Conduire au Japon : casse-tête chinois.

Outre l’insularité et l’amour du propre, il est un autre point commun qui unit les Japonais et les Suisses, c’est le respect des règles, voire des règlements. L’aventure de la conduite au Japon commence par ça : des complications administratives. Pour être admis, notre permis de conduire doit être traduit. Cela vous amène dans une sorte de Service des automobiles local qui nous éclaire très vite sur l’universalité de la fonction publique à travers la planète. On a droit à toute la palette : l’injonction : « Revenez dans 2 heures » (6 lignes à traduire !), la cérémonie de la photocopieuse en panne avec le chef et sa secrétaire énervés de concert et, bien sûr, les émoluments, preuve tangible de la valeur ajoutée des trois heures perdues dans la démarche.

Chère voiture

L’obstacle administratif surmonté, reste à dominer le véhicule et la circulation. Conduite à gauche, volant à droite, commandes inversées. On croit actionner le clignotant, ce sont les essuie-glaces qui démarrent. Et vice-versa. Au départ, le loueur vous met en garde : pas de parking hors des cases ! L’amende est plutôt salée : CHF 250. Ce n’est que le début des surprises financières désagréables. Au Japon, on a le choix entre deux types de routes : des minuscules où l’on roule avec les rétroviseurs rentrés dans un espace qui rend le croisement samouraï. L’autre type, ce sont les autoroutes… Il faut le dire vite. A côté de nombreuses autoroutes japonaises, Lausanne-Genève ressemble à un échangeur de Los Angeles. Souvent à une seule voie, elles sont toutes à péages. Il faut compter un franc tous les 2 kilomètres. Soit l’équivalent de CHF 30 pour Lausanne-Genève… sur une voie. Ce qui revient à peu près au même coût que les Shinkansen (les TGV japonais) à la différence près que le temps de voyage n’est pas le même : le Nozomi, le plus rapide des Shinkansen se déplace de bout en bout à plus de 300 km/h. Sur les routes, la vitesse est limitée à 80 partout. Ce qui crée des scènes croquignolettes : profitant d’une courte zone à deux voies, une Lamborghini nous dépasse en frôlant le … 85 vrombissant de tous ses cylindres. Le pauvre bougre ne doit jamais pouvoir passer la deuxième… Le dépassement est donc quasi impossible sur la plupart des routes, raison pour laquelle les Japonais ne dépassent jamais, ils se font céder la place, nuance ! Il suffit en effet de s’approcher de la voiture qui précède pour que celle-ci se mette à l’écart et vous cède le passage. Le tout s’accompagnant des courbettes habituelles dans le rituel de politesse japonais.

Cher parking

Une fois arrivé, s’ajoute le coût du parking, en moyenne CHF 10 l’heure dans les villes, un peu moins ailleurs. Et on ne rigole pas avec le parking : une sorte de herse se dresse sous le milieu de la voiture et ne s’abaisse que lorsque la note est réglée. Seule bonne surprise : l’essence. Moins d’un franc le litre malgré le statut de 3ème importateur mondial de pétrole du Japon.  Au final, le budget voiture du Japonais est considérable. Ce qui est plutôt étonnant dans le pays par excellence des constructeurs de voitures. Les Japonais produisent des millions de véhicules chaque année dans le monde (9 millions rien que pour Toyota) et découragent au maximum leur usage chez eux.

Le résultat de cette politique de mobilité dissuasive est tangible dans les villes. Associée à une infrastructure de transports publics extrêmement développée, elle débouche sur des villes très peu encombrées, relativement silencieuses et très agréables pour le piéton dont le nouveau pire ennemi devient, ici comme ailleurs, l’incivil cycliste qui lui dispute les trottoirs.

Chère liberté

Le revers de la médaille est l’encombrement des … trottoirs justement et des transports publics. Aux heures de pointe, la marée humaine réduit l’individu au rang de l’asperge, droite dans sa botte. Serrés, debout, fatigués, cernés et étouffés, les voyageurs n’ont pas la place de lever le bras pour consulter leur smartphone : Ô désespoir contemporain !  Ils s’enferment donc dans une bulle mystérieuse. Sans doute rêvent-ils à … une balade en voiture, inavouable fantasme d’une liberté devenue très chère ?

Comment les Japonais entendent s’inscrire sur la carte mondiale des sciences de la vie

Au sud de Tokyo, dans la préfecture de Kanagawa, les Japonais ont construit un immense parc scientifique dédié à l’innovation dans le domaine des sciences de la vie et de la santé. Visite guidée du Shonan Health Innovation Park avec son patron. 

« Quand j’en parle aux Chinois, ils me répondent qu’ils ont dix fois plus grand… quand j’en parle aux Américains de Boston, ils me répondent que c’est trop grand pour permettre de vrais échanges… ».

Toshio Fujimoto se marre. Il a l’habitude de ces comparaisons. « Son » parc est immense et il suscite une curiosité parfois un brin jalouse. Inspiré par la philosophie qui a contribué aux succès du MIT, le parc d’innovation de Shonan a été conçu pour faciliter et encourager les échanges entre chercheurs et le mélange des disciplines. Mais surtout, Shonan répond à un vrai besoin stratégique. Celui, pour le Japon, de se placer sur la carte mondiale de l’innovation dans le domaine des sciences de la vie.

 

Le Japon n’est pas dans le top 20 des hauts lieux de l’innovation.

C’est la firme pharmaceutique Takeda qui est à l’origine de ce projet né – ce n’est pas un hasard – dans la Préfecture de Kanagawa, la Silicon Valley japonaise. Takeda, numéro 1 de l’industrie pharmaceutique japonaise, figure dans le top ten mondial, possède les brevets de quatre blockbusters et entretient quatre sites en Suisse (ZH, SZ, ZG et NE).

Propriétaire d’un immense terrain issu d’une fabrique démantelée, Takeda a vu l’opportunité de combler un vide dans le domaine de l’innovation des sciences de la vie japonaises tout en créant, avec un pôle d’excellence en neurosciences, un complément intéressant à ses centres de recherche à Boston et San Diego. Elle a trouvé avec la Préfecture de Kanagawa (voire article sur le Me-Byo) le partenaire idéal pour exploiter ce centre, inauguré en automne dernier et baptisé Shonan Health Innovation Park.

Dr Toshio Fujimoto est le patron du parc d’innovation de Shonan. Il est aussi un cadre important de Takeda.

