La gifle: un geste qui a une longue histoire …

La gifle a une très forte charge symbolique de communication dans nos cultures occidentales. Ce geste si soudain a toujours gardé un statut particulier à travers les siècles. Il est intéressant d’en rappeler quelques caractéristiques historiques et sociales le lendemain de l’agression dont a été victime Emmanuel Macron et qui suscite de vives réactions. C’est perçu en effet comme bien pire qu’une tarte à la crème, une enfarinade, ou une tomate trop mûre…ça n’a rien d’une “blague”, ça ne fait pas rire du tout et on ignore si c’est prémédité ou l’expression d’un brusque accès de violence. C’est donc incompréhensible, inquiétant et choquant. Penchons-nous sur la question de façon plus générale ….

Pourquoi une gifle est-elle si intolérable?

Pour mieux le comprendre dans son sens général, il faut relier ce coup soudain porté au visage à plusieurs paramètres associés:

La main ouverte, la main tendue

Traditionnellement, et cela depuis des siècles, la main ouverte paume vers le haut et avant–bras tendu permettait de montrer que l’on ne tenait pas d’arme. Suite logique, la poignée de main, toujours donnée avec la main droite, est donc un signe de réciprocité pacifique: «je ne suis pas armé et toi non plus, dès lors nous pouvons entrer en communication verbale en confiance».

La main de la bénédiction religieuse s’approche de la tête du fidèle, qui s’en réjouit et s’y soumet volontairement en inclinant la tête.

La main tendue est aussi celle de l’aide et du secours.

La confiance

Dans tous ces cas, ce geste paume ouverte vers autrui est un gage de confiance qui relie les interlocuteurs. Le mot confiance vient du latin cum fidere qui veut dire partager sa foi  avec l’autre (au sens large du mot foi, sans connotation religieuse ici). Pouvoir se fier à quelqu’un, c’est fondamental, parfois vital. Cela implique que l’on n’a pas à craindre la trahison, la traîtrise.

La face, identité sacrée et vulnérabilité

Dans presque toutes les cultures, le visage est sacré. Sa représentation est parfois sacrilège lorsqu’il s’agit de dieu(x) dans certaines religions. Elle est souvent révérée, comme pour les chrétiens celle de l’empreinte du visage du Christ. Des populations autochtones considèrent que prendre en photo leur visage, c’est voler leur âme.

Et, ne nous y trompons pas, nous sommes plus que jamais dans une ère du culte de l’image du visage, sacralisée et enluminée par des artifices “photoshopés” ou modifiée par le maquillage et la chirurgie. L’ère du selfie narcissique se double aujourd’hui de la crainte des abus relatifs à la reconnaissance faciale par l’intelligence artificielle. Le visage est donc plus que jamais investi d’une forte charge émotionnelle.

Ajoutons que, lorsqu’on s’avance « à visage découvert » c’est en signe d’ouverture au dialogue et à la relation.

Quand la main ouverte ment

La violence de la gifle est donc multiple: la main ouverte en frappant la face commet une trahison aggravée. En effet, la surprise néfaste et la stupéfaction y sont associées.

Ce geste a toujours été considéré et ressenti comme une humiliation. On parle d’avanie, de camouflet. Ce n’est pas seulement un coup, c’est un discours gestuel. Presque théâtralisé. Toujours dramatisé. Et souvent tragique.

Si elle est donnée en privé, c’est une trahison beaucoup plus mortifiante et violente psychologiquement (et même physiquement) qu’une bourrade dans une épaule. « Se prendre une claque » est une expression métaphorique illustrative du fait qu’on n’a pas vu le coup venir, qu’on n’était ni préparé ni armé. On se croyait en confiance, on a donc baissé sa garde et on était vulnérable. Par conséquent, la rancune et la rancœur risquent fort d’être définitives. C’est une énorme blessure narcissique, et le beau Narcisse aimait, comme on le sait. son visage jusqu’à en mourir….

L’humiliation publique

Encore jusqu’au 19e siècle, la gifle publique, devant témoins, était le facteur déclencheur des duels les plus sanglants, mêmes interdits par la loi. Le soufflet se donnait généralement avec les gants de celui qui se considérait comme offensé et un tel geste au visage de son adversaire provoqué se réglait à l’aube au pistolet ou à l’épée.

Honneur et respect

En effet, attenter brusquement à l’intégrité identitaire (le visage) d’un homme (les femmes, qui en étaient parfois les enjeux ou les prétextes, ne pratiquaient pas ces codes) par ce geste si vif et inattendu était considéré comme une atteinte inacceptable à l’honneur. Il fallait laver cet affront (mot qui vient aussi du latin ad frontem , sur le front, ou vers le front) en combat singulier.

Hiérarchie des atteintes à l’honneur: le code

Dans la définition de l’Encyclopedia universalis, l’atteinte à l’honneur n’a de sens que lorsqu’il y a égalité de rang. Dans ce fameux code de l’honneur, un supérieur  hiérarchique ne peut pas se sentir humilié par quelqu’un qui n’est pas son égal. L’affront n’a pas de valeur symbolique dans un tel cas. C’est la base même du code.

En revanche, il y a crime symbolique dans la tentative d’atteinte à l’intégrité d’une figure hiérarchique forte.

Un président ou une présidente, ou tout autre dirigeant investi d’un pouvoir politique ou religieux par/sur une collectivité, représente cette collectivité qui l’a placé à son poste. Toucher à son visage, c’est toucher à tous les membres du groupe considéré et à tout ce qu’ils représentent.

Le symbole

On pourrait encore détailler longuement les facteurs, historiques, sociologiques, politiques et psychologiques qui constituent dans l’imaginaire collectif un interdit si ancien et si particulier.

Cela choque donc les gens à plusieurs titres comme on le voit.

L’Histoire et l’actualité

En minimisant la portée de cette gifle contre E. Macron, les ministres et le porte-parole du gouvernement Gabriel Attal rappellent donc que le Président n’est pas humiliable ou atteignable dans son honneur puisque sa fonction même le place hirérarchiquement au-dessus du «gifleur». On est donc tout à fait dans le cadre historique du code de l’honneur.

C’est la Justice qui a la charge de punir le crime d’atteinte symbolique, au nom de la société qui l’a élu Président car, dans les régimes démocratiques, la loi et son application par la justice sont relatives à la société tout entière et s’appliquent à tous les individus qui la constituent.

Pour conclure, il est très intéressant de constater combien nous sommes dépositaires, parfois sans même le savoir, des signaux de communication ancestraux de la culture à laquelle nous appartenons.

Et puis, gardons les Pieds sur Terre et la tête froide, ce qui nous interpelle toujours, à juste titre, c’est d’assister à un acte violent commis sur une personne, quelle qu’elle soit.

 

 

 

 

 

 

 

 

Le «Nudging» ou la persuasion à grande échelle, suite…

Partie 2 : Le Nudging, alternative de communication intéressante

Cette méthode s’est tout d’abord fait connaître dans les pays anglophones, dans les milieux académiques et économiques. On parle aussi de Behavioral Economy (Economie comportementaliste) et de Nudge Marketing, selon les applications considérées.

Il est important de souligner ici que cela ne peut remplacer d’autres stratégies d’information ou de communication dans tous les cas de figures, mais que c’est une possibilité différente, à ajouter ou à privilégier. C’est donc une solution complémentaire, souvent plus efficace que les méthodes traditionnelles. Elle mérite donc qu’on la prenne en considération. Une sorte de nouvelle corde (ou de nouvelle flèche) ajoutée à l’arc de ceux qui communiquent.

Non, l’être humain n’est pas si rationnel qu’il voudrait le croire!

Dès 1960 le chercheur américain Herbert Simon* s’intéresse aux processus de prises de décisions et de choix des individus, en particulier dans le domaine économique.

