Comment Hawaï prend soin de ses vieux

Il est cinq heures, Honolulu s’éveille. De larges flaques rappellent que l’orage de cette nuit a été violent et que le paradis américain du Pacifique se trouve actuellement sous l’influence de deux dépressions. La première est campée à l’ouest des îles. Ce Kona Low (cyclone pour les Hawaïens) nous vaut un déluge et quelques inondations. La seconde est la même qui touche le reste du monde en ce moment, inutile de s’attarder.

Tout est calme sur l’île en ce petit matin frais de printemps tropical. Tout sauf Foodland, le supermarché qui nous invite, avec quelques dizaines de camarades de mon âge (et plus), à jouir des rayons de manière exclusive avant de s’ouvrir aux plus jeunes (et moins à risque). L’initiative s’appelle « Kokua Our Kupuna », (Kokua = aider + avoir de la considération et Kupuna = grands-parents + source ou origine). En marketing occidental, on traduirait ça par un banal « aidons nos aînés » mais les Hawaïens préfèrent le respect à la condescendance. Ce sont des êtres du Pacifique avant tout.

« Kokua Our Kupuna » consiste donc à ouvrir le magasin une heure plus tôt que son horaire habituel, trois matins par semaine et à le réserver aux vieux qui peuvent donc se livrer au shopping sans crainte de se frotter à un jeune potentiellement porteur de la « bête ».

Un gardien est à l’entrée du supermarché. Comme à la porte des boîtes de nuit, il vérifie l’âge des participants :

  • Vous avez plus de soixante ans, Sir ?
  • Oui
  • Bienvenu

Il ne m’a même pas demandé de le prouver, le goujat ! Pourtant, j’avais déjà la main sur mon permis de conduire. On rigole toujours bien dans les bars aux Etats-Unis quand le barman vous demande avec un sourire enjoué de prouver que vous avez plus de 21 ans avant de vous servir de l’alcool. Personne ne croit qu’il peut y avoir le moindre doute, mais ça permet de faire semblant, dans le genre coquet « vous trouvez que je ne fais pas mon âge ? ». En revanche, quand la limite est à 60, on serait assez prêt à le croire…

Entre 5h00 et 6h00, on ne voit des jeunes qu’en peinture

Il faut dire que mes camarades de shopping matinal me déçoivent en bien. Je m’attendais à une armée de déambulateurs, de cannes et de calvities et voilà que je me retrouve avec du cheveu, certes blanc ou teint mais abondant, de l’œil vif, de la vigueur dans l’appréciation de la maturité des papayes et une remarquable agilité dans la conduite du caddy, mené avec souplesse et prudence.

Quelques vieux beaux défilent entre les rayons de soupes (vides) et ceux de légumes frais (pleins et appétissants). Ils ont fière allure, sans embonpoint, portent le short sur des jambes bronzées de surfeurs et une chemise hawaïenne haut de gamme façon Tory Richard. De rares spécimen de vieux mâles blancs qui se foutent comme de leur première vérole d’être le prototype du coupable parfait de tous les maux de l’humanité moderne (jusqu’à l’apparition de la raison de ces courses matinales, du moins). Ils seraient venus là pour draguer la jeunette de 61 balais, élégante et coquette, qui traîne au rayon cosmétique que je ne serais pas autrement étonné.

 

“L’île s’arrête”

Certains se sont déplacés en couples. Ils se tiennent la main en silence. La peur, ça rapproche. Pour être tout à fait honnête, il faut reconnaître que ce n’est pas la franche rigolade. Kirk Caldwell, le maire d’Honolulu a annoncé hier au soir que la ville ferme boutique. Dans la journée, l’île entière va s’arrêter. Foodland n’est pas Walmart et attire une clientèle assez aisée, susceptible de bien s’informer et d’avoir vu des images de l’Italie et de l’Europe à genou.  Les mines sont un brin allongées avec un côté gueule de bois. Près de la sortie, il se dégage de la longue file d’attente silencieuse un air de dignité. Est-ce dû aux regards horizontaux ? En effet, chose surprenante, personne ne consulte son téléphone, question de génération. Arrivés à la caisse, ils sont nombreux à exprimer leur reconnaissance. Les caissières, de belles Hawaïennes solides comme des sumo, sourient gentiment.

 

Le homeless et les “Kupuna”

Il est 5h55, un homeless a trompé la vigilance du portier. Il est venu chercher de la nourriture avant de se mettre dans la queue. D’habitude, on le repère parce qu’il est un homeless et qu’il sent mauvais. Ce matin, on le remarque parce qu’il est jeune.

6h00 : fin de partie. Les portes d’ouvrent aux travailleurs qui passent faire quelques courses avant de rejoindre le travail, certains pour la dernière fois avant… quand ? Les camarades de mon âge se retrouvent dehors. Il y a 40 ans, c’était l’heure à laquelle ils sortaient de boîte.

Tulsi Gabbard, une dissidence bienvenue

Elle est la seule candidate, parmi ceux qui restent à l’aube du Super Tuesday, à avoir moins de 70 ans. Ce qui n’est pas une qualité en soi, mais une solide distinction, tout de même, au sein du cercle des prétendants qui se restreint afin de barrer la route à Bernie Sanders, le candidat socialiste, « inéligible » selon Mike Bloomberg, son rival et « camarade » de parti. Son jeune âge, 38 ans, n’est pas la seule particularité de cette candidate atypique à la présidentielle américaine qui demeure ainsi parmi les cinq derniers prétendants. Représentante de l’Etat de Hawaii où elle est, déjà à ses débuts, l’une des plus jeunes élues de l’histoire politique des îles, elle est la première personnalité de confession hindoue à siéger au Congrès. Née dans les îles Samoa américaines (seul territoire des Etats-Unis situé dans l’hémisphère sud), elle est la quatrième des cinq enfants de la famille qui émigre à Hawaii lorsqu’elle n’a que deux ans. Elle est du coup aussi la première élue Samoane au Congrès. Education stricte (à la maison par ses parents) et religieuse – elle est une militante anti-mariage pour tous avant de changer d’avis plus tard – elle s’engage dans la vie sociale et politique de Honolulu et avance très vite en politique. Elle, c’est Tulsi Gabbard que Nancy Pelosi voit, en 2012 déjà, comme une star émergente du parti.

Une combattante

Comme pour beaucoup d’Américains, les attentats du 11 septembre 2001 sont un tournant de la carrière de Tulsi Gabbard. Elle choisit alors de s’engager dans la Garde Nationale de l’armée à Hawaii. Elle est envoyée en Iraq d’abord, puis au Koweït où elle sert dans l’infanterie, comme support médical, puis comme officier de la Police militaire. Elle porte actuellement le grade de major. On notera au passage que l’armée américaine réussit parfaitement son examen de « diversité » puisque ses représentants dans la course à la Maison Blanche sont une femme et un gay, le maire de South Bend, Pete Buttigieg  (qui s’est retiré avant le Super Tuesday également).

Un exemple de courage

Lui vient-il de sa carrière sous les drapeaux ? On ne sait pas mais le courage de Tulsi Gabbard est exemplaire. Non seulement pour affronter, très tôt dans sa vie politique, de sérieux challenges mais aussi pour assumer des positions qui ne lui vaudraient que de sérieux débats si l’ambiance dans la politique américaine n’était pas aussi délétère et, à la place, lui valent de solides démonstrations de haine. Principalement chez ses camarades. A commencer par Hillary Clinton qui n’est manifestement toujours pas remise de sa défaite en 2016 et vit dans la menace du complot russe. Tulsi Gabbard est pour elle un agent russe qui vise secrètement à faire réélire le Président Trump en présentant une candidature dite de « third-party » qui diviserait les voix démocrates : un cauchemar absolu pour les anti-Trump. Tulsi Gabbard a saisi la justice plaidant la diffamation.