« C’est une première au Japon, s’enthousiasme Toshio Fujimoto, le directeur du Parc et membre de la direction de Takeda. Notre pays fonctionne sur un mode top-down où les impulsions viennent habituellement du gouvernement. Shonan est issu d’une initiative de l’industrie et c’est un succès encourageant. »

 

Pour Takeda, Shonan répond à quatre objectifs: encourager le développement des startups à travers la création d’un fonds partagé avec d’autres investisseurs; donner accès aux équipements sophistiqués nécessaires dans la recherche moderne; fournir son savoir faire scientifique dans le domaine pharmaceutique et enfin mettre à disposition les services nécessaires au développement du business (RH, légal, IT, etc.)

Une architecture épurée très japonaise

A la mesure de ce dont sont capables les Japonais, Shonan est immense et s’ouvre sur de grands espaces, gigantesques. Chacune des trois structures qui le constituent dans sa longueur mesure 430 mètres. « De quoi parquer un Shinkansen complet », s’amuse le Dr Fujimoto, (un Shinkansen est un de ces bullet trains  japonais qui circulent à la moitié de la vitesse d’un avion sans ses inconvénients).  Chaque structure est dédiée à une activité : recherche animale, biochimie, chimie. Les cinq unités transversales sont prêtes à accueillir 3’000 chercheurs. Ils sont actuellement 1’600 à se partager un espace infini et au design impeccable.

De la place pour 3000 chercheurs et entrepreneurs: il faut encore en trouver la moitié.

Shonan est donc dédié aux sciences de la vie et se concentre sur quatre domaines : la médecine régénérative, la démence, la médecine préventive et les maladies rares. La communauté des chercheurs est invitée à fonctionner dans le cadre d’un écosystème ouvert rassemblant les partenaires et encourageant l’entrepreneuriat. Les bonnes vieilles recettes (babyfoot, fitness, chilling rooms, etc.) de la Silicon Valley sont appliquées à la lettre, parfois avec une certaine candeur : des sortes de faux feux de camp sont installés dans les couloirs immaculés et si longs qu’un système de couleur les balise afin de ne pas se perdre.

 

Un système de couleur pour ne pas se perdre

Au-delà de l’anecdote, la volonté d’échange et d’ouverture semble authentiquement au centre des projets de Shonan. De grandes sociétés internationales y ont un pied : IBM pour l’intelligence artificielle, Siemens dans le domaine de l’imagerie. Plus localement, Tokushukai, l’une des plus grandes chaînes hospitalières au Japon, est installée à l’une des extrémités du Parc et construit un centre de protonthérapie avec le géant Hitachi (plus de 300’000 employés).

Et si je suis un startupeur de l’EPFL qui souhaite venir m’installer ici ? « Vous êtes le bienvenu, promet Toshio Fujimoto. Nos installations et notamment nos laboratoires sont à votre disposition dès le jour de votre arrivée. Toutefois, il y a lieu d’être dans l’état d’esprit d’ouverture et d’échange qui prévaut ici. C’est la seule condition. » Cette ouverture aux sociétés et startups étrangères témoigne aussi de la volonté des Japonais de stimuler l’esprit d’entreprise et de compétition dans la jeune génération. Le Japon, avec ses 750 universités ne manquent pas de talents, en particulier d’ingénieurs, mais le problème est que ces jeunes talents arrêtent souvent leurs études avant le PHD. « Ils publient beaucoup mais ils cèdent rapidement à la tentation d’une situation bien salariée dès que l’occasion se présente, regrette Toshio Fujimoto. » L’esprit d’entreprise n’est pas encore dans le mindset dominant chez les jeunes Japonais. On sent de claires prémisses mais c’est encore assez marginal malgré l’intérêt de la jeunesse de ce pays pour les tendances les plus avancées. L’évolution passera par un changement d’état d’esprit qui ira de pair avec les bouleversements rapides que connaît la société japonaise sous la pression, notamment, de son évolution démographique.

Les startupers du monde entier sont les bienvenus

En attendant, Shonan avance. Le 1er Shonan Meeting – réunion interdisciplinaire de réflexion et d’idéation sur une thématique fondamentale – a eu lieu en 2018. Le thème concernait la prévention du syndrome métabolique (voire article précédent). Le thème du prochain 2019 est défini. Ce sera la démence.

 

 

L’entrée du parc est à la mesure de ses ambitions

Avec son design somptueux, et sa volonté – partagée par les autorités politiques – de se rendre accessible – il vient d’obtenir l’ouverture d’une station de métro dédiée au Parc (une mesure pratique que Patrick Aebischer a maintes fois demandée pour l’EPFL et qu’il n’a jamais obtenue) – on comprend bien que Shonan a aussi pour mission de rendre l’entrepreneuriat et la recherche plus sexy au pays de l’emploi à vie. Le très séduisant Dr Fujimoto est un leader charismatique parfait pour la mener à bien. Il est bien appuyé par l’environnement immédiat. Yokohama et son port, à deux pas de là (en fait 50 minutes de métro à l’échelle japonaise), est une ville magnifique et, tout près, le magique Mont Fuji veille sur le futur radieux des sciences de la vie nippones.

 

 

 

Me-Byo ou comment le Japon entend rajeunir la vieillesse

Casque, masque, vêtements de protection, l’agent de sécurité du chantier d’à côté de notre hôtel de Tokyo ressemble à n’importe quel agent de sécurité. A une différence près : en y regardant de plus près, on s’aperçoit qu’il a facilement plus de 70 ans. Et son collègue, à l’autre bout du chantier idem… En réalité, dans le Japon d’aujourd’hui, nombre de ces fonctions sont attribuées à des personnes âgées.

 

Le changement démographique est en marche.

La pyramide des âges est largement inversée et la tendance s’aggrave : les Japonais ne font pas assez d’enfants pour maintenir la population à son niveau actuel. Le déficit est de 400’000 chaque année, même s’ils vieillissent à n’en pas finir. Le Japon a la deuxième plus longue espérance de vie au monde, devant la Suisse (4ème). Selon les estimations du gouvernement, un enfant né en 2007 a théoriquement une espérance de vie de 107 ans ! On imagine donc assez bien les problèmes de retraites, de main d’œuvre et de santé publique que génère cette évolution. Cela d’autant plus que, contrairement à ce que l’on peut croire, les Japonais, comme les Occidentaux mais à un degré moindre, connaissent des problèmes de santé liés au style de vie (nourriture, sédentarité, stress) qui rendent leur – longue – vieillesse de plus en plus douloureuse et… coûteuse.

On se prépare donc, ici, à vivre dans une organisation sociale où chaque individu est supposé vivre près de 100 ans. Inutile de dire que le modèle en trois cycles (éducation – travail – retraite) ne fonctionne plus dans ce contexte. L’idée est désormais que durant les 40 dernières années de sa vie, le Japonais doit pouvoir être encore capable d’apprendre et de travailler. Pour cela, il doit être en bonne santé.