Il révolutionne la vision jusque-là admise de l’Homme rationnel. Il reçoit le Prix Nobel d’économie 1978 pour sa théorie sur la rationalité limitée.

Incertitudes et choix par défaut

Herbert Simon relevait les multiples facteurs d’incertitude qui modifient nos prises de décisions: par exemple, nous ne savons jamais tout, ni sur nous-mêmes ni sur le contexte de nos décisions.

Il démontre que lorsque nous faisons un choix pour résoudre un problème, nous avons avant tout renoncé à d’autres possibilités alternatives, aussitôt qu’une solution nous paraît suffisamment satisfaisante.

Or le renoncement est un acte délibéré de l’individu, à ne pas confondre avec la résignation, laquelle implique au contraire une sorte de soumission aux événements.

Le renoncement est donc un mouvement positif que l’on peut valoriser.

Emotionnels avant tout (et plutôt paresseux …)!

Il conteste l’idée reçue que, si nous sommes bien informés, nous sommes capables de prendre nos décisions de façon optimale et «froide» en quelque sorte, c’est-à-dire rationnellement. Or il n’en est rien: nous sommes des êtres essentiellement émotionnels. Bien moins cartésiens ou raisonnables que prévu, même face à des mesures chiffrées …

Il démontre aussi que, paradoxalement, nous sommes prévisiblement irrationnels”!

Contrairement aux idées reçues, nous prenons nos décisions en fonction d’une multitude de facteurs et de procédures dont la plupart nous échappent. Et nous le faisons de manière systématique, c’est l’aspect prévisible de nos attitudes. H.Simon montre que nous le faisons bien davantage dans le but de la satisfaction la plus aisée plutôt que dans celui de la maximisation objective de nos intérêts.

J’ai envie de dire pour résumer que, comme tout le vivant, nous économisons notre énergie chaque fois que cela nous est possible!

Cette théorie fit grand bruit dans les milieux concernés (économie et finance) et suscita bien des polémiques. Mais elle ne tarda pas à être considérée comme extrêmement intéressante.

 Reprise et développée par Daniel Kahneman (Nobel d’économie 2002), puis par Richard Thaler (Nobel 2017) et Cass Sunstein (en 2003 puis 2008 **), et par Dan Ariely*** dans son livre C’est (vraiment ?) moi qui décide: les raisons cachées de nos choix (2008), la théorie et méthode du Nudging fut adoptée par Obama dès 2008 (création d’un Nudge Squad en 2013) puis par de nombreux dirigeants et pays, jusqu’à plus récemment l’Allemagne ou la France.

Une autre version d’une même réalité: un gros gain pour un très petit prix

Ainsi, en France, en ne modifiant qu’une formulation sur la déclaration fiscale concernant la possession d’un téléviseur, on a pu récupérer des millions d’euros de redevance.

Auparavant le formulaire disait : « avez-vous un poste de TV chez vous? » et il fallait cocher pour le dire. Et le résultat était très faible…. Le « Oups ! j’avais pas vu … » était trop facile…

En faisant l’inverse, c’est-à-dire en mettant «si vous n’avez pas de TV chez vous, alors vous devez l’écrire et le déclarer solennellement» pour ne pas devoir payer automatiquement la taxe (l’idée étant que la grande majorité des Français en ont une), l’Etat a utilisé le biais dit d’autorité:

Si vous écrivez « Non je n’en ai pas » et que vous mentez, vous ne pourrez pas prétendre ne pas avoir voulu frauder … C’est plus difficile, cela vous prendra plus de temps (il faut écrire une déclaration à part) et c’est donc moins tentant. Vous êtes amenés à prendre vos responsabilités de façon plus active.

Coût de l’opération pour changer la formulation? Plus que faible au regard du bénéfice car les montants des redevances ont fait un bond! Ainsi les citoyens ont donc été incités à être plus honnêtes sans remontrances ni menaces explicites.

La question des dérives

S’agissant tout de même de manipulation, bien que «douce», et basée très efficacement sur la psychologie humaine et comportementale, on est en droit de se demander si le Nudging n’est pas un redoutable moyen de nous « moutonniser » à l’envi à des fins plus ou moins nobles.

Je n’ai pas de réponse toute prête à ce sujet.

Le Nudging public, social ou politique:  le paternalisme libertarien

Je remarque néanmoins que le risque est très faible si les principes de liberté des individus d’adhérer ou non à l’incitation sont strictement respectés, comme c’est normalement le cas dans cette pratique dite du paternalisme libertarien (Libertarian Paternalism tel que définit par Thaller et Sunstein **). Cela implique également qu’ils soient  préalablement informés clairement.

En revanche dans le Nudge marketing à des fins purement publicité-vente-profit, je serais plus critique et je crains les risques de dérives pour la seule raison déjà que l’objectif n’est plus du tout le bénéfice «vertueux » collectif mais celui de quelques-uns au détriment potentiel des autres…

De grandes firmes de sodas pleins de sucre et de sel s’intéressent par exemple de très près à ces techniques d’influence. Cela reste alors du pur marketing de vente de produit.

 Une perspective optimiste pour les causes collectives?

Remarquons pour conclure que certains mettent beaucoup d’espoir sincère dans cette méthode pour résoudre diverses problématiques sociétales ou environnementales car elle tient compte de nos réelles inerties comportementales et des contextes qui nous entourent au lieu d’en être déconnectées.

Cela ouvrirait une nouvelle voie de gouvernance, complémentaire aux méthodes déjà en vigueur. Ils défendent la thèse que des conduites acceptées librement nous responsabilisent davantage et font de nous des citoyens mieux assumés. Cela me paraît très sensé.

Je garde les Pieds sur Terre : entre toutes les options possibles d’opinions à ce sujet, je propose de laisser à chacune et chacun le libre choix de la réponse  😉 !

 

* Herbert Simon interview http://www.sietmanagement.fr/decision-organisationnelle-rationalite-procedurale-les-boucles-imc-h-simon/

**Libertarian Paternalism  in Thaler, Richard H. and Cass R. Sunstein. Nudge: Improving Decisions About Health, Wealth, and Happiness. Yale University Press, 2008.

***Dan Ariely conférence :Contrôlons-nous nos décisions ?

https://www.ted.com/talks/dan_ariely_are_we_in_control_of_our_own_decisions?language=fr

(traduction de la conférence https://www.ted.com/talks/dan_ariely_are_we_in_control_of_our_own_decisions/transcript?language=fr

 

Le «Nudging» ou la persuasion à grande échelle Partie 1

 Se faire vacciner ou pas? prendre l’escalier ou l’escalator? trier davantage les déchets? rouler mieux et moins vite?  Voici autant de problématiques modifiées par des stratégies de Nudging. Qu’est-ce que c’est et comment ça marche?

 Partie 1

Plus que jamais, actuellement les gouvernements utilisent les techniques communicationnelles du Nudging dans divers domaines (écologie, fiscalité, sécurité routière, politiques de santé etc.) afin d’orienter les gens vers des prises de décisions et des comportements considérés comme bénéfiques pour la collectivité.

A moindre coût et, ce qui est très important, en déclarant préserver leur liberté de décision. On parle de « manipulation douce » et assumée ouvertement par ceux qui s’en servent.

«Nudge» (en français «coup de pouce ») est, en d’autres termes, une méthode de communication destinée à modifier des comportements avec la pleine adhésion des personnes concernées ou à les inciter à passer de l’indécision à l’action. Tout cela sans contraintes ni punition, ni même recommandation.

C’est de la persuasion à grande échelle, basée sur une étude préalable des comportements effectifs des individus dans tel ou tel contexte. Aujourd’hui les grands cabinets de conseil spécialisés dans ce domaine (ex. BVA en France, qui conseille le gouvernement) se servent d’analyses de mégadonnées (Big Data) pour leurs collectes de données ciblées.