Un esprit libre

Que lui vaut cette haine ? Sans doute des positions non alignées avec le Parti. Elle est farouchement non-interventionniste et opposée aux « guerres sans fin » que mène son pays pour gendarmer le monde, elle s’oppose au lobby des armes, elle souhaite la légalisation du cannabis,  elle n’est jamais tombée dans le piège de la distinction entre « rebelles » et « Isis » en Syrie, elle dénonce les biais des médias traditionnels, elle n’a pas voté l’impeachement de Donald Trump, car elle pensait que ce dernier lui serait favorable en dernier recours et elle a même, suprême déviance, salué la décision du Président d’interdire les vols de Chine, au début de la crise du coronavirus, lorsque les Démocrates la jugeaient « prématurée » avant de tourner leur veste et se plaindre du retard pris dans les mesures de prévention. Une crise, soit dit en passant qui est une véritable aubaine pour les Démocrates qui se sont empressés de la politiser. Non seulement, ils ont beau jeu de critiquer le « manque d’action » du Président (le New York Times titrait sans rire : « Appelons-le « Trumpvirus » !) mais en plus, la correction des marchés leur a donné un angle d’attaque inespéré sur les résultats économiques du premier mandat Trump, jusque-là indémontables.

Hawaii dans son cœur

A distance – puisqu’elle mène campagne dans les Etats concernés par le Super Tuesday – elle a récemment appelé à l’interdiction des vols du Japon et de Corée à destination de Hawaii. Elle privilégie la santé de ses compatriotes insulaires même s’il faut pour ça faire de gros sacrifices économiques : les Japonais envoient 1,5 million de touristes chaque année dans les îles qui abritent Pearl Harbor (sans rancune…) et les 230’000 Coréens qui font le voyage dépensent chacun quelque … USD 2174,80, par jour ! Dans un Etat où une personne sur quatre vit du tourisme, on comprend toutefois que les Hawaiiens hésitent à suivre les préconisations de leur jeune, belle et brillante candidate à la Présidence qu’ils ont réélue à chacun de ses quatre mandats avec près de 80% des voix. On votera pour la primaire démocrate ici, à Hawaii, le 4 avril. Vingt-deux délégués sont en jeu. Tulsi Gabbard ne sera probablement plus dans la course à ce moment-là. Du moins sous les couleurs de son parti. Il serait toutefois étonnant que sa carrière s’arrête à ce stade. A l’inverse de ce que lui souhaitait un des pathétiques commentateurs de CNN – le réseau des Démocrates – elle aspire probablement à plus qu’à devenir une « contributrice de Fox News », le réseau des Républicains. Tulsi signifie basilique sacré, une plante connue pour ses vertus stimulantes. Les Démocrates en ont un impératif besoin.

Le Pacifique Sud, des raisons d’espérer

Outre ses beautés naturelles, le Pacifique Sud offre de solides raisons de se réjouir de notre condition humaine comme de notre futur. En voici quelques-unes :

 

Une nombreuse jeunesse le sillonne jusque dans les moindres recoins de son immensité. Ces garçons et (beaucoup de) filles ont entre 20 et 30 ans, voyagent souvent seuls et passent ici entre trois et six mois pour la plupart. Australiens et Néo-zélandais bien sûr, mais aussi souvent Européens et Asiatiques, ils ont manifestement trouvé les moyens, financiers notamment, de rejoindre cette région si éloignée de la maison.

 

Découvrir de nouvelles perspectives en élargissant son horizon

Cette jeunesse éclairée ignore les consignes anti-avion de quelques Scandinaves misanthropes et ne rechignent pas devant une trentaine d’heures de vol pour atteindre le paradis. Arrivés là, ils découvrent, ils sont curieux, ils se mélangent, ils échangent, ils apprennent et, à la fin, acquièrent – ce que seul le voyage peut offrir réellement – de nouvelles perspectives, du recul. Celui-là même qui est si nécessaire en ces temps de polarisation idéologique. En 1991, lorsque la Confédération cherchait comment célébrer son 700e anniversaire, la proposition avait été faite d’offrir à chaque citoyen fêtant ses 20 ans en 1991, un billet d’avion pour la destination de son choix. Un billet aller-simple. L’idée étant d’engager la jeunesse du pays à aller voir ailleurs, hors du microcosme, comment le monde évolue, prendre du recul puis à faire du retour au pays un acte volontaire et engagé. La proposition n’a évidemment pas été retenue. Mais l’idée semble être devenue celle de ces jeunes adultes que l’on voit ici et qui ne voyagent qu’avec des billets aller-simple. A tel point que les services d’immigration, autrefois enclins à vous renvoyer si vous n’avez pas de billet retour, se contentent du prochain… aller-simple.

 

Ces jeunes voyageurs ont d’excellentes lectures. Notamment, « 12 Rules For Life » de Jordan Peterson, le psychologue canadien, pourfendeur du politiquement correct, anti-marxiste et redoutable débataire que les ennemis de la liberté d’expression essaient de faire interdire à chacune de ses conférences dans les grandes universités. Son ouvrage connaît un succès immense auprès des jeunes lecteurs. Vendu à plusieurs millions d’exemplaires, il encourage la responsabilité individuelle et invite à la rupture avec la culture de la « victimisation » florissante sous l’ère Obama. Entre un verre de Kava à Fidji ou un Otai à Tonga, l’ouvrage du Canadien a succédé à Harry Potter dans les lectures de plage.

 

On fait de formidables rencontres. Celle de Danny Kleinsasser en est une. Un Canadien de 29 ans qui visite un de ses proches amis à Fidji. Beau comme un Trudeau. Les yeux bleus avec une carrure d’athlète. Tout chez lui évoque le bonheur comme les grands éclats de rire dont il épice sa discussion. Le genre à qui tout réussit et rien ne résiste. Sa famille d’origine autrichienne et huttérite a fui les persécutions de l’église catholique en passant par la Russie, les Etats-Unis pour s’établir finalement à Calgary. C’est là qu’il a appris son métier d’agent immobilier et, par la même occasion, a renoué avec la foi de ses ancêtres grâce à… son collègue fidjien. Lui aussi lit « 12 Rules For Life » sur le pont supérieur du bateau qui l’emmène autour des Yasawas Islands. Ce joli playboy d’apparence prédatrice est en fait un doux agneau du Seigneur. On discute. Il avoue, entre deux rires, que même si, comme j’essaie de l’en convaincre, il fait partie de la génération qui vit la plus fantastique période de l’humanité, il conçoit quelques soucis pour l’avenir (le climat, la surpopulation, etc). On évoque Hans Rosling, Steven Pinker et quelques autres. Danny note les références et poursuit son chemin avec, sourit-il, « a new perspective ».

Dans le village d’Atava (Tonga), l’aide humanitaire a équipé les 200 habitants avec des panneaux solaires qui ne suffisent qu’à fournir de la lumière. Pour le reste, ils utilisent des générateurs d’électricité au diesel. Ils en ont profité pour éclairer le sentier qui traverse le village. Durable mais… utile ?

Le réchauffement climatique ne donne lieu à aucune forme d’hystérie dans la région Asie-Pacifique comme c’est le cas en Europe. De là à penser qu’on dénie sous les cocotiers, il n’en est rien. Le climat est pris au sérieux mais comme un problème, pas comme l’apocalypse. Et qui dit problème, dit solution, pas convocation de la fin du monde. L’Université du Pacifique Sud (répartie entre Fidji, Tonga et Samoa) propose aux cerveaux des îles un Master en « Sustainabilty & STEM (Science, Technology, Engineering & Mathematics) » gageant qu’on ne fera pas mieux que de s’équiper en compétences et en connaissances face aux problèmes qui surgissent. Les probables futures centrales nucléaires flottantes du Pacifique seront construites par des ingénieurs locaux (plutôt que chinois). Tout comme les nouvelles technologies nécessaires à assurer la santé de l’océan y seront découvertes et développées (on y travaille beaucoup, notamment en Tasmanie).

