à 200 pour les plus luxueux et les plus créatifs.

Comme son nom l’indique, le Love Hotel est destiné à abriter les ébats de ses clients. Si l’on omet les gros innocents de Booking, on en compte trois catégories principales : les jeunes Taïwanais qui ne disposent pas d’espaces privés chez leurs parents et qui n’habitent pas (encore) chez eux ; les couples illégitimes qui s’offrent une pause érotique pendant les heures de bureau ; les consommateurs de prostitution.

 

La discrétion et l’extravagance

Dans la société taïwanaise, bien que l’une des plus permissives d’Asie – elle est la seule pour l’instant à avoir autorisé le mariage homosexuel – il est essentiel de préserver et de protéger l’intimité. C’est ainsi que les voitures, quasiment sans exception, sont équipées de vitres teintées qui empêchent de voir l’intérieur. Il en va de même, bien entendu pour notre Love Hotel, en fait un Love Motel, qui assure toute la discrétion nécessaire. Revenus à 20 heures comme conseillés, nous sommes dirigés par notre délicieuse et hilare réceptionniste vers le 5e étage. On y monte en roulant à travers une rampe de parking classique avant de nous garer dans un box dont le numéro (celui de notre chambre, en fait) clignote. Pour un box, c’est un beau box. Il y a des plantes, des pantoufles et un bouton qui commande la fermeture de la porte, le tout dans une lumière tamisée et rose. Le rideau de fer abaissé, les pantoufles enfilées, on découvre la porte du fond du box. C’est la porte de la chambre et, du même coup, le passage abrupt de la discrétion à l’extravagance.

 

Un vrai bijou de rococo. Le créateur de notre chambre doit avoir le fantasme du château à la Française façon XIXe siècle. Rideaux partout, lampe vaguement Tiffany, large lit entouré de miroirs bien entendu, salle de bain avec baignoire pour deux et hammam dans la douche (un panneau placé à côté de la porte recommande toutefois de n’y pratiquer aucun exercice : trop dangereux). La télévision est immense et programmée sur des films de charme où l’on voit un jeune couple s’envoyer en l’air dans tous les recoins de la chambre sans que jamais une moindre parcelle de leur anatomie n’apparaisse. On est dans le haut de gamme, il convient de rester dans la suggestion. Si on veut du porno, c’est possible, mais il faut entrer un code qui témoigne qu’on n’est pas tombé dessus par hasard. Dans la catégorie fantasme haut de gamme également, il y a cette télécommande qui active le puissant dispositif son, genre Dolby Atmos, et permet de choisir entre différentes « ambiances » : les classiques bord de mer et forêt bucolique mais aussi, et c’est un peu plus surprenant : gare de métro ou bureau open space…

Un panneau indique que l’endroit est protégé des caméra-espions. Il n’y a donc plus qu’à consommer…

 

Retour sur terre

Le petit-déjeuner est l’expression d’un parfait paradoxe. Alors que tout est fait pour protéger les couples du regard des autres, les voici qui se retrouvent dans la salle du petit-déjeuner… Il y a bien des sortes de voilages qui sont censés séparer les tables mais la promiscuité est là. Surtout au buffet autour duquel tournent les rescapés de la nuit de tous les fantasmes. Logiquement, les jeunes couples dominent. Ils n’ont ni l’âge, ni l’allure des affaires illégitimes. Les dames sont manifestement fatiguées, un peu chiffonnées et surtout passablement décoiffées. Est-ce l’effet de la Fête nationale ? On sent en tous cas que l’engagement a été total et que la récupération va prendre un certain temps. Sauf pour un couple chez qui cela semble s’être mal passé : chacun est seul à une table à l’opposé l’une de l’autre. Les messieurs, eux, ces rustres, ont le nez dans leur téléphone …de retour dans leur téléphone, devrait-on dire, tant en Asie, l’objet tend à se fondre dans l’individu. Au point de lui faire oublier la plénitude de l’instant d’après…

 

 

 

 

 

Une photographe de Taïwan, Chen Shuchen, a réalisé un intéressant reportage sur les chambres de Love Hotels, juste après emploi. Elle a eu l’idée de ce reportage après avoir appris que son mari l’avait trompée, probablement dans un de ces hôtels (on a vu des réactions plus belliqueuses…)

Pourquoi les Asiatiques sont plus blancs que les Blancs

Une certaine inquiétude se dessine sur ce que l’on voit du visage de l’assistante. Derrière son masque, elle s’interroge : aurai-je assez de crème pour couvrir tout ce visage, y compris cet énorme nez ? Si la tâche de répartir la crème anesthésiante tient du geste d’usine dans cette clinique de soins esthétiques nichée au 7e étage d’un building de Gangnam, il est, semble-t-il, nettement moins habituel de se trouver à traiter des Occidentaux, encore moins le visage d’un Blanc au profil aquilin.

Tout a commencé la veille. Rendez-vous avec le dermato à 18h. Il se propose d’enlever une dizaine de taches, boutons et autres petites saloperies qui affluent sur le visage, passé la soixantaine, comme la vérole s’abat sur le bas-clergé. « It’s on the house » annonce le Dr 마르 박사, t-shirt et coiffure manga, réplique asiatique de Christian Troy, le chirurgien floridien de Nip Tuck. Gratuitement donc… mais à condition de se voir administrer une bonne dose d’injections (environ mille, oui mille !) d’un produit qui, c’est promis, donnera à ma peau d’ici 35 jours l’apparence soyeuse d’un cul de bébé. Les injections, elles, ne sont pas gratuites. Après quelques marchandages, toujours un brin contre-nature pour un protestant suisse, l’affaire se conclut pour quelques dizaines de milliers de wons. Les délais : immédiat pour tout ce qui est injections ou interventions laser. Le lendemain, si on envisage de la chirurgie lourde. L’intervention est toutefois reportée au lendemain, vu l’heure de la fin des négociations (la faute au protestant suisse…).

Rapide et sans discussion

En moins de deux heures, l’affaire est réglée, au grand soulagement de la dispensatrice d’anesthésiant qui a surmonté l’épreuve du nez avec un courage d’alpiniste. Habile du laser, le toubib dégage toutes les imperfections en un tournemain après avoir passé un peu plus de temps à réaliser quelques centaines d’injections du produit miracle à l’aide d’une sorte de pompe hérissée de neuf fines aiguilles sur lesquelles un mouvement de succion attire la peau. Pas douloureux, juste désagréable. En bon protestant (on ne se refait pas) je compte les coups. Pas sûr qu’on arrive à mille…

Dans les rues de Gangnam…

Du point de vue administratif, c’est plus compliqué. La clinique refuse de produire une facture avec le détail des opérations. Peut-être gênée d’admettre que la dermato (gratuite) sert d’incentive promotionnel pour les traitements esthétiques (substantiellement plus chers) ? U Can B, c’est son nom, pratique des prix quatre à cinq fois plus élevés que d’autre cliniques de Gangnam au motif qu’elle traite les TV-stars locales qui passent en boucle sur les écrans de la salle d’attente devant des adolescentes en état de totale sidération émotionnelle. U Can B n’est donc pas recommandable même si ses tarifs et son temps de réaction sont bien plus abordables qu’en Suisse.

