L’Australie et les médias incendiaires

« Certaines années, c’est pire. D’autres c’est moindre. Mais c’est comme ça en Australie chaque été avec les bushfires. La presse ? Elle sensationnalise. » confie John, loueur de voiture, Melbournais de naissance, Australien de cœur qui semble se réjouir de vivre une belle journée d’été alors que la température remonte après une nuit très fraîche. Cette attitude un brin décontractée face à la question des feux de forêt n’est pas unique ici. Il n’est pas rare non plus de voir des touristes chinois poser devant les feux (photo de tête).

Après plus de deux mois passés en Australie et à observer le traitement médiatique des événements sur place et au-delà, le sentiment domine d’une réelle dichotomie entre deux réalités.

D’un côté, un pays qui vit sa saison de bushfires comme elle en vit chaque année depuis toujours. Seulement, cette année, comme le dit Steven, vigneron à Penola, « ça fait un peu peur parce que ça commence plus tôt que d’habitude et que c’est vraiment très fort ». Un feu a pris à quelques kilomètres de ses vignobles, il y a une semaine.

Près de chez Steven, les grands arbres restent debout mais menacent de s’abattre bien longtemps après la fin du feu.

« Après les fortes pluies d’hier, on est soulagé ». Il n’évoque pas spontanément la question du changement climatique. En revanche, Jelena, médecin à Melbourne, n’hésite pas : « oui, le réchauffement est pour quelque chose dans la situation actuelle. La sécheresse dans certains états persiste depuis plus de trois ans ».

Ces trois témoignages résument assez bien la situation. Les bushfires font partie de l’Australie et de son histoire. Depuis, la fin du 19e siècle, on recense des ravages réguliers, provoqués par des phénomènes naturels (la foudre notamment), qui ont fait beaucoup plus de victimes que les feux de cette année. Il faut savoir que les bushfires font aussi partie de la gestion du territoire. Les Aborigènes en maîtrisent l’utilisation depuis longtemps. Les fermiers australiens également. A tel point que les incendies qui sont considérés comme dangereux actuellement sont appelés par les pompiers « out of control bushfires » par opposition à ceux qui sont contrôlés et font partie de la gestion des terres à cultiver ou de la prévention des feux que l’on veut éviter en créant, hors saison à risque, des zones coupe-feu (un peu à la manière dont on procède en montagne avec le déclenchement préventif des avalanches).

Une raison importante de l’aggravation des bushfires tient au réchauffement climatique. Il est difficile de dire dans quelle mesure exacte, mais il paraît certain qu’il favorise les conditions propices aux bushfires : intensification de la sécheresse, allongement de la saison à risque, augmentation des températures extrêmes.

Une autre des raisons qui explique l’aggravation des bushfires de cette année semble tenir au fait que l’administration ait mal géré les feux préventifs, notamment sous la pression de lois environnementalistes (qui les interdisent car ils produisent de la fumée) et aurait ainsi créé un terrain propice à des phénomènes bien plus ravageurs.

La dispersion des feux à travers un territoire immense a également compliqué la situation en empêchant les pompiers de concentrer leurs forces sur les incendies les plus destructeurs.

Enfin, il ne faut pas oublier les incendies volontaires ou liés à des négligences. Près de 200 personnes sont actuellement poursuivies par la justice australienne. 24 d’entre elles sont inculpées d’avoir délibérément allumé des incendies. Il faut encore ajouter à ce tableau la qualité exceptionnelle de la réaction des Australiens face à l’adversité. « Qu’il y ait si peu de victimes par rapport aux épisodes précédents (notamment en 2009 :

Depuis la fin du 19e siècle (avant le réchauffement, donc), les bushfires font d’importants ravages sur le continent.

173 morts pour un incendie beaucoup moins étendu, ndlr.) est un véritable miracle » se réjouit Steven qui n’est pourtant pas un supporter du gouvernement actuel. L’efficacité des pompiers, le système d’alerte et aussi une attitude très ferme des responsables qui imposent l’évacuation des zones en danger plutôt que de la       «conseiller» ont permis de limiter le nombre de victimes de manière significative. A l’heure actuelle, 25 personnes ont perdu la vie dans les incendies.

Phénomènes naturels et intentions criminelles sont des causes classiques et répétées des bushfires. Le réchauffement climatique, la dispersion des départs de feux et la négligence bureaucratique sont, eux, des causes de leur aggravation.

Voilà pour la réalité balancée des bushfires 2019-2020 vue d’Australie.

De l’autre côté, qu’en reste-t-il dans le traitement des médias traditionnels ?

Le réchauffement climatique.

Rien d’autre. A quelques exceptions près, les médias ne s’embarrassent pas de nuances.

On peut tenter quelques hypothèses sur les raisons de ce renoncement au traitement exhaustif et factuel des événements australiens.

 

  • Il semble nécessaire de faire entrer les bushfires dans le narratif du réchauffement. Pour compenser leur perte de crédibilité généralisée au cours de la dernière décennie, les médias traditionnels ont tenté de restreindre leur perte d’audience en envahissant les médias sociaux et en adoptant leurs règles. Il est ainsi impératif d’adhérer aux sentiments collectifs qui s’y répandent. On ne contrarie donc pas les jeunes futurs clients chez qui le changement climatique est un souci presque aussi important que celui de perdre son téléphone. Il faut donc entretenir ce feu-là en soufflant sur ses braises. Par ailleurs, on ne s’autorise pas à sortir du registre de l’émotion. Raisonner est fatigant, prend parfois du temps et recueille peu de like. Résultat : Greta Thunberg, personnalité de l’année : 100% émotion, 0% raison. Publication de photos plus ou moins trafiquées mais tellement touchantes : 100% émotion, 0% raison. Le nombre des victimes des bushfires étant un peu faible (25…) pour la démonstration, on prend celui des animaux victimes du sinistre et qui se comptent en centaines de millions* : 100% émotion, 0% raison.

    *L’Australie est un continent immense. Les chiffres qui le mesurent également. Ils doivent être mis en perspective lorsque l’on veut faire des comparaisons. Les médias ont utilisé la surface de la Belgique pour illustrer l’étendue des feux. Ils auraient pu préciser que l’Australie peut contenir 260 Belgiques… De même, pour les animaux, lorsqu’on parle d’un demi-milliard de victimes dues aux feux, on pourrait préciser que les animaux victimes de la route chaque année sont près de 10 millions. Cela ne diminue en rien la tristesse de ces réalités mais donne une idée plus juste de leur mesure relative.
  • La presse a vécu, dans la même période, un important changement de paradigme. De la recherche du vrai, on a glissé vers la promotion du bien. On n’informe plus, on éduque. Le peuple est populiste, il faut le corriger. Avec tout ce que cela suppose en matière de « respect » des faits. Comme le dit Alexandria Ocasio-Cortez, une députée socialiste américaine dont les médias traditionnels adorent tirer le portrait avec complaisance, « Il est plus important d’être moralement juste que factuellement correct ». On peut ajouter à cela une forte tentation totalitaire : essayez seulement de critiquer le traitement médiatique du réchauffement, vous serez très vite qualifié, selon les bonnes vieilles méthodes staliniennes non pas d’ennemi de la presse mais de climatosceptique…
  • Quelques mois avant le début des feux, on s’interrogeait au sujet de la surpopulation des koalas qui ravagent la flore locale. Aujourd’hui, les médias parlent de risque d’extinction… En réalité, on en est très loin.