Ceux qui veulent persuader se basent sur la psychologie comportementale pour modifier leur message incitatif, de façon à obtenir l’adhésion du plus grand nombre de gens possible pour effectuer un changement.

L’exemple de l’escalier de Stockholm

En se servant par exemple de notre tendance à aimer nous amuser, on peut nous inciter à prendre l’escalier plutôt que l’escalator uniquement en peignant les marches comme un grand clavier de piano. C’est ce qui a été tenté à Stockholm. Pas de discours ni de conseils, juste un environnement visuel suggestif et ludique.

Résultat: une baisse de 70% de l’usage de l’esclator et deux premiers bénéfices: une substantielle économie d’énergie et un bénéfice santé pour les usagers, donc une prévention à très bas coût pour la politique de santé publique. Ce qui représente un fort retour sur investissement (ROI). Quant au destinataire, le public, il a toujours le libre choix de prendre ou non l’escalator. C’est un exemple de Nudge.

Ou celui du passage piéton islandais (Cf. photo ci-dessus)

En Islande, une ville a créé un passage piéton en 3D qui fait trompe-l’œil et qui est destiné à faire ralentir les usagers de la route car ils croient voir un obstacle. Ce Nudge a depuis, été plusieurs fois imité ailleurs avec succès (Inde, France, etc.).  *(Cf. la vidéo lien en bas de l’article.)

On peut aussi nous influencer très efficacement en misant sur notre profond désir d’appartenance au groupe social.

Si nous lisons que tant de milliers de gens font une action jugée positive, comme trier les déchets, limiter leur consommation énergétique ou donner leurs organes post mortem, nous aurons tendance par mimétisme et par conformisme social à faire de même. La pression des pairs (peer pressure) est un puissant levier de changement.

L’effet Ikéa, exemple de biais cognitif

Il apparaît que nous accordons plus de valeur à un bien, proportionnellement à la difficulté que nous avons eu à l’assembler et parce que nous y sommes parvenus. Une satisfaction qui donne du prix à notre action et à sa réalisation concrète.

Donc favoriser le succès des individus dans une entreprise difficile donne une valeur ajoutée à l’action, largement supérieure à l’action elle-même car elle est émotionnelle, investie affectivement. Cette satisfaction supérieure les motivera à réitérer l’expérience puisqu’elle est fortement gratifiante. Cela crée une sorte d’appropriation positive et durable.

Autres procédés: l’effet de la répétition ou la peur de la perte

Rien de nouveau ici, c’est la répétition sous toutes ses formes qui finit par modifier la perception du récepteur ou encore la stratégie d’évitement de la perte qui le poussera à faire autrement si on lui en donne la possibilité. Le Nudging consistera alors à lui offrir l’accès facilité à cette possibilité!

Bref, plus de 120 biais cognitivo-comportementaux ont été listés, et permettent donc de mettre en œuvre des mécanismes d’influence efficaces.

Dans l’ensemble, jusqu’à maintenant, les gouvernements démocratiques pratiquaient assez généralement l’information et la recommandation, assorties de l’obligation (morale ou légale) et la coercition (amendes, punitions légales, sanctions etc.) lorsqu’ils voulaient obtenir des comportements plus « vertueux » chez leurs populations. On partait de la théorie et on obligeait à sa mise en pratique.

A l’inverse, le Nudging suit une démarche inductive: d’abord l’observation du terrain et des utilisateurs, l’analyse de leurs comportements réels et en contexte (via des mégadonnées notamment) puis seulement, la mise en œuvre réaliste d’une stratégie de communication adaptée et simple.

Première conclusion

Pour faire une métaphore, on pourrait dire qu’avec un Nudge on forge une clé (=le message incitatif) par rapport à la serrure (=le public cible), alors qu’on avait tendance à forcer la serrure avec une clé inadaptée …. Ce qui, bien sûr laissait des traces sur la porte, l’endommageait et ne permettait pas toujours de l’ouvrir (= l’adhésion libre à la proposition de changement).

A suivre ! ….dans la partie 2, à venir bientôt!

Vidéo sur le passage piéton en 3D d’Islande: https://www.youtube.com/watch?v=szJbz-z7iJw&t=75s

Mettre des mots sur les maux

Dans les séries, (En thérapie sur Arte fait un véritable tabac), dans les médias, ou sur les réseaux sociaux, les prises de parole existentielle sont d’actualité: tant pour dénoncer publiquement des violences trop longtemps tues que pour exprimer des souffrances dans la confidentialité d’un dialogue thérapeutique. Ce n’est pas seulement à une libération de la parole à laquelle nous assistons, mais à la reconnaissance publique de sa nécessité pour la santé globale des individus et pour la vitalité de nos sociétés.

Freud a dit:” Le premier homme à jeter une insulte plutôt qu’une pierre est le fondateur de la civilisation.”

En effet, le mot, même insultant, est déjà plus élaboré que le geste brutal. Il suppose une prise de distance par la parole, une sorte de réflexion sur une situation donnée. Au lieu d’une réaction brute, primaire, inarticulée en quelque sorte, il y a un passage par la pensée: ce n’est plus le bras qui frappe, c’est la voix qui exprime, mal certes, mais c’est déjà un progrès…

Un apprentissage fondamental pour la pensée: les mots

Ainsi les très petits enfants “font” des colères avec force cris et gesticulations avant de pouvoir “dire” leur colère, car cela implique tout un apprentissage fondamental: celui des mots. L’acquisition de vocabulaire c’est la base même de la construction de la pensée, où les mots sont autant de briques ou d’éléments qui offrent de plus en plus de possibilités de combinaisons et de nuances.

Sans mots, pas de concepts donc pas de raisonnements, ni d’expression des émotions

Pour revenir aux très jeunes enfants, il leur faut plusieurs années d’apprentissage pour pouvoir nommer ce qu’ils ressentent, et pouvoir en parler sans être limités par leur manque de vocabulaire.

Si ce stade est atteint au fur et à mesure de leur jeunesse, ils peuvent alors mieux se faire entendre, se comprendre et comprendre les autres, mieux se développer et continuer leur expansion vers des univers de pensée de plus en plus riches et diversifiés.

Ils se sentent alors moins impuissants et ressentent moins de frustrations, moins de colère ou de tristesse. Ils peuvent passer par le discours au lieu d’en rester aux actes seuls. En d’autres termes, plus on a de mots dans la tête et plus on a de chance de pouvoir s’exprimer de façon fidèle et exacte. C’est une immense richesse. Hélas, comme toutes les richesses, elle n’est pas toujours bien partagée.

L’école, creuset vital

Tous les enfants n’ont pas l’immense chance d’avoir un milieu familial propice à l’acquisition des mots abstraits, des concepts. C’est l’école qui égalise les différences, qui offre à tous la possibilité d’enrichir leur pensée.

Celles et ceux qui en sont privés sont  bien évidemment tout aussi sensibles et intéressants que les autres, mais ils restent silencieux, ils sont comme invisibles.

Avec les confinements, dans certains pays, comme en Italie du sud actuellement, les enfants et adolescents décrocheurs sont nombreux,  ils se sont sentis exclus de l’école, ils sortent du champ éducationnel et risquent fort, hélas, d’être les futures victimes de systèmes d’exploitations plus ou moins frauduleux. Ce phénomène a lieu plus ou moins partout à des degrés divers et a de quoi inquiéter.

Auront-ils un jour les moyens de dire leurs maux? Et si non, sous quelle forme s’exprimeront-ils?

Abdellatif Kechiche a fait il y a plusieurs années un très beau film sur ce sujet L’Esquive, (2003, il obtint 2 Césars) qui montrait que la violence naît  souvent de l’incapacité à dire les choses, à s’exprimer verbalement.

Pouvoir mettre des mots sur les maux : une nécessité

Aujourd’hui dans toutes les couches de la population, tous âges et conditions socio-économiques confondues, il y a de la souffrance, la pandémie générant des situations souvent critiques voire tragiques, et toujours anxyiogènes.

