Sonia Mabrouk, (sauve) l’honneur de sa profession

Il a passé un sale quart d’heure*, Thierry Breton, le chef de la Task Force Vaccin de l’Union européenne (UE), à répondre aux excellentes questions de Sonia Mabrouk, l’intervieweuse sans complaisance d’Europe 1 et de C News.

C’est qu’elle est comme ça, Sonia Mabrouk. Pas du genre à se laisser impressionner par les titres et les fonctions. Elle, c’est plutôt le fond des choses et la vérité qui l’intéressent. Alors les bureaucrates venus débiter des stères de langue de bois, elle les hache menus. Le commissaire européen était venu exposer le nouveau narratif de l’UE destiné à masquer l’échec de la vaccination. En substance : « on a été très bon avec les vaccins. Si on n’en avait pas pour nous, c’est parce qu’on est généreux et solidaire avec les autres, nous ! Pas comme les Américains ! ». Il s’est heurté à ce qui fait la beauté de la profession : la maîtrise (du dossier) et le cran. Lorsqu’il promet la vaccination de 70% des Européens pour le 14 juillet, elle lui demande « de quelle année ? » tout en rappelant de manière documentée les promesses non tenues jusque-là. Elle l’interpelle aussi sur ce qui justifie son « mépris » du vaccin Spoutnik, « c’est parce qu’il est russe ? ».

 

Personnalité atypique

D’une beauté qui n’a d’égales que son élégance et sa pertinence, Sonia Mabrouk mène ses entretiens avec un calme immuable et une courtoisie sans faille. Des armes imparables dans le monde d’apparences de la politique et des médias. Des armes de velours qu’elle acquiert sans doute très tôt lorsque les grandes figures de la politique tunisienne, dont le président Bourguiba lui-même, défilent dans sa maison à Tunis. Sa famille, passionnée de politique, fournira deux ministres à Bourguiba et…  la plus brillante de ses journalistes à la France dont elle acquiert la nationalité en 2010.

Mais si elle sort du lot médiatique actuel, c’est sans doute aussi grâce à sa formation. Dans son cursus, pas de sciences-po, ni de sociologie, creusets habituels du journalisme académisé. Sonia Mabrouk est diplômée d’une haute école de… commerce, celle de Carthage et de l’Université Panthéon – Sorbonne. Au royaume de la monoculture intellectuelle, plutôt de gauche et anti-économie, la voici donc d’emblée en position singulière. C’est Jean-Pierre Elkabbach qui lui met le pied à l’étrier en faisant d’elle la première Tunisienne à présenter un journal télévisé français (Public Sénat). Ce sera ensuite Europe 1 et CNews avec des interviews politiques qui donnent des sueurs froides aux spins doctors hexagonaux.

 

La sémantique du K.O.

Le pauvre Thierry Breton n’est pas le seul à être tombé. Jack Lang, en stabulation libre dans l’expression fleurie de son dégoût pour Trump, se fait cueillir par un premier crochet : « Vous gardez intacte votre capacité à vous indigner. Que pensez-vous alors de l’affaire Olivier Duhamel** ? ».  Sourire jaune du Pape de la gauche caviar qui ne voit pas arriver l’uppercut : « cette affaire éclabousse une certaine gauche soixante-huitarde, un certain milieu intellectuel. Là, je n’ai pas vu d’indignation de votre part… ». Enfin, K.O. final sur la tribune que l’ancien ministre de la culture a signé il y a 40 ans pour décriminaliser les rapports sexuels avec les enfants : « Jack Lang, vous savez ce qu’on dit : la vérité, cette rumeur qui se promène comme un mensonge… Il peut y avoir aussi des rumeurs sur beaucoup de personnes, il y en a également sur vous. Comment vous réagissez ? » Comme le dit un commentateur, Sonia Mabrouk est le Mike Tyson de l’interview : 12 minutes et K.O.

C’est grâce à sa persévérance aussi que l’on en sait un peu plus sur la vraie nature de la pensée dominante dans le syndicat d’étudiants français (UNEF). Sa Présidente, Mélanie Luce, autoproclamée « racisée » (non-blanche) s’est elle aussi liquéfiée au fil de ses délires, joliment démasqués les uns après les autres, sur les « races sociales », les réunions en « non-mixité raciales » (où les Blancs ne sont pas admis) et la mise en joue de professeurs au nom d’une prétendue islamophobie.

 

Un appel à l’opposition

Il est vrai que la question de l’intégrisme est sensible pour Sonia Mabrouk : « Je suis Française et Tunisienne avant d’être musulmane. J’ai grandi dans une famille qui m’a toujours appris le respect des autres, de leurs différences, notamment religieuses. Je n’admets pas qu’une minorité en France cherche à parler plus fort que la majorité silencieuse des musulmans qui vivent dans le respect des règles de la République et de l’amour de leur religion. Ce qui est parfaitement compatible. »

Le dernier ouvrage de Sonia Mabrouk, un appel à l’opposition face à la dictature des minorités.

C’est cette tentation de dictature des minorités qui l’incite dans son dernier livre, Insoumission française***, à mettre en lumière les principales dérives de l’époque. Les « décoloniaux » (déboulonneurs de statues et autres censeurs de tout discours qui leur déplaît), les féministes primaires, les écologistes radicaux et punitifs, les fous du genrisme et les « islamo-compatibles » sont des groupes minoritaires qui sont autant de dangers pour la société, dénonce-t-elle avec courage. En étendant de manière tentaculaire leur influence à tous les niveaux de la société, les réseaux sociaux, les médias, les universités, les églises et aussi, en partie désormais, les entreprises, ces minorités amenuisent le débat démocratique sans que personne ne s’y oppose véritablement, fut-ce au nom du bon sens et des faits. A l’exception peut-être de quelques intellectuels, pas encore « annulés » tels Steven Pinker, mais ses jours sont comptés. Pour la plupart, ces mouvements a priori hétéroclites plongent leurs racines idéologiques dans la pensée d’extrême-gauche où l’on maîtrise depuis bien longtemps la notion de convergence des luttes. Les gardiens de la révolution culturelle d’aujourd’hui appellent ça l’intersectionnalité. De son côté, la bonne vieille lutte des classes est aujourd’hui réorganisée en groupes de victimes (genre, race, génération, faune, flore, religion, etc.) mais le but est le même : imposer à tous la loi de minorités dont le combat s’appuie sur une idéologie qui a laissé de sales traces dans l’histoire. Sonia Mabrouk en appelle donc justement et courageusement à l’opposition.

 

Exemplaire

Au moment où la morale tend à se substituer à la volonté de vérité, l’intransigeance et l’honnêteté intellectuelle qui inspirent le travail de Sonia Mabrouk sont essentielles et devraient servir d’exemples à ses confrères et soeurs. Comme déjà exposé dans ces chroniques, les médias ne sont pas épargnés par ce phénomène. Bon nombre de journalistes ont docilement et volontairement renoncé à la recherche de la vérité pour celle du Bien et soumettent trop volontiers la réalité à l’idéologie, plutôt que l’inverse, sans y voir un danger pour la liberté d’expression qui fonde pourtant leur core-business. On pense à ces chefs de presse, si prompts à s’excuser lorsqu’ils se font dépasser – ce qui paraissait pourtant bien improbable jusqu’alors – sur leur gauche.

 

 

 

* 16 avril 2021, Europe 1, à 8h15

** Politologue français accusé d’agressions sexuelles sur mineur dans « La Familia grande » de Camille Kouchner, sa belle-fille.

*** Insoumission française. Editions de l’Observatoire, avril 2021

Kate Bingham : l’héroïne de la vaccination au Royaume-Uni

« Moi j’ai eu Pfizer. Et toi ? Johnson & Johnson, hier. Sans problème[i] ». C’est un sentiment étrange que d’entendre les bavardages décontractés de ces Américains parlant de la vaccination au présent et dont le ton montre bien qu’ils considèrent le danger de la pandémie comme derrière eux. Un sentiment un peu jaloux que suscitent aussi Israël et le Royaume-Uni au moment où l’Europe reconfine plutôt que de vacciner. Comme c’est le cas en Suisse où la classe politique ne semble pas très pressée. On se livre à de petites blagues entre amis de parti au Parlement et on vote pour le maintien des mesures qui plombent l’économie selon la ligne de fracture habituelle entre les défenseurs historiques de la destruction de valeur et les autres.

Petite blague de parlementaire : publication sur Facebook d’une conseillère nationale vaudoise, le 17 mars pendant la session du Conseil national.

La femme providentielle…

Pendant ce temps, le Royaume-Uni, qui avait pourtant très mal débuté dans son combat avec le virus, réussit parfaitement sa campagne de vaccination. Aucun autre pays d’Europe ne progresse plus rapidement dans la vaccination de sa population. A tel point qu’on y prévoit la levée des mesures de restrictions dès fin juin. Quelles sont les raisons de ce succès ? Il y a bien sûr le fait de n’être plus dépendant de la lenteur et de la bureaucratie de Bruxelles, mais il y a surtout Kate Bingham.

