Street art: de la rue au salon, une dérive?

Cet été à Genève a eu lieu un Summer Street Art festival, qui exposait 4 artistes: Banksy, Pimax, M.CHAT et Być dans un lieu de type industriel. Cela a remporté un franc succès, et parfois suscité le commentaire suivant : «oui super, mais alors si c’est des tableaux ou des objets présentés et vendus dans une galerie, c’est plus vraiment du street art !»

Peut-on définir le street art simplement?

Cela fait apparaître combien il est difficile – et comme on va le voir, contre nature- de vouloir réduire le street art à une seule définition.

Pour beaucoup de gens, c’est avant tout le lieu où il s’exprime – à savoir la ville, ses bâtiments, ses rues et ses infrastructures- qui le définirait, ce qui, bien souvent, est synonyme d’acte illégal et donc de danger couru volontairement par l’artiste lors de son exécution.

Ce serait ainsi avant tout un acte de rébellion, une sorte de hooliganisme revendicatoire. Cela implique aussi l’aspect furtif, nocturne, risqué (ceux qui se sont fait surprendre et arrêter pour dégradation de biens publics ou privés en ont fait la pénible expérience pénale et financière).

Et, par la force des choses, cela explique l’anonymat soigneusement préservé derrière un pseudo ou des initiales, un logo ou un personnage récurrent qui identifie, quoique sans le nommer, le street artist (tel le fameux chat souriant de M.CHAT).

Cet aspect de la prise de risque prend parfois plus de place que ce qui est graffé chez certains performers, pour qui l’objectif consiste alors avant tout à  laisser leur « marque » sans se faire « choper » et à couvrir une surface interdite, inaccessible et improbable en un temps record. Comme une sorte de sport extrême. Le faire, pour eux, c’est aussi un message.

Il y a également ceux qui ne prendront pas ces risques et qui assument leur travail solitaire en atelier traditionnel.

Pour les uns c’est le style, souvent à la bombe spray, qui primerait. Pour d’autres, c’est le graffiti de textes, le lettrage ; pour d’autres encore l’affichage, le pochoir ou le graff à main levée.

Pour certains est primordiale la qualité du dessin et le message qu’il véhicule, mais aussi la poésie ou l’humour décalé ; bref vous l’avez compris: il y a en fait autant de définitions qu’il y a d’acteurs et de spectateurs. Ce qui fait du monde…et autant d’avis.

Pas « d’école », la liberté totale

Le seul vrai dénominateur commun, comme me le disait Być, c’est qu’il n’y a pas de diplôme ni d’école du street art.Chacun peut en faire, comme il veut, où il veut, quand il le veut et sur les supports qu’il veut. Cela existe depuis la nuit des temps (on connaît les graffiti romains de Pompéï et ce ne sont pas les plus anciens témoignages que l’on ait de ce type de démarche.) C’est avant tout un art de la liberté totale pour celui qui le pratique.

Toute technique est acceptée, n’importe quel support est possible, tout format (les street invaders sont petits mais certaines fresques d’autres artistes sont immenses). On est libre aussi de le faire comme un pur hobby ou comme un métier artistique.

Le street art « récupéré » ?

Alors, bien sûr, aussitôt que certains émergent et que leurs oeuvres prennent une valeur chiffrée, qu’ils les vendent dans des galeries, ou qu’ils peuvent en vivre, cela génère le doute sur la question « est-ce encore du street art » ? La réponse est oui !

Dans un autre domaine, quand Jean de Brunhoff a écrit Babar pour ses enfants, il ne savait pas que cela deviendrait un best seller et qu’il toucherait des droits d’auteur. Mais cela reste et restera toujours ce que c’est: une merveilleuse série d’histoires pour les enfants avec des illustrations.

A Denver le RiNo Art district est un exemple parmi beaucoup d’autres qui montre que le street art peut être un moteur incroyable pour d’autres projets, qu’il peut générer des synergies positives et inattendues et que le fait qu’il rapporte de l’argent n’est pas un signe de sa corruption.

Il est “récupéré”? Tant mieux ! Vous l’invitez dans votre salon ? Pourquoi pas ? Il permet à des artistes d’en vivre et de dire ce qu’ils ont à dire ? Good!

C’est le signe que justement c’est bien du street art, il est à tout le monde, pour tout le monde, gratuit ou pas, dehors ou dedans, anonyme ou non, public ou privé, drôle, tragique ou poétique.

Donc non, (et c’est tant mieux) nous ne pourrons pas l’enfermer dans une définition, ou une catégorie, ni l’empêcher d’évoluer sans cesse. Il est multiforme par nature, c’est  justement ce qui en fait l’originalité. Il ouvre en grand le champ des possibles et n’est pas toujours là où l’on croit.

