Comment j’ai découvert ce (petit) quelque chose de juif en moi

La découverte du monde étant toujours interdite, il existe une alternative qui consiste à aller arpenter l’inconnu au-dedans de soi-même. La psychanalyse étant largement déclassée par les progrès de la science, c’est donc à Anne Wojicicky que j’ai confié un peu de ma salive. Cette brillante ancienne analyste financière a un sens familial de l’entreprise. Elle est non seulement la mère de deux enfants qu’elle a eu avec Sergey Brin, co-fondateur de Google, et la sœur de la patronne de Youtube mais elle est aussi, et surtout, la cofondatrice de 23andMe, l’une des plus importantes entreprises de tests génétiques personnels. Forte de 12 millions d’utilisateurs, 23andMe (comme 23 paires de chromosomes) vous révèle à partir de l’analyse de votre ADN (d’où la salive) vos principales prédispositions génétiques en termes de santé. Pour un supplément, vous avez le droit de savoir qui sont et d’où viennent vos ancêtres.

Comme tout le monde, j’étais plutôt intéressé à savoir lequel d’Alzheimer ou du diabète aurait ma peau en premier. Mais il se trouve qu’Amazon – Black Friday oblige – offrait les deux tests, santé et origines, pour le prix d’un seul.

Deux semaines plus tard, les résultats arrivent. La surprise ne vient pas de la partie santé. Non, plutôt de ce quart d’origine juive ashkénaze qui arrive sans s’annoncer. Jamais ! Au grand jamais personne dans ma famille n’a parlé ou évoqué l’existence d’un Juif en son sein. Ni dans mon entourage plus large, à l’exception si l’on admet ça comme un signe, de mes camarades d’école qui autrefois se moquaient de la forme de mon nez. Un bon tiers du patrimoine génétique attribué à la catégorie « Français et Allemand » peut paraître assez raisonnable pour un Suisse protestant dont les parents sont originaires du Jura, neuchâtelois d’un côté, vaudois de l’autre. En revanche, un quart juif ashkénaze, ça interroge.

 

Une grand-mère cachottière ?

La première réaction est évidemment le doute vis-à-vis de 23andMe. Est-ce bien sérieux ? Un généticien plus ou moins célèbre les accuse, dans un article, de faire de la « génétique de divertissement ». Mais ça sent la frustration de médecin qui ne pardonne pas à la technologie de lui avoir volé sa toute-puissance. Je finis par accorder mon crédit aux résultats de 23andMe car ils sont parfaitement consistants avec ceux d’un autre test, réalisé il y a quelques années et qui se limitaient aux prédispositions de santé.

La grand-mère suspecte

Après avoir admis cette surprise, comment l’expliquer ? A priori, la proportion de 25% fait penser, en toute logique, à un grand-parent. Mes soupçons portent d’emblée sur ma grand-mère paternelle dont j’avais oublié le nom de jeune fille. Au-delà du fait anecdotique que c’est dans cette lignée que nous sommes nombreux à porter un nez aquilin, c’est une famille qui cultive volontiers les non-dits, le terrain parfait des secrets de famille. On sait, par ailleurs, que Neuchâtel est l’un des cantons où les populations juives ont pu s’installer dès le 14e siècle. La Chaux-de-Fonds, près du Locle, et de la Chaux-du-Milieu, nos communes d’origine, accueille une communauté venue d’Alsace dès les années 1830 et sa belle synagogue est inaugurée en 1896. Les Juifs obtiennent la citoyenneté suisse à part entière en 1874, six ans avant la naissance de ma grand-mère. Entre temps, j’ai retrouvé son nom de jeune fille : Beausire, une famille vaudoise pur sucre ! Mais on sait qu’à cette époque, un certain nombre de familles juives changent de nom afin d’éviter les persécutions. Aurait-ce été son cas ? Autre piste : mon grand-père, son mari. On ne sait plus grand-chose de lui sinon qu’il s’est séparé de sa femme et qu’il a fondé un commerce d’huile, de savons et de denrées coloniales à Neuchâtel en 1922 et qu’il est né à… Strasbourg en 1876. Fruit illégitime d’amours adultérines alsaciennes ? Allez savoir ! Reste l’hypothèse, la plus plausible, de l’accumulation de plusieurs fragments, à travers divers ancêtres, de cet héritage juif ashkénaze.

 

Un sentiment d’appartenance

Les origines qui sont révélées dans les tests, façon 23andMe, sont géographiques. C’est une des raisons du succès de ces tests chez les Américains qui ont tous une lointaine origine étrangère (aux Etats-Unis). Or, la judéité n’est pas un pays, ni une région. Elle se définit par l’adhésion à une religion, une culture, une communauté, mais pas à une zone géographique. Comment expliquer dès lors la consistance ce groupe « juif ashkénaze » ? 23andMe et ses principaux concurrents expliquent qu’après leur arrivée en Europe de l’Est il y a environ un millénaire, les communautés juives sont restées séparées, par contrainte souvent et par coutume aussi, ne se mêlant qu’occasionnellement aux populations locales. L’isolement a lentement réduit le pool génétique, ce qui donne aujourd’hui aux Juifs modernes d’origine européenne un ensemble de variations génétiques identifiables qui les distinguent des autres populations. En d’autres termes, les Juifs ashkénazes sont génétiquement distincts…

Oui, on pressent à ce stade les prémisses d’une polémique. Elle n’a pas manqué de se développer en Israël, notamment lorsque le Rabbinat a réclamé, l’an dernier, des tests d’ADN à des prétendants au mariage qui n’avaient pas les papiers nécessaires pour attester de leur propre judéité à travers celle de leur mère. Tollé à Jérusalem ! Pour certains, c’est le retour aux années sombres : assimiler la judéité à une race rappelle de très mauvais souvenirs. Pour d’autres, c’est une manière de régler un des problèmes de l’immigration en Israël, lorsque les prétendants ne peuvent pas prouver leur ascendance juive. C’est aussi une manière de prévenir les maladies rares issues de la consanguinité fréquente dans le passé dans les communautés juives ashkénazes. Quoi qu’il en soit, la question demeure : la judéité peut-elle être déterminée par un patrimoine génétique ? Si oui, combien ? Si vous obtenez 51% vous êtes juif, si c’est 49% non ? J’ai demandé à un ami juif s’il pensait que 25% suffisait à faire de moi l’un des siens. Réponse : « il fut un temps où ça aurait largement suffi à t’envoyer dans un camp ».

Pour moi qui suis athée quand tout va bien et agnostique les jours de pluie, la question de la foi ne se pose pas vraiment. En revanche, celle de l’appartenance à une culture et à une communauté est une autre affaire. Je réalise, en jetant un œil dans le rétroviseur, que des signes de cette appartenance se sont manifestés tout au long de ma vie.

 

Des signes précurseurs

Le centre de recherche sur le cerveau de l’Université Hébraïque de Jérusalem, signé Norman Foster

Une passion pour la beauté d’Israël, une préférence marquée pour l’humour juif, en particulier celui de Woody Allen, une totale défiance de la pensée de gauche notamment depuis qu’elle est devenue le refuge de l’antisémitisme (qu’elle appelle antisionisme), une fascination pour les mystères de Jérusalem, une solide émotion à la découverte de l’Université hébraïque, fondée par Einstein et refuge des plus grands cerveaux, une kipa qui ne quitte jamais mon sac de voyage, sans compter… deux enfants prénommés Rachel et Salomon conçus à Jérusalem : j’aurais dû me méfier de quelque chose. Est-ce la force mystérieuse des secrets de famille dont on sait qu’ils pèsent souvent lourdement autant que silencieusement sur une destinée ? Ou alors, existe-t-il des traits génétiques qui orientent nos inclinations ?

23andMe propose en plus des données relatives à la santé et aux origines, une série de traits qui sont déterminés par les gènes. On parle ici de choses aussi diverses que la couleur des cheveux et des yeux, de la longueur relative des doigts, de la tendance au monosourcil ou aux pellicules, de la préférence pour le chocolat versus la vanille ou encore de l’habilité à détecter l’odeur des asperges. Je sais ainsi désormais que ma détestation de la coriandre (qui est à la cuisine ce que Greta est aux médias : il y en partout et ça donne le même goût à tout) est d’origine génétique. Du coup, je regrette que ce trait ne soit partagé que par 13% de la population testée. Rien, en revanche qui expliquerait un goût immodéré pour l’houmous ou la danse israélienne… Et 23andMe ne publie pas de corrélation entre les origines et les traits. On en restera là pour l’instant.