C’est elle que Boris Johnson appelle quelques jours seulement après être lui-même sorti des soins intensifs au printemps 2020. Elle est une amie de sa sœur Rachel. « Par pitié, Kate, faites quelque chose. Il faut que les gens arrêtent de mourir » supplie le Premier.

… est une banquière

Formée en biochimie à l’Université d’Oxford et en business à Harvard, Kate Bingham est une banquière d’investissement. Elle travaille à la City de Londres depuis les années 90. Son job ? Se demander quelles sont les bonnes idées et dénicher des startups dans le domaine médical pour des sociétés d’investissement. Par chance pour les Britanniques, Kate Bingham accepte la mission et la traite selon ses conditions (pas d’ingérence des politiques, rapport direct au Premier ministre) et sa méthode (mandat limité à six mois, petite équipe de professionnels rassemblés autour d’elle). « On a créé une équipe similaire à ce que l’on fait dans la banque d’investissement. Ce n’est pas moi qui décidais des dépenses. Nous ne faisions que des recommandations comme s’il s’agissait de n’importe quel investissement en capital-risque[ii] ». Les décideurs, un groupe de quatre ministres, pouvait, du fait de sa taille restreinte, prendre des décisions rapides. « Si je demandais une décision en 24 heures, je l’obtenais » témoigne Kate. Et c’est ainsi qu’elle organise le choix et l’approbation des vaccins, la logistique et la mobilisation des personnels (militaires, travailleurs sociaux, etc.).

Efficace et pragmatique

Professionnelle de l’évaluation des risques, Kate Bingham convient avec les producteurs de vaccins des quantités d’achat garanties et elle les dégage de la responsabilité d’éventuels effets secondaires du produit. Une différence majeure avec les fonctionnaires de l’Union européenne qui, eux, privilégient le principe de précaution au détriment de l’efficacité réclamée par l’urgence de la situation. « C’est comme tout investissement. Vous regardez quelle est l’opportunité, quel est le potentiel de l’investissement, quels sont les risques et comment vous les avez mitigés. Cela vous indique si c’est la bonne chose à faire ou pas. Ensuite on décide : les gens meurent, donc plus nous prenons de temps, plus de gens mourront. »

Au parlement suisse: la ligne de fracture habituelle entre les défenseurs historiques de la destruction de valeur et les autres lors du vote sur l’assouplissement des mesures anti-covid le 3 mars

Aujourd’hui, près de 40% de tous les adultes britanniques ont reçu au moins une dose de vaccin. C’est presque quatre fois plus que la moyenne européenne. L’entrepreneuse qui a fait pour le Royaume-Uni ce que personne n’a été capable de faire pour l’Europe (et la Suisse) est déjà retournée dans le privé. Mission accomplie.

[i] WBZ Boston News Radio, Night Side, 18.03.2021

[ii] Welt am Sonntag, 7 février 2021

Vaccins : un peu de gratitude, s’il vous plaît !

« Quand les événements nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs », ce précepte de Georges Clémenceau continue d’inspirer bien des politiciens. On se souvient de ces auditions par les sénateurs américains, frisant souvent le ridicule du fait de l’inadéquation des questions, de Tim Cook d’Apple ou de Marc Zuckerberg de Facebook, convoqués pour répondre de la conduite de leurs affaires. Décoiffés par le succès d’entreprises dont ils n’auraient jamais été capables d’imaginer le modèle et effrayés par leur développement, les politiciens feignent de les avoir à l’œil alors qu’ils ne font que sauver les apparences d’un pouvoir dépassé.

Nombre de doses administrées pour 100 habitants

Les Européens ont fait la même brillante démonstration la semaine dernière. Le Président de la commission Environnement du Parlement européen (à qui l’on a également confié les questions de santé publique et de sécurité alimentaire) se vantait dans les médias d’avoir convoqué et auditionné les PDG des laboratoires pharmaceutiques qui produisent les vaccins contre le Covid-19. Le but de l’opération ? Créer une « transparence » sur les difficultés que rencontre l’Union européenne à obtenir suffisamment de doses pour vacciner de manière décente sa population. Il est vrai que la situation de l’UE est loin d’être reluisante. Les chiffres illustrent même l’ampleur d’un désastre certain : là où Israël affiche 92 doses administrées pour 100 habitants, les Emirats 60, les Etats-Unis 22, sans parler du Royaume-Uni (pourtant promis à la faillite après le Brexit) 30, nos voisins n’atteignent pas 8 ! La Suisse ne faisant guère mieux[i].

Pascal Canfin, le Président de ladite commission, affichait pourtant une pleine satisfaction. Il se dit fier d’être le premier Parlement à réaliser une telle audition. Puis d’ajouter, sans rire, « on [ii] a gagné la bataille de la recherche, il faut maintenant produire, produire, produire » avant de s’en prendre, sur le ton de la réprimande, aux retards de livraison d’AstraZeneca, cette firme suédo-britannique qui a eu le culot de livrer le Royaume-Uni avant l’Europe malgré un contrat dont on ne connaît pas le détail. Tout sourire quand même, notre édile termine en saluant « un exercice démocratique de redevabilité »

« Redevabilité » ?

Mais de quelle dette parle-t-on ? Pour Pascal Canfin, transfuge écologiste français rallié à Renaissance Europe et aux Macronistes, il ne fait guère de doute que la dette est celle des patrons des groupes pharmaceutiques sommés de se présenter devant le Parlement, à l’égard des Etats. Comme si les entreprises, en particulier dans le cas de figure de la mise au point miraculeusement rapide des vaccins, avaient à s’expliquer face à des Etats, notamment ceux qui se sont décidés tardivement à passer commande[iii]!

Ne serait-il pas plus judicieux de s’interroger sur les raisons de la lenteur de l’UE dans la mise en œuvre de la campagne de vaccination qui n’a débuté que le 27 décembre, soit 19 jours après le Royaume-Uni ? De se demander si des prix négociés à la baisse et l’ajout de conditions contraignantes quant à la responsabilité des effets secondaires[iv] n’étaient pas de nature à faire passer le client pénible au bas de la pile des livraisons ? Plus fondamentalement, ne serait-il pas légitime de s’interroger sur l’importance accordée à la recherche et à ses applications ?  Selon les classements les plus courants, le top 10 des Universités européennes est trusté par 8 universités britanniques et … les deux écoles polytechniques suisses[v].  Au niveau mondial, 5 dont les trois premières sont américaines, 4 britanniques et 1 suisse (EPFZ)[vi]. Est-il vraiment très surprenant que les vaccins aient été développés avec le succès qu’on sait aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne plutôt qu’à la Sorbonne (qui se consacre, comme l’on sait, plus volontiers aux recherches islamo-gauchistes) ?

 

 

De même, peut-on imaginer comment survivre aux graves conséquences économiques et psychologiques de la pandémie sans les fabricants d’informatique, sans Google pour avoir accès la connaissance, sans Facebook ou Twitter pour communiquer et s’informer, sans Zoom pour se réunir, sans Amazon pour s’approvisionner, sans opérateurs pour faire fonctionner internet, sans smartphone pour maintenir la génération Z en vie ? Aucune de ces ressources essentielles n’est l’œuvre d’un Etat ou d’une administration. Ce sont des entreprises nées d’une initiative souvent individuelle, d’une vision, d’une part de génie, de la volonté de créer de la valeur et de pas mal de travail. Si l’on veut parler de dettes, c’est bien envers elles qu’il faut en honorer[vii]. Un peu de gratitude (et d’humilité) serait bienvenues, mesdames et messieurs les députés.

 

 

[i] Our World in Data, 26 février 2021

[ii] Qui est « on » pour l’eurodéputé ? Sa commission ? La recherche européenne ? L’Union européenne ?

[iii] Les USA (administration Trump) ont passé la première commande à Pfizer le 22 juillet 2020, soit deux jours après la Grande-Bretagne. La Commission européenne n’a passé sa première commande que le 27 août à AstraZeneca. (Touteleurope.eu)

[iv] Euronews, 26 février 2021

[v] Best Universities in Europe – QS World University Rankings 2021

[vi] Best Universities in the World – QS World University Rankings 2021

[vii] On conseillera volontiers à Pascal Canfin la lecture d’Atlas Shrugged, la fable éclairante de Ayn Rand qui met aux prises les Producers qui créent de la valeur et les Looters (« pilleurs ») qui vivent aux dépens des premiers et détruisent de la valeur.

Pourquoi il faut se préparer à désobéir

Prohibition. La bonne vieille interdiction de l’alcool qui a fait la fortune d’Al Capone. C’est l’une des mesures sanitaires qui ont été imposées dans certains pays comme l’Afrique du Sud, l’Argentine et la Colombie. Le but de la manœuvre ? Un refrain connu : éviter la surcharge des hôpitaux en minimisant le risque d’accident.