    Encore plus grave, l’esprit critique qui fut pendant longtemps la fierté de la profession semble avoir disparu. N’importe quel expert, artiste, penseur autoproclamé, éco-aventurier en recherche de fonds ou juge en mal de popularité est invité à proposer ses vues sans contradiction, sans mise en perspective, sans questionnement. La porte est ainsi ouverte à tous les fantasmes, à tous les délires et, une fois encore à l’émotion pure quand elle n’est pas feinte. On pense à ces deux braves actrices (Aniston et Witherspoon, sauf erreur) remettant des Golden Globes en essuyant une larme (sans doute très professionnellement répétée dans la loge avant la cérémonie) sur les «australian bushfires based on climate change».

  • La presse est un monde conformiste où la libre pensée est très mal vue. Des décennies de cooptation ont créé des microcosmes où l’unanimisme s’impose. Du coup, plutôt que le débat, on pratique la surenchère : « je suis d’accord avec toi, Camarade, mais je le dis plus fort ». On peut éventuellement recommander aux nano-stars du microcosme d’écouter les conseils de Ricky Gervais aux vraies stars (ou de se les faire traduire) et un peu moins les flatteries des Camarades de la cafétéria.
  • Enfin, on ne peut pas exclure que la paupérisation de la profession durant cette dernière décennie ait provoqué un affaiblissement intellectuel généralisé. On le voit dans la difficulté pour certains à comprendre la différence entre la cause d’un phénomène et celle de son aggravation. Un peu comme il est difficile pour d’autres de saisir la différence entre vitesse et accélération. Cette paupérisation est probablement le risque le plus grave pour la corporation des médias. Il lui est en effet impossible, dans ces conditions, d’attirer des talents. Elle doit se contenter de recueillir des champions des bonnes intentions (genre défenseurs de la veuve et de l’orphelin) dont, comme l’on sait, l’enfer est pavé…

Immigrer en Australie ? Présentez les diplômes s’il vous plaît !

A part nous, tous les utilisateurs de l’ascenseur sont Chinois. Normal pour un immeuble de 48 étages situé au cœur de Shanghai ? Sans doute, sauf que celui-ci se trouve dans le quartier d’affaire de… Melbourne. Et si tout le monde, dans cet ascenseur, parle mandarin ou cantonais, il ne faut pas s’y méprendre, les mêmes parlent parfaitement l’anglais. Ils sont jeunes, talentueux, travailleurs et ambitieux. Ce sont les Australiens d’aujourd’hui et de demain. Ils sont la version contemporaine de l’immigration qui fut autrefois celle des bagnards priés de débarrasser le plancher de sa Majesté, d’aller purger leur peine aux antipodes et, si possible, de ne pas revenir.

Aujourd’hui, la donne a changé. On se bat pour venir s’installer en Australie et cette dernière ne dit pas non. Deux mille, c’est le nombre de nouveaux arrivants dans la seconde ville du pays chaque semaine. Oui, chaque semaine, Melbourne (moins de cinq millions d’habitants dont la moitié environ est née hors d’Australie) doit trouver le moyen de les loger et d’adapter ses infrastructures à cet afflux massif. Pas étonnant dès lors qu’on assiste à quelques étrangetés urbaines et architecturales. Il s’agit de densifier au maximum.

 

Densifier Melbourne pour loger 2000 nouveaux arrivants chaque semaine

Bondi ou Bombay ?

L’intensification de l’immigration moderne date du début du siècle. Ils n’étaient que 80’000 par année au tournant du millénaire. Ils sont aujourd’hui largement plus de 200’000. Leur origine aussi a changé. Les Britanniques (non-bagnards) ont été pendant longtemps la principale source d’immigration (malgré le cancer de la peau qui menace leur épiderme pas vraiment adapté au soleil australien). Actuellement, les Indiens représentent près de 40% des nouveaux arrivants, suivis des Chinois, près de 25%. Le reste du monde se partage les restes.

Cette nouvelle démographie, qui assure le moteur de la croissance dans un pays de 25 millions d’habitants en panne de naissances, est en partie due à un changement des conditions d’acceptation opéré par les autorités australiennes. Il y a vingt ans, le regroupement familial était à l’origine de deux tiers de l’immigration. Seul un tiers était lié aux qualifications (skills) dont le pays et son économie avaient besoin. Aujourd’hui, cette proportion s’est inversée. En d’autres termes, on recrute volontiers les talents, mais seulement ceux dont on a besoin. Soit dit au passage, c’est exactement et dans les mêmes proportions la politique que le Président Trump essaie de faire admettre aux Etats-Unis.

 

Des conditions très claires

Pour immigrer en Australie, il faut donc remplir certaines conditions : avoir moins de 45 ans et maîtriser l’anglais (à entendre certains Indiens, on se dit que l’examen est moins sévère qu’à l’époque de la White Australian Policy où il s’agissait à tout prix de défavoriser l’immigration non-européenne en faisant passer une dictée, le fameux Dictation Test. On se débarrassait ainsi des migrants maltais en leur faisant une dictée en… hollandais). Il faut aussi prouver sa bonne santé et de son « bon caractère », ce dernier concerne principalement le casier judiciaire : toute condamnation est rédhibitoire, l’acquittement aussi, s’il a été obtenu pour des raisons de déficience mentale (on n’est jamais assez prudent…). Mais le plus important, ce sont les qualifications professionnelles. Là, c’est très simple : soit on a un métier qui est sur la liste et on a de grandes chances d’être bienvenu, soit on n’est pas sur la liste et on est prié de renoncer ou de demander un visa temporaire pour deux ans.

 

Les ingénieurs d’abord

Si l’on est un inconditionnel des sciences humaines, il faut s’attendre à une grosse déception à la lecture de la liste. Disons que les Australiens font une différence très significative entre les hard et les soft skills. Les ingénieurs, quelle que soit leur spécialité, sont accueillis à bras ouverts (ce qui explique sans doute l’afflux massif des Indiens qui ont de remarquables instituts de technologie : les IIT). Les métiers de l’agriculture, les métiers techniques de la construction, de l’informatique, de la santé et de l’industrie sont également acceptés. Parmi les exceptions à ce tableau très « sciences exactes », quelques exotismes : danseur, chef (avec ou sans étoile), coach de tennis et… footballeur.

En revanche, si vous êtes hôtelier, musicien, broker financier, dessinateur de mode, pharmacien, psychothérapeute, agent d’assurances, prof de ski ou si vous exercez n’importe quel métier dans le domaine de la presse, vous êtes gentiment priés de passer votre chemin. Inutile d’aller voir en Nouvelle-Zélande : les deux pays ont un accord de libre-circulation et appliquent pratiquement les mêmes règles en matière d’immigration.

Un nuage de design dans une tasse de thé provoque une pluie de millions.

« C’est en observant comment les produits connaissent le succès ou l’échec que j’ai réalisé que quelque chose qui ne marche pas peut toujours être réinventé ». Forte de ce constat, Maryanne Shearer, avec Jan O’Connor, sa partenaire, a inventé une des belles success stories du business australien.

 

La première est designer dans le milieu de la mode. La seconde, architecte, sort du RMIT, le MIT de Melbourne. Un jour de 1996, lors d’une réunion au sujet de leur business d’articles ménagers, elle se font une tasse de thé pour donner un coup de fouet à leurs discussion. Et boom ! L’idée est là : faisons dans le thé ! A ce moment-là, en Australie, c’est le café qui cartonne (pour les quelques-uns qui ne boivent pas que de l’alcool dans ce pays très… « festif », ndlr). Et le thé n’est alors en Australie qu’une triste affaire de sachets Lipton et de breuvages de grand-mère.