 

Une certaine fierté

A tout le moins, je peux dire maintenant qu’il y a une cohérence entre mes inclinations et mes origines diverses. La culture protestante est la mienne depuis l’enfance. J’y adhère pleinement et avec reconnaissance. Elle est à l’origine du capitalisme, sans lequel, nous serions certainement encore en train de nous éclairer à la bougie. Son côté austère m’agace parfois mais c’est aussi une qualité de la raison. Quant à cette judéité nouvellement venue, je l’accueille avec amour et fierté. Une amie me disait qu’elle aimait les Juifs car « ils ont un petit quelque chose en plus » (elle ne pensait manifestement pas à la circoncision). Je partage ce goût de l’exception, chère payée à certains moments de l’histoire. La civilisation et la culture juives ont été et continuent d’être un des plus précieux creusets de l’intelligence et du génie humain*. Sans prétendre à quoi que ce soit de cet ordre, j’assume volontiers le mélange des genres : juif athée protestant vaudois dont le credo pourrait se résumer ainsi : « même quand le beau menace, il faut privilégier la raison : des « mais » et des « si » plutôt qu’un Messie. Il n’y a qu’un Dieu et on n’y croit pas… tant ».

 

 

*La boutade de Stephen Dubner, le génial auteur de Freakonomics :  Marx said money is everything. Freud said sex is everything. And Einstein said everything is relative fournit un amusant échantillon de l’apport des Juifs athées à la pensée moderne. Il faut ajouter Ayn Rand à cette liste. Elle est l’auteur de Atlas Shrugged, ouvrage de référence de la pensée libertarienne. Quant à Stephen Dubner, on peut recommander la lecture de Turbulent Souls: A Catholic Son’s Return to His Jewish Family , qui est le récit de sa reconversion au judaïsme après avoir été élevé dans une école catholique suite à la conversion au christianisme de ses deux parents juifs.

 

 

 

Ricky Gervais, génie lacrymogène

En captivité, on attend les nouvelles de l’extérieur avec impatience. D’autant plus lorsqu’on vous annonce que ça risque de durer. C’est l’effet du carton de victuailles que l’on reçoit à l’école de recrues : un retour fantasmé et temporaire – le temps de deux cervelas – à la vie sans contrainte.

L’équivalent du cervelas, en ces temps de double peine (frontières physiques et mentales fermées pour notre Bien sanitaire et moral) s’appelle Ricky Gervais. Et plus particulièrement, le dernier opus de son petit chef d’œuvre After Life qui se décline, comme tout le cinéma qui compte aujourd’hui, en saisons (visibles sur Netflix). Le comédien britannique campe le personnage de Tony Johnson. Veuf inconsolable, il entretient son chagrin en regardant en boucle les vidéos du bonheur d’autrefois : elle s’appelait Lisa et ils passaient leur temps à rire, à se faire des blagues et à s’aimer. Depuis la mort de Lisa, la vie de Tony est dévolue à la prise de distance et au sarcasme. Pour cela, il a choisi la bonne profession : journaliste localier dans le canard du coin qui, comme il dit, « rassemble la plus belle équipe de loosers que l’on puisse imaginer ». Une stagiaire indo-britannique monosourcil, une responsable de la pub désespérément amoureuse de son chef, un photographe ralenti et un redchef – bien sûr – totalement dépressif.

Inconsolable ou une certaine idée de la fidélité? Ricky Gervais est en couple depuis 1982 avec Jane Fallon, écrivain britannique, à laquelle il fait les mêmes blagues que Tony à Lisa

Des personnages uniques

Tony passe son temps à faire des reportages inutiles sur des personnages loufoques, à visiter son père dément à l’EMS et à promener sa chienne. Une vie sombre comme un jour d’hiver londonien. Avec toutefois quelques éclaircies :  Daphne, la prostituée (mais elle tient à ce qu’on dise « Sex Worker ») est une excellente compagne d’ironie, Pat le postier, inutile aussi : il n’a jamais rien à distribuer, mais qui harcèle Tony d’une sorte de prévenance intéressée, Ann la confidente que Tony retrouve au cimetière, entre veufs. Et puis, il y a Emma, la belle infirmière quinquagénaire qui s’occupe de son père (interprétée par la sublime Ashley Jensen). Au fil de la première saison, Tony évolue. Désabusé à l’extrême au début, il semble renouer avec une certaine forme d’espoir. Un espoir qui pourrait s’appeler Emma. Happy End ?

“Mort, vous ne savez pas que vous êtes mort. Ce n’est douloureux et difficile que pour les autres. C’est la même chose avec la stupidité”. Il y a du Churchill dans cet esprit-là

Pas du tout. Pas vraiment le genre de Ricky Gervais, auteur réaliste au franc-parler assassin. Dans la deuxième saison, Tony est de retour à la tristesse. L’auteur a clairement décidé de creuser dans les sentiments. Les scènes de vidéo-souvenirs sont cruelles et, par contraste, les séquences comiques sont irrésistibles. En alliant l’inconsolable et le désabusement, Ricky Gervais nous livre à un exercice lacrymal totalement inédit. Qu’elles soient de tristesse ou d’hilarité, les larmes sont inévitables. De nombreux spectateurs l’avouent sur la page Facebook de Gervais : ils ont dû aller prendre l’air après la fin de la série afin de se remettre. Mais qu’on ne s’y trompe pas : pas la moindre mièvrerie dans cette histoire. Au contraire : une parfaite lucidité. L’interview de la centenaire par Tony est supposé déboucher sur un entretien « boul’d’hum » (bouleversant d’humanité dans le jargon). On découvre une vieille alertement grossière qui jette un regard acide sur sa vie et son environnement d’EMS: « chaque fois qu’un de ces c** meurt, il est remplacé par un encore plus c** ». De même, Daphne, la travailleuse du sexe, assume sa profession sans victimisation. Lorsque Tony, pas très bon cuisinier, lui demande comment elle trouve le repas, la réponse fuse : « c’est ce que j’ai mis de pire dans ma bouche aujourd’hui… et la journée a pourtant été bien chargée ».

La tirade finale de sa présentation des Golden Globes 2020. Elle a largement dépassé en notoriété celle des prix distribués et de leur récipiendaire.

Lumière

After Life révèle l’incroyable vivier des comédiens britanniques, nombre de ceux qui apparaissent dans la série sont également auteurs, stand-upers et possèdent leur propre show. Moins connus – et moins riches – que leurs collègues d’Hollywood qui adorent se faire ridiculiser par Ricky Gervais lors de la cérémonie des Golden Globes, ils apportent à After Life une épaisseur et une authenticité rares. Ils contribuent de manière décisive à ce petit chef d’œuvre de « Renaissance Man » (selon le titre d’un article de Times magazine consacré à Ricky Gervais) cet esprit libre et critique qui agit comme une Lumière dans la pénombre du Bien contemporain, obligatoire et liberticide.

Alexandra, chère voisine

Tous les soirs (ou presque) un miracle a lieu dans un quartier fleuri situé sous-gare à Lausanne. Un miracle lyrique, une émotion partagée, un instant de grâce qui suspend le temps lorsque les notes sublimes de ce violon s’échappent d’un minuscule balcon.

Il est près de 20h30, la lumière chaude et transparente de ce printemps qui éclate comme un défi à la noirceur ambiante s’estompe comme pour annoncer le spectacle. Les solitudes du quartier sortent de leur prison imposée et se transforment en euphorie à peine le balcon rejoint car Alexandra entame ses premiers airs.

La précision des pizzicati, la délicatesse du toucher, l’agilité, la vitesse… Il n’y a aucun doute quant au talent de l’artiste.

Un violon… sous les toits

Ce soir, c’est un enchaînement d’airs moldaves qu’elle interprète avec la fougue intime que lui confèrent sans doute ses souvenirs d’enfance. Demain, peut-être, ce sera autre chose. Son répertoire est vaste. Il comprend les plus grands compositeurs de Tchaïkovski à Saint-Saëns en passant par Prokofiev, Beethoven et même Astor Piazzolla : elle délivre une magnifique version de Otoño Porteño, (l’automne des quatre saisons vues par le maître argentin).

Une scène minuscule pour un talent immense

Alexandra Conunova – oui, c’est bien d’elle qu’il s’agit – n’est pas que la star de son quartier.  En fait, c’est une étoile qui brille au firmament de la virtuosité mondiale. Elle naît en Moldavie, il y a à peine un peu plus de trente ans, dans une famille de musiciens qui l’initie au violon à l’âge de six ans. Dès lors, elle ne cesse de truster les plus grands prix (le premier à l’âge de 9 ans) et elle est devenue une invitée recherchée des plus grands festivals. Elle vit à Lausanne depuis qu’elle y a étudié avec Renaud Capuçon avant d’entamer avec ambition et passion une carrière de soliste. En prime, comme nombre des talents exceptionnels de cette génération, Alexandra ajoute sa beauté aux allures slaves à celle de sa virtuosité.

