Retours gratuits, c’est fini! quelques réflexions…

Récemment Zara, du groupe Inditex, puis H&M, deux  poids lourds de la fast fashion* ont annoncé que les retours gratuits (hors retours au magasin) étaient terminés. D’autres vont suivre. J’ai pensé: enfin! Depuis que cette offre, purement dictée par le marketing pour concurrencer les autres sites marchands, avait été lancée, les consommateurs en ont usé puis carrément abusé: certains, par exemple, ont commandé, sans plus réfléchir ni prendre leurs mesures, le même article en 3 tailles. D’autres ont avoué se sentir valorisés par cette espèce de pouvoir d’achat illimité qui n’engageait à rien.

L’effet Covid

Sans surprise, la fermeture des magasins les confinements et le télétravail ont prodigieusement accéléré l’e-commerce de la mode, sorte de compensation aux frustrations diverses. Je me souviens avoir vu une jeune femme expliquer à la journaliste qui l’interrogeait qu’elle adorait recevoir ses colis tous les jours, comme une sorte de calendrier de l’Avent permanent. Elle commandait plusieurs objets et vêtements par jour pour « avoir la surprise » en ouvrant ses cartons.

L’effet selfies sur les réseaux sociaux

Cela lui permettait de se prendre ensuite en photo et de partager ses tenues en abondance de selfies sur les réseaux. Selon les réactions (et ses finances ou ses placards) elle sélectionnait parfois un article pour le garder mais les renvoyait presque tous ensuite.

L’effet d’aubaine

Je constate que cela n’a pas échappé aux grands producteurs de la fast fashion qui en ont tiré deux conséquences: s’ils se dotaient d’influenceurs pour faire leur pub sur lesdits réseaux et augmentaient la cadence des collections, tout en annonçant qu’il s’agissait de collections capsules (comprenez: limitées en stock et en durée de mise en vente), ils mettaient en place deux arguments de vente très efficaces: la rareté et l’urgence.

« Vite! Profitez, maintenant ! demain ce sera trop tard ! Plus que 2 jours pour commander! etc. » autant d’injonctions incitatives destinées à créer le désir d’achats compulsifs. On a assisté à une accélération parallèle des ventes privées, pré-soldes, soldes, liquidation de stock, et autres Black Fridays.

Le public ciblé étant les très jeunes gens, plus « malléables », vifs, très réactifs voire impulsifs, et pour lesquels le paraître est un puissant adjuvant dans leur quête d’identité et d’appartenance.

De la fast fashion à l’ultra fast fashion

Conscientes de la limite financière de leur public cible, certaines enseignes ont développé alors des sous-marques hyper bon marché et ultra rapides (ex. Pretty Little Things, Boohoo), passant à une cadence effrayante de 12 jours maximum de fabrication entre 2 collections, aux prix cassés (une moyenne de 15 frs/euros pour un vêtement), de très piètre qualité. Produites au mépris des droits de celles et ceux qui les fabriquent à la chaîne, dans des ateliers clandestins et gérés par de puissantes organisations dans des zones de non-droits, jusqu’au cœur de l’Europe, en Grande-Bretagne notamment. On assiste à un désastre: la mode jetable …. qu’on ne peut même pas vendre en seconde main.

Les retours… du boomerang

Certes les commandes ont explosé mais les enseignes ont été littéralement submergées par l’ampleur des retours, qu’elles ne pouvaient plus vérifier: plus le temps, pas assez d’employés, pas assez de place, que faire des stocks ainsi accumulés ?

Cette politique du retour gratuit est très vite devenue incontrôlable, y compris pour les plus grands acteurs comme Amazon, qui a décidé alors de bannir de son site –sans les en avertir préalablement- certains clients aux renvois trop fréquents.

On a découvert ensuite que nombreux étaient les sites marchands qui détruisaient purement et simplement les cartons renvoyés avec leurs contenus, suite hélas logique de cette frénésie délirante: plus rapide et moins cher. Effrayantes dérives.

Inutile de dire que cela constitue dans tous les cas un gouffre financier pour les marques et les acteurs de l’e-commerce.

Pourtant aucune considération environnementale ni sociale !

Lorsqu’on sait que l’industrie textile est la seconde industrie la plus polluante au monde,qu’elle constitue une filière qui cumule les mauvaises pratiques (exploitations des gens et des ressources, espionnage des créateurs, contrefaçons industrielles, pollutions irréversibles, dumping salarial, etc.) partout où elle sacrifie la qualité sur l’autel du profit massif et immédiat, on comprend bien que le virage pris récemment pour revenir aux retours payants (d’ailleurs encore bien trop bon marché pour être réellement dissuasifs pour les boulimiques de e-achats) n’est qu’un sursaut du porte-monnaie des acteurs producteurs. Ce n’est en aucun cas une prise de conscience globale du problème…dont ils se moquent comme de leurs premières chaussettes.

Energie grise et empreinte carbone

Si l’on calculait l’énergie grise** dépensée et l’empreinte carbone d’un colis et de son contenu, on serait consternés à juste titre. Le trafic postal volumineux a explosé, ce qui a multiplié les transports notamment, le carton est surconsommé et gaspillé, le plastique est partout puisqu’il emballe chaque article envoyé, la consommation électrique tant des serveurs que des machines de fabrication est considérable, et je ne parle pas de l’utilisation des ressources en eau … Le bilan est catastrophique.

Expliquer, encore et toujours…

Bref, il serait grand temps d’expliquer dans le détail aux consommateurs ce que déclenche un petit clic si facile depuis leur ordinateur… !

Et en particulier aux jeunes générations, victimes à plusieurs titres de ce système aberrant. S’ils ne savent pas à quoi ils participent, on ne peut décemment le leur reprocher.

Ils piétinent la planète qu’ils voudraient sauver. Il faut donc leur enseigner urgemment la notion de responsabilité positive en leur montrant clairement les étapes cachées de ces filières, sous la plupart de leurs aspects. Pour qu’ils puissent exercer vraiment leur libre-arbitre en gardant Les Pieds sur Terre.

 

* Mode produite sous forme de collections se succédant à un rythme de plus en plus rapide (fast fashion et ultra fast fashion)

** Energie totale consommée durant le cycle de vie d’un produit, allant de l’extraction et de la production des matériaux qui le constituent, en passant par toutes les étapes successives: transformation, fabrication, transport, stockage, diffusion, récupération, recyclage, destruction. Cette donnée est le plus souvent ignorée des consommateurs, qui considèrent principalement l’énergie dite d’utilisation. Or elle est nettement plus importante que cette dernière, mais très peu visible pour le public.

***Cf. le documentaire de Gillles Bovon et Edouard Perrin:

Fast fashion, les dessous de la mode à bas prix. Coproduction Premières lignes / Arte.

https://www.youtube.com/watch?v=IDAaqZ0Fl88

 

 

 

 

 

 

Protéger l’école, encore et toujours

Récemment la radio a annoncé que les filles afghanes ont été renvoyées chez elles et leur accès à l’école interdit sans explication ni date de retour, et une heure plus tard, que les enseignants russes doivent dorénavant enseigner une «Histoire de l’Ukraine» dûment modifiée…

Obstruction, discrimination, censure et propagande

En Suisse, dans le canton de Vaud, pendant des années on a discriminé les filles lors de l’examen d’entrée au collège: mêmes épreuves que les garçons, mais barèmes plus élevés pour elles que pour eux. Le Parti Radical de l’époque le justifiait par la  «crainte» qu’elles ne deviennent majoritaires au collège puis dans les études supérieures …

Il faudra attendre mars 1982 (!!) pour que le Tribunal fédéral fasse cesser cette pratique (méconnue du grand public et même des correcteurs des épreuves) à la suite d’une plainte de parents.

Aux Etats-Unis, durant l’administration Trump, on s’est mis à «corriger» les programmes de cours de biologie, laissant une très grande place au créationisme et supprimant parfois totalement le darwinisme et les cours sur l’évolution.