Le Rio de l’Asie

Mais l’amateur a l’embarras du choix. Gangnam compte des milliers de cliniques, salons, cabinets de soins dentaires et autres édicules où il est possible de se faire plus ou moins retoucher à des prix défiant toute concurrence occidentale. Ce quartier de Séoul est le Rio de Janeiro de l’Asie. Si les cliniques pullulent dans les étages des buildings, on trouve au niveau de la rue des milliers de magasins proposant les fameux produits cosmétiques coréens. Quelle que soit l’heure, y compris le soir, ils ne désemplissent pas. S’il existait une mesure du PIB (Produits Incontournables de Beauté), la Corée serait largement en tête devant le Brésil.

 

… un défilé de beautés

Au résultat, les rues de Séoul ressemblent à un podium de défilé de mode où se succèdent des mannequins tous plus parfaits les uns que les autres. Seul bémol dans cet univers où la beauté s’étale avec sourire et modestie (on ne voit que très rarement, à l’opposé du Brésil, des manifestations ostentatoires de mensurations surhumaines) : l’uniformité. Les Asiatiques visent un même idéal : un visage plus blanc que blanc, lisse, symétrique relevé par des lèvres légèrement pulpées et recouvertes d’un rouge qui met en valeur la blancheur du visage. Oui, le blanc est la valeur recherchée et promise par la K-Beauty.

La K-Beauty, comme la K-Pop, à la conquête du monde

Pas une crème de soins qui omette le blanchiment (withening) en tête de la liste de ses nombreuses vertus. Pas une seule crème solaire en dessous de 50 spf, non plus ! On voit aussi beaucoup de lentilles colorées. Mais une Coréenne avec les yeux bleu, c’est un peu l’effet « Greta à l’ONU » : ça flanque la trouille.

 

 

Seule moustache dans l’uniformité de la Joconde coréenne, on croise toutefois, assez souvent, des têtes remplies de sparadrap. Ici, c’est une fraîche blépharoplastie, là, une rhinoplastie ou encore, c’est de plus en plus fréquent en Corée, des jeunes filles qui portent un bandage sur un seul œil. Ce sont les effets du débridage qu’elles pratiquent de manière décalée : un œil après l’autre.

 

Enfin, bonne nouvelle pour les fervents de la cause de l’égalité entre les genres, (surtout ceux, nombreux, qui confondent égalité et identité). Mascara, rouge à lèvre, masques et fond de teint sont les mêmes pour tous : Coréens et Coréennes.

Pas de différence entre les genres

Comment la 5G développe le pied marin en Corée

La Corée du Sud a été, dès le printemps dernier, le premier pays à offrir une couverture totale de son territoire en 5G. Dès lors, films, jeux, mangas, n’importe quel contenu internet, quel que soit son poids, est disponible partout instantanément. Par ailleurs, les transports publics, de Séoul notamment, sont extrêmement bien développés et de plus très rapides, les chauffeurs n’ayant aucun scrupule à conduire leur bus comme des voitures de rallye. Ces services, apparemment sans rapport, permettent aux Coréens de développer un nouveau talent en conjuguant deux de leurs principales addictions. En effet, alors qu’il est quasiment impensable de rester debout dans un bus sans se tenir, les Coréens qui ne lâchent leur téléphone que lorsqu’ils dorment (et encore, pas tous…) ont développé un sens de l’équilibre qu’on ne croyait dévolu qu’aux vieux marins car leurs mains sont occupées, l’une à tenir son mug de café dont ils sont très amateurs (il y a plus de Starbucks Reserve* à Séoul que dans l’ensemble des Etats-Unis), l’autre à tenir son téléphone. Le bus ou le métro peut tanguer, rouler, freiner, accélérer, rien ne déboulonne nos néo-marins. Les eGames en mobilisent apparemment le plus grand nombre, suivis par les amateurs de séries et les chatteurs.

AI + VR + IoT (Intelligence artificielle + réalité virtuelle + Internet des objets) est l’équation sur laquelle la Corée construit son futur. La connectivité, donc la 5G, en est la clé de voûte. Séoul qui a l’ambition d’être une smart city dans les proches années à venir sous l’impulsion de son maire Park Won-soon utilise, sans prise de tête, non seulement la 5G mais l’ensemble des moyens technologiques à sa disposition pour améliorer le quotidien de ses citoyens : big data, AI, Blockchain, wifi nouvelle génération, robots, etc.

Invitée par l’ambassade de Suisse, dans le cadre de l’opération « Zurich meets Seoul », fin septembre, Ji Hyun Kim, une directrice du développement urbain (Smart City Division) de Séoul affichait des objectifs ambitieux :

Ji Hyun Kim (Smart city Division Seoul Metropolitan Government). Sur un rooftop de Séoul, elle présente sa vision pour l’avenir dans un événement organisé par l’ambassade de Suisse dont la section Science et technologie réalise un intense et fructueux travail de mise en relation des intérêts suisses et coréens.

finalisation de l’équipement de l’ensemble des 7’500 véhicules du réseau de bus et de l’ensemble du métro en wifi dès l’an prochain, introduction des bus sans chauffeurs sur des portions de routes intelligentes réservées dans le quartier futuriste de Digital Media City en 2021 (qui doit servir de test pour la mise en place des infrastructures nécessaires aux véhicules autonomes), équipement en wifi des zones défavorisées, monitoring à domicile des personnes âgées (de plus en plus nombreuses au Corée aussi), modélisation virtuelle de la ville afin d’améliorer la cohérence des constructions, etc.

Il faut ajouter à cela, l’utilisation des données qui est aujourd’hui déjà massive pour gérer le trafic automobile et des transports publics dont la fréquence et la vitesse des services sont gérées en temps réel selon les données récoltées par les nombreuses caméras installées dans la ville. Au résultat, un trafic de transports publics fluide à l’usage de 10 millions de Séoulites.