En Colombie, la prohibition sanitaire se nomme Ley Seca et, bien sûr, elle n’est pas populaire. Mais les Colombiens sont habitués aux frasques d’un Etat, disons, inconsistant et composent avec lui sur une autre gamme : celle de l’économie « informelle ». C’est ainsi, par exemple dans certaines villes, qu’ils payent aux gangs un impôt qui leur assure la sécurité que l’Etat est incapable de leur garantir. On sait donc où trouver à boire et faire la fête jusqu’au bout de la nuit malgré le couvre-feu. Il y a peu, une septantaine de Vénézuéliens – qui sont très nombreux à s’être réfugiés en Colombie – ont été arrêtés au petit matin dans une fête clandestine à Bogota.

Habillés de noir, les manifestants de Medellin réclament la fin de la prohibition

La Ley Seca s’ajoute à d’autres mesures qui, pour beaucoup, conduisent à la destruction de nombreuses activités économiques. C’est le cas des métiers du tourisme et de la culture où il est plus difficile de se retourner vers l’économie «informelle». A Medellin, des manifestations réclament donc régulièrement la possibilité de reprendre ces activités et la réouverture, sans contrainte, de l’économie. Les médias colombiens, comme les autres, se contentent d’indiquer le nombre de morts quotidiens liés au Covid. Ils « oublient » de contextualiser en comparant ce chiffre au nombre moyen habituel de décès quotidiens dans le pays.  Les Colombiens y écoutent les médecins, parés des attributs qui fondent leur légitimité, venus prêcher la bonne parole sanitaire et puis… ils sortent faire la fête. Il en faut plus pour démoraliser ce peuple joyeux et tolérant.

Si la déprime collective qui ravage le Vieux Contient n’existe pas dans la patrie de Shakira, ce n’est pas seulement parce que la misère (sanitaire) est moins pénible au soleil, c’est aussi parce que les Colombiens n’accordent que peu de crédibilité et de légitimité à ceux qui les gouvernent et, par conséquent, ne se soumettent à l’Autorité qu’avec une saine distance.

 

Crise de compétence

Un médecin colombien et son stéthoscope rappellent les consignes sanitaires

On a déjà abordé, dans cette chronique, les aspects de la crise sanitaire liés à la recherche de légitimité par les acteurs principaux du drame : politiques, experts et médias. Au-delà, on voit également émerger les signes d’une crise de compétences. On en avait senti les prémisses dans la valse-hésitation au sujet des masques. L’affaire se corse avec l’incapacité d’anticiper et d’adapter les systèmes de santé entre les vagues. Avec CHF 1,7 milliard de budget d’argent public, 12’000 collaborateurs, le CHUV lausannois sature lorsqu’il accueille… 35 patients en soins intensifs (que se passerait-t-il si un train avait le malheur de dérailler ?). C’était le cas en mars 2020. Ça l’est toujours aujourd’hui.

Mais c’est avec la vaccination que l’incompétence des décideurs se dévoile de la manière la plus évidente. Manque d’anticipation, réticences idéologiques, incompréhension des enjeux et incapacité de formaliser une organisation dans l’urgence. Face au manque de doses en Europe, on a entendu la Présidente de la Commission, Ursula von der Leyen faire le constat que « l’industrie ne suit pas le rythme de la science ». Vraiment ? Ne serait-ce pas plutôt la politique qui ne suit ni le rythme de la science, ni celui de l’industrie ? Et que faut-il penser de l’administration française, pourtant au bénéfice de l’un des fiscs les plus confiscatoires au monde, obligée de se tourner vers le consultant Mc Kinsey pour lui demander d’organiser sa campagne de vaccination ? Comment interpréter, dans certains cantons suisses, les réticences idéologiques à l’égard des cliniques privées, écartées du système de soin public saturé ?

 

Les limites de la démocratie représentative

“Plus de prohibition, plus de couvre-feu, laissez-nous travailler” : quelques-unes des revendications des travailleurs des secteurs de la culture et du tourisme à Medellin… et dans le monde entier.

Hormis la dimension idéologique, il n’y a probablement pas de mauvaises intentions chez ces décideurs dépassés par la difficulté de la situation. Nous vivons dans un monde passionnant certes, mais dont les problèmes, devenus si complexes, réclament la convocation de compétences hors du commun. A ce jeu-là, nous avons également déjà vu que les vieilles démocraties sont très sérieusement challengées par le changement de paradigme lié à l’économie de la connaissance. Sur quoi, sur quel savoir, un « économiste », propulsé de l’Université à la politique sans passer par la case travail, une sociologue qui suit le même parcours, un vigneron ou un avocat spécialisé dans les divorces peut-il fonder son jugement lorsqu’il se trouve face aux avis d’experts-conseils non dénués d’intérêts personnels ou sectoriels ? La question se pose.

Les campagnes électorales actuelles fournissent l’occasion de sonder la composition de la base des partis. Il est intéressant de constater par exemple que la liste du parti largement majoritaire d’une « grande » ville romande est formé de plus de 60% de fonctionnaires ou de retraités de la fonction publique auxquels s’ajoutent une bonne proportion d’employés du… parti lui-même. Peut-on compter sur leur vision quant aux prochains grands enjeux : transhumanisme, liberté d’expression, résistance aux antibiotiques, terrorisme nucléaire, énergies, climat pour ne citer que les problèmes les plus évidents ? Si on en doute, alors peut-être est-il temps de songer à plus de démocratie directe et moins de représentation.

 

Attention aux agendas cachés

L’interdiction de se déplacer a été la plus liberticides de toutes les mesures sanitaires. Hors confinement, ce sont les voyages que l’on cherche à condamner avec des incitations négatives. CHF 169.- pour un test PCR de voyage (auquel le douanier ou l’employé du check-in jette un bref coup d’œil et que l’on trouve au marché noir) représentent une majoration de CHF 32.- par rapport au même test lorsqu’il est destiné au dépistage. A tel point que les employés de l’hôpital qui encaissent ces tarifs en sont ouvertement honteux.

Dans l’indignité, l’interdiction faite aux citoyens suisses de rentrer chez eux s’ils ne présentent pas un test négatif pousse la limite à un point inégalé jusque-là.  La quarantaine hôtelière au retour et aux frais des citoyens imposée par Justin Trudeau aux Canadiens qui vont chercher le soleil et la chaleur est du même ordre. En fermant la Nouvelle-Zélande, Jacinda Ardern a détruit la plus grande partie d’une industrie touristique qui crée de la valeur pour environ 20% du PIB du pays. Cela ne l’empêche pas de rester l’égérie des médias mainstream. Femme, jeune, attractive, de gauche : une figure parfaite de la bien-pensance contemporaine.

Il conviendra d’être très attentif à ce que les décideurs ne profitent pas de cette situation d’interdiction, motivée par la pandémie, pour transformer ces mesures en nouvelles normes sous l’influence des prophètes de l’Apocalypse verte. C’est l’industrie de l’aviation, de l’hôtellerie, mais aussi les Universités (qui dépendent beaucoup des échanges internationaux de cerveaux) et finalement la possibilité de s’enrichir culturellement et intellectuellement à la découverte de l’Autre qui seront en grave danger.

Rester attentif. Au besoin, désobéir… Et développer une économie «informelle» à la manière des Colombiens ?

 

 

 

Pablo Escobar n’est pas tout à fait mort. Roberto y veille

Le taxi s’engage sur un chemin défoncé au flanc de Medellin, dans le quartier El Poblado. La grille de la maison reproduit une icône du grand banditisme : le portail du ranch Napoles surmonté d’un avion de plaisance. A l’intérieur de la propriété : une cour, des voitures blindées des années 80, un coffre-fort scellé dans le mur, quelques photos, dont celle du Pape polonais. Au milieu de cet étrange musée déserté, se tient celui qui veille sur ces reliques d’un passé aussi glorieux que sanglant : Roberto Escobar, le frère de Pablo.

Un vieil homme…

C’est un vieil homme qui se protège aujourd’hui contre le covid comme il a dû se protéger de ses ennemis, tels ceux qui lui ont adressé, en prison, une lettre piégée. Cela lui a valu de perdre l’usage d’un œil et d’une oreille. Malgré les consignes sanitaires, il serre les mains de ses visiteurs avant que sa femme n’impose une tournée générale de désinfectant. On est loin de la splendeur du passé, quand Roberto, comptable du cartel de Medellin pesait les billets plutôt que les compter, histoire de gagner… du temps.

…qui craint plus le covid que ses ennemis

Un cycliste soumis à l’autorité

Roberto de Jesus Escobar Gaviria, jeune frère de Pablo, se destinait au cyclisme. A ses débuts, il possède une boutique de vélo et se passionne pour les courses et les belles bécanes. Il partage la passion des Colombiens pour ce sport qui favorise les athlètes vivant en altitude (Medellin est à 1500 mètres, Bogota à 2600). Mais c’est sans compter son aîné qui n’éprouve guère de difficulté à le convaincre de l’accompagner dans ses frasques. Une soumission absolue à l’autorité de son frère, certes, mais aussi l’attrait de l’argent et des femmes. Il épousera plus tard Claudia Patricia Escárraga, Miss Guajirà[1] 91, toujours à ses côtés aujourd’hui.

 

Ancienne reine de beauté, Claudia Patricia veille aux reliques : la Harley de son beau-frère.

