Darius Rochebin, l’armée mexicaine et la redevance

« Vous qui avez passé presque 20 ans à la RTS, vous êtes surpris ? » ou alors, plus insidieux : « Comme les autres, vous saviez pour Darius ? » Si l’on a touché aux médias de service public durant les dernières décennies, ce sont des questions auxquelles on a de la peine à échapper en ce moment.

Darius ? oui, on savait que ce brillantissime journaliste menait une vie un brin différente de l’image de gendre moyen qu’il entretenait avec talent, en maître parfait du self-marketing. On ne devient pas un abonné des pages de l’Illustré sans y mettre du sien. Un puissant retour de flamme de la profession et voici donc sa carrière ruinée au moment d’atteindre à la gloire parisienne (le nirvana des journalistes romands). On ne va pas s’apitoyer sur son sort. Il a été lui-même le premier à tirer, avec plaisir, sur des cordes dont l’autre extrémité s’est révélée un mortel nœud coulant pour ses victimes. Mais on ne peut pas non plus ignorer l’hypothèse d’une certaine Schadenfreude du métier. Celle d’un rejet jaloux du succès d’un professionnel au-dessus de la mêlée (un coup d’œil à ses remplaçant.e.s – surtout le weekend – suffit à s’en convaincre) par un système en voie de paupérisation qui trouve dans la cancel culture, à la fois, une fin et un moyen. Cela expliquerait, par ailleurs, le moment du déclenchement de cette affaire qui n’en est qu’une parmi tant d’autres bien plus graves.

 

Déjà dans les années 90

Car oui, la RTS est depuis longtemps rongée par certains démons. Dès les années 90, il existe un espace de liberté pour des déviances pédophiles. Ces sont des animateurs d’émissions pour la jeunesse (!) dont l’un est également professeur dans un collège lausannois (un terrain de chasse pratique) recherché par Interpol en Haïti où il s’est enfui pour des actes de pédophilie graves. Un haut responsable technique à la TSR emprisonné pour le même type de délit. Quelques années plus tard, c’est un cadre de l’information à la RSR qui doit sortir par la petite porte pour des faits similaires. Plus tard encore, c’est un chef d’antenne de la radio, qui se révèle collectionneur de photos de (très) jeunes filles sur l’ordinateur du travail. Au total, ce sont une demi-douzaine de cas[i] qui interviennent déjà bien avant les affaires actuelles. Régulièrement et aussi discrètement que possible.

Si les personnes qui ont enfreint la loi ont bien été poursuivies par la justice, il n’y a en revanche pas eu de sanctions fortes ou de licenciement dans la hiérarchie de ces personnes. Juste des placards (à Berne en général). C’est un système de couverture propre aux espaces protégés : on lave son linge sale en famille. Darius l’ayant quitté, les langues se sont déliées.

 

On ne doute pas d’une vocation

Pourquoi cet espace de liberté pour comportement déviant se trouve-t-il dans certains endroits, comme l’église catholique ou les médias de service public suisses, plus volontiers que dans d’autres ?  Il est probable que cela ait à voir avec la vocation.

On se méfie moins de quelqu’un qui agit (ou prétend agir) par vocation. Flagrant dans l’église catholique, où les cas se sont multipliés dans un contexte comparable : omerta, règlement discret à l’interne, placardisation dans les étages dorés de la hiérarchie, le phénomène est tout aussi présent dans les médias. Où l’on pratique souvent des métiers par vocation. A combattre les injustices, à défendre la veuve et l’orphelin (avant de les convoiter ?), à combattre la fraude fiscale, à défendre les minorités, à éduquer les têtes blondes, etc. Or, une personne qui se voue au Bien est par définition insoupçonnable (comme l’étaient les prêtres avant que la vérole ne s’abatte sur le bas clergé et que le bon peuple commence à se douter de quelque chose). Dans ces conditions, à quoi bon contrôler ? D’autant plus que s’il y a bien une qualité que les managers des médias, spécialement dans le service public, n’ont pas, c’est l’autorité. En général, on devient un manager parce qu’on est un bon journaliste, un bon animateur ou un bon technicien. Rarement parce qu’on a du charisme. Résultat, l’organisation perd un bon professionnel, gagne un mauvais chef et n’a personne pour gérer les situations difficiles telles que les déviances que connaît la RTS sans jamais les prendre en main. On notera au passage que cette réalité ne s’applique malheureusement pas qu’aux cas de déviance comportementale. C’est malheureusement aussi souvent le cas pour le core business, soit l’information. Parmi les industries importantes aujourd’hui, celle des médias est la seule qui ne dispose pas d’un système de contrôle ou de certification de ses produits, de type ISO par exemple. Pourtant, le système a ceci de particulier que si une information erronée est publiée, elle a un impact négatif que n’annulera en aucun cas le rectificatif obtenu, souvent, de haute lutte. A tel point que les victimes d’erreur – en particulier les entreprises – renoncent parfois à demander une rectification pour ne pas aggraver l’impact de l’erreur initiale. Les Vaudois ont un mot pour ça : « qui répond, appond ».

 

Un système qui n’a pas à se soucier de sa survie économique

Comment se peut-il qu’une institution aussi importante puisse perdurer sans exercer aucun véritable contrôle sur son fonctionnement ? Certains évoquent le copinage qui favorise la cooptation : on nomme – abondamment : on parle volontiers d’armée mexicaine – des chefs qui sont du même clan, de la même idéologie ou du même canton. On ne peut pas écarter cette hypothèse, tout comme celle du petit jeu du « je te tiens, tu me tiens par la barbichette » entretenu avec les politiciens de tous bords, trop heureux de venir rappeler leur existence à des micros et des caméras qui leur tendent les bras. Le service public a toutefois une particularité : financé par la redevance, il n’a pas à se soucier de sa survie économique. C’est un privilège que chaque membre de l’organisation consent à préserver à tout prix. Au bénéfice d’une véritable distorsion de la concurrence dans un domaine qui est l’un les plus profondément remis en question par la révolution numérique, le service public avance couvert. Pas de vague et tout ira bien. Il suffit de rester droit dans ses bottes au moment d’affronter une petite tempête de temps à autre, de type No Billag, en s’appuyant sur les fidèles, ceux qui pensent qu’il est normal que chacun paie pour leur émission de jass, de jardinerie, de musique populaire et pour leurs matches de football (ceux-là ont déchanté depuis la votation). Assuré de ses revenus quoi qu’il arrive, soutenu par les générations anciennes, les politiques avides de notoriété, les nostalgiques du monopole et la gauche qui l’adore, le service public a toujours pu survivre à ses dysfonctionnements. Jusque-là.

Peut-être serait-il temps de rendre la redevance libre et volontaire. L’institution, sans disparaître, pourrait alors adapter sa taille à celle de sa clientèle réelle, organiser sa hiérarchie sur des principes de compétence et retrouver le respect de la mission qu’elle s’assigne.

 

[i] Les noms des personnes mentionnées ont été publiés dans la presse.

Pourquoi la vieille Europe doit sortir de sa déprime

Entre Genève et Lausanne. Samedi autour de minuit. Pluie. Nicolas, la trentaine fatiguée, titube entre les sièges du wagon sale de 2e classe. Il asperge les voyageurs, feignant de s’excuser : « ce n’est que du whisky-coca ». Entre deux bêlements, il nous reproche nos masques : « Tous des moutons ! ». Son désarroi trahit l’angoisse et une peur agressive : le « virus », la « robotique », le « climat », « plus de boulot », « pas de futur », « la nature ? Foutue ! ». Les passagers écoutent, impassibles. Ils n’ont pas le choix tant les cris sont puissants. Seuls visibles, les regards trahissent une anxiété anonyme. Nicolas n’est pas un homeless, c’est un citoyen comme eux.

Séoul. Au même instant. Min-ho admire son reflet dans la vitre immaculée du métro qui l’emmène sur la ligne 211 à l’Université nationale. A 7 heures, ce dimanche matin, le métro est calme. Il y règne une ambiance feutrée que réchauffe le soleil d’automne. Min-Ho se dit qu’il a de la chance. Contrairement à certains de ses camarades, son physique parfait lui a permis de faire l’économie d’onéreuses retouches esthétiques. Avec l’argent ainsi économisé, il peut s’offrir, en plus de son cursus normal de physique, les cours optionnels de codage avancé qui lui permettront de faire la différence plus tard. Assise à côté de lui, Sun-Hi est penchée sur son smartphone. Comme la cinquantaine d’autres jeunes Séoulites présents dans le wagon, elle révise avant les cours.

 

Ces deux situations, vécues, illustrent le fossé qui sépare l’Europe (sans les ex-pays de l’Est) et la région Asie-Pacifique. Le vieux continent broie du noir pendant que l’autre côté du monde prépare le futur comme on se réjouit d’un voyage. Le décalage horaire se compte en heures, celui des avancées technologiques en années, celui des mentalités en années-lumière.