 

Dans les îles, la pollution est inégalement présente. Alors que Tonga est relativement épargnée (à l’exception notable des générateurs diesel), certaines plages de Fidji sont encombrées de déchets plastiques. Ce ne sont pas que les pailles dont l’interdiction donne bonne conscience aux Bobos californiens, mais plutôt des emballages de produits essentiels bon marché que les îiens balancent à la mer comme les Européens des années 1960 trouvaient normal d’oublier les restes de leur pique-nique dans l’alpage. « Poverty is the greatest polluter » disait Indira Ghandi. C’est vrai ici, mais de moins en moins puisque l’économie de ces pays se développent au rythme d’un tourisme géré avec mesure et intelligence. De nombreux resorts invitent leurs clients à consacrer un peu de leur temps à nettoyer les plages emplastiquées.

 

On fait des rencontres improbables aussi. Celle d’Antonella Fellini. Son grand-père était l’oncle de Federico. Elle a émigré en Australie à l’âge de 10 ans, a hésité entre les USA et la Grande-Bretagne pendant un temps avant de s’établir sur Waya, une île minuscule de Fidji. Elle enlumine un petit resort de sa pétulence transalpine. On parle de son cousin. Forcément. On s’émerveille du souvenir d’Amarcord et de 8 ½. Ça lui fait plaisir car elle n’est pas sûre que le souvenir du grand cinéma italien soit encore très vivace. Elle raconte son dialogue avec des jeunes clients :

    • Vous avez vu la Dolce Vita avec Sophia Loren ?
    • Sophia qui ?
    • Forrrget it ! lance-t-elle avec l’accent de Carmela Soprano (de la série éponyme) s’en allant faire des cannoli plutôt que d’en savoir plus des méfaits de Tony, son mafieux de mari.

 

Tous des demis de mêlée.

C’est à ce moment que l’on vous touche l’épaule droite. Vous tournez la tête, juste avant d’entendre sur votre gauche « Gotcha !». L’auteur de cette blague enfantine est un géant noir : plus de deux mètres, 150 kilos de muscles du métal dont on fait les demis de mêlée. On ne se connaît pas mais c’est si bon de se faire de petites blagues. C’est aussi ça, le Pacifique Sud. Comme une ballade en compagnie de Tom Hanks : entre Seul au monde tourné à Monuriki, Fidji et la Ligne verte et son attendrissant prisonnier géant. Or, qu’y a-t-il de plus réjouissant au monde que le talent de Tom Hanks ?

Pourquoi le MONA déclasse tous les autres musées du monde

« Le MONA est l’une des expériences les plus fascinantes et les plus satisfaisantes que j’aie jamais vécues dans un musée ». Au-delà des superlatifs, le mot à retenir de cet aveu de l’ancien curateur du Metropolitan Museum de NYC est « expérience ». En effet, le Museum of Old and New Art ne se visite pas, il se vit. Il s’expérimente. On en ressort ébranlé, intrigué, retourné, choqué (pour certains) et éclairé, tout à la fois.

Les plus mystérieuses aventures débutent souvent dans un bar, dit-on. Celui-ci attend le visiteur à l’entrée des galeries.

Situé en périphérie de la ville de Hobart en Tasmanie, le MONA s’aborde par la mer, en bateau. Une presqu’île dont on ne devine pas, à prime abord, qu’elle recèle un immense espace dédié à l’art, à la beauté, à la mort, au sexe et au plaisir des sens. Débarquant, le visiteur découvre d’abord un bunker intitulé «The Life of C.B.». C.B. pour Christian Bolanski, l’artiste français. On y voit en vidéo et en direct l’intérieur de son atelier. Cette transmission en direct qui durera jusqu’à la mort de l’artiste est l’œuvre elle-même. Elle fait partie de la collection du MONA. Après une volée d’escaliers, on débouche sur un… court de tennis, puis, dans une perspective de miroirs, l’entrée du musée.

Ecriture liquide et fugace. L’œuvre de « bit.fall » de Julius Popp reproduit en gouttes d’eau les mots les plus recherchés sur Google.

 

 

 

 

 

 

Là commence alors une exploration inédite et passionnante. Une descente dans l’inconnu, littéralement : la première galerie est à 20 mètres sous la surface et s’ouvre sur 6’000 mètres carrés qui ont nécessité l’excavation de 60’000 tonnes de roches. Un parcours jalonné d’œuvres de toutes sortes, de toutes tailles qui évoquent sans cesse un sentiment de « jamais vu ». Après avoir passé l’un des bars – oui, on est en Australie où jamais rien ne se passe loin d’un bar – on ne tarde pas à découvrir « Snake » (photo de tête) œuvre monumentale de la taille d’une piscine olympique signée Sydney Nolan et constituée de 1620 peintures uniques. Cette œuvre a servi de base à la conception du musée.

 

 

TIM expose le tatouage de Wim Delvoye cinq heures par jour, 6 jours sur 7.
« Cloaca » reproduit le système digestif humain.

Ensuite, on remarque une série de sculptures de 151 vulves alignées sur un mur par Greg Taylor, une momie égyptienne et la fameuse machine « Cloaca » de Wim Delvoye qui produit de la matière fécale tous les jours à 16 heures. Plus loin, TIM (Steiner) l’artiste zurichois expose in vivo une œuvre du même Wim Delvoye tatouée dans son dos. Il a déjà passé, en deux expositions différentes, plus de 3’500 heures assis au cœur du MONA. La peau de son dos reviendra au propriétaire de l’œuvre (un collectionneur allemand) après sa mort.

 

David Walsh, joueur de génie

Tout au MONA est un hymne à la création et au génie. Celui de David Walsh, son concepteur en premier lieu. Un génie en mathématiques, un brin Asperger, et surtout très affûté en matière de probabilités. Ce don, David Walsh l’a transformé en cash machine, puisqu’il a mis au point plusieurs systèmes qui lui ont permis de constituer une fortune considérable en… jouant au Black Jack et en pariant dans les courses de chevaux. Oui, le concepteur et propriétaire du musée le plus extravagant au monde est un joueur professionnel !

David Walsh, un joueur qui gagne plus souvent qu’il ne perd.

Né à Hobart, qui est alors une des régions les plus pauvres d’Australie, il passe une enfance suffisamment difficile pour qu’une fois adulte – et riche – il prenne sa revanche sur le destin en inventant ce musée et en le construisant en face du quartier de sa jeunesse. Le personnage est haut en couleur. Après ses études et pour pouvoir travailler au développement de ses martingales (on dit algorithme aujourd’hui), il occupe de petits jobs. Notamment au service des impôts où il signe le contrat d’engagement « Jesus Christ ». Personne ne remarque, se souvient-il. On y salue son dévouement au service public car il porte toujours un costume… obligatoire, en fait, pour entrer au Casino où il passe ses nuits. Il efface le contentieux fiscal d’une mère célibataire endettée : personne ne remarque. Enfin, il quitte son travail et reste au casino pendant trois semaines : personne ne remarque… On notera que le fisc tentera une revanche bien des années plus tard en lui présentant un redressement de plusieurs centaines de millions qui a mis l’existence du musée en péril. L’affaire s’est arrangée en secret. L’origine de son intérêt pour l’art est également liée au jeu. Après avoir beaucoup gagné en Afrique du Sud, il se voit interdit de sortir plus d’argent qu’il n’y en a entré. Il achète donc une pièce antique – une porte de palace Yoruba – qui marque le début de sa collection. Quelques années plus tard, sa collection personnelle est estimée à près de USD 100 millions.

 

Un lieu de jouissive provocation

David Walsh répète souvent qu’il n’est pas très intéressé par l’argent, raison pour laquelle il a sans doute investi le reste de sa fortune dans la construction du MONA. Plus que de laisser une trace, ou encore d’offrir à la Tasmanie un monument (qui a décuplé l’attractivité de l’île), l’idée était de dépasser ce qui existait jusque-là en matière de musée.

Le MONA situe les œuvres de manière à amplifier leur sens : la Maison Blanche de Ai Weiwei, un dissident du régime communiste chinois, recueille les visiteurs qui sortent de l’enfer de la « Divine Comédie » d’Alfredo Jarr.