Les consultations de psychothérapies se multiplient et l’on se préoccupe dans tous les pays de la santé mentale des populations. La parole se libère aussi en matière de viols ou d’abus de toutes sortes. On redécouvre le pouvoir nécessaire des mots et les bienfaits de la médecine qui traite le psychisme et c’est peut-être là un «bénéfice associé» à cette difficile période.

On comprend  en effet que les images seules ne suffisent pas, et que le psychisme humain a besoin de la parole pour s’exprimer de façon civilisée et précise pour apaiser les angoisses existentielles, pour aller de l’avant de façon constructive, pour acquérir de la force et de la résilience. Ou, pour faire simple, pour mieux vivre.

Sonnette d’alarme 

Les gouvernants, quel que soit le pays, devront être hyper attentifs à tous ces jeunes qui se trouveront, de par les circonstances actuelles, encore plus dépourvus de la chance de prendre ce merveilleux ascenseur mental, voire social, d’un riche lexique et du bénéfice qui en résulte.

Une saine prise de conscience?

Mais je garde Les pieds sur Terre et je vois le bon côté des choses: les mots sont de retour ! et qui sait, les assurances suisses admettront-elles peut-être enfin de considérer que le recours à un soutien psychologique au cours d’une existence est juste le signe que les patients prennent soin d’eux-mêmes , comme pour n’importe quelle autre consultation médicale, et non pas la manifestation d’un « risque » sanctionné par des « réserves » ?

 

 

La fin d’Erasmus au Royaume-Uni: régression déplorable, décision critiquable

A l’heure où chacun s’accorde (à juste titre) à saluer l’extraordinaire exploit des chercheurs du monde entier pour le vaccin anti COVID dans une intense collaboration historique, Monsieur Boris Johnson et son gouvernement trouvent Erasmus «trop cher» et décident brutalement fin décembre que le Royaume-Uni cesse d’y participer! Comme «cadeau de Noël» pour beaucoup de jeunes européens, auxquels il avait pourtant dit de ne pas s’inquiéter à ce propos quelque temps auparavant, c’est un cadeau empoisonné.

Un lâchage de première classe

J’avoue être plus que consternée par ce revirement, et ce d’autant plus que la Suisse, qui fut sortie du programme Erasmus +, consécutivement aux votations du 9 février 2014 (voir à ce sujet l’infographie suisse ci dessous*) souhaite actuellement fortement pouvoir revenir dans le futur programme Erasmus 2021, car elle en mesure l’importance.

C’est donc à mon sens une décision britannique lourde de conséquences. B. Johnson se contente d’annoncer un très hypothétique et vague système de remplacement, plus «britannique». Sans donner ni dates ni aucune autre information, et laissant ainsi en rade des milliers de jeunes européens qui n’auront pas les moyens financiers d’aller ailleurs étudier en anglais sans sortir d’Europe. Pour certains, les futurs enseignants d’anglais notamment, mais aussi pour tous ceux qui n’ont pas l’argent pour une alternative (ce qui est la grande majorité des jeunes étudiants !), c’est la fin sans recours de cette possibilité en Grande-Bretagne.

Un programme innovant et formidablement humaniste

En 1987, en le baptisant Programme Erasmus, en hommage au célèbre humaniste de la Renaissance, Erasme, l’Europe s’ouvrait à la mobilité dans ce qu’elle a de plus prometteur: les échanges de savoirs et de connaissances pour l’enrichissement mutuel des nations européennes.

Ce but était noble et enthousiasmant (il l’est toujours) car il offrait à des milliers de jeunes venus de 11 pays (au début) de se rencontrer, d’apprendre d’autres modes de vie, de découvrir d’autres cultures, et bien sûr, et surtout, d’étudier ensemble dans des universités diverses et dans d’autres langues que la leur.

En 2017, on fêtait ses 30 ans, et on répertoriait déjà plus de 5 millions (!) de jeunes étudiants bénéficiaires dans 33 pays. (= le Programme Erasmus +)

Un instrument pour la paix

 Connaître mieux l’Autre et sa culture, s’ouvrir à d’autres perceptions, d’autres mœurs, d’autres cuisines, et d’autres savoirs et compétences, est un gage de progrès en matière de lutte contre les préjugés et contre les discriminations fondées sur l’ignorance. Plus que jamais nous en avons besoin.

Il ne faut pas en sous-estimer les effets bénéfiques sur le moyen et le long terme. Au cours de leurs séjours, les étudiants (secondaires et secondaires supérieurs) ont ainsi la chance si précieuse de sortir de leur environnement pour apprendre et pour établir des connexions constructives.

Ce faisant, ils se constituent un réseau, personnel et professionnel, qui n’a rien de virtuel et qui leur reste pour toute leur existence. C’est donc une des bases fondatrices des futures collaborations dont nous profitons tous.

Un gage de qualité pour les universités européennes

Erasmus a aussi coïncidé ensuite avec les accords de Bologne qui ont été signés en 1999, et qui ont harmonisé les systèmes d’enseignements supérieurs européens pour 29 pays.

Cela a initié également les équivalences de diplômes et  les certifications ISO destinées à promouvoir la qualité des formations et de la recherche européennes.

Le programme Erasmus offre aussi aux chercheurs et aux professeurs une mobilité inter-universités et Hautes Ecoles inestimable pour les avancées intellectuelles et scientifiques.

Un investissement qui rapporte gros!

Au CERN on a un impressionnant accélérateur à particules, or Erasmus est, n’en doutons pas, lui aussi un puissant accélérateur de collaborations et un incubateur de synergies intellectuelles, pratiques, techniques et trans-disciplinaires.

C’est, si l’on veut se placer sur le seul terrain financier si cher au gouvernement de B. Johnson, un investissement certes, mais qui peut rapporter gros. Et bien plus que la mise initiale!

Un système à défendre!

 En conclusion, cette nouvelle qui s’est un peu noyée au milieu de toutes les autres en décembre et qui pouvait paraître sectorielle, voire anodine, ne l’est pas du tout. Elle nous concerne collectivement.

Erasmus + doit être défendu, c’est l’une des plus belles réalisations européennes!

En oeuvrant pour pouvoir y revenir en 2021, la Suisse a bien compris l’enjeu d’avenir que cela représente pour elle.

Hélas, le gouvernement britannique actuel quant à lui, a la vue très très courte! And is very old fashioned, indeed….

Je garde les Pieds sur Terre et là, je donne un grand coup de pied de protestation à l’égard de cette décision si malvenue.

 

*Pour information sur Erasmus et la Suisse : www.erasmus-ch.ch/fr/era

 

 

 

 

Le cadeau: un «présent» qui clôt le passé et nous souhaite un meilleur futur

Dans une démarche ancestrale et rituelle, quelques jours avant la fin de l’année, nous nous hâtons de finir d’emballer, de confectionner ou d’acheter nos cadeaux pour ceux que nous aimons. Cette année–ci plus encore que d’habitude nous ressentons un besoin profond de clore un passé qui nous a fait souffrir à travers des rites millénaires très riches de significations.

Le cadeau, pour un nouveau chapitre

Dans son article sur le cadeau*, le sociologue Dominique Bourgeon explique que le mot « cadeau » fait référence à la lettre capitale très enluminée et décorée qui ornait la toute première lettre d’un nouveau chapitre au Moyen-Age. C’était donc le signe du début d’un nouveau récit, une initiale prometteuse: décorée et de couleurs vives, elle incitait le lecteur à commencer sa nouvelle lecture, le chapitre précédent étant achevé.

Les étrennes, chez les Romains

Il relate également la tradition romaine sous l’empereur Domitien, pendant la fête des saturnales, du 17 au 23 décembre et qui annonçaient le futur retour de la lumière et l’allongement des journées.

