Macédoine, des césures en série

Un filet de porc, ou un filet de veau dans sa sauce Verdot, des champignons, quelques baklavas pour le dessert, une boule vanille, des fruits, le tout arrosé de différents rakis : antique, jaune ou blanc. On ne lésine donc pas sur le marc de raisin, pour célébrer la signature des accords entre la Grèce et la République de Macédoine du Nord, au bord du Lac Prespa – côté grec pour la signature, côté macédonien pour ripailler. Cet accord doit mettre un terme à une longue controverse en engageant la Grèce à reconnaître entre autres une citoyenneté et une langue macédoniennes (du Nord). L’accord n’entrera en vigueur que si, côté macédonien, le Parlement puis le peuple le confirment, et si la Constitution nationale est modifiée, ce qui exige la majorité qualifiée que ne détient pas le gouvernement macédonien.

Alors, dans un horizon de six mois, au terme duquel la majorité actuelle n’est pas assurée d’être encore en place, le Parlement grec s’attellera à valider l’engagement pris par le gouvernement Tsipras. Les élections législatives ne sont pas prévues en Grèce avant le second semestre 2019, mais rien n’est garanti : la majorité gouvernementale tient à trois sièges et à une alliance avec un parti souverainiste – ANEL et son leader, Panos Kamenos ministre de la défense – qui, dans d’autres circonstances, aurait déjà hurlé son opposition.

© Théophile Bloudanis

Plus de drapeaux que de manifestants

En janvier et février derniers, ce sont quelques centaines de milliers de manifestants qui s’étaient retrouvés à Thessalonique et à Athènes pour tenter de stopper les tractations en cours. Vendredi et samedi, sur la place Syntagma à Athènes, ils étaient quelques milliers à ne se revendiquer d’aucun parti – si l’on en croit le seul speaker, presque touchant lorsqu’il exhortait la foule à « appeler des amis » pour qu’ils viennent élargir les rangs des manifestants –, à arborer toute la palette des emblèmes nationaux, à entonner tous les hymnes possibles, et, surtout, à déplorer le bradage de la Macédoine.

A court terme, les vainqueurs sont les vendeurs de drapeaux à qui la manifestation a offert une petite alternative à l’absence de la Grèce aux championnats du monde de foot. L’arrestation pour haute-trahison du député d’Aube Dorée – le dénommé Barabaroussis – a quelque chose de rassurant, après qu’il a appelé à la tribune parlementaire à un coup d’état militaire… Enfin, d’un côté comme de l’autre du Lac Prespa, la symétrie des manifestations, sous le prétexte que trop de concessions ont été faites à la nation adverse, est peut-être le meilleur indicateur du bon équilibre de l’accord. L’absence d’arguments chez les souverainistes est patente. Ces arguments sont déclamés dans une telle rage qu’il semblerait que seul le désespoir les fasse encore exister. C’est bien là tout le problème.

Des divisions et du désespoir

Les sondages indiquent que la population grecque serait majoritairement opposée à ces accords (selon les chiffres disponibles  : un peu moins de 70 % de la population et 48 % parmi l’électorat de Syriza). Une frange de cette opposition tient au sentiment que, sous la tutelle des institutions internationales, la Grèce a dû renoncer jusqu’aux symboles qui font son identité. Argument facile à exploiter pour un parti politique tel qu’Aube Dorée, dont on a pu apercevoir les membres les plus éminents lors des cortèges de vendredi et samedi. Mais la droite conservatrice n’est pas en reste, elle qui n’est pas parvenue à faire passer la motion de censure lancée samedi contre le gouvernement d’Alexis Tsipras.

En l’état, côté grec, il demeure compliqué de faire la part entre projet politique et tactiques électorales. L’accord signé dimanche ne vient pas de nulle part. La plupart de ses composantes – à commencer par le recours à une qualification géographique qui accompagne le nom Macédoine – avait obtenu l’aval des gouvernements grecs précédents, déjà engagés dans des pourparlers qu’ils n’ont, eux, jamais menés jusqu’à leur terme.

© Théophile Bloudanis

Des divisions en série

Un des arguments mis en avant par l’opposition conservatrice est l’inquiétude de voir reconnue la langue macédonienne. L’argument est spécieux, pour ne pas dire ridicule : de nombreux documents internationaux et scientifiques évoquent une langue macédonienne – d’ailleurs dans une mosaïque appréciable de dialectes –  bien avant ce week-end. Cette argutie cache mal le fait que l’opposition court après son électorat et cherche à ne pas se faire dépasser sur sa droite. De son côté, le gouvernement peut s’appuyer sur un argument qu’il n’était plus en mesure de mobiliser depuis le référendum de juillet 2015 : l’accord avec la Macédoine, figurant dans son programme électoral, est l’une des rares promesses qu’il aura tenue sans faire de pirouettes.

C’est là que le gouvernement, en s’assumant enfin, crée une suite de césures : chez son allié politique souverainiste, dont la position est de moins en moins claire (ou des plus claires : il ne souhaite pas lâcher son ministère) ; dans les rangs de l’opposition de centre-gauche dont la dirigeante socialiste, Fofi Gennimata, clame son opposition à l’accord, alors que nombreux de ses alliés le soutiennent ; et enfin parmi les franges conservatrices qui peinent à trouver leur place face à une décision que certains ne sont pas loin de juger raisonnables et à l’hystérie qu’elles suscitent chez les autres. En fait, ce que révèle la controverse sur la Macédoine en Grèce, c’est la balkanisation possible de ses forces politiques, mais peut-être, avant tout, la volatilité politique du moment.

Yannis Papadaniel

Yannis Papadaniel

Yannis Papadaniel est anthropologue, titulaire d'un doctorat obtenu à l'Université de Lausanne et à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales de Paris. Il est spécialiste de questions liées à la santé et à la médecine. (Photo: Olivier Maire)

2 réponses à “Macédoine, des césures en série

  1. Peut-être (si l΄accord est ratifié) l’un des seuls actes utiles au pays et à sa réputation internationale du gouvernement Tsipras… Mais les manifestations et le mouvement d’ opinion opposés montrent aussi l’univers dangereusement surréaliste dans lequel s’est enfermée et se complaît une bonne partie de la population grecque. Je ne crois pas au demeurant que la crise influence énormément cette affaire. En 1993-94, on entendait déjà les mêmes refrains… En fait cette histoire macédonienne fait penser à une vilaine dispute entre un retraité vaguement aigri qui voudrait vivre sur quelque rente supposée acquise par les moments glorieux de son passé, et d’un jeune galopin haut comme trois pommes qui l’irrite en lui faisant des grimaces et piétinant de temps en temps ce qui lui reste de plate-bandes…

    1. Et au milieu les héritiers qui sont prêts à faire feu de tout bois pour obtenir quelques rentes. C’est là que le contexte de crise joue un rôle.

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