En automne dernier, Alexandra Conunova se confiait au journal le Temps, « Il est essentiel pour moi de transmettre l’émotion musicale à tous, de créer des liens et d’élargir le cercle de connaissances. […] Jouer pour de nouveaux publics, mêmes restreints, me donne beaucoup de plaisir. Grâce à mon coach, Eduard Wulfson, qui est devenu un véritable père spirituel pour moi, et à mon Guarneri del Gesù « Von Vecsey» de 1730, je suis heureuse de pouvoir faire rayonner la musique partout où je peux.»

Une salle de concert en ville

Elle le prouve, le soir venu, devant cette salle naturelle formée d’une demi-douzaine d’immeubles disposés en auditoire urbain. Lorsqu’elle rayonne pour les heureux habitants de ce quartier gentrifié, autrefois peuplé de cheminots, le silence et l’écoute sont intenses. Il y a des larmes. De bonheur, d’espoir, d’amour. Elle termine sa pièce sous un déluge d’applaudissements. « Allez encore un et, après, on applaudit les soignants » lance-t-elle juste avant neuf heures. De l’obscurité et de l’anonymat s’élèvent alors de vibrants « Merci Alexandra ». Oui, merci Madame.

 

 

Fox News : bon pour la tête

« Si vous êtes à court de papier toilette, il vous reste toujours le New York Times ». Comme nombre de ses collègues de la sphère médiatique américaine, Greg Gutfeld ne retient pas les coups. Entre Fox d’un côté et CNN, le New York Times, MSNBC de l’autre, la guerre fait rage et même l’union sacrée face à l’adversité qui prévaut généralement aux Etats-Unis lors de graves crises ne parvient pas à calmer le très délétère climat médiatique américain. Comment en est-on arrivé là ?

Bret Easton Ellis, l’auteur des best-sellers American Psycho et Less Than Zero tente une explication dans son dernier ouvrage White paru l’an dernier. « Au cours de l’été 2015, […] quelque chose d’étrange se produisait qui ne semblait pas normal : les médias traditionnels auxquels j’avais fait confiance pendant toute ma vie d’adulte, ces vénérables institutions comme le New York Times et CNN, ne suivaient pas ce qui me semblait être une réalité mouvante. L’écart entre ce que je voyais se passer sur le terrain – par le biais des médias sociaux, d’autres sites d’information et simplement de mes propres yeux et oreilles – et ce que ces médias rapportaient est devenu flagrant comme jamais auparavant. ». L’été 2015 a été marqué par le début de la campagne qui a abouti en novembre 2016 à l’élection de Donald Trump. Comme le reste de la gauche américaine, les médias qui la soutenaient n’ont jamais pu accepter leur défaite. Dès le premier jour, le vainqueur d’Hillary a suscité, chez eux, une haine profonde, violente, systématique et, surtout, obsessionnelle : le « Trump Derangement Syndrom » dont Bret Easton Ellis pourtant de gauche, gay et Californien, relevait les premiers signes en 2015 et qui a trouvé une sorte d’apogée lorsque Barbra Streisand s’est plainte de prendre du poids à cause de Trump. Un trouble obsessionnel aggravé et attisé, dans ces médias, par l’humiliation liée à la disruption engendrée par les fameux tweets du Président. By-passés par la communication directe, non-intermédiée par eux, c’en était fini de la vieille connivence presse-politique où chacun se tient par la barbichette.

 

Les chiens sont lâchés

Nous voilà, donc, en présence de deux camps plus opposés que jamais depuis la présidence Trump, très clivés gauche-droite selon les lignes de démarcation habituelles aux Etats-Unis : rôle du Gouvernement, de l’économie, liberté de marché, système de santé, etc. Sur la forme, les deux camps opèrent plus ou moins de la même manière. Ils lâchent les chiens en Prime Time (début de soirée).

Les studios de Fox sur la 6ème avenue à New York

Chez Fox, ce sont Tucker Carlson, Sean Hannity et Laura Ingraham. Chez CNN, Anderson Cooper, Chris Cuomo et Don Lemon. Ces éditorialistes pratiquent la surenchère dans la prise de position politique. Ils n’ont aucun souci d’objectivité. Au contraire, leur but est de rallier des opinions autour de leur idéologie : conservatrice ou libertarienne chez Fox, «liberal» (centre gauche) ou socialiste chez CNN et le New York Times. Dans chacun de ces réseaux, se trouvent aussi des journalistes, non éditorialistes, qui tentent avec un succès variable de ne pas faire valoir leur penchant dans la livraison de l’information. Fox a par exemple récemment organisé trois « Town Hall » dans le cadre de la campagne présidentielle américaine. L’excellent Bret Baier a remarquablement animé, en compagnie de sa collègue Martha Mc Callum, ces débats publics, l’un avec Donald Trump, les deux autres avec Bernie Sanders et Amy Klobuchar (candidats à l’investiture démocrate). Des débats menés sans complaisance particulière pour Trump, ni agressivité déplacée pour les deux autres. Enfin, sur le plan de la diversité et du politiquement correct, les deux camps sont très prudents avec une égale proportion de présentateurs blancs, noirs, marrons et… obèses. Le tout également en version féminine ou indéterminée bien sûr.

 

Sarcasme versus mépris

Sur le fond et au-delà de leur positionnement partisan (Fox proche des Républicains et CNN et al. proches des Démocrates) de profonds antagonismes se marquent. Fox s’adresse clairement aux patriotes américains. Elle flatte volontiers le sentiment de grandeur nationale qui leur est chère. Elle est proche des Américains de la classe moyenne, bien éduquée et peu fortunée, sur l’ensemble du territoire. Elle accorde beaucoup d’importance à l’économie, n’a pas encore renoncé au « rêve américain » et montre volontiers un certain optimisme quant à l’avenir du monde, parfois limité, il est vrai, à l’Amérique du Nord. Chez les éditorialistes, le ton dominant est plutôt au sarcasme et à l’ironie qui trouvent une cible parfaite avec la bien-pensance dans son spectre large (égalité, diversité, propreté, inclusivité, fiscalité, etc.) A l’inverse, CNN et al. s’adressent plutôt aux élites, aux intellectuels et aux privilégiés des villes côtières, y compris Hollywood, capitale mondiale de la gauche caviar.

Anderson Cooper, mannequin, journaliste et descendant de la riche famille Vanderbilt

Aux milieux dont sont issues leurs principales vedettes, en fait : Anderson Cooper est un ancien mannequin, issu de la famille Vanderbilt, l’une des plus grosses fortunes de l’histoire américaine… Chris Cuomo est le frère d’Andrew, gouverneur démocrate de l’Etat de New York et le fils de Mario ex-gouverneur du même état. Là où Fox fait vibrer la corde patriotique, CNN agite la bien-pensance. Championne de la supériorité morale dans laquelle la gauche se drape depuis l’ère Obama, elle détient la vérité et n’accepte donc pas volontiers la contradiction. Il n’est pas rare de voir un débat, jugeant des méfaits de Trump, bien sûr, composé uniquement de collaborateurs maison et d’un ancien membre de l’administration… Obama. Cherchez la contradiction ! La tentation de la censure n’est pas loin : un éditorialiste a réclamé récemment l’interdiction sur les réseaux de Babylon Bee, un site satirique qui prend volontiers CNN pour cible. Ici, le ton est plutôt à la haine indignée, la haine des Justes. Une haine méprisante légitimée par le combat pour la justice sociale. Quant à l’avenir vu par CNN, comment dire ? On a le choix au mieux entre l’effondrement (bien mérité) du capitalisme, l’incendie planétaire ou, ultime cauchemar, la réélection de Donald Trump.

 

La sanction du public

Chris Cuomo de CNN (à dr.), mis sur la touche par le virus et son frère, Andrew, Gouverneur de l’Etat de New York,

Les chiffres d’audience sont sans équivoque. Entre eux deux, CNN (1 million de téléspectateurs en février dernier) et MSNBC (1,7 million) n’atteignent que les deux tiers de l’audience de Fox News (3,5 millions). L’émission la plus suivie de cette dernière est celle de Sean Hannity, un fidèle supporter du Président. Chez CNN, c’est celle de Chris Cuomo, un fidèle contempteur du Président. Atteint du coronavirus, il a suspendu son show mais témoigne régulièrement de l’évolution de sa condition et soutient son frère dans la gestion de la crise à New York.