Depuis maintenant bien longtemps, règne sur le Vieux Continent une atmosphère de fin du monde. Entretenue bien sûr par les prophètes de l’Apocalypse verte mais pas seulement. Cela remonte plus loin : lorsque Stéphane Hessel encourageait la jeunesse (qui l’avait déjà quitté depuis longtemps) à s’indigner à tout propos sans jamais songer à se réjouir des incroyables progrès accomplis par l’Humanité grâce à la science et à la technologie. Lorsque les intellectuels de gauche appelaient à se méfier du progrès dès les années 1960. Lorsque le club de Rome s’inventait dans les années 1970 pour dénoncer la croissance. Et voilà maintenant que même la pandémie vient offrir son soutien à toute sorte d’opportunismes dépressifs : « Mother Nature is Angry [i]» souffle Nancy Pelosi[ii], bien rangée dans son carré Hermés.

 

 

Prises lors de la cérémonie de Commencement du Massachusetts Institute of Technology à Boston, le 8 juin 2019, ces photos témoignent de la diversité et de l’enthousiasme des étudiants venus de loin pour acquérir des connaissances de haut niveau

Un problème. Donc, une solution

Pendant ce temps, sur les bords du Pacifique, de Taïwan à la Silicon Valley en passant par la Corée du Sud et même la Chine, on sent qu’on est à l’aube d’une période d’évolution rapide et euphorique où chacun aura la chance de jouer ses cartes. On sait que tous ne profiteront pas de la future prospérité dans la même mesure mais on a compris qu’il vaut mieux tous progresser inégalement que tous régresser également. La question climatique n’y est pas éludée. Elle est considérée comme un problème auquel il s’agit de trouver une solution, comme on en a trouvé à chaque crise précédente. Surtout, on a compris que l’on est entré dans l’économie de la connaissance et que dans la perspective des développements majeurs de l’intelligence artificielle (IA), des NBIC[iii] et des STEM[iv], les têtes bien faites seront demain celles qui dépassent… La partie asiatique de la région pacifique n’en manque pas. Dans certains collèges américains qui n’appliquent pas de quotas de type affirmative action, les élèves d’origine asiatique représentent aujourd’hui près des trois quarts de la population estudiantine. Littéralement rasée à la fin de sa guerre en 1953, la Corée du Sud a tout misé sur l’éducation. Aujourd’hui, 140’000 étudiants du reste du monde se bousculent pour fréquenter l’une des 40 universités de Séoul. Résultat : une économie dynamique et une qualité de vie exceptionnelle.

Chez nous, l’école est le lieu où l’on apprend la socialisation d’abord. L’acquisition des connaissances vient ensuite. Une escarmouche dans le préau à la récré ? Et hop, la demi-journée qui suit est consacrée à la réflexion collective sur l’incident. Résultat quelques années plus tard : si 87% des Bachelors de l’EPFZ sont suisses, ces derniers ne sont plus que 30% au Doctorat… [v]

 

Une solution technologique ? Non merci

Une composante du désarroi occidental contemporain est la résignation suicidaire. A la lecture des commentaires de l’article consacré au nucléaire précédemment publié dans ce même blog, il est frappant de constater à quel point les arguments des anti-nucléaires témoignent des vraies intentions de l’écologie politique qui ne veut tout simplement pas entendre parler de solution au problème climatique. Du moins pas d’autres solutions que l’effondrement pour les plus mystiques ou que la décroissance pour les plus marxistes (qui hissent l’étendard vert là où la bandiera rossa s’est mise en berne). Le but étant d’imposer un changement de société régressif et liberticide.

On n’est qu’à moitié étonné de ces délires apocalyptiques plus ou moins manipulés par la classe politique et opportunément relayés par les médias traditionnels. On l’est plus qu’à moitié lorsqu’on voit des scientifiques ajouter, eux-mêmes, à la déprime ambiante en affichant des convictions politiques plutôt que scientifiques. Quand en ouverture du Forum des 100, on entend le Président de l’une des deux plus grandes universités suisses, interrogé sur la thématique « La technologie peut-elle nous sauver ? », répondre qu’il faut envisager un glissement de la « société de la Shareholder Value » vers une « société de la Citizen Value » et qu’à ses côtés, la Présidente de l’université locale ajoute qu’il nous faut envisager « un changement de valeurs », on est en droit de se demander si ce renoncement à l’espoir de progrès confié à leur institut n’est pas une forme de démission. Sans parler des journalistes, qui semblent n’avoir qu’un souci, quel que soit le sujet (robotique, IA, GAFAM[vi], etc.) qui est de savoir comment mieux réguler.

 

Cérémonie de Commencement du MIT. Boston, 8 juin 2019

Politiques dépassés

On spécule aux Etats-Unis sur une future candidature de Mark Zuckerberg à la Présidence. Il est fort probable que ce job n’intéresse pas quelqu’un qui règne sur une communauté de près de 3 milliards d’utilisateurs et décide de leur manière d’interagir en bidouillant ses algorithmes. Comme d’autres dirigeants des GAFAM, il a pu évaluer lors de ses auditions auprès du Congrès à quel point le personnel politique actuel ne comprend pas les enjeux du futur. S’il ne l’est pas déjà, il sera vite dépassé. Là aussi, le déséquilibre est frappant. L’essentiel du gouvernement communiste chinois est composé de scientifiques et d’ingénieurs. Xi est lui-même ingénieur chimiste. De notre côté, nous continuons d’élire des juristes et des sociologues. Pas une bonne nouvelle pour la démocratie représentative ? Peut-être mais le problème n’est plus vraiment là. Les géants de l’intelligence artificielle, GAFAM d’un côté, BATX[vii] de l’autre, possèdent déjà les clés de l’économie de la connaissance et, du coup, de l’avenir. Ils ont les cerveaux (qu’ils captent à coup de millions de dollars) et les données (que nous leur fournissons gracieusement). Face à cela, nos bonnes vieilles démocraties ressemblent à un Nokia 3210.

 

 

Cérémonie de Commencement du MIT. Boston, 8 juin 2019

Les cerveaux, humains ou pas, clés de l’avenir

Dans ce contexte, la recherche des cerveaux (humains) est encore et plus que jamais un enjeu essentiel. Persuadé que les talents exceptionnels déterminent le rythme et l’ampleur du progrès mondial, Eric Schmid, l’ancien patron de Google, a créé la fondation RISE. Son but ?  Mettre la main sur les hyper-talents que l’on n’a pas encore découverts parce que divers facteurs culturels tels que genre, religion, enseignement, etc. les musèlent. Puis les aider à réaliser leur potentiel d’impact mondial. Eric Schmid consacre un des 15 milliards de sa fortune personnelle à cette nouvelle conquête de la matière grise.

 

Dans cette géopolitique déterminée par l’économie de la connaissance, l’Europe est absente. Elle pense à autre chose. Aucun acteur important de l’IA n’est européen mais ça ne l’empêche pas d’être la championne de l’éthique (et de donner des leçons au monde entier) ; elle a Greta ; elle a des décroissants qui se déplacent en hélicoptère ; elle vénère XR[viii] et encourage les écoliers à faire la grève. Comme l’écrit Laurent Alexandre[ix], « Nous nous abandonnons aux délices morbides de l’opium écologique au pire moment. Celui où, ailleurs, s’arment – au propre comme au figuré – des nations bien décidées à en découdre. La dépression de la vieille Europe fait un contraste saisissant avec l’extraordinaire dynamisme de l’Asie. Occupés à nous lamenter sur notre sort, à culpabiliser de notre passé comme de notre présent, nous ne voyons pas que le monde bouge. Sans nous. Et donc contre nous. Au moment où se joue le grand Yalta du XXIe siècle, nous ne sommes une fois de plus pas à la table des négociations, mais dessus. L’Europe est le plat de résistance du menu que s’offrent les nations qui vont maîtriser l’économie de la connaissance. Comme l’Afrique le fut au XIXe siècle ».

Il paraît ainsi inéluctable que les enfants de Nicolas seront, au mieux, les employés de ceux de Min-Ho. A moins que les Européens sortent de leur dépression et réalisent que Homo Sapiens[x], bientôt Deus, sait résister comme personne à l’adversité et a toujours détrompé les prophètes de malheur, fussent-ils remarquablement talentueux. Dans son entretien historique avec Aldous Huxley, le journaliste américain Mike Wallace[xi] introduit le sujet en expliquant qu’il s’inscrit dans la problématique chaude du moment : « Survival and Freedom [xii]». On est en 1958.

 

[i] « Mère Nature est fâchée »

[ii] Présidente démocrate de la chambre des représentants américains

[iii] Nanotechnology, Biotechnology, Information technology and Cognitive science

[iv] Science, Technology, Engineering, Mathematics

[v] Lino Guzzella, président EPFZ, conférence au Club des Quatre Saisons, Zurich, avril 2017

[vi] Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft

[vii] Baidu, Alibaba, Tancent, Xiaomi

[viii] Extinction Rebellion

[ix] In « Jouissez Jeunesse ! petit manuel à l’attention de ceux qui choisiraient de ne pas croire à la fin du monde » Laurent Alexandre, Lattes, septembre 2020.