Heejeong Jeon, la directrice du Seoul Innovation Park

Toutefois, pour le Maire de Séoul, l’innovation n’est pas que technologique, elle est (ou elle devrait être) sociale aussi. Il a donc créé le Seoul Innovation Park : une vaste superficie (valant une fortune immobilière) au cœur de la ville héritée du déplacement d’un service de l’administration. L’idée est de créer un incubateur/accélérateur de startups œuvrant dans le domaine social et de toute sorte d’associations visant à impliquer les citoyens. La directrice du Parc, Heejeong Jeon, explique que près de 250 startups ou « groupes d’innovation » dans les domaines sociaux, culturels, artistiques ont trouvé refuge chez elle (Séoul compte environ 30’000 startups au total). Les prix de résidence sont volontairement en dessous de ceux du marché, dans le but d’aider les projets qui ne se destinent pas à un développement profitable. Cette initiative, qui date de 2015, n’a pas pour l’instant débouché sur des réussites spectaculaires. Selon Heejeong Jeon, elle semble en revanche avoir trouvé un certain succès auprès des citoyens : ils sont plusieurs milliers à participer aux événements organisés ici.

 

Le Maire Park a sans doute encore du pain sur la planche pour faire de sa ville la smart city qui lui permettra d’envisager un futur réjouissant, mais il faut bien admettre que cette mégapole intense et frénétique peut servir d’exemple pour beaucoup de pays. A tel point qu’on a parfois l’impression que les moyens dépassent la fin : il nous est arrivé de nous retrouver dans un bouchon de bus (qui sont dans des voies réservées) alors que le trafic autour était parfaitement fluide…

 

 

*Version de luxe des estaminets du géant de Seattle

Pourquoi TOYOTA ne s’appelle pas TOYODA

Du métier à tisser à la voiture à hydrogène, la firme japonaise a traversé trois siècles d’histoire industrielle.

La première voiture sortie de l’usine de Toyoda: la Sedan AA

Toyota, c’est une affaire de famille. A son origine : Sakichi Toyoda. Né en 1867, il est le fondateur de l’entreprise qui, à cette époque, fabrique des métiers à tisser. Inventeur de génie, il est considéré comme le père de la révolution industrielle japonaise. C’est son fils, Kiichiro, né en 1894, qui s’intéresse d’abord aux moteurs à explosion puis intègre, en 1933, un département « automobile » à l’usine de métiers à tisser d’où sort en 1936, la Sedan AA, premier modèle de la  success story automobile que l’on connaît. Cette voiture porte encore le nom de ToyoDa. Un an plus tard, l’entreprise ToyoTa Motors Co, Ltd voit le jour. Que s’est-il passé qui explique ce changement de nom ? Une question de superstition. En effet, au moment de trouver un nom de marque pour mieux s’exporter, le choix s’est porté sur Toyota plutôt que Toyoda car en katakana (l’un des trois alphabets japonais), le premier nécessite huit traits de pinceaux alors que Toyoda en requiert dix. Or, huit est un nombre qui porte chance et appelle la prospérité.  On ne sait pas quelle est véritablement la part de chance, mais le succès de Toyota sera fulgurant malgré les années difficiles qui suivent la capitulation du Japon à la fin de la guerre.

 

De Toyoda à Toyota City

Aujourd’hui, Toyota est assez souvent numéro un dans les classements superlatifs de l’industrie automobile. Ses chiffres sont époustouflants : près de 9 millions de véhicules auront été produits à la fin de cette année. C’est le rythme annuel actuel depuis 2015. L’entreprise emploie 370’000 personnes dans le monde avec un chiffre d’affaires annuel de l’ordre de USD 270 milliards.

Le siège de Toyota à… Toyota City

Proche de Nagoya, Toyota City, qui porte ce nom depuis 1959 (auparavant Koromo) est le Detroit du Japon. Elle a aussi connu une crise importante mais semble récupérer. Elle abrite l’un des stades où se déroule en ce moment la coupe du monde de Rugby. Elle abrite aussi, bien sûr, le quartier général de la compagnie, un centre de recherche où 8’000 ingénieurs se consacrent à la recherche et au développement, un musée et plusieurs centres de production.

Étonnamment pour qui connaît la discrétion japonaise, il est possible de visiter le site de Motomachi. C’est la deuxième usine, construite après la guerre pour compléter la production de Honsha, l’usine historique du centre-ville. Elle fait son âge. Vue de l’extérieur, c’est une banale zone industrielle, faite de hangars et d’ateliers silencieux sous le ciel gris de Toyota City. Impression de calme.

 

Honsa, l’usine historique de Toyota

Une impression qui se brouille quand on pénètre dans l’atelier d’assemblage. Une chorégraphie millimétrée s’y déroule, mêlant rapidité et maîtrise. Les lignes de véhicules à l’état de carcasse peintes avancent, les assembleurs suivent : véloces, agiles, ils ajoutent, à la main, les pièces qui viennent peu à peu constituer la voiture. Ils sont au centre de la ligne et se déplacent avec le véhicule. A l’extérieur de la ligne, de chaque côté, des manutentionnaires en chariot apportent – à la demande – les pièces qui peu à peu s’assemblent sur le châssis. Le véhicule terminé sera composé de plus de 30’000 pièces.

 

Une productivité de compétition

On applique ici deux des principes qui ont apporté à Toyota sa réputation de productivité révolutionnaire. Le kanban d’abord: la production sur mesure qui évite la constitution de stocks. Le procédé est poussé au point que la chaîne d’assemblage peut être allongée ou raccourcie, en une nuit, en fonction des commandes. Le Jidoka ensuite : subtil mélange d’automatisation et de human touch destiné à assurer la qualité de la production. L’avancement de la ligne de production est affiché. Si un problème survient, il est signalé à tous, on répare sur la ligne sans l’arrêter, s’il est plus grave, on arrête la ligne, ce qui évidemment ralentit la production.

Dans l’atelier d’assemblage des Crown, un modèle de Toyota très courant au Japon (la plupart des taxis japonais en sont), on compte 200 employés. Ils sont jeunes et extrêmement fit, ce qui n’est pas très étonnant car le job doit être physiquement très challenging. Ils travaillent 7 heures 25 par jour, ont une pause de 10 minutes chaque 2 heures le matin, chaque heure et demie l’après-midi et 45 minutes de pause à midi. On sent que l’on est très prudent ici sur ce sujet : un livre est paru il y a quelques années qui dénonçait les conditions éprouvantes de travail sur les chaînes de production de Toyota. Le rythme est soutenu : à eux seuls, les 200 monteurs de cet atelier produisent 170 véhicules par jour. L’ensemble du site en produit 80’000 par an. Il faut 27 heures pour livrer une voiture.