En 2020 le New York Times révélait que l’Histoire de l’immigration, de l’esclavage ou de l’avortement décrite dans les manuels scolaires était totalement différente selon l’Etat, en comparant la Californie et le Texas. Publiés pourtant la même année (2016), par le même éditeur et écrits par les mêmes auteurs. Le journal démontrait alors l’ingérence politique manifeste dans les savoirs enseignés, selon la couleur politique des Etats. *

En 2021, toujours au Texas, d’éminents et puissants hommes politiques républicains obtiennent l’examen de censure de centaines de titres des collections des bibliothèques scolaires, dont des titres évoquant des études sur le racisme ou des ouvrages sur des thématiques LGBT ou sur la violence faite aux femmes, par exemple. L’école se trouve au cœur de la censure (Cancel Culture). **

Je pourrais hélas énumérer tant et tant de funestes exemples de l’instrumentalisation de l’école à des fins politiques et / ou religieuses, partout et à tous les siècles!

Comment rester insensible aux pleurs des jeunes filles afghanes désespérées et dont toute la vie est tragiquement réduite à la soumission et aux rôles qui leur sont assignés ou au courage très réel des enseignants qui refusent de participer au révisionnisme historique qui leur est imposé?

Un enjeu de civilisation

Comment alors ne pas rappeler, encore et encore, que l’école libre, laïque, publique, obligatoire et égalitaire, est la base de tous les progrès?

 Elle est le fondement indispensable des démocraties véritables, la clé de voûte de la conquête des libertés, individuelles et collectives. Et le meilleur ascenseur social qui soit.

Comment ne pas répéter l’immense privilège que cela représente d’avoir pu bénéficier de l’accès libre aux savoirs, à l’apprentissage de l’argumentation, à l’échange des points de vue, aux contenus diversifiés et aux méthodes adaptées pour mieux les comprendre ?

Elle doit permettre l’acquisition de l’esprit critique raisonné et démonstratif. Mais aussi celle de l’art de la négociation, de l’écoute de l’autre et du droit à l’erreur. Elle doit enseigner l’espoir et non le désespoir.

Lorsque l’école et l’université deviennent les otages des pouvoirs politiques malintentionnés et autoritaires, à des fins d’embrigadement ou de propagande, c’est toute la société et la notion même de civilisation qui est atteinte et durablement menacée. Parfois pour des générations… voire des siècles.

Un bien très précieux

Pour protéger l’avenir de nos démocraties et de nos enfants, nous avons le devoir de valoriser et parfois de défendre notre système scolaire lorsqu’il est heureusement ouvert à toutes et tous, et qu’il fonctionne avec toute la précision factuelle, l’exigence pédagogique et l’honnêteté intellectuelle requises.

Nous contribuons ainsi à la lutte pour la paix en empêchant collectivement les obscurantismes de regagner du terrain.

Enjeu vital , pierre angulaire de tout le reste.

D’ailleurs c’est bien pour cela que les dictateurs et les pouvoirs autoritaires de toutes sortes veulent toujours avoir la haute main sur l’école et l’université: ils en connaissent bien la puissance et la redoutent. Ils doivent donc en prendre le contrôle, aussi bien dans la forme que dans le fond.

« Que chaque enfant soit libre d’être avec un enfant,

Libre de grandir et de se développer,

Libre de manger, de dormir,

et de voir la lumière du jour,

Libre de rire et de pleurer,

Libre de jouer et d’apprendre,

Libre d’aller à l’école,

Et surtout, libre de rêver. »

Kailash Satyarthi

Militant indien du droit des enfants et du droit à l’éducation, colauréat du prix Nobel de la Paix 2014 avec Malala Yousafzai, militante pakistanaise des droits des femmes pour l’accès à l’instruction.

Gardons ensemble les Pieds sur Terre: comme tous les progrès fondamentaux, l’instruction pour toutes et tous doit, sans relâche, être préservée et protégée. Hélas, en effet, elle n’est de loin pas acquise …. jamais, ni nulle part.

*In Courrier International , 14.01.2020 https://www.courrierinternational.com/article/etats-unis-au-texas-ou-en-californie-dans-les-manuels-scolaires-ce-nest-pas-la-meme-histoire

**in Les Univers du Livre Actualité , le 07.12.2021, Antoine Oury https://actualitte.com/article/103735/bibliotheque/au-texas-plus-de-400-livres-retires-des-bibliotheques-scolaires

 

 

Molière super star!

Janvier 2022 marque l’ouverture, partout dans le monde et en France en particulier, de l’Année Molière, en célébration, ô combien méritée, de Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière, né en janvier 1622.

Une idole à toutes les époques                                               

Cumulant avec génie toutes les fonctions, immense auteur, metteur en scène novateur, directeur de troupe, comédien, il a su traverser les siècles et les cultures et sa biographie continue d’attiser aujourd’hui encore la curiosité et les polémiques.

En effet, sa vie telle que décrite dans ses biographies, présenterait nombre d’inventions fantaisistes posthumes , puisqu’en réalité nous n’avons que peu de traces tangibles de sa vie privée et aucun manuscrit autographe semble-t-il, ce qui a permis tous les délires a posteriori.

Les rumeurs…

Certains ont notamment affirmé (sans aucune preuve) qu’il s’était fait aider pour écrire ses pièces en vers par Corneille ou que Louis XIV aurait écrit sous son nom …. Comme pour toutes les célébrités, moins on en sait vraiment et plus cela excite l’imaginaire collectif.

Indémodable

Comment expliquer ce succès qui en fait l’auteur de théâtre de langue française (et Dieu sait qu’il a de la concurrence dans ce domaine) le plus lu, traduit et joué au monde encore aujourd’hui ?

Bien sûr les programmes scolaires, qui n’ont jamais cessé de le «mettre à l’affiche », ont très largement contribué à la diffusion, génération après génération, de son œuvre.

Mais ceci constitue plutôt une preuve supplémentaire, une conséquence naturelle de son génie qu’une cause de sa notoriété.

Le maître de la nature humaine

Observateur profond de ses contemporains, il a su dépasser dans ses portraits l’anecdote pure et a créé définitivement une typologie des travers humains. S’adaptant à chaque profil par un registre qui serve au mieux son propos, il passe du comique au sarcasme, de la critique politique à peine déguisée à l’émotion plus grave. Ainsi Don Juan, pour nous spectateurs modernes, est éclairé par ce que nous savons aujourd’hui grâce à Freud par exemple.

Dès lors, nous pouvons transposer ses pièces dans notre époque (et les metteurs en scène le font très souvent), les situations et les personnages restent toujours d’actualité.

Pas politiquement correct!

L’idéaliste orgueilleux et réactionnaire Misanthrope, si nostalgique du « monde d’avant », le prétentieux mais grossièrement naïf nouveau riche du Bourgeois Gentilhomme, le révoltant Tartuffe, sinistre incarnation de l’hypocrisie cléricale, ou encore ces « Précieuses ridicules » qui confondent pathétiquement être et paraître, toutes et tous , et ils sont beaucoup plus nombreux que mes quelques exemples, incarnent définitivement les principaux travers humains.

Il fallait oser les présenter ainsi à la cour et à la censure royale ! Molière était, n’en doutons pas, un homme courageux. Et, habile à déjouer les pièges de la censure, il n’en disait pas moins ce qu’il avait à dire. De son côté La Fontaine faisait, quant à lui, parler des animaux pour mieux s’en protéger. Il est lui aussi indémodable.

Comme Shakespeare, Molière touche à ce qui caractérise le plus l’âme humaine, son goût pour le pouvoir, son désir d’amour, sa peur de la mort, sa fascination pour l’argent ou sa quête existentielle de sécurité ou de certitudes.

Si l’on garde les Pieds sur Terre c’est aussi grâce à Molière! Il sait si bien se moquer de nous!