Personnalité plus timorée, moins retorse et surtout moins violente que son frère, il se destinait à une vie tranquille : c’est donc logiquement qu’il devient comptable du cartel au moment où les affaires explosent. Un métier de routine qui ne l’empêche pas d’être créatif. C’est lui qui initie la pesée plutôt que le décompte des milliards de narco-dollars issus du marché US contrôlé à 80% par les Escobar. Le seul budget des élastiques pour créer des liasses se monte alors à USD 2500.- chaque mois… Un travail qui demande aussi de la créativité quant au stockage :  impossible de déposer le butin sur un compte en banque. Il faut donc le cacher un peu partout mais à partir d’un certain volume, ça devient compliqué. Les planques « naturelles » lui valent des pertes qu’il estimera en milliards, noyés dans les égouts ou dévorés par les rats.

 

Co-fondateur du cartel de Medellin, Roberto Escobar est considéré en dangerosité à l’égal de son frère, du moins par la Justice américaine qui met leur tête au même prix : USD 10 millions. Après un long parcours commun, Roberto finira, lui, par se rendre à la justice colombienne. Il échappe à l’extradition aux USA et passe en prison « 14 ans 2 mois et un jour », dit-il avec la précision qui fait la fierté des comptables. Libéré pour bonne conduite.

 

 

Protéger la marque « Pablo Escobar »

Dès sa sortie de prison, Roberto Escobar va démontrer une certaine persévérance dans ce qui semble devenir le but de sa vie : défendre et promouvoir la « marque » Pablo Escobar.  En 2014, il fonde « Escobar Inc » à Porto Rico avec l’aide d’Olof K. Gustafsson, un jeune avocat d’origine suédoise. Une société dont le but est de protéger l’intégrité et l’usage du nom de la famille. Il s’en prend d’abord à Netflix à qui il réclame un milliard de dollars pour l’utilisation de son nom dans « Narcos ». Il paraît qu’un accord aurait été trouvé. Il attaque en justice bistrots, bars et sites internet qui utilisent son nom et gagne parfois. Il lance ensuite un financement collectif pour organiser la destitution de Donald Trump… En 2019, il prend pour cible Elon Musk qui vient de commercialiser un lance-flamme sous sa marque farfelue « A Boring Company » (si, si…). Roberto Escobar lui reproche de lui avoir volé l’idée et réclame USD 100 millions en cash ou en action ou alors… le poste de CEO de Tesla. Mais le délire ne s’arrête pas là. Roberto va encore lancer un smartphone pliable sous la marque « Escobar Fold 2 ». La seule vidéo de promotion de l’objet (qui est en fait un Samsung rebrandé) vaut son pesant de provocation machiste. Enfin, histoire de se mettre au goût du jour, il lance une souscription pour un produit qui satisfait à la fois son rejet de l’ordre établi et ses aptitudes en calcul : le Dietbitcoin. Il base cette cryptomonnaie sur son nom, sur un complot US visant à ruiner le monde et sur sa rencontre avec Satoshi Nakamoto (présumé inventeur du Bitcoin, dont personne ne sait s’il a réellement existé). Du délire sans doute mais de haut-vol et dont on n’ignore ce qu’il a pu lui rapporter.

 

Mémoires sélectives

Se réjouir du moindre événement heureux pour en faire une fête et la capacité d’oublier ceux qui le sont moins est constitutif du joyeux art de vivre colombien. Oubliant que celui qui ignore l’histoire se condamne à la répéter, cette mémoire sélective – une version légère et tropicale de la « cancel culture » qui ravage les Etats-Unis – pousse les Colombiens à rejeter l’épisode Escobar avec force. Au point de bannir sa simple évocation. Pourtant, le délire de Roberto est possible parce que Pablo Escobar reste un mythe et un héros pour beaucoup. Il lui est ainsi facile de réécrire l’histoire. Pour Roberto, il est indiscutable qu’au moment de son arrestation, son frère, contrairement à la version officielle, s’est suicidé avant que la Police ne le crible de balles pour toucher la rançon américaine.

 

“Ici, on respire la paix”. El Patròn avait payé pour la construction d’un quartier devenu le Barrio Pablo Escobar : cinq cents maisons et plusieurs terrains de football

Un héros socialiste

Un héros fier et, en plus, généreux avec les pauvres. Son ex-complice et Sicario (homme de main) connu sous le nom de Popeye, assure[2] que Pablo Escobar “était vraiment un socialiste – il avait juste un autre type de socialisme en tête, où chacun aurait sa propre petite voiture, sa propre petite maison”. Escobar socialiste ? c’est vrai qu’on n’y pense pas d’emblée même s’il est indéniable qu’il a vécu de l’argent des autres et que ses victimes se comptent par milliers (deux traits communs à de nombreux leaders d’un « autre type » de socialisme de Hitler à Staline en passant par Castro qui disparaissent volontiers dans les oubliettes d’une autre mémoire sélective, celle des Camarades du 21ème siècle.)

 

Le culte se poursuit

Quant à Gabriel Garcia Marquez, Nobel de littérature en 1982, il avait une vue un peu différente : “Au sommet de sa splendeur, les gens dressaient des autels avec son image et lui allumaient des bougies dans les bidonvilles de Medellín. On croyait qu’il pouvait faire des miracles. Aucun Colombien dans l’histoire n’a jamais possédé ou exercé un talent comme le sien pour façonner l’opinion publique. Et aucun n’avait un plus grand pouvoir de corruption. L’aspect le plus troublant et le plus dangereux de sa personnalité était son incapacité totale à distinguer le bien du mal”.

 

« Pour moi, c’était un type bien. »

Pour Roberto, il n’y a pas de doute : son frère a œuvré pour le bien commun. Et ses 46’000 victimes en Colombie ? Il a combattu le pire produit de la corruption : le gouvernement, « pour moi, c’était un type bien. » Et le trafic de drogue qui a fait encore plus de victimes ?  Il y avait une demande, le cartel de Medellin n’a fait qu’y répondre… Argument classique des afficionados du Patròn.

Il se fait tard. Mme Escobar finit de prêter ses formes généreuses au tournage d’une vidéo promotionnelle et Roberto semble de plus en plus fatigué. Je lui demande son pronostic pour le prochain Tour de France. « Je ne sais pas. Un Colombien, j’espère ». Une réponse honnête. Finalement.

 

[1] Une province du nord de la Colombie

[2] The New Yorker, Mars 2018

Alexandra et Gabriela, figures de la résilience

Elles sont de magnifiques artistes. Alexandra est violoniste, elle déploie son talent au firmament de la nouvelle génération des virtuoses classiques. Gabriela est chanteuse, ses sommets à elle culminent sur la scène jazz américaine.  Alexandra est moldave et vit en Suisse, Gabriela est suisse et vit à Boston. Professionnelles l’une comme l’autre, elles ont subi de plein fouet l’interdiction « sanitaire » de pratiquer leur métier. Sans se connaître, elles ont transformé la crise en opportunité, ce qui les a conduites, l’une et l’autre à écrire une belle histoire d’amour et de solidarité avec leurs … voisins.

 

Un violon sous les toits

Au printemps dernier, lorsque comme tout le monde elle est recluse dans son petit appartement du troisième étage d’un immeuble lausannois, Alexandra Conunova, la violoniste virtuose donne de manière régulière de brefs concerts de son balcon. Des moments de pur bonheur et d’euphorie musicale qui transmettent beaucoup d’espoir et de réconfort aux voisins. A tel point que le jardin situé sous le balcon de la belle violoniste ne tarde pas à se transformer en une salle de concert open air où la verdure remplace gaiement les moulures. Les images de l’artiste à son balcon ont fait résonner loin son talent et son empathie via la BBC et quelques autres médias.

 

Take care of yourself and if you can, someone else too[i]

Au même moment à Boston, Gabriela Martina se trouve elle aussi dans une situation extrêmement difficile.

A l’instant où elle achève son dernier disque Homage to Grämlis et où elle s’apprête à entamer une tournée européenne longuement préparée, la voilà contrainte à tout abandonner et à se retrouver sans travail pour une période indéterminée. Comme Alexandra, Gabriela n’est pas du métal dont on fait les résignés. Elle comprend très vite que sa survie passera par son habilité à rester en contact avec son entourage selon un principe très américain : Take care of yourself and… if you can, someone else too. D’où une idée très simple : préparer chez elle un repas pour l’un de ses voisins, le lui apporter, retourner à la maison et partager le repas virtuellement. Ainsi est née l’opération Dinner with My Neighbour[ii]. Initiée avec Jeff, le voisin de palier, elle n’a pas tardé à s’étendre. Finalement, ce sont plus de 100 repas qui ont été partagés ainsi à travers une trentaine de pays (hors de Boston, la livraison était remplacée par un échange de recettes). Avec, toujours, cette idée de maintenir le lien malgré le social distancing appliqué avec rigueur pendant cent jours de confinement au printemps à Boston.