 

Le ballet des robots

Plus loin, l’atelier de soudure révèle un magnifique spectacle. Si on est capable de percevoir une  dimension artistique dans le génie industriel, alors c’est, dans le genre, une des plus belles choses que l’on puisse voir (avec les fonderies d’acier) : le ballet des robots. Malgré leur taille imposante, ces monstres articulés se glissent jusqu’au fond de la carcasse en se frôlant de près dans un jaillissement d’étincelles d’argent et d’éclat de lumières bleues (que l’on nous recommande de ne pas regarder). La ligne ici semble avancer encore plus vite que celle des assembleurs, tant les mouvements sont précis, ultrarapides et saccadés. Dans le domaine de la soudure, le robot a définitivement pris le dessus. Le taux d’automatisation est de 99%. 800 robots posent sur chaque voiture 4000 points de soudure qui réunissent les 400 pièces nécessaires à la constitution de la structure avant qu’elle ne poursuive son chemin vers l’atelier de peinture (140 couleurs disponibles).

 

Un virage vers l’hybride et l’Intelligence artificielle

On voit des Crown. On ne voit pas la Mirai, la voiture à hydrogène de Toyota également produite ici à Monomachi. On imagine que les technologies nouvelles qui visent à développer des véhicules à zéro émission sont plus sensibles à la concurrence… La marque se dirige clairement vers ces nouvelles technologies : elle expose dans ses nombreux showrooms à travers le Japon sa nouvelle Prius Solar qui se recharge grâce à son toit solaire. Elle vient d’ouvrir une usine de recyclage de batteries en Thaïlande et s’est investie dans Didi, le Uber chinois, pour développer des véhicules autonomes, tout cela avec l’ambition de produire en 2025 à la sortie des usines, 50% de véhicules électriques. Ce virage annonce le futur de la marque tel que le voit l’actuel CEO : Aicho Toyoda, petit-fils de Kiichiro. Il se cherche un successeur. On ne sait pas si ce sera encore un Toyoda…

50% de voitures électriques dès 2025

Conduire au Japon : casse-tête chinois.

Outre l’insularité et l’amour du propre, il est un autre point commun qui unit les Japonais et les Suisses, c’est le respect des règles, voire des règlements. L’aventure de la conduite au Japon commence par ça : des complications administratives. Pour être admis, notre permis de conduire doit être traduit. Cela vous amène dans une sorte de Service des automobiles local qui nous éclaire très vite sur l’universalité de la fonction publique à travers la planète. On a droit à toute la palette : l’injonction : « Revenez dans 2 heures » (6 lignes à traduire !), la cérémonie de la photocopieuse en panne avec le chef et sa secrétaire énervés de concert et, bien sûr, les émoluments, preuve tangible de la valeur ajoutée des trois heures perdues dans la démarche.

Chère voiture

L’obstacle administratif surmonté, reste à dominer le véhicule et la circulation. Conduite à gauche, volant à droite, commandes inversées. On croit actionner le clignotant, ce sont les essuie-glaces qui démarrent. Et vice-versa. Au départ, le loueur vous met en garde : pas de parking hors des cases ! L’amende est plutôt salée : CHF 250. Ce n’est que le début des surprises financières désagréables. Au Japon, on a le choix entre deux types de routes : des minuscules où l’on roule avec les rétroviseurs rentrés dans un espace qui rend le croisement samouraï. L’autre type, ce sont les autoroutes… Il faut le dire vite. A côté de nombreuses autoroutes japonaises, Lausanne-Genève ressemble à un échangeur de Los Angeles. Souvent à une seule voie, elles sont toutes à péages. Il faut compter un franc tous les 2 kilomètres. Soit l’équivalent de CHF 30 pour Lausanne-Genève… sur une voie. Ce qui revient à peu près au même coût que les Shinkansen (les TGV japonais) à la différence près que le temps de voyage n’est pas le même : le Nozomi, le plus rapide des Shinkansen se déplace de bout en bout à plus de 300 km/h. Sur les routes, la vitesse est limitée à 80 partout. Ce qui crée des scènes croquignolettes : profitant d’une courte zone à deux voies, une Lamborghini nous dépasse en frôlant le … 85 vrombissant de tous ses cylindres. Le pauvre bougre ne doit jamais pouvoir passer la deuxième… Le dépassement est donc quasi impossible sur la plupart des routes, raison pour laquelle les Japonais ne dépassent jamais, ils se font céder la place, nuance ! Il suffit en effet de s’approcher de la voiture qui précède pour que celle-ci se mette à l’écart et vous cède le passage. Le tout s’accompagnant des courbettes habituelles dans le rituel de politesse japonais.

Cher parking

Une fois arrivé, s’ajoute le coût du parking, en moyenne CHF 10 l’heure dans les villes, un peu moins ailleurs. Et on ne rigole pas avec le parking : une sorte de herse se dresse sous le milieu de la voiture et ne s’abaisse que lorsque la note est réglée. Seule bonne surprise : l’essence. Moins d’un franc le litre malgré le statut de 3ème importateur mondial de pétrole du Japon.  Au final, le budget voiture du Japonais est considérable. Ce qui est plutôt étonnant dans le pays par excellence des constructeurs de voitures. Les Japonais produisent des millions de véhicules chaque année dans le monde (9 millions rien que pour Toyota) et découragent au maximum leur usage chez eux.

Le résultat de cette politique de mobilité dissuasive est tangible dans les villes. Associée à une infrastructure de transports publics extrêmement développée, elle débouche sur des villes très peu encombrées, relativement silencieuses et très agréables pour le piéton dont le nouveau pire ennemi devient, ici comme ailleurs, l’incivil cycliste qui lui dispute les trottoirs.

Chère liberté

Le revers de la médaille est l’encombrement des … trottoirs justement et des transports publics. Aux heures de pointe, la marée humaine réduit l’individu au rang de l’asperge, droite dans sa botte. Serrés, debout, fatigués, cernés et étouffés, les voyageurs n’ont pas la place de lever le bras pour consulter leur smartphone : Ô désespoir contemporain !  Ils s’enferment donc dans une bulle mystérieuse. Sans doute rêvent-ils à … une balade en voiture, inavouable fantasme d’une liberté devenue très chère ?

Comment les Japonais entendent s’inscrire sur la carte mondiale des sciences de la vie

Au sud de Tokyo, dans la préfecture de Kanagawa, les Japonais ont construit un immense parc scientifique dédié à l’innovation dans le domaine des sciences de la vie et de la santé. Visite guidée du Shonan Health Innovation Park avec son patron. 

« Quand j’en parle aux Chinois, ils me répondent qu’ils ont dix fois plus grand… quand j’en parle aux Américains de Boston, ils me répondent que c’est trop grand pour permettre de vrais échanges… ».