En dépit de ce léger déséquilibre, tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes médiatiques. Des médias forts et indépendants, très clivés mais équitablement répartis selon les sensibilités politiques, bénéficiant de toute la liberté d’expression garantie par le 1er amendement et sans distorsion de la concurrence venue d’un média d’Etat de service public financé par l’impôt (comme en Suisse et en Europe). Un monde parfait donc ? Aux Etats-Unis sans doute où les consommateurs d’information peuvent ainsi opérer librement leur choix. Pas du tout en revanche pour le reste du monde.

 

Distorsion à l’international

Lorsqu’il a créé CNN en 1980, le milliardaire géorgien Ted Turner a eu l’excellente idée d’insuffler à son tout nouveau réseau de nouvelles une dimension internationale. En quelques années, CNN International s’est imposée dans le monde entier. Peu d’hôtels aujourd’hui et de réseaux cablés à travers le monde ne proposent pas la chaîne d’Atlanta dans leur service. CNN est donc le canal à travers lequel les audiences non américaines s’informent, notamment au sujet des Etats-Unis. Plus liée à son public cible, Fox News ne se soucie pas beaucoup de l’étranger et laisse le champ libre à sa rivale. Résultat : l’opinion internationale est fortement influencée par le biais d’un canal qui reste un média d’opinion malgré ses tentatives répétées de se présenter comme un média obsédé par la seule vérité des faits.

 

La difficile mission des correspondants

Autre source de distorsion de l’information concernant les Etats-Unis : les correspondants. Depuis que le monde a rétréci, que l’information est accessible en direct et sans intermédiation, le métier de correspondants à l’étranger montre des signes d’extinction. A l’exception des médias de service public, qui se gèrent sans logique économique, peu d’organes de presse peuvent encore s’offrir les services d’un correspondant à l’étranger. Les Etats-Unis sont toutefois le dernier endroit dans le monde où l’on s’efforce d’en maintenir. Souvent dans des conditions difficiles : ils ne sont pas proches des cercles de décisions, sont rarement accrédités dans les événements décisifs, doivent parfois cumuler plusieurs jobs à la fois pour s’en sortir. Alors que font-ils ? Comme tout le monde : ils s’informent à travers les médias américains. Compte tenu de l’inclination commune dans la profession, on peut parier sans risque sur CNN, MSNBC et New York Times plutôt que Fox News, même si, comme on l’a vu, cette dernière semble plus représentative de la sensibilité profonde de la majorité des Américains. Pour preuve : ne sont pas rares ces soi-disant « plongées » au cœur de l’Amérique profonde où les correspondants se mettent en apnée pour se confronter aux « Trump Voters » et produire des reportages débordants de mépris condescendant à l’égard de ces « Red necks » (pauvres ploucs) qui n’ont pas encore découverts les vertus de l’avocat et de Greta.

Pour autant qu’elle ne soit pas reportée, ce qui paraît tout de même improbable, l’élection de novembre et la campagne qui la précède seront plus difficiles à appréhender pour ceux qui se contenteront de l’information déséquilibrée qui parvient en Europe. Multiplier les sources en ajoutant notamment Fox News (une application est disponible) à un univers pas assez riche et contradictoire est certainement recommandable et bon pour la tête.

Comment Hawaï prend soin de ses vieux

Il est cinq heures, Honolulu s’éveille. De larges flaques rappellent que l’orage de cette nuit a été violent et que le paradis américain du Pacifique se trouve actuellement sous l’influence de deux dépressions. La première est campée à l’ouest des îles. Ce Kona Low (cyclone pour les Hawaïens) nous vaut un déluge et quelques inondations. La seconde est la même qui touche le reste du monde en ce moment, inutile de s’attarder.

Tout est calme sur l’île en ce petit matin frais de printemps tropical. Tout sauf Foodland, le supermarché qui nous invite, avec quelques dizaines de camarades de mon âge (et plus), à jouir des rayons de manière exclusive avant de s’ouvrir aux plus jeunes (et moins à risque). L’initiative s’appelle « Kokua Our Kupuna », (Kokua = aider + avoir de la considération et Kupuna = grands-parents + source ou origine). En marketing occidental, on traduirait ça par un banal « aidons nos aînés » mais les Hawaïens préfèrent le respect à la condescendance. Ce sont des êtres du Pacifique avant tout.

« Kokua Our Kupuna » consiste donc à ouvrir le magasin une heure plus tôt que son horaire habituel, trois matins par semaine et à le réserver aux vieux qui peuvent donc se livrer au shopping sans crainte de se frotter à un jeune potentiellement porteur de la « bête ».

Un gardien est à l’entrée du supermarché. Comme à la porte des boîtes de nuit, il vérifie l’âge des participants :

  • Vous avez plus de soixante ans, Sir ?
  • Oui
  • Bienvenu

Il ne m’a même pas demandé de le prouver, le goujat ! Pourtant, j’avais déjà la main sur mon permis de conduire. On rigole toujours bien dans les bars aux Etats-Unis quand le barman vous demande avec un sourire enjoué de prouver que vous avez plus de 21 ans avant de vous servir de l’alcool. Personne ne croit qu’il peut y avoir le moindre doute, mais ça permet de faire semblant, dans le genre coquet « vous trouvez que je ne fais pas mon âge ? ». En revanche, quand la limite est à 60, on serait assez prêt à le croire…

Entre 5h00 et 6h00, on ne voit des jeunes qu’en peinture

Il faut dire que mes camarades de shopping matinal me déçoivent en bien. Je m’attendais à une armée de déambulateurs, de cannes et de calvities et voilà que je me retrouve avec du cheveu, certes blanc ou teint mais abondant, de l’œil vif, de la vigueur dans l’appréciation de la maturité des papayes et une remarquable agilité dans la conduite du caddy, mené avec souplesse et prudence.

Quelques vieux beaux défilent entre les rayons de soupes (vides) et ceux de légumes frais (pleins et appétissants). Ils ont fière allure, sans embonpoint, portent le short sur des jambes bronzées de surfeurs et une chemise hawaïenne haut de gamme façon Tory Richard. De rares spécimen de vieux mâles blancs qui se foutent comme de leur première vérole d’être le prototype du coupable parfait de tous les maux de l’humanité moderne (jusqu’à l’apparition de la raison de ces courses matinales, du moins). Ils seraient venus là pour draguer la jeunette de 61 balais, élégante et coquette, qui traîne au rayon cosmétique que je ne serais pas autrement étonné.

 

“L’île s’arrête”

Certains se sont déplacés en couples. Ils se tiennent la main en silence. La peur, ça rapproche. Pour être tout à fait honnête, il faut reconnaître que ce n’est pas la franche rigolade. Kirk Caldwell, le maire d’Honolulu a annoncé hier au soir que la ville ferme boutique. Dans la journée, l’île entière va s’arrêter. Foodland n’est pas Walmart et attire une clientèle assez aisée, susceptible de bien s’informer et d’avoir vu des images de l’Italie et de l’Europe à genou.  Les mines sont un brin allongées avec un côté gueule de bois. Près de la sortie, il se dégage de la longue file d’attente silencieuse un air de dignité. Est-ce dû aux regards horizontaux ? En effet, chose surprenante, personne ne consulte son téléphone, question de génération. Arrivés à la caisse, ils sont nombreux à exprimer leur reconnaissance. Les caissières, de belles Hawaïennes solides comme des sumo, sourient gentiment.

 

Le homeless et les “Kupuna”

Il est 5h55, un homeless a trompé la vigilance du portier. Il est venu chercher de la nourriture avant de se mettre dans la queue. D’habitude, on le repère parce qu’il est un homeless et qu’il sent mauvais. Ce matin, on le remarque parce qu’il est jeune.

6h00 : fin de partie. Les portes d’ouvrent aux travailleurs qui passent faire quelques courses avant de rejoindre le travail, certains pour la dernière fois avant… quand ? Les camarades de mon âge se retrouvent dehors. Il y a 40 ans, c’était l’heure à laquelle ils sortaient de boîte.

Tulsi Gabbard, une dissidence bienvenue

Elle est la seule candidate, parmi ceux qui restent à l’aube du Super Tuesday, à avoir moins de 70 ans. Ce qui n’est pas une qualité en soi, mais une solide distinction, tout de même, au sein du cercle des prétendants qui se restreint afin de barrer la route à Bernie Sanders, le candidat socialiste, « inéligible » selon Mike Bloomberg, son rival et « camarade » de parti. Son jeune âge, 38 ans, n’est pas la seule particularité de cette candidate atypique à la présidentielle américaine qui demeure ainsi parmi les cinq derniers prétendants. Représentante de l’Etat de Hawaii où elle est, déjà à ses débuts, l’une des plus jeunes élues de l’histoire politique des îles, elle est la première personnalité de confession hindoue à siéger au Congrès. Née dans les îles Samoa américaines (seul territoire des Etats-Unis situé dans l’hémisphère sud), elle est la quatrième des cinq enfants de la famille qui émigre à Hawaii lorsqu’elle n’a que deux ans. Elle est du coup aussi la première élue Samoane au Congrès. Education stricte (à la maison par ses parents) et religieuse – elle est une militante anti-mariage pour tous avant de changer d’avis plus tard – elle s’engage dans la vie sociale et politique de Honolulu et avance très vite en politique. Elle, c’est Tulsi Gabbard que Nancy Pelosi voit, en 2012 déjà, comme une star émergente du parti.