D’en faire un lieu de doute, de questionnement et dont le destin dépend d’une vision individuelle et non d’un comité, où il ne s’agit pas de célébrer la grandeur d’une nation ou d’une ville. Un lieu de jouissive provocation, sans doxa, affranchie de l’obligation d’éduquer : les cartels sont remplacés par une app drôle et truculente. «Bilbao du Sud» ou « Getty des antipodes », comme on le surnomme souvent, sont certes des compliments mais l’analogie se limite à la géographie. Dans ces musées, il n’y a pas de rapport entre l’extérieur (souvent confié à un architecte de grand renom) et l’intérieur, selon Walsh. C’est l’inverse au MONA. L’enveloppe, signée Nonda Katsalidis, est entièrement conçue autour et à partir de la collection et des œuvres, à l’image de « Snake ». C’est aussi une manière de lier le jeu, la science du hasard qui lui est chère à l’art lui-même. La performance Boltanski résulte d’un pari. Walsh a calculé le prix de l’œuvre sur la base de son estimation de l’espérance de vie de Boltanski. Le prix de l’œuvre devait être réglé en viager sur une période de huit ans dès la signature du contrat… Un pari que Walsh a perdu. Boltanski « is alive and well and living in Paris » et… encaisse sa rente.

 

James Turrel, star du MONA

En plus des vignes et du cellier qui recèle les meilleurs crûs maison, le MONA contient quelques restaurants dont un gastronomique nommé « Faro », situé dans la nouvelle aile du musée appelée « Pharos ». Cette aile abrite plusieurs œuvres de James Turrel, le génial plasticien américain, dont la matière première est la lumière.

 

« Unseen Seen » de James Turrel est situé au cœur du restaurant gastronomique.

L’une d’entre elles, « Unseen seen » est située au cœur du restaurant : une vaste sphère à l’intérieur de laquelle le spectateur est invité à se coucher avant d’être soumis à une expérience sensorielle dont il peut choisir l’intensité. Hypnotique et éprouvante ! On trouve aussi, dans cette aile, « La Divine Comédie » en version Alfredo Jarr qui emmène le spectateur en enfer à l’aide d’un plafond incandescent qui s’abat lentement sur lui.

 

On y trouve aussi « La Maison Blanche » de Ai Weiwei. Un mystérieux tunnel relie les galeries. A l’une de ses extrémités, une paroi d’or affiche la promesse qui résume l’esprit de ce musée pas comme les autres : « To be continued ».

 

 

Le début de la suite

L’Australie et les médias incendiaires

« Certaines années, c’est pire. D’autres c’est moindre. Mais c’est comme ça en Australie chaque été avec les bushfires. La presse ? Elle sensationnalise. » confie John, loueur de voiture, Melbournais de naissance, Australien de cœur qui semble se réjouir de vivre une belle journée d’été alors que la température remonte après une nuit très fraîche. Cette attitude un brin décontractée face à la question des feux de forêt n’est pas unique ici. Il n’est pas rare non plus de voir des touristes chinois poser devant les feux (photo de tête).

Après plus de deux mois passés en Australie et à observer le traitement médiatique des événements sur place et au-delà, le sentiment domine d’une réelle dichotomie entre deux réalités.

D’un côté, un pays qui vit sa saison de bushfires comme elle en vit chaque année depuis toujours. Seulement, cette année, comme le dit Steven, vigneron à Penola, « ça fait un peu peur parce que ça commence plus tôt que d’habitude et que c’est vraiment très fort ». Un feu a pris à quelques kilomètres de ses vignobles, il y a une semaine.

Près de chez Steven, les grands arbres restent debout mais menacent de s’abattre bien longtemps après la fin du feu.

« Après les fortes pluies d’hier, on est soulagé ». Il n’évoque pas spontanément la question du changement climatique. En revanche, Jelena, médecin à Melbourne, n’hésite pas : « oui, le réchauffement est pour quelque chose dans la situation actuelle. La sécheresse dans certains états persiste depuis plus de trois ans ».

Ces trois témoignages résument assez bien la situation. Les bushfires font partie de l’Australie et de son histoire. Depuis, la fin du 19e siècle, on recense des ravages réguliers, provoqués par des phénomènes naturels (la foudre notamment), qui ont fait beaucoup plus de victimes que les feux de cette année. Il faut savoir que les bushfires font aussi partie de la gestion du territoire. Les Aborigènes en maîtrisent l’utilisation depuis longtemps. Les fermiers australiens également. A tel point que les incendies qui sont considérés comme dangereux actuellement sont appelés par les pompiers « out of control bushfires » par opposition à ceux qui sont contrôlés et font partie de la gestion des terres à cultiver ou de la prévention des feux que l’on veut éviter en créant, hors saison à risque, des zones coupe-feu (un peu à la manière dont on procède en montagne avec le déclenchement préventif des avalanches).

Une raison importante de l’aggravation des bushfires tient au réchauffement climatique. Il est difficile de dire dans quelle mesure exacte, mais il paraît certain qu’il favorise les conditions propices aux bushfires : intensification de la sécheresse, allongement de la saison à risque, augmentation des températures extrêmes.

Une autre des raisons qui explique l’aggravation des bushfires de cette année semble tenir au fait que l’administration ait mal géré les feux préventifs, notamment sous la pression de lois environnementalistes (qui les interdisent car ils produisent de la fumée) et aurait ainsi créé un terrain propice à des phénomènes bien plus ravageurs.

La dispersion des feux à travers un territoire immense a également compliqué la situation en empêchant les pompiers de concentrer leurs forces sur les incendies les plus destructeurs.

Enfin, il ne faut pas oublier les incendies volontaires ou liés à des négligences. Près de 200 personnes sont actuellement poursuivies par la justice australienne. 24 d’entre elles sont inculpées d’avoir délibérément allumé des incendies. Il faut encore ajouter à ce tableau la qualité exceptionnelle de la réaction des Australiens face à l’adversité. « Qu’il y ait si peu de victimes par rapport aux épisodes précédents (notamment en 2009 :

Depuis la fin du 19e siècle (avant le réchauffement, donc), les bushfires font d’importants ravages sur le continent.

173 morts pour un incendie beaucoup moins étendu, ndlr.) est un véritable miracle » se réjouit Steven qui n’est pourtant pas un supporter du gouvernement actuel. L’efficacité des pompiers, le système d’alerte et aussi une attitude très ferme des responsables qui imposent l’évacuation des zones en danger plutôt que de la       «conseiller» ont permis de limiter le nombre de victimes de manière significative. A l’heure actuelle, 25 personnes ont perdu la vie dans les incendies.

Phénomènes naturels et intentions criminelles sont des causes classiques et répétées des bushfires. Le réchauffement climatique, la dispersion des départs de feux et la négligence bureaucratique sont, eux, des causes de leur aggravation.

Voilà pour la réalité balancée des bushfires 2019-2020 vue d’Australie.

De l’autre côté, qu’en reste-t-il dans le traitement des médias traditionnels ?

Le réchauffement climatique.

Rien d’autre. A quelques exceptions près, les médias ne s’embarrassent pas de nuances.

On peut tenter quelques hypothèses sur les raisons de ce renoncement au traitement exhaustif et factuel des événements australiens.

 

  • Il semble nécessaire de faire entrer les bushfires dans le narratif du réchauffement. Pour compenser leur perte de crédibilité généralisée au cours de la dernière décennie, les médias traditionnels ont tenté de restreindre leur perte d’audience en envahissant les médias sociaux et en adoptant leurs règles. Il est ainsi impératif d’adhérer aux sentiments collectifs qui s’y répandent. On ne contrarie donc pas les jeunes futurs clients chez qui le changement climatique est un souci presque aussi important que celui de perdre son téléphone. Il faut donc entretenir ce feu-là en soufflant sur ses braises. Par ailleurs, on ne s’autorise pas à sortir du registre de l’émotion. Raisonner est fatigant, prend parfois du temps et recueille peu de like. Résultat : Greta Thunberg, personnalité de l’année : 100% émotion, 0% raison. Publication de photos plus ou moins trafiquées mais tellement touchantes : 100% émotion, 0% raison. Le nombre des victimes des bushfires étant un peu faible (25…) pour la démonstration, on prend celui des animaux victimes du sinistre et qui se comptent en centaines de millions* : 100% émotion, 0% raison.