 

Prolonger la vie en bonne santé

C’est sous cet angle – la santé publique – que la Préfecture de Kanagawa (située au sud de Tokyo, capitale Yokohama, 9 millions d’habitants et PIB d’environ la moitié de celui de la Suisse), a décidé d’empoigner le problème. Sous l’impulsion de son gouverneur, Yuji Kuroiwa,

L’inépuisable Yuji Kuroiwa (à gauche) présente sa vision à Boston au Cambridge Innovation Center.

cette région de pointe dans la recherche japonaise a élaboré une vision totalement nouvelle de sa politique de santé appelée « Nouvelle frontière ». La vision consiste à trouver les moyens de prolonger la vie en bonne santé : plus la vie est longue, plus elle coûte cher à la société, or une longue vie en bonne santé coûte moins cher qu’une aussi longue vie en mauvaise santé. C’est également le moyen de créer des conditions acceptables pour augmenter l’âge de la retraite.

« Nouvelle frontière » se base sur un constat : la santé n’est pas une réalité binaire : la (bonne) santé d’un côté, la maladie de l’autre. La santé est un état dynamique qui varie de seconde en seconde et se déplace sur un continuum qui va de l’une à l’autre.  Cette dynamique, les Japonais l’ont appelée Me-Byo.

Forts de ce constat, ils misent sur deux approches : la technologie et la science d’un côté, la gestion personnalisée de son propre Me-Byo (avec l’aide des techniques et des habitudes de self-measurement) de l’autre. Dans cette dernière, on retrouve non seulement les dimensions classiques de la lutte anti-âge : exercice, nourriture et vie sociale, déjà bien connues et popularisées par les deux auteurs à succès du remarquable Younger next year (Chris Crowley et Henry S. Lodge) mais on y ajoute une application qui contient l’entier des données médicales, sportives et alimentaires relatives à l’individu (et cela, depuis sa naissance), mais également une dimension inédite

avec celles qui proviennent des capteurs installés à domicile, qui observent les changements (de posture par exemple), donnent des indications instantanées, montrent les dangers qui guettent à plus ou moins long terme et formulent des solutions. L’idée forte est de constituer à terme un Me-Byo Index universel que chacun – mais aussi les compagnies d’assurances – puisse utiliser afin d’améliorer sa santé.

 

Des moyens considérables mis en oeuvre

Du côté de la technologie, Kanagawa sort les grands moyens. La Préfecture a participé à la construction, en partenariat public-privé avec Takeda (première compagnie pharmaceutique japonaise, dans le top 10 mondial), à la construction du gigantesque parc d’innovation de Shonan (voir prochain article) destiné à accueillir, à terme, 3’000 chercheurs dans le domaine des sciences de la vie, de la médecine régénérative et de la thérapie cellulaire.

Shonan iPark, le futur hotspot japonais pour l’innovation dans les sciences de la vie.

On parie, du point de vue économique, également sur la création d’une industrie Me-Byo visant une longévité saine et incluant un nouveau marché : les vieux en bonne santé. Concrètement, cela se traduit déjà par l’adhésion de 730 sociétés japonaises à l’association pour la création d’une industrie Me-Byo, menée par le génial Yuji Kuroiwa qui se démène sans relâche pour développer sa vision. Parmi ces sociétés, on trouve de tout. Non seulement les incontournables comme Takeda, les spécialistes de l’intelligence artificielle, du Big Data et de la robotique, mais aussi des fabricants de vêtements de régénération pendant le sommeil, des développeurs d’exosquelettes (utiles à l’humain diminué aussi bien qu’à celui qui a besoin d’être soulagé dans des tâches pénibles). Kanagawa a également créé une université d’innovation sur la santé (avec cursus en deux langues car, oui, désormais les étudiants et les chercheurs étrangers sont les bienvenus).

Kenichi Oki dirige pour la Préfecture de Kanagawa la stratégie de diffusion de Me-Byo à travers le monde

Forte de cette vision, Kanagawa promeut son plan à travers le monde sous la direction de Kenichi Oki. La Préfectue a signé des Memorandum of Understanding (MOU) avec des universités et des institutions aux Etats-Unis, en Chine et dans trois pays d’Europe : Angleterre, Allemagne et Finlande. Des discussions sont en cours avec l’OMS.

 

Tous les acteurs réunis pour encourager des changements de lifestyle

Les premiers résultats se profilent. Le parc d’innovation de Shonan publie cette semaine ce qui est issu de la première série d’échanges interdisciplinaires lancés en 2018. Le thème concerne le syndrome métabolique : comment échapper à l’inexorable pression de la société moderne qui vous pousse à passer de l’état de quadragénaire fit et attirant à celui de quadragénaire en surpoids, sédentaire, pré-diabétique et candidat à l’attaque cérébrale. Les chercheurs ont étudié comment prévenir et inciter au changement de lifestyle. Ils ont débouché sur l’idée de favoriser la vie active et sportive en associant des équipes de sport (foot, gaming, etc.) qui soutiennent des programmes d’activités et offrent des gratifications (plus ou moins symboliques) à ceux qui les appliquent. Les assurances sont dans le jeu et financent l’opération en offrant des incentives. Une solution, somme toute, plus sociale que technologique et qui prouve que l’échange d’idée permet de réfléchir hors des sentiers battus.

Enfin, last but not least, les Japonais ont fait le constat – on ignore comment ils l’ont mesuré – que le rire est un élément essentiel de la qualité de vie en général, et du bien vieillir en particulier. Ils sont donc en train de mettre en place, dans le cadre de Me-Byo, des programmes de rire. « Les gens qui rient plus souvent sont en meilleure santé que les autres » s’amuse le Gouverneur. Faut-il s’attendre à la création d’une école du rire jaune ? Le Japonais de la fin du 21e siècle sera facile à reconnaître : musclé, fit, bavard, hilare et… centenaire.

 

Elle marie le yodel de Horw (LU) et le jazz de Boston (MA)

Gabriela Martina fait partie des Suisses courageux et entreprenants qui ont quitté le conformisme paisible de l’Europe assoupie pour la dangereuse liberté des grands espaces. La liberté d’être une artiste, de composer sa propre musique et de mener sa carrière comme elle l’entend.