«Le terme «étrenne» est issu du latin « strena » signifiant « pronostic, présage, signe » puis «cadeaux pour servir de bon présage».

Les vœux de bonne santé: merci Strenia!

La déesse Strenia (ou Strena), nom d’où est issu le mot étrennes, est la déesse de la force, du courage, de la vitalité et de la santé.

Cela expliquerait pourquoi nous associons nos cadeaux de Noël ou de fin d’année (quel qu’en soit le calendrier) de vœux solennels de bonne santé, de succès et de prospérité.

Ajoutons-y l’amour et l’affection, tels qu’Aphrodite nous les suggère:

Les trois Grâces, lumière et festivités

Appelées aussi les Charites (du verbe grec «se réjouir»), elles accompagnent Apollon, dieu de la lumière, Aphrodite déesse de l’amour sous toutes ses formes et Dionysos, dieu du vin et des fêtes.

Euphrosine est la joie de vivre, Thalie l’abondance et la brillante Aglaë, messagère d’Aphrodite annonce l’amour.

Elles sont étroitement reliées au don: pour les Grecs anciens elles représentent en effet la personne qui donne, celle qui reçoit et celle qui rend (dans un geste de reconnaissance).

Elles dansent en un cercle qui incarne la vie, le mouvement et l’échange. Elles offrent aussi la liesse et la joie de vivre dans la convivialité du partage.

Le trio bienfaisant des Rois Mages est bien sûr lui aussi l’incarnation des cadeaux de nouvelle naissance, sous une lumière exceptionnelle.

Beaucoup de traditions, religieuses ou non, intègrent des fêtes qui associent lumière, amour, cadeau et surprise heureuse, bon pronostic, et bonne santé.

Pour de belles et bonnes surprises: un bel emballage

Pour qu’il y ait surprise, il faut que le cadeau soit caché sous un bel emballage, coloré comme la première lettre du nouveau chapitre de la future nouvelle année. L’emballage aussi fait partie de l’acte du don, et nous y passons également beaucoup de temps. C’est une sorte de porte d’entrée à ouvrir pour de nouvelles découvertes.

Et souvent la surprise semble tomber du ciel, des nues ou des cheminées…

Un peu de nous… en société

Les sociologues, ethnologues et anthropologues ont tous été interpellés par les rituels de don et de contre-don comme fondateurs des liens et révélateurs des relations sociales. Vladimir Propp dans son livre Morphologie du conte ** en montre également l’importance dans notre imaginaire. Pour sa quête, le héros ou l’héroïne bénéficie souvent d’un cadeau aux pouvoirs magiques, reçu d’une personne bienveillante.

Un cadeau est une part de nous, de notre personnalité que nous remettons à autrui et elle y reste pour toujours attachée: on se souvient du donateur en utilisant son cadeau ou en le contemplant. Ce n’est pas une simple marchandise, ainsi que l’a démontré Marcel Mauss dans son très célèbre Essai sur le don.***

Pour lui le bonheur individuel se construit sur le bonheur des autres, et s’illustre dans l’échange: offrir, savoir recevoir et savoir rendre à son tour.

« La raison profonde de l’échange-don vise davantage à être qu’à avoir. »Marcel Mauss

Cette année tout particulièrement!

En cette fin d’année rien d’étonnant que nous ayons tant besoin de nous offrir ces cadeaux de bon augure pour fermer le chapitre de 2020, nous souhaiter de la santé pour 2021 avec la déesse Strenia et nos étrennes.

De festoyer avec les personnes que nous aimons le plus, sous la bienveillance des Trois Grâces et de toutes les divinités païennes ou non qui nous permettront d’envisager le futur avec optimisme.

Offrons-nous la perspective d’une bonne année 2021!

Avoir les Pieds sur Terre n’empêche pas d’avoir la tête dans les étoiles!! Tous mes vœux !

 

Références et sources:

* Le cadeau : du don à l’épiphanie Dominique Bourgeon Dans Revue du MAUSS 2010/1 (n° 35), pages 313 à 332

**Vladimir Propp, Morphologie du conte, Seuil / Points, 1965 et 1970

*** Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques, paru en 1923-1924 dans l’Année Sociologique, est le texte le plus célèbre1 de l’anthropologue Marcel Mauss.

 

 

 

 

Peut-on se passer des livres de papier?

Pourquoi, malgré leur extrême efficacité, aucune tablette ni aucune liseuse ne remplace-t-elle vraiment le bon vieux livre, de papier, d’encre de colle et de carton, dans nos vies? Avec la fermeture des magasins déclarés «non essentiels», on a vu s’élever une vague de protestations populaires et dans les milieux culturels lorsque les librairies et les bibliothèques ont été écartés du droit d’ouverture. Cela pose la question de notre rapport aux livres.

Le livre, bien plus qu’un simple objet…

Pour nous qui avons eu la grande chance d’apprendre à lire, les premiers livres ce sont des images d’abord, puis des phrases, et toutes les histoires contenues dans cette «boîte magique», que l’on peut ouvrir n’importe où, n’importe quand, et qui nous emporte, tel un tapis volant dans des mondes insoupçonnés.

La grande évasion …sans électricité, ni chargeur.

Toucher un livre, le tourner dans ses mains, le soupeser, le humer, le feuilleter, sont autant d’expériences sensorielles inoubliables et dont on ne se lasse jamais.

 Un livre c’est vivant, ça palpite parfois, ça se blesse en tombant, ça vit notre vie, ça boit la tache du café renversé, ça se gondole dans l’eau…

Comme nous, il souffre et s’abime, il vieillit, prend lui aussi des taches brunes, nous sur les mains et lui sur ses pages.

Comme nous, il se prête ou se donne, avec amour ou avec amitié. Il s’adopte même, posé sur un banc, un muret ou encore dans une boîte de rue. Il circule et voyage. Il nous transporte; dans la bibliothèque d’un bistrot, il nous donne l’impression d’être chez nous.

On veut le revoir et pouvoir à nouveau le caresser dans les rayons. Lorsqu’il nous déçoit, on lui en veut, on le jette de côté, dans un geste de dépit.

Il partage notre chambre, notre chevet, et même notre lit. Réceptacle à dédicaces et à annotations, il sait nous accompagner dans la maladie, nous console, et nous ouvre des perspectives au fil de ses pages.

Son poids, sa forme, l’épaisseur de son papier, le petit bruissement familier des pages tournées, sa couverture plus ou moins évocatrice pour celui qui nous voit lire, sont autant de petits souvenirs accumulés.

La merveilleuse machine à remonter le temps

Cet objet c’est aussi un peu d’éternité: en feuilletant un vieux livre, on partage avec d’autres femmes et d’autres hommes un geste commun, au-delà des siècles. On hume un peu de passé, on découvre des typographies et des orthographes parfois étranges, des encres et des enluminures.

Partout dans le monde, des gens collectionnent les livres anciens, et les considèrent dans leur totalité, matériaux et contenu, comme des objets très précieux, à juste titre: ils véhiculent la mémoire humaine sous toutes les latitudes. On est encore aujourd’hui ébranlé par la disparition de la fameuse bibliothèque antique d’Alexandrie…

Vous attacheriez-vous à votre liseuse?

Un livre n’est décidément pas du seul domaine de la fonction utilitaire, comme une liseuse électronique, si pratique en voyage je le concède volontiers (j’en ai une). Pour ce qui est des livres, on est dans le ressenti physique et les émotions tout à la fois.

Toutes générations confondues

 Pour ceux qui aiment lire, le contenu reste bien sûr, quel que soit son support, une Nourriture terrestre * irremplaçable.

Mais le contenant livre est décidément un « doudou » auquel on s’attache.

Des libraires disent d’ailleurs que plus les gens sont collés toute la journée devant leur écran et plus ils ressentent le besoin de passer à autre chose pour leurs loisirs: être dans le concret de l’objet que l’on ose emporter partout, même dans le sable, même près de l’eau, dans une forme de liberté revigorante. Et puis, le bouquin est un objet éminemment recyclable!