Une combattante

Comme pour beaucoup d’Américains, les attentats du 11 septembre 2001 sont un tournant de la carrière de Tulsi Gabbard. Elle choisit alors de s’engager dans la Garde Nationale de l’armée à Hawaii. Elle est envoyée en Iraq d’abord, puis au Koweït où elle sert dans l’infanterie, comme support médical, puis comme officier de la Police militaire. Elle porte actuellement le grade de major. On notera au passage que l’armée américaine réussit parfaitement son examen de « diversité » puisque ses représentants dans la course à la Maison Blanche sont une femme et un gay, le maire de South Bend, Pete Buttigieg  (qui s’est retiré avant le Super Tuesday également).

Un exemple de courage

Lui vient-il de sa carrière sous les drapeaux ? On ne sait pas mais le courage de Tulsi Gabbard est exemplaire. Non seulement pour affronter, très tôt dans sa vie politique, de sérieux challenges mais aussi pour assumer des positions qui ne lui vaudraient que de sérieux débats si l’ambiance dans la politique américaine n’était pas aussi délétère et, à la place, lui valent de solides démonstrations de haine. Principalement chez ses camarades. A commencer par Hillary Clinton qui n’est manifestement toujours pas remise de sa défaite en 2016 et vit dans la menace du complot russe. Tulsi Gabbard est pour elle un agent russe qui vise secrètement à faire réélire le Président Trump en présentant une candidature dite de « third-party » qui diviserait les voix démocrates : un cauchemar absolu pour les anti-Trump. Tulsi Gabbard a saisi la justice plaidant la diffamation.

Un esprit libre

Que lui vaut cette haine ? Sans doute des positions non alignées avec le Parti. Elle est farouchement non-interventionniste et opposée aux « guerres sans fin » que mène son pays pour gendarmer le monde, elle s’oppose au lobby des armes, elle souhaite la légalisation du cannabis,  elle n’est jamais tombée dans le piège de la distinction entre « rebelles » et « Isis » en Syrie, elle dénonce les biais des médias traditionnels, elle n’a pas voté l’impeachement de Donald Trump, car elle pensait que ce dernier lui serait favorable en dernier recours et elle a même, suprême déviance, salué la décision du Président d’interdire les vols de Chine, au début de la crise du coronavirus, lorsque les Démocrates la jugeaient « prématurée » avant de tourner leur veste et se plaindre du retard pris dans les mesures de prévention. Une crise, soit dit en passant qui est une véritable aubaine pour les Démocrates qui se sont empressés de la politiser. Non seulement, ils ont beau jeu de critiquer le « manque d’action » du Président (le New York Times titrait sans rire : « Appelons-le « Trumpvirus » !) mais en plus, la correction des marchés leur a donné un angle d’attaque inespéré sur les résultats économiques du premier mandat Trump, jusque-là indémontables.

Hawaii dans son cœur

A distance – puisqu’elle mène campagne dans les Etats concernés par le Super Tuesday – elle a récemment appelé à l’interdiction des vols du Japon et de Corée à destination de Hawaii. Elle privilégie la santé de ses compatriotes insulaires même s’il faut pour ça faire de gros sacrifices économiques : les Japonais envoient 1,5 million de touristes chaque année dans les îles qui abritent Pearl Harbor (sans rancune…) et les 230’000 Coréens qui font le voyage dépensent chacun quelque … USD 2174,80, par jour ! Dans un Etat où une personne sur quatre vit du tourisme, on comprend toutefois que les Hawaiiens hésitent à suivre les préconisations de leur jeune, belle et brillante candidate à la Présidence qu’ils ont réélue à chacun de ses quatre mandats avec près de 80% des voix. On votera pour la primaire démocrate ici, à Hawaii, le 4 avril. Vingt-deux délégués sont en jeu. Tulsi Gabbard ne sera probablement plus dans la course à ce moment-là. Du moins sous les couleurs de son parti. Il serait toutefois étonnant que sa carrière s’arrête à ce stade. A l’inverse de ce que lui souhaitait un des pathétiques commentateurs de CNN – le réseau des Démocrates – elle aspire probablement à plus qu’à devenir une « contributrice de Fox News », le réseau des Républicains. Tulsi signifie basilique sacré, une plante connue pour ses vertus stimulantes. Les Démocrates en ont un impératif besoin.

Le Pacifique Sud, des raisons d’espérer

Outre ses beautés naturelles, le Pacifique Sud offre de solides raisons de se réjouir de notre condition humaine comme de notre futur. En voici quelques-unes :

 

Une nombreuse jeunesse le sillonne jusque dans les moindres recoins de son immensité. Ces garçons et (beaucoup de) filles ont entre 20 et 30 ans, voyagent souvent seuls et passent ici entre trois et six mois pour la plupart. Australiens et Néo-zélandais bien sûr, mais aussi souvent Européens et Asiatiques, ils ont manifestement trouvé les moyens, financiers notamment, de rejoindre cette région si éloignée de la maison.

 

Découvrir de nouvelles perspectives en élargissant son horizon

Cette jeunesse éclairée ignore les consignes anti-avion de quelques Scandinaves misanthropes et ne rechignent pas devant une trentaine d’heures de vol pour atteindre le paradis. Arrivés là, ils découvrent, ils sont curieux, ils se mélangent, ils échangent, ils apprennent et, à la fin, acquièrent – ce que seul le voyage peut offrir réellement – de nouvelles perspectives, du recul. Celui-là même qui est si nécessaire en ces temps de polarisation idéologique. En 1991, lorsque la Confédération cherchait comment célébrer son 700e anniversaire, la proposition avait été faite d’offrir à chaque citoyen fêtant ses 20 ans en 1991, un billet d’avion pour la destination de son choix. Un billet aller-simple. L’idée étant d’engager la jeunesse du pays à aller voir ailleurs, hors du microcosme, comment le monde évolue, prendre du recul puis à faire du retour au pays un acte volontaire et engagé. La proposition n’a évidemment pas été retenue. Mais l’idée semble être devenue celle de ces jeunes adultes que l’on voit ici et qui ne voyagent qu’avec des billets aller-simple. A tel point que les services d’immigration, autrefois enclins à vous renvoyer si vous n’avez pas de billet retour, se contentent du prochain… aller-simple.

 

Ces jeunes voyageurs ont d’excellentes lectures. Notamment, « 12 Rules For Life » de Jordan Peterson, le psychologue canadien, pourfendeur du politiquement correct, anti-marxiste et redoutable débataire que les ennemis de la liberté d’expression essaient de faire interdire à chacune de ses conférences dans les grandes universités. Son ouvrage connaît un succès immense auprès des jeunes lecteurs. Vendu à plusieurs millions d’exemplaires, il encourage la responsabilité individuelle et invite à la rupture avec la culture de la « victimisation » florissante sous l’ère Obama. Entre un verre de Kava à Fidji ou un Otai à Tonga, l’ouvrage du Canadien a succédé à Harry Potter dans les lectures de plage.

 

On fait de formidables rencontres. Celle de Danny Kleinsasser en est une. Un Canadien de 29 ans qui visite un de ses proches amis à Fidji. Beau comme un Trudeau. Les yeux bleus avec une carrure d’athlète. Tout chez lui évoque le bonheur comme les grands éclats de rire dont il épice sa discussion. Le genre à qui tout réussit et rien ne résiste. Sa famille d’origine autrichienne et huttérite a fui les persécutions de l’église catholique en passant par la Russie, les Etats-Unis pour s’établir finalement à Calgary. C’est là qu’il a appris son métier d’agent immobilier et, par la même occasion, a renoué avec la foi de ses ancêtres grâce à… son collègue fidjien. Lui aussi lit « 12 Rules For Life » sur le pont supérieur du bateau qui l’emmène autour des Yasawas Islands. Ce joli playboy d’apparence prédatrice est en fait un doux agneau du Seigneur. On discute. Il avoue, entre deux rires, que même si, comme j’essaie de l’en convaincre, il fait partie de la génération qui vit la plus fantastique période de l’humanité, il conçoit quelques soucis pour l’avenir (le climat, la surpopulation, etc). On évoque Hans Rosling, Steven Pinker et quelques autres. Danny note les références et poursuit son chemin avec, sourit-il, « a new perspective ».