 

Gabriela est une chanteuse talentueuse qui se distingue sur la scène artistique totalement saturée de la Côte-est des Etats-Unis. Sa marque de fabrique : une voix hors-pair, une maîtrise naturelle  du yodel et une approche très contemporaine du jazz vocal et de ses avatars. Elle présente un spectacle très abouti dans lequel elle mêle répertoire traditionnel, compositions propres et évocation visuelle de ses origines rupestres.

 

Le yodel depuis toujours

Elle a appris à yodler toute petite au sein de sa famille d’agriculteurs de Horw dans le canton de Lucerne. Une famille où la musique est présente en permanence, à chaque réunion, à chaque fête. Elle chante avec ses frères et sœurs, ses parents, ses amis. Un jour, dans un concours scolaire, elle utilise sa voix dans un nouveau registre : elle interprète The Girl from Ipanema en solo. La réaction chaleureuse du public la bouleverse. Dès lors, la voie est toute tracée : elle sera chanteuse. A n’importe quel prix. Il sera élevé. Elle comprend d’emblée qu’il faut aller voir hors de Suisse pour progresser comme elle l’entend. C’est Londres tout d’abord puis très vite, elle met le cap sur Boston et son fameux Berkelee College of Music.

A un tarif oscillant entre USD 18 et 20’000 le semestre, on comprend qu’il faut une certaine détermination pour aller y décrocher un diplôme. Surtout lorsque l’on est la fille d’agriculteurs qui sont loin de pouvoir assumer un tel investissement. Mais la détermination n’est pas ce qui fait défaut chez cette belle Suisse-allemande bien résolue à réaliser son projet. Durant 6 longues années, elle revient en Suisse, pendant toutes les vacances de l’école et gagne de quoi payer ses études en travaillant de nuit dans un EMS. Et, au final, la voilà diplômée de l’une des plus prestigieuses écoles de musique au monde.

 

La tradition en famille

« Les Américains nous soupçonnent d’être plus riches qu’eux »

Mais, ce n’est que le début de la suite du combat. Oui, un âpre combat. Berklee est un riche écosystème, un peu détaché du monde réel. Lorsqu’on en sort : il faut se battre pour trouver des engagements, pour réaliser le disque de ses rêves et tout simplement, pour se nourrir. Dans cette situation, être suisse représente un handicap : « les Américains nous soupçonnent d’être plus riches qu’eux. Du coup, on ne peut compter sur aucune aide comme cela serait communément le cas en Suisse. ». Le chemin est long et tortueux : il passe par le Blue Note (célèbre boîte à jazz) de New York où elle travaille comme serveuse tout en savourant la musique des prestigieux artistes qui s’y produisent et qui lui donnent la force de continuer à se battre. “L’écoute des autres est le meilleur enseignement possible” avoue-t-elle.

 

« A little something special »

Aujourd’hui, Gabriela est installée aux Etats-Unis depuis 11 ans. Elle a produit quelques albums, dont le dernier (No White Shoes, 2016) a été très bien noté (4 étoiles) par le magazine Downbeat. Elle a compris deux réalités essentielles. D’abord : tout repose sur elle. Ce qui signifie qu’elle doit assumer beaucoup de tâches qui ont parfois peu à voir avec la création artistique. Elle enseigne, monte ses propres vidéos, dessine ses costumes, est sa propre community manager, gère une agence de réservations d’artistes et organise des concerts de fundraising pour pouvoir payer ses musiciens et financer les prochains projets.

 

Gabriela Martina en concert à Boston (Swissnex) avec le corniste Gus Sebring, 100% américain et amateur de cor des alpes.

Mais, plus important encore, elle sait qu’elle doit avoir un little something special, un petit truc en plus qui témoigne de son authenticité et touche le public. D’où l’idée de mêler dans son répertoire de magnifiques envolées de yodel (qui ont un effet de surprise garanti ici) et des pièces originales de sa propre composition dans le répertoire du jazz, du RnB et des sonorités contemporaines. A cela, elle ajoute un récit sur ses origines qu’elle illustre avec des photos de la ferme d’Horw et des paysages enchanteurs de la région du Lac des Quatre-Cantons.

Homage to Grämlis

Son prochain projet s’intitule Homage to Grämlis (du nom de la ferme familiale). C’est l’étape de l’intégration entre les origines (yodel, accordéon, cloches) et les découvertes (gospel, RnB, jazz). Mother Mary en donne un avant-goût. Ce sera d’abord un album, puis une tournée. En Suisse et aux Etats-Unis.

Touche finale : Gabriela a déniché, au cœur de l’orchestre symphonique de Boston, Gus Sebring, un corniste 100% américain, également virtuose à ses heures perdues de… cor des Alpes.  Il n’a pas pu résister à l’appel de Gabriela et il l’accompagne dans certains concerts. Entre eux deux, ils font admirablement résonner tradition et musique actuelle dans un riche mélange de civilisations.

Gabriela Martina sera en tournée en Suisse au printemps 2020.

 

www.gabrielamartina.com

MIT.nano: l’outil qui met l’infiniment petit au service de l’infiniment grand

Le MIT s’apprête à mettre en service son laboratoire de nanotechnologie. C’est là que se trouveront beaucoup de solutions aux défis du futur, environnement compris. Visite exclusive.

 

Un nanomètre est un milliardième de mètre. L’épaisseur d’un cheveu humain est de 50’000 nanomètres. Nous sommes désormais capables de voir et de manipuler la réalité à cette échelle. Et de mieux la comprendre: les chercheurs ont découvert que la matière à cette échelle se comporte de façon révolutionnaire. C’est comme si on soulevait un coin du tableau périodique des éléments et qu’on découvrait une autre version en dessous – une version qui énumère les mêmes éléments, mais avec des propriétés entièrement nouvelles. Un exemple: on connaissait le graphite, une forme de carbone qui nous est familière grâce aux bons vieux crayons. On a découvert comment créer des feuilles de graphite de l’épaisseur d’un seul atome: le graphène, le matériau le plus mince qui existe. Souple, léger et incroyablement conducteur, c’est aussi le matériau le plus résistant connu de l’humanité: 200 fois plus résistant que l’acier. Il va peu à peu remplacer le silicone. Les recherches intensives dans ce domaine nous donnent donc le pouvoir de remodeler notre monde à l’échelle nanométrique.

 

270’000 noms (d’alumni MIT) gravés dans une plaque de silicone de 20 cm

Une solution aux besoins énergétiques croissants du monde digital

Les perspectives de ces recherches sont incroyablement prometteuses. Le volume du cloud computing, par exemple, devrait être multiplié par mille au cours de la prochaine décennie. Une telle croissance nécessiterait cinquante fois plus d’électricité que l’ensemble de l’économie américaine d’aujourd’hui. La nanotechnologie a la capacité de relever ce défi – et une foule d’autres – à condition de commencer sans tarder.