 

Le temps de la résilience

L’automne venu, il est temps de cueillir les fruits de ces initiatives généreuses. Pour Alexandra Conunova, cela se traduit par la sortie d’un très bel album où l’artiste livre sa version personnelle des Quatre Saisons de Vivaldi[iii]. Pourquoi choisir cette œuvre que les puristes aiment mépriser en la traitant de musique de répondeur ? Tout simplement pour dire merci. Alexandra a pu constater que les saisons vivaldiennes comptaient parmi les pièces les plus plébiscitées au balcon mais aussi sur les réseaux sociaux (8+ millions de vues pour sa version avec l’Orchestre international de Genève). Comme elle le dit joliment : « Prokofiev fait plaisir à moins de gens ». Cette belle version traduit aussi la relation particulière d’Alexandra avec le compositeur vénitien. Les partitions des Quatre Saisons ont été les premières que la virtuose, enfant, découvrait dans un pays où il était difficile de se les procurer. Elle s’autorise aujourd’hui une interprétation libre et riche en improvisant dans les seconds mouvements de chaque concerto. Pour réaliser cet album, Alexandra a reçu des aides précieuses. Celle de son professeur, Edouard Wulfson, l’un des plus grands pédagogues de l’école violonistique d’aujourd’hui. Il tient une classe d’excellence exclusive pour solistes internationaux. Alexandra en fait partie depuis trois ans. Elle a également bénéficié de l’aide de Classeek, la start-up fondée à l’EPFL par Catarina Amon. Qui sème le vent (avec talent dans le 3ème mouvement de l’Eté) récolte une tempête (de générosité)

 

Un livre et un disque

Du côté de Gabriela Martina, l’automne voit aussi la sortie d’un disque. La chanteuse suisse figure en bonne place sur le nouvel opus du bassiste américain Steve Bailey, Carolina. Collègue de Gabriela au Berklee College of Music, Steve Bailey sort l’un des albums les plus intéressants de la scène jazz actuelle sous forme de duos avec les plus grands noms : Ron Carter, Mike Stern, Ian Anderson et, bien sûr, Gabriela Martina qui délivre une version très inspirée de One Note Samba où son scat fait merveille. Mais la sortie du livre inspiré de l’expérience de partage culinaire fait également l’actualité. Dinner with My Neighbour[iv] est maintenant un bel ouvrage de 232 pages de recettes alléchantes parmi lesquelles Gabriela a glissé quelques spécialités suisses telles que la tresse ou encore les Alpemakkaronen mit Apfelmus inspirés de la cuisine familiale de Horw dans le canton de Lucerne où Gabriela a grandi et qui ont suscité une certaine curiosité à travers la toile. Comme Alexandra, elle a été soutenue par ses amis et ses proches pour accomplir ce travail, à la fois de création artistique et de cohésion sociale. Un retour de générosité, aussi.

A l’heure où les artistes protestent, à juste titre, contre l’interdiction qui leur est faite de vivre de leur travail, ces deux femmes talentueuses, belles (mais ose-t-on encore le dire ?) et entreprenantes montrent que les initiatives individuelles créent plus de valeur que la revendication idéologique qui opposent santé et économie ou culture et consumérisme.

Ces deux héroïnes de la résilience nous indiquent aussi qu’en l’occurrence l’espoir et le courage viennent de l’Est. De Moldavie et de Horw, où manifestement, comme aux Marquises, gémir n’est pas de mise.

 

[i] Prenez soin de vous-même et, si possible, de quelqu’un d’autre

[ii] Dîner avec mon voisin

[iii] Le Quattro Stagioni, Alexandra Conunova, Label Aparté.

[iv] DINNER WITH MY NEIGHBOR
A 100-RECIPE COOKBOOK for virtual dinners. Created during 100 days of COVID-19, Spring 2020,
Versions papier et électronique disponibles

Darius Rochebin, l’armée mexicaine et la redevance

« Vous qui avez passé presque 20 ans à la RTS, vous êtes surpris ? » ou alors, plus insidieux : « Comme les autres, vous saviez pour Darius ? » Si l’on a touché aux médias de service public durant les dernières décennies, ce sont des questions auxquelles on a de la peine à échapper en ce moment.

Darius ? oui, on savait que ce brillantissime journaliste menait une vie un brin différente de l’image de gendre moyen qu’il entretenait avec talent, en maître parfait du self-marketing. On ne devient pas un abonné des pages de l’Illustré sans y mettre du sien. Un puissant retour de flamme de la profession et voici donc sa carrière ruinée au moment d’atteindre à la gloire parisienne (le nirvana des journalistes romands). On ne va pas s’apitoyer sur son sort. Il a été lui-même le premier à tirer, avec plaisir, sur des cordes dont l’autre extrémité s’est révélée un mortel nœud coulant pour ses victimes. Mais on ne peut pas non plus ignorer l’hypothèse d’une certaine Schadenfreude du métier. Celle d’un rejet jaloux du succès d’un professionnel au-dessus de la mêlée (un coup d’œil à ses remplaçant.e.s – surtout le weekend – suffit à s’en convaincre) par un système en voie de paupérisation qui trouve dans la cancel culture, à la fois, une fin et un moyen. Cela expliquerait, par ailleurs, le moment du déclenchement de cette affaire qui n’en est qu’une parmi tant d’autres bien plus graves.

 

Déjà dans les années 90

Car oui, la RTS est depuis longtemps rongée par certains démons. Dès les années 90, il existe un espace de liberté pour des déviances pédophiles. Ces sont des animateurs d’émissions pour la jeunesse (!) dont l’un est également professeur dans un collège lausannois (un terrain de chasse pratique) recherché par Interpol en Haïti où il s’est enfui pour des actes de pédophilie graves. Un haut responsable technique à la TSR emprisonné pour le même type de délit. Quelques années plus tard, c’est un cadre de l’information à la RSR qui doit sortir par la petite porte pour des faits similaires. Plus tard encore, c’est un chef d’antenne de la radio, qui se révèle collectionneur de photos de (très) jeunes filles sur l’ordinateur du travail. Au total, ce sont une demi-douzaine de cas[i] qui interviennent déjà bien avant les affaires actuelles. Régulièrement et aussi discrètement que possible.

Si les personnes qui ont enfreint la loi ont bien été poursuivies par la justice, il n’y a en revanche pas eu de sanctions fortes ou de licenciement dans la hiérarchie de ces personnes. Juste des placards (à Berne en général). C’est un système de couverture propre aux espaces protégés : on lave son linge sale en famille. Darius l’ayant quitté, les langues se sont déliées.

 

On ne doute pas d’une vocation

Pourquoi cet espace de liberté pour comportement déviant se trouve-t-il dans certains endroits, comme l’église catholique ou les médias de service public suisses, plus volontiers que dans d’autres ?  Il est probable que cela ait à voir avec la vocation.

On se méfie moins de quelqu’un qui agit (ou prétend agir) par vocation. Flagrant dans l’église catholique, où les cas se sont multipliés dans un contexte comparable : omerta, règlement discret à l’interne, placardisation dans les étages dorés de la hiérarchie, le phénomène est tout aussi présent dans les médias. Où l’on pratique souvent des métiers par vocation. A combattre les injustices, à défendre la veuve et l’orphelin (avant de les convoiter ?), à combattre la fraude fiscale, à défendre les minorités, à éduquer les têtes blondes, etc. Or, une personne qui se voue au Bien est par définition insoupçonnable (comme l’étaient les prêtres avant que la vérole ne s’abatte sur le bas clergé et que le bon peuple commence à se douter de quelque chose). Dans ces conditions, à quoi bon contrôler ? D’autant plus que s’il y a bien une qualité que les managers des médias, spécialement dans le service public, n’ont pas, c’est l’autorité. En général, on devient un manager parce qu’on est un bon journaliste, un bon animateur ou un bon technicien. Rarement parce qu’on a du charisme. Résultat, l’organisation perd un bon professionnel, gagne un mauvais chef et n’a personne pour gérer les situations difficiles telles que les déviances que connaît la RTS sans jamais les prendre en main. On notera au passage que cette réalité ne s’applique malheureusement pas qu’aux cas de déviance comportementale. C’est malheureusement aussi souvent le cas pour le core business, soit l’information. Parmi les industries importantes aujourd’hui, celle des médias est la seule qui ne dispose pas d’un système de contrôle ou de certification de ses produits, de type ISO par exemple. Pourtant, le système a ceci de particulier que si une information erronée est publiée, elle a un impact négatif que n’annulera en aucun cas le rectificatif obtenu, souvent, de haute lutte. A tel point que les victimes d’erreur – en particulier les entreprises – renoncent parfois à demander une rectification pour ne pas aggraver l’impact de l’erreur initiale. Les Vaudois ont un mot pour ça : « qui répond, appond ».