[x] « Homo Sapiens » 2011 et « Homo Deus » 2015. L’Humanité vue par Yuval Noah Harari, génial historien israélien de l’Université hébraïque de Jérusalem.

[xi] Père de Chris Wallace, journaliste et modérateur du débat Trump-Biden

[xii] « Survie et Liberté »

 

Pourquoi il faut vraiment reparler du nucléaire

On pourrait s’étonner, après des mois d’absence liée à la crise sanitaire, de voir nos bien chères têtes blondes retourner à la grève (du climat) dès la rentrée, alors que les          vague(-lettes ?) de pandémie lèchent encore les plages de l’été. Plus sidérant encore l’encouragement officiel et bienveillant, par les autorités, de ces absences propres à aggraver le retard accumulé au printemps. Si l’école est à option, on se réjouit que son financement – les impôts – le soient aussi.

Faut-il voir là un appel de la gauche au soutien le plus large possible de son agenda dont les mesures de prédilection face au réchauffement sont l’interdiction et la taxation ? Possible. Il est vrai que cette approche est peu populaire et, plus grave, elle témoigne d’une manière peu innovante d’empoigner la question. Elle révèle une tendance à se concentrer sur les problèmes plutôt que sur les solutions. Il est intéressant de noter, par exemple, que la rubrique scientifique d’un grand quotidien suisse produit, en une année, deux fois plus d’entrées dans sa sous-rubrique « climat » (47) où l’on relève le danger que dans celle consacrée aux « technologies » (23) ou l’on évoque des pistes d’amélioration…

 

Le nucléaire pour sauver le monde

Pourtant, la technologie n’est pas en reste. Notamment dans le domaine du climat. Une prise de position publiée dans le New York Times, l’an dernier déjà, par trois scientifiques dont Steven Pinker (auteur de Enlightenment now !) titrait : « Nuclear Power Can Save the World » (L’énergie nucléaire peut sauver le monde). De quoi retourner l’estomac de ceux qui considèrent la question du nucléaire réglée depuis la décision du Conseil Fédéral suisse en 2011 de sortir du nucléaire en emboîtant le pas de l’Allemagne. Il faut dire que pour cette génération alors au pouvoir – des boomers + – le nucléaire est un épouvantail absolu, lié à la peur et déconnecté de tout raisonnement. Une peur utile pour certains comme ce membre zurichois de Greenpeace qui déclarait sans ciller en sirotant sa verveine dans un palace lausannois, peu après le tsunami japonais : « on n’aura pas la chance d’avoir Fukushima chaque année ».

Pinker et ses deux acolytes ne sont pas seuls. On a vu aussi, récemment, Jean Marc Jancovici, membre du Haut Conseil pour le climat en France inviter à une réflexion en faveur de l’énergie nucléaire comme seule solution pour sauver le monde et « entamer la décroissance ».

 

Le petit réacteur modulaire de NuScale produit 300 mégawatts et tient dans l’espace de deux bus scolaires mis bout à bout.

Décarboniser et répondre aux besoins

Pour eux, le nucléaire est seul à même de nous permettre de produire, tout en respectant la nécessité impérative de diminuer les émissions carbones, des quantités suffisantes de l’électricité appelée à répondre aux besoins actuels et à venir. Car il faut tenir compte des pays en développement qui, pour l’instant, manquent d’électricité et n’y renonceront pas sous prétexte de danger climatique au moment où ils accèdent enfin à une qualité de vie meilleure. On parle ici d’un milliard d’âmes. Il faudra en outre beaucoup d’électricité pour décarboniser l’atmosphère d’ici 2050.

Tous s’accordent à dire que, dans ce délai, les énergies renouvelables – solaire et éolienne – ne feront pas le job. En l’absence de techniques de stockage massif, elles n’agissent que comme des sources d’appoint et cela pour bien longtemps encore. Quant aux barrages, tous ceux qui s’avèrent efficaces ont déjà été construits… Même à gauche, les énergies renouvelables ne font plus l’unanimité. Michael Moore livre, dans « Planet of the Humans », une critique dépressivo-marxisto-complotiste (et féroce) du spectre complet des énergies vertes.

 

Un enjeu économique non négligeable

Pour ceux qui l’ont adoptée, l’énergie nucléaire fonctionne très bien. Les deux exemples les plus probants sont la France et la Suède qui produisent une électricité bon marché tout en limitant leurs émissions carbones à 10% de la quantité moyenne produite par ceux qui en sont restés (ou sont revenus, comme l’Allemagne) au charbon et au gaz.

Construire une centrale nucléaire coûte cher, c’est vrai. Mais surtout parce qu’on en construit peu. Si l’on est capable de standardiser et d’industrialiser, les prix chutent. Il faut se souvenir que le développement du premier iPhone a coûté USD 150 millions… De nombreuses startups travaillent aujourd’hui dans le monde au développement de réacteurs de la 4e génération, plus petits, moins chers et exportables. La firme américaine NuScale  a reçu, la semaine dernière, l’autorisation finale de commercialiser ses SMR (Small Modular Reactor). Actuellement, les Coréens du sud produisent des centrales pour le sixième du coût américain. Si les Chinois veulent bien remplacer leurs centrales à énergie fossile par des réacteurs nucléaires dont le coût ne met pas en péril leur croissance, ce sera une diminution de 10% des émissions carbones actuelles dans le monde.

 

L’Akademik Lomonosov est la première centrale atomique russe flottante.

Reste la question de la peur

Si l’on s’en tient aux faits et aux chiffres (cités dans les travaux mentionnés), l’énergie nucléaire est la plus sûre. Les accidents de Three Miles Island (USA) et Fukushima (JP) n’ont tué personne. Quant à Tchernobyl (UKR), les autorités de l’époque avaient avoué 31 victimes. Il y en a eu beaucoup plus en réalité (même cas de figure de gestion d’une crise par un parti communiste que pour le virus de Wuhan). Mais, même si l’on estime le bilan ukrainien à plusieurs dizaines de milliers de victimes (à la suite de cancers liés aux radiations), le bilan de 60 ans d’énergie nucléaire reste encore inférieur à celui des victimes liées au charbon en un seul… mois. Par ailleurs, les déchets de l’énergie nucléaire ne représentent que des quantités très faibles. La totalité de ceux qui sont produits par les 98 centrales américaines pourraient tenir dans un supermarché. De plus, les recherches sur la 4e génération de réacteurs, prévue pour 2030, s’orientent vers la surgénération et des solutions orientées gestion des déchets. Bref, la peur du nucléaire, c’est un peu comme craindre de prendre l’avion plus que la voiture : irrationnel et contre-intuitif.

 

Le futur est déjà là

Heureusement, cette vieille frayeur de baba-cool ne paralyse pas toutes les sociétés. La recherche avance dans beaucoup de pays. La Russie progresse vite et possède déjà des centrales flottantes. D’autres pays comme la Chine et l’Inde construisent des réacteurs de moins de 300 mégawatts. Les Chinois prévoient aussi la mise en service, l’année prochaine, d’une vingtaine de centrales flottantes destinées à alimenter leurs îles artificielles dans la Mer de Chine méridionale.

Si l’on est préoccupé, à juste titre, à la fois par la stabilité du climat et par la qualité de vie qui nécessitera d’immenses quantités d’énergie dans trois décennies lorsque l’humanité comptera près de 10 milliards d’individus, il faut reprendre la discussion à propos de l’énergie nucléaire. Sans tabou et sans peur. Et souhaiter que les milléniaux trouvent le courage de dire « OK Boomer » aux vieux anti-nucléaires et que les Gen-Z comprennent, vue la nature des enjeux plus scientifiques que politiques, l’urgence… de retourner à l’école.

Le bouchon moutonnier et la coronanxiété

« …un véhicule en panne à l’intérieur du tunnel provoque un ralentissement du trafic sur plusieurs kilomètres. Soyez prudents ! » nous annonce la radio d’Etat. Plus précis, Google nous montre l’étendue des dégâts : 25 à 30 minutes perdues par rapport à un trafic normal. Le temps de faire quelque pari sur la marque et l’origine de la voiture en panne – il faut bien s’occuper – on arrive enfin en vue du fameux tunnel. Aucun policier, aucune signalisation mais en vertu de l’autodiscipline propre à notre pays la file de droite se rabat spontanément sur la voie de gauche selon le bon vieux principe, lent en dépit de son nom, de la fermeture éclair. Nous voici donc tous sur la voie de gauche, prêts à éviter le véhicule en panne annoncé. Il y a bien quelques insoumis qui tentent de remonter par la droite la voie laissée libre mais ils ne vont pas loin car des conducteurs – sans doute un brin flics dans l’âme – se déportent au lieu de la chaussée pour les empêcher de passer. Nous traversons donc le tunnel et, ô surprise, pas de véhicule en panne. La voie est libre. A-t-il été dépanné ou est-il reparti tout seul ? Toujours est-il qu’il a disparu. Ce tunnel, c’est le désert des Tartares !
 