Toshio Fujimoto se marre. Il a l’habitude de ces comparaisons. « Son » parc est immense et il suscite une curiosité parfois un brin jalouse. Inspiré par la philosophie qui a contribué aux succès du MIT, le parc d’innovation de Shonan a été conçu pour faciliter et encourager les échanges entre chercheurs et le mélange des disciplines. Mais surtout, Shonan répond à un vrai besoin stratégique. Celui, pour le Japon, de se placer sur la carte mondiale de l’innovation dans le domaine des sciences de la vie.

 

Le Japon n’est pas dans le top 20 des hauts lieux de l’innovation.

C’est la firme pharmaceutique Takeda qui est à l’origine de ce projet né – ce n’est pas un hasard – dans la Préfecture de Kanagawa, la Silicon Valley japonaise. Takeda, numéro 1 de l’industrie pharmaceutique japonaise, figure dans le top ten mondial, possède les brevets de quatre blockbusters et entretient quatre sites en Suisse (ZH, SZ, ZG et NE).

Propriétaire d’un immense terrain issu d’une fabrique démantelée, Takeda a vu l’opportunité de combler un vide dans le domaine de l’innovation des sciences de la vie japonaises tout en créant, avec un pôle d’excellence en neurosciences, un complément intéressant à ses centres de recherche à Boston et San Diego. Elle a trouvé avec la Préfecture de Kanagawa (voire article sur le Me-Byo) le partenaire idéal pour exploiter ce centre, inauguré en automne dernier et baptisé Shonan Health Innovation Park.

Dr Toshio Fujimoto est le patron du parc d’innovation de Shonan. Il est aussi un cadre important de Takeda.

« C’est une première au Japon, s’enthousiasme Toshio Fujimoto, le directeur du Parc et membre de la direction de Takeda. Notre pays fonctionne sur un mode top-down où les impulsions viennent habituellement du gouvernement. Shonan est issu d’une initiative de l’industrie et c’est un succès encourageant. »

 

Pour Takeda, Shonan répond à quatre objectifs: encourager le développement des startups à travers la création d’un fonds partagé avec d’autres investisseurs; donner accès aux équipements sophistiqués nécessaires dans la recherche moderne; fournir son savoir faire scientifique dans le domaine pharmaceutique et enfin mettre à disposition les services nécessaires au développement du business (RH, légal, IT, etc.)

Une architecture épurée très japonaise

A la mesure de ce dont sont capables les Japonais, Shonan est immense et s’ouvre sur de grands espaces, gigantesques. Chacune des trois structures qui le constituent dans sa longueur mesure 430 mètres. « De quoi parquer un Shinkansen complet », s’amuse le Dr Fujimoto, (un Shinkansen est un de ces bullet trains  japonais qui circulent à la moitié de la vitesse d’un avion sans ses inconvénients).  Chaque structure est dédiée à une activité : recherche animale, biochimie, chimie. Les cinq unités transversales sont prêtes à accueillir 3’000 chercheurs. Ils sont actuellement 1’600 à se partager un espace infini et au design impeccable.

De la place pour 3000 chercheurs et entrepreneurs: il faut encore en trouver la moitié.

Shonan est donc dédié aux sciences de la vie et se concentre sur quatre domaines : la médecine régénérative, la démence, la médecine préventive et les maladies rares. La communauté des chercheurs est invitée à fonctionner dans le cadre d’un écosystème ouvert rassemblant les partenaires et encourageant l’entrepreneuriat. Les bonnes vieilles recettes (babyfoot, fitness, chilling rooms, etc.) de la Silicon Valley sont appliquées à la lettre, parfois avec une certaine candeur : des sortes de faux feux de camp sont installés dans les couloirs immaculés et si longs qu’un système de couleur les balise afin de ne pas se perdre.

 

Un système de couleur pour ne pas se perdre

Au-delà de l’anecdote, la volonté d’échange et d’ouverture semble authentiquement au centre des projets de Shonan. De grandes sociétés internationales y ont un pied : IBM pour l’intelligence artificielle, Siemens dans le domaine de l’imagerie. Plus localement, Tokushukai, l’une des plus grandes chaînes hospitalières au Japon, est installée à l’une des extrémités du Parc et construit un centre de protonthérapie avec le géant Hitachi (plus de 300’000 employés).

Et si je suis un startupeur de l’EPFL qui souhaite venir m’installer ici ? « Vous êtes le bienvenu, promet Toshio Fujimoto. Nos installations et notamment nos laboratoires sont à votre disposition dès le jour de votre arrivée. Toutefois, il y a lieu d’être dans l’état d’esprit d’ouverture et d’échange qui prévaut ici. C’est la seule condition. » Cette ouverture aux sociétés et startups étrangères témoigne aussi de la volonté des Japonais de stimuler l’esprit d’entreprise et de compétition dans la jeune génération. Le Japon, avec ses 750 universités ne manquent pas de talents, en particulier d’ingénieurs, mais le problème est que ces jeunes talents arrêtent souvent leurs études avant le PHD. « Ils publient beaucoup mais ils cèdent rapidement à la tentation d’une situation bien salariée dès que l’occasion se présente, regrette Toshio Fujimoto. » L’esprit d’entreprise n’est pas encore dans le mindset dominant chez les jeunes Japonais. On sent de claires prémisses mais c’est encore assez marginal malgré l’intérêt de la jeunesse de ce pays pour les tendances les plus avancées. L’évolution passera par un changement d’état d’esprit qui ira de pair avec les bouleversements rapides que connaît la société japonaise sous la pression, notamment, de son évolution démographique.

Les startupers du monde entier sont les bienvenus

En attendant, Shonan avance. Le 1er Shonan Meeting – réunion interdisciplinaire de réflexion et d’idéation sur une thématique fondamentale – a eu lieu en 2018. Le thème concernait la prévention du syndrome métabolique (voire article précédent). Le thème du prochain 2019 est défini. Ce sera la démence.

 

 

L’entrée du parc est à la mesure de ses ambitions

Avec son design somptueux, et sa volonté – partagée par les autorités politiques – de se rendre accessible – il vient d’obtenir l’ouverture d’une station de métro dédiée au Parc (une mesure pratique que Patrick Aebischer a maintes fois demandée pour l’EPFL et qu’il n’a jamais obtenue) – on comprend bien que Shonan a aussi pour mission de rendre l’entrepreneuriat et la recherche plus sexy au pays de l’emploi à vie. Le très séduisant Dr Fujimoto est un leader charismatique parfait pour la mener à bien. Il est bien appuyé par l’environnement immédiat. Yokohama et son port, à deux pas de là (en fait 50 minutes de métro à l’échelle japonaise), est une ville magnifique et, tout près, le magique Mont Fuji veille sur le futur radieux des sciences de la vie nippones.