 PS. C’est aussi l’occasion d’aller à la Comédie française ou à Versailles par exemple: pièces et expositions lui rendent hommage. Ou de revoir le magnifique long métrage d’Ariane Mnouchkine: Molière ou la vie d’un honnête homme (1978).

Mais pourquoi je mets un sapin de Noël au salon?

« Parce que c’est la tradition », oui mais laquelle au juste? Je m’aperçois que j’ignore presque tout du pourquoi un sapin (et pas autre chose) et pourquoi des boules , et pourquoi de préférence rouges, des bougies, des lumières et des friandises ? Je perpétue gaiement chaque année une tradition sans en connaître grand-chose. Et vous?

Un rite millénaire et quasi universel

On trouve en effet cette tradition partout ou presque, dans l’hémisphère nord principalement mais aussi dans l’hémisphère sud, où pourtant c’est l’été en décembre.

Et ça ne date pas d’hier. On croit souvent, à tort, que c’est l’ère chrétienne et la Nativité qui marquent l’émergence de sa présence, mais ses origines sont plus anciennes et plus mélangées. En fait notre bon vieux sapin de Noël est le résultat de ce que les historiens appellent un syncrétisme: soit le produit d’associations, de mélanges complexes d’influences très diverses. Ici, tout est entremêlé, les origines païennes et religieuses, les cultures et les géographies.

Egyptiens, Romains, Grecs, Hébreux, Celtes et Gaulois (pour ne citer qu’eux) tous ces peuples anciens ont en effet célébré plus ou moins de manière identique et plus ou moins au même moment le solstice d’hiver, selon leur calendrier en vigueur alors. Dans l’ensemble soit le 24 soit le 25 décembre.

Feuillages persistants et immortalité

Dans tous ces rites festifs, et selon les régions, on utilisait toujours des guirlandes de feuillages persistants: l’olivier, le houx, le laurier, le gui, le buis, le pin, pour symboliser la vie éternelle. On comprend le symbole. On en décorait les demeures et on y ajoutait tantôt des lumières, tantôt des friandises, pour éloigner les démons venus des ténèbres ou parfois, tenter de les amadouer par des offrandes.

Quant à l’épicéa commun (le fameux sapin), très répandu dans les forêts européennes , il était considéré par les Celtes comme « l’arbre porteur de vie », ce qui ne nous étonne pas, lorsqu’on sait qu’il peut vivre plusieurs centaines d’années dans son milieu naturel, et qu’on en a recensés et datés au Carbone 14 en Suède âgés de plus de 5000 ans! Il peut atteindre la taille monumentale de 60 mètres en Europe de l’Est, et de ce fait, incarne aussi la pérennité. Il a de plus de nombreuses vertus médicinales, bienfaisantes en période hivernale, antibiotiques, expectorantes notamment. C’est donc un arbre « puissant ».

Le culte du Soleil Invaincu: une grande fiesta impériale

Païen, le culte du Sol Invictus, pratiqué de façons diverses pendant l’Antiquité par les populations romaines au moment du solstice d’hiver fut harmonisé et sa pratique réglementée par l’empereur Aurélien au IIIe siècle pour des raisons politiques. Partout on célébrait le Soleil et on le remerciait pour sa renaissance future alors que la lumière se faisait désirer pendant l’hiver.

Aurélien trouva ainsi en effet un moyen d’unifier l’Empire, très divisé, dans une pratique commune puisque déjà consensuelle: une grande fête collective le 25 décembre pour célébrer le Dies Natalis Solis, le jour de naissance du Soleil et donc, sa renaissance éternelle.

Et lorsque cette pratique fut christianisée, on remplaça la naissance du soleil par celle du Christ. Natalis en latin devint Noël en français, Natale en italien, etc.

Le but d’Aurélien était de se servir de la convivialité (cum vivere, vivre ensemble) des festins pour pacifier et réconcilier les peuples de l’empire. Il proclama ainsi une tradition commune censée incarner l’Empire et son pouvoir. Boire, manger, se réunir pour fêter, et échanger des cadeaux en signe de bonne volonté réciproque, allumer des lumières, tous ensemble le 25 décembre.

On avait donc déjà là les ingrédients qui nous rassemblent, croyants et non croyants, encore aujourd’hui, ainsi que la notion de trêve aux conflits.

Et puis il y eut aussi un grand mélange avec les Saturnales antiques, le Samain celte, le Yule nordique et le protestantisme.

Je ne peux ici entrer dans les détails trop nombreux (et passionnants je dois dire !) des divers métissages culturels et religieux et des nombreuses légendes mais pour répondre à ma question:

Pourquoi des boules? pourquoi le rouge? et pourquoi les lumières dans le sapin?

Je peux vous donner quelques pistes plus proches de nous …

 Les boules d’ornements, rouges de préférence, sont les descendantes directes des pommes rouges qui étaient traditionnellement accrochées dans l’arbre pour rappeler aux Chrétiens le pommier sacré du Paradis.

Les friandises, tels les biscuits, étaient la représentation des hosties de l’Eucharistie.

Les lumières représentent l’espoir incarné par la naissance de Jésus, nommé Lumière du Monde chez les Chrétiens ou par le Messie attendu comme le Soleil de Justice chez les Hébreux.

 Les guerres et le pouvoir

J’ignorais en me lançant dans cette petite quête de réponses sur mon sapin de Noël que j’allais être entraînée vers l’évocation d’événements historiques aussi fortement associés aux guerres et à l’exercice du pouvoir.

En France:

Aux XVe et XVIe siècles , la tradition du sapin de Noël décoré est surtout répandue en Europe de l’est, en actuelles Estonie et Lettonie et dans les pays germaniques, dont l’Alsace fait alors partie et où cette tradition est alors déjà bien installée.

Elle est de plus associée à la Réforme et donc au culte protestant. On raconte même que l’idée des lumières dans le sapin viendrait du réformateur Martin Luther, pour figurer les étoiles…

Chez les catholiques, on célèbre la Nativité avec la Crèche. Les protestants voulurent s’en démarquer en adoptant le sapin, surmonté de l’Etoile de Bethléem.

Après la guerre franco-prussienne de 1870, ce sont les Alsaciens et les Lorrains qui répandirent plus largement cette coutume en France. Jusqu’alors elle n’avait pas véritablement pris l’ampleur qu’on lui connaît aujourd’hui, malgré l’apparition du sapin de Noël à la cour de France à plusieurs reprises, sous l’influence des diverses reines d’origine germanique.

Ainsi l’épouse de Louis XV, polonaise d’origine, ou plus tard la Duchesse d’Orléans sous Louis-Philippe ont-elles aussi contribué à la coutume du sapin comme Arbre de Noël. (Cette appellation qui deviendra un terme générique pour le sapin ornementé date semble-t-il de 1521 en Alsace).

En Suisse:

Le protestantisme, la proximité avec les influences des pays de l’est de l’Europe, le voisinage constant avec Strasbourg et l’Alsace, le commerce par le Rhin et la grande quantité d’épicéas dans les forêts ont favorisé tout naturellement cette tradition.

En Grande-Bretagne:

Très éprise de son mari, le Prince Albert, lequel était d’origine allemande, en décembre 1848 la Reine Victoria lança la mode du sapin de Noël at home, auprès duquel elle avait rassemblé la Royal Family et ainsi posé pour le magazine Illustrated London News. Cela eut un succès retentissant et mondial.

La Reine Victoria allait ainsi exprimer publiquement et impérialement deux des valeurs chères au 19e siècle: l’association entre le respect religieux et le cercle de famille, réunis autour d’un même symbole. L’unité impériale sous toutes ses formes, de la famille à la nation, et sous une seule autorité dominante.