 

Un Oolong aux arômes de beurre clarifié. Entre 3 et 6 minutes d’infusion dans une eau à 80°C

Elles se lancent avec un premier magasin à Brunswick Street (photo de tête) dans le quartier de Fitzroy (alors en passe de devenir l’un des lieux branchés de Melbourne). Des journaux chinois tapissent les murs, le plafond est peint en rose, on crée de étalages de thés odorants et on propose des thés de qualité, natures ou parfumés, le tout avec une touche marketing visant à gratifier le client en lui montrant la noblesse trendy du produit : « on ne vend pas du thé, on l’aime ! Ensemble. » La société est baptisée « Tea Two » mais devient T2. Dépoussiérée, l’image du sublime breuvage est revue à la mode selon nos deux entrepreneuses : chez T2, le thé est fun, féminin et fait rêver comme les noms des blends maison : Fruitalicious, Buddhas Tears ou Green rose.

 

Le succès de T2 est rapide. Il bénéficie d’un regain d’intérêt mondial pour le thé. C’est le succès phénoménal du Bubble Tea venu de Taïwan, le retour en grâce du très british Afternoon Tea rebaptisé High Tea et devenu un must dans tous les endroits chics du monde anglo-saxon. Il s’inscrit parfaitement dans la tendance des produits sains. Anti-oxydant et peu caféiné, il a tout pour plaire au millénial qui l’accompagne de son toast à l’avocat. Last but not least : associé au thé, il y a le plaisir indicible de le faire. C’est la cérémonie du thé au Japon. C’est plus prosaïquement, ailleurs, la liberté de prendre un peu de temps pour soi. Un luxe moderne.

 

Le teamaker de T2. Une fois le thé infusé, il suffit de le poser sur la tasse pour que le breuvage s’y écoule.

En quelques années, T2 a conquis l’hémisphère sud dont il est devenu le premier détaillant. Il a contribué à changer les habitudes des Australiens qui consomment désormais près de dix tasses par semaine dans un marché estimé aujourd’hui à plus de USD 200 millions. A Sydney et Melbourne, se tient un festival annuel du thé et des Masterclass connaissent un grand succès. Harvest Index vient d’ouvrir son premier magasin minimaliste dans la rue qui a vu naître T2. Il propose en tout et pour tout six grands crus japonais.

 

En septembre 2013, T2 est acquis pour environ USD 40 millions par Unilever, un géant de l’alimentaire (concurrent de Nestlé) qui poursuit le développement de la marque sans en changer ni la nature, ni le design. On trouve dans la centaine de magasins répartis entre l’hémisphère sud, l’Asie, le Royaume-Uni et les Etats-Unis, les mêmes produits qu’à l’origine. Notamment un délicieux Dong Ding (Oolong des montagnes) aux arômes de beurre clarifié et un autre produit miracle made in Taïwan : le teamaker. Une théière astucieuse et pratique qui permet de repasser aisément plusieurs fois le thé, ce qui convient particulièrement bien au semi-fermentés taïwanais qui, comme l’on sait, s’améliorent après deux ou trois passages. Les thés de T2 sont évidemment vendus en vrac. Pour le thé en sachet, Unilever a déjà ce qu’il faut. Il est propriétaire de Lipton.

Pourquoi les Papous sont les Grecs du Pacifique

Lorsqu’il a posé le pied en Nouvelle-Zélande, en novembre dernier, Behrouz Boochani a été accueilli comme un héros par ses amis et ses collègues journalistes. Il s’est dit soulagé de retrouver la liberté après six ans passés dans le camp de Manus, en Papouasie Nouvelle Guinée (PNG).

Behrouz Boochani, journaliste et demandeur d’asile kurde iranien a passé 6 ans dans le camp de Manus. (photo Hoda Afshar)

Journaliste et demandeur d’asile kurde iranien, il est l’auteur d’un livre écrit en captivité sur son smartphone et transmis page après page via Whatsapp à ses confrères en liberté. No friends but the Mountains : Writing from Manus Prison est le récit de son quotidien sur l’île de Manus en compagnie de centaines d’autres réfugiés. Cela fait de lui le porte-voix des réfugiés en Papouasie-Nouvelle-Guinée (PNG) et lui a valu d’être l’invité d’un festival littéraire à Christchurch (NZ). Du même coup, il est au bénéfice d’un visa d’un mois au pays de Jacinda Ardern.

 

Un lieu emblématique

Le camp de Manus est au centre de la problématique de l’exil dans le Pacifique sud. Son existence remonte à la première vague de réfugiés papous issus de l’annexion indonésienne de la partie occidentale de la Papouasie (néerlandaise jusqu’en 1962). Construit et géré par l’Australie afin d’éviter une crise diplomatique, il va plus ou moins rester en service au fil des années selon les aléas de la politique d’immigration australienne face aux vagues de réfugiés qui déferlent par bateau sur ses côtes.

 

Pays d’immigration

La White Autralia Policy des années 50 vise à maintenir l’Australie aussi “british” que possible.

L’Australie moderne est faite d’immigrés. Après les colons bagnards des origines et la ruée vers l’or de la fin du 19e siècle, la vague la plus importante est liée à la Seconde Guerre mondiale. On l’estime à près d’un demi-million de personnes. Principalement des Européens. On parle alors de White Australia Policy.

C’est dans les années 1970 que débute l’immigration vers l’Australie par bateau. Les Boat People vietnamiens tout d’abord, puis de nombreux migrants de l’ensemble de l’Asie fuyant le communisme et ses aléas. Ainsi, 50 000 Vietnamiens, entre autres, s’installent down under. Cette Open Door Policy n’est à ce moment-là pas remise en cause par les politiques australiens.

Le nombre de réfugiés arrivant par bateau augmente dès les années 2000 en provenance principalement du Moyen-Orient. Renforcés dans leur sentiment de défiance à l’égard des Musulmans par les attentats du 11 septembre, les Australiens thématisent la problématique et inventent la Pacific Solution qui consiste à traiter les demandes d’asile hors du territoire australien, notamment en PNG qui devient la porte d’entrée vers l’Australie à l’image de la Grèce en Méditerranée. Dès lors, entre fermeture provisoire et réouverture, le camp de Manus vit au rythme des changements de majorité politique en Australie.

 

La PNG Solution 

En 2013, le Premier ministre australien de gauche, Kevin Rudd, signe un accord avec son homologue papou Peter O’Neill. Selon cet accord, les réfugiés arrivés par bateau sans visa pour l’Australie sont admis en PNG, peuvent s’y installer mais perdent le droit de demander asile en Australie. Pour l’occasion, Manus est agrandi et rebaptisé « centre de traitement ». Il va sans dire que cet accord s’accompagne d’un arrangement financier qui fournit une aide considérable à la PNG, pays pauvre en proie à la corruption, aux luttes tribales et qui risque de perdre Bougainville, une province qui vient de voter son indépendance et pourrait devenir la 194e nation reconnue par les Nations Unies.

 

Une aide financière importante

L’argent australien a par exemple financé le magnifique musée d’Art de Port Moresby mais a aussi servi à importer quarante Maserati pour transporter les chefs de gouvernements réunis l’an dernier en PNG à l’occasion d’une réunion de l’APEC (Asia-Pacific Economic Cooperation).

Le Musée d’art de Port Moresby: entièrement financé par les Australiens

 

Le moins que l’on puisse dire est que la PNG ne correspond pas vraiment au rêve australien qui a nourri les espoirs de nouvelle vie des réfugiés. 45e dans le classement des pays les plus pauvres du monde, populations hostiles, violence endémique: la plupart des réfugiés craignent de s’y installer et ont refusé de quitter le camp. Certains ont pu partir aux Etats-Unis dans le cadre d’un accord passé avec l’administration Obama et appliqué par le Président Trump qui a accepté 500 réfugiés de Manus. En échange de quoi, l’Australie a accueilli des réfugiés d’Amérique Centrale.