 

Un embouteillage de chercheurs.

Cet enjeu crée un véritable embouteillage dans les grands centres de recherche où un nombre croissant de domaines passent désormais par le laboratoire de nanotechnologie. D’où la décision stratégique de construire le MIT.nano, un ensemble situé au cœur de l’institution (adjacent au fameux Dôme afin, comme toujours ici, de favoriser les échanges interdisciplinaires) et qui permettra dès son entrée en fonction de centraliser l’effort de recherche et de désengorger les multiples laboratoires disséminés dans le campus.

 

Vladimir Bulovic, Directeur du MIT.nano

Le labo de l’année 2019

Tout juste achevé mais pas encore investi par ses utilisateurs, le MIT.nano fait la fierté de son directeur Vladimir Bulovic (h-index 102) qui, empreint d’une bonhomie probablement due à ses origines slaves, conduit la visite. Ouvert au mois de mai, le labo a déjà reçu le prix du laboratoire de l’année aux USA. Ce bâtiment est constitué de quatre étages répartis en trois sections qui ont des fonctions distinctes:

 

 

 

Le bâtiment est constitué de quatre étages répartis en trois sections qui ont des fonctions distinctes

 

Sur la gauche du couloir, les salles les plus “calmes” de tous les Etats-Unis

L’imagerie à l’échelle nanométrique

Au sous-sol se trouve la partie la plus spectaculaire: l’espace dédié à l’imagerie à l’échelle nanométrique. Il s’agit de l’espace “le plus calme et le plus silencieux” du MIT (et probablement des USA, sourit Bulovic). Pourquoi ? Car à cette échelle, toute vibration rend l’image floue comme c’est le cas quand le sujet d’une photo bouge. Il a donc fallu concevoir des salles optimisées pour l’imagerie à faible vibration et à faible interférence électromagnétique, une technique de microscopie dont les progrès sont en partie dus au professeur suisse Dubochet et à ses deux collègues américains (Nobel 2017 de chimie). Chacune des 12 salles a coûté près de USD 20 millions… C’est là qu’on peut « voir » la matière de manière totalement nouvelle, comme cette enzyme impliquée dans la production d’ADN. (Photo de couverture)

L’entier de l’air renouvelé toutes les 15 sec.

Des salles blanches… oranges

Aux niveaux supérieurs se trouvent deux environnements quasi totalement exempts de particules. Au-dessus de chaque salle se trouve un dispositif qui en change le volume entier de l’air chaque 15… secondes. Elles sont de plus, irradiées aux rayons ultraviolets, d’où une couleur orange dominante. C’est ici que l’on travaillera à la conception et la fabrication de structures à l’échelle micro et nanométrique.

 

L’espace des “Makers”. Les futurs entrepreneurs peuvent les louer pour USD 70/jour

Nanomakers

Au dernier étage, se trouvent les espaces dotés d’outils qui permettront de traduire les idées développées dans les étages inférieurs en prototypes et en démos qui peuvent sortir du laboratoire. On tient beaucoup ici à ce que toute recherche débouche sur des implications pratiques qui « servent à la communauté ». L’idée est d’ailleurs de permettre l’utilisation de ces espaces au plus grand nombre. Il est prévu qu’ils soient mis à la disposition, pendant la nuit, le weekend ou les vacances, des ex-étudiants devenus entrepreneurs pour pouvoir gagner un ou deux ans sur le développement de leur projet. Cela pour la somme de USD 70 par jour !

 

Une cellule solaire à base de jus de framboise et de crème solaire…

Les principales avancées

Actuellement, les recherches dans le domaine de la nanotechnologie visent à accélérer le traitement de l’information. Le graphène et le gallium sont plus rapides et plus puissants que le silicium. Une équipe du MIT a utilisé l’arséniure d’indium et de gallium, pour développer le plus petit transistor jamais construit à partir d’un équivalent en silicium, d’à peine 22 nanomètres de long. On envisage aussi des systèmes de propulsion nano-alimentés pour satellites de la taille d’un Rubik’s cube. On parle aussi de calcul optique qui calcule en utilisant la lumière plutôt que l’électricité. Si l’électronique a alimenté l’ère moderne, la nanotechnologie alimente l’avenir de l’électronique. Enfin, l’univers numérique – les données que nous produisons – double tous les deux ans et atteindra 44 billions de gigaoctets d’ici 2020, mais notre capacité de stockage ne suit pas le rythme. Des chercheurs du MIT tentent de combiner les propriétés magnétiques et électriques des oxydes de fer afin de rendre les dispositifs de stockage de données plus petits, plus denses et plus éco-énergétiques.

 

Le MIT.nano va se remplir de ses utilisateurs d’ici à la fin de l’année. Le Professeur Bulovic les attend avec impatience. En attendant, il prépare l’un de ses cours pour la rentrée intitulé Nanomakers, tout simplement. Il commencera par leur montrer comment on fabrique une cellule solaire avec du jus de framboise et un peu de dioxide de titanium que l’on trouve dans la crème solaire…

 

 

 

25 ans d’âge et déjà entrepreneur depuis une décennie.

Une initiative privée gérée par le MIT (Boston) encourage les inventeurs exceptionnels et incite les jeunes Américains à entreprendre une vie et une carrière créatives grâce à l’invention.

Les jeunes Californiens de Rolling Robots (CA) ont inventé un appareil destiné à améliorer la qualité du sommeil. (Ils ont avoué s’endormir souvent pendant les cours !)

Comment améliorer la qualité du sommeil, en particulier chez les personnes stressées et les étudiants surmenés ? Comment prévenir le diabète gras en détectant ses signes précurseurs ? Comment améliorer le recyclage des déchets avec un système de ramassage rendu inaccessible aux animaux sauvages dans les banlieues californiennes ? Ce sont quelques-unes des inventions que des gymnasiens des quatre coins des USA sont venus présenter récemment dans le cadre de EurekaFest 2019 au MIT (Massachusetts Institute of Technology). Ils étaient une trentaine d’équipes finalistes sélectionnées à l’issue d’une initiative nommée InvenTeams et destinée à encourager l’esprit d’invention autant que celui d’entreprise à travers tout le pays.

Entre 11 et 18 ans

Le plus extraordinaire dans cette démarche est qu’elle s’adresse à des jeunes dont l’âge est compris entre 11 (!) et 18 ans. Ce sont donc des collégiens et des gymnasiens que l’on encourage à inventer des solutions faisant appel aux STEM (science, technologie, ingénierie et mathématique) pour résoudre toute sorte de problèmes touchant leur communauté.