Pour le suivre, restons souples, laissons-le nous surprendre, même où on ne l’attendait pas… même au salon!  Et n’en doutons pas: il a sa place dans l’art contemporain.

Véronique Dreyfuss-Pagano

Véronique Dreyfuss-Pagano

Spécialisée dans les domaines de communication inter-humaine, de proxémie et de développement durable, Véronique Dreyfuss Pagano est professeur de géographie et de littérature. Mettre la pensée systémique au service de la résolution de problèmes complexes dans les sciences humaines est l'une de ses activités.

17 réponses à “Street art: de la rue au salon, une dérive?

  1. Merci pour les questions intéressantes que vous posez, parce que je crois que depuis le début des temps l’art existe, sans même avoir été nommé comme tel : Les vestiges archéologiques qui témoignent de la vie de tous les jours d’une population il y a des milliers d’années sont aussi des objets qui transmettent l’imaginaire de ceux qui les ont créés. Ce n’est qu’un exemple que je donne en pensant que la définition de l’art ne peut se restreindre à des critères qui dépendent du regard posé à une époque donnée. Ce qui n’était pas de l’art l’est devenu, mais je n’aurais pas d’exemple à citer en sens inverse ! Ainsi, l’art est merveilleux pour parvenir à se jouer du temps, et j’aime croire que les créateurs ont réussi à laisser un peu de leur âme dans une toile, la pierre d’une sculpture, le son de l’instrument de musique… ou pourquoi pas le mur sprayé ?

    Je songe aux destructions malheureuses de beaucoup d’œuvres dans le contexte politique de certaines périodes de l’histoire, mais tout autant à une autre forme de destruction volontaire non moins honteuse, de la part de « critiques d’art » qui parfois n’ont pour seule référence que leur sens personnel des valeurs. Je vais peut-être faire rire, mais je suis d’avis que le caillou blanc qu’un enfant de cinq ans met dans sa poche et conserve précieusement sur sa table de nuit a aussi une « âme ». Faut-il lui expliquer que ce caillou ne vaut rien ? Ce serait faire preuve d’aucun respect.

    Il est heureux de pouvoir partager ses émotions avec d’autres, face à une œuvre d’art. Mais je pense qu’une seule personne émue devant un objet découvert une première fois serre déjà la main à l’artiste, même si celui-ci est un inconnu déjà dans la tombe. La rencontre a eu lieu sans rendez-vous, sans présentation préalable, sans ticket à l’entrée de la galerie, et surtout sans le « critique d’art » qui arrive avec son balai et sa poubelle pour faire le tri. Je suis par contre heureux quand on me dit : « Oh ! Il faut absolument que tu ailles voir… » Même si j’y vais et que je ne vois rien quand je regarde. Et je me sens assez triste quand j’entends : « Il ne faut pas y aller, ça ne vaut rien… » Alors justement j’y vais !

    1. Merci beaucoup d’avoir pris la peine de partager ainsi votre point de vue à propos de l’art et votre réaction à la lecture de mon article. Ce que vous évoquez pose en effet le problème, jamais résolu, de la réception et de la perception des oeuvres d’art dans leur ensemble et sur la durée.

      1. Il y a des artistes qui doutent beaucoup d’eux-mêmes au moment de présenter leur œuvre, d’autres qui se sentent très satisfaits dès que la dernière touche est apportée : « C’est parfait ! » Puis quelque temps après : « Non, non… Ce n’est pas vraiment ce que je voulais… » Et ils recommencent, parfois avec des modifications qui font à peine la différence pour ceux qui sont invités à découvrir la dernière des dernières épreuves ! Je ne souhaiterais pas que la réception et la perception des œuvres d’art soit résolue, elle l’est pour le graphisme publicitaire destiné à sensibiliser le plus de monde possible : c’est un travail artistique orienté, bien moins libre que la création de l’artiste qui rêve les yeux ouverts. Et puis la durée, il est vrai que l’on peut se détourner d’un style qui « a vécu », mais il renaît souvent à nouveau plus tard, ou compose avec l’actuel : le design des meubles vintage, la haute couture… Heureusement finalement que personne ne peut s’accorder sur la valeur d’une œuvre, chacun est un critique d’art qui aime ou n’aime pas : c’est heureux de pouvoir partager, mais tant pis si on est seul, il y a tant d’artistes qui l’ont été sans avoir rencontré un écho de leur vivant. Est-ce qu’on ne reste pas toujours seul dans le monde de ses rêves, même si l’on parvient à le montrer un peu ?..