 

 

 

Me-Byo ou comment le Japon entend rajeunir la vieillesse

Casque, masque, vêtements de protection, l’agent de sécurité du chantier d’à côté de notre hôtel de Tokyo ressemble à n’importe quel agent de sécurité. A une différence près : en y regardant de plus près, on s’aperçoit qu’il a facilement plus de 70 ans. Et son collègue, à l’autre bout du chantier idem… En réalité, dans le Japon d’aujourd’hui, nombre de ces fonctions sont attribuées à des personnes âgées.

 

Le changement démographique est en marche.

La pyramide des âges est largement inversée et la tendance s’aggrave : les Japonais ne font pas assez d’enfants pour maintenir la population à son niveau actuel. Le déficit est de 400’000 chaque année, même s’ils vieillissent à n’en pas finir. Le Japon a la deuxième plus longue espérance de vie au monde, devant la Suisse (4ème). Selon les estimations du gouvernement, un enfant né en 2007 a théoriquement une espérance de vie de 107 ans ! On imagine donc assez bien les problèmes de retraites, de main d’œuvre et de santé publique que génère cette évolution. Cela d’autant plus que, contrairement à ce que l’on peut croire, les Japonais, comme les Occidentaux mais à un degré moindre, connaissent des problèmes de santé liés au style de vie (nourriture, sédentarité, stress) qui rendent leur – longue – vieillesse de plus en plus douloureuse et… coûteuse.

On se prépare donc, ici, à vivre dans une organisation sociale où chaque individu est supposé vivre près de 100 ans. Inutile de dire que le modèle en trois cycles (éducation – travail – retraite) ne fonctionne plus dans ce contexte. L’idée est désormais que durant les 40 dernières années de sa vie, le Japonais doit pouvoir être encore capable d’apprendre et de travailler. Pour cela, il doit être en bonne santé.

 

Prolonger la vie en bonne santé

C’est sous cet angle – la santé publique – que la Préfecture de Kanagawa (située au sud de Tokyo, capitale Yokohama, 9 millions d’habitants et PIB d’environ la moitié de celui de la Suisse), a décidé d’empoigner le problème. Sous l’impulsion de son gouverneur, Yuji Kuroiwa,

L’inépuisable Yuji Kuroiwa (à gauche) présente sa vision à Boston au Cambridge Innovation Center.

cette région de pointe dans la recherche japonaise a élaboré une vision totalement nouvelle de sa politique de santé appelée « Nouvelle frontière ». La vision consiste à trouver les moyens de prolonger la vie en bonne santé : plus la vie est longue, plus elle coûte cher à la société, or une longue vie en bonne santé coûte moins cher qu’une aussi longue vie en mauvaise santé. C’est également le moyen de créer des conditions acceptables pour augmenter l’âge de la retraite.

« Nouvelle frontière » se base sur un constat : la santé n’est pas une réalité binaire : la (bonne) santé d’un côté, la maladie de l’autre. La santé est un état dynamique qui varie de seconde en seconde et se déplace sur un continuum qui va de l’une à l’autre.  Cette dynamique, les Japonais l’ont appelée Me-Byo.

Forts de ce constat, ils misent sur deux approches : la technologie et la science d’un côté, la gestion personnalisée de son propre Me-Byo (avec l’aide des techniques et des habitudes de self-measurement) de l’autre. Dans cette dernière, on retrouve non seulement les dimensions classiques de la lutte anti-âge : exercice, nourriture et vie sociale, déjà bien connues et popularisées par les deux auteurs à succès du remarquable Younger next year (Chris Crowley et Henry S. Lodge) mais on y ajoute une application qui contient l’entier des données médicales, sportives et alimentaires relatives à l’individu (et cela, depuis sa naissance), mais également une dimension inédite

avec celles qui proviennent des capteurs installés à domicile, qui observent les changements (de posture par exemple), donnent des indications instantanées, montrent les dangers qui guettent à plus ou moins long terme et formulent des solutions. L’idée forte est de constituer à terme un Me-Byo Index universel que chacun – mais aussi les compagnies d’assurances – puisse utiliser afin d’améliorer sa santé.

 

Des moyens considérables mis en oeuvre

Du côté de la technologie, Kanagawa sort les grands moyens. La Préfecture a participé à la construction, en partenariat public-privé avec Takeda (première compagnie pharmaceutique japonaise, dans le top 10 mondial), à la construction du gigantesque parc d’innovation de Shonan (voir prochain article) destiné à accueillir, à terme, 3’000 chercheurs dans le domaine des sciences de la vie, de la médecine régénérative et de la thérapie cellulaire.

Shonan iPark, le futur hotspot japonais pour l’innovation dans les sciences de la vie.

On parie, du point de vue économique, également sur la création d’une industrie Me-Byo visant une longévité saine et incluant un nouveau marché : les vieux en bonne santé. Concrètement, cela se traduit déjà par l’adhésion de 730 sociétés japonaises à l’association pour la création d’une industrie Me-Byo, menée par le génial Yuji Kuroiwa qui se démène sans relâche pour développer sa vision. Parmi ces sociétés, on trouve de tout. Non seulement les incontournables comme Takeda, les spécialistes de l’intelligence artificielle, du Big Data et de la robotique, mais aussi des fabricants de vêtements de régénération pendant le sommeil, des développeurs d’exosquelettes (utiles à l’humain diminué aussi bien qu’à celui qui a besoin d’être soulagé dans des tâches pénibles). Kanagawa a également créé une université d’innovation sur la santé (avec cursus en deux langues car, oui, désormais les étudiants et les chercheurs étrangers sont les bienvenus).

Kenichi Oki dirige pour la Préfecture de Kanagawa la stratégie de diffusion de Me-Byo à travers le monde

Forte de cette vision, Kanagawa promeut son plan à travers le monde sous la direction de Kenichi Oki. La Préfectue a signé des Memorandum of Understanding (MOU) avec des universités et des institutions aux Etats-Unis, en Chine et dans trois pays d’Europe : Angleterre, Allemagne et Finlande. Des discussions sont en cours avec l’OMS.

