Sun Yang ou l’histoire d’un casse-tête chinois

C’est un drôle de cadeau de Noël qu’ont adressé les juges fédéraux au Tribunal arbitral du sport (TAS) le 23 décembre dernier. La sentence rendue dans la célèbre affaire Sun Yang a été annulée, ce qui est déjà suffisamment rare pour être signalé. Ce qui est plus rare encore, c’est qu’elle a été annulée pour une apparence de prévention d’un arbitre. C’est un véritable séisme dans le milieu.

L’affaire Sun Yang aurait pu servir de vitrine pour le TAS car tous les ingrédients étaient réunis. Sun Yang: un athlète de premier rang; triple champion olympique; véritable icône en Chine. Des enjeux faramineux: l’Agence Mondiale Antidopage (AMA) qui réclamait une sanction de huit ans – le nageur étant récidiviste – alors que la fédération internationale de natation (FINA) l’avait précédemment blanchi. Cerise sur le gâteau, Sun Yang avait requis des débats publics, comme l’y autorise la Convention Européenne des Droits de l’Homme, alors que les affaires disciplinaires sont le plus souvent traitées à huis clos.

L’audience devant le TAS était non seulement publique, mais aussi retransmise en direct sur un canal video, ce qui était sauf erreur une première. Mais les débats ont rapidement été ternis par un couac inattendu: des problèmes de traduction insensés qui rendaient difficilement compréhensibles les propos tenus par l’athlète. Le TAS n’y pouvait rien car l’interprète avait été choisie par la défense de l’athlète, mais c’était déjà un sérieux coup porté à l’image de l’institution. Alors que le sportif jouait sa carrière, il n’a pas pu s’exprimer comme il aurait dû le faire.

Quant au fond de l’affaire, elle était suffisamment rocambolesque pour attirer l’attention d’un large public. D’un côté, des contrôleurs antidopage ne tenant pas leur rang en photographiant à la sauvette l’idole chinoise; de l’autre côté, un sportif accusé d’avoir saccagé au marteau l’échantillon de sang donné, en guise de représailles à la façon dont le test avait été conduit.

A l’issue d’une audience sous haute tension, les arbitres du TAS ont renversé la décision de la FINA en imposant une sanction de huit ans à Sun Yang, ce qui signifiait la fin de sa carrière. Et pourtant, au-delà du comportement irréfléchi de l’athlète, il y avait bien des choses à dire sur la façon dont le contrôle antidopage inopiné au domicile du sportif avait été effectué.

Déjà extraordinaire par ses enjeux, l’affaire a pris une tournure encore plus singulière lorsque les avocats de Sun Yang se sont aperçus, après l’audience et la notification de la décision, que le président de la formation arbitrale, fervent défenseur de la cause animale, avait tenus des propos sans aucune retenue sur son compte twitter.

Petit florilège: “those bastard sadic chinese who brutally killed dogs and cats in Yulin”, “This yellow face chinese monster smiling while torturing a small dog,deserves the worst of the hell”, “those horrible sadics are CHINESE!”, “Old yellow-face sadic trying to kill and torture a small dog”, “Torturing innocent animal is a flag of chinese!Sadics, inhumans”. 

Si les scènes de tortures animales dénoncées par l’arbitre ne peuvent certainement pas laisser indifférent, force est de constater que les termes employés étaient de nature à penser qu’il ne portait pas dans son coeur les chinois. Et les Juges fédéraux ne s’y sont pas trompés en retenant que les termes utilisés faisaient “manifestement référence à la couleur de peau de certains individus chinois et ne visent nullement à qualifier leur comportement jugé cruel, à l’inverse d’autres termes incisifs voire blessants utilisés par l’arbitre, tels que “sadique”. De tels qualificatifs, quand bien même ils ont été employés dans un contexte particulier, n’ont strictement rien à voir avec les actes de cruauté reprochés à certains ressortissants chinois et sont, quel que soit le contexte, inadmissibles”.

La sentence a été donc été réduite à néant car rendue par un juge (parmi une formation de trois arbitres) ne présentant pas tous les gages indispensables d’indépendance et d’impartialité. L’affaire retourne donc au TAS qui devra faire trancher l’affaire par de nouveaux arbitres.

Le suspense demeure donc total et il sera intéressant de voir si les nouveaux arbitres suivront la ligne dure de leurs confrères ou si, au contraire, Sun Yang doit être acquitté en raison des nombreuses violations des standards applicables aux contrôles antidopage.

Saga judiciaire ou en suspense eaux troubles, dans les deux cas, les termes ne sont pas galvaudés. On en reparlera dans quelques mois. Affaire à suivre!

Yvan Henzer

Avocat spécialisé en droit du sport, Yvan Henzer est un observateur privilégié des manœuvres politiques qui font l’actualité sportive et se trouve au cœur de l’action au gré des affaires qui occupent son quotidien.

2 réponses à “Sun Yang ou l’histoire d’un casse-tête chinois

  1. Des avocats qui exercent leur devoir de curiosité via google, mais ne lisent pas les comptes twitter ? Une faute professionnelle ?

    Des juges fédéraux qui se permettent une analogie hasardeuse avec la corrida ? et un arrêt mal motivé…? Un manque de rigueur ?

    Et le TAS qui se ridiculise en choisissant des arbitres qui ne sont pas au-dessus de tous soupçons…?

    L’arbitrage suisse… a encore un avenir? son caractère “provincial” va le tuer ? Des avocats pas au top, des juges fédéraux peu rigoureux, voire totalement dépassés, et des arbitres récusables….

    Vive singapour…? Son système scolaire, sa sélection de ses élites et son goût de l’effort!

    La Suisse se meurt… nous ne faisons plus rêver personne !

    Il faut demander au prof. Tercier de réformer la totalité du système suisse de l’arbitrage, qui aboutit à ces résultats lamentables !

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