Objets de résistance

Le 11 novembre 2020, l’écrivain Maurice Genevois est entré au Panthéon, rejoignant ainsi les 560 autres écrivains combattants français, qui ont su comme lui, par leurs récits, leurs poèmes et leurs témoignages raconter leur époque, leurs combats, leurs espoirs et leurs désespoirs… dans des livres.

Comme c’était alors le seul véhicule possible de leurs écrits, l’objet livre a incarné leurs combats. Ces écrivains ont souvent risqué leurs vies pour se faire imprimer, (rendons aussi hommage aux imprimeurs résistants) car les écrits restent, comme le dit le proverbe latin.** Je pense par exemple à Vercors, à Aragon et à tous les écrivains de la Résistance.

Les livres ont parfois été et sont encore aujourd’hui des objets subversifs, brûlés dans des autodafés, cachés ou interdits, convoités aussi. Ils sont souvent les munitions de la lutte pour la liberté de penser et d’exister. La liseuse électronique aura-t-elle à son tour ce potentiel symbolique?

Remparts contre la barbarie

 Je vois les bibliothèques comme un rempart contre la barbarie, bien plus désirable que tous les murs de briques et de fils de fer barbelés. Un salutaire moyen de pratiquer le remue-méninges et de s’évader tout à la fois.

Aimons les livres, histoire(S) de garder Les pieds sur Terre et de se mettre la tête et le coeur au vert!

 

* Les nourritures terrestres , André Gide (1897)

** Verba volant, scripta manent : les paroles volent, les écrits restent. Proverbe latin

 

Rire est une affaire sérieuse

«Il faut rire avant d’être heureux, de peur de mourir sans avoir ri.» Voilà ce que   l’écrivain La Bruyère, qui en connaissait un rayon en matière d’humanité, affirmait dans Les Caractères. Et puis, «rire , c’est bon pour la santé» comme l’a dit d’une voix sépulcrale Monsieur Schneider-Ammann, notre très sérieux conseiller fédéral au don comique insoupçonné (y compris de lui-même) mais désormais mondialement reconnu et salué sur youtube.

Penchons-nous donc sur cette merveilleuse expérience physiologico-existentielle, ça devrait nous distraire un peu. Aujourd’hui j’adopte la perspective du rire à travers les âges et les auteurs, pour un petit tour d’horizon revigorant, j’ose l’espérer…

« Mieux est de ris* que de larmes écrire. Pour ce que* rire est le propre de l’Homme. » annonçait Rabelais à ses lecteurs. Médecin, il avait le projet de faire rire ses malades pour les soulager, et se lança ainsi dans l’écriture de Pantagruel puis de Gargantua dans ce but: les faire rire aux éclats et leur faire oublier leurs souffrances.

*(rires) *(parce que)

C’était un précurseur, jugez plutôt :

Les vertus thérapeutiques du rire

Sont très sérieusement reconnues par la science médicale aujourd’hui, tant pour les enfants malades que pour les traitements des maladies cardio-vasculaires par exemple.

Norman Cousins, un journaliste américain atteint d’une maladie dégénérative très douloureuse, le découvre sur lui-même en 1964 et fait date dans les thérapies médicales à partir de sa publication d’un article en 1979 sur ce sujet. Il fait toujours référence aujourd’hui. (Anatomy of an Illness as Perceived by the Patient.)

Norman Cousins visionnait volontairement des films comiques qui le faisaient beaucoup rire. Il observa les effets physiologiques qui s’ensuivaient: il souffrait moins et pouvait dormir.

Depuis lors les neurosciences se sont penchées sur la question et continuent ces recherches très sérieuses et prometteuses.

L’activité physique du rire est libératoire, libératrice d’endorphines, analgésique, elle masse les côtes et le diaphragme, oxygène le sang,  diminue le stress, augmente l’immunité et muscle les abdominaux ! Elle accroît l’optimisme et favorise l’insertion sociale.

 « Le rire est le meilleur désinfectant du foie » avait pour sa part dit Malcom de Chazal 1902-1981). En tout cas, rire évite de se faire trop de bile … !

Une aide existentielle

« La plus perdue de toutes les journées est celle où l’on n’a pas ri » nous dit le philosophe du 18e siècle Chamfort (Maximes et réflexions). C’est une phrase qui semble extrême, mais qui laisse songeur si l’on s’y attarde…Nous avons tous traversé des journées tristes ou terribles pendant lesquelles rire était impossible. Elles sont perdues pour le bonheur.

Paradoxalement, cela demande beaucoup de courage de rire dans certaines circonstances: il faut prendre du recul et prendre sur soi, transformer du lourd, de la gravité, en légèreté. Mais ça en vaut la peine, si on en a la force, car ça dédramatise, ça donne une autre lecture de la réalité qui nous accable. Ce n’est hélas pas toujours possible. Mais on peut essayer, comme l’avait fait fait Norman Cousins de s’appuyer sur les autres pour nous faire rire à nouveau, et relancer la machine vers plus d’espoir…

Humour et humoristes

 «C’est une étrange entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens.» (Molière, 1622-1673)

«L’humoriste, c’est un homme de bonne mauvaise humeur.»(Jules Renard, 1864-1910)

Aujourd’hui, comme naguère, les humoristes nous sont nécessaires, ils nous font du bien. Ils dessinent, parlent, se filment, écrivent pour notre plus grand plaisir. Ils sont les « fous des rois », ceux qui osent dire tout haut ce que nous pensons parfois tout bas, ou qui nous ouvrent les yeux sur des réalités difficiles, illustrant ainsi souvent cette pensée:

« La vérité est dans le rire » (Mme de Girardin, Lettres parisiennes,19.07.1837)

En tout cas, le rire est souvent nécessaire pour enrober la critique et dorer une pillule que certains pouvoirs n’avalent pas (ou plus) toujours bien. Aux Etats-Unis, les humoristes ont davantage de marge de manœuvre pour s’exprimer franchement que bien des journalistes…

Enfin, comme le dit Raymond Queneau, parfois aussi «l’humour est une tentative pour décaper les grands sentiments de leur connerie».

 Si l’on associe cette déclaration à la célèbre définition de l’infini * d’Einstein, les humoristes auront encore longtemps matière à nous faire rire…

Alors gardons les Pieds sur Terre et nos zygomatiques en exercice, trouvons chaque fois que c’est possible, le moyen de rire un peu, beaucoup, passionnément !

Il n’y a pas de mal à se faire du bien, rions! Parce que, comme le dit un auteur anonyme dans cette bible du rire qu’est le livre de Jean-Marie Gourio 10’000 brèves de comptoir  : «la galère, j’aurais pas pu, t’es toujours assis dans le sens contraire de la marche ! »

*«Deux choses sont infinies: l’Univers et la bêtise humaine. Mais en ce qui concerne l’Univers, je n’en ai pas encore acquis la certitude absolue.» Albert Einstein

 

Le shipping international: l’Enfer sur Mer? Les marins des marines marchandes: «galériens» modernes?

Covid19: ni débarqués, ni embauchés, par centaines de milliers! (oui vous avez bien lu).

1,6 million de personnes invisibles transportent les 85 % des marchandises mondiales par voie maritime. La Suisse par exemple a une flotte marchande chapeautée par la Confédération. Et la 2e compagnie de porte-conteneurs mondiale (derrière Maersk) la MSC, est suisse: avec 560 navires et plus de 70’000 employés, elle contribue pour 12,5 % au transport mondial de marchandises sur toutes les mers du globe. Nous en bénéficions chaque jour.