Inventeur et entrepreneur

L’équipe du Canadian Valley Technology Center (El Reno, OK) a inventé une ceinture dotée d’intelligence artificielle pour détecter les premiers signes du diabète. (Avec une motivation personnelle pour certains ?)

C’est un appel à développer de manière très précoce des compétences dans les domaines-clé du développement de la connaissance et utiles à la communauté mais aussi un très sérieux encouragement à mettre en œuvre très vite ce qui fera d’eux d’efficaces entrepreneurs. En effet, un projet d’invention est toujours développé en équipe et une fois retenu, il est doté d’un capital de USD 10-15’000. L’équipe de projet doit alors gérer l’invention non seulement dans sa dimension créative mais également sa viabilité économique et ses futurs développements. On voit des spécialistes se profiler dans les équipes : les ingénieurs, les financiers, les communicants, etc., ce qui permet d’inclure dans le projet des talents qui ne sont pas directement orientés STEM.

Diversité et précocité

Les équipes finalistes qui arrivent au MIT sont assez représentatives de ce qui fait la force des Etats-Unis dans ces domaines de pointe : de grands cerveaux (précoces en l’occurrence), un esprit d’équipe prononcé et une extrême diversité qui montre que les questions du genre, de l’origine et de la couleur sont réglées depuis longtemps pour cette génération. Et, bien entendu, une capacité à mobiliser cette population très tôt. Imaginez qu’à la fin du parcours universitaire qui va inévitablement suivre, ces futurs étudiants auront 25 ans et déjà… 10 ans d’expérience dans l’entrepreneuriat ! C’est toute la beauté d’un système qui encourage les talents précoces plutôt que les niveler par le bas (comme en Europe).

Une initiative privée couronnée succès

Fondé par Jerome H. Lemelson, lui-même inventeur, et financé par sa fondation, le programme Lemelson-MIT a pour but d’aider la prochaine génération d’inventeurs et d’entreprises fondées sur l’invention à prospérer. La Fondation a accordé à ce jour des subventions totalisant plus de USD 200 millions à l’appui de sa mission. Il y a plusieurs sortes de prix. Outre les USD 10-15’000 destinés aux adolescents, un prix de USD 500’000 est attribué chaque année à des inventeurs plus mûrs. L’an dernier, il a été attribué à Luis von Ahn, l’ingénieur guatémaltèque de Carnegie Melon qui a co-inventé CAPTCHA et créé Duolingo.

Tumeur ! si tu ne vas pas au labo, le labo ira à toi !

Avec Bob Langer, le cancer a affaire à l’un de ses pires ennemis. Surnommé le Thomas Edison de la médecine, il a consacré sa vie d’ingénieur, de chercheur et d’entrepreneur à développer le meilleur de l’ingénierie chimique pour lutter contre le cancer. Il présentait la semaine dernière au MIT un résumé de sa carrière et ses dernières trouvailles devant un auditoire plein à craquer de professeurs illustres et d’étudiants très attentifs.

 

L’une des dernières inventions de Robert S. Langer est un très petit appareil – vraiment très petit : moins d’un millimètre de longueur – que l’on introduit dans la tumeur. L’appareil est chargé d’un certain nombre de molécules/médicaments qui vont se mettre à agir contre la tumeur. Cette méthode permet de tester l’efficacité des traitements de manière plus fiable que si l’on prélève une partie de la tumeur et qu’on la teste en laboratoire. Il est également l’inventeur de cet autre appareil équipé de processeurs et contrôlable à distance qui, introduit dans le corps du patient, délivre des doses adéquates de médicaments dans les zones à traiter. 

 

La nanotechnologie au centre de la recherche

C’est le développement de la nanotechnologie qui rend ce genre d’exploit possible. C’est d’ailleurs dans le cadre du programme From Microtechnology to Nanotechnology: New Ways to Discover and Deliver Medicine to Treat Disease (De la microtechnique à la nanotechnologie : nouvelles façons de découvrir et d’administrer des médicaments pour traiter les maladies) que le Pr. Langer présentait ses travaux. Le MIT consacre une part très importante de ses recherches à ce domaine. Ses laboratoires et ses salles blanches sont impressionnantes, tout comme le nombre de patentes que l’institut de Boston possède dans ce domaine qui, avec l’intelligence artificielle, représente une part importante de ses travaux actuels.

Parlant de patentes, Bob Langer est le détenteur de plus de 1’300 brevets délivrés et en instance dans le monde entier. Ses brevets ont fait l’objet de licences ou de sous-licences à plus de 350 sociétés pharmaceutiques, chimiques, biotechnologiques et de dispositifs médicaux.

Bob Langer est professeur à l’Institut David H. Koch. Il n’y a que dix professeurs d’institut au MIT et être professeur d’institut est la plus haute distinction qui puisse être décernée à un membre du corps enseignant.

 

L’ingénieur le plus cité dans l’histoire

Côté publications, Le Pr Langer a écrit plus de 1’400 articles. Il est l’ingénieur le plus cité dans l’histoire. Son h-index est à 250 (source Google Scholar) au 5e rang de ce prestigieux classement créé par le physicien Jorge Hirsch en 2005. C’est un indicateur d’impact des publications d’un chercheur. Il prend en compte le nombre de publications d’un chercheur et le nombre de leurs citations. Le h-index d’un auteur est donc égal au nombre h le plus élevé de ses publications qui ont reçu au moins h citations chacune. Ce qui signifie qu’il ne suffit pas de publier beaucoup mais qu’il faut être cité par ses pairs dans leurs travaux. La créativité X la reconnaissance en quelque sorte, si on devait en faire une équation. Pour ce qui concerne les Prix, il en collectionne une série évidemment impressionnante parmi lesquels le Charles Stark Draper Prize, considéré comme le Nobel des ingénieurs et il recevra en septembre le Prix de la fondation Dreyfuss. 

 

Humour et génie

Ponctuant son récit de clins d’œil à sa camarade Suzan Hockfield, très attentive au premier rang de l’auditoire (elle est l’ancienne patronne du MIT, la Patrick Aebischer locale), il a raconté avec humour et malice ses débuts parfois un peu difficiles. En évoquant notamment ses professeurs de l’époque qui n’appréciaient guère sa manière de penser out of the box et l’ont à plusieurs reprises encouragé à… changer de métier ! Des souvenirs qui semblent constituer chez lui une source intarissable de joie, comme lorsque des fonctionnaires de la redoutée FDA (agence qui autorise les médicaments aux Etats-Unis) lui ont demandé de leur fournir la confirmation signée des cinq auteurs qui avaient cité l’une de ses découvertes dans un de leurs articles. « Par chance, ils ont répondu et j’ai eu mon premier accès au marché… » se marre-t-il avant d’emporter définitivement l’auditoire en sortant de sa poche un minuscule objet que personne n’a vraiment vu, bien sûr. Il s’agissait de se dernière invention, une sorte de minuscule appareil de la taille d’un tout petit bouton que le patient avale et qui déploie, une fois dans l’estomac, une minuscule aiguille capable d’aller injecter des médicaments spécifiques dans des parties très précises de la cible. 