        1. Oui vous avez raison de distinguer la démarche plus contrainte et, comme vous le dites, orientée par une demande extérieure faite au designer qui est celle de la publicité, et l’expression libre de l’artiste.Il n’est pas rare d’ailleurs, que les designers graphistes issus du monde de la publicité ressentent fortement le désir de s’affranchir du “créer utile” qui leur est imposé, et se mettent à peindre pour exprimer ce qu’ils souhaitent. On voit d’ailleurs aussi souvent cette démarche chez les journalistes, qui ressentent le besoin d’écrire de la fiction.Ou chez les photographes. Et pour ceux et celles chez qui ce désir est une nécessité profonde, parfois même vitale, l’objectif premier n’est pas de plaire mais effectivement de créer et de dire.
          De plus vous avez raison de souligner que l’art ressurgit sous d’autres formes à tout instant (et, en effet, dans les arts appliqués très souvent), et fait fi des tentatives qui sont faites de vouloir l’enfermer de quelque manière que ce soit. Plus on s’y intéresse, et plus cela nous apparaît, ce qui, à mon sens, a l’extraordinaire pouvoir de nourrir et d’embellir la réalité.

  2. Le street art est avant tout une performance de rue, il est compliqué de dire que des pièces destinées à des salons et fabriquées dans un atelier sont du street art. Cela n’enlève rien à la qualité plastique des oeuvres (ça c’est subjectif), mais de street-art il ne s’agit plus.
    Face à l’augmentation de la demande du public pour en avoir dans son salon, peut-être serait-il judicieux de trouver un terme qui nomme ce style.

    1. Merci beaucoup pour votre commentaire. Oui, je comprends votre point de vue, mais j’ajoute que la plupart des street artists ( pour ne pas dire tous) travaillent aussi bien sur des structures urbaines extérieures que parfois sur d’autres supports. A ma connaissance, les street artists qui exposent en galerie ne font pas que de l’atelier. Ils ne quittent donc jamais totalement la rue, que ce soit Shepard Fairey ou Jef Aerosol.
      Et de plus, le débat sur le nom à donner à ces oeuvres est justement -et comme vous en convenez avec moi d’ailleurs- très délicat: faisons le parallèle avec le hip hop, né dans la rue et le plus souvent dans les banlieues. Pourtant on le nomme toujours ainsi lorsqu’il est montré sur une scène, dans une salle, ou qu’il inspire des chorégraphes célèbres pour des spectacles et des tournées, très loin de son statut d’origine
      ( la rue). Ou encore dans des clips tournés en studio et avec moult effets spéciaux…. Cela reste du hip hop.
      En d’autres termes, nous devrions peut-être admettre que, comme pour le hip hop, le street art a le droit de ne pas se cantonner aux seuls extérieurs urbains, tout en conservant son nom.

    1. Merci beaucoup pour votre commentaire et pour votre lien sur le roman de la rue que je ne connaissais pas. Le Street Novel me paraît une belle idée! Il y a déjà beaucoup de poésie urbaine partout, si l’on prend le temps de lever les yeux ( du trottoir, et/ou de son téléphone… ). Blaise Cendrars – pour ne citer que lui- en était aussi fasciné et s’en est largement inspiré.

      1. Merci à vous… Oui, Cendrars m’a beaucoup marqué, bien que mes premières impressions des rues de Manhattan, quand j’y suis arrivé pour la première fois à l’âge de dix-huit ans, après avoir débarqué du paquebot “France” l’été de 1964, ne rappelaient guère les buildings aux vitres ruisselantes de reflets byzantins de ses “Pâques à New York”. Entre fiction et réalité, on ne sait pas toujours sur quel pied danser…

        1. Et c’est bien ça qui est beau et passionnant: regarder le réel à travers le prisme de la fiction , ou en référence avec elle, nous le fait voir sous un autre jour et l’enrichit. J’aime les lectures diverses, vous l’aurez compris …et les kaléidoscopes…

          1. Oui, en effet. J’aime beaucoup les kaléidoscopes, moi aussi… Et Cendrars, puisque vous le citez, en offre quelques beaux effets. Mais on pourrait aussi évoquer Irving, Melville, James, Dostoïevski ou, plus près de nous, Frédérick Tristan. Quelles lanternes magiques!…

  3. Permettez-moi un tout dernier commentaire en marge du sujet, pour dire que vous donnez une heureuse vie à ce journal. Des sujets qui vous touchent, que vous traitez avec sensibilité, un désir de communiquer et partager, jusque dans la colonne du blog. Nous avons de la chance de vous avoir !

    1. Merci infiniment pour votre message, que je reçois comme un bel encouragement ! J’ai beaucoup de chance d’être parmi les bloggers du Temps ! Et d’avoir des lectrices et lecteurs qui, comme vous, jettent un oeil curieux et bienveillants sur mes petits billets…

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