Pourtant le sort des marins marchands est largement méconnu du grand public. Or il s’est récemment vu très péjoré par les effets de la pandémie Covid19. Les marins sont non seulement souvent victimes de pirates et de naufrages (environ 600 morts/an), mais actuellement ils paient un lourd tribut supplémentaire à cause de cette pandémie.

Sans parler de ceux surexploités par des armateurs douteux et sans scrupules qui échappent aux contrôles.

Pas de relève

L’Organisation Maritime Mondiale (OMI, 174 pays membres) estime qu’il y a 200’000 marins bloqués sur leurs navires très largement au-delà de leurs mois successifs de travail, et 200 ‘000 autres qui ne peuvent embarquer, et donc ne peuvent assurer la relève des équipages.

Lors d’un récent sommet mondial, 13 pays ont tiré la sonnette d’alarme pour tenter de venir en aide à ces centaines de milliers de travailleurs inconnus, dont nous dépendons tous, et qui vivent une véritable tragédie silencieuse.

Des « travailleurs essentiels »

Des organisations tentent de faire reconnaître officiellement leur statut de travailleurs essentiels, au même titre que les personnels de santé, afin d’aménager les règlements sanitaires et de permettre aux marins embarqués de ne pas être piégés indéfiniment à bord des navires, mais d’être relevés et rapatriés. Ils souffrent de cet “enfermement” qui se prolonge en effet au point que leur santé mentale et physique est menacée, et que des cas de suicides par désespoir sont à craindre.

De plus, après plus de 12 mois(!!) sur un navire, sans espoir de débarquement ou de rapatriement, les risques d’accidents en mer et également de pollutions massives selon le type de transporteur augmente fortement: les hommes sont épuisés physiquement et psychologiquement. Leur vigilance est, par la force des choses, moins grande.

Actes de piratage: les prises d’otages plus graves et plus nombreuses

Dans son article du 23 juillet sur la hausse record des actes de piraterie au premier semestre 2020, Franck André, journaliste, explique: «le nombre d’enlèvements contre rançon est en augmentation de 46 % en ce début d’année, avec 54 membres d’équipages kidnappés de janvier à juin, ce qui constitue un record pour ce siècle.»

Il ajoute: “Le golfe de Guinée est de plus en plus dangereux pour la navigation commerciale”, estime le BMI. C’est le cas pour les équipages alors que plus de 90 % de ces rapts ont eu lieu en Afrique de l’Ouest, soit 49 personnes retenues captives à terre depuis plus de six semaines pour certaines. De très nombreuses régions du monde sont maintenant concernées, et les modes opératoires sont de plus en plus violents sur les marins kidnappés.

(in https://www.lantenne.com/search/piraterie+en+hausse/)

Des héros oubliés

Pensons-y, sans les marins, ces héros inconnus et oubliés, pas de commerce mondial, pas d’approvisionnement, pas de nourriture: les marchandises sont aussi bien des céréales que des médicaments, des produits industriels que des carburants.

Le 1er mai 2020, à l’appel de la Chambre internationale de la Marine marchande, tous les bateaux ont été appelés à faire sonner leur sirène à midi, pour rappeler leur rôle vital et méconnu. Qui les a véritablement entendus ?

Un métier extrêmement dur

Sur le site de recrutement Jobintree (https://www.jobintree.com/metier/marin-commerce-612.html), le descriptif du métier est clair:

Il faut être «disponible jour et nuit», supporter de «dures conditions de travail» par tous les temps, être «au top de sa forme», avoir «un mental à toute épreuve», et vivre sans intimité puisque aujourd’hui encore il y a peu de cabines individuelles.

Le salaire de base est le smic (pour la France du moins) voire inférieur selon les armateurs et les pays. Le travail est pénible, il faut être polyvalent, sur le pont et dans les salles des machines, au milieu d’un bruit continu et assourdissant, au chaud et au froid.

Et cela, c’est pour les pays qui ont un certain niveau de contrôle sur leurs armateurs, comme la Suisse.

Pour les autres, cela peut générer un cauchemar …

Les pavillons de complaisance et les abus associés

Pour les autres donc, qui voguent sous des pavillons de complaisance pour échapper aux contrôles et aux taxes, et qui utilisent des navires non entretenus, et des équipages non qualifiés, les abus sur les marins sont tels qu’ils s’apparentent à de l’esclavage moderne: marins non payés, abandonnés à leur sort indéfiniment, parfois crevant de faim à bord et malades, sans contact avec leurs familles, dont personne ne veut, et totalement désespérés … Ce n’est que tout récemment qu’il y a eu un progrès à cet égard :

Des siècles d’exploitation

Imaginez-vous que ce n’est qu’en 2013 (!) que l’ONU (OIT) a ratifié la convention collective MLC2006 qui prévoit l’obligation pour l’armateur d’assurer son équipage afin de pouvoir le payer, le nourrir et le rapatrier, en cas d’abandon du navire.

Auparavant, il n’y était pas obligé …comme le stipulait le règlement de 1866:

« L’armateur qui fait abandon du navire et du fret, n’est pas tenu de comprendre dans le fret abandonné les droits de passage payés pour le rapatriement de marins embarqués en pays étranger par l’autorité consulaire».

C’est ce qui fait s’exclamer dans le titre de son article en 2019 le chargé de mission Arnaud de Boissieu (Mission de la mer à Casablanca): «Il est fini le temps des marins abandonnés !» C’est en effet une victoire historique. Ses récits d’aide aux équipages affamés en 2016 et 2018 sont encore très révélateurs … et font froid dans le dos. (http://www.l-encre-de-mer.fr/2019-01-03-il-est-fini-le-temps-des-marins-abandonnes/)

Un monde opaque et très complexe

On pourrait écrire bien davantage sur cet univers extrêmement opaque pour les non-initiés. Il est compliqué de comprendre qui oeuvre, comment, sous quelles réglementations, qui possède les flottes et ce que cela implique.

Leur rendre hommage et nous informer

J’ai en quelques mots ici voulu tenter de rendre hommages à tous ces travailleurs essentiels qui méritent mieux que l’indifférence ignorante. En ces temps difficiles pour tout le monde, ils souffrent extrêmement.

Nous leur devons respect et reconnaissance. Et nous devrions tous davantage nous intéresser à eux, qui font marcher l’économie mondiale et nous permettent d’avoir accès aux biens dont nous bénéficions chaque jour.

Gardons les Pieds sur Terre, veinards que nous sommes! le fret maritime est aussi notre affaire …

Pour en savoir plus :

https://www.dfae.admin.ch/smno/fr/home/handelsschiffe.html

https://www.franceculture.fr/economie/marins-toujours-essentiels-et-toujours-aussi-invisibles

https://www.itfglobal.org/fr/sector/seafarers/pavillons-de-complaisance

https://www.mediapart.fr/journal/international/190420/la-marine-marchande-frappee-par-la-crise-sanitaire?onglet=full

Ma très “chère” Suisse,

Que t’arrive-t-il? Ta beauté te serait-elle montée à la tête? Je m’inquiète pour toi et pour ton avenir touristique. Comme je t’aime, je te dois quelques vérités, sans hypocrisie ni lâcheté. Pleine d’enthousiasme, et ainsi que me l’a instamment demandé Suisse Tourisme, j’ai voulu soutenir tes efforts pour sortir du marasme post Covid19. Je suis donc partie en bonne compagnie admirer tes villes, tes campagnes, tes lacs sublimes et tes monts majestueux.

Je me réjouissais vraiment beaucoup de (re)voir toutes tes beautés, et de les faire découvrir à des amis. Pour les paysages nous n’avons pas du tout été déçus, tu mérites largement l’admiration, tu restes splendide. Tu ne tombes pas du piédestal sur lequel les plus grands écrivains-voyageurs tels Victor Hugo, Stendhal, Lord Byron, George Sand et tant d’autres t’ont placée à juste titre.

Nous applaudissons, émerveillés, à ton spectacle paysager, il est grandiose. Merci d’avoir su si bien le préserver.