    *L’Australie est un continent immense. Les chiffres qui le mesurent également. Ils doivent être mis en perspective lorsque l’on veut faire des comparaisons. Les médias ont utilisé la surface de la Belgique pour illustrer l’étendue des feux. Ils auraient pu préciser que l’Australie peut contenir 260 Belgiques… De même, pour les animaux, lorsqu’on parle d’un demi-milliard de victimes dues aux feux, on pourrait préciser que les animaux victimes de la route chaque année sont près de 10 millions. Cela ne diminue en rien la tristesse de ces réalités mais donne une idée plus juste de leur mesure relative.
  • La presse a vécu, dans la même période, un important changement de paradigme. De la recherche du vrai, on a glissé vers la promotion du bien. On n’informe plus, on éduque. Le peuple est populiste, il faut le corriger. Avec tout ce que cela suppose en matière de « respect » des faits. Comme le dit Alexandria Ocasio-Cortez, une députée socialiste américaine dont les médias traditionnels adorent tirer le portrait avec complaisance, « Il est plus important d’être moralement juste que factuellement correct ». On peut ajouter à cela une forte tentation totalitaire : essayez seulement de critiquer le traitement médiatique du réchauffement, vous serez très vite qualifié, selon les bonnes vieilles méthodes staliniennes non pas d’ennemi de la presse mais de climatosceptique…
  • Quelques mois avant le début des feux, on s’interrogeait au sujet de la surpopulation des koalas qui ravagent la flore locale. Aujourd’hui, les médias parlent de risque d’extinction… En réalité, on en est très loin.

    Encore plus grave, l’esprit critique qui fut pendant longtemps la fierté de la profession semble avoir disparu. N’importe quel expert, artiste, penseur autoproclamé, éco-aventurier en recherche de fonds ou juge en mal de popularité est invité à proposer ses vues sans contradiction, sans mise en perspective, sans questionnement. La porte est ainsi ouverte à tous les fantasmes, à tous les délires et, une fois encore à l’émotion pure quand elle n’est pas feinte. On pense à ces deux braves actrices (Aniston et Witherspoon, sauf erreur) remettant des Golden Globes en essuyant une larme (sans doute très professionnellement répétée dans la loge avant la cérémonie) sur les «australian bushfires based on climate change».

  • La presse est un monde conformiste où la libre pensée est très mal vue. Des décennies de cooptation ont créé des microcosmes où l’unanimisme s’impose. Du coup, plutôt que le débat, on pratique la surenchère : « je suis d’accord avec toi, Camarade, mais je le dis plus fort ». On peut éventuellement recommander aux nano-stars du microcosme d’écouter les conseils de Ricky Gervais aux vraies stars (ou de se les faire traduire) et un peu moins les flatteries des Camarades de la cafétéria.
  • Enfin, on ne peut pas exclure que la paupérisation de la profession durant cette dernière décennie ait provoqué un affaiblissement intellectuel généralisé. On le voit dans la difficulté pour certains à comprendre la différence entre la cause d’un phénomène et celle de son aggravation. Un peu comme il est difficile pour d’autres de saisir la différence entre vitesse et accélération. Cette paupérisation est probablement le risque le plus grave pour la corporation des médias. Il lui est en effet impossible, dans ces conditions, d’attirer des talents. Elle doit se contenter de recueillir des champions des bonnes intentions (genre défenseurs de la veuve et de l’orphelin) dont, comme l’on sait, l’enfer est pavé…

Immigrer en Australie ? Présentez les diplômes s’il vous plaît !

A part nous, tous les utilisateurs de l’ascenseur sont Chinois. Normal pour un immeuble de 48 étages situé au cœur de Shanghai ? Sans doute, sauf que celui-ci se trouve dans le quartier d’affaire de… Melbourne. Et si tout le monde, dans cet ascenseur, parle mandarin ou cantonais, il ne faut pas s’y méprendre, les mêmes parlent parfaitement l’anglais. Ils sont jeunes, talentueux, travailleurs et ambitieux. Ce sont les Australiens d’aujourd’hui et de demain. Ils sont la version contemporaine de l’immigration qui fut autrefois celle des bagnards priés de débarrasser le plancher de sa Majesté, d’aller purger leur peine aux antipodes et, si possible, de ne pas revenir.

Aujourd’hui, la donne a changé. On se bat pour venir s’installer en Australie et cette dernière ne dit pas non. Deux mille, c’est le nombre de nouveaux arrivants dans la seconde ville du pays chaque semaine. Oui, chaque semaine, Melbourne (moins de cinq millions d’habitants dont la moitié environ est née hors d’Australie) doit trouver le moyen de les loger et d’adapter ses infrastructures à cet afflux massif. Pas étonnant dès lors qu’on assiste à quelques étrangetés urbaines et architecturales. Il s’agit de densifier au maximum.

 

Densifier Melbourne pour loger 2000 nouveaux arrivants chaque semaine

Bondi ou Bombay ?

L’intensification de l’immigration moderne date du début du siècle. Ils n’étaient que 80’000 par année au tournant du millénaire. Ils sont aujourd’hui largement plus de 200’000. Leur origine aussi a changé. Les Britanniques (non-bagnards) ont été pendant longtemps la principale source d’immigration (malgré le cancer de la peau qui menace leur épiderme pas vraiment adapté au soleil australien). Actuellement, les Indiens représentent près de 40% des nouveaux arrivants, suivis des Chinois, près de 25%. Le reste du monde se partage les restes.

Cette nouvelle démographie, qui assure le moteur de la croissance dans un pays de 25 millions d’habitants en panne de naissances, est en partie due à un changement des conditions d’acceptation opéré par les autorités australiennes. Il y a vingt ans, le regroupement familial était à l’origine de deux tiers de l’immigration. Seul un tiers était lié aux qualifications (skills) dont le pays et son économie avaient besoin. Aujourd’hui, cette proportion s’est inversée. En d’autres termes, on recrute volontiers les talents, mais seulement ceux dont on a besoin. Soit dit au passage, c’est exactement et dans les mêmes proportions la politique que le Président Trump essaie de faire admettre aux Etats-Unis.

 

Des conditions très claires

Pour immigrer en Australie, il faut donc remplir certaines conditions : avoir moins de 45 ans et maîtriser l’anglais (à entendre certains Indiens, on se dit que l’examen est moins sévère qu’à l’époque de la White Australian Policy où il s’agissait à tout prix de défavoriser l’immigration non-européenne en faisant passer une dictée, le fameux Dictation Test. On se débarrassait ainsi des migrants maltais en leur faisant une dictée en… hollandais). Il faut aussi prouver sa bonne santé et de son « bon caractère », ce dernier concerne principalement le casier judiciaire : toute condamnation est rédhibitoire, l’acquittement aussi, s’il a été obtenu pour des raisons de déficience mentale (on n’est jamais assez prudent…). Mais le plus important, ce sont les qualifications professionnelles. Là, c’est très simple : soit on a un métier qui est sur la liste et on a de grandes chances d’être bienvenu, soit on n’est pas sur la liste et on est prié de renoncer ou de demander un visa temporaire pour deux ans.

 

Les ingénieurs d’abord

Si l’on est un inconditionnel des sciences humaines, il faut s’attendre à une grosse déception à la lecture de la liste. Disons que les Australiens font une différence très significative entre les hard et les soft skills. Les ingénieurs, quelle que soit leur spécialité, sont accueillis à bras ouverts (ce qui explique sans doute l’afflux massif des Indiens qui ont de remarquables instituts de technologie : les IIT). Les métiers de l’agriculture, les métiers techniques de la construction, de l’informatique, de la santé et de l’industrie sont également acceptés. Parmi les exceptions à ce tableau très « sciences exactes », quelques exotismes : danseur, chef (avec ou sans étoile), coach de tennis et… footballeur.

En revanche, si vous êtes hôtelier, musicien, broker financier, dessinateur de mode, pharmacien, psychothérapeute, agent d’assurances, prof de ski ou si vous exercez n’importe quel métier dans le domaine de la presse, vous êtes gentiment priés de passer votre chemin. Inutile d’aller voir en Nouvelle-Zélande : les deux pays ont un accord de libre-circulation et appliquent pratiquement les mêmes règles en matière d’immigration.