 

Un système qui n’a pas à se soucier de sa survie économique

Comment se peut-il qu’une institution aussi importante puisse perdurer sans exercer aucun véritable contrôle sur son fonctionnement ? Certains évoquent le copinage qui favorise la cooptation : on nomme – abondamment : on parle volontiers d’armée mexicaine – des chefs qui sont du même clan, de la même idéologie ou du même canton. On ne peut pas écarter cette hypothèse, tout comme celle du petit jeu du « je te tiens, tu me tiens par la barbichette » entretenu avec les politiciens de tous bords, trop heureux de venir rappeler leur existence à des micros et des caméras qui leur tendent les bras. Le service public a toutefois une particularité : financé par la redevance, il n’a pas à se soucier de sa survie économique. C’est un privilège que chaque membre de l’organisation consent à préserver à tout prix. Au bénéfice d’une véritable distorsion de la concurrence dans un domaine qui est l’un les plus profondément remis en question par la révolution numérique, le service public avance couvert. Pas de vague et tout ira bien. Il suffit de rester droit dans ses bottes au moment d’affronter une petite tempête de temps à autre, de type No Billag, en s’appuyant sur les fidèles, ceux qui pensent qu’il est normal que chacun paie pour leur émission de jass, de jardinerie, de musique populaire et pour leurs matches de football (ceux-là ont déchanté depuis la votation). Assuré de ses revenus quoi qu’il arrive, soutenu par les générations anciennes, les politiques avides de notoriété, les nostalgiques du monopole et la gauche qui l’adore, le service public a toujours pu survivre à ses dysfonctionnements. Jusque-là.

Peut-être serait-il temps de rendre la redevance libre et volontaire. L’institution, sans disparaître, pourrait alors adapter sa taille à celle de sa clientèle réelle, organiser sa hiérarchie sur des principes de compétence et retrouver le respect de la mission qu’elle s’assigne.

 

[i] Les noms des personnes mentionnées ont été publiés dans la presse.

Pourquoi la vieille Europe doit sortir de sa déprime

Entre Genève et Lausanne. Samedi autour de minuit. Pluie. Nicolas, la trentaine fatiguée, titube entre les sièges du wagon sale de 2e classe. Il asperge les voyageurs, feignant de s’excuser : « ce n’est que du whisky-coca ». Entre deux bêlements, il nous reproche nos masques : « Tous des moutons ! ». Son désarroi trahit l’angoisse et une peur agressive : le « virus », la « robotique », le « climat », « plus de boulot », « pas de futur », « la nature ? Foutue ! ». Les passagers écoutent, impassibles. Ils n’ont pas le choix tant les cris sont puissants. Seuls visibles, les regards trahissent une anxiété anonyme. Nicolas n’est pas un homeless, c’est un citoyen comme eux.

Séoul. Au même instant. Min-ho admire son reflet dans la vitre immaculée du métro qui l’emmène sur la ligne 211 à l’Université nationale. A 7 heures, ce dimanche matin, le métro est calme. Il y règne une ambiance feutrée que réchauffe le soleil d’automne. Min-Ho se dit qu’il a de la chance. Contrairement à certains de ses camarades, son physique parfait lui a permis de faire l’économie d’onéreuses retouches esthétiques. Avec l’argent ainsi économisé, il peut s’offrir, en plus de son cursus normal de physique, les cours optionnels de codage avancé qui lui permettront de faire la différence plus tard. Assise à côté de lui, Sun-Hi est penchée sur son smartphone. Comme la cinquantaine d’autres jeunes Séoulites présents dans le wagon, elle révise avant les cours.

 

Ces deux situations, vécues, illustrent le fossé qui sépare l’Europe (sans les ex-pays de l’Est) et la région Asie-Pacifique. Le vieux continent broie du noir pendant que l’autre côté du monde prépare le futur comme on se réjouit d’un voyage. Le décalage horaire se compte en heures, celui des avancées technologiques en années, celui des mentalités en années-lumière.

Depuis maintenant bien longtemps, règne sur le Vieux Continent une atmosphère de fin du monde. Entretenue bien sûr par les prophètes de l’Apocalypse verte mais pas seulement. Cela remonte plus loin : lorsque Stéphane Hessel encourageait la jeunesse (qui l’avait déjà quitté depuis longtemps) à s’indigner à tout propos sans jamais songer à se réjouir des incroyables progrès accomplis par l’Humanité grâce à la science et à la technologie. Lorsque les intellectuels de gauche appelaient à se méfier du progrès dès les années 1960. Lorsque le club de Rome s’inventait dans les années 1970 pour dénoncer la croissance. Et voilà maintenant que même la pandémie vient offrir son soutien à toute sorte d’opportunismes dépressifs : « Mother Nature is Angry [i]» souffle Nancy Pelosi[ii], bien rangée dans son carré Hermés.

 

 

Prises lors de la cérémonie de Commencement du Massachusetts Institute of Technology à Boston, le 8 juin 2019, ces photos témoignent de la diversité et de l’enthousiasme des étudiants venus de loin pour acquérir des connaissances de haut niveau

Un problème. Donc, une solution

Pendant ce temps, sur les bords du Pacifique, de Taïwan à la Silicon Valley en passant par la Corée du Sud et même la Chine, on sent qu’on est à l’aube d’une période d’évolution rapide et euphorique où chacun aura la chance de jouer ses cartes. On sait que tous ne profiteront pas de la future prospérité dans la même mesure mais on a compris qu’il vaut mieux tous progresser inégalement que tous régresser également. La question climatique n’y est pas éludée. Elle est considérée comme un problème auquel il s’agit de trouver une solution, comme on en a trouvé à chaque crise précédente. Surtout, on a compris que l’on est entré dans l’économie de la connaissance et que dans la perspective des développements majeurs de l’intelligence artificielle (IA), des NBIC[iii] et des STEM[iv], les têtes bien faites seront demain celles qui dépassent… La partie asiatique de la région pacifique n’en manque pas. Dans certains collèges américains qui n’appliquent pas de quotas de type affirmative action, les élèves d’origine asiatique représentent aujourd’hui près des trois quarts de la population estudiantine. Littéralement rasée à la fin de sa guerre en 1953, la Corée du Sud a tout misé sur l’éducation. Aujourd’hui, 140’000 étudiants du reste du monde se bousculent pour fréquenter l’une des 40 universités de Séoul. Résultat : une économie dynamique et une qualité de vie exceptionnelle.

Chez nous, l’école est le lieu où l’on apprend la socialisation d’abord. L’acquisition des connaissances vient ensuite. Une escarmouche dans le préau à la récré ? Et hop, la demi-journée qui suit est consacrée à la réflexion collective sur l’incident. Résultat quelques années plus tard : si 87% des Bachelors de l’EPFZ sont suisses, ces derniers ne sont plus que 30% au Doctorat… [v]

 

Une solution technologique ? Non merci

Une composante du désarroi occidental contemporain est la résignation suicidaire. A la lecture des commentaires de l’article consacré au nucléaire précédemment publié dans ce même blog, il est frappant de constater à quel point les arguments des anti-nucléaires témoignent des vraies intentions de l’écologie politique qui ne veut tout simplement pas entendre parler de solution au problème climatique. Du moins pas d’autres solutions que l’effondrement pour les plus mystiques ou que la décroissance pour les plus marxistes (qui hissent l’étendard vert là où la bandiera rossa s’est mise en berne). Le but étant d’imposer un changement de société régressif et liberticide.

On n’est qu’à moitié étonné de ces délires apocalyptiques plus ou moins manipulés par la classe politique et opportunément relayés par les médias traditionnels. On l’est plus qu’à moitié lorsqu’on voit des scientifiques ajouter, eux-mêmes, à la déprime ambiante en affichant des convictions politiques plutôt que scientifiques. Quand en ouverture du Forum des 100, on entend le Président de l’une des deux plus grandes universités suisses, interrogé sur la thématique « La technologie peut-elle nous sauver ? », répondre qu’il faut envisager un glissement de la « société de la Shareholder Value » vers une « société de la Citizen Value » et qu’à ses côtés, la Présidente de l’université locale ajoute qu’il nous faut envisager « un changement de valeurs », on est en droit de se demander si ce renoncement à l’espoir de progrès confié à leur institut n’est pas une forme de démission. Sans parler des journalistes, qui semblent n’avoir qu’un souci, quel que soit le sujet (robotique, IA, GAFAM[vi], etc.) qui est de savoir comment mieux réguler.

 

Cérémonie de Commencement du MIT. Boston, 8 juin 2019

Politiques dépassés

On spécule aux Etats-Unis sur une future candidature de Mark Zuckerberg à la Présidence. Il est fort probable que ce job n’intéresse pas quelqu’un qui règne sur une communauté de près de 3 milliards d’utilisateurs et décide de leur manière d’interagir en bidouillant ses algorithmes. Comme d’autres dirigeants des GAFAM, il a pu évaluer lors de ses auditions auprès du Congrès à quel point le personnel politique actuel ne comprend pas les enjeux du futur. S’il ne l’est pas déjà, il sera vite dépassé. Là aussi, le déséquilibre est frappant. L’essentiel du gouvernement communiste chinois est composé de scientifiques et d’ingénieurs. Xi est lui-même ingénieur chimiste. De notre côté, nous continuons d’élire des juristes et des sociologues. Pas une bonne nouvelle pour la démocratie représentative ? Peut-être mais le problème n’est plus vraiment là. Les géants de l’intelligence artificielle, GAFAM d’un côté, BATX[vii] de l’autre, possèdent déjà les clés de l’économie de la connaissance et, du coup, de l’avenir. Ils ont les cerveaux (qu’ils captent à coup de millions de dollars) et les données (que nous leur fournissons gracieusement). Face à cela, nos bonnes vieilles démocraties ressemblent à un Nokia 3210.