Et du coup, nous avons inventé un nouveau comportement collectif : le bouchon moutonnier, né d’un subtil mélange d’autodiscipline atavique et de soumission à l’autorité. Autorité en l’occurrence mal informée. Longtemps après que nous avons passé le fameux tunnel, la radio d’Etat n’a toujours pas rectifié : le ralentissement est encore là, même si sa cause a disparu.
 
Cette petite anecdote ne serait qu’amusante si elle ne rappelait pas la situation que nous connaissons aujourd’hui. Même s’il n’est évidemment pas question de prétendre que le virus de Wuhan s’est évaporé comme le véhicule en panne, on sait néanmoins mieux qu’au début de l’épidémie quelle est sa réelle dangerosité et surtout on connaît beaucoup mieux ses cibles. Or, plutôt que de se concentrer sur la meilleure manière de protéger les plus vulnérables (groupes à risques identifiés), on continue de détruire des pans entiers de l’économie au nom de la « santé avant tout » comme si les suicides, l’angoisse de perdre son job, de faire faillite, de ne pas pouvoir nourrir sa famille ou tout simplement l’impossibilité de faire des projets ne sachant pas à quelle décision farfelue il faut s’attendre, ne faisaient pas partie de la « santé ». La pandémie ne tue presque plus en Europe mais l’hystérie continue comme le bouchon sur l’autoroute, produit d’une soumission plus ou moins aveugle à l’autorité des politiques, des experts et des médias.

Pour autant que les chiffres officiels soient corrects, le virus a fait, en huit mois, plus de 800’000 victimes à ce jour dans le monde. Il faut savoir que près de 160’000 humains meurent chaque jour de causes diverses. Ce qui correspond à environ 57 millions chaque année
Pouvoir retrouvé
 
Or, on sait que ces groupes de pouvoir connaissent tous des problèmes fondamentaux de crédibilité depuis la révolution digitale. La crise sanitaire fournirait-elle l’occasion de récupérer un peu de pouvoir perdu, quitte à en abuser ? On peut se poser la question.

Les décisions des politiques sont, comme toujours, à la merci des critiques ou des louanges des médias et des lobbys qu’ils représentent. Toutefois le plus important pour eux, en cette époque de judiciarisation de la société, réside dans leur crainte de poursuites liées à une mauvaise décision. Du coup, le principe de précaution est appliqué systématiquement et annule le risque individuel. A l’opposé, les conséquences économiques d’une décision désastreuse seront largement socialisées puisque in fine, ce sont les contribuables qui paieront l’addition sous forme d’impôts, de taxes ou de cotisations. Au nom de la précaution et du risque zéro, voici donc nos amis les édiles en stabulation libre : mettre à genoux de grandes entreprises ? Juguler d’arrogantes fédérations sportives ? Clouer les avions au sol ? Prohiber les voyages ? Interdire ? Autoriser ce qui n’est pas interdit ? Le rêve ! Le rêve du pouvoir absolu retrouvé. Sans compte à rendre à personne ni à la cohérence la plus élémentaire : les masques ? Inutiles quand il n’y en pas, obligatoires quand il y en a. La diplomatie n’est pas en reste : la Grande-Bretagne impose la quarantaine au retour de France ? La France se « tient prête à la réciprocité ». On se pince.
 
Les docteurs requinqués
 
Du côté des experts, la situation n’est guère plus reluisante. Chez eux, on dirait que chaque détenteur d’une spécialité en a une seconde : la querelle. Les querelles sont aux experts ce que les combats sont aux reines : une affaire de pouvoir. Le virus a créé une arène mondiale pour les experts en quête de joutes et de l’éphémère gloire médiatique qui va avec.
Il y a encore trente ans, on mettait ses habits du dimanche pour aller chez le médecin. Aujourd’hui, on va souvent le voir pour lui demander un second avis, après celui d’internet, et obtenir une ordonnance. Devenu héros du jour, le corps médical reprend du poil de la bête. L’époque est rêvée pour retrouver une sorte de prestige perdu dans l’univers des «docteurs» où les informaticiens, les généticiens, les ingénieurs et les physiciens ont pris le dessus sur les propriétaires historiques de la « Santé ».
 
Prétendre à l’utilité publique
 
Et pour jeter un peu d’huile sur ce feu de saison, les médias traditionnels maintiennent la pression en renonçant à leur rôle critique et de mise en perspective. Ils adoptent sans sourciller des absurdités lexicales telles que « distanciation sociale » ( plutôt que «physique ») et relaient avec complaisance les décisions et les avis des politiques et des experts tout en y ajoutant leur couche anxiogène de proximité. Leur inclination naturelle les amène au choix sans surprise de la « santé avant l’économie » selon le clivage qui s’est assez clairement établi dans le champ politique entre gauche et droite. Il y a une part d’opportunisme dans ce renoncement. D’abord, l’été est une saison creuse en matière d’actualité. Relayer chaque soubresaut de la pandémie permet de remplir colonnes et minutes désertées par les sujets habituels. Ensuite il y a sans doute aussi un agenda plus ou moins caché. Se faire le porte-parole de l’Autorité permet de se réclamer d’un rôle d’utilité publique. C’est une manière de préparer le terrain pour une prochaine revendication de la presse en grosse difficulté économique : se faire subventionner par l’impôt de la même manière que le service public. Des voix se font déjà entendre dans ce sens.

On comprend donc que ces acteurs n’aient pas très envie de calmer l’hystérie ambiante. L’angoisse et l’anxiété sont devenues un très bon fonds de commerce pour leurs intérêts. On sait que le feuilleton ne s’arrête pas là. On peut se parier sur les prochains épisodes : l’automne venu, faut-il parler de deuxième ou troisième vague ? Le vaccin : faut-il lui faire confiance ? A qui faut-il le réserver en priorité ? D’où viendra le covid 22 ou 23 ? etc. Tout cela, avant de retrouver Greta et le réchauffement, bien sûr.

Christian Simm, notre homme aux Etats-Unis

Palo Alto (Californie), mars 2004 :

– Google. C’est à deux pas de ton motel. Ça t’intéresserait ?

– Le moteur de recherche? Oui, pourquoi pas. Mon prochain rendez-vous n’est qu’en fin d’après-midi. J’ai un peu de temps

– Je te rappelle dans un quart d’heure.

C’est ainsi qu’une heure plus tard, je me retrouvais dans le bureau de deux jeunes ingénieurs nommés Sergey Brin et Larry Page à Mountain View au cœur de la Silicon Valley.

A l’origine de cette rencontre, aujourd’hui totalement hors de portée d’un journaliste suisse travaillant pour un petit hebdomadaire régional, un homme visionnaire : Christian Simm, investi par son pays d’une mission « magnifiquement vague », selon ses propres termes, qui consiste à relier ce que la Californie et la Suisse ont de mieux à offrir en matière de recherche, d’éducation et d’innovation.

Cet ingénieur lausannois, issu de l’EPFL, s’installe donc au cœur de la palpitante Bay Area en 1997, (l’année où Page et Brin déposent leur marque). L’Europe et la Suisse, à quelques brillantes exceptions près comme Patrick Aebischer, n’ont alors pas encore vraiment réalisé l’importance de la formidable vague d’innovation qui prend sa source outre-Atlantique. Christian Simm est celui qui va ouvrir la voie. L’aventure a un nom : swissnex. Son motto est « connecting the dots » (relier les points).

 

S’approcher du soleil

Pendant vingt ans, Christian Simm sera notre homme à San Francisco. Son regard clair, sa généreuse intelligence, son sourire chaleureux et sa parfaite connaissance de l’écosystème deviennent la marque de fabrique du 730 Montgomery Street, un immeuble construit en 1900, typique des débuts du quartier d’affaire, humide et fleurant bon le basement californien. C’est là, au pied de la Transamerica Tower, que défileront ceux qui en Suisse voient un intérêt à s’approcher du soleil ou plutôt de l’éclipse solaire que représente la révolution digitale en marche.

Un provocateur de sérendipité

Entreprises, universités, institutions suisses bénéficient dès lors du réseau, des connaissances, de la bienveillance de ce provocateur de sérendipité qu’est Christian Simm. Il révolutionne ainsi l’univers de la diplomatie scientifique. Aux petits fours, il préfère les workshops et les brainstormings et se fait un devoir d’expliquer aux visiteurs que dans cette partie de l’Amérique, il est de bon ton de poser des questions quand on vous explique quelque chose. Avec le sourire, il précise même, à l’adresse des délégations (politiques notamment) fatiguées par le décalage horaire qu’il est préférable d’éviter de… s’endormir pendant les rencontres.  Inlassablement au fil des ans, il développe des rencontres interdisciplinaires, des programmes d’immersion et d’apprentissage, des soirées de pitch où les startupers suisses viennent se colleter aux investisseurs américains. Bref, de multiples expériences transformatrices et marquantes.