Les étudiants (asiatiques en quasi majorité) et les autres lui ont réservé un triomphe. 

La gauche américaine: comme on fait son lit, on se disperse.

Hier au centre de Boston, certains employés de Wayfair manifestaient. L’objet de leur colère? Wayfair, qui fabrique des lits, vient de signer un contrat pour environ USD 200’000 avec l’agence gouvernementale qui gère l’accueil des réfugiés sur la frontière sud des Etats-Unis. Il s’agit d’installer des lits dans les camps où sont retenues les personnes sans papiers (notamment des enfants) en attente de connaître leur sort.

Lénine sur Copley Square

Soutenus par toutes sortes de mouvements de gauche plus ou moins extrêmes dont on n’imagine pas qu’ils puissent exister ici (voir plus de photos), des employés de Wayfair ont donc expliqué qu’ils ne souhaitaient pas que leur entreprise fournisse des lits aux réfugiés. Car, pour eux, c’était participer à l’équipement de ce qu’ils appellent des « camps de concentration », reprenant ainsi le motto de l’incontournable autant qu’inénarrable Alexandria Ocasio-Cortez, membre du congrès fraîchement élue, sorte de Rosa Luxemburg des Millenial Socialists adulée des médias qui se l’arrachent.

“esclaves, fils d’esclaves, amérindiens: tous VICTIMES”

« Une prison avec des lits reste une prison » proclamait avec un bon sens incontestable certaines banderoles alors que d’autres n’étaient pas gênés de remonter dans l’histoire : « ce n’est pas à 2016 (date de l’élection de Donald Trump) qu’il faut remonter mais à 1492, le colonialisme ! » s’exclamait membre du Party for Socialism & Liberation qui portait avec fierté ses racines victimaires jusqu’au bout des dreads.

 

 

Un ex-employé gay ayant eu des “difficultés” avec les RH de Wayfair

Au passage, un ex-employé gay expliquait qu’il avait connu des « difficultés » avec les RH de Wayfair…

Anti-réfugiés (encore que leur fournir des lits…) anti-gay… le responsable de la Corporate Social Responsability de Wayfair va passer un été laborieux…

Un peu plus tard, dans la soirée, à l’autre extrémité de la gauche américaine, la gauche caviar, se livrait elle à Miami au premier débat entre les 10 premiers candidats de la liste démocrate (qui en compte 20) pour l’élection présidentielle américaine. Tous les candidats rivalisaient de bons sentiments à l’égard des réfugiés, cela d’autant plus que venait de paraître une photo d’Oscar et Valeria, un réfugié et sa fille retrouvés noyés dans le Rio Grande.

Après avoir dit, à juste titre, à quel point ce type de drame est insoutenable, en anglais et en espagnol, mais en divergeant sur les moyens à mettre en œuvre pour y remédier, il s’est tout de même trouvé un candidat pour s’insurger contre le fait que les enfants retenus à la frontière dormaient … à même le sol, sur le béton.

Comme le rappelait un des camarades dans le débat, on dirait qu’il y a un léger problème dans la gauche américaine entre sa base et ses élites…

L’émergence du journalisme pusillanime

« Du journalisme douanier ! ». C’était l’expression favorite de l’un des mes anciens collègues journalistes pour désigner ces interviews très complaisantes auxquelles se livrent parfois certains membres de la profession. N’ayant aucune idée du dossier, aucun intérêt pour le sujet ou tout simplement pas eu le temps de préparer la rencontre, l’essentiel des questions se résume à « qu’est-ce que vous avez à déclarer ? » D’où l’allusion à nos amis fonctionnaires des frontières. C’est assez cruel mais, somme toute, assez juste.

 

Deux approches distinctes 

On distingue généralement deux approches : l’interview de connivence et celui dit de rupture. Le premier est plutôt utilisé pour de longs entretiens souvent consacrés à l’œuvre d’une vie ou une grande carrière. C’est une approche volontiers biographique qui recherche une certaine complicité avec le sujet. De l’autre côté, l’interview de rupture est tout le contraire. C’est typiquement l’interview politique. Le politicien est là pour défendre ses arguments, le journaliste, en face, est supposé mettre ces arguments à l’épreuve d’un questionnement critique et, bien sûr, documenté. C’est ainsi qu’on obtient, en principe, des débats riches, que l’on approfondit les sujets et que l’on teste la solidité de l’interviewé. C’est du moins ce que l’on apprenait autrefois dans les écoles de journalisme.

 

 

Time et Trump

Le dernier numéro de Time Magazine, fleuron de la presse américaine propriété du milliardaire californien Marc Benioff, est largement consacré à l’interview que lui a accordé le Président Trump le 17 juin. Cette interview a donné lieu à trois traitements principaux dans le magazine. L’interview elle-même est exploitée sous forme de citations dans une long article – une story – qui met les propos de Trump en perspective de sa campagne de réélection dans un récit qui en explore également le dispositif. On a donc un mélange de reportage et d’interview. Le magazine explique aussi le making of de la rencontre et de la photo de couverture où l’on apprend que l’interview a duré 57 minutes (soit 27 de plus que prévu) et que les journalistes de Time étaient… quatre (dont le rédacteur en chef). Jusque-là, rien de bien particulier sinon que Time étant un des médias américains qui ne traitent le sujet Trump qu’à charge, on pouvait éventuellement s’étonner que le Président accepte l’exercice.

 

Une manifestante pro-réfugiés (à Boston cet après-midi) interrogée par les journalistes locaux. “Qu’avez-vous à déclarer ?”