 

Délogés de force, ceux qui n’ont pas pu partir ont été installés à Port Moresby à la suite de la fermeture définitive de Manus il y a dix jours. Pour certains dans un profond désarroi. Les automutilations et les tentatives de suicide sont fréquentes selon Behrouz Boochani qui est toujours en Nouvelle-Zélande. Il espère pouvoir migrer aux Etats-Unis. A moins qu’il ne suive le conseil d’un internaute américain: « Si j’avais à choisir entre les Etats-Unis et la Chine aujourd’hui, je choisirais Beijing, un endroit formidable pour vivre, monter un business et faire un paquet d’argent ! ». Son visa expire dans quelques jours.

Les curieux métiers de Down Under

Muffin et Rasy font des services de quatre heures. Un job d’extrême attention qui n’autorise aucun relâchement. L’oreille et la queue dressées, ils arpentent le quai et bondissent lorsque l’ennemi approche, le repoussant temporairement jusqu’à la prochaine attaque, quand il reviendra, Muffin et Rasy le savent bien, en plus grand nombre…

La patrouilleuse de mouettes de l’Opéra de Sydney veille au destin des frites des visiteurs

Muffin et Rasy sont des Border Collies, une race de chiens de troupeau, aimables, joueurs et very british qui forment le bras armé de Juliana, la patrouilleuse de mouettes.

Ensemble, ils défendent un magot précieux : l’assiette de frites des dîneurs du quai de l’Opéra de Sydney, cible des insatiables mouettes de la rade. Ces oiseaux – plus précisément les mouettes argentées – sont des animaux natifs d’Australie. A ce titre, comme beaucoup d’autres, ils sont protégés. Le problème est que de nombreux volatiles se sont bien vite aperçus qu’il est nettement plus facile de piquer en toute impunité dans l’assiette des clients de restaurants que de pêcher dans les eaux du large. Et, par la même occasion, ils se sont enhardis au point qu’ils attaquent les assiettes alors même que leur propriétaire mange… Emoi des restaurateurs qui se doivent de remplacer, bon gré mal gré, le met attaqué.

Tout avait été essayé avant cela : faucon robotique, leurre sonique, sprays divers, etc. Rien ne marchait jusqu’au moment où le responsable de la sécurité du Musée maritime de Sydney eut l’excellente idée de recourir aux services des Border Collies qui effraient les mouettes avec une réelle efficacité. Juliana et ses collègues poilus – il y a actuellement cinq patrouilles de mouettes en service sur le port – ont fait diminuer de 78% le nombre de plats que les restaurateurs devaient remplacer. La popularité des Border Collies est à son comble mais, si la mouette est réputée rieuse, elle n’en est pas moins revancharde et se transforme volontiers en bombardier de fiente. Scène vécue : la vilaine bête rase la terrasse, amorce un léger piqué et lâche la marchandise avant de reprendre de l’altitude. Le tir est précis et efficace. L’immonde projectile s’écrase près du centre du considérable décolleté d’une touriste allemande qui a dû regretter de l’avoir aussi… pigeonnant.

 

L’attachement à la nature

Un sérieux appétit

Le métier de patrouilleur de mouettes n’est que l’un des nouveaux métiers inventés par les Australiens. Ils sont souvent liés à la nature et au grand soin qu’ils éprouvent à protéger leurs espèces endémiques.

A Port Macquarie, l’hôpital des koalas emploie un personnel médical entièrement dévolu aux soins de ces petites bêtes attendrissantes et instagrammables (les Asiatiques en sont fous) mais pourvues d’un redoutable appétit.

Un koala adulte dévore chaque jour environ 500 grammes de feuilles d’eucalyptus ainsi qu’un peu d’écorce et des bourgeons. Le koala est un gourmet : il ne prend ses feuilles que fraîches du jour. D’où la nécessité pour l’hôpital de créer un poste à temps plein de Leaf Collector chargé d’organiser le recueil des feuilles d’eucalyptus permettant de nourrir les koalas traités à l’hôpital. Une tâche qui s’avère doublement plus difficile en cette période d’incendies de forêt en Australie. D’une part, les koalas sont directement menacés par les feux et, d’autre part, l’eucalyptus est connu pour sa très haute combustibilité…

 

Surfeurs australiens cernés par les gardiens -performers de la Art Gallery de Sydney

Dans un tout autre registre, les Australiens ont également une sorte tout à fait particulière de gardiens de musée. Ceux de la Art Gallery of New South Wales à Sydney sont à fois les fonctionnaires habituels, en costumes, qui veillent à ce que vous ne touchiez pas les œuvres et des performers qui prennent le visiteur par surprise et se mettent à danser et chanter en sarabande sous son nez. « This is so contemporary ! » répété en boucle pendant une minute frénétique puis les gardiens reprennent place dans l’ombre et le silence. Jusqu’à leur prochaine victime.

 

Fameuse au Japon

Last but not least, la voix la plus connue des Japonais est une voix australienne. Celle de Donna Burke, une chanteuse et comédienne, qui, à son grand dam sans doute, n’est pas vraiment connue pour ses talents artistiques mais plutôt pour son omniprésence. Donna Burke est LA voix des Shinkansen, les trains ultra-rapides nippons.

C’est elle qui, en anglais, énumère et annonce l’arrivée à destination des fameux trains. Elle explique, amusée, que lorsqu’elle a commencé, les Japonais lui ont demandé d’imiter l’accent de sa prédécesseure, une Canadienne à qui l’on avait demandé d’imiter l’accent… britannique. Ajoutée à sa parfaite maîtrise du japonais, la « voix » du train lui vaut une grande popularité au Japon et aussi quelques débouchés : elle est la voix féminine de l’héroïne de Metal Gear Solid, un jeu vidéo, aux côtés de Kiefer Sutherland.

Marginaux mais témoins d’une certaine créativité, ces métiers atypiques contribuent à un marché de l’emploi assez solide avec un taux de chômage de 5,2% (40’000 nouveaux emplois créés récemment) pour une population de 25 millions d’habitants et une économie sans récession depuis… 28 ans.

Comment les Taïwanais font du neuf avec du vieux : une affaire de créativit(h)é

Quand elle vous accueille dans sa boutique, Koay Han Li assure. « Celui-là possède une petite touche salée. C’est dû à l’emplacement du champ qui est sous les embruns de la mer toute proche » : elle présente ses crûs avec la même éloquence qu’un œnologue vantant les caractéristiques d’un grand Californien. La différence ? Elle parle de thé. Avec une richesse de vocabulaire à la hauteur de celle du breuvage qui la passionne. En fait, cette jeune femme d’à peine trente ans d’origine malaisienne est pâtissière, fraîchement diplômée du Cordon Bleu, l’académie des arts culinaires de Paris.

Ya-Wen Cheng et Koay Han Li fraîchement diplômées du Cordon Bleu et propriétaires de “Ce moment” à Hengshun

C’est dans la branche tokyoïte de cette école que Koay Han Li rencontre Ya-Wen Cheng. Devenues amies et dotées, l’une comme l’autre, d’un solide esprit d’entreprise, elles s’associent et ouvrent « Ce Moment » un délicieux petit salon de thé où les crûs sont choisis avec soin parmi les productions locales de Oolong – le crû par excellence de Taiwan – et quelques autres sortes tout aussi riches et subtiles d’arômes et de saveurs. « Ce Moment » est une petite échoppe dont la modernité et le style urbain tranchent avec le galimatias typiquement asiatique de la Old Street de Hengchun, petite ville du sud balnéaire de l’île de Taïwan. Les deux jeunes femmes ont fait le pari d’y proposer pâtisseries et thés haut de gamme dans un pays où l’on est facilement prêt à payer deux ou trois fois le prix de son repas pour quelques tasses de thé.