Grâce à swissnex San Francisco, de nombreuses startups suisses ont pris leur envol sur le plan international, de brillantes idées sont nées de la mise en relation de la technologie, de la science et de l’art, des entreprises helvétiques ont trouvé le moyen de rester dans la compétition tout comme beaucoup de jeunes Suisses ont vu leur vocation d’entrepreneur se révéler. Une culture de l’échange qui se traduit par des résultats tangibles en Suisse mais aussi en Californie : c’est à cette époque qu’Yves Behar, écalien lausannois, s’y installe pour devenir la star mondiale du design qu’il est aujourd’hui.

 

Un nouveau modèle de diplomatie scientifique

Est-ce l’effet de la chance d’être situé, avec neuf heures de décalage, à 9385 km de l’administration fédérale à Berne? Peut-être. Toujours est-il que Christian Simm a pu inventer un modèle unique de diplomatie scientifique. Une initiative fructueuse qui aboutit, vingt ans plus tard, à un réseau de cinq swissnex à travers le monde et qui sert de modèle à d’autres nations, moins discrètes et plus puissantes que la Suisse.

Après vingt-trois ans passés à San Francisco, puis à Boston, Christian Simm a décidé de franchir une nouvelle étape. Il est de retour en Suisse depuis le 1er août et s’apprête à mettre ses talents de diplomate scientifique au service de l’Université de Zurich.

La science a besoin de cerveaux qui la font avancer. Elle a besoin aussi de passionnés qui la chérissent et se font les ambassadeurs de son universalité. Christian Simm en est un des plus remarquables. Il est temps de lui dire un très patriotique et sincère merci.

 

 

 

Staline, réveille-toi ! Tu as gagné…

Elles ont fini par avoir sa peau. Elles, ce sont deux nouvelles élues écologistes et féministes de la Municipalité de Paris qui réclamaient la démission de Christophe Girard, adjoint à la culture de la Mairie de Paris. Après l’avoir organisée, elles l’ont obtenue jeudi soir. Le crime de Girard, lui-même homosexuel assumé ? Il occupait un poste à responsabilité de la Maison Yves Saint-Laurent dans les années 80, lorsque celle-ci a apporté un soutien financier à Gabriel Matzneff, écrivain visé par une enquête pour viol sur mineurs. Girard a été entendu par la police dans le cadre de cette enquête. Elle n’a pas retenu de charge contre lui.

Cette affaire est symptomatique du glissement qui s’est insidieusement opéré dans la société entre légalité (qui relève de la justice fondée sur la recherche de la vérité) et légitimité (qui relève de la morale fondée sur la recherche du bien). Dans le premier cas, Girard bénéficie de la présomption d’innocence. Dans le second, il tombe sous le coup de la présomption de culpabilité. Comme c’est bientôt devenu la règle, c’est ce dernier qui l’emporte ici sous la pression des banderoles vertes : « bienvenue à pédoland ».

Ce qui se passe en France, n’est qu’un pâle échantillon de la réalité américaine. A San Francisco, c’est Garry Garrels, le curateur de la peinture et de la sculpture du fameux SFMOMA qui a connu le même sort que Girard. Son éviction (removal dans le texte original) est « non-négociable », précisait la pétition réclamant sa tête et émanant d’une partie des employés du SFMOMA. Son crime ? Il a dit qu’il refusait de pratiquer de la « discrimination inversée » dans le choix des œuvres et qu’il était « important de ne pas exclure de prendre en considération l’art d’homme blanc ». Voilà largement, aux yeux des nouveaux moralistes, de quoi condamner Garrels, ce « vieux mâle blanc, suprémaciste, raciste et toxique ».

 

La presse complice

Bari Weiss “annulée” de la rédaction du New York Times pour délit de mal-pensance.

A New York, c’est évidemment le cas de Bari Weiss qui illustre cette prise de pouvoir de la bien-pensance autoritaire. Cette jeune femme était une collaboratrice de la rubrique « opinions » du New York Times (NYT). Dans un dernier sursaut de lucidité journalistique, avant de sombrer dans la dérive idéologique qu’on lui connaît, le quotidien avait décidé en 2016 d’ouvrir ces colonnes à des opinions diverses et indépendantes afin de mieux comprendre la victoire de Donald Trump que le journal n’avait pas vu venir. C’était sans compter l’intolérance d’une partie de ses collègues pour lesquels permettre l’expression d’une opinion libre revient à la partager. La voici donc victime de la dérive autoritaire de ses collègues. Elle écrit dans sa lettre de démission : «Mes propres incursions dans la mal-pensance m’ont transformée en objet de harcèlement constant par mes collègues en désaccord avec mes opinions. Ils m’ont traitée de nazie et de raciste. » La démission de Bari Weiss est intervenue quelques semaines après celle de son chef, James Bennet, démis de son poste après avoir autorisé une prise de position évoquant l’intervention de l’armée lorsque les émeutes dégénèrent. Journal de référence (autoproclamé), le NYT pourrait bien devenir la référence du naufrage de la presse américaine.

C’est sans doute l’un des plus zélés contempteurs de Bari Weiss dans ce même journal qui dénonçait, récemment, le « déséquilibre racial épouvantable » dans les orchestres classiques et appelait à en finir avec les auditions à l’aveugle (probablement au profit de quelque affirmative action). Il faut dire que l’univers de la musique classique n’est pas en odeur de sainteté en ce moment du côté de la woke culture. Comme la littérature, ce monde peuplé de Dead White Males genre Mozart ou Shakespeare, ne peut bien sûr qu’oppresser les minorités. Une bonne raison de les annuler (cancel). Ces auteurs auraient été retirés de certains programmes scolaires. A vérifier à la rentrée.

 

L’économie aussi

On pourrait penser que le phénomène ne touche que la culture. Il n’en est rien. Le 26 juin dernier, l’action de Facebook plongeait de 8%. Mauvais résultats ? Fuite de données ? Rien de tout cela. Facebook était punie par les grandes entreprises car contrairement à Twitter, elle refusait de censurer les publications de Donald Trump sur sa plateforme. Coca Cola, Starbucks, Microsoft, etc. (tous des modèles de vertu, soit dit en passant) annonçaient la bouche en cœur qu’elles coupaient leur budget publicitaire sur Facebook. Comme la justice avec Girard, ici c’est l’économie qui cède à la morale, disons plutôt à une morale. Car c’est là bien le problème. S’agissant de morale (et de politique, les deux étant inséparables), encore faut-il savoir de laquelle on parle.

Le retour de la terreur ? (Campus de l’Université de Sydney, décembre 2019)

Inutile de revenir sur les fondements de la bien-pensance dominante et totalitaire actuelle, on les connaît : écologisme, féminisme, égalitarisme, anti-racisme, anti-humanisme, fiscalisme, collectivisme, etc.  Ce qui est intéressant, c’est que la domination de cette morale est principalement liée à sa capacité d’être bruyante autant que de priver de cette même capacité d’être bruyant ceux qu’elle souhaite annuler.  Une situation qui aurait sans doute beaucoup intéressé Alexandre Soljenitsyne, lui qui a bien connu les goulags, ces camps staliniens qui ont annulé des millions de mal-pensants…

On trouve une édifiante illustration de la cancel culture dans le remake Netflix du Transperce-neige (Snowpiercer), une fable marxisante qui remet la lutte des classes au goût du jour. A la suite du gel de la terre (lui-même conséquence logique … du réchauffement climatique), ce qui reste de l’humanité est condamnée à vivre dans un train. Le héros (un Noir avec d’imposants dreads) et l’héroïne (une lesbienne musclée) règlent le sort des (méchants) riches (blancs) de la première classe en les annulant à la faveur d’un aiguillage…

 

Ignorance et pusillanimité

On peut s’interroger sur les causes de cette régression, plus de trente ans après s’être débarrassé, croyait-on, des derniers avatars du stalinisme. L’ignorance en est probablement une majeure. Pour plus de 60% des milléniaux américains, le terme Auschwitz n’évoque rien. Pas plus que le terme holocauste pour 22% d’entre eux.  (Source Washington Post). Dans ces conditions, on imagine bien que le souvenir des contemporains de Hitler: Staline, Lénine, Mao et des autres grands annulateurs historiques ne résonnent pas beaucoup plus fort dans ces têtes pourtant bien faites.