Un nuage de design dans une tasse de thé provoque une pluie de millions.

« C’est en observant comment les produits connaissent le succès ou l’échec que j’ai réalisé que quelque chose qui ne marche pas peut toujours être réinventé ». Forte de ce constat, Maryanne Shearer, avec Jan O’Connor, sa partenaire, a inventé une des belles success stories du business australien.

 

La première est designer dans le milieu de la mode. La seconde, architecte, sort du RMIT, le MIT de Melbourne. Un jour de 1996, lors d’une réunion au sujet de leur business d’articles ménagers, elle se font une tasse de thé pour donner un coup de fouet à leurs discussion. Et boom ! L’idée est là : faisons dans le thé ! A ce moment-là, en Australie, c’est le café qui cartonne (pour les quelques-uns qui ne boivent pas que de l’alcool dans ce pays très… « festif », ndlr). Et le thé n’est alors en Australie qu’une triste affaire de sachets Lipton et de breuvages de grand-mère.

 

Un Oolong aux arômes de beurre clarifié. Entre 3 et 6 minutes d’infusion dans une eau à 80°C

Elles se lancent avec un premier magasin à Brunswick Street (photo de tête) dans le quartier de Fitzroy (alors en passe de devenir l’un des lieux branchés de Melbourne). Des journaux chinois tapissent les murs, le plafond est peint en rose, on crée de étalages de thés odorants et on propose des thés de qualité, natures ou parfumés, le tout avec une touche marketing visant à gratifier le client en lui montrant la noblesse trendy du produit : « on ne vend pas du thé, on l’aime ! Ensemble. » La société est baptisée « Tea Two » mais devient T2. Dépoussiérée, l’image du sublime breuvage est revue à la mode selon nos deux entrepreneuses : chez T2, le thé est fun, féminin et fait rêver comme les noms des blends maison : Fruitalicious, Buddhas Tears ou Green rose.

 

Le succès de T2 est rapide. Il bénéficie d’un regain d’intérêt mondial pour le thé. C’est le succès phénoménal du Bubble Tea venu de Taïwan, le retour en grâce du très british Afternoon Tea rebaptisé High Tea et devenu un must dans tous les endroits chics du monde anglo-saxon. Il s’inscrit parfaitement dans la tendance des produits sains. Anti-oxydant et peu caféiné, il a tout pour plaire au millénial qui l’accompagne de son toast à l’avocat. Last but not least : associé au thé, il y a le plaisir indicible de le faire. C’est la cérémonie du thé au Japon. C’est plus prosaïquement, ailleurs, la liberté de prendre un peu de temps pour soi. Un luxe moderne.

 

Le teamaker de T2. Une fois le thé infusé, il suffit de le poser sur la tasse pour que le breuvage s’y écoule.

En quelques années, T2 a conquis l’hémisphère sud dont il est devenu le premier détaillant. Il a contribué à changer les habitudes des Australiens qui consomment désormais près de dix tasses par semaine dans un marché estimé aujourd’hui à plus de USD 200 millions. A Sydney et Melbourne, se tient un festival annuel du thé et des Masterclass connaissent un grand succès. Harvest Index vient d’ouvrir son premier magasin minimaliste dans la rue qui a vu naître T2. Il propose en tout et pour tout six grands crus japonais.

 

En septembre 2013, T2 est acquis pour environ USD 40 millions par Unilever, un géant de l’alimentaire (concurrent de Nestlé) qui poursuit le développement de la marque sans en changer ni la nature, ni le design. On trouve dans la centaine de magasins répartis entre l’hémisphère sud, l’Asie, le Royaume-Uni et les Etats-Unis, les mêmes produits qu’à l’origine. Notamment un délicieux Dong Ding (Oolong des montagnes) aux arômes de beurre clarifié et un autre produit miracle made in Taïwan : le teamaker. Une théière astucieuse et pratique qui permet de repasser aisément plusieurs fois le thé, ce qui convient particulièrement bien au semi-fermentés taïwanais qui, comme l’on sait, s’améliorent après deux ou trois passages. Les thés de T2 sont évidemment vendus en vrac. Pour le thé en sachet, Unilever a déjà ce qu’il faut. Il est propriétaire de Lipton.

Pourquoi les Papous sont les Grecs du Pacifique

Lorsqu’il a posé le pied en Nouvelle-Zélande, en novembre dernier, Behrouz Boochani a été accueilli comme un héros par ses amis et ses collègues journalistes. Il s’est dit soulagé de retrouver la liberté après six ans passés dans le camp de Manus, en Papouasie Nouvelle Guinée (PNG).

Behrouz Boochani, journaliste et demandeur d’asile kurde iranien a passé 6 ans dans le camp de Manus. (photo Hoda Afshar)

Journaliste et demandeur d’asile kurde iranien, il est l’auteur d’un livre écrit en captivité sur son smartphone et transmis page après page via Whatsapp à ses confrères en liberté. No friends but the Mountains : Writing from Manus Prison est le récit de son quotidien sur l’île de Manus en compagnie de centaines d’autres réfugiés. Cela fait de lui le porte-voix des réfugiés en Papouasie-Nouvelle-Guinée (PNG) et lui a valu d’être l’invité d’un festival littéraire à Christchurch (NZ). Du même coup, il est au bénéfice d’un visa d’un mois au pays de Jacinda Ardern.

 

Un lieu emblématique

Le camp de Manus est au centre de la problématique de l’exil dans le Pacifique sud. Son existence remonte à la première vague de réfugiés papous issus de l’annexion indonésienne de la partie occidentale de la Papouasie (néerlandaise jusqu’en 1962). Construit et géré par l’Australie afin d’éviter une crise diplomatique, il va plus ou moins rester en service au fil des années selon les aléas de la politique d’immigration australienne face aux vagues de réfugiés qui déferlent par bateau sur ses côtes.

 

Pays d’immigration

La White Autralia Policy des années 50 vise à maintenir l’Australie aussi “british” que possible.

L’Australie moderne est faite d’immigrés. Après les colons bagnards des origines et la ruée vers l’or de la fin du 19e siècle, la vague la plus importante est liée à la Seconde Guerre mondiale. On l’estime à près d’un demi-million de personnes. Principalement des Européens. On parle alors de White Australia Policy.

C’est dans les années 1970 que débute l’immigration vers l’Australie par bateau. Les Boat People vietnamiens tout d’abord, puis de nombreux migrants de l’ensemble de l’Asie fuyant le communisme et ses aléas. Ainsi, 50 000 Vietnamiens, entre autres, s’installent down under. Cette Open Door Policy n’est à ce moment-là pas remise en cause par les politiques australiens.

Le nombre de réfugiés arrivant par bateau augmente dès les années 2000 en provenance principalement du Moyen-Orient. Renforcés dans leur sentiment de défiance à l’égard des Musulmans par les attentats du 11 septembre, les Australiens thématisent la problématique et inventent la Pacific Solution qui consiste à traiter les demandes d’asile hors du territoire australien, notamment en PNG qui devient la porte d’entrée vers l’Australie à l’image de la Grèce en Méditerranée. Dès lors, entre fermeture provisoire et réouverture, le camp de Manus vit au rythme des changements de majorité politique en Australie.

 

La PNG Solution 

En 2013, le Premier ministre australien de gauche, Kevin Rudd, signe un accord avec son homologue papou Peter O’Neill. Selon cet accord, les réfugiés arrivés par bateau sans visa pour l’Australie sont admis en PNG, peuvent s’y installer mais perdent le droit de demander asile en Australie. Pour l’occasion, Manus est agrandi et rebaptisé « centre de traitement ». Il va sans dire que cet accord s’accompagne d’un arrangement financier qui fournit une aide considérable à la PNG, pays pauvre en proie à la corruption, aux luttes tribales et qui risque de perdre Bougainville, une province qui vient de voter son indépendance et pourrait devenir la 194e nation reconnue par les Nations Unies.