Dans le village d’Atava (Tonga), l’aide humanitaire a équipé les 200 habitants avec des panneaux solaires qui ne suffisent qu’à fournir de la lumière. Pour le reste, ils utilisent des générateurs d’électricité au diesel. Ils en ont profité pour éclairer le sentier qui traverse le village. Durable mais… utile ?

Le réchauffement climatique ne donne lieu à aucune forme d’hystérie dans la région Asie-Pacifique comme c’est le cas en Europe. De là à penser qu’on dénie sous les cocotiers, il n’en est rien. Le climat est pris au sérieux mais comme un problème, pas comme l’apocalypse. Et qui dit problème, dit solution, pas convocation de la fin du monde. L’Université du Pacifique Sud (répartie entre Fidji, Tonga et Samoa) propose aux cerveaux des îles un Master en « Sustainabilty & STEM (Science, Technology, Engineering & Mathematics) » gageant qu’on ne fera pas mieux que de s’équiper en compétences et en connaissances face aux problèmes qui surgissent. Les probables futures centrales nucléaires flottantes du Pacifique seront construites par des ingénieurs locaux (plutôt que chinois). Tout comme les nouvelles technologies nécessaires à assurer la santé de l’océan y seront découvertes et développées (on y travaille beaucoup, notamment en Tasmanie).

 

Dans les îles, la pollution est inégalement présente. Alors que Tonga est relativement épargnée (à l’exception notable des générateurs diesel), certaines plages de Fidji sont encombrées de déchets plastiques. Ce ne sont pas que les pailles dont l’interdiction donne bonne conscience aux Bobos californiens, mais plutôt des emballages de produits essentiels bon marché que les îiens balancent à la mer comme les Européens des années 1960 trouvaient normal d’oublier les restes de leur pique-nique dans l’alpage. « Poverty is the greatest polluter » disait Indira Ghandi. C’est vrai ici, mais de moins en moins puisque l’économie de ces pays se développent au rythme d’un tourisme géré avec mesure et intelligence. De nombreux resorts invitent leurs clients à consacrer un peu de leur temps à nettoyer les plages emplastiquées.

 

On fait des rencontres improbables aussi. Celle d’Antonella Fellini. Son grand-père était l’oncle de Federico. Elle a émigré en Australie à l’âge de 10 ans, a hésité entre les USA et la Grande-Bretagne pendant un temps avant de s’établir sur Waya, une île minuscule de Fidji. Elle enlumine un petit resort de sa pétulence transalpine. On parle de son cousin. Forcément. On s’émerveille du souvenir d’Amarcord et de 8 ½. Ça lui fait plaisir car elle n’est pas sûre que le souvenir du grand cinéma italien soit encore très vivace. Elle raconte son dialogue avec des jeunes clients :

    • Vous avez vu la Dolce Vita avec Sophia Loren ?
    • Sophia qui ?
    • Forrrget it ! lance-t-elle avec l’accent de Carmela Soprano (de la série éponyme) s’en allant faire des cannoli plutôt que d’en savoir plus des méfaits de Tony, son mafieux de mari.

 

Tous des demis de mêlée.

C’est à ce moment que l’on vous touche l’épaule droite. Vous tournez la tête, juste avant d’entendre sur votre gauche « Gotcha !». L’auteur de cette blague enfantine est un géant noir : plus de deux mètres, 150 kilos de muscles du métal dont on fait les demis de mêlée. On ne se connaît pas mais c’est si bon de se faire de petites blagues. C’est aussi ça, le Pacifique Sud. Comme une ballade en compagnie de Tom Hanks : entre Seul au monde tourné à Monuriki, Fidji et la Ligne verte et son attendrissant prisonnier géant. Or, qu’y a-t-il de plus réjouissant au monde que le talent de Tom Hanks ?

Pourquoi le MONA déclasse tous les autres musées du monde

« Le MONA est l’une des expériences les plus fascinantes et les plus satisfaisantes que j’aie jamais vécues dans un musée ». Au-delà des superlatifs, le mot à retenir de cet aveu de l’ancien curateur du Metropolitan Museum de NYC est « expérience ». En effet, le Museum of Old and New Art ne se visite pas, il se vit. Il s’expérimente. On en ressort ébranlé, intrigué, retourné, choqué (pour certains) et éclairé, tout à la fois.

Les plus mystérieuses aventures débutent souvent dans un bar, dit-on. Celui-ci attend le visiteur à l’entrée des galeries.

Situé en périphérie de la ville de Hobart en Tasmanie, le MONA s’aborde par la mer, en bateau. Une presqu’île dont on ne devine pas, à prime abord, qu’elle recèle un immense espace dédié à l’art, à la beauté, à la mort, au sexe et au plaisir des sens. Débarquant, le visiteur découvre d’abord un bunker intitulé «The Life of C.B.». C.B. pour Christian Bolanski, l’artiste français. On y voit en vidéo et en direct l’intérieur de son atelier. Cette transmission en direct qui durera jusqu’à la mort de l’artiste est l’œuvre elle-même. Elle fait partie de la collection du MONA. Après une volée d’escaliers, on débouche sur un… court de tennis, puis, dans une perspective de miroirs, l’entrée du musée.

Ecriture liquide et fugace. L’œuvre de « bit.fall » de Julius Popp reproduit en gouttes d’eau les mots les plus recherchés sur Google.

 

 

 

 

 

 

Là commence alors une exploration inédite et passionnante. Une descente dans l’inconnu, littéralement : la première galerie est à 20 mètres sous la surface et s’ouvre sur 6’000 mètres carrés qui ont nécessité l’excavation de 60’000 tonnes de roches. Un parcours jalonné d’œuvres de toutes sortes, de toutes tailles qui évoquent sans cesse un sentiment de « jamais vu ». Après avoir passé l’un des bars – oui, on est en Australie où jamais rien ne se passe loin d’un bar – on ne tarde pas à découvrir « Snake » (photo de tête) œuvre monumentale de la taille d’une piscine olympique signée Sydney Nolan et constituée de 1620 peintures uniques. Cette œuvre a servi de base à la conception du musée.

 

 

TIM expose le tatouage de Wim Delvoye cinq heures par jour, 6 jours sur 7.
« Cloaca » reproduit le système digestif humain.

Ensuite, on remarque une série de sculptures de 151 vulves alignées sur un mur par Greg Taylor, une momie égyptienne et la fameuse machine « Cloaca » de Wim Delvoye qui produit de la matière fécale tous les jours à 16 heures. Plus loin, TIM (Steiner) l’artiste zurichois expose in vivo une œuvre du même Wim Delvoye tatouée dans son dos. Il a déjà passé, en deux expositions différentes, plus de 3’500 heures assis au cœur du MONA. La peau de son dos reviendra au propriétaire de l’œuvre (un collectionneur allemand) après sa mort.

 

David Walsh, joueur de génie

Tout au MONA est un hymne à la création et au génie. Celui de David Walsh, son concepteur en premier lieu. Un génie en mathématiques, un brin Asperger, et surtout très affûté en matière de probabilités. Ce don, David Walsh l’a transformé en cash machine, puisqu’il a mis au point plusieurs systèmes qui lui ont permis de constituer une fortune considérable en… jouant au Black Jack et en pariant dans les courses de chevaux. Oui, le concepteur et propriétaire du musée le plus extravagant au monde est un joueur professionnel !

David Walsh, un joueur qui gagne plus souvent qu’il ne perd.

Né à Hobart, qui est alors une des régions les plus pauvres d’Australie, il passe une enfance suffisamment difficile pour qu’une fois adulte – et riche – il prenne sa revanche sur le destin en inventant ce musée et en le construisant en face du quartier de sa jeunesse. Le personnage est haut en couleur. Après ses études et pour pouvoir travailler au développement de ses martingales (on dit algorithme aujourd’hui), il occupe de petits jobs. Notamment au service des impôts où il signe le contrat d’engagement « Jesus Christ ». Personne ne remarque, se souvient-il. On y salue son dévouement au service public car il porte toujours un costume… obligatoire, en fait, pour entrer au Casino où il passe ses nuits. Il efface le contentieux fiscal d’une mère célibataire endettée : personne ne remarque. Enfin, il quitte son travail et reste au casino pendant trois semaines : personne ne remarque… On notera que le fisc tentera une revanche bien des années plus tard en lui présentant un redressement de plusieurs centaines de millions qui a mis l’existence du musée en péril. L’affaire s’est arrangée en secret. L’origine de son intérêt pour l’art est également liée au jeu. Après avoir beaucoup gagné en Afrique du Sud, il se voit interdit de sortir plus d’argent qu’il n’y en a entré. Il achète donc une pièce antique – une porte de palace Yoruba – qui marque le début de sa collection. Quelques années plus tard, sa collection personnelle est estimée à près de USD 100 millions.