Le cannelé au thé de “Ce Moment” est un pur régal accompagné d’un Oolong des montagnes d’Alishan

Et ça marche ! les jeunes locaux affluent et se pourlèchent les babines à la vue des profiteroles, des cheesecakes ou des cannelés au thé que l’on accompagne de quelques tasses des meilleurs crus, servis froid ou chaud.

 

Le plaisir du thé

Il faut dire que le terrain est favorable. Le thé à Taïwan est partout et dans tout. Sur le trottoir se succèdent une échoppe, un salon traditionnel ou encore le comptoir franchisé d’une grande chaîne dont on voit l’enseigne partout. Dans tout : l’huile, le savon, les cosmétiques. Bref, dans les gènes et dans l’histoire. L’une des salles des Musée national du Palais (qui regroupe sur deux sites le plus précieux de l’art chinois dans le monde) est consacrée à l’histoire du thé qui est résumée à trois pays et leur rapport unique au breuvage : la Chine est la patrie du thé, le Japon a inventé la manière du thé alors que Taïwan pratique le plaisir du thé.

Le Honey Black Tea de Wuhe : un délice obtenu grâce à une cigale (cicadelle) qui donne un arôme de miel exceptionnel au thé en se nourrissant de ses feuilles. Du coup, les cultivateurs ont renoncé aux pesticides.

Et le plaisir, les Taïwanais ne s’en privent pas. Le samedi soir, les trottoirs de Tainan, l’ancienne capitale du pays, sont noirs de monde. La jeunesse vient y faire la fête et c’est le thé qui coule comme du Chasselas à Paléo, avant la bière et avant les cocktails. Impressionnant ! La question pratique du service d’un liquide parfois brûlant ou alors débordant de glaçons a été réglée de manière technologique, les grands gobelets dans lesquels le thé est servi hors des salons sont scellés avec un couvercle étanche qu’il s’agit de percer avec une paille pointue. Pas de débordements, pas de perte, pas d’inondation accidentelle du smartphone… Même les motocyclistes sirotent leur thé en conduisant d’une main.

 

La revanche du tapioca

Il faut dire que la théophilie est largement maintenue dans les nouvelles générations grâce à une autre innovation majeure en provenance de Taïwan : le Bubble Tea. Inventé un peu par hasard dans les années 1980 par un marchand qui a eu l’idée de mettre des boulettes de tapioca dans le thé au lait plutôt qu’à côté comme elles étaient servies autrefois, le Bubble Tea crée un véritable raz-de-marée à travers la planète. Les deux salons de thé taïwanais qui revendiquent chacun la paternité du concept (la justice n’a pas pu les départager) sont des lieux culte de l’île.

Le sucre brun mélangé au tapioca et répandu à l’intérieur du verre donne cette apparence tigrée qui fait fureur partout

Les instagrameuses y défilent en rang serrés avant d’aller mettre leur ligne en danger avec le divin (et très sucré) breuvage. La recette d’origine a évolué avec le temps.

Aujourd’hui, le tapioca est cuit dans une mélasse de sucre brun qui crée la base d’une boisson redoutablement gourmande. Certaines boutiques passent même un rapide coup de chalumeau sur la surface du breuvage pour caraméliser l’affaire. A New York, on fait jusqu’à quatre heures de queue pour avoir son « Brown Sugar Bubble Tea » de la marque Tiger Sugar.

 

Un marché prometteur

La petite entreprise de Han Li et Cheng, qui séduit le lecteur-esthète de Monocle aussi bien que les chaînes globalisées de Bubble Tea qui mettent en transe le hipster new-yorkais, sont l’illustration de la capacité des Taïwanais à se renouveler dans une industrie on ne peut plus mature. Alors que Taïwan produit annuellement pour quelques USD 2 à 300 millions de thé, le Bubble Tea business se compte, lui, en milliards. Les prévisions actuelles parlent de USD 11 milliards  à l’horizon 2025.

 

 

(Approximative… sorry!) English Version

When she welcomes you to her shop, Koay Han Li is remarquable. “This one has a little salty touch. This is due to the location of the field right under the spray of the nearby sea”. She presents her products with the same eloquence as an oenologist praising the characteristics of a great californian wine. But something is different: she’s talking about tea. With a wealth of vocabulary equal to that of the beverage she is passionate about. In fact, this young woman, who is barely thirty years old and of Malaysian origin, is a pastry chef, recently graduated from Le Cordon Bleu, the Paris Academy of Culinary Arts. It is in the Tokyo branch of this school that Koay Han Li meets Ya-Wen Cheng. Becoming friends and endowed, both of them, with a solid entrepreneurial spirit, they team up and open “Ce Moment”, a delicious little tea room where the teas are carefully chosen from the local productions of Oolong – Taiwan’s premier crû – and some other varieties just as rich and subtle in aromas and flavours. “This Moment” is a small shop whose modernity and urban style contrast with the typically Asian galimatias of the Old Street of Hengchun, a small town in the southern seaside of Taiwan. The two young women have taken the challenge of offering top-of-the-range pastries and teas in a country where it is easy to pay two or three times the price of your meal for a few cups of tea. And it works! the young locals flock and lick their lips at the sight of profiteroles, cheesecakes or tea cannelés, which are served with a few cold or hot cups of the best teas.

The pleasure of tea

The background is favourable. Tea in Taiwan is everywhere and in everything. Everywhere: on the sidewalk follow one another a shop, a traditional lounge or the franchised counter of a large chain. In everything: oil, soap, cosmetics. In short, tea is in genes and in history. One of the rooms of the National Palace Museum (which houses the most valuable Chinese art collection in the world) is dedicated to the history of tea, which is summed up in three countries and their unique relationship to the beverage: China is the homeland of tea, Japan has invented the way of tea while Taiwan practices the enjoyment of tea. And the Taiwanese are still good at that ! On Saturday evenings, the sidewalks of Tainan, the country’s former capital, are crowded. The youth come to celebrate and it is the tea that flows like beer in Octoberfest, not alcohol. Impressive! The practical question of serving a liquid that is sometimes hot or overflowing with ice has been resolved in a technological way. The large cups in which tea is served outside the living rooms are sealed with a waterproof lid that is pierced with a sharp straw. No overflows, no loss, no accidental flooding of the smartphone… Even motorcyclists sip their tea while driving with one hand.

The triumph of the tapioca

Theophilia is largely maintained in the new generations thanks to another major innovation from Taiwan: Bubble Tea. Invented by chance in the 1980s by a merchant who had the idea of putting tapioca balls in milk tea rather than in a separate plate as they were served in the past, Bubble Tea becomes a real success  around the world. The two Taiwanese tea shops, each claiming authorship of the concept (justice has not been able to separate them), became  places of worship on the island. The instagrammers parade in tight rows before going to put their figure in danger with the divine (and very sweet) beverage. The original recipe has evolved over time. Today, tapioca is cooked in a brown sugar molasses that creates the basis for a gourmet drink. Some shops even use a blowtorch  to caramelize the surface of the beverage. In New York, people queue up to four hours to get their “Brown Sugar Bubble Tea” from Tiger Sugar.

A promising market

Han Li and Cheng’s small business, which seduces Monocle’s reader-aesthetist as well as Bubble Tea’s globalized chains that put the New York hipster in a trance, are examples of Taiwan’s ability to renew itself. While Taiwan produces annually for some USD 2 to 300 million of tea, the Bubble Tea business is worth billions. Current estimates are for USD 11 billion by 2025.