Ce qui n’est pas sans rappeler l’idée de l’Empereur Aurélien …

Conclusion en guirlande « lumineuse »

Donc si je résume, le sapin par sa forme triangulaire est à la fois un rappel de la Sainte Trinité pour les Chrétiens, de l’exercice du pouvoir pyramidal pour ceux qui le souhaitent, de la protection pour les faibles, du repère pour les égarés, de lumière et de chaleur, de rappel que le vivre ensemble passe par le don et le contre-don des cadeaux et par le repas commun, de fiesta païenne et polythéiste ancestrale, bref, que le paradis n’est pas tout à fait perdu et que l’on peut éloigner les démons!

Alors je garde les Pieds sur Terre et je me dis que j’ai bien de la chance d’avoir un sapin décoré dans mon salon !

Tous mes vœux ! Ah d’ailleurs, saviez-vous que naguère on écrivait des vœux sur des cartes suspendues dans le sapin? Oui, bon, promis, je m’arrête là ! Bonnes fêtes !

Plus de lettres, perte de mémoire?

Assistons-nous sans le remarquer à une perte massive de nos mémoires collectives et personnelles ? Qui écrit encore des lettres sur papier? Lettres d’amour ou simples correspondances plus ou moins suivies et dont on peut conserver un souvenir tangible pour les décennies ou les siècles à venir.

Cette question m’a traversé l’esprit en discutant avec des jeunes gens. Pour ceux qui ont aujourd’hui leurs premières amours, dans la plupart des cas, la communication passe avant tout par les sms, les réseaux sociaux, parfois les courriels, ou oralement, mais plus par la lettre de papier, dûment postée. Quelles traces en garderont-ils?

S’écrit-on encore dans les familles ? Non, pas vraiment, on se téléphone, on ne s’écrit même plus des cartes postales. Que restera-t-il de nos échanges pour nos descendants ?

Pour ma part, j’ai précieusement conservé les lettres de mes grands-parents, de mes parents, de mes amis, de mes amours. Les relire est une merveilleuse façon de faire revivre les disparus, ou de relativiser les chagrins de la vie. De se retrouver aussi dans ses désirs et élans de jeunesse, de rire de soi souvent.

Quant à nos contemporains, dont certains, femmes et hommes, vont devenir célèbres pour la postérité par un accomplissement exceptionnel dans leurs domaines, quels qu’ils soient, laisseront-ils ces traces si précieuses de leurs pensées, de leurs passions, de leur existence intime ou de leurs doutes et convictions?

La lettre sur papier, support particulier

Lorsqu’on écrit une lettre, sur papier, on développe davantage sa pensée pour un destinataire privilégié. Qui le fait encore régulièrement ? J’avoue que cela m’interpelle car comme tout le monde, j’ai moi aussi cessé de le faire… et je remarque combien j’ai raccourci la longueur de mes messages, limité les descriptions, combien nous restons tous dans l’économie de mots, forcément réductrice. Et pour tout dire, notre expression en est appauvrie.

Pour aller plus vite souvent, voire par paresse, parce que c’est plus simple et plus « facile».

Trésors des correspondances

Pour tout chercheur, l’étude de la correspondance –si par chance elle existe encore- des femmes et des hommes qui ont compté pour les civilisations qu’ils représentent est indispensable. C’est une mine d’informations, tant sur les événements, que sur les mœurs, sur les courants de pensée, ou sur les relations humaines.

Les doutes d’Einstein

Qui connaîtrait l’échange épistolaire entre Albert Einstein et Max Born (lui aussi Prix Nobel de physique pour ses travaux en physique quantique) et qui dura de 1916, à partir de la publication d’Einstein sur la relativité générale, jusqu’à sa mort en 1955 ? Cela représente plus de 100 lettres.

On y voit Einstein et Born échanger par exemple sur la physique quantique, qu’Einstein mettait en doute. Ou sur la montée du nazisme.

*Lettre 52. « La physique quantique est très impressionnante. Une voix intérieure me dit cependant qu’elle n’est pas satisfaisante. Elle fonctionne bien sans pour autant s’approcher d’une compréhension réelle des choses.

De toute façon, je suis convaincu que dieu ne joue pas aux dés. »

                                                                                          Albert Einstein, le 4 décembre 1926

Si Madame de Sévigné n’avait pas écrit ses fameuses Lettres à sa fille, Madame de Grignan, les historiens n’en sauraient pas autant sur la vie de cour sous Louis XIV ou sur les relations entre certains écrivains qu’elle fréquentait. Les historiens d’art ne connaîtraient pas non plus les échanges entre Picasso et Cocteau par exemple.

Lettres d’amour

Nous ne saurions pas davantage ce qui unissait Victor Hugo à Juliette Drouet (elle lui écrivit 22’000 lettres! en 50 ans), George Sand à Musset, le poète Rilke à Lou Andréa Salomé, ou qu’Albert Camus aima la comédienne Maria Casarès jusqu’à sa mort. Ni les échanges privés entre Sartre à Simone de Beauvoir. Nous ne connaîtrions pas non plus les dessous de la passion brûlante d’Anaïs Ninn avec Henry Miller.

Une mémoire historique sans pareille

Les lettres des soldats de la guerre de 14-18, dans les deux camps, à leurs correspondantes de guerre, ou à leurs familles, sont tout à la fois un témoignage de ce que représentaient ces lettres pour leur survie au quotidien et d’incomparables traces de leur vie réelle au front, dans les tranchées, si différentes des cyniques rapports d’état major.

Mille et uns autres exemples pourraient être cités, Cicéron, Churchill, De Gaulle, Lénine, Freud ou tous les musiciens, les peintres, les poètes ont laissé des correspondances qui témoignent de leur époque.

Pas de nostalgie mais …

Ce n’est pas uniquement par nostalgie (toute nostalgie n’est pas réactionnaire ou conservatrice) mais plus par réelle préoccupation que je m’interroge: quelles traces laisserons-nous aux siècles futurs ?

 Quels témoignages politiques, événementiels, contextuels auront-ils, hormis les publications destinées au grand public par leurs auteurs?

Savons-nous encore écrire des lettres d’amour qui font plus de deux phrases et qui transportent ? Sur quel passé se pencheront nos enfants et petits-enfants ?

Dans les lettres, on écrit des choses intimes et on prend souvent le risque d’être sincère sans se demander si cela est politiquement correct, sans précautions oratoires, et c’est ce qui les rend si uniques, si véridiques. Si incomparables à tous les autres écrits.

Je garde les Pieds sur Terre: je crains que nos nouveaux moyens de communication, marqués au sceau de l’instantanéité, si faciles, ne constituent un tournant sans pareil dans l’Histoire.

 

Notes et références

* Correspondance 1916-1955, traduction par Pierre Leccia, Collection Science Ouverte, Le Seuil (1972) (ISBN 2-020-02813-1

Numérique et tempêtes solaires, un cocktail explosif!

Nos sociétés ultra connectées seraient-elles de plus en plus des colosses aux pieds d’argile? Notre dépendance à la production électrique et aux cyber-technologies est évidemment sans précédent dans l’histoire humaine, ce qui nous rend très vulnérables.* Voilà pourquoi nous avons besoin de la climatologie spatiale et des prévisons météorologiques interplanétaires.

 Eruptions solaires: un phénomène à surveiller

Mal connues du grand public, les éruptions solaires sont des éjections plus ou moins violentes de matière provenant de la couronne solaire, qui s’élèvent à des milliers de kilomètres en altitude et produisent soit des vents solaires soit des tempêtes solaires.

La Terre est entourée de la magnétosphère, sorte de bouclier magnétique, qui la protège généralement du flux des vents solaires, bien connus des astronomes. Ce sont eux qui génèrent les admirables aurores boréales et australes.