La pusillanimité en est une autre. Lieu privilégié de débat, les réseaux sociaux sont une chambre d’écho où l’on a toujours raison. Au fil des algorithmes et des annulations (tu n’es plus mon ami), on ne se retrouve plus qu’avec des gens partageant ses opinions. Du même coup, on ne court pas le risque d’être contrarié, pire même, d’être mis en défaut en essayant d’argumenter. Car c’est la grande faiblesse de la raison par rapport à l’émotion pour la génération des réseaux sociaux :  un débat basé sur des arguments logiques peut être perdu, ce qui est humiliant.  Un échange de sentiments ou d’insultes, lui, s’il tourne mal, provoquera au pire de l’indignation. Ah ! l’indignation ! le nirvana de la pensée contemporaine, l’alpha et l’oméga de la justice sociale. L’indignation qui a réussi cette performance particulièrement liberticide de transformer le mot en coup. Et si un mot peut blesser, on tient une bonne raison de l’interdire.  C’est exactement ainsi que s’est imposé le politiquement correct, ce champ lexical obligatoire et défini par la pensée de gauche. Bien installé, c’est maintenant la cancel culture qui se charge de le faire respecter.

Enfin, l’auto-censure liée à la peur (de l’annulation, notamment) est sans doute également une raison de l’essor de cette bien-pensance totalitaire qui ne trouve que peu d’opposition en Amérique, encore moins en Europe. Un récent sondage aux Etats-Unis révèle que 62% des Américains n’osent pas exprimer leur opinion politique aujourd’hui. Elle n’est pas répartie de manière égale. Les Républicains sont les plus enclins à s’autocensurer : 77% contre 52% chez les Démocrates. (Source Cato Institute). Des chiffres qui interrogent la fiabilité des sondages à trois mois de l’élection présidentielle.  A moins qu’elle ne soit annulée. C’est vrai qu’elle oppose deux vieux mâles blancs.

Le génie de Luis von Ahn ou comment un Guatémaltèque, un Suisse et de la sérendipité ont réinventé l’apprentissage des langues

Sur Duolingo, ceux qui apprennent le haut-valyrien* sont plus nombreux que ceux qui apprennent le gaélique qui sont eux-mêmes plus nombreux que les Irlandais qui le parlent dans le monde (environ un million). C’est certes un indice de la popularité de Game of Thrones mais c’est surtout la preuve du succès phénoménal de cette application gratuite d’apprentissage des langues. Selon toute probabilité, Duolingo devrait entrer en bourse l’an prochain (2021), forte de ses 300 millions d’utilisateurs, de ses USD 90 millions de revenus publicitaires annuels et, surtout, de sa valorisation évaluée à quelque USD 1,5 milliard, ce qui fait de Duolingo la première licorne à parler autant de langues (38 actuellement).

La recette de ce succès ? Une idée de génie qui consiste à rendre l’apprentissage d’une langue addictif en combinant ludification et personnalisation de sessions très courtes (trois minutes) grâce à l’intelligence artificielle. Et ça marche ! Selon une étude menée par les universités américaines, passer 34 heures d’apprentissage sur Duolingo équivaut à un semestre complet de cours de langue à l’université.

 

Qui est le cerveau derrière tout ça ?

Il s’appelle Luis von Ahn. Comme son nom ne l’indique qu’à moitié, il est d’origine guatémaltèque d’ascendance allemande. Né de parents médecins : une mère catholique guatémaltèque, un père juif américain. Il fréquente une école privée anglophone à Guatemala City, ce qu’il considère aujourd’hui comme un privilège décisif dans sa carrière : «Quand vous vivez dans un pays non-anglophone, il est vital d’apprendre l’anglais. Le français, c’est bien pour commander un croissant à Paris, mais la langue décisive aujourd’hui, c’est l’anglais ». Autre moment essentiel de ses débuts : lorsque sa mère lui offre un Commodore 64 à l’âge de dix ans. Une décennie plus tard, Luis von Ahn étudie les Computer Sciences aux Etats-Unis. Il devient professeur à Carnegie Mellon en 2006 à l’âge de 28 ans.

 

Un inventeur

Mais Luis von Ahn n’est pas qu’un informaticien hors-norme. Il est avant tout un inventeur. Avant Duolingo, il crée CAPTCHA, ce processus qui permet à un système informatique de détecter s’il a affaire à un robot ou à un humain (afin notamment d’empêcher des robots de créer des millions de comptes sur des sites à des fins souvent peu avouables : spams, cyber-attaques, etc.). Il s’agit en somme, pour un système, de faire passer un test à un tiers qu’il n’est pas capable de réussir lui-même, « une situation assez commune pour un Professeur d’Université… moins pour un système informatique » s’amuse von Ahn. La solution, on la connaît tous : ce sont ces lettres déformées que l’ordinateur ne reconnaît pas mais que nous sommes capables de déchiffrer et qui… nous permettent d’ouvrir un compte.

 

Twofer

Le génie de von Ahn ne s’arrête pas là. Il a une idée derrière la tête qui s’avérera utile plus tard pour Duolingo aussi. Il s’agit de développer un système qui réponde à deux besoins à la fois, fasse d’une pierre deux coups (twofer en anglais). Problème : comment alimenter les CAPTCHA en caractères déformés de manière industrielle ? Solution : en utilisant les caractères sur lesquels butent les ordinateurs occupés à la reconnaissance de caractère en digitalisant des archives (celles du New York Time en l’occurrence). On voit l’idée de génie : d’un côté, l’archivage produit des caractères déformés utiles pour la sécurité et de l’autre, les humains déchiffrent les caractères, ce qui permet aux systèmes de reconnaissance de caractère de résoudre leur problème d’archivage et d’apprendre.

Ce système s’appelle ReCAPCHTA. Il est actuellement utilisé par plus de 100 000 sites web et transcrit plus de 40 millions de mots par jour. On appelle cette forme d’approvisionnement par la multitude du crowdsourcing. Luis von Ahn en est un des pionniers. Google a racheté cette invention (primée en 2018 par la Fondation Lemelson-MIT qui recherche les inventeurs précoces à Boston). La firme de Mountain View l’utilise pour nourrir Google Maps. Dans son ambition de représenter jusque dans ses moindres détails l’entier de notre planète, Google bute parfois sur des images que ses ordinateurs n’arrivent pas à reconnaître. C’est pourquoi vous vous retrouvez aujourd’hui avec des ReCAPTCHA qui vous demandent de reconnaître un signal STOP parmi les dix images qu’il vous propose. En utilisant votre intelligence pour vous identifier comme humain, vous palliez les faiblesses des ordinateurs de Google et leur permettez d’apprendre…
Severin Hacker et Luis von Ahn. les fondateurs de Duolingo
Severin Hacker et Luis von Ahn. les fondateurs de Duolingo

Invention avec mission

C’est dans le prolongement conjugué du twofer et du crowdsourcing que von Ahn, devenu riche, va développer son projet de Duolingo. Il se souvient de ses jeunes années et de ce qu’il considère comme le privilège d’avoir pu apprendre l’anglais. Il se fixe donc une mission : rendre l’apprentissage des langues accessible à tous et, surtout, gratuitement. Duolingo naît en 2011 à Pittsburgh de l’association du jeune professeur et de l’un de ses étudiants post-doc à Carnegie Mellon : un certain Severin Hacker, citoyen de Zoug, fraîchement diplômé de l’EPFZ (qui, avec un nom pareil, n’avait sans doute pas d’autre choix que l’informatique). A l’origine, ils cherchent en fait à développer une application de traduction automatique des sites et c’est en comprenant qu’un logiciel ne rivalise pas avec un vrai bilingue que naît Duolingo. Vive la sérendipité !

 

Un Proficiency Test pour USD 49 !

Ils en viennent ainsi à proposer à CNN de faire traduire leur news à des hispanophones apprenant l’anglais et c’est ainsi que tout commence. On connaît la suite. Hacker met l’intelligence artificielle au service des apprenants en maximisant leur capacité d’attention et en introduisant la ludification. Sa passion d’adolescence pour les jeux vidéo n’y est sans doute pas pour rien.

 

 

* Le Haut-Valyrien est le langage inventé par le linguiste David J. Peterson pour la série Game of Thrones. Il comporte quatre genres et huit cas (pour mémoire, l’allemand n’en comporte que quatre… Avis aux amateurs !)

Comment j’ai découvert ce (petit) quelque chose de juif en moi

La découverte du monde étant toujours interdite, il existe une alternative qui consiste à aller arpenter l’inconnu au-dedans de soi-même. La psychanalyse étant largement déclassée par les progrès de la science, c’est donc à Anne Wojicicky que j’ai confié un peu de ma salive. Cette brillante ancienne analyste financière a un sens familial de l’entreprise. Elle est non seulement la mère de deux enfants qu’elle a eu avec Sergey Brin, co-fondateur de Google, et la sœur de la patronne de Youtube mais elle est aussi, et surtout, la cofondatrice de 23andMe, l’une des plus importantes entreprises de tests génétiques personnels. Forte de 12 millions d’utilisateurs, 23andMe (comme 23 paires de chromosomes) vous révèle à partir de l’analyse de votre ADN (d’où la salive) vos principales prédispositions génétiques en termes de santé. Pour un supplément, vous avez le droit de savoir qui sont et d’où viennent vos ancêtres.