 

Une aide financière importante

L’argent australien a par exemple financé le magnifique musée d’Art de Port Moresby mais a aussi servi à importer quarante Maserati pour transporter les chefs de gouvernements réunis l’an dernier en PNG à l’occasion d’une réunion de l’APEC (Asia-Pacific Economic Cooperation).

Le Musée d’art de Port Moresby: entièrement financé par les Australiens

 

Le moins que l’on puisse dire est que la PNG ne correspond pas vraiment au rêve australien qui a nourri les espoirs de nouvelle vie des réfugiés. 45e dans le classement des pays les plus pauvres du monde, populations hostiles, violence endémique: la plupart des réfugiés craignent de s’y installer et ont refusé de quitter le camp. Certains ont pu partir aux Etats-Unis dans le cadre d’un accord passé avec l’administration Obama et appliqué par le Président Trump qui a accepté 500 réfugiés de Manus. En échange de quoi, l’Australie a accueilli des réfugiés d’Amérique Centrale.

 

Délogés de force, ceux qui n’ont pas pu partir ont été installés à Port Moresby à la suite de la fermeture définitive de Manus il y a dix jours. Pour certains dans un profond désarroi. Les automutilations et les tentatives de suicide sont fréquentes selon Behrouz Boochani qui est toujours en Nouvelle-Zélande. Il espère pouvoir migrer aux Etats-Unis. A moins qu’il ne suive le conseil d’un internaute américain: « Si j’avais à choisir entre les Etats-Unis et la Chine aujourd’hui, je choisirais Beijing, un endroit formidable pour vivre, monter un business et faire un paquet d’argent ! ». Son visa expire dans quelques jours.

Les curieux métiers de Down Under

Muffin et Rasy font des services de quatre heures. Un job d’extrême attention qui n’autorise aucun relâchement. L’oreille et la queue dressées, ils arpentent le quai et bondissent lorsque l’ennemi approche, le repoussant temporairement jusqu’à la prochaine attaque, quand il reviendra, Muffin et Rasy le savent bien, en plus grand nombre…

La patrouilleuse de mouettes de l’Opéra de Sydney veille au destin des frites des visiteurs

Muffin et Rasy sont des Border Collies, une race de chiens de troupeau, aimables, joueurs et very british qui forment le bras armé de Juliana, la patrouilleuse de mouettes.

Ensemble, ils défendent un magot précieux : l’assiette de frites des dîneurs du quai de l’Opéra de Sydney, cible des insatiables mouettes de la rade. Ces oiseaux – plus précisément les mouettes argentées – sont des animaux natifs d’Australie. A ce titre, comme beaucoup d’autres, ils sont protégés. Le problème est que de nombreux volatiles se sont bien vite aperçus qu’il est nettement plus facile de piquer en toute impunité dans l’assiette des clients de restaurants que de pêcher dans les eaux du large. Et, par la même occasion, ils se sont enhardis au point qu’ils attaquent les assiettes alors même que leur propriétaire mange… Emoi des restaurateurs qui se doivent de remplacer, bon gré mal gré, le met attaqué.

Tout avait été essayé avant cela : faucon robotique, leurre sonique, sprays divers, etc. Rien ne marchait jusqu’au moment où le responsable de la sécurité du Musée maritime de Sydney eut l’excellente idée de recourir aux services des Border Collies qui effraient les mouettes avec une réelle efficacité. Juliana et ses collègues poilus – il y a actuellement cinq patrouilles de mouettes en service sur le port – ont fait diminuer de 78% le nombre de plats que les restaurateurs devaient remplacer. La popularité des Border Collies est à son comble mais, si la mouette est réputée rieuse, elle n’en est pas moins revancharde et se transforme volontiers en bombardier de fiente. Scène vécue : la vilaine bête rase la terrasse, amorce un léger piqué et lâche la marchandise avant de reprendre de l’altitude. Le tir est précis et efficace. L’immonde projectile s’écrase près du centre du considérable décolleté d’une touriste allemande qui a dû regretter de l’avoir aussi… pigeonnant.

 

L’attachement à la nature

Un sérieux appétit

Le métier de patrouilleur de mouettes n’est que l’un des nouveaux métiers inventés par les Australiens. Ils sont souvent liés à la nature et au grand soin qu’ils éprouvent à protéger leurs espèces endémiques.

A Port Macquarie, l’hôpital des koalas emploie un personnel médical entièrement dévolu aux soins de ces petites bêtes attendrissantes et instagrammables (les Asiatiques en sont fous) mais pourvues d’un redoutable appétit.

Un koala adulte dévore chaque jour environ 500 grammes de feuilles d’eucalyptus ainsi qu’un peu d’écorce et des bourgeons. Le koala est un gourmet : il ne prend ses feuilles que fraîches du jour. D’où la nécessité pour l’hôpital de créer un poste à temps plein de Leaf Collector chargé d’organiser le recueil des feuilles d’eucalyptus permettant de nourrir les koalas traités à l’hôpital. Une tâche qui s’avère doublement plus difficile en cette période d’incendies de forêt en Australie. D’une part, les koalas sont directement menacés par les feux et, d’autre part, l’eucalyptus est connu pour sa très haute combustibilité…

 

Surfeurs australiens cernés par les gardiens -performers de la Art Gallery de Sydney

Dans un tout autre registre, les Australiens ont également une sorte tout à fait particulière de gardiens de musée. Ceux de la Art Gallery of New South Wales à Sydney sont à fois les fonctionnaires habituels, en costumes, qui veillent à ce que vous ne touchiez pas les œuvres et des performers qui prennent le visiteur par surprise et se mettent à danser et chanter en sarabande sous son nez. « This is so contemporary ! » répété en boucle pendant une minute frénétique puis les gardiens reprennent place dans l’ombre et le silence. Jusqu’à leur prochaine victime.

 

Fameuse au Japon

Last but not least, la voix la plus connue des Japonais est une voix australienne. Celle de Donna Burke, une chanteuse et comédienne, qui, à son grand dam sans doute, n’est pas vraiment connue pour ses talents artistiques mais plutôt pour son omniprésence. Donna Burke est LA voix des Shinkansen, les trains ultra-rapides nippons.

C’est elle qui, en anglais, énumère et annonce l’arrivée à destination des fameux trains. Elle explique, amusée, que lorsqu’elle a commencé, les Japonais lui ont demandé d’imiter l’accent de sa prédécesseure, une Canadienne à qui l’on avait demandé d’imiter l’accent… britannique. Ajoutée à sa parfaite maîtrise du japonais, la « voix » du train lui vaut une grande popularité au Japon et aussi quelques débouchés : elle est la voix féminine de l’héroïne de Metal Gear Solid, un jeu vidéo, aux côtés de Kiefer Sutherland.

Marginaux mais témoins d’une certaine créativité, ces métiers atypiques contribuent à un marché de l’emploi assez solide avec un taux de chômage de 5,2% (40’000 nouveaux emplois créés récemment) pour une population de 25 millions d’habitants et une économie sans récession depuis… 28 ans.

Comment les Taïwanais font du neuf avec du vieux : une affaire de créativit(h)é

Quand elle vous accueille dans sa boutique, Koay Han Li assure. « Celui-là possède une petite touche salée. C’est dû à l’emplacement du champ qui est sous les embruns de la mer toute proche » : elle présente ses crûs avec la même éloquence qu’un œnologue vantant les caractéristiques d’un grand Californien. La différence ? Elle parle de thé. Avec une richesse de vocabulaire à la hauteur de celle du breuvage qui la passionne. En fait, cette jeune femme d’à peine trente ans d’origine malaisienne est pâtissière, fraîchement diplômée du Cordon Bleu, l’académie des arts culinaires de Paris.