 

Un lieu de jouissive provocation

David Walsh répète souvent qu’il n’est pas très intéressé par l’argent, raison pour laquelle il a sans doute investi le reste de sa fortune dans la construction du MONA. Plus que de laisser une trace, ou encore d’offrir à la Tasmanie un monument (qui a décuplé l’attractivité de l’île), l’idée était de dépasser ce qui existait jusque-là en matière de musée.

Le MONA situe les œuvres de manière à amplifier leur sens : la Maison Blanche de Ai Weiwei, un dissident du régime communiste chinois, recueille les visiteurs qui sortent de l’enfer de la « Divine Comédie » d’Alfredo Jarr.

D’en faire un lieu de doute, de questionnement et dont le destin dépend d’une vision individuelle et non d’un comité, où il ne s’agit pas de célébrer la grandeur d’une nation ou d’une ville. Un lieu de jouissive provocation, sans doxa, affranchie de l’obligation d’éduquer : les cartels sont remplacés par une app drôle et truculente. «Bilbao du Sud» ou « Getty des antipodes », comme on le surnomme souvent, sont certes des compliments mais l’analogie se limite à la géographie. Dans ces musées, il n’y a pas de rapport entre l’extérieur (souvent confié à un architecte de grand renom) et l’intérieur, selon Walsh. C’est l’inverse au MONA. L’enveloppe, signée Nonda Katsalidis, est entièrement conçue autour et à partir de la collection et des œuvres, à l’image de « Snake ». C’est aussi une manière de lier le jeu, la science du hasard qui lui est chère à l’art lui-même. La performance Boltanski résulte d’un pari. Walsh a calculé le prix de l’œuvre sur la base de son estimation de l’espérance de vie de Boltanski. Le prix de l’œuvre devait être réglé en viager sur une période de huit ans dès la signature du contrat… Un pari que Walsh a perdu. Boltanski « is alive and well and living in Paris » et… encaisse sa rente.

 

James Turrel, star du MONA

En plus des vignes et du cellier qui recèle les meilleurs crûs maison, le MONA contient quelques restaurants dont un gastronomique nommé « Faro », situé dans la nouvelle aile du musée appelée « Pharos ». Cette aile abrite plusieurs œuvres de James Turrel, le génial plasticien américain, dont la matière première est la lumière.

 

« Unseen Seen » de James Turrel est situé au cœur du restaurant gastronomique.

L’une d’entre elles, « Unseen seen » est située au cœur du restaurant : une vaste sphère à l’intérieur de laquelle le spectateur est invité à se coucher avant d’être soumis à une expérience sensorielle dont il peut choisir l’intensité. Hypnotique et éprouvante ! On trouve aussi, dans cette aile, « La Divine Comédie » en version Alfredo Jarr qui emmène le spectateur en enfer à l’aide d’un plafond incandescent qui s’abat lentement sur lui.

 

On y trouve aussi « La Maison Blanche » de Ai Weiwei. Un mystérieux tunnel relie les galeries. A l’une de ses extrémités, une paroi d’or affiche la promesse qui résume l’esprit de ce musée pas comme les autres : « To be continued ».

 

 

Le début de la suite

L’Australie et les médias incendiaires

« Certaines années, c’est pire. D’autres c’est moindre. Mais c’est comme ça en Australie chaque été avec les bushfires. La presse ? Elle sensationnalise. » confie John, loueur de voiture, Melbournais de naissance, Australien de cœur qui semble se réjouir de vivre une belle journée d’été alors que la température remonte après une nuit très fraîche. Cette attitude un brin décontractée face à la question des feux de forêt n’est pas unique ici. Il n’est pas rare non plus de voir des touristes chinois poser devant les feux (photo de tête).

Après plus de deux mois passés en Australie et à observer le traitement médiatique des événements sur place et au-delà, le sentiment domine d’une réelle dichotomie entre deux réalités.

D’un côté, un pays qui vit sa saison de bushfires comme elle en vit chaque année depuis toujours. Seulement, cette année, comme le dit Steven, vigneron à Penola, « ça fait un peu peur parce que ça commence plus tôt que d’habitude et que c’est vraiment très fort ». Un feu a pris à quelques kilomètres de ses vignobles, il y a une semaine.

Près de chez Steven, les grands arbres restent debout mais menacent de s’abattre bien longtemps après la fin du feu.

« Après les fortes pluies d’hier, on est soulagé ». Il n’évoque pas spontanément la question du changement climatique. En revanche, Jelena, médecin à Melbourne, n’hésite pas : « oui, le réchauffement est pour quelque chose dans la situation actuelle. La sécheresse dans certains états persiste depuis plus de trois ans ».

Ces trois témoignages résument assez bien la situation. Les bushfires font partie de l’Australie et de son histoire. Depuis, la fin du 19e siècle, on recense des ravages réguliers, provoqués par des phénomènes naturels (la foudre notamment), qui ont fait beaucoup plus de victimes que les feux de cette année. Il faut savoir que les bushfires font aussi partie de la gestion du territoire. Les Aborigènes en maîtrisent l’utilisation depuis longtemps. Les fermiers australiens également. A tel point que les incendies qui sont considérés comme dangereux actuellement sont appelés par les pompiers « out of control bushfires » par opposition à ceux qui sont contrôlés et font partie de la gestion des terres à cultiver ou de la prévention des feux que l’on veut éviter en créant, hors saison à risque, des zones coupe-feu (un peu à la manière dont on procède en montagne avec le déclenchement préventif des avalanches).

Une raison importante de l’aggravation des bushfires tient au réchauffement climatique. Il est difficile de dire dans quelle mesure exacte, mais il paraît certain qu’il favorise les conditions propices aux bushfires : intensification de la sécheresse, allongement de la saison à risque, augmentation des températures extrêmes.

Une autre des raisons qui explique l’aggravation des bushfires de cette année semble tenir au fait que l’administration ait mal géré les feux préventifs, notamment sous la pression de lois environnementalistes (qui les interdisent car ils produisent de la fumée) et aurait ainsi créé un terrain propice à des phénomènes bien plus ravageurs.

La dispersion des feux à travers un territoire immense a également compliqué la situation en empêchant les pompiers de concentrer leurs forces sur les incendies les plus destructeurs.

Enfin, il ne faut pas oublier les incendies volontaires ou liés à des négligences. Près de 200 personnes sont actuellement poursuivies par la justice australienne. 24 d’entre elles sont inculpées d’avoir délibérément allumé des incendies. Il faut encore ajouter à ce tableau la qualité exceptionnelle de la réaction des Australiens face à l’adversité. « Qu’il y ait si peu de victimes par rapport aux épisodes précédents (notamment en 2009 :

Depuis la fin du 19e siècle (avant le réchauffement, donc), les bushfires font d’importants ravages sur le continent.

173 morts pour un incendie beaucoup moins étendu, ndlr.) est un véritable miracle » se réjouit Steven qui n’est pourtant pas un supporter du gouvernement actuel. L’efficacité des pompiers, le système d’alerte et aussi une attitude très ferme des responsables qui imposent l’évacuation des zones en danger plutôt que de la       «conseiller» ont permis de limiter le nombre de victimes de manière significative. A l’heure actuelle, 25 personnes ont perdu la vie dans les incendies.

Phénomènes naturels et intentions criminelles sont des causes classiques et répétées des bushfires. Le réchauffement climatique, la dispersion des départs de feux et la négligence bureaucratique sont, eux, des causes de leur aggravation.

Voilà pour la réalité balancée des bushfires 2019-2020 vue d’Australie.

De l’autre côté, qu’en reste-t-il dans le traitement des médias traditionnels ?

Le réchauffement climatique.

Rien d’autre. A quelques exceptions près, les médias ne s’embarrassent pas de nuances.

On peut tenter quelques hypothèses sur les raisons de ce renoncement au traitement exhaustif et factuel des événements australiens.

 

  • Il semble nécessaire de faire entrer les bushfires dans le narratif du réchauffement. Pour compenser leur perte de crédibilité généralisée au cours de la dernière décennie, les médias traditionnels ont tenté de restreindre leur perte d’audience en envahissant les médias sociaux et en adoptant leurs règles. Il est ainsi impératif d’adhérer aux sentiments collectifs qui s’y répandent. On ne contrarie donc pas les jeunes futurs clients chez qui le changement climatique est un souci presque aussi important que celui de perdre son téléphone. Il faut donc entretenir ce feu-là en soufflant sur ses braises. Par ailleurs, on ne s’autorise pas à sortir du registre de l’émotion. Raisonner est fatigant, prend parfois du temps et recueille peu de like. Résultat : Greta Thunberg, personnalité de l’année : 100% émotion, 0% raison. Publication de photos plus ou moins trafiquées mais tellement touchantes : 100% émotion, 0% raison. Le nombre des victimes des bushfires étant un peu faible (25…) pour la démonstration, on prend celui des animaux victimes du sinistre et qui se comptent en centaines de millions* : 100% émotion, 0% raison.