Comme tout le monde, j’étais plutôt intéressé à savoir lequel d’Alzheimer ou du diabète aurait ma peau en premier. Mais il se trouve qu’Amazon – Black Friday oblige – offrait les deux tests, santé et origines, pour le prix d’un seul.

Deux semaines plus tard, les résultats arrivent. La surprise ne vient pas de la partie santé. Non, plutôt de ce quart d’origine juive ashkénaze qui arrive sans s’annoncer. Jamais ! Au grand jamais personne dans ma famille n’a parlé ou évoqué l’existence d’un Juif en son sein. Ni dans mon entourage plus large, à l’exception si l’on admet ça comme un signe, de mes camarades d’école qui autrefois se moquaient de la forme de mon nez. Un bon tiers du patrimoine génétique attribué à la catégorie « Français et Allemand » peut paraître assez raisonnable pour un Suisse protestant dont les parents sont originaires du Jura, neuchâtelois d’un côté, vaudois de l’autre. En revanche, un quart juif ashkénaze, ça interroge.

 

Une grand-mère cachottière ?

La première réaction est évidemment le doute vis-à-vis de 23andMe. Est-ce bien sérieux ? Un généticien plus ou moins célèbre les accuse, dans un article, de faire de la « génétique de divertissement ». Mais ça sent la frustration de médecin qui ne pardonne pas à la technologie de lui avoir volé sa toute-puissance. Je finis par accorder mon crédit aux résultats de 23andMe car ils sont parfaitement consistants avec ceux d’un autre test, réalisé il y a quelques années et qui se limitaient aux prédispositions de santé.

La grand-mère suspecte

Après avoir admis cette surprise, comment l’expliquer ? A priori, la proportion de 25% fait penser, en toute logique, à un grand-parent. Mes soupçons portent d’emblée sur ma grand-mère paternelle dont j’avais oublié le nom de jeune fille. Au-delà du fait anecdotique que c’est dans cette lignée que nous sommes nombreux à porter un nez aquilin, c’est une famille qui cultive volontiers les non-dits, le terrain parfait des secrets de famille. On sait, par ailleurs, que Neuchâtel est l’un des cantons où les populations juives ont pu s’installer dès le 14e siècle. La Chaux-de-Fonds, près du Locle, et de la Chaux-du-Milieu, nos communes d’origine, accueille une communauté venue d’Alsace dès les années 1830 et sa belle synagogue est inaugurée en 1896. Les Juifs obtiennent la citoyenneté suisse à part entière en 1874, six ans avant la naissance de ma grand-mère. Entre temps, j’ai retrouvé son nom de jeune fille : Beausire, une famille vaudoise pur sucre ! Mais on sait qu’à cette époque, un certain nombre de familles juives changent de nom afin d’éviter les persécutions. Aurait-ce été son cas ? Autre piste : mon grand-père, son mari. On ne sait plus grand-chose de lui sinon qu’il s’est séparé de sa femme et qu’il a fondé un commerce d’huile, de savons et de denrées coloniales à Neuchâtel en 1922 et qu’il est né à… Strasbourg en 1876. Fruit illégitime d’amours adultérines alsaciennes ? Allez savoir ! Reste l’hypothèse, la plus plausible, de l’accumulation de plusieurs fragments, à travers divers ancêtres, de cet héritage juif ashkénaze.

 

Un sentiment d’appartenance

Les origines qui sont révélées dans les tests, façon 23andMe, sont géographiques. C’est une des raisons du succès de ces tests chez les Américains qui ont tous une lointaine origine étrangère (aux Etats-Unis). Or, la judéité n’est pas un pays, ni une région. Elle se définit par l’adhésion à une religion, une culture, une communauté, mais pas à une zone géographique. Comment expliquer dès lors la consistance ce groupe « juif ashkénaze » ? 23andMe et ses principaux concurrents expliquent qu’après leur arrivée en Europe de l’Est il y a environ un millénaire, les communautés juives sont restées séparées, par contrainte souvent et par coutume aussi, ne se mêlant qu’occasionnellement aux populations locales. L’isolement a lentement réduit le pool génétique, ce qui donne aujourd’hui aux Juifs modernes d’origine européenne un ensemble de variations génétiques identifiables qui les distinguent des autres populations. En d’autres termes, les Juifs ashkénazes sont génétiquement distincts…

Oui, on pressent à ce stade les prémisses d’une polémique. Elle n’a pas manqué de se développer en Israël, notamment lorsque le Rabbinat a réclamé, l’an dernier, des tests d’ADN à des prétendants au mariage qui n’avaient pas les papiers nécessaires pour attester de leur propre judéité à travers celle de leur mère. Tollé à Jérusalem ! Pour certains, c’est le retour aux années sombres : assimiler la judéité à une race rappelle de très mauvais souvenirs. Pour d’autres, c’est une manière de régler un des problèmes de l’immigration en Israël, lorsque les prétendants ne peuvent pas prouver leur ascendance juive. C’est aussi une manière de prévenir les maladies rares issues de la consanguinité fréquente dans le passé dans les communautés juives ashkénazes. Quoi qu’il en soit, la question demeure : la judéité peut-elle être déterminée par un patrimoine génétique ? Si oui, combien ? Si vous obtenez 51% vous êtes juif, si c’est 49% non ? J’ai demandé à un ami juif s’il pensait que 25% suffisait à faire de moi l’un des siens. Réponse : « il fut un temps où ça aurait largement suffi à t’envoyer dans un camp ».

Pour moi qui suis athée quand tout va bien et agnostique les jours de pluie, la question de la foi ne se pose pas vraiment. En revanche, celle de l’appartenance à une culture et à une communauté est une autre affaire. Je réalise, en jetant un œil dans le rétroviseur, que des signes de cette appartenance se sont manifestés tout au long de ma vie.

 

Des signes précurseurs

Le centre de recherche sur le cerveau de l’Université Hébraïque de Jérusalem, signé Norman Foster

Une passion pour la beauté d’Israël, une préférence marquée pour l’humour juif, en particulier celui de Woody Allen, une totale défiance de la pensée de gauche notamment depuis qu’elle est devenue le refuge de l’antisémitisme (qu’elle appelle antisionisme), une fascination pour les mystères de Jérusalem, une solide émotion à la découverte de l’Université hébraïque, fondée par Einstein et refuge des plus grands cerveaux, une kipa qui ne quitte jamais mon sac de voyage, sans compter… deux enfants prénommés Rachel et Salomon conçus à Jérusalem : j’aurais dû me méfier de quelque chose. Est-ce la force mystérieuse des secrets de famille dont on sait qu’ils pèsent souvent lourdement autant que silencieusement sur une destinée ? Ou alors, existe-t-il des traits génétiques qui orientent nos inclinations ?

23andMe propose en plus des données relatives à la santé et aux origines, une série de traits qui sont déterminés par les gènes. On parle ici de choses aussi diverses que la couleur des cheveux et des yeux, de la longueur relative des doigts, de la tendance au monosourcil ou aux pellicules, de la préférence pour le chocolat versus la vanille ou encore de l’habilité à détecter l’odeur des asperges. Je sais ainsi désormais que ma détestation de la coriandre (qui est à la cuisine ce que Greta est aux médias : il y en partout et ça donne le même goût à tout) est d’origine génétique. Du coup, je regrette que ce trait ne soit partagé que par 13% de la population testée. Rien, en revanche qui expliquerait un goût immodéré pour l’houmous ou la danse israélienne… Et 23andMe ne publie pas de corrélation entre les origines et les traits. On en restera là pour l’instant.

 

Une certaine fierté

A tout le moins, je peux dire maintenant qu’il y a une cohérence entre mes inclinations et mes origines diverses. La culture protestante est la mienne depuis l’enfance. J’y adhère pleinement et avec reconnaissance. Elle est à l’origine du capitalisme, sans lequel, nous serions certainement encore en train de nous éclairer à la bougie. Son côté austère m’agace parfois mais c’est aussi une qualité de la raison. Quant à cette judéité nouvellement venue, je l’accueille avec amour et fierté. Une amie me disait qu’elle aimait les Juifs car « ils ont un petit quelque chose en plus » (elle ne pensait manifestement pas à la circoncision). Je partage ce goût de l’exception, chère payée à certains moments de l’histoire. La civilisation et la culture juives ont été et continuent d’être un des plus précieux creusets de l’intelligence et du génie humain*. Sans prétendre à quoi que ce soit de cet ordre, j’assume volontiers le mélange des genres : juif athée protestant vaudois dont le credo pourrait se résumer ainsi : « même quand le beau menace, il faut privilégier la raison : des « mais » et des « si » plutôt qu’un Messie. Il n’y a qu’un Dieu et on n’y croit pas… tant ».