Les tempêtes solaires

Plus rares que les vents solaires heureusement mais d’une extrême puissance, elles éjectent des milliards de tonnes de particules énergétiques dans l’espace. Moins rapides, elles mettent de quelques heures à quelques jours pour atteindre la Terre, si celle-ci se trouve sur leur trajectoire au moment de l’éruption. Ce qui nous laisse peu de temps pour réagir…

Les orages magnétiques

Quand elles entrent en interaction avec la magnétosphère, elles provoquent des orages magnétiques. Ils peuvent être d’une violence telle qu’ils peuvent inverser le champ magnétique de la Terre ou perturber la ionosphère où circulent les ondes radio, pour ne citer que 2 de ces effets possibles dont les conséquences peuvent nous toucher directement.

La fameuse découverte de David Carrington en 1859

Les événements de Carrington (Carrington events), du nom de l’astronome anglais, est un risque très sous-estimé, parfois méconnu du grand public et très souvent des politiques.

Carrington est le premier en effet à avoir observé des taches très importantes, visibles même à l’œil nu, à la surface du soleil. Puis il avait assisté, le 28 août 1859 à un éclair très violent, puis, les jours suivants, d’incroyables aurores polaires avaient illuminé les cieux bien au-delà des pôles: on pouvait lire, dit-on, le journal à Cuba en pleine nuit!

Tous les réseaux de télégraphes avaient sauté, et des télégraphistes avaient été parfois électrocutés. Mais dans l’ensemble, les dommages subis par les sociétés du 19e siècle avaient été très limités et n’avaient pas paralysé les activités humaines. On était encore à l’ère du papier et des moyens mécaniques, ce qui explique pourquoi les conséquences avaient somme toutes été si peu remarquées. On avait surtout admiré la beauté du phénomène …

Technologies: la menace solaire pour nos sociétés connectées

Aujourd’hui il s’agit au contraire d’un risque majeur.

Imaginez un peu: que se passerait-il si des centaines de transformateurs électriques étaient détruits en même temps? Certaines régions très peuplées du globe pourraient être privées d’électricité et vivre une panne totale pendant plusieurs semaines voire plusieurs mois…

Notre vie est entièrement régie par les technologies avancées.

Toutes nos transactions par carte de crédit, toutes les communications via satellites, les GPS, et même la radio (qui dépend de la ionosphère), tout absolument tout ce qui aujourd’hui contrôle nos données, notre mobilité, nos communications, notre sécurité, pourrait être détruit en quelques heures et cela à l’échelle planétaire.

Cela laisse songeur …

Un précédent récent qui fait réfléchir …

En mars 1989, quelques 6 millions d’habitants du Québec furent totalement privés d’électricité pendant 9 heures: l’effondrement du système se produisit en moins de …90 secondes! Et les dégâts coûtèrent 2 milliards de dollars.

Sachant que nous sommes entrés en décembre 2019 dans le 25e cycle solaire (les cycles durent en moyenne 11 ans) et que leur intensité est variable et inconnue, il est évidemment indispensable d’observer attentivement les éruptions solaires. Ajoutons que les modèles actuels prévoient un pic d’activité solaire entre 2023 et 2026.

Les prévisions de la météorologie spatiale

Aujourd’hui des satellites ont pour mission d’observer cette activité du soleil, mais ils sont encore trop peu performants puisqu’ils offrent une prévision 20 heures maximum seulement avant l’événement, ce qui n’est pas suffisant pour permettre aux Terriens de réagir à la menace.

Une nouvelle culture du cyber-risque solaire

Tous les pays devraient appliquer à ce sujet le principe de précaution car s’il n’est pas certain que nous soyons justement dans la trajectoire d’une grosse tempête solaire, cela n’est pas exclu non plus. (cf.1)

Or le tragique exemple de Fukushima nous démontre que les modèles prévisionnels des risques sont trop souvent insuffisants car ils ne tiennent pas compte des effets dominos ou d’accumulations: un séisme ET un tsunami par exemple, se produisant en même temps au même endroit.

« Gouverner, c’est prévoir; et ne rien prévoir, c’est courir à sa perte» Emile de Girardin. (Fondateur de la Presse et auteur de La politique universelle, 1852)

Nous sommes devenus hyper dépendants de nos production électriques, de nos cartes et puces magnétiques, et de tous nos systèmes inter-connectés. Nous devrions sérieusement réfléchir à la lumière (si j’ose dire.!) des pannes majeures les plus récentes à notre fragilité si nouvelle et si générale.

La NASA, le CNRS et L’ESA (Agence spatiale européenne) ont bien compris l’enjeu de la météorologie spatiale pour nos sociétés et ont développé des outils de calcul et des satellites d’observations pour mieux anticiper ces Carrington Events , et pour permettre de donner l’alerte à temps.

« L’enjeu est de taille pour les transformateurs électriques et le projet expérimental “Solar Shield” dirigé par le Dr Pulkkinen a pour mission d’identifier les transformateurs les plus menacés par chaque éruption solaire. “Il suffit de déconnecter pendant quelques heures tel ou tel transformateur à haut risque pour prévenir des pannes qui peuvent durer plusieurs semaines et plonger dans le noir un continent entier,” souligne le Dr Pulkkinen. » (cf.2)

En conclusion, si nous voulons garder les Pieds sur Terre, protégeons donc notre talon d’Achille car même si le risque est faible, il est bien trop grand pour nos sociétés pour être ignoré ou négligé.

 

Notes et références

1)Un rapport de la NASA datant de 2009 évalue le risque d’occurrence d’un événement Carrington comme une catastrophe planétaire susceptible de durer de plusieurs mois à plusieurs années.

En février 2014, le physicien Pete Riley publie un article intitulé :

« Sur la probabilité d’occurrence d’événements météorologiques spatiaux extrêmes » dans lequel il évoque une probabilité de 12% que la Terre soit frappée d’un Carrington Event dans les 10 prochaines années.

2) https://www.notre-planete.info/actualites/2913-consequences-tempete-solaire-Terre  Article très explicatif du site notre-planète.info (mis à jour 11 juillet 2020)

*Ces derniers mois, nous avons été victimes ou témoins de pannes géantes pendant lesquelles parfois des centaines de milliers de personnes n’ont plus pu ni téléphoner -même aux numéros d’urgence hélas- , ni se connecter, ni accéder à des données sensibles (les hôpitaux par exemple).

Je ne parle pas ici d’attaques de hackers, mais uniquement des pannes dues à des problèmes de maintenance de réseau électriques (réparations, erreurs humaines, etc.) ou d’événements dus à des phénomènes naturels et qui ont touché les infrastructures dont nous dépendons totalement.

 

 

 

 

 

 

 

 

La gifle: un geste qui a une longue histoire …

La gifle a une très forte charge symbolique de communication dans nos cultures occidentales. Ce geste si soudain a toujours gardé un statut particulier à travers les siècles. Il est intéressant d’en rappeler quelques caractéristiques historiques et sociales le lendemain de l’agression dont a été victime Emmanuel Macron et qui suscite de vives réactions. C’est perçu en effet comme bien pire qu’une tarte à la crème, une enfarinade, ou une tomate trop mûre…ça n’a rien d’une “blague”, ça ne fait pas rire du tout et on ignore si c’est prémédité ou l’expression d’un brusque accès de violence. C’est donc incompréhensible, inquiétant et choquant. Penchons-nous sur la question de façon plus générale ….

Pourquoi une gifle est-elle si intolérable?

Pour mieux le comprendre dans son sens général, il faut relier ce coup soudain porté au visage à plusieurs paramètres associés:

La main ouverte, la main tendue

Traditionnellement, et cela depuis des siècles, la main ouverte paume vers le haut et avant–bras tendu permettait de montrer que l’on ne tenait pas d’arme. Suite logique, la poignée de main, toujours donnée avec la main droite, est donc un signe de réciprocité pacifique: «je ne suis pas armé et toi non plus, dès lors nous pouvons entrer en communication verbale en confiance».

La main de la bénédiction religieuse s’approche de la tête du fidèle, qui s’en réjouit et s’y soumet volontairement en inclinant la tête.