 

Tous les acteurs réunis pour encourager des changements de lifestyle

Les premiers résultats se profilent. Le parc d’innovation de Shonan publie cette semaine ce qui est issu de la première série d’échanges interdisciplinaires lancés en 2018. Le thème concerne le syndrome métabolique : comment échapper à l’inexorable pression de la société moderne qui vous pousse à passer de l’état de quadragénaire fit et attirant à celui de quadragénaire en surpoids, sédentaire, pré-diabétique et candidat à l’attaque cérébrale. Les chercheurs ont étudié comment prévenir et inciter au changement de lifestyle. Ils ont débouché sur l’idée de favoriser la vie active et sportive en associant des équipes de sport (foot, gaming, etc.) qui soutiennent des programmes d’activités et offrent des gratifications (plus ou moins symboliques) à ceux qui les appliquent. Les assurances sont dans le jeu et financent l’opération en offrant des incentives. Une solution, somme toute, plus sociale que technologique et qui prouve que l’échange d’idée permet de réfléchir hors des sentiers battus.

Enfin, last but not least, les Japonais ont fait le constat – on ignore comment ils l’ont mesuré – que le rire est un élément essentiel de la qualité de vie en général, et du bien vieillir en particulier. Ils sont donc en train de mettre en place, dans le cadre de Me-Byo, des programmes de rire. « Les gens qui rient plus souvent sont en meilleure santé que les autres » s’amuse le Gouverneur. Faut-il s’attendre à la création d’une école du rire jaune ? Le Japonais de la fin du 21e siècle sera facile à reconnaître : musclé, fit, bavard, hilare et… centenaire.

 

Elle marie le yodel de Horw (LU) et le jazz de Boston (MA)

Gabriela Martina fait partie des Suisses courageux et entreprenants qui ont quitté le conformisme paisible de l’Europe assoupie pour la dangereuse liberté des grands espaces. La liberté d’être une artiste, de composer sa propre musique et de mener sa carrière comme elle l’entend.

 

Gabriela est une chanteuse talentueuse qui se distingue sur la scène artistique totalement saturée de la Côte-est des Etats-Unis. Sa marque de fabrique : une voix hors-pair, une maîtrise naturelle  du yodel et une approche très contemporaine du jazz vocal et de ses avatars. Elle présente un spectacle très abouti dans lequel elle mêle répertoire traditionnel, compositions propres et évocation visuelle de ses origines rupestres.

 

Le yodel depuis toujours

Elle a appris à yodler toute petite au sein de sa famille d’agriculteurs de Horw dans le canton de Lucerne. Une famille où la musique est présente en permanence, à chaque réunion, à chaque fête. Elle chante avec ses frères et sœurs, ses parents, ses amis. Un jour, dans un concours scolaire, elle utilise sa voix dans un nouveau registre : elle interprète The Girl from Ipanema en solo. La réaction chaleureuse du public la bouleverse. Dès lors, la voie est toute tracée : elle sera chanteuse. A n’importe quel prix. Il sera élevé. Elle comprend d’emblée qu’il faut aller voir hors de Suisse pour progresser comme elle l’entend. C’est Londres tout d’abord puis très vite, elle met le cap sur Boston et son fameux Berkelee College of Music.

A un tarif oscillant entre USD 18 et 20’000 le semestre, on comprend qu’il faut une certaine détermination pour aller y décrocher un diplôme. Surtout lorsque l’on est la fille d’agriculteurs qui sont loin de pouvoir assumer un tel investissement. Mais la détermination n’est pas ce qui fait défaut chez cette belle Suisse-allemande bien résolue à réaliser son projet. Durant 6 longues années, elle revient en Suisse, pendant toutes les vacances de l’école et gagne de quoi payer ses études en travaillant de nuit dans un EMS. Et, au final, la voilà diplômée de l’une des plus prestigieuses écoles de musique au monde.

 

La tradition en famille

« Les Américains nous soupçonnent d’être plus riches qu’eux »

Mais, ce n’est que le début de la suite du combat. Oui, un âpre combat. Berklee est un riche écosystème, un peu détaché du monde réel. Lorsqu’on en sort : il faut se battre pour trouver des engagements, pour réaliser le disque de ses rêves et tout simplement, pour se nourrir. Dans cette situation, être suisse représente un handicap : « les Américains nous soupçonnent d’être plus riches qu’eux. Du coup, on ne peut compter sur aucune aide comme cela serait communément le cas en Suisse. ». Le chemin est long et tortueux : il passe par le Blue Note (célèbre boîte à jazz) de New York où elle travaille comme serveuse tout en savourant la musique des prestigieux artistes qui s’y produisent et qui lui donnent la force de continuer à se battre. “L’écoute des autres est le meilleur enseignement possible” avoue-t-elle.

 

« A little something special »

Aujourd’hui, Gabriela est installée aux Etats-Unis depuis 11 ans. Elle a produit quelques albums, dont le dernier (No White Shoes, 2016) a été très bien noté (4 étoiles) par le magazine Downbeat. Elle a compris deux réalités essentielles. D’abord : tout repose sur elle. Ce qui signifie qu’elle doit assumer beaucoup de tâches qui ont parfois peu à voir avec la création artistique. Elle enseigne, monte ses propres vidéos, dessine ses costumes, est sa propre community manager, gère une agence de réservations d’artistes et organise des concerts de fundraising pour pouvoir payer ses musiciens et financer les prochains projets.

 

Gabriela Martina en concert à Boston (Swissnex) avec le corniste Gus Sebring, 100% américain et amateur de cor des alpes.

Mais, plus important encore, elle sait qu’elle doit avoir un little something special, un petit truc en plus qui témoigne de son authenticité et touche le public. D’où l’idée de mêler dans son répertoire de magnifiques envolées de yodel (qui ont un effet de surprise garanti ici) et des pièces originales de sa propre composition dans le répertoire du jazz, du RnB et des sonorités contemporaines. A cela, elle ajoute un récit sur ses origines qu’elle illustre avec des photos de la ferme d’Horw et des paysages enchanteurs de la région du Lac des Quatre-Cantons.

Homage to Grämlis

Son prochain projet s’intitule Homage to Grämlis (du nom de la ferme familiale). C’est l’étape de l’intégration entre les origines (yodel, accordéon, cloches) et les découvertes (gospel, RnB, jazz). Mother Mary en donne un avant-goût. Ce sera d’abord un album, puis une tournée. En Suisse et aux Etats-Unis.

Touche finale : Gabriela a déniché, au cœur de l’orchestre symphonique de Boston, Gus Sebring, un corniste 100% américain, également virtuose à ses heures perdues de… cor des Alpes.  Il n’a pas pu résister à l’appel de Gabriela et il l’accompagne dans certains concerts. Entre eux deux, ils font admirablement résonner tradition et musique actuelle dans un riche mélange de civilisations.

Gabriela Martina sera en tournée en Suisse au printemps 2020.

 

www.gabrielamartina.com

MIT.nano: l’outil qui met l’infiniment petit au service de l’infiniment grand

Le MIT s’apprête à mettre en service son laboratoire de nanotechnologie. C’est là que se trouveront beaucoup de solutions aux défis du futur, environnement compris. Visite exclusive.