 

 

Cérémonie de Commencement du MIT. Boston, 8 juin 2019

Les cerveaux, humains ou pas, clés de l’avenir

Dans ce contexte, la recherche des cerveaux (humains) est encore et plus que jamais un enjeu essentiel. Persuadé que les talents exceptionnels déterminent le rythme et l’ampleur du progrès mondial, Eric Schmid, l’ancien patron de Google, a créé la fondation RISE. Son but ?  Mettre la main sur les hyper-talents que l’on n’a pas encore découverts parce que divers facteurs culturels tels que genre, religion, enseignement, etc. les musèlent. Puis les aider à réaliser leur potentiel d’impact mondial. Eric Schmid consacre un des 15 milliards de sa fortune personnelle à cette nouvelle conquête de la matière grise.

 

Dans cette géopolitique déterminée par l’économie de la connaissance, l’Europe est absente. Elle pense à autre chose. Aucun acteur important de l’IA n’est européen mais ça ne l’empêche pas d’être la championne de l’éthique (et de donner des leçons au monde entier) ; elle a Greta ; elle a des décroissants qui se déplacent en hélicoptère ; elle vénère XR[viii] et encourage les écoliers à faire la grève. Comme l’écrit Laurent Alexandre[ix], « Nous nous abandonnons aux délices morbides de l’opium écologique au pire moment. Celui où, ailleurs, s’arment – au propre comme au figuré – des nations bien décidées à en découdre. La dépression de la vieille Europe fait un contraste saisissant avec l’extraordinaire dynamisme de l’Asie. Occupés à nous lamenter sur notre sort, à culpabiliser de notre passé comme de notre présent, nous ne voyons pas que le monde bouge. Sans nous. Et donc contre nous. Au moment où se joue le grand Yalta du XXIe siècle, nous ne sommes une fois de plus pas à la table des négociations, mais dessus. L’Europe est le plat de résistance du menu que s’offrent les nations qui vont maîtriser l’économie de la connaissance. Comme l’Afrique le fut au XIXe siècle ».

Il paraît ainsi inéluctable que les enfants de Nicolas seront, au mieux, les employés de ceux de Min-Ho. A moins que les Européens sortent de leur dépression et réalisent que Homo Sapiens[x], bientôt Deus, sait résister comme personne à l’adversité et a toujours détrompé les prophètes de malheur, fussent-ils remarquablement talentueux. Dans son entretien historique avec Aldous Huxley, le journaliste américain Mike Wallace[xi] introduit le sujet en expliquant qu’il s’inscrit dans la problématique chaude du moment : « Survival and Freedom [xii]». On est en 1958.

 

[i] « Mère Nature est fâchée »

[ii] Présidente démocrate de la chambre des représentants américains

[iii] Nanotechnology, Biotechnology, Information technology and Cognitive science

[iv] Science, Technology, Engineering, Mathematics

[v] Lino Guzzella, président EPFZ, conférence au Club des Quatre Saisons, Zurich, avril 2017

[vi] Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft

[vii] Baidu, Alibaba, Tancent, Xiaomi

[viii] Extinction Rebellion

[ix] In « Jouissez Jeunesse ! petit manuel à l’attention de ceux qui choisiraient de ne pas croire à la fin du monde » Laurent Alexandre, Lattes, septembre 2020.

[x] « Homo Sapiens » 2011 et « Homo Deus » 2015. L’Humanité vue par Yuval Noah Harari, génial historien israélien de l’Université hébraïque de Jérusalem.

[xi] Père de Chris Wallace, journaliste et modérateur du débat Trump-Biden

[xii] « Survie et Liberté »

 

Pourquoi il faut vraiment reparler du nucléaire

On pourrait s’étonner, après des mois d’absence liée à la crise sanitaire, de voir nos bien chères têtes blondes retourner à la grève (du climat) dès la rentrée, alors que les          vague(-lettes ?) de pandémie lèchent encore les plages de l’été. Plus sidérant encore l’encouragement officiel et bienveillant, par les autorités, de ces absences propres à aggraver le retard accumulé au printemps. Si l’école est à option, on se réjouit que son financement – les impôts – le soient aussi.

Faut-il voir là un appel de la gauche au soutien le plus large possible de son agenda dont les mesures de prédilection face au réchauffement sont l’interdiction et la taxation ? Possible. Il est vrai que cette approche est peu populaire et, plus grave, elle témoigne d’une manière peu innovante d’empoigner la question. Elle révèle une tendance à se concentrer sur les problèmes plutôt que sur les solutions. Il est intéressant de noter, par exemple, que la rubrique scientifique d’un grand quotidien suisse produit, en une année, deux fois plus d’entrées dans sa sous-rubrique « climat » (47) où l’on relève le danger que dans celle consacrée aux « technologies » (23) ou l’on évoque des pistes d’amélioration…

 

Le nucléaire pour sauver le monde

Pourtant, la technologie n’est pas en reste. Notamment dans le domaine du climat. Une prise de position publiée dans le New York Times, l’an dernier déjà, par trois scientifiques dont Steven Pinker (auteur de Enlightenment now !) titrait : « Nuclear Power Can Save the World » (L’énergie nucléaire peut sauver le monde). De quoi retourner l’estomac de ceux qui considèrent la question du nucléaire réglée depuis la décision du Conseil Fédéral suisse en 2011 de sortir du nucléaire en emboîtant le pas de l’Allemagne. Il faut dire que pour cette génération alors au pouvoir – des boomers + – le nucléaire est un épouvantail absolu, lié à la peur et déconnecté de tout raisonnement. Une peur utile pour certains comme ce membre zurichois de Greenpeace qui déclarait sans ciller en sirotant sa verveine dans un palace lausannois, peu après le tsunami japonais : « on n’aura pas la chance d’avoir Fukushima chaque année ».

Pinker et ses deux acolytes ne sont pas seuls. On a vu aussi, récemment, Jean Marc Jancovici, membre du Haut Conseil pour le climat en France inviter à une réflexion en faveur de l’énergie nucléaire comme seule solution pour sauver le monde et « entamer la décroissance ».

 

Le petit réacteur modulaire de NuScale produit 300 mégawatts et tient dans l’espace de deux bus scolaires mis bout à bout.

Décarboniser et répondre aux besoins

Pour eux, le nucléaire est seul à même de nous permettre de produire, tout en respectant la nécessité impérative de diminuer les émissions carbones, des quantités suffisantes de l’électricité appelée à répondre aux besoins actuels et à venir. Car il faut tenir compte des pays en développement qui, pour l’instant, manquent d’électricité et n’y renonceront pas sous prétexte de danger climatique au moment où ils accèdent enfin à une qualité de vie meilleure. On parle ici d’un milliard d’âmes. Il faudra en outre beaucoup d’électricité pour décarboniser l’atmosphère d’ici 2050.

Tous s’accordent à dire que, dans ce délai, les énergies renouvelables – solaire et éolienne – ne feront pas le job. En l’absence de techniques de stockage massif, elles n’agissent que comme des sources d’appoint et cela pour bien longtemps encore. Quant aux barrages, tous ceux qui s’avèrent efficaces ont déjà été construits… Même à gauche, les énergies renouvelables ne font plus l’unanimité. Michael Moore livre, dans « Planet of the Humans », une critique dépressivo-marxisto-complotiste (et féroce) du spectre complet des énergies vertes.

 

Un enjeu économique non négligeable

Pour ceux qui l’ont adoptée, l’énergie nucléaire fonctionne très bien. Les deux exemples les plus probants sont la France et la Suède qui produisent une électricité bon marché tout en limitant leurs émissions carbones à 10% de la quantité moyenne produite par ceux qui en sont restés (ou sont revenus, comme l’Allemagne) au charbon et au gaz.

Construire une centrale nucléaire coûte cher, c’est vrai. Mais surtout parce qu’on en construit peu. Si l’on est capable de standardiser et d’industrialiser, les prix chutent. Il faut se souvenir que le développement du premier iPhone a coûté USD 150 millions… De nombreuses startups travaillent aujourd’hui dans le monde au développement de réacteurs de la 4e génération, plus petits, moins chers et exportables. La firme américaine NuScale  a reçu, la semaine dernière, l’autorisation finale de commercialiser ses SMR (Small Modular Reactor). Actuellement, les Coréens du sud produisent des centrales pour le sixième du coût américain. Si les Chinois veulent bien remplacer leurs centrales à énergie fossile par des réacteurs nucléaires dont le coût ne met pas en péril leur croissance, ce sera une diminution de 10% des émissions carbones actuelles dans le monde.

 

L’Akademik Lomonosov est la première centrale atomique russe flottante.