La main tendue est aussi celle de l’aide et du secours.

La confiance

Dans tous ces cas, ce geste paume ouverte vers autrui est un gage de confiance qui relie les interlocuteurs. Le mot confiance vient du latin cum fidere qui veut dire partager sa foi  avec l’autre (au sens large du mot foi, sans connotation religieuse ici). Pouvoir se fier à quelqu’un, c’est fondamental, parfois vital. Cela implique que l’on n’a pas à craindre la trahison, la traîtrise.

La face, identité sacrée et vulnérabilité

Dans presque toutes les cultures, le visage est sacré. Sa représentation est parfois sacrilège lorsqu’il s’agit de dieu(x) dans certaines religions. Elle est souvent révérée, comme pour les chrétiens celle de l’empreinte du visage du Christ. Des populations autochtones considèrent que prendre en photo leur visage, c’est voler leur âme.

Et, ne nous y trompons pas, nous sommes plus que jamais dans une ère du culte de l’image du visage, sacralisée et enluminée par des artifices “photoshopés” ou modifiée par le maquillage et la chirurgie. L’ère du selfie narcissique se double aujourd’hui de la crainte des abus relatifs à la reconnaissance faciale par l’intelligence artificielle. Le visage est donc plus que jamais investi d’une forte charge émotionnelle.

Ajoutons que, lorsqu’on s’avance « à visage découvert » c’est en signe d’ouverture au dialogue et à la relation.

Quand la main ouverte ment

La violence de la gifle est donc multiple: la main ouverte en frappant la face commet une trahison aggravée. En effet, la surprise néfaste et la stupéfaction y sont associées.

Ce geste a toujours été considéré et ressenti comme une humiliation. On parle d’avanie, de camouflet. Ce n’est pas seulement un coup, c’est un discours gestuel. Presque théâtralisé. Toujours dramatisé. Et souvent tragique.

Si elle est donnée en privé, c’est une trahison beaucoup plus mortifiante et violente psychologiquement (et même physiquement) qu’une bourrade dans une épaule. « Se prendre une claque » est une expression métaphorique illustrative du fait qu’on n’a pas vu le coup venir, qu’on n’était ni préparé ni armé. On se croyait en confiance, on a donc baissé sa garde et on était vulnérable. Par conséquent, la rancune et la rancœur risquent fort d’être définitives. C’est une énorme blessure narcissique, et le beau Narcisse aimait, comme on le sait. son visage jusqu’à en mourir….

L’humiliation publique

Encore jusqu’au 19e siècle, la gifle publique, devant témoins, était le facteur déclencheur des duels les plus sanglants, mêmes interdits par la loi. Le soufflet se donnait généralement avec les gants de celui qui se considérait comme offensé et un tel geste au visage de son adversaire provoqué se réglait à l’aube au pistolet ou à l’épée.

Honneur et respect

En effet, attenter brusquement à l’intégrité identitaire (le visage) d’un homme (les femmes, qui en étaient parfois les enjeux ou les prétextes, ne pratiquaient pas ces codes) par ce geste si vif et inattendu était considéré comme une atteinte inacceptable à l’honneur. Il fallait laver cet affront (mot qui vient aussi du latin ad frontem , sur le front, ou vers le front) en combat singulier.

Hiérarchie des atteintes à l’honneur: le code

Dans la définition de l’Encyclopedia universalis, l’atteinte à l’honneur n’a de sens que lorsqu’il y a égalité de rang. Dans ce fameux code de l’honneur, un supérieur  hiérarchique ne peut pas se sentir humilié par quelqu’un qui n’est pas son égal. L’affront n’a pas de valeur symbolique dans un tel cas. C’est la base même du code.

En revanche, il y a crime symbolique dans la tentative d’atteinte à l’intégrité d’une figure hiérarchique forte.

Un président ou une présidente, ou tout autre dirigeant investi d’un pouvoir politique ou religieux par/sur une collectivité, représente cette collectivité qui l’a placé à son poste. Toucher à son visage, c’est toucher à tous les membres du groupe considéré et à tout ce qu’ils représentent.

Le symbole

On pourrait encore détailler longuement les facteurs, historiques, sociologiques, politiques et psychologiques qui constituent dans l’imaginaire collectif un interdit si ancien et si particulier.

Cela choque donc les gens à plusieurs titres comme on le voit.

L’Histoire et l’actualité

En minimisant la portée de cette gifle contre E. Macron, les ministres et le porte-parole du gouvernement Gabriel Attal rappellent donc que le Président n’est pas humiliable ou atteignable dans son honneur puisque sa fonction même le place hirérarchiquement au-dessus du «gifleur». On est donc tout à fait dans le cadre historique du code de l’honneur.

C’est la Justice qui a la charge de punir le crime d’atteinte symbolique, au nom de la société qui l’a élu Président car, dans les régimes démocratiques, la loi et son application par la justice sont relatives à la société tout entière et s’appliquent à tous les individus qui la constituent.

Pour conclure, il est très intéressant de constater combien nous sommes dépositaires, parfois sans même le savoir, des signaux de communication ancestraux de la culture à laquelle nous appartenons.

Et puis, gardons les Pieds sur Terre et la tête froide, ce qui nous interpelle toujours, à juste titre, c’est d’assister à un acte violent commis sur une personne, quelle qu’elle soit.

 

 

 

 

 

 

 

 

Le «Nudging» ou la persuasion à grande échelle, suite…

Partie 2 : Le Nudging, alternative de communication intéressante

Cette méthode s’est tout d’abord fait connaître dans les pays anglophones, dans les milieux académiques et économiques. On parle aussi de Behavioral Economy (Economie comportementaliste) et de Nudge Marketing, selon les applications considérées.

Il est important de souligner ici que cela ne peut remplacer d’autres stratégies d’information ou de communication dans tous les cas de figures, mais que c’est une possibilité différente, à ajouter ou à privilégier. C’est donc une solution complémentaire, souvent plus efficace que les méthodes traditionnelles. Elle mérite donc qu’on la prenne en considération. Une sorte de nouvelle corde (ou de nouvelle flèche) ajoutée à l’arc de ceux qui communiquent.

Non, l’être humain n’est pas si rationnel qu’il voudrait le croire!

Dès 1960 le chercheur américain Herbert Simon* s’intéresse aux processus de prises de décisions et de choix des individus, en particulier dans le domaine économique.

Il révolutionne la vision jusque-là admise de l’Homme rationnel. Il reçoit le Prix Nobel d’économie 1978 pour sa théorie sur la rationalité limitée.

Incertitudes et choix par défaut

Herbert Simon relevait les multiples facteurs d’incertitude qui modifient nos prises de décisions: par exemple, nous ne savons jamais tout, ni sur nous-mêmes ni sur le contexte de nos décisions.

Il démontre que lorsque nous faisons un choix pour résoudre un problème, nous avons avant tout renoncé à d’autres possibilités alternatives, aussitôt qu’une solution nous paraît suffisamment satisfaisante.

Or le renoncement est un acte délibéré de l’individu, à ne pas confondre avec la résignation, laquelle implique au contraire une sorte de soumission aux événements.

Le renoncement est donc un mouvement positif que l’on peut valoriser.

Emotionnels avant tout (et plutôt paresseux …)!

Il conteste l’idée reçue que, si nous sommes bien informés, nous sommes capables de prendre nos décisions de façon optimale et «froide» en quelque sorte, c’est-à-dire rationnellement. Or il n’en est rien: nous sommes des êtres essentiellement émotionnels. Bien moins cartésiens ou raisonnables que prévu, même face à des mesures chiffrées …

Il démontre aussi que, paradoxalement, nous sommes prévisiblement irrationnels”!