    *L’Australie est un continent immense. Les chiffres qui le mesurent également. Ils doivent être mis en perspective lorsque l’on veut faire des comparaisons. Les médias ont utilisé la surface de la Belgique pour illustrer l’étendue des feux. Ils auraient pu préciser que l’Australie peut contenir 260 Belgiques… De même, pour les animaux, lorsqu’on parle d’un demi-milliard de victimes dues aux feux, on pourrait préciser que les animaux victimes de la route chaque année sont près de 10 millions. Cela ne diminue en rien la tristesse de ces réalités mais donne une idée plus juste de leur mesure relative.
  • La presse a vécu, dans la même période, un important changement de paradigme. De la recherche du vrai, on a glissé vers la promotion du bien. On n’informe plus, on éduque. Le peuple est populiste, il faut le corriger. Avec tout ce que cela suppose en matière de « respect » des faits. Comme le dit Alexandria Ocasio-Cortez, une députée socialiste américaine dont les médias traditionnels adorent tirer le portrait avec complaisance, « Il est plus important d’être moralement juste que factuellement correct ». On peut ajouter à cela une forte tentation totalitaire : essayez seulement de critiquer le traitement médiatique du réchauffement, vous serez très vite qualifié, selon les bonnes vieilles méthodes staliniennes non pas d’ennemi de la presse mais de climatosceptique…
  • Quelques mois avant le début des feux, on s’interrogeait au sujet de la surpopulation des koalas qui ravagent la flore locale. Aujourd’hui, les médias parlent de risque d’extinction… En réalité, on en est très loin.

    Encore plus grave, l’esprit critique qui fut pendant longtemps la fierté de la profession semble avoir disparu. N’importe quel expert, artiste, penseur autoproclamé, éco-aventurier en recherche de fonds ou juge en mal de popularité est invité à proposer ses vues sans contradiction, sans mise en perspective, sans questionnement. La porte est ainsi ouverte à tous les fantasmes, à tous les délires et, une fois encore à l’émotion pure quand elle n’est pas feinte. On pense à ces deux braves actrices (Aniston et Witherspoon, sauf erreur) remettant des Golden Globes en essuyant une larme (sans doute très professionnellement répétée dans la loge avant la cérémonie) sur les «australian bushfires based on climate change».

  • La presse est un monde conformiste où la libre pensée est très mal vue. Des décennies de cooptation ont créé des microcosmes où l’unanimisme s’impose. Du coup, plutôt que le débat, on pratique la surenchère : « je suis d’accord avec toi, Camarade, mais je le dis plus fort ». On peut éventuellement recommander aux nano-stars du microcosme d’écouter les conseils de Ricky Gervais aux vraies stars (ou de se les faire traduire) et un peu moins les flatteries des Camarades de la cafétéria.
  • Enfin, on ne peut pas exclure que la paupérisation de la profession durant cette dernière décennie ait provoqué un affaiblissement intellectuel généralisé. On le voit dans la difficulté pour certains à comprendre la différence entre la cause d’un phénomène et celle de son aggravation. Un peu comme il est difficile pour d’autres de saisir la différence entre vitesse et accélération. Cette paupérisation est probablement le risque le plus grave pour la corporation des médias. Il lui est en effet impossible, dans ces conditions, d’attirer des talents. Elle doit se contenter de recueillir des champions des bonnes intentions (genre défenseurs de la veuve et de l’orphelin) dont, comme l’on sait, l’enfer est pavé…

Immigrer en Australie ? Présentez les diplômes s’il vous plaît !

A part nous, tous les utilisateurs de l’ascenseur sont Chinois. Normal pour un immeuble de 48 étages situé au cœur de Shanghai ? Sans doute, sauf que celui-ci se trouve dans le quartier d’affaire de… Melbourne. Et si tout le monde, dans cet ascenseur, parle mandarin ou cantonais, il ne faut pas s’y méprendre, les mêmes parlent parfaitement l’anglais. Ils sont jeunes, talentueux, travailleurs et ambitieux. Ce sont les Australiens d’aujourd’hui et de demain. Ils sont la version contemporaine de l’immigration qui fut autrefois celle des bagnards priés de débarrasser le plancher de sa Majesté, d’aller purger leur peine aux antipodes et, si possible, de ne pas revenir.

Aujourd’hui, la donne a changé. On se bat pour venir s’installer en Australie et cette dernière ne dit pas non. Deux mille, c’est le nombre de nouveaux arrivants dans la seconde ville du pays chaque semaine. Oui, chaque semaine, Melbourne (moins de cinq millions d’habitants dont la moitié environ est née hors d’Australie) doit trouver le moyen de les loger et d’adapter ses infrastructures à cet afflux massif. Pas étonnant dès lors qu’on assiste à quelques étrangetés urbaines et architecturales. Il s’agit de densifier au maximum.

 

Densifier Melbourne pour loger 2000 nouveaux arrivants chaque semaine

Bondi ou Bombay ?

L’intensification de l’immigration moderne date du début du siècle. Ils n’étaient que 80’000 par année au tournant du millénaire. Ils sont aujourd’hui largement plus de 200’000. Leur origine aussi a changé. Les Britanniques (non-bagnards) ont été pendant longtemps la principale source d’immigration (malgré le cancer de la peau qui menace leur épiderme pas vraiment adapté au soleil australien). Actuellement, les Indiens représentent près de 40% des nouveaux arrivants, suivis des Chinois, près de 25%. Le reste du monde se partage les restes.

Cette nouvelle démographie, qui assure le moteur de la croissance dans un pays de 25 millions d’habitants en panne de naissances, est en partie due à un changement des conditions d’acceptation opéré par les autorités australiennes. Il y a vingt ans, le regroupement familial était à l’origine de deux tiers de l’immigration. Seul un tiers était lié aux qualifications (skills) dont le pays et son économie avaient besoin. Aujourd’hui, cette proportion s’est inversée. En d’autres termes, on recrute volontiers les talents, mais seulement ceux dont on a besoin. Soit dit au passage, c’est exactement et dans les mêmes proportions la politique que le Président Trump essaie de faire admettre aux Etats-Unis.

 

Des conditions très claires

Pour immigrer en Australie, il faut donc remplir certaines conditions : avoir moins de 45 ans et maîtriser l’anglais (à entendre certains Indiens, on se dit que l’examen est moins sévère qu’à l’époque de la White Australian Policy où il s’agissait à tout prix de défavoriser l’immigration non-européenne en faisant passer une dictée, le fameux Dictation Test. On se débarrassait ainsi des migrants maltais en leur faisant une dictée en… hollandais). Il faut aussi prouver sa bonne santé et de son « bon caractère », ce dernier concerne principalement le casier judiciaire : toute condamnation est rédhibitoire, l’acquittement aussi, s’il a été obtenu pour des raisons de déficience mentale (on n’est jamais assez prudent…). Mais le plus important, ce sont les qualifications professionnelles. Là, c’est très simple : soit on a un métier qui est sur la liste et on a de grandes chances d’être bienvenu, soit on n’est pas sur la liste et on est prié de renoncer ou de demander un visa temporaire pour deux ans.

 

Les ingénieurs d’abord

Si l’on est un inconditionnel des sciences humaines, il faut s’attendre à une grosse déception à la lecture de la liste. Disons que les Australiens font une différence très significative entre les hard et les soft skills. Les ingénieurs, quelle que soit leur spécialité, sont accueillis à bras ouverts (ce qui explique sans doute l’afflux massif des Indiens qui ont de remarquables instituts de technologie : les IIT). Les métiers de l’agriculture, les métiers techniques de la construction, de l’informatique, de la santé et de l’industrie sont également acceptés. Parmi les exceptions à ce tableau très « sciences exactes », quelques exotismes : danseur, chef (avec ou sans étoile), coach de tennis et… footballeur.

En revanche, si vous êtes hôtelier, musicien, broker financier, dessinateur de mode, pharmacien, psychothérapeute, agent d’assurances, prof de ski ou si vous exercez n’importe quel métier dans le domaine de la presse, vous êtes gentiment priés de passer votre chemin. Inutile d’aller voir en Nouvelle-Zélande : les deux pays ont un accord de libre-circulation et appliquent pratiquement les mêmes règles en matière d’immigration.