 

Un nanomètre est un milliardième de mètre. L’épaisseur d’un cheveu humain est de 50’000 nanomètres. Nous sommes désormais capables de voir et de manipuler la réalité à cette échelle. Et de mieux la comprendre: les chercheurs ont découvert que la matière à cette échelle se comporte de façon révolutionnaire. C’est comme si on soulevait un coin du tableau périodique des éléments et qu’on découvrait une autre version en dessous – une version qui énumère les mêmes éléments, mais avec des propriétés entièrement nouvelles. Un exemple: on connaissait le graphite, une forme de carbone qui nous est familière grâce aux bons vieux crayons. On a découvert comment créer des feuilles de graphite de l’épaisseur d’un seul atome: le graphène, le matériau le plus mince qui existe. Souple, léger et incroyablement conducteur, c’est aussi le matériau le plus résistant connu de l’humanité: 200 fois plus résistant que l’acier. Il va peu à peu remplacer le silicone. Les recherches intensives dans ce domaine nous donnent donc le pouvoir de remodeler notre monde à l’échelle nanométrique.

 

270’000 noms (d’alumni MIT) gravés dans une plaque de silicone de 20 cm

Une solution aux besoins énergétiques croissants du monde digital

Les perspectives de ces recherches sont incroyablement prometteuses. Le volume du cloud computing, par exemple, devrait être multiplié par mille au cours de la prochaine décennie. Une telle croissance nécessiterait cinquante fois plus d’électricité que l’ensemble de l’économie américaine d’aujourd’hui. La nanotechnologie a la capacité de relever ce défi – et une foule d’autres – à condition de commencer sans tarder.

 

Un embouteillage de chercheurs.

Cet enjeu crée un véritable embouteillage dans les grands centres de recherche où un nombre croissant de domaines passent désormais par le laboratoire de nanotechnologie. D’où la décision stratégique de construire le MIT.nano, un ensemble situé au cœur de l’institution (adjacent au fameux Dôme afin, comme toujours ici, de favoriser les échanges interdisciplinaires) et qui permettra dès son entrée en fonction de centraliser l’effort de recherche et de désengorger les multiples laboratoires disséminés dans le campus.

 

Vladimir Bulovic, Directeur du MIT.nano

Le labo de l’année 2019

Tout juste achevé mais pas encore investi par ses utilisateurs, le MIT.nano fait la fierté de son directeur Vladimir Bulovic (h-index 102) qui, empreint d’une bonhomie probablement due à ses origines slaves, conduit la visite. Ouvert au mois de mai, le labo a déjà reçu le prix du laboratoire de l’année aux USA. Ce bâtiment est constitué de quatre étages répartis en trois sections qui ont des fonctions distinctes:

 

 

 

Le bâtiment est constitué de quatre étages répartis en trois sections qui ont des fonctions distinctes

 

Sur la gauche du couloir, les salles les plus “calmes” de tous les Etats-Unis

L’imagerie à l’échelle nanométrique

Au sous-sol se trouve la partie la plus spectaculaire: l’espace dédié à l’imagerie à l’échelle nanométrique. Il s’agit de l’espace “le plus calme et le plus silencieux” du MIT (et probablement des USA, sourit Bulovic). Pourquoi ? Car à cette échelle, toute vibration rend l’image floue comme c’est le cas quand le sujet d’une photo bouge. Il a donc fallu concevoir des salles optimisées pour l’imagerie à faible vibration et à faible interférence électromagnétique, une technique de microscopie dont les progrès sont en partie dus au professeur suisse Dubochet et à ses deux collègues américains (Nobel 2017 de chimie). Chacune des 12 salles a coûté près de USD 20 millions… C’est là qu’on peut « voir » la matière de manière totalement nouvelle, comme cette enzyme impliquée dans la production d’ADN. (Photo de couverture)

L’entier de l’air renouvelé toutes les 15 sec.

Des salles blanches… oranges

Aux niveaux supérieurs se trouvent deux environnements quasi totalement exempts de particules. Au-dessus de chaque salle se trouve un dispositif qui en change le volume entier de l’air chaque 15… secondes. Elles sont de plus, irradiées aux rayons ultraviolets, d’où une couleur orange dominante. C’est ici que l’on travaillera à la conception et la fabrication de structures à l’échelle micro et nanométrique.

 

L’espace des “Makers”. Les futurs entrepreneurs peuvent les louer pour USD 70/jour

Nanomakers

Au dernier étage, se trouvent les espaces dotés d’outils qui permettront de traduire les idées développées dans les étages inférieurs en prototypes et en démos qui peuvent sortir du laboratoire. On tient beaucoup ici à ce que toute recherche débouche sur des implications pratiques qui « servent à la communauté ». L’idée est d’ailleurs de permettre l’utilisation de ces espaces au plus grand nombre. Il est prévu qu’ils soient mis à la disposition, pendant la nuit, le weekend ou les vacances, des ex-étudiants devenus entrepreneurs pour pouvoir gagner un ou deux ans sur le développement de leur projet. Cela pour la somme de USD 70 par jour !

 

Une cellule solaire à base de jus de framboise et de crème solaire…

Les principales avancées

Actuellement, les recherches dans le domaine de la nanotechnologie visent à accélérer le traitement de l’information. Le graphène et le gallium sont plus rapides et plus puissants que le silicium. Une équipe du MIT a utilisé l’arséniure d’indium et de gallium, pour développer le plus petit transistor jamais construit à partir d’un équivalent en silicium, d’à peine 22 nanomètres de long. On envisage aussi des systèmes de propulsion nano-alimentés pour satellites de la taille d’un Rubik’s cube. On parle aussi de calcul optique qui calcule en utilisant la lumière plutôt que l’électricité. Si l’électronique a alimenté l’ère moderne, la nanotechnologie alimente l’avenir de l’électronique. Enfin, l’univers numérique – les données que nous produisons – double tous les deux ans et atteindra 44 billions de gigaoctets d’ici 2020, mais notre capacité de stockage ne suit pas le rythme. Des chercheurs du MIT tentent de combiner les propriétés magnétiques et électriques des oxydes de fer afin de rendre les dispositifs de stockage de données plus petits, plus denses et plus éco-énergétiques.

 

Le MIT.nano va se remplir de ses utilisateurs d’ici à la fin de l’année. Le Professeur Bulovic les attend avec impatience. En attendant, il prépare l’un de ses cours pour la rentrée intitulé Nanomakers, tout simplement. Il commencera par leur montrer comment on fabrique une cellule solaire avec du jus de framboise et un peu de dioxide de titanium que l’on trouve dans la crème solaire…