Contrairement aux idées reçues, nous prenons nos décisions en fonction d’une multitude de facteurs et de procédures dont la plupart nous échappent. Et nous le faisons de manière systématique, c’est l’aspect prévisible de nos attitudes. H.Simon montre que nous le faisons bien davantage dans le but de la satisfaction la plus aisée plutôt que dans celui de la maximisation objective de nos intérêts.

J’ai envie de dire pour résumer que, comme tout le vivant, nous économisons notre énergie chaque fois que cela nous est possible!

Cette théorie fit grand bruit dans les milieux concernés (économie et finance) et suscita bien des polémiques. Mais elle ne tarda pas à être considérée comme extrêmement intéressante.

 Reprise et développée par Daniel Kahneman (Nobel d’économie 2002), puis par Richard Thaler (Nobel 2017) et Cass Sunstein (en 2003 puis 2008 **), et par Dan Ariely*** dans son livre C’est (vraiment ?) moi qui décide: les raisons cachées de nos choix (2008), la théorie et méthode du Nudging fut adoptée par Obama dès 2008 (création d’un Nudge Squad en 2013) puis par de nombreux dirigeants et pays, jusqu’à plus récemment l’Allemagne ou la France.

Une autre version d’une même réalité: un gros gain pour un très petit prix

Ainsi, en France, en ne modifiant qu’une formulation sur la déclaration fiscale concernant la possession d’un téléviseur, on a pu récupérer des millions d’euros de redevance.

Auparavant le formulaire disait : « avez-vous un poste de TV chez vous? » et il fallait cocher pour le dire. Et le résultat était très faible…. Le « Oups ! j’avais pas vu … » était trop facile…

En faisant l’inverse, c’est-à-dire en mettant «si vous n’avez pas de TV chez vous, alors vous devez l’écrire et le déclarer solennellement» pour ne pas devoir payer automatiquement la taxe (l’idée étant que la grande majorité des Français en ont une), l’Etat a utilisé le biais dit d’autorité:

Si vous écrivez « Non je n’en ai pas » et que vous mentez, vous ne pourrez pas prétendre ne pas avoir voulu frauder … C’est plus difficile, cela vous prendra plus de temps (il faut écrire une déclaration à part) et c’est donc moins tentant. Vous êtes amenés à prendre vos responsabilités de façon plus active.

Coût de l’opération pour changer la formulation? Plus que faible au regard du bénéfice car les montants des redevances ont fait un bond! Ainsi les citoyens ont donc été incités à être plus honnêtes sans remontrances ni menaces explicites.

La question des dérives

S’agissant tout de même de manipulation, bien que «douce», et basée très efficacement sur la psychologie humaine et comportementale, on est en droit de se demander si le Nudging n’est pas un redoutable moyen de nous « moutonniser » à l’envi à des fins plus ou moins nobles.

Je n’ai pas de réponse toute prête à ce sujet.

Le Nudging public, social ou politique:  le paternalisme libertarien

Je remarque néanmoins que le risque est très faible si les principes de liberté des individus d’adhérer ou non à l’incitation sont strictement respectés, comme c’est normalement le cas dans cette pratique dite du paternalisme libertarien (Libertarian Paternalism tel que définit par Thaller et Sunstein **). Cela implique également qu’ils soient  préalablement informés clairement.

En revanche dans le Nudge marketing à des fins purement publicité-vente-profit, je serais plus critique et je crains les risques de dérives pour la seule raison déjà que l’objectif n’est plus du tout le bénéfice «vertueux » collectif mais celui de quelques-uns au détriment potentiel des autres…

De grandes firmes de sodas pleins de sucre et de sel s’intéressent par exemple de très près à ces techniques d’influence. Cela reste alors du pur marketing de vente de produit.

 Une perspective optimiste pour les causes collectives?

Remarquons pour conclure que certains mettent beaucoup d’espoir sincère dans cette méthode pour résoudre diverses problématiques sociétales ou environnementales car elle tient compte de nos réelles inerties comportementales et des contextes qui nous entourent au lieu d’en être déconnectées.

Cela ouvrirait une nouvelle voie de gouvernance, complémentaire aux méthodes déjà en vigueur. Ils défendent la thèse que des conduites acceptées librement nous responsabilisent davantage et font de nous des citoyens mieux assumés. Cela me paraît très sensé.

Je garde les Pieds sur Terre : entre toutes les options possibles d’opinions à ce sujet, je propose de laisser à chacune et chacun le libre choix de la réponse  😉 !

 

* Herbert Simon interview http://www.sietmanagement.fr/decision-organisationnelle-rationalite-procedurale-les-boucles-imc-h-simon/

**Libertarian Paternalism  in Thaler, Richard H. and Cass R. Sunstein. Nudge: Improving Decisions About Health, Wealth, and Happiness. Yale University Press, 2008.

***Dan Ariely conférence :Contrôlons-nous nos décisions ?

https://www.ted.com/talks/dan_ariely_are_we_in_control_of_our_own_decisions?language=fr

(traduction de la conférence https://www.ted.com/talks/dan_ariely_are_we_in_control_of_our_own_decisions/transcript?language=fr

 

Le «Nudging» ou la persuasion à grande échelle Partie 1

 Se faire vacciner ou pas? prendre l’escalier ou l’escalator? trier davantage les déchets? rouler mieux et moins vite?  Voici autant de problématiques modifiées par des stratégies de Nudging. Qu’est-ce que c’est et comment ça marche?

 Partie 1

Plus que jamais, actuellement les gouvernements utilisent les techniques communicationnelles du Nudging dans divers domaines (écologie, fiscalité, sécurité routière, politiques de santé etc.) afin d’orienter les gens vers des prises de décisions et des comportements considérés comme bénéfiques pour la collectivité.

A moindre coût et, ce qui est très important, en déclarant préserver leur liberté de décision. On parle de « manipulation douce » et assumée ouvertement par ceux qui s’en servent.

«Nudge» (en français «coup de pouce ») est, en d’autres termes, une méthode de communication destinée à modifier des comportements avec la pleine adhésion des personnes concernées ou à les inciter à passer de l’indécision à l’action. Tout cela sans contraintes ni punition, ni même recommandation.

C’est de la persuasion à grande échelle, basée sur une étude préalable des comportements effectifs des individus dans tel ou tel contexte. Aujourd’hui les grands cabinets de conseil spécialisés dans ce domaine (ex. BVA en France, qui conseille le gouvernement) se servent d’analyses de mégadonnées (Big Data) pour leurs collectes de données ciblées.

Ceux qui veulent persuader se basent sur la psychologie comportementale pour modifier leur message incitatif, de façon à obtenir l’adhésion du plus grand nombre de gens possible pour effectuer un changement.

L’exemple de l’escalier de Stockholm

En se servant par exemple de notre tendance à aimer nous amuser, on peut nous inciter à prendre l’escalier plutôt que l’escalator uniquement en peignant les marches comme un grand clavier de piano. C’est ce qui a été tenté à Stockholm. Pas de discours ni de conseils, juste un environnement visuel suggestif et ludique.

Résultat: une baisse de 70% de l’usage de l’esclator et deux premiers bénéfices: une substantielle économie d’énergie et un bénéfice santé pour les usagers, donc une prévention à très bas coût pour la politique de santé publique. Ce qui représente un fort retour sur investissement (ROI). Quant au destinataire, le public, il a toujours le libre choix de prendre ou non l’escalator. C’est un exemple de Nudge.

Ou celui du passage piéton islandais (Cf. photo ci-dessus)

En Islande, une ville a créé un passage piéton en 3D qui fait trompe-l’œil et qui est destiné à faire ralentir les usagers de la route car ils croient voir un obstacle. Ce Nudge a depuis, été plusieurs fois imité ailleurs avec succès (Inde, France, etc.).  *(Cf. la vidéo lien en bas de l’article.)

On peut aussi nous influencer très efficacement en misant sur notre profond désir d’appartenance au groupe social.