Le fact checking post interview

Mais la surprise vient du troisième angle intitulé : Fact-Checking TIME’s Oval Office Interview With Donald Trump, c’est la rubrique « contrôle des faits ». Ici, on reprend des citations du Président lors de l’interview et on démontre à quel point elles sont plus ou moins conformes à la réalité des faits et des chiffres. Rien à dire sur le principe. En revanche, ne pouvait-on pas s’attendre à ce que ces journalistes (au nombre de quatre, en plus !) connaissent suffisamment bien leur dossier pour contredire le Président sur ces faits imprécis ou faux au moment où ils étaient en face de lui ? Ne peut-on imaginer un peu plus de courage ? Celui qui consiste à interrompre en disant : « je crois que vous vous trompez » et en suscitant une nouvelle réaction ? Celui qui consiste aussi à laisser une chance à l’interviewé d’expliquer – de manière convaincante ou non, le lecteur en jugera – son interprétation des faits ?

S’agit-il de l’évolution post-moderne du journalisme « douanier » : le journalisme pusillanime?

 

Comme sur les réseaux

Ce traitement de Time fait penser à cette courageuse féministe qui l’autre jour s’en prenait sur Facebook à Marie-Hélène Miauton, à la suite de sa prise de position sur la grève des femmes dans le Temps, en expliquant, avec tout le mépris dont sont capables les idéologues de la bien-pensance dominante que, lorsqu’elle sentait ses convictions gauchistes faiblir (…), elle lisait Marie-Hélène Miauton et que du coup, elle se sentait requinquée. Aurait-elle osé ce mépris en direct ? Pas sûr. D’autant plus que ses chances de rivaliser intellectuellement, dans ce qu’on appelle un débat, avec Marie-Hélène Miauton la condamnait sans aucun doute à une humiliation sévère.

Pourquoi Jeff Bezos est indispensable aux millénials

Non pas parce qu’Amazon leur vend le monde sur un plateau mais parce qu’il fournit une vision. Simple et claire, qui donc, a priori, devrait leur plaire… (Il s’agit plus d’un impératif moral que d’une hypothèse. Hélas!)

Jeff Bezos avait cinq ans lorsqu’il a vu en direct à la télévision Neil Armstrong poser son pied sur la lune. C’était le début d’un émerveillement (qu’on est encore quelques survivants à avoir partagé) qui s’est transformé quelques décennies plus tard en vision. Elle s’appelle Blue Origin. « Si j’ai inventé Amazon, c’est pour avoir les moyens de réaliser Blue Origin » dit-il en riant à Caroline Kennedy – la fille de John et Jackie Kennedy devenue ambassadrice – qui l’interroge devant le gratin de Boston réuni dans la fantastique  Library  qui porte le nom de son père.

 

 

L’espace ? notre seule option

Cela se passait mercredi, ici à Boston, en vue des célébrations du 50ème anniversaire de la conquête de la lune. Un lieu hautement symbolique puisque c’est John F. Kennedy qui est à l’origine de cette opération et des immenses progrès scientifiques et technologiques qui ont suivi. Guest Star de la rencontre, Jeff Bezos a une définition du progrès très simple : “je vis mieux que mon grand-père qui vivait mieux que le sien. Mes enfants vivront mieux que moi et leurs enfants mieux qu’eux. C’est ce qu’on appelle le progrès”. Le projet Blue Origin vise à assurer que cette amélioration des conditions de vie puisse continuer. Il en a rappelé les lignes essentielles en partant de son nom : “Blue Origin car notre planète est bleue et unique. On vient de là et il n’y a pas d’autres endroits dans le système solaire où nous puissions aller vivre. Donc aller chercher ailleurs les ressources dont nous aurons besoin, libérer notre planète de ce qui la pollue, en faire une oasis en exportant ce qui la met en danger dans l’espace n’est plus une option. C’est la seule solution”. Il voit parfaitement comment nous pourrons fabriquer nos microprocesseurs quelque part entre la lune et mars et les livrer sur terre lorsqu’ils seront achevés sans avoir coûté un watt d’énergie terrestre ni créé un dé à coudre de CO2. Les livraisons d’Amazon à un niveau cosmique, en quelque sorte !

 

 

La réutilisabilité: la clef du problème

Le problème, c’est que ça n’est pas pour tout de suite : pour réaliser cette étape nécessaire, il faut développer les infrastructures qui permettront ensuite de développer une vraie « économie de l’espace ». Ça rend la chose nettement plus compliquée que de créer, avec génie certes, une société internet dans un dortoir d’université (allusion à son camarade Zuckerberg). Ça va demander beaucoup de moyens, y compris ceux du gouvernement (la NASA en l’occurrence), lâche-t-il avec une sorte de résignation ironique en soulignant le rôle « complexifiant » de la politique. Mais bon, ce sera tellement cher qu’il faudra faire avec. L’essentiel, pour lui, est la question de la « réutilisabilité », un néologisme qui recèle la clef de la prochaine étape de la conquête de l’espace. Si on construit des chefs-d’œuvre de technologie pour qu’ils ne servent qu’une fois et se retrouvent au fond de l’océan, on n’avancera pas et on ne réduira pas les coûts. En revanche, lorsque l’on aura des infrastructures que l’on peut utiliser et réutiliser, alors là, on verra une explosion de sociétés dans le domaine de l’espace comme on l’a vue dans le domaine de l’internet depuis vingt ans. Ensuite, le programme est simple : destination mars tout d’abord, avec escale sur la lune pour y faire le plein (la lune recèle de l’eau congelée. On pourra donc créer des carburants avec l’oxygène et l’hydrogène tirées de cette matière ; un processus vingt-quatre fois moins coûteux en énergie que s’il a lieu sur terre). Ensuite on verra… As simple as that…

 

John Schlossberg, le fils de Caroline Kennedy et le petit-fils de JFK était de la partie

Une vision inspirante 

C’est ainsi qu’au milieu du clan Kennedy, Jeff Bezos a fait rêver des Américains comme l’avait fait JFK il y a plus de cinquante ans. On ne sait pas si tout se réalisera comme il le prévoit mais l’essentiel est la vision. Une vision constructive, positive, enthousiaste, incitante et ambitieuse. Tout l’opposé de celle qui semble dominer chez quelques millénials, bruyants et mal inspirés, qui pensent aujourd’hui qu’ils vont sauver la terre en cultivant des légumes sur leur toit, en interdisant à tour de bras et en cessant de se reproduire, convaincus que le progrès est ce qui fait de l’homme l’incarnation du mal.

Pour être vraiment optimiste, on se prend à rêver qu’avec l’appui des Kennedy dont l’influence politique n’a pas diminué aux Etats-Unis, Jeff Bezos trouve un moyen d’accélérer vraiment les choses. Zuckerberg semblant hors-course pour la Maison Blanche, pourquoi pas Bezos ? Un entrepreneur de l’internet vaudra sans doute bien un magnat de l’immobilier. L’essentiel étant que ce ne soit pas un politique, n’est-ce pas ?