Love Hotels de Taïwan : le sexe en toute discrétion

–     Short term or long term ?  nous demande la réceptionniste du Wego Hotel – Linsen à Taipei.

–     C’est-à-dire ? lui rétorque-je avec la naïveté un brin agressive du gros innocent qui a réservé sur Booking un des derniers hôtels disponibles dans la capitale ce soir de fête nationale.

–     Il est 18 heures. Si vous prenez votre chambre maintenant, il faudra la rendre à 21 heures, explique-t-elle avec un sourire naissant. Si vous souhaitez passer la nuit, alors il faut revenir après 20 heures. Dans ce cas, vous pourrez rester demain jusqu’à midi.  Son sourire se fait plus large. Et le petit-déjeuner est servi au 2e étage à partir de 9h. Là, elle se bidonne carrément.

Ce que Booking avait (sciemment ?) oublié de préciser, c’est que le Wego Hotel de ce quartier de Taipei est un des 1’000 Love Hotels que compte l’île de Taïwan. Il se situe plutôt vers le haut de l’échelle des prix qui vont d’une vingtaine de dollars pour les plus crapoteux à 200 pour les plus luxueux et les plus créatifs.

Comme son nom l’indique, le Love Hotel est destiné à abriter les ébats de ses clients. Si l’on omet les gros innocents de Booking, on en compte trois catégories principales : les jeunes Taïwanais qui ne disposent pas d’espaces privés chez leurs parents et qui n’habitent pas (encore) chez eux ; les couples illégitimes qui s’offrent une pause érotique pendant les heures de bureau ; les consommateurs de prostitution.

 

La discrétion et l’extravagance

Dans la société taïwanaise, bien que l’une des plus permissives d’Asie – elle est la seule pour l’instant à avoir autorisé le mariage homosexuel – il est essentiel de préserver et de protéger l’intimité. C’est ainsi que les voitures, quasiment sans exception, sont équipées de vitres teintées qui empêchent de voir l’intérieur. Il en va de même, bien entendu pour notre Love Hotel, en fait un Love Motel, qui assure toute la discrétion nécessaire. Revenus à 20 heures comme conseillés, nous sommes dirigés par notre délicieuse et hilare réceptionniste vers le 5e étage. On y monte en roulant à travers une rampe de parking classique avant de nous garer dans un box dont le numéro (celui de notre chambre, en fait) clignote. Pour un box, c’est un beau box. Il y a des plantes, des pantoufles et un bouton qui commande la fermeture de la porte, le tout dans une lumière tamisée et rose. Le rideau de fer abaissé, les pantoufles enfilées, on découvre la porte du fond du box. C’est la porte de la chambre et, du même coup, le passage abrupt de la discrétion à l’extravagance.

 

Un vrai bijou de rococo. Le créateur de notre chambre doit avoir le fantasme du château à la Française façon XIXe siècle. Rideaux partout, lampe vaguement Tiffany, large lit entouré de miroirs bien entendu, salle de bain avec baignoire pour deux et hammam dans la douche (un panneau placé à côté de la porte recommande toutefois de n’y pratiquer aucun exercice : trop dangereux). La télévision est immense et programmée sur des films de charme où l’on voit un jeune couple s’envoyer en l’air dans tous les recoins de la chambre sans que jamais une moindre parcelle de leur anatomie n’apparaisse. On est dans le haut de gamme, il convient de rester dans la suggestion. Si on veut du porno, c’est possible, mais il faut entrer un code qui témoigne qu’on n’est pas tombé dessus par hasard. Dans la catégorie fantasme haut de gamme également, il y a cette télécommande qui active le puissant dispositif son, genre Dolby Atmos, et permet de choisir entre différentes « ambiances » : les classiques bord de mer et forêt bucolique mais aussi, et c’est un peu plus surprenant : gare de métro ou bureau open space…

Un panneau indique que l’endroit est protégé des caméra-espions. Il n’y a donc plus qu’à consommer…

 

Retour sur terre

Le petit-déjeuner est l’expression d’un parfait paradoxe. Alors que tout est fait pour protéger les couples du regard des autres, les voici qui se retrouvent dans la salle du petit-déjeuner… Il y a bien des sortes de voilages qui sont censés séparer les tables mais la promiscuité est là. Surtout au buffet autour duquel tournent les rescapés de la nuit de tous les fantasmes. Logiquement, les jeunes couples dominent. Ils n’ont ni l’âge, ni l’allure des affaires illégitimes. Les dames sont manifestement fatiguées, un peu chiffonnées et surtout passablement décoiffées. Est-ce l’effet de la Fête nationale ? On sent en tous cas que l’engagement a été total et que la récupération va prendre un certain temps. Sauf pour un couple chez qui cela semble s’être mal passé : chacun est seul à une table à l’opposé l’une de l’autre. Les messieurs, eux, ces rustres, ont le nez dans leur téléphone …de retour dans leur téléphone, devrait-on dire, tant en Asie, l’objet tend à se fondre dans l’individu. Au point de lui faire oublier la plénitude de l’instant d’après…

 

 

 

 

 

Une photographe de Taïwan, Chen Shuchen, a réalisé un intéressant reportage sur les chambres de Love Hotels, juste après emploi. Elle a eu l’idée de ce reportage après avoir appris que son mari l’avait trompée, probablement dans un de ces hôtels (on a vu des réactions plus belliqueuses…)

Pourquoi les Asiatiques sont plus blancs que les Blancs

Une certaine inquiétude se dessine sur ce que l’on voit du visage de l’assistante. Derrière son masque, elle s’interroge : aurai-je assez de crème pour couvrir tout ce visage, y compris cet énorme nez ? Si la tâche de répartir la crème anesthésiante tient du geste d’usine dans cette clinique de soins esthétiques nichée au 7e étage d’un building de Gangnam, il est, semble-t-il, nettement moins habituel de se trouver à traiter des Occidentaux, encore moins le visage d’un Blanc au profil aquilin.

Tout a commencé la veille. Rendez-vous avec le dermato à 18h. Il se propose d’enlever une dizaine de taches, boutons et autres petites saloperies qui affluent sur le visage, passé la soixantaine, comme la vérole s’abat sur le bas-clergé. « It’s on the house » annonce le Dr 마르 박사, t-shirt et coiffure manga, réplique asiatique de Christian Troy, le chirurgien floridien de Nip Tuck. Gratuitement donc… mais à condition de se voir administrer une bonne dose d’injections (environ mille, oui mille !) d’un produit qui, c’est promis, donnera à ma peau d’ici 35 jours l’apparence soyeuse d’un cul de bébé. Les injections, elles, ne sont pas gratuites. Après quelques marchandages, toujours un brin contre-nature pour un protestant suisse, l’affaire se conclut pour quelques dizaines de milliers de wons. Les délais : immédiat pour tout ce qui est injections ou interventions laser. Le lendemain, si on envisage de la chirurgie lourde. L’intervention est toutefois reportée au lendemain, vu l’heure de la fin des négociations (la faute au protestant suisse…).