Pas des pigeons, même voyageurs

Pourquoi suis-je donc indignée ? Vois plutôt et juge par toi-même: que penses-tu d’une «Auberge de jeunesse» qui propose une nuit pour 2 personnes sans petit déjeuner, douche et wc partagés à l’étage, pour …132.-frs? As-tu jamais été jeune, sans salaire et étudiante? As-tu oublié qu’en Suisse, il y a beaucoup de familles modestes, voire très modestes?

Comme Marie-Antoinette *, tu pourrais leur lancer une petite alternative méprisante, du genre, « lits trop chers? qu’ils couchent sous la tente !» mais ce serait méconnaître le coût de la nuitée des campings et ils n’auraient pas encore tenté d’aller manger au restaurant… Marie-Antoinette suggérerait probablement: « qu’ils pique-niquent ! » . Et c’est bien ce qu’ils font… Les familles suisses sont les reines du sac à dos remplis de victuailles et on les comprend, vu le prix et parfois, hélas, la qualité décevante des plats.

Car les restaurants aussi sont trop souvent chers (difficile de manger pour moins de 25.- frs , même sans entrée ni dessert ni boisson) pour ce qu’ils offrent, voire carrément mesquins: on ne « fait pas le verre d’eau (sic) », et encore moins la carafe, que d’ailleurs on facture de plus en plus (5.- frs !), ce qui, si tu as voyagé un peu dans le monde et même juste à côté de chez nous, offense les plus élémentaires lois de l’hospitalité, même dans les pays les plus pauvres et les plus arides.

On sert un apéro sans le plus petit bretzel salé, on apporte du pain «  à la retirette » et souvent déjà à moitié sec, j’ai même découvert qu’on fait payer un surplus pour une pizza partagée (c’est arrivé à un couple de mes amis) sous prétexte qu’ils ont « mangé les deux » (et donc osé salir deux assiettes et 4 couverts ? et je ne te parle même pas de l’usure des chaises !!).

Etoiles …filantes

Quant aux hôtels, ils affichent fièrement leurs étoiles, qui laissent rêveurs: je viens d’en faire l’expérience. Après avoir longuement cherché un lieu pour dormir une nuit à moins de 250.- frs(!), j’ai finalement trouvé un hôtel pour 190.- frs la nuit pour 2. Sur le moment, c’est fou, par comparaison ça m’avait même semblé pas trop cher… (je précise que je ne suis pas passée par des plateformes de réservation qui augmentent les prix en prenant leur commission, c’est donc le prix réel). Il affichait 3 étoiles, on se réjouissait.

Un scandale pour un tel prix

Mais alors, sur place, une fois la porte franchie, laquelle arbore fièrement les logos Typically Swiss Hotel et Hôtel de charme suisse, nous avons été projetés dans la série Derrick (années 80 …).

Où ont filé les fameuses 3 étoiles? Dans un trou noir probablement… Le “typiquement suisse de charme” devient une vraie caricature:

Depuis 45 ans au moins, les propriétaires (une famille, 3 générations) n’avaient RIEN changé de la « décoration» :  vieille moquette rosâtre à motifs, rideaux verdâtres d’origine, lampes appliques bon marché en verre moulé avec excroissances indéfinissables, meubles  très médiocres et dévernis, tachés de multiples ronds de verres humides, salle de bains tapissée d’un linoléum vertical imitant les carrelages, d’un beige-brun à motifs, et très consternante: tout, absolument tout était usé et vétuste. Moche et déprimant.

Ajoutez à cela les serviettes de bains usées et trop petites, et l’unique petite bouteille d’eau si généreusement offerte pour 2 personnes, avec un mot assorti de deux cœurs « Herzlich Wilkommen » ! on a ri pour ne pas pleurer …

Et cerise sur le vieux pain sec, deux lits jumeaux, qui semblaient tout droit sortis d’un couvent reculé ou d’une ancienne colonie de vacances, et dont le matelas était hélas à «mémoire de forme», celle des milliers de voyageurs précédents…Ultra glamour …

190.- frs pour ça!! En tout cas, ce ne sont pas les investissement successifs en rénovation qui avaient ruinés les propriétaires…

Voilà ce qui se passe trop fréquemment: comme il n’y a rien d’autre d’abordable, on y dort quand même, et on jure qu’on n’y reviendra pas! Sur le plan du marketing, reconnais que tu pourrais mieux faire …

La honte …

Je dois te dire, ma chère, si chère Suisse, que cela m’a fâchée. Pas seulement pour le mépris du client, non, pire: parce que j’ai eu honte de toi.

Je voulais t’exhiber fièrement aux yeux de personnes à qui j’avais tant vanté tes merveilles, et toi, tu ne te montres pas à la hauteur. Ton accueil est-il une légende ? Tu surfes sur tes Ecoles hôtelières prestigieuses, et dont les membres font profiter le monde entier de leurs talents reconnus et quelques-uns de tes palaces probablement.

Mais pour nous simples visiteurs, autochtones ou étrangers, que comptes-tu faire pour te mettre à jour ? Ne viens plus pleurer pour me dire que les salaires sont plus élevés et que tout est plus cher en Suisse pour tes prestataires, moi je te parle du rapport qualité–prix, du sourire, du petit rien qui fait plaisir, de la générosité du cœur, de la qualité du service (qui implique de recevoir la carte dans un délai raisonnable, et de ne pas devoir réclamer 3 fois son addition, ou qu’on déplace un parasol sans faire la tête). C’est ça l’esprit commerçant, le bon accueil, la vraie qualité!

On le sait, en comparaison du reste de l’Europe, les prix de l’hébergement et de la restauration sont d’au moins 20% plus chers en Suisse. **

On pourrait l’admettre si la qualité du service était à la hauteur des prix. Or comme je viens de te le dire, on en est loin.

Réveille-toi et secoue-toi avant qu’il ne soit trop tard… !

Tout ça commence à se savoir au-delà de tes frontières et ça afflige tes plus grands fans, les Suisses eux-mêmes. Les statistiques de tes nuitées baissent. Tu avais en cette période de post pandémie une occasion en or de séduire! Mais tu as préféré tenter le coup du bon vieux statu quo… Quel dommage!

Demande-toi, dans le fond de ton cœur si tu n’as pas une grosse part de responsabilité dans le fait que Les Helvètes filent toujours ailleurs pour leur vacances, en Italie, en France, en Espagne, ou plus loin. Ils sont si gentils qu’ils ne râlent jamais,  ils courbent le dos quand ils se font avoir, mais ne te méprends pas, leur silence n’est pas un indice de leur satisfaction.

C’est un silence suisse, celui de la discrétion et du pas de côté.

Et rappelle-toi qu’on peut tromper peu de gens longtemps, beaucoup de gens peu de temps, mais pas tout le monde tout le temps… Je t’ai épargné les dizaines d’anecdotes que j’ai recueillies ou vécues, et qui ternissent ta réputation. Tu as tant à offrir, ne te sabote pas ainsi.

Garde les Pieds sur Terre, (re)deviens vraiment hospitalière et accueillante, même pour les plus petits et les plus modestes. On n’est pas tous de passage, on aimerait revenir, ne nous en décourage pas. On sera même heureux d’ouvrir nos porte-monnaie.

Je t’embrasse comme je t’aime, c’est-à-dire de tout mon cœur.

 

* La Reine Marie-Antoinette qui s’étonnait des cris du peuple affamé réclamant du pain aux grilles de Versailles, aurait dit : « Ils n’ont plus de pain? Qu’ils mangent de la brioche ! » montrant ainsi sans le savoir à quel point elle était ignorait tout de la vraie vie des gens. Et comme on le sait, elle finit décapitée…

**cf. article du Temps du 10 juillet:   https://www.letemps.ch/economie/tourisme-suisse-affronte-propre-cherte