Si nous lisons que tant de milliers de gens font une action jugée positive, comme trier les déchets, limiter leur consommation énergétique ou donner leurs organes post mortem, nous aurons tendance par mimétisme et par conformisme social à faire de même. La pression des pairs (peer pressure) est un puissant levier de changement.

L’effet Ikéa, exemple de biais cognitif

Il apparaît que nous accordons plus de valeur à un bien, proportionnellement à la difficulté que nous avons eu à l’assembler et parce que nous y sommes parvenus. Une satisfaction qui donne du prix à notre action et à sa réalisation concrète.

Donc favoriser le succès des individus dans une entreprise difficile donne une valeur ajoutée à l’action, largement supérieure à l’action elle-même car elle est émotionnelle, investie affectivement. Cette satisfaction supérieure les motivera à réitérer l’expérience puisqu’elle est fortement gratifiante. Cela crée une sorte d’appropriation positive et durable.

Autres procédés: l’effet de la répétition ou la peur de la perte

Rien de nouveau ici, c’est la répétition sous toutes ses formes qui finit par modifier la perception du récepteur ou encore la stratégie d’évitement de la perte qui le poussera à faire autrement si on lui en donne la possibilité. Le Nudging consistera alors à lui offrir l’accès facilité à cette possibilité!

Bref, plus de 120 biais cognitivo-comportementaux ont été listés, et permettent donc de mettre en œuvre des mécanismes d’influence efficaces.

Dans l’ensemble, jusqu’à maintenant, les gouvernements démocratiques pratiquaient assez généralement l’information et la recommandation, assorties de l’obligation (morale ou légale) et la coercition (amendes, punitions légales, sanctions etc.) lorsqu’ils voulaient obtenir des comportements plus « vertueux » chez leurs populations. On partait de la théorie et on obligeait à sa mise en pratique.

A l’inverse, le Nudging suit une démarche inductive: d’abord l’observation du terrain et des utilisateurs, l’analyse de leurs comportements réels et en contexte (via des mégadonnées notamment) puis seulement, la mise en œuvre réaliste d’une stratégie de communication adaptée et simple.

Première conclusion

Pour faire une métaphore, on pourrait dire qu’avec un Nudge on forge une clé (=le message incitatif) par rapport à la serrure (=le public cible), alors qu’on avait tendance à forcer la serrure avec une clé inadaptée …. Ce qui, bien sûr laissait des traces sur la porte, l’endommageait et ne permettait pas toujours de l’ouvrir (= l’adhésion libre à la proposition de changement).

A suivre ! ….dans la partie 2, à venir bientôt!

Vidéo sur le passage piéton en 3D d’Islande: https://www.youtube.com/watch?v=szJbz-z7iJw&t=75s

Mettre des mots sur les maux

Dans les séries, (En thérapie sur Arte fait un véritable tabac), dans les médias, ou sur les réseaux sociaux, les prises de parole existentielle sont d’actualité: tant pour dénoncer publiquement des violences trop longtemps tues que pour exprimer des souffrances dans la confidentialité d’un dialogue thérapeutique. Ce n’est pas seulement à une libération de la parole à laquelle nous assistons, mais à la reconnaissance publique de sa nécessité pour la santé globale des individus et pour la vitalité de nos sociétés.

Freud a dit:” Le premier homme à jeter une insulte plutôt qu’une pierre est le fondateur de la civilisation.”

En effet, le mot, même insultant, est déjà plus élaboré que le geste brutal. Il suppose une prise de distance par la parole, une sorte de réflexion sur une situation donnée. Au lieu d’une réaction brute, primaire, inarticulée en quelque sorte, il y a un passage par la pensée: ce n’est plus le bras qui frappe, c’est la voix qui exprime, mal certes, mais c’est déjà un progrès…

Un apprentissage fondamental pour la pensée: les mots

Ainsi les très petits enfants “font” des colères avec force cris et gesticulations avant de pouvoir “dire” leur colère, car cela implique tout un apprentissage fondamental: celui des mots. L’acquisition de vocabulaire c’est la base même de la construction de la pensée, où les mots sont autant de briques ou d’éléments qui offrent de plus en plus de possibilités de combinaisons et de nuances.

Sans mots, pas de concepts donc pas de raisonnements, ni d’expression des émotions

Pour revenir aux très jeunes enfants, il leur faut plusieurs années d’apprentissage pour pouvoir nommer ce qu’ils ressentent, et pouvoir en parler sans être limités par leur manque de vocabulaire.

Si ce stade est atteint au fur et à mesure de leur jeunesse, ils peuvent alors mieux se faire entendre, se comprendre et comprendre les autres, mieux se développer et continuer leur expansion vers des univers de pensée de plus en plus riches et diversifiés.

Ils se sentent alors moins impuissants et ressentent moins de frustrations, moins de colère ou de tristesse. Ils peuvent passer par le discours au lieu d’en rester aux actes seuls. En d’autres termes, plus on a de mots dans la tête et plus on a de chance de pouvoir s’exprimer de façon fidèle et exacte. C’est une immense richesse. Hélas, comme toutes les richesses, elle n’est pas toujours bien partagée.

L’école, creuset vital

Tous les enfants n’ont pas l’immense chance d’avoir un milieu familial propice à l’acquisition des mots abstraits, des concepts. C’est l’école qui égalise les différences, qui offre à tous la possibilité d’enrichir leur pensée.

Celles et ceux qui en sont privés sont  bien évidemment tout aussi sensibles et intéressants que les autres, mais ils restent silencieux, ils sont comme invisibles.

Avec les confinements, dans certains pays, comme en Italie du sud actuellement, les enfants et adolescents décrocheurs sont nombreux,  ils se sont sentis exclus de l’école, ils sortent du champ éducationnel et risquent fort, hélas, d’être les futures victimes de systèmes d’exploitations plus ou moins frauduleux. Ce phénomène a lieu plus ou moins partout à des degrés divers et a de quoi inquiéter.

Auront-ils un jour les moyens de dire leurs maux? Et si non, sous quelle forme s’exprimeront-ils?

Abdellatif Kechiche a fait il y a plusieurs années un très beau film sur ce sujet L’Esquive, (2003, il obtint 2 Césars) qui montrait que la violence naît  souvent de l’incapacité à dire les choses, à s’exprimer verbalement.

Pouvoir mettre des mots sur les maux : une nécessité

Aujourd’hui dans toutes les couches de la population, tous âges et conditions socio-économiques confondues, il y a de la souffrance, la pandémie générant des situations souvent critiques voire tragiques, et toujours anxyiogènes.

Les consultations de psychothérapies se multiplient et l’on se préoccupe dans tous les pays de la santé mentale des populations. La parole se libère aussi en matière de viols ou d’abus de toutes sortes. On redécouvre le pouvoir nécessaire des mots et les bienfaits de la médecine qui traite le psychisme et c’est peut-être là un «bénéfice associé» à cette difficile période.

On comprend  en effet que les images seules ne suffisent pas, et que le psychisme humain a besoin de la parole pour s’exprimer de façon civilisée et précise pour apaiser les angoisses existentielles, pour aller de l’avant de façon constructive, pour acquérir de la force et de la résilience. Ou, pour faire simple, pour mieux vivre.

Sonnette d’alarme 

Les gouvernants, quel que soit le pays, devront être hyper attentifs à tous ces jeunes qui se trouveront, de par les circonstances actuelles, encore plus dépourvus de la chance de prendre ce merveilleux ascenseur mental, voire social, d’un riche lexique et du bénéfice qui en résulte.

Une saine prise de conscience?

Mais je garde Les pieds sur Terre et je vois le bon côté des choses: les mots sont de retour ! et qui sait, les assurances suisses admettront-elles peut-être enfin de considérer que le recours à un soutien psychologique au cours d’une existence est juste le signe que les patients prennent soin d’eux-mêmes , comme pour n’importe quelle autre consultation médicale, et non pas la manifestation d’un « risque » sanctionné par des « réserves » ?