Rapide et sans discussion

En moins de deux heures, l’affaire est réglée, au grand soulagement de la dispensatrice d’anesthésiant qui a surmonté l’épreuve du nez avec un courage d’alpiniste. Habile du laser, le toubib dégage toutes les imperfections en un tournemain après avoir passé un peu plus de temps à réaliser quelques centaines d’injections du produit miracle à l’aide d’une sorte de pompe hérissée de neuf fines aiguilles sur lesquelles un mouvement de succion attire la peau. Pas douloureux, juste désagréable. En bon protestant (on ne se refait pas) je compte les coups. Pas sûr qu’on arrive à mille…

Dans les rues de Gangnam…

Du point de vue administratif, c’est plus compliqué. La clinique refuse de produire une facture avec le détail des opérations. Peut-être gênée d’admettre que la dermato (gratuite) sert d’incentive promotionnel pour les traitements esthétiques (substantiellement plus chers) ? U Can B, c’est son nom, pratique des prix quatre à cinq fois plus élevés que d’autre cliniques de Gangnam au motif qu’elle traite les TV-stars locales qui passent en boucle sur les écrans de la salle d’attente devant des adolescentes en état de totale sidération émotionnelle. U Can B n’est donc pas recommandable même si ses tarifs et son temps de réaction sont bien plus abordables qu’en Suisse.

Le Rio de l’Asie

Mais l’amateur a l’embarras du choix. Gangnam compte des milliers de cliniques, salons, cabinets de soins dentaires et autres édicules où il est possible de se faire plus ou moins retoucher à des prix défiant toute concurrence occidentale. Ce quartier de Séoul est le Rio de Janeiro de l’Asie. Si les cliniques pullulent dans les étages des buildings, on trouve au niveau de la rue des milliers de magasins proposant les fameux produits cosmétiques coréens. Quelle que soit l’heure, y compris le soir, ils ne désemplissent pas. S’il existait une mesure du PIB (Produits Incontournables de Beauté), la Corée serait largement en tête devant le Brésil.

 

… un défilé de beautés

Au résultat, les rues de Séoul ressemblent à un podium de défilé de mode où se succèdent des mannequins tous plus parfaits les uns que les autres. Seul bémol dans cet univers où la beauté s’étale avec sourire et modestie (on ne voit que très rarement, à l’opposé du Brésil, des manifestations ostentatoires de mensurations surhumaines) : l’uniformité. Les Asiatiques visent un même idéal : un visage plus blanc que blanc, lisse, symétrique relevé par des lèvres légèrement pulpées et recouvertes d’un rouge qui met en valeur la blancheur du visage. Oui, le blanc est la valeur recherchée et promise par la K-Beauty.

La K-Beauty, comme la K-Pop, à la conquête du monde

Pas une crème de soins qui omette le blanchiment (withening) en tête de la liste de ses nombreuses vertus. Pas une seule crème solaire en dessous de 50 spf, non plus ! On voit aussi beaucoup de lentilles colorées. Mais une Coréenne avec les yeux bleu, c’est un peu l’effet « Greta à l’ONU » : ça flanque la trouille.

 

 

Seule moustache dans l’uniformité de la Joconde coréenne, on croise toutefois, assez souvent, des têtes remplies de sparadrap. Ici, c’est une fraîche blépharoplastie, là, une rhinoplastie ou encore, c’est de plus en plus fréquent en Corée, des jeunes filles qui portent un bandage sur un seul œil. Ce sont les effets du débridage qu’elles pratiquent de manière décalée : un œil après l’autre.

 

Enfin, bonne nouvelle pour les fervents de la cause de l’égalité entre les genres, (surtout ceux, nombreux, qui confondent égalité et identité). Mascara, rouge à lèvre, masques et fond de teint sont les mêmes pour tous : Coréens et Coréennes.

Pas de différence entre les genres

Comment la 5G développe le pied marin en Corée

La Corée du Sud a été, dès le printemps dernier, le premier pays à offrir une couverture totale de son territoire en 5G. Dès lors, films, jeux, mangas, n’importe quel contenu internet, quel que soit son poids, est disponible partout instantanément. Par ailleurs, les transports publics, de Séoul notamment, sont extrêmement bien développés et de plus très rapides, les chauffeurs n’ayant aucun scrupule à conduire leur bus comme des voitures de rallye. Ces services, apparemment sans rapport, permettent aux Coréens de développer un nouveau talent en conjuguant deux de leurs principales addictions. En effet, alors qu’il est quasiment impensable de rester debout dans un bus sans se tenir, les Coréens qui ne lâchent leur téléphone que lorsqu’ils dorment (et encore, pas tous…) ont développé un sens de l’équilibre qu’on ne croyait dévolu qu’aux vieux marins car leurs mains sont occupées, l’une à tenir son mug de café dont ils sont très amateurs (il y a plus de Starbucks Reserve* à Séoul que dans l’ensemble des Etats-Unis), l’autre à tenir son téléphone. Le bus ou le métro peut tanguer, rouler, freiner, accélérer, rien ne déboulonne nos néo-marins. Les eGames en mobilisent apparemment le plus grand nombre, suivis par les amateurs de séries et les chatteurs.

AI + VR + IoT (Intelligence artificielle + réalité virtuelle + Internet des objets) est l’équation sur laquelle la Corée construit son futur. La connectivité, donc la 5G, en est la clé de voûte. Séoul qui a l’ambition d’être une smart city dans les proches années à venir sous l’impulsion de son maire Park Won-soon utilise, sans prise de tête, non seulement la 5G mais l’ensemble des moyens technologiques à sa disposition pour améliorer le quotidien de ses citoyens : big data, AI, Blockchain, wifi nouvelle génération, robots, etc.

Invitée par l’ambassade de Suisse, dans le cadre de l’opération « Zurich meets Seoul », fin septembre, Ji Hyun Kim, une directrice du développement urbain (Smart City Division) de Séoul affichait des objectifs ambitieux :

Ji Hyun Kim (Smart city Division Seoul Metropolitan Government). Sur un rooftop de Séoul, elle présente sa vision pour l’avenir dans un événement organisé par l’ambassade de Suisse dont la section Science et technologie réalise un intense et fructueux travail de mise en relation des intérêts suisses et coréens.

finalisation de l’équipement de l’ensemble des 7’500 véhicules du réseau de bus et de l’ensemble du métro en wifi dès l’an prochain, introduction des bus sans chauffeurs sur des portions de routes intelligentes réservées dans le quartier futuriste de Digital Media City en 2021 (qui doit servir de test pour la mise en place des infrastructures nécessaires aux véhicules autonomes), équipement en wifi des zones défavorisées, monitoring à domicile des personnes âgées (de plus en plus nombreuses au Corée aussi), modélisation virtuelle de la ville afin d’améliorer la cohérence des constructions, etc.

Il faut ajouter à cela, l’utilisation des données qui est aujourd’hui déjà massive pour gérer le trafic automobile et des transports publics dont la fréquence et la vitesse des services sont gérées en temps réel selon les données récoltées par les nombreuses caméras installées dans la ville. Au résultat, un trafic de transports publics fluide à l’usage de 10 millions de Séoulites.

Heejeong Jeon, la directrice du Seoul Innovation Park

Toutefois, pour le Maire de Séoul, l’innovation n’est pas que technologique, elle est (ou elle devrait être) sociale aussi. Il a donc créé le Seoul Innovation Park : une vaste superficie (valant une fortune immobilière) au cœur de la ville héritée du déplacement d’un service de l’administration. L’idée est de créer un incubateur/accélérateur de startups œuvrant dans le domaine social et de toute sorte d’associations visant à impliquer les citoyens. La directrice du Parc, Heejeong Jeon, explique que près de 250 startups ou « groupes d’innovation » dans les domaines sociaux, culturels, artistiques ont trouvé refuge chez elle (Séoul compte environ 30’000 startups au total). Les prix de résidence sont volontairement en dessous de ceux du marché, dans le but d’aider les projets qui ne se destinent pas à un développement profitable. Cette initiative, qui date de 2015, n’a pas pour l’instant débouché sur des réussites spectaculaires. Selon Heejeong Jeon, elle semble en revanche avoir trouvé un certain succès auprès des citoyens : ils sont plusieurs milliers à participer aux événements organisés ici.