Reste la question de la peur

Si l’on s’en tient aux faits et aux chiffres (cités dans les travaux mentionnés), l’énergie nucléaire est la plus sûre. Les accidents de Three Miles Island (USA) et Fukushima (JP) n’ont tué personne. Quant à Tchernobyl (UKR), les autorités de l’époque avaient avoué 31 victimes. Il y en a eu beaucoup plus en réalité (même cas de figure de gestion d’une crise par un parti communiste que pour le virus de Wuhan). Mais, même si l’on estime le bilan ukrainien à plusieurs dizaines de milliers de victimes (à la suite de cancers liés aux radiations), le bilan de 60 ans d’énergie nucléaire reste encore inférieur à celui des victimes liées au charbon en un seul… mois. Par ailleurs, les déchets de l’énergie nucléaire ne représentent que des quantités très faibles. La totalité de ceux qui sont produits par les 98 centrales américaines pourraient tenir dans un supermarché. De plus, les recherches sur la 4e génération de réacteurs, prévue pour 2030, s’orientent vers la surgénération et des solutions orientées gestion des déchets. Bref, la peur du nucléaire, c’est un peu comme craindre de prendre l’avion plus que la voiture : irrationnel et contre-intuitif.

 

Le futur est déjà là

Heureusement, cette vieille frayeur de baba-cool ne paralyse pas toutes les sociétés. La recherche avance dans beaucoup de pays. La Russie progresse vite et possède déjà des centrales flottantes. D’autres pays comme la Chine et l’Inde construisent des réacteurs de moins de 300 mégawatts. Les Chinois prévoient aussi la mise en service, l’année prochaine, d’une vingtaine de centrales flottantes destinées à alimenter leurs îles artificielles dans la Mer de Chine méridionale.

Si l’on est préoccupé, à juste titre, à la fois par la stabilité du climat et par la qualité de vie qui nécessitera d’immenses quantités d’énergie dans trois décennies lorsque l’humanité comptera près de 10 milliards d’individus, il faut reprendre la discussion à propos de l’énergie nucléaire. Sans tabou et sans peur. Et souhaiter que les milléniaux trouvent le courage de dire « OK Boomer » aux vieux anti-nucléaires et que les Gen-Z comprennent, vue la nature des enjeux plus scientifiques que politiques, l’urgence… de retourner à l’école.

Le bouchon moutonnier et la coronanxiété

« …un véhicule en panne à l’intérieur du tunnel provoque un ralentissement du trafic sur plusieurs kilomètres. Soyez prudents ! » nous annonce la radio d’Etat. Plus précis, Google nous montre l’étendue des dégâts : 25 à 30 minutes perdues par rapport à un trafic normal. Le temps de faire quelque pari sur la marque et l’origine de la voiture en panne – il faut bien s’occuper – on arrive enfin en vue du fameux tunnel. Aucun policier, aucune signalisation mais en vertu de l’autodiscipline propre à notre pays la file de droite se rabat spontanément sur la voie de gauche selon le bon vieux principe, lent en dépit de son nom, de la fermeture éclair. Nous voici donc tous sur la voie de gauche, prêts à éviter le véhicule en panne annoncé. Il y a bien quelques insoumis qui tentent de remonter par la droite la voie laissée libre mais ils ne vont pas loin car des conducteurs – sans doute un brin flics dans l’âme – se déportent au lieu de la chaussée pour les empêcher de passer. Nous traversons donc le tunnel et, ô surprise, pas de véhicule en panne. La voie est libre. A-t-il été dépanné ou est-il reparti tout seul ? Toujours est-il qu’il a disparu. Ce tunnel, c’est le désert des Tartares !
 
Et du coup, nous avons inventé un nouveau comportement collectif : le bouchon moutonnier, né d’un subtil mélange d’autodiscipline atavique et de soumission à l’autorité. Autorité en l’occurrence mal informée. Longtemps après que nous avons passé le fameux tunnel, la radio d’Etat n’a toujours pas rectifié : le ralentissement est encore là, même si sa cause a disparu.
 
Cette petite anecdote ne serait qu’amusante si elle ne rappelait pas la situation que nous connaissons aujourd’hui. Même s’il n’est évidemment pas question de prétendre que le virus de Wuhan s’est évaporé comme le véhicule en panne, on sait néanmoins mieux qu’au début de l’épidémie quelle est sa réelle dangerosité et surtout on connaît beaucoup mieux ses cibles. Or, plutôt que de se concentrer sur la meilleure manière de protéger les plus vulnérables (groupes à risques identifiés), on continue de détruire des pans entiers de l’économie au nom de la « santé avant tout » comme si les suicides, l’angoisse de perdre son job, de faire faillite, de ne pas pouvoir nourrir sa famille ou tout simplement l’impossibilité de faire des projets ne sachant pas à quelle décision farfelue il faut s’attendre, ne faisaient pas partie de la « santé ». La pandémie ne tue presque plus en Europe mais l’hystérie continue comme le bouchon sur l’autoroute, produit d’une soumission plus ou moins aveugle à l’autorité des politiques, des experts et des médias.

Pour autant que les chiffres officiels soient corrects, le virus a fait, en huit mois, plus de 800’000 victimes à ce jour dans le monde. Il faut savoir que près de 160’000 humains meurent chaque jour de causes diverses. Ce qui correspond à environ 57 millions chaque année
Pouvoir retrouvé
 
Or, on sait que ces groupes de pouvoir connaissent tous des problèmes fondamentaux de crédibilité depuis la révolution digitale. La crise sanitaire fournirait-elle l’occasion de récupérer un peu de pouvoir perdu, quitte à en abuser ? On peut se poser la question.

Les décisions des politiques sont, comme toujours, à la merci des critiques ou des louanges des médias et des lobbys qu’ils représentent. Toutefois le plus important pour eux, en cette époque de judiciarisation de la société, réside dans leur crainte de poursuites liées à une mauvaise décision. Du coup, le principe de précaution est appliqué systématiquement et annule le risque individuel. A l’opposé, les conséquences économiques d’une décision désastreuse seront largement socialisées puisque in fine, ce sont les contribuables qui paieront l’addition sous forme d’impôts, de taxes ou de cotisations. Au nom de la précaution et du risque zéro, voici donc nos amis les édiles en stabulation libre : mettre à genoux de grandes entreprises ? Juguler d’arrogantes fédérations sportives ? Clouer les avions au sol ? Prohiber les voyages ? Interdire ? Autoriser ce qui n’est pas interdit ? Le rêve ! Le rêve du pouvoir absolu retrouvé. Sans compte à rendre à personne ni à la cohérence la plus élémentaire : les masques ? Inutiles quand il n’y en pas, obligatoires quand il y en a. La diplomatie n’est pas en reste : la Grande-Bretagne impose la quarantaine au retour de France ? La France se « tient prête à la réciprocité ». On se pince.
 
Les docteurs requinqués
 
Du côté des experts, la situation n’est guère plus reluisante. Chez eux, on dirait que chaque détenteur d’une spécialité en a une seconde : la querelle. Les querelles sont aux experts ce que les combats sont aux reines : une affaire de pouvoir. Le virus a créé une arène mondiale pour les experts en quête de joutes et de l’éphémère gloire médiatique qui va avec.
Il y a encore trente ans, on mettait ses habits du dimanche pour aller chez le médecin. Aujourd’hui, on va souvent le voir pour lui demander un second avis, après celui d’internet, et obtenir une ordonnance. Devenu héros du jour, le corps médical reprend du poil de la bête. L’époque est rêvée pour retrouver une sorte de prestige perdu dans l’univers des «docteurs» où les informaticiens, les généticiens, les ingénieurs et les physiciens ont pris le dessus sur les propriétaires historiques de la « Santé ».
 
Prétendre à l’utilité publique
 
Et pour jeter un peu d’huile sur ce feu de saison, les médias traditionnels maintiennent la pression en renonçant à leur rôle critique et de mise en perspective. Ils adoptent sans sourciller des absurdités lexicales telles que « distanciation sociale » ( plutôt que «physique ») et relaient avec complaisance les décisions et les avis des politiques et des experts tout en y ajoutant leur couche anxiogène de proximité. Leur inclination naturelle les amène au choix sans surprise de la « santé avant l’économie » selon le clivage qui s’est assez clairement établi dans le champ politique entre gauche et droite. Il y a une part d’opportunisme dans ce renoncement. D’abord, l’été est une saison creuse en matière d’actualité. Relayer chaque soubresaut de la pandémie permet de remplir colonnes et minutes désertées par les sujets habituels. Ensuite il y a sans doute aussi un agenda plus ou moins caché. Se faire le porte-parole de l’Autorité permet de se réclamer d’un rôle d’utilité publique. C’est une manière de préparer le terrain pour une prochaine revendication de la presse en grosse difficulté économique : se faire subventionner par l’impôt de la même manière que le service public. Des voix se font déjà entendre dans ce sens.

On comprend donc que ces acteurs n’aient pas très envie de calmer l’hystérie ambiante. L’angoisse et l’anxiété sont devenues un très bon fonds de commerce pour leurs intérêts. On sait que le feuilleton ne s’arrête pas là. On peut se parier sur les prochains épisodes : l’automne venu, faut-il parler de deuxième ou troisième vague ? Le vaccin : faut-il lui faire confiance ? A qui faut-il le réserver en priorité ? D’où viendra le covid 22 ou 23 ? etc. Tout cela, avant de retrouver Greta et le réchauffement, bien sûr.