Ya-Wen Cheng et Koay Han Li fraîchement diplômées du Cordon Bleu et propriétaires de “Ce moment” à Hengshun

C’est dans la branche tokyoïte de cette école que Koay Han Li rencontre Ya-Wen Cheng. Devenues amies et dotées, l’une comme l’autre, d’un solide esprit d’entreprise, elles s’associent et ouvrent « Ce Moment » un délicieux petit salon de thé où les crûs sont choisis avec soin parmi les productions locales de Oolong – le crû par excellence de Taiwan – et quelques autres sortes tout aussi riches et subtiles d’arômes et de saveurs. « Ce Moment » est une petite échoppe dont la modernité et le style urbain tranchent avec le galimatias typiquement asiatique de la Old Street de Hengchun, petite ville du sud balnéaire de l’île de Taïwan. Les deux jeunes femmes ont fait le pari d’y proposer pâtisseries et thés haut de gamme dans un pays où l’on est facilement prêt à payer deux ou trois fois le prix de son repas pour quelques tasses de thé.

Le cannelé au thé de “Ce Moment” est un pur régal accompagné d’un Oolong des montagnes d’Alishan

Et ça marche ! les jeunes locaux affluent et se pourlèchent les babines à la vue des profiteroles, des cheesecakes ou des cannelés au thé que l’on accompagne de quelques tasses des meilleurs crus, servis froid ou chaud.

 

Le plaisir du thé

Il faut dire que le terrain est favorable. Le thé à Taïwan est partout et dans tout. Sur le trottoir se succèdent une échoppe, un salon traditionnel ou encore le comptoir franchisé d’une grande chaîne dont on voit l’enseigne partout. Dans tout : l’huile, le savon, les cosmétiques. Bref, dans les gènes et dans l’histoire. L’une des salles des Musée national du Palais (qui regroupe sur deux sites le plus précieux de l’art chinois dans le monde) est consacrée à l’histoire du thé qui est résumée à trois pays et leur rapport unique au breuvage : la Chine est la patrie du thé, le Japon a inventé la manière du thé alors que Taïwan pratique le plaisir du thé.

Le Honey Black Tea de Wuhe : un délice obtenu grâce à une cigale (cicadelle) qui donne un arôme de miel exceptionnel au thé en se nourrissant de ses feuilles. Du coup, les cultivateurs ont renoncé aux pesticides.

Et le plaisir, les Taïwanais ne s’en privent pas. Le samedi soir, les trottoirs de Tainan, l’ancienne capitale du pays, sont noirs de monde. La jeunesse vient y faire la fête et c’est le thé qui coule comme du Chasselas à Paléo, avant la bière et avant les cocktails. Impressionnant ! La question pratique du service d’un liquide parfois brûlant ou alors débordant de glaçons a été réglée de manière technologique, les grands gobelets dans lesquels le thé est servi hors des salons sont scellés avec un couvercle étanche qu’il s’agit de percer avec une paille pointue. Pas de débordements, pas de perte, pas d’inondation accidentelle du smartphone… Même les motocyclistes sirotent leur thé en conduisant d’une main.

 

La revanche du tapioca

Il faut dire que la théophilie est largement maintenue dans les nouvelles générations grâce à une autre innovation majeure en provenance de Taïwan : le Bubble Tea. Inventé un peu par hasard dans les années 1980 par un marchand qui a eu l’idée de mettre des boulettes de tapioca dans le thé au lait plutôt qu’à côté comme elles étaient servies autrefois, le Bubble Tea crée un véritable raz-de-marée à travers la planète. Les deux salons de thé taïwanais qui revendiquent chacun la paternité du concept (la justice n’a pas pu les départager) sont des lieux culte de l’île.

Le sucre brun mélangé au tapioca et répandu à l’intérieur du verre donne cette apparence tigrée qui fait fureur partout

Les instagrameuses y défilent en rang serrés avant d’aller mettre leur ligne en danger avec le divin (et très sucré) breuvage. La recette d’origine a évolué avec le temps.

Aujourd’hui, le tapioca est cuit dans une mélasse de sucre brun qui crée la base d’une boisson redoutablement gourmande. Certaines boutiques passent même un rapide coup de chalumeau sur la surface du breuvage pour caraméliser l’affaire. A New York, on fait jusqu’à quatre heures de queue pour avoir son « Brown Sugar Bubble Tea » de la marque Tiger Sugar.

 

Un marché prometteur

La petite entreprise de Han Li et Cheng, qui séduit le lecteur-esthète de Monocle aussi bien que les chaînes globalisées de Bubble Tea qui mettent en transe le hipster new-yorkais, sont l’illustration de la capacité des Taïwanais à se renouveler dans une industrie on ne peut plus mature. Alors que Taïwan produit annuellement pour quelques USD 2 à 300 millions de thé, le Bubble Tea business se compte, lui, en milliards. Les prévisions actuelles parlent de USD 11 milliards  à l’horizon 2025.

 

 

(Approximative… sorry!) English Version

When she welcomes you to her shop, Koay Han Li is remarquable. “This one has a little salty touch. This is due to the location of the field right under the spray of the nearby sea”. She presents her products with the same eloquence as an oenologist praising the characteristics of a great californian wine. But something is different: she’s talking about tea. With a wealth of vocabulary equal to that of the beverage she is passionate about. In fact, this young woman, who is barely thirty years old and of Malaysian origin, is a pastry chef, recently graduated from Le Cordon Bleu, the Paris Academy of Culinary Arts. It is in the Tokyo branch of this school that Koay Han Li meets Ya-Wen Cheng. Becoming friends and endowed, both of them, with a solid entrepreneurial spirit, they team up and open “Ce Moment”, a delicious little tea room where the teas are carefully chosen from the local productions of Oolong – Taiwan’s premier crû – and some other varieties just as rich and subtle in aromas and flavours. “This Moment” is a small shop whose modernity and urban style contrast with the typically Asian galimatias of the Old Street of Hengchun, a small town in the southern seaside of Taiwan. The two young women have taken the challenge of offering top-of-the-range pastries and teas in a country where it is easy to pay two or three times the price of your meal for a few cups of tea. And it works! the young locals flock and lick their lips at the sight of profiteroles, cheesecakes or tea cannelés, which are served with a few cold or hot cups of the best teas.

The pleasure of tea

The background is favourable. Tea in Taiwan is everywhere and in everything. Everywhere: on the sidewalk follow one another a shop, a traditional lounge or the franchised counter of a large chain. In everything: oil, soap, cosmetics. In short, tea is in genes and in history. One of the rooms of the National Palace Museum (which houses the most valuable Chinese art collection in the world) is dedicated to the history of tea, which is summed up in three countries and their unique relationship to the beverage: China is the homeland of tea, Japan has invented the way of tea while Taiwan practices the enjoyment of tea. And the Taiwanese are still good at that ! On Saturday evenings, the sidewalks of Tainan, the country’s former capital, are crowded. The youth come to celebrate and it is the tea that flows like beer in Octoberfest, not alcohol. Impressive! The practical question of serving a liquid that is sometimes hot or overflowing with ice has been resolved in a technological way. The large cups in which tea is served outside the living rooms are sealed with a waterproof lid that is pierced with a sharp straw. No overflows, no loss, no accidental flooding of the smartphone… Even motorcyclists sip their tea while driving with one hand.

The triumph of the tapioca

Theophilia is largely maintained in the new generations thanks to another major innovation from Taiwan: Bubble Tea. Invented by chance in the 1980s by a merchant who had the idea of putting tapioca balls in milk tea rather than in a separate plate as they were served in the past, Bubble Tea becomes a real success  around the world. The two Taiwanese tea shops, each claiming authorship of the concept (justice has not been able to separate them), became  places of worship on the island. The instagrammers parade in tight rows before going to put their figure in danger with the divine (and very sweet) beverage. The original recipe has evolved over time. Today, tapioca is cooked in a brown sugar molasses that creates the basis for a gourmet drink. Some shops even use a blowtorch  to caramelize the surface of the beverage. In New York, people queue up to four hours to get their “Brown Sugar Bubble Tea” from Tiger Sugar.

A promising market

Han Li and Cheng’s small business, which seduces Monocle’s reader-aesthetist as well as Bubble Tea’s globalized chains that put the New York hipster in a trance, are examples of Taiwan’s ability to renew itself. While Taiwan produces annually for some USD 2 to 300 million of tea, the Bubble Tea business is worth billions. Current estimates are for USD 11 billion by 2025.