Vous reprendrez bien encore une part de liberté ?

Il est coiffé d’une gueule de lion, il porte une lance et un bouclier dans chaque main, il est vêtu d’une culotte. Le torse nu, imberbe, il a chaussé ses sandales façon spartiate. Hercule, ou Achille, attend, tranquille, au feu pour traverser, il est parti de chez lui pour se poster devant le stade de Kallimarmaro – l’enceinte panathénaïque conçue pour accueillir les premiers jeux olympiques modernes en 1896 – et se faire prendre en photo contre quelques pièces. Il se rabattra peut-être sur un autre site si la place est déjà prise par son confrère en evzone. En chemin, longeant les hauteurs du stade creusé dans l’une des collines athéniennes, il passera peut-être devant quelques vieilles voitures. Dans un rayon de six-cents mètres, il y en a au moins trois, deux Lada et une japonaise rouge des années 80. Ces voitures déglinguées pleines d’un fatras indescriptible, avec de vieux meubles en fer attachés au toit, ont l’air d’être à l’abandon, mais elles changent de place régulièrement. Elles sont la propriété d’un homme dont on ne sait pas grand-chose et que l’on ne croise que lorsqu’il se décide à les déplacer.

Hercule passera aussi devant quelques locaux commerciaux inoccupés et d’autres dont la devanture masque mal qu’ils servent de logement à leurs propriétaires. Un couple et leurs trois enfants vivent ainsi au rez-de-chaussée d’un immeuble de l’une de ces petites ruelles adjacentes. La boutique droite sert de lieu de vie, store intérieur baissé ; la boutique gauche, store extérieur en fer, sert d’entrepôt à des appareils électriques ou électroniques en tout genre, utiles à l’activité d’ingénieur mécanique qu’exerce le père de famille, Andrea*. Cette famille ne vit pas mal, mais ses conditions de vie ne s’alignent pas tout à fait sur les standards européens : ils se débrouillent. Hercule et le propriétaire de voiture font comme ils peuvent aussi. Ils bricolent, se fraient un passage, esquivent les obstacles, récupèrent, réparent, entretiennent, négocient, exploitent ce qui est exploitable.

© Théophile Bloudanis

Un jour, j’ai arraché le parechoc avant de la voiture d’Andrea. Déjà détaché, saisi par l’arrière de mon véhicule, le parechoc en plastique s’est littéralement cassé en deux. Dans les premières minutes, à la vue de plaques étrangères Andrea m’a pris pour un diplomate qui tentait de se soustraire à ses responsabilités. Moi, je l’ai pris pour celui qui profitait de cet accrochage pour remettre en ordre une voiture déjà bien usée. Nous avons contacté la police pour un constat. Un premier policier est bien passé dans la rue, mais a continué son chemin. Son collègue est arrivé trois heures plus tard. Nonchalant, avec ce qu’il faut de dédain, il parle au téléphone et quelques fois à nous.

On l’ennuie : s’il fait un constat, il doit en premier lieu verbaliser la voiture lésée, qui n’a pas le droit d’être garée dans une rue pourtant saturée en véhicules stationnés, jamais amendés.  Pour nous convaincre, il met un peu du sien, mais pas très longtemps, les dégâts ne sont pas si importants, le recours à l’assurance pas si nécessaire. Il tente même d’établir un devis des réparations, ponctué de « xero ego » (« qu’est-ce que j’en sais moi ») qui débute à 200 euros et se termine à 1000 euros… Il se retire pour que nous décidions. Les lois existent en Grèce, il faut juste savoir quand et comment, les ajuster aux circonstances, un bricolage d’orfèvre parfois.

© Théophile Bloudanis

Dans un post récent, à l’occasion de la journée mondiale sans tabac, Stavros Théodorakis – ancien journaliste, député au parlement, fondateur du parti politique To Potami – déplore que la loi antitabac grecque n’ait eu pour ainsi dire aucun effet. Ce n’est pas tout à fait vrai : dans les services de soins intensifs, personne n’ose fumer, contrairement aux tavernes, aux cafés et à de nombreux lieux de travail. Théodorakis dénombre pas moins de sept lois complémentaires en la matière entre 2010 et 2017, sans efficacité aucune. Les exemples se démultiplient au quotidien – le port du casque, de la ceinture – et s’étendent jusque dans les parcelles les plus reculées des services publics. Des courriers envoyés, obligatoires, restent sans réponse, voire n’ont jamais été ouverts. Alors que le gouvernement actuel – et c’est à mettre à son crédit – a décrété que, même sans numéro d’assurances sociales (AMKA), tout individu devait être pris en charge dans les hôpitaux publics, on refuse l’accès au soin à des migrants sans assurance. Certains négocient et, avec un peu de chance, obtiennent ce à quoi ils ont droit, d’autres se heurtent à des refus et se rabattent sur les dispensaires des municipalités ou des ONG.