 

Le Maire Park a sans doute encore du pain sur la planche pour faire de sa ville la smart city qui lui permettra d’envisager un futur réjouissant, mais il faut bien admettre que cette mégapole intense et frénétique peut servir d’exemple pour beaucoup de pays. A tel point qu’on a parfois l’impression que les moyens dépassent la fin : il nous est arrivé de nous retrouver dans un bouchon de bus (qui sont dans des voies réservées) alors que le trafic autour était parfaitement fluide…

 

 

*Version de luxe des estaminets du géant de Seattle

Pourquoi TOYOTA ne s’appelle pas TOYODA

Du métier à tisser à la voiture à hydrogène, la firme japonaise a traversé trois siècles d’histoire industrielle.

La première voiture sortie de l’usine de Toyoda: la Sedan AA

Toyota, c’est une affaire de famille. A son origine : Sakichi Toyoda. Né en 1867, il est le fondateur de l’entreprise qui, à cette époque, fabrique des métiers à tisser. Inventeur de génie, il est considéré comme le père de la révolution industrielle japonaise. C’est son fils, Kiichiro, né en 1894, qui s’intéresse d’abord aux moteurs à explosion puis intègre, en 1933, un département « automobile » à l’usine de métiers à tisser d’où sort en 1936, la Sedan AA, premier modèle de la  success story automobile que l’on connaît. Cette voiture porte encore le nom de ToyoDa. Un an plus tard, l’entreprise ToyoTa Motors Co, Ltd voit le jour. Que s’est-il passé qui explique ce changement de nom ? Une question de superstition. En effet, au moment de trouver un nom de marque pour mieux s’exporter, le choix s’est porté sur Toyota plutôt que Toyoda car en katakana (l’un des trois alphabets japonais), le premier nécessite huit traits de pinceaux alors que Toyoda en requiert dix. Or, huit est un nombre qui porte chance et appelle la prospérité.  On ne sait pas quelle est véritablement la part de chance, mais le succès de Toyota sera fulgurant malgré les années difficiles qui suivent la capitulation du Japon à la fin de la guerre.

 

De Toyoda à Toyota City

Aujourd’hui, Toyota est assez souvent numéro un dans les classements superlatifs de l’industrie automobile. Ses chiffres sont époustouflants : près de 9 millions de véhicules auront été produits à la fin de cette année. C’est le rythme annuel actuel depuis 2015. L’entreprise emploie 370’000 personnes dans le monde avec un chiffre d’affaires annuel de l’ordre de USD 270 milliards.

Le siège de Toyota à… Toyota City

Proche de Nagoya, Toyota City, qui porte ce nom depuis 1959 (auparavant Koromo) est le Detroit du Japon. Elle a aussi connu une crise importante mais semble récupérer. Elle abrite l’un des stades où se déroule en ce moment la coupe du monde de Rugby. Elle abrite aussi, bien sûr, le quartier général de la compagnie, un centre de recherche où 8’000 ingénieurs se consacrent à la recherche et au développement, un musée et plusieurs centres de production.

Étonnamment pour qui connaît la discrétion japonaise, il est possible de visiter le site de Motomachi. C’est la deuxième usine, construite après la guerre pour compléter la production de Honsha, l’usine historique du centre-ville. Elle fait son âge. Vue de l’extérieur, c’est une banale zone industrielle, faite de hangars et d’ateliers silencieux sous le ciel gris de Toyota City. Impression de calme.

 

Honsa, l’usine historique de Toyota

Une impression qui se brouille quand on pénètre dans l’atelier d’assemblage. Une chorégraphie millimétrée s’y déroule, mêlant rapidité et maîtrise. Les lignes de véhicules à l’état de carcasse peintes avancent, les assembleurs suivent : véloces, agiles, ils ajoutent, à la main, les pièces qui viennent peu à peu constituer la voiture. Ils sont au centre de la ligne et se déplacent avec le véhicule. A l’extérieur de la ligne, de chaque côté, des manutentionnaires en chariot apportent – à la demande – les pièces qui peu à peu s’assemblent sur le châssis. Le véhicule terminé sera composé de plus de 30’000 pièces.

 

Une productivité de compétition

On applique ici deux des principes qui ont apporté à Toyota sa réputation de productivité révolutionnaire. Le kanban d’abord: la production sur mesure qui évite la constitution de stocks. Le procédé est poussé au point que la chaîne d’assemblage peut être allongée ou raccourcie, en une nuit, en fonction des commandes. Le Jidoka ensuite : subtil mélange d’automatisation et de human touch destiné à assurer la qualité de la production. L’avancement de la ligne de production est affiché. Si un problème survient, il est signalé à tous, on répare sur la ligne sans l’arrêter, s’il est plus grave, on arrête la ligne, ce qui évidemment ralentit la production.

Dans l’atelier d’assemblage des Crown, un modèle de Toyota très courant au Japon (la plupart des taxis japonais en sont), on compte 200 employés. Ils sont jeunes et extrêmement fit, ce qui n’est pas très étonnant car le job doit être physiquement très challenging. Ils travaillent 7 heures 25 par jour, ont une pause de 10 minutes chaque 2 heures le matin, chaque heure et demie l’après-midi et 45 minutes de pause à midi. On sent que l’on est très prudent ici sur ce sujet : un livre est paru il y a quelques années qui dénonçait les conditions éprouvantes de travail sur les chaînes de production de Toyota. Le rythme est soutenu : à eux seuls, les 200 monteurs de cet atelier produisent 170 véhicules par jour. L’ensemble du site en produit 80’000 par an. Il faut 27 heures pour livrer une voiture.

 

Le ballet des robots

Plus loin, l’atelier de soudure révèle un magnifique spectacle. Si on est capable de percevoir une  dimension artistique dans le génie industriel, alors c’est, dans le genre, une des plus belles choses que l’on puisse voir (avec les fonderies d’acier) : le ballet des robots. Malgré leur taille imposante, ces monstres articulés se glissent jusqu’au fond de la carcasse en se frôlant de près dans un jaillissement d’étincelles d’argent et d’éclat de lumières bleues (que l’on nous recommande de ne pas regarder). La ligne ici semble avancer encore plus vite que celle des assembleurs, tant les mouvements sont précis, ultrarapides et saccadés. Dans le domaine de la soudure, le robot a définitivement pris le dessus. Le taux d’automatisation est de 99%. 800 robots posent sur chaque voiture 4000 points de soudure qui réunissent les 400 pièces nécessaires à la constitution de la structure avant qu’elle ne poursuive son chemin vers l’atelier de peinture (140 couleurs disponibles).

 

Un virage vers l’hybride et l’Intelligence artificielle

On voit des Crown. On ne voit pas la Mirai, la voiture à hydrogène de Toyota également produite ici à Monomachi. On imagine que les technologies nouvelles qui visent à développer des véhicules à zéro émission sont plus sensibles à la concurrence… La marque se dirige clairement vers ces nouvelles technologies : elle expose dans ses nombreux showrooms à travers le Japon sa nouvelle Prius Solar qui se recharge grâce à son toit solaire. Elle vient d’ouvrir une usine de recyclage de batteries en Thaïlande et s’est investie dans Didi, le Uber chinois, pour développer des véhicules autonomes, tout cela avec l’ambition de produire en 2025 à la sortie des usines, 50% de véhicules électriques. Ce virage annonce le futur de la marque tel que le voit l’actuel CEO : Aicho Toyoda, petit-fils de Kiichiro. Il se cherche un successeur. On ne sait pas si ce sera encore un Toyoda…

50% de voitures électriques dès 2025