 

 

*La boutade de Stephen Dubner, le génial auteur de Freakonomics :  Marx said money is everything. Freud said sex is everything. And Einstein said everything is relative fournit un amusant échantillon de l’apport des Juifs athées à la pensée moderne. Il faut ajouter Ayn Rand à cette liste. Elle est l’auteur de Atlas Shrugged, ouvrage de référence de la pensée libertarienne. Quant à Stephen Dubner, on peut recommander la lecture de Turbulent Souls: A Catholic Son’s Return to His Jewish Family , qui est le récit de sa reconversion au judaïsme après avoir été élevé dans une école catholique suite à la conversion au christianisme de ses deux parents juifs.

 

 

 

Ricky Gervais, génie lacrymogène

En captivité, on attend les nouvelles de l’extérieur avec impatience. D’autant plus lorsqu’on vous annonce que ça risque de durer. C’est l’effet du carton de victuailles que l’on reçoit à l’école de recrues : un retour fantasmé et temporaire – le temps de deux cervelas – à la vie sans contrainte.

L’équivalent du cervelas, en ces temps de double peine (frontières physiques et mentales fermées pour notre Bien sanitaire et moral) s’appelle Ricky Gervais. Et plus particulièrement, le dernier opus de son petit chef d’œuvre After Life qui se décline, comme tout le cinéma qui compte aujourd’hui, en saisons (visibles sur Netflix). Le comédien britannique campe le personnage de Tony Johnson. Veuf inconsolable, il entretient son chagrin en regardant en boucle les vidéos du bonheur d’autrefois : elle s’appelait Lisa et ils passaient leur temps à rire, à se faire des blagues et à s’aimer. Depuis la mort de Lisa, la vie de Tony est dévolue à la prise de distance et au sarcasme. Pour cela, il a choisi la bonne profession : journaliste localier dans le canard du coin qui, comme il dit, « rassemble la plus belle équipe de loosers que l’on puisse imaginer ». Une stagiaire indo-britannique monosourcil, une responsable de la pub désespérément amoureuse de son chef, un photographe ralenti et un redchef – bien sûr – totalement dépressif.

Inconsolable ou une certaine idée de la fidélité? Ricky Gervais est en couple depuis 1982 avec Jane Fallon, écrivain britannique, à laquelle il fait les mêmes blagues que Tony à Lisa

Des personnages uniques

Tony passe son temps à faire des reportages inutiles sur des personnages loufoques, à visiter son père dément à l’EMS et à promener sa chienne. Une vie sombre comme un jour d’hiver londonien. Avec toutefois quelques éclaircies :  Daphne, la prostituée (mais elle tient à ce qu’on dise « Sex Worker ») est une excellente compagne d’ironie, Pat le postier, inutile aussi : il n’a jamais rien à distribuer, mais qui harcèle Tony d’une sorte de prévenance intéressée, Ann la confidente que Tony retrouve au cimetière, entre veufs. Et puis, il y a Emma, la belle infirmière quinquagénaire qui s’occupe de son père (interprétée par la sublime Ashley Jensen). Au fil de la première saison, Tony évolue. Désabusé à l’extrême au début, il semble renouer avec une certaine forme d’espoir. Un espoir qui pourrait s’appeler Emma. Happy End ?

“Mort, vous ne savez pas que vous êtes mort. Ce n’est douloureux et difficile que pour les autres. C’est la même chose avec la stupidité”. Il y a du Churchill dans cet esprit-là

Pas du tout. Pas vraiment le genre de Ricky Gervais, auteur réaliste au franc-parler assassin. Dans la deuxième saison, Tony est de retour à la tristesse. L’auteur a clairement décidé de creuser dans les sentiments. Les scènes de vidéo-souvenirs sont cruelles et, par contraste, les séquences comiques sont irrésistibles. En alliant l’inconsolable et le désabusement, Ricky Gervais nous livre à un exercice lacrymal totalement inédit. Qu’elles soient de tristesse ou d’hilarité, les larmes sont inévitables. De nombreux spectateurs l’avouent sur la page Facebook de Gervais : ils ont dû aller prendre l’air après la fin de la série afin de se remettre. Mais qu’on ne s’y trompe pas : pas la moindre mièvrerie dans cette histoire. Au contraire : une parfaite lucidité. L’interview de la centenaire par Tony est supposé déboucher sur un entretien « boul’d’hum » (bouleversant d’humanité dans le jargon). On découvre une vieille alertement grossière qui jette un regard acide sur sa vie et son environnement d’EMS: « chaque fois qu’un de ces c** meurt, il est remplacé par un encore plus c** ». De même, Daphne, la travailleuse du sexe, assume sa profession sans victimisation. Lorsque Tony, pas très bon cuisinier, lui demande comment elle trouve le repas, la réponse fuse : « c’est ce que j’ai mis de pire dans ma bouche aujourd’hui… et la journée a pourtant été bien chargée ».

La tirade finale de sa présentation des Golden Globes 2020. Elle a largement dépassé en notoriété celle des prix distribués et de leur récipiendaire.

Lumière

After Life révèle l’incroyable vivier des comédiens britanniques, nombre de ceux qui apparaissent dans la série sont également auteurs, stand-upers et possèdent leur propre show. Moins connus – et moins riches – que leurs collègues d’Hollywood qui adorent se faire ridiculiser par Ricky Gervais lors de la cérémonie des Golden Globes, ils apportent à After Life une épaisseur et une authenticité rares. Ils contribuent de manière décisive à ce petit chef d’œuvre de « Renaissance Man » (selon le titre d’un article de Times magazine consacré à Ricky Gervais) cet esprit libre et critique qui agit comme une Lumière dans la pénombre du Bien contemporain, obligatoire et liberticide.

Alexandra, chère voisine

Tous les soirs (ou presque) un miracle a lieu dans un quartier fleuri situé sous-gare à Lausanne. Un miracle lyrique, une émotion partagée, un instant de grâce qui suspend le temps lorsque les notes sublimes de ce violon s’échappent d’un minuscule balcon.

Il est près de 20h30, la lumière chaude et transparente de ce printemps qui éclate comme un défi à la noirceur ambiante s’estompe comme pour annoncer le spectacle. Les solitudes du quartier sortent de leur prison imposée et se transforment en euphorie à peine le balcon rejoint car Alexandra entame ses premiers airs.

La précision des pizzicati, la délicatesse du toucher, l’agilité, la vitesse… Il n’y a aucun doute quant au talent de l’artiste.

Un violon… sous les toits

Ce soir, c’est un enchaînement d’airs moldaves qu’elle interprète avec la fougue intime que lui confèrent sans doute ses souvenirs d’enfance. Demain, peut-être, ce sera autre chose. Son répertoire est vaste. Il comprend les plus grands compositeurs de Tchaïkovski à Saint-Saëns en passant par Prokofiev, Beethoven et même Astor Piazzolla : elle délivre une magnifique version de Otoño Porteño, (l’automne des quatre saisons vues par le maître argentin).

Une scène minuscule pour un talent immense

Alexandra Conunova – oui, c’est bien d’elle qu’il s’agit – n’est pas que la star de son quartier.  En fait, c’est une étoile qui brille au firmament de la virtuosité mondiale. Elle naît en Moldavie, il y a à peine un peu plus de trente ans, dans une famille de musiciens qui l’initie au violon à l’âge de six ans. Dès lors, elle ne cesse de truster les plus grands prix (le premier à l’âge de 9 ans) et elle est devenue une invitée recherchée des plus grands festivals. Elle vit à Lausanne depuis qu’elle y a étudié avec Renaud Capuçon avant d’entamer avec ambition et passion une carrière de soliste. En prime, comme nombre des talents exceptionnels de cette génération, Alexandra ajoute sa beauté aux allures slaves à celle de sa virtuosité.

En automne dernier, Alexandra Conunova se confiait au journal le Temps, « Il est essentiel pour moi de transmettre l’émotion musicale à tous, de créer des liens et d’élargir le cercle de connaissances. […] Jouer pour de nouveaux publics, mêmes restreints, me donne beaucoup de plaisir. Grâce à mon coach, Eduard Wulfson, qui est devenu un véritable père spirituel pour moi, et à mon Guarneri del Gesù « Von Vecsey» de 1730, je suis heureuse de pouvoir faire rayonner la musique partout où je peux.»

Une salle de concert en ville

Elle le prouve, le soir venu, devant cette salle naturelle formée d’une demi-douzaine d’immeubles disposés en auditoire urbain. Lorsqu’elle rayonne pour les heureux habitants de ce quartier gentrifié, autrefois peuplé de cheminots, le silence et l’écoute sont intenses. Il y a des larmes. De bonheur, d’espoir, d’amour. Elle termine sa pièce sous un déluge d’applaudissements. « Allez encore un et, après, on applaudit les soignants » lance-t-elle juste avant neuf heures. De l’obscurité et de l’anonymat s’élèvent alors de vibrants « Merci Alexandra ». Oui, merci Madame.