© Théophile Bloudanis

Va-t-on nier que l’organisation du pays laisser à désirer ? Certainement pas. Mais la société grecque est, avec tous ses défauts, une liste infinie de libertés : celle de tout négocier, de théoriser sur rien, de dépasser par la droite, de ne pas payer, de payer, de passer au rouge, de contrôler le voisin, d’être responsable, de respecter les aînés, de se soustraire au contrôle, d’exiger, de se croire important, d’employer au noir, d’ignorer les voisins, d’étaler sa terrasse sans autorisation, d’employer des jardiniers dans une institution qui ne compte pas de jardin, celle de gueuler, de ne pas contrôler, de faire payer l’accès, de faire attendre, de jurer tout le temps, de soigner le paysage, d’être nazi, d’avoir une double comptabilité, de privatiser un espace public, de remettre à demain, d’aider sans compter, de compter sans aider, d’entreprendre, de rouler au milieu de la route, de virer son personnel du jour au lendemain, d’être anarchiste, d’aimer le kitch, de soigner gratuitement, de ne pas soigner sans un dessous-table, de ne boire que de l’eau au restaurant, de se dire religieux sans aller à l’église, d’être étudiant une vie entière, de prendre un air concerné sur un sujet qu’on ne connaît pas, de brûler des déchets à l’air libre, de laisser les enfants dehors jouer tard le soir, de fumer partout ou presque, de terminer avant délai, d’ouvrir au public des espaces privés, de ne rien faire, de ne jamais arrêter de faire, d’astreindre ses employés à des journées de 12 heures, d’acheter des paquets de mouchoir à la dame dont le métier est de les vendre sur les terrasses, d’ignorer cette dame, de travailler au noir pour compléter sa retraite, de ne pas venir, de diviser le travail jusqu’à l’absurde, de concentrer le travail jusqu’à l’absurde, de rester attablé des heures autour d’un café à 2,50 euros, de ne pas ouvrir son commerce, de le garder ouvert toute la nuit, de piquer dans la caisse, de pallier l’incompétence de son collègue, d’être aussi incompétent que lui, d’être sérieux, très sérieux, trop sérieux, de sauver de la noyade, de se résigner, de se plaindre, de résister, de maugréer, d’oublier.

© Théophile Bloudanis

La société grecque est bricolée au quotidien. Noyée sous un tas de bric et de broc, elle suscite de l’agacement, de l’effroi, de la résignation, et beaucoup de ricanements. On les entend ces rires condescendants qui viennent du Nord. La figure implicite du métèque que l’on utilise avec une ignorance que trahissent des qualificatifs approximatifs, souvent faux. « C’est la Méditerranée, là-bas » me dit un taxi lausannois ; un journaliste sportif souligne « le caractère latin » des joueurs d’une équipe grecque… Le sud, la Mafia, Beyrouth, les combines, Rome, la corruption, Athènes : le champ lexical est tout de même restreint pour l’espace géographique qu’il est censé décrire. Confortées par le capharnaüm grec, encouragées par les stéréotypes, pas empêchées par l’UE, incitées par leurs gouvernements, de trop nombreuses multinationales – de l’armement, de l’ingénierie civile, pharmaceutiques, des banques – sont venues exploiter ce qui était exploitable. En fait, l’histoire de la Grèce, ces dix dernières années, ce n’est pas qu’une histoire nationale. C’est l’histoire d’une Europe croulant sous les moyens et la liberté, qui ne savait pas quoi en faire et qui en a confié la gestion aux acteurs les moins responsables.

* Prénom d’emprunt

Yannis Papadaniel

Yannis Papadaniel

Yannis Papadaniel est anthropologue, titulaire d'un doctorat obtenu à l'Université de Lausanne et à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales de Paris. Il est spécialiste de questions liées à la santé et à la médecine. (Photo: Olivier Maire)

2 réponses à “Vous reprendrez bien encore une part de liberté ?

    1. Le policier est parti. Je suis allé au garage avec Andrea. Son modèle de voiture – une japonaise de la fin des années 90- début des années 2000 – n’étant plus produit, il fallait trouver un pare-choc chez un fournisseur de pièces détachées. Le garagiste a fait deux vagues appels qui n’ont rien donné. Il en a conclu que ça ne se trouvait pas. Il a proposé de fixer le pare-choc moyennant l’installation d’une barre de fer. Andrea était moyennement convaincu. Il s’est retiré chez lui et le soir-même il a trouvé un pare-choc. IL a payé le pare-choc, j’ai payé les réparations.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *