L’élevage intensif : une réalité en Suisse aussi !

Le 25 septembre 2022, le peuple se prononcera au sujet de l’initiative populaire « Pour une Suisse sans élevage intensif ». Son objectif est de faire sortir la production animale suisse du modèle d’élevage intensif et industriel. Ce modèle intensif vise à produire plus de denrées alimentaires animales, en particulier de viande, par unité de surface. Il implique la densification de la détention et l’ultrasélection des animaux en fonction de la productivité et du gain de croissance.

Il y a d’excellentes raisons de soutenir l’initiative : le bien-être et la dignité des animaux de rente bien sûr. Mais également la lutte en faveur du climat, l’adaptation de notre agriculture aux conséquences du réchauffement climatique, le respect et la préservation de nos ressources naturelles (air, sol, eau) et de la biodiversité. Plusieurs impacts positifs sur notre santé y sont liés et enfin la survie à long terme des petites et moyennes entreprises agricoles ainsi que plus globalement la résilience de notre système de production agricole face aux conséquences du réchauffement climatique.

Non-pertinence des comparaisons internationales

Face à ces enjeux, les opposants à l’initiative répètent volontiers que « l’élevage en Suisse n’existe pas ». Ils s’appuient pour cela sur la comparaison entre le nombre d’animaux maximum par exploitation autorisé en Suisse par rapport à d’autres pays, y compris ceux qui se distinguent par l’absence totale de considération pour la dignité animale comme la Chine. Il ne fait aucun doute que la situation en Suisse est meilleure, ce serait d’ailleurs bien navrant qu’il en soit autrement, mais le fait est que cette comparaison n’est pas très pertinente tant du point de vue écologique que géographique. Ce qui compte c’est la concentration d’animaux dans un territoire donné. Plus on s’éloigne d’une situation qui se présenterait naturellement au sein d’un écosystème, plus les impacts de l’élevage seront importants sur les ressources. Or la Suisse est un pays de montagne, dont la population tant humaine qu’animale se concentre en plaine. Cette concentration a beaucoup augmenté en Suisse depuis vingt ans avec l’augmentation du cheptel suisse, qui est passé de 10.4 millions d’animaux en 2000 à plus de 16 millions en 2021. Pourtant, le nombre de bovins a sensiblement diminué (-5%) durant cette période, une forte baisse étant déjà intervenue dans les années 90 suite à l’épizootie de la vache folle, et le nombre de porcs a diminué encore plus fortement depuis 2000 (-9%).

Explosion du nombre de poulets et poules

L’augmentation du cheptel total s’explique par l’explosion du nombre de volaille, qui est passée de 6.8 millions à 12.6 millions entre 2000 et 2021, soit une augmentation de 85% ! (OFS, relevé des structures agricoles). Ces dernières années, les élevages industriels de volaille, poules pondeuses (limitées à 18 000 par exploitation) et en particulier poulets de chair (limités à 27 000 par exploitation) se sont multipliés. La volaille représente ainsi 80% du cheptel suisse, dont un tiers de poules pondeuses et deux tiers de poulets de chair.

Mais cette réalité disparait avec l’unité de mesure usuelle en production animale, l’unité gros bétail (UGB) avec laquelle une vache correspond à environ 100 poules pondeuses ou 250 poulets de chair. Ainsi, alors que le cheptel a sensiblement augmenté en nombre d’effectifs, l’UGB a diminué de 4.8% entre 2000 et 2020. En UGB, poules et poulets ne constituent donc plus que 5.8% du cheptel suisse contre 73% pour les bovins et 14% pour les porcs. Ils n’en sont pas moins des individus à part entière, dotés d’un système nerveux et émotif, ainsi que de besoins alimentaires et d’un système digestif qui évacue les déjections correspondantes.

Augmentation des importations de fourrages

Afin d’alimenter ces nouveaux effectifs la Suisse a dû augmenter ses importations de fourrages. Plus 27% depuis 2009 (Agristat, dia. 4.03) La part indigène de fourrage est de 86% pour les bovins, qui en Suisse ont encore la chance de s’alimenter principalement à base d’herbe. Elle n’est plus que de 47% pour les porcs et chute à 25 % pour les poulets. Autrement dit, les trois-quarts de l’alimentation des poulets sont importés, faisant chuter notre taux d’auto-approvisionnement. Le tiers des fourrages protéinés importés vient d’Allemagne qui est notre premier fournisseur, 17% provient du Brésil qui est le deuxième fournisseur. Nous sommes également dépendant de la Chine qui avec 8% est le cinquième fournisseur et de la Russie (7ème, 5%), /Agristat, dia. 4.09). Les importations de tourteaux de soja sont passées de 25 milliers de tonnes en 1990 à 330 en 2020.

Des disparités régionales très importantes

Ce sont donc les quantités d’animaux, par effectifs et par hectare, qui sont déterminants pour apprécier leurs impacts sur notre environnement. Cette densité a beaucoup augmenté dans certains cantons de plaine depuis 30 ans. En 2021, Lucerne détient le record avec 2.1 UGB par hectare, suivent les cantons de Suisse orientale (Saint-Gall, Thurgovie , Appenzell) et les autres cantons de Suisse centrale (Zoug, Nidwald et Obwald). Fribourg détient la palme pour la Suisse romande avec 1.4 UGB/ha. D’une manière générale, les régions de Suisse romande et de montagne présentent des densités beaucoup moins élevées, correspondant tant à un élevage moins industrialisé qu’à l’élevage extensif de montagne qui contribue au maintien des pâturages et prairies caractéristiques de nos paysages et favorable au maintien de la biodiversité agropastorale.

On constate une forte spécialisation régionale, le canton de Lucerne détenant le record de concentration porcine. Il est à la Suisse, ce que la Bretagne est à la France. Concernant les poulets de chair, ce sont les cantons de Schaffhouse et de Fribourg qui se distinguent avec des concentrations plus de deux fois supérieures à la moyenne du plateau suisse (Agristat, dia 3.12).

L’élevage intensif en Suisse est donc bien une réalité. Le nier est faire preuve de déni, au même titre que de refuser la réalité du réchauffement climatique et ses causes humaines. Nier l’évidence permet ensuite aux défenseurs du productivisme agricole de sous-estimer ses conséquences néfastes sur le bien-être des animaux d’une part et sur l’environnement et notre santé de l’autre.

Le bien-être et la dignité des animaux

Alors que nos connaissances en neurobiologie nous permettent d’affirmer depuis plusieurs années que les animaux, en particulier les autres mammifères et les oiseaux, partagent la plupart de nos sensations et de nos émotions, les conditions de vie des animaux de rente se sont beaucoup dégradées avec l’avènement de l’élevage intensif industriel. En Suisse, les conditions de détention sont bien réglementées par rapport à d’autres pays, en particulier hors Union européenne et le respect de l’intégrité de l’animal est déjà introduit dans notre système législatif, ce qui amènent les opposants à l’initiative à considérer qu’elle serait « inutile ».

Mais il s’agit ici de bien distinguer mauvais traitements du bien-être et du respect de la dignité d’un animal, en particulier de la possibilité qui lui est offerte de satisfaire les besoins spécifiques à son espèce. Or, en Suisse comme ailleurs, la production animale est déterminée avant tout par le productivisme, qui implique une standardisation et une sélection poussée à l’extrême des espèces ainsi qu’une concentration de la détention.

Hypersélection

Les poules sont sélectionnées pour pondre le maximum d’oeufs, les vaches laitières de lait, les poulets « de chairs » de chair, les vaches « à viande » de viande, etc. Cette contrainte génétique s’accompagne en général d’une plus grande faiblesse immunitaire, impliquant la dépendance à davantage de médicaments vétérinaires d’autant plus dans le cas où les animaux vivent en grand nombre dans la promiscuité.

Dans cette optique, les organismes sont poussés à leur limite, l’objectif visé étant de produire le plus rapidement possible la plus grosse quantité d’aliments, à grand renfort de fourrages protéinés et de suppléments alimentaires. Un poulet de chair atteint 2 kg en 37 jours. Une vache laitière produit 2 à 3 fois plus de lait qu’il y a 30 ans. Une truie « produit » 23 porcelets sevrés par an contre 16 en 1998 ! [1]

Dans le même temps, l’espérance de vie de tous ces animaux a diminué considérablement. On comprend aisément qu’une telle évolution s’accompagne d’une dégradation de l’état de santé général et de bien-être de chacun de ces animaux, même si en Suisse leurs conditions de détention se sont améliorées. Par exemple, une croissance trop rapide et une proportion trop importante de chair par rapport au squelette entraînent des fractures des pattes chez les poulets, une sollicitation trop importante des trayons chez les vaches à lait entraîne des infections et des inflammations chroniques, etc. Si les femelles paient un lourd tribut face à l’optimisation de leur fertilité (augmentation du rythme des inséminations, augmentation du nombre et de la fréquence des portées et des pontes, etc.), un autre effet pervers de la productivité appliquée à l’animal touche en premier lieu les mâles. La production animale industrialisée n’a que faire des veaux issus de vaches à lait ou des poussins issus des poules pondeuses devenus « inutiles » du point de vue de la rentabilité économique. Ces « déchets » vivants, car ils sont alors considérés comme tels, seront valorisés tant bien que mal au sein de la filière ou pour alimenter les animaux des zoos.

Air libre

Les opposants à l’initiative considèrent que l’existence de deux programmes fédéraux déjà existants satisfont pleinement à la question de l’accès à l’air libre des animaux confondant et exagérant les exigences de l’un et de l’autre :

  • Le SRPA « sortie régulière en plein air » implique un accès permanent à « une aire d’exercice extérieure » et à la pâture pour les bovins et pour les porcs chanceux. Un espace extérieur bétonné peut satisfaire à cette exigence.
  • Le SST « système de stabulation particulièrement respectueuse des animaux » garantit l’absence d’attaches, des aires différenciées (nourriture, repos), 30% d’espace en plus et la lumière du jour. Le jardin d’hiver est donc optionnel et il n’y a pas d’accès à l’air libre.

Sur une base volontaire et facultative, les éleveurs peuvent souscrire à l’un ou l’autre de ces programmes. Actuellement 57% des exploitations de bovins, 55% de celles de porcs, 86% de poulets, 6% de poules respectent les conditions du programme SST. Pour le SRPA, c’est 87% des exploitations de bovins, 52% de celles de porcs, 18.5% de poulets et 10% de poules pondeuses.

La possibilité de satisfaire les besoins liés à chaque espèce implique forcément l’accès en plein air, pourtant seuls 50% des cochons et 7% des poulets bénéficient d’un accès à l’extérieur. La marge d’amélioration pour que chaque animal, en particulier poulet, poule et cochon puisse s’ébattre librement dans un champ, picorer directement un ver dans la terre ou se rouler dans l’herbe est donc énorme contrairement à ce que la publicité essaye de nous faire croire. Il est important de relever que ni le SRPA, ni le SST ne garantissent l’accès à un champs ou un sol naturel. A ce sujet, il est regrettable que la majorité de droite ait rejeté la proposition de contre-projet de la confédération qui proposait la généralisation de sorties régulières pour tous les animaux de rente.

Il faut également tenir compte de la nécessité d’adapter les aires de détention, tant intérieures qu’extérieures, aux fortes chaleurs. Terrasses bétonnées ou serres lumineuses se transformant en fournaises dans le contexte du réchauffement climatique.

Les conséquences sur l’environnement et la santé

Les densités importantes d’animaux se répercutent sur notre environnement et comportent des risques sanitaires

Climat

L’élevage est responsable des trois quarts des émissions directes de gaz à effet de serre attribuables au secteur agricole en Suisse. L’élevage bovin induit la plus grande part des émissions de méthane, mais il convient de tenir compte également du stockage du carbone dans les pâturages et les prairies dont le sol reste intact. Ainsi l’empreinte carbone nette du lait entre élevage extensif de montagne et plus intensif de plaine avec recours à 30% d’ensilage (0.9 CO2 kg éq/l) passe pratiquement d’un simple au double (de 0.5 à 0.9 CO2 kg éq/l). Malheureusement, ce sont justement ces petites et moyennes exploitations de montagne qui disparaissent au profit de plus grosses et plus intensives en plaine.

Il s’agit de tenir compte également des émissions indirectes liées aux fourrages importés. Dans le cas des importations brésiliennes, l’origine du soja est le plus souvent associée à la déforestation qui précède la monoculture de cet oléagineux. Il s’agit donc de comptabiliser le CO2 émit à ce moment-là ainsi que celui qui est lié au transport international du fourrage dont les importations en Suisse ont beaucoup augmenté comme nous l’avons vu.

L’élevage intensif est également responsable de la plus grande part des émissions de protoxyde d’azote (N20) du pays à cause des grandes quantités de déjections produites hors-sol, puis épandues sur les terres agricoles. Ce gaz a un pouvoir de réchauffement près de 300 fois plus élevé que le CO2.

Adaptation

Alors que le secteur agricole est responsable d’une part modérée des émissions nationales (14%), il est le secteur le plus vulnérable face aux effets du dérèglement climatique, caractérisé par une augmentation de l’intensité et de la fréquence des événements extrêmes (sécheresses, canicules, pluies torrentielles, inondations, grêle, espèces invasives).

Il est regrettable que dans ce contexte, on constate un retard important dans l’application des mesures d’adaptation prévues dans le plan d’action fédéral concernant le secteur agricole. Les exploitations agricoles doivent devenir plus résilientes. Réduire leur dépendance aux importations, augmenter leur autonomie, et réduire l’impact économique des catastrophes météorologiques nécessite une transition urgente vers un modèle agricole plus adapté, diversifié et plus respectueux tant des animaux que de l’environnement.

De l’eau et de l’air purs…

Le cycle de l’azote est complétement perturbé par l’excès d’engrais qui se répercute sur la qualité de l’eau et de l’air. La Confédération a mis en place un système compliqué de gestion des flux intra et intercantonaux d’engrais de ferme et d’engrais issu de la méthanisation, qui pourraient bien contribuer à étendre le problème plutôt que de le résoudre puisqu’il n’y a pas de diminution totale des quantités produites, mais au contraire une augmentation.

La teneur en nitrate de l’eau souterraine qui constitue 80% de notre eau potable est trop élevée. En 2014 (nous ne disposons pas de mesures nationales plus récentes), 12% des stations de mesure dépassaient la valeur limite de 25 mg/l. Dans les cantons de Fribourg, Lucerne et Turgovie, plusieurs stations présentaient même des seuils qui dépassaient 40 mg/l. Ces fortes concentrations associées à une consommation régulière représentent un risque important pour la santé à moyen et long terme, comme le développement d’un cancer colorectal.

Des teneurs trop élevées de nitrates dans l’eau, par prolifération de micro-algues, entraînent l’eutrophisation de l’eau qui se répercute sur la faune et la flore lacustre. Dans le canton de Lucerne, les petits lacs sont sous perfusion d’oxygène depuis plusieurs années pour contrebalancer ce processus. La prolifération de cyanobactéries représente également un danger d’intoxication comme nous l’avons vu au bord du lac Léman et de Neuchâtel ces dernières années.

L’augmentation de la teneur en azote et en ammoniac dans l’air qui résulte des épandages trop massifs et trop fréquents posent également des problèmes pour l’environnement. Des charges critiques de dépôts azotés pour la forêt et pour les prairies maigres sont documentés déjà depuis 2011 en Suisse. Ces écosystèmes riches en biodiversité n’ont pas besoin de recevoir via l’atmosphère de telles quantités de fertilisants. Cela met en péril leur équilibre, leur bon fonctionnement et la survie de plusieurs espèces. 80% des émissions d’ammoniac sont attribuables à l’élevage intensif. En 2020, les teneurs en ammoniac mesurées à Payerne étaient de 30 ug/m3 alors que les effets nocifs pour la forêt sont observables dès 3 ug/m3. En ce qui concerne la santé, de telles concentrations provoquent des irritations, des maux de tête et incommodent les riverains par une odeur désagréable.  L’ammoniac est un gaz irritant pouvant être incriminé dans l’apparition de certaines maladies (asthme, bronchites chroniques) chez les éleveurs et chez les animaux et également dans la diminution des performances zootechniques.

Tous ces processus sont aggravés par les changements climatiques. L’augmentation de la température de l’eau accentue l’eutrophisation. L’augmentation de la température de l’air et la sécheresse accentuent les dégazages toxiques, les pluies intenses augmentent les teneurs en polluants dans les eaux de surface par ruissellement, etc.  Malheureusement ces effets d’accélération ne sont pas suffisamment anticipés, comme le démontre la réponse du conseil fédéral à mon interpellation .

Surconsommation

Aux impacts sur notre santé de la dégradation de l’environnement liés à l’élevage intensif et industriel, s’ajoute celui d’une surconsommation de viande. En Suisse, elle est trois fois supérieure aux recommandations des nutritionnistes (OSAV, 2014). La publicité encourage cette surconsommation depuis trois générations en se basant sur des stéréotypes (le barbecue, symbole de virilité) ou du greenwashing (le cochon ou le poulet gambadant dans un pré). La surconsommation de viande est encouragée par des concours et des défis imbéciles. Le lobby du secteur a minimisé les résultats des études épidémiologiques et toxicologiques démontrant les effets nocifs sur la santé d’une surconsommation de viande. Lorsque l’organisation mondiale de la santé a classé la viande, si consommée en trop grande quantité et trop fréquemment, et en particulier la viande transformée, parmi les denrées potentiellement cancérigènes, la branche a diffusé largement des contre-vérités pour diluer, déformer ou décrédibiliser ces informations. Le consommateur est donc confronté à des injonctions multiples et contradictoires alors qu’agriculture et élevage intensifs sont largement impliqués dans le dépassement des limites planétaires.

Dépassement de six limites planétaires

Le concept scientifique des limites planétaires offre une vision globale et transversale des risques provoqués par les activités humaines à l’échelle globale. Neuf processus biophysiques globaux sont déterminants pour la survie des espèces vivantes, y compris l’être humain. Des seuils critiques ne doivent pas être franchis pour que la planète reste viable pour les sociétés humaines. Depuis 2009 puis 2015, nous savions déjà que nous avions dépassé quatre de ces limites :

  • Le rythme de disparition des espèces est 100 à 1000 fois supérieur à ce qui peut être attribué aux processus naturels,
  • Les cycles de l’azote et du phosphore sont complètement perturbés en premier lieu par l’industrialisation de l’agriculture, les champs intensivement cultivés nécessitant de grosses quantités d’engrais, issus de l’élevage (azote) et d’origine minière et industrielle (phosphore).
  • Les quantités de gaz à effet de serre dans l’atmosphère dépassent largement les seuils liés aux périodes naturelles de réchauffement entraînant un dérèglement climatique accéléré,
  • L’utilisation intensive des sols pour les activités humaines (industrialisation, urbanisation, transports, agriculture intensive, déforestation, etc.) altère profondément les échanges naturels entre la lithosphère, l’hydrosphère, l’atmosphère et la biosphère.

Depuis cette année, nous savons également que deux limites planétaires supplémentaires sont dépassées :

  • L’introduction massive de polluants chimiques de synthèse, tels que les pesticides et les microplastiques, cumulées à la persistance de ses substances entraîne une pollution généralisée des ressources naturelles (sols, eau, air) et des organismes vivants. Leurs effets toxiques ; perturbateurs endocriniens, cancérigènes, neurotoxiques, reprotoxiques, etc. se répercutent sur la biodiversité et sur la santé humaine.
  • L’utilisation irrationnelle de l’eau douce met en péril l’approvisionnement des écosystèmes et des populations humaines. Les conflits d’usages (agriculture, industrie, ménages) s’amplifient d’autant plus dans le contexte du réchauffement climatique. L’agriculture et l’élevage intensifs sont tout à la fois coupables et victimes de cette situation comme nous l’avons vu cet été. Alors que la quantité d’eau douce à disposition se raréfie dans le monde, sa qualité est dégradée par la pollution.

La viabilité de la planète pour l’espèce humaine est donc sérieusement compromise. Pour rétablir la situation, nous avons besoin d’une transition urgente de notre économie, de notre système énergétique et de notre système agroalimentaire. Le tout étant interdépendant.

Les conséquences éthiques, sociales et environnementales du système agroalimentaire industriel et mondialisé, basé sur le productivisme, le rendement, la spécialisation des productions et l’ultrasélection des espèces, n’ont pas été intégrées dans les planifications de développement économique depuis le XIXème siècle, et en particulier depuis l’accélération de la révolution dite « verte » de l’après-guerre et de la mondialisation depuis les années 80.

Un juste prix pour notre alimentation

La spécialisation et l’industrialisation de l’agriculture a entraîné une pression sur les prix insoutenables pour les petits producteurs qui fournissent pourtant encore la grande majorité de la production alimentaire mondiale. Dans le même temps, des aliments standardisés, dévitalisés, segmentés, pollués transitent aux quatre coins du globe pour approvisionner les grands transformateurs et distributeurs qui détiennent le pouvoir au sein du système agro-alimentaire, tout en suscitant de nouvelles habitudes alimentaires pour le consommateurs, le plus souvent nocives pour sa santé et prétendant lutter contre les pénuries alimentaires des pays les plus pauvres alors même que cette perte d’autonomie les rend encore plus vulnérables, d’autant plus dans le contexte de dépassement des limites planétaires.

La Suisse n’a pas été épargnée par cette évolution. Quelques 50’000 entreprises agricoles produisent 49% de la consommation alimentaire de notre pays (taux net d’auto-approvisionnement tenant compte des importations de fourrages). En 2020, soixante pourcents de la surface agricole utile (SAU) est constituée d’entreprises agricoles de moins de 20 hectares, ce taux était de quatre-vingt pourcents en 1995. En 2020, 700 exploitations agricoles ont disparu. Parallèlement, le nombre d’entreprise agricoles de plus de 40 hectares a triplé, dont l’apparition de 247 exploitations de plus de 100 hectares.

Au sein des filières agro-alimentaires, le rapport de force lors des négociations des prix est fortement déséquilibré, au détriment des faitières agricoles qui sont dans une situation de dépendance pour écouler leurs marchandises. Les paysan.nes font face à des transformateurs, des distributeurs et des détaillants moins nombreux mais plus puissants. Le duopole Migros- Coop contrôle le 80% du commerce de détail national. Depuis 1990 l’indice des prix à la production des produits agricoles a baissé de 25%. Dans une logique de libéralisation des réglementations régissant le commerce des denrées alimentaires, la mise en concurrence avec les prix européens et internationaux et la diminution des droits douaniers ont mis les productrices et producteurs sont pression. Par conséquent, les prix des denrées alimentaires indigènes augmentent pour les consommatrices et consommateurs, alors que le prix payé aux productrices et producteurs reste inchangé, voire tend à baisser. Cette orientation politique et économique est en contradiction avec les objectifs d’un approvisionnement et d’un système agroalimentaire durable. Pourtant la majorité de droite du Parlement a bloqué le processus de réforme de la politique agricole.

Transition agricole

C’est dans ce contexte de pression sur les prix et de dégradation des conditions et de reconnaissance du travail des producteurs agricoles que s’inscrivent la surproduction et la surconsommation de produits animaux tant à l’échelle mondiale qu’en Suisse, avec des conséquences spécifiques sur le bien-être animal, l’environnement et notre santé qui justifient pleinement l’objectif de l’initiative. L’élevage extensif de montagne non seulement n’est pas concerné par l’initiative, mais doit être soutenu. Nous avons vu que l’élevage bovin en Suisse a conservé une base alimentaire indigène forte (plus de 90%), basée sur l’herbe, et donc l’accès aux pâturages. C’est bien au sujet de l’élevage de la volaille, en particulier des poulets de chair, et de porc dans une moindre mesure que les objectifs de l’initiative doivent porter. En cas d’acceptation, seuls 6% des exploitations agricoles seraient directement concernées, mais cela améliorerait l’existence de milliers d’animaux chaque année. A titre indicatif, 2% des détenteurs de poules pondeuses (232 sur 11 570 exploitations) possèdent de 4000 à 18 000 poules, soit 66% du total de l’effectif du pays.

On comprend bien cependant que, à long terme, revenir à un élevage extensif correspondant aux normes de l’agriculture biologique implique une transition de l’ensemble du monde agricole. On comprend bien également que l’ensemble des acteurs du système agro-alimentaire doivent intégrer les limites planétaires et que les consommateurs doivent soutenir cette transition par des choix éclairés et une modification radicale de leurs comportements et habitudes alimentaires. Ils doivent réapprendre à s’alimenter avant tout avec des produits locaux, biologiques, pas ou peu transformés. Ces produits doivent devenir accessibles à chacun. Il est intolérable que les plus démunis doivent se rabattre sur des aliments qui comportent une empreinte écologique et climatique insoutenable, ainsi qu’un impact néfaste sur leur santé et sur la dignité animale. Il s’agit d’extirper progressivement la production agricole du carcan productiviste indissociable du modèle de société de consommation de masse. Les consommateurs doivent donc réapprendre à privilégier la qualité à la quantité, et l’utilité à la superficialité. Tout cela demande du temps, l’initiative prévoit 25 ans pour y arriver, soit une génération. Les jeunes générations d’ailleurs n’ont pas attendu l’initiative pour changer de modes alimentaires. Il est par contre fondamental de comprendre que l’enjeu n’est pas de remplacer n’importe quel produit animal par n’importe quel produit végétal. Les dégâts liés à une production intensive de céréales, fruits et légumes posent tout autant de problèmes environnementaux et sanitaires que l’élevage intensif. La pollution à large échelle et la toxicité des pesticides de synthèse reste un enjeu majeur. Il est par contre fondamental de dédier directement à l’alimentation humaine, les cultures fertiles de plaine plutôt que de les destiner à l’alimentation animale. Nous devons cultiver et consommer à nouveau davantage de légumineuses et de céréales d’hiver. Surtout il n’est plus possible de continuer d’élever des milliers d’animaux dans une telle dépendance d’importations de fourrages, en particulier en provenance du Brésil et de la Chine. Outre les conditions le plus souvent désastreuses tant d’un point de vue environnemental que social de ces monocultures, ces apports extérieurs impliquent une saturation du cycle de l’azote sur notre territoire, également en lien avec le réchauffement climatique, la pollution des sols, de l’eau et de l’air et leurs répercussions sur la biodiversité et la santé.

Agroécologie

La transition agro-alimentaire est tout aussi nécessaire que la transition énergétique pour nous faire respecter les limites planétaires. L’agroécologie offre la solution, la vision de l’agriculture de demain capable tout à la fois d’efficience et d’insertion optimale au sein de l’environnement, se basant sur l’encouragement des synergies et des processus biologiques, grâce à la meilleure compréhension que nous en avons désormais. Cela fait plusieurs années que l’organisation des nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) en vante les mérites. Malheureusement en Suisse, nous avons pris beaucoup de retard. Dernièrement la sortie du programme européen de recherche Horizon se répercute aussi sur notre capacité à bénéficier des nouvelles connaissances et mises en pratique en agroécologie. On constate également une position rétrograde de l’administration concernant la formation des agriculteurs (voir réponse à ma motion). Pourtant l’agroécologie permet de se diriger vers un modèle agroalimentaire véritablement durable, tant du point de vue des objectifs sociaux qu’environnementaux. La diversification des exploitations agricoles qu’elle implique garantit la sécurité alimentaire. En rétablissant les synergies vitales et vertueuses au sein de l’exploitation (associations de cultures annuelles et pérennes, de l’élevage y compris aquatique aux cultures et aux arbres, etc.) en renforçant les processus biologiques et le recyclage de la biomasse, elle permet de réduire drastiquement la dépendance aux intrants (fourrages, engrais, pesticides, etc.). Elle permet aux producteurs de regagner leur indépendance, leur autonomie et protège leur santé des effets délétères du système productiviste (stress, pollution, etc.). Les droits des paysannes et des paysans, la valorisation des héritages culturels et des savoir-faire, le partage des connaissances, les processus participatifs dans une logique de gouvernance horizontale sont indissociables de cette approche et de la philosophie de vie qui la sous-tend. Enfin, elle implique le renforcement du lien entre producteurs et consommateurs dans le respect réciproque et dans la logique de l’économie circulaire et solidaire, pour le plus grand bien de toutes et tous, de notre planète et de nos enfants.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] Production par truie en kg de poids mort, de 1500 à 2100 kg, Agristat, dia 3.22.

Fête du premier août et crise du climat

J’ai déclamé hier soir mon premier discours du premier août. J’ai eu l’honneur de m’exprimer dans la cour intérieure du château de Rolle, devant les citoyennes et citoyens de cette petite ville de 6260 habitants, invitée avant tout en mes qualités de scientifique, climatologue plus précisément. En tant que telle je ne suis pas encore habituée aux discours officiels mais plutôt aux cours et aux conférences.

Alors comment concilier allocution pour la fête nationale et message d’urgence climatique et écologique? C’est le périlleux exercice auquel j’ai dû me livrer et voilà ce que ça donne :

« Chères Rolloises, chers Rollois, nous sommes réunis dans ce lieu historique avant tout pour fêter. Pour commémorer le mythique serment du Grütli en 1291 bien sûr, mais c’est aussi l’occasion de rappeler les différences d’échelles de temps entre celui des humains et celui de notre planète. A la fin du XIIIème siècle la Suisse n’existait pas encore, la formation de son territoire n’en était qu’à ses débuts. C’est d’ailleurs aussi en 1291 que le château qui nous abrite ce soir aurait été fondé. A cette époque, ce territoire appartenait aux seigneurs de Savoie, qui elle-même n’appartenait pas encore à la France. Quant au pacte de 1291, il sera choisi seulement six siècles plus tard comme pacte fondateur de la Suisse lors du développement des nationalismes qui caractérise le XIXème siècle. Aujourd’hui la plupart des nations dans le monde organisent une fête nationale pour permettre à leur peuple, chaque année, d’apprécier leur indépendance, souvent rudement acquise par des révolutions populaires pour s’affranchir de l’oppression des monarques ou plus récemment des pays colonisateurs. Chaque communauté, nation, état souverain, célèbre ainsi son propre héritage culturel et ses traditions. La fête nationale participe donc à perpétuer dans le temps notre sentiment d’appartenance et d’identité indispensable pour les humains, mammifères sociaux que nous sommes.

Car les fêtes ont deux fonctions universelles :  rythmer le temps et favoriser la cohésion du corps social. Qu’il s’agisse de nous rappeler nos origines, des symboles politiques, ou religieux, toutes les sociétés en organisent depuis l’aube de l’humanité.

Ainsi, les fêtes participent à notre capacité à vivre ensemble dans la durée, à travers les décennies et les siècles. Le vivre ensemble dans nos contrées est indissociable des valeurs démocratiques que les penseurs du XVIIIème siècle ont conceptualisées. Jean Jacques Rousseau a théorisé les bases d’une organisation sociale juste et équitable dans son révolutionnaire Pacte social qui lui valut à l’époque d’être expulsé de Genève, puis de Berne. Il y explique que les individus qui composent un peuple afin de vivre en toute harmonie doivent confier leurs droits à l’État, qui, par sa protection, conciliera l’égalité et la liberté. Le législateur qui représente le peuple a la tâche de sauvegarder le bien-être général contre les groupements d’intérêts privés. Rousseau conçoit également la notion de bien commun pour lequel les différents individus qui composent une société acceptent de contraindre leur volonté particulière à la volonté générale. Ainsi nous sommes le résultat des tribulations de nos ancêtres. Nous sommes ici ensemble en ce 1 août 2022, héritiers de tous les bouleversements, les idées, les technologies qui apparurent avant nous. Mais le XXIème siècle recèle de nouveaux défis pour nos communautés, et même pour l’humanité toute entière dans un monde globalisé, interconnecté et interdépendant.

Alors que nous avons dépassé six des neuf limites planétaires qui définissent la viabilité de la Terre pour notre espèce, les crises mondiales se succèdent et se superposent. Les mutations accélérées provoquées par les nouvelles technologies du Vivant et de l’informatique comportent de nouveaux risques, comme les cyberattaques que la commune de Rolle a dû affronter l’année passée.

La destruction de l’environnement et la mondialisation créent les conditions idéales pour les pandémies, nous ne sommes pas vraiment sortis de celle de la Covid que d’autres se profilent et c’est dans ce contexte déjà chaotique que l’Europe redécouvre la guerre. Avec elle, réapparait la menace nucléaire et nous prenons conscience de notre dépendance énergétique et alimentaire envers des pays qui ne respectent pas les droits humains.

Le nombre de pays démocratiques est en forte régression dans le monde depuis une décennie. La prise du pouvoir par des personnages dépourvus de toute forme de sagesse, d’empathie, de connaissances universelles, de moralité et de scrupules même dans des démocraties occidentales démontre les limites de l’économie néolibérale avec laquelle la loi du plus fort et du plus riche finit par l’emporter. Cela au point qu’une part toujours plus importante de la population se désintéresse totalement de la chose politique avec des taux de participation de plus en plus bas (34% VD 2022 !) Aujourd’hui le contrat social se délite. Tous les jours à Berne, je vois à l’œuvre la puissance des groupements d’intérêts mettre à mal le bien commun, et un qui me concerne en particulier : le climat !

Aie aie aie vous dites-vous maintenant si j’ai réussi à ne pas vous endormir avec mon cours d’histoire moralisateur, voilà que je vais en remettre une couche avec l’écologie…

Comment faire autrement Mesdames et Messieurs? Cela fait 15 ans presque jour pour jour que j’ai donné ma première conférence sur le réchauffement climatique, pas très loin d’ici à Eloi. Et non seulement tout ce qu’on craignait est arrivé, mais également beaucoup plus tôt, et plus intensivement. Je n’ai plus besoin de décrire les effets du réchauffement climatique, il vous suffit désormais de l’observer, de le ressentir et de le craindre par vous-même. Ne vous inquiétez-vous pas de savoir comment vos anciens vont supporter la canicule, surtout s’ils vivent dans un centre urbain, alors que les arbres disparaissent dans les innombrables projets immobiliers de l’arc lémanique ou eux-mêmes victimes du réchauffement ? Ne vous inquiétez-vous pas de l’impossibilité de refroidir les centrales nucléaires alors que la température des cours d’eau augmente chaque année ? Ne vous inquiétez-vous pas de vous retrouver en plein air si survient un épisode de grêle, grosse comme des balles de tennis ? Littéralement le ciel nous tombe sur la tête chez les Helvètes comme chez les Gaulois. Ne vous inquiétez-vous pas de voir les champs grillés comme il n’y a pas si longtemps on ne pouvait le voir que dans le sud de l’Europe ? Je pourrais continuer comme cela longtemps alors que toute cette chaleur et toute cette sécheresse donne soif… Alors je vais terminer ce discours en rappelant que nous sommes tous responsables face au défi désormais vital que de réussir notre transition énergétique et écologique. J’ai cependant totalement conscience que nous ne sommes pas tous égaux, ni ici ni ailleurs tant en termes de responsabilité que de vulnérabilité. Et le plus souvent ceux qui trinquent le plus et vont trinquer le plus, ne sont pas ceux qui sont les plus responsables. Un Suisse émet en moyenne 22 fois plus de gaz à effet de serre qu’un burkinabais, prenant en compte uniquement les émissions émises sur notre territoire. La Suisse, par habitant, est le 4ème pays le plus émetteur de CO2 derrière USA, Australie et Canada, prenant en compte les émissions de l’étranger pour produire nos biens de consommation importés et pour extraire les matières premières dont nous sommes totalement dépendants comme les énergies fossiles pour nos véhicules à moteur, notre industrie et nos chauffages, l’uranium pour le nucléaire mais aussi l’étain et le lithium pour nos smartphones et nos batteries électriques.

En Suisse, il y a 37 milliardaires, dont deux de plus depuis la crise COVID, et 500 000 millionnaires contre 722 000 personnes dont les revenus les placent en dessous du seuil de pauvreté. Les empreintes carbones des uns et des autres ne sont évidemment pas comparables. Enfin, pour que chacun puisse opérer les bons choix, l’état, de la commune à la Confédération, a le devoir de développer les infrastructures nécessaires, et de créer les incitations, tant pour diminuer nos émissions que pour s’adapter aux effets du réchauffement, ce que la commune de Rolle a engagé tout dernièrement avec son plan climat. Enfin les grosses entreprises et multinationales portent une responsabilité accrue. Je sais que bon nombre d’entre elles se sont lancées dans des programmes de réduction ambitieux, mais je vois à l’œuvre les pressions des lobbys de la grosse industrie mettre à mal toutes les tentatives du gouvernement et du parlement pour mettre enfin la Suisse sur les rails d’une politique climatique et environnementale adéquate face à l’urgence climatique et écologique. Car, malheureusement, ce n’est pas seulement une atmosphère stable que nous avons perdue, mais également des ressources naturelles indispensables. Les sols, l’eau et l’air sont pollués ou se raréfient et la disparition des espèces est 1000 fois plus rapide qu’avant la révolution industrielle. Alors qu’il a fallu 600 ans pour la création de la Suisse, les écosystèmes existants résultent d’une très longue évolution et interaction entre les éléments naturels et les espèces vivantes depuis des dizaines et des centaines de millions d’années. On parle désormais de 6ème extinction de masse du vivant, provoquée par les activités humaines, la dernière fois que c’est arrivé c’était il y a 65 millions d’années et provoqué par une gigantesque météorite.

Les innovations technologiques sont indispensables pour nous permettre de relever le défi climatique, mais seul un changement radical d’habitudes de consommation et la mise en place d’une économie basée sur la sobriété pourra préserver une planète vivable pour nos enfants. C’est désormais une question de survie. Car les sociétés humaines et l’économie ne peuvent survivre à l’effondrement des écosystèmes. C’est comme si vous imaginiez pouvoir continuer de vivre dans une maison en feu…

Il n’y a pas si longtemps en Suisse, comme cela n’a jamais cessé de l’être dans la plupart des régions du monde, les femmes et les hommes devaient se préoccuper de leur survie et de celle de leurs enfants au quotidien. Après une période extrêmement privilégiée très courte en réalité par rapport à l’échelle de temps géologique et à l’histoire humaine, voilà qu’aujourd’hui la fête est finie (façon de parler n’est-ce pas…). Nous devons nous préoccuper de l’avenir proche, pour permettre à nos enfants une existence digne. Nous devons faire cela, collectivement, à l’échelle de la planète comme à celle de Rolle d’ici à 2028 pour limiter le réchauffement dans des conditions d’habitabilité de notre planète. Pour cela nous n’avons pas le choix, nous devons renoncer à la satisfaction immédiate et illimitée de nos désirs, revenir à l’essentiel et à l’utile, préférer systématiquement la qualité à la quantité, l’être à l’avoir.

Ainsi j’achève ce discours, ma conclusion évidemment n’est pas très propice à la légèreté d’un événement festif, mais les fêtes servent aussi à détendre les tensions…Plus que jamais nous devons être capables de concilier appréhension grave de l’avenir et capacité d’apprécier les bons moments du présent, mais désormais en toute simplicité. Et l’occasion de construire, ou reconstruire, des liens communautaires riches et fertiles.

Mesdames et messieurs, chers habitantes et habitants de Rolle, je vous souhaite donc de belles festivités du premier août. »

Épilogue : après un tel discours du premier août, le risque bien sûr est de plomber l’ambiance. Mais à l’exception d’un monsieur d’un certain âge qui m’a reproché de le culpabiliser, plusieurs auditrices et auditeurs, de tout âge, m’ont remerciée pour la franchise de mes propos. J’en déduis que la population a soif de propos clairs et sincères. Il est de plus en plus absurde de chercher à rassurer en minimisant la gravité de la situation dans laquelle nous sommes. Il est au contraire nécessaire d’affronter la réalité en toute conscience, ce qui évidemment est impossible pour qui se complaît dans le déni. Il est également tout aussi important de rappeler qu’il n’est pas trop tard et que chaque dixième de degré d’augmentation de la température évité compte énormément.

Durant la soirée, l’ambiance était bel et bien festive dans le cadre admirable de la place du château de Rolle « bijou du Léman » (mes compatriotes boéland.e.s me pardonnent). L’annonce à 22 heures que les feux d’artifice étaient annulés pour question de sécurité, la végétation des berges et les vignes à proximité étant desséchées comme dans la plupart des régions d’Europe, fut reçue avec beaucoup de compréhension par la population. Ainsi nos traditions et nos habitudes sont-elles déjà modifiées par l’adaptation au réchauffement climatique, même le soir du premier août !

Guerre et climat : faire les bons choix

Malgré les nombreux signes avant-coureurs, nous avons tous été stupéfaits par l’invasion brutale de l’Ukraine. Dans le plus total mépris du droit international et de la souveraineté des États, Poutine s’est engagé sans état d’âme dans une guerre sale où les civils, les femmes, les bébés et les enfants se font bombarder. A ce jour, plus de 3 millions d’entre eux se retrouvent sur les routes pour sauver leur vie.

L’Ukraine et la Russie sont des acteurs cruciaux de la géopolitique mondiale du blé et des énergies fossiles. Les prix s’envolent se répercutant déjà sur la sécurité alimentaire des pays nord-africains, sur l’appareil productif industriel, les factures du chauffage et les transports motorisés de tous les pays, y-compris la Suisse.

Face à tant d’atrocités et de répercussions économiques est-il légitime de rappeler l’urgence climatique ? Les médias ne devraient-ils pas continuer de relayer à leur juste mesure les alertes scientifiques ?  Quels enseignements tirer de notre dépendance aux énergies fossiles et nucléaires ? Est-il saugrenu de continuer de se préoccuper de la survie de l’humanité à moyen et long terme dès que nos sociétés sont menacées à court terme face à la pandémie ou à la guerre ?

Urgence dans l’urgence

Le deuxième volet du rapport du GIEC est paru dans une quasi indifférence il y a deux semaines. Un collectif de citoyens s’en est inquiété et a légitimement interpellé la TSR à ce sujet, lui demandant de ne pas oublier, malgré la guerre, de relayer ces informations scientifiques déterminantes auprès du public.

Car, depuis le début des mesures météorologiques au XIXe siècle, la température moyenne de notre planète a augmenté de 1.1°C. Il faut comparer cela avec la température du corps : à 38 °C, la fièvre est déjà marquée. A 39°C, elle est très pénible. Au-delà de 40°C, il y a danger de mort ! Si l’on poursuit cette métaphore, avec deux degrés de plus, ce n’est pas la planète elle-même qui est menacée, mais la viabilité des conditions physiques qu’elle offre à ses habitants, dont l’espèce humaine, qui est remise en question.

La rapidité du réchauffement et des effets en cascade qu’il entraîne dépasse les précédentes prévisions. Ce bouleversement très rapide par rapport à l’échelle de temps géologique se répercute en particulier sur le cycle de l’eau. Augmentation de l’évaporation, fonte accélérée des glaces et du pergélisol, élévation du niveau de la mer, acidification des océans, perturbation de la circulation océanique et des régimes des précipitations, diminution de l’enneigement. Le bassin méditerranéen, le Proche-Orient et le Sahel connaissent dès à présent une baisse de 30% des précipitations, se répercutant directement sur la sécurité alimentaire et politique de ces régions. Partout, les phénomènes météorologiques extrêmes (sécheresses, canicules, pluies torrentielles, tempêtes) sont de plus en plus intenses et fréquents.

Les écosystèmes aussi sont durement touchés. La rapidité et l’ampleur des changements ne permettent pas aux espèces de s’adapter. La faune aquatique est confrontée à l’augmentation de la température de l’eau et même à l’assèchement de plus en plus récurrent des cours d’eau. Les risques d’incendie de forêts augmentent conjointement à la multiplication des épisodes de sécheresses. Une espèce emblématique comme le hêtre ne pourra plus survivre en plaine en Suisse si nous poursuivons la trajectoire actuelle de nos émissions.

Les conséquences du réchauffement sur les écosystèmes, la biodiversité, la santé et l’économie se font déjà durement ressentir ici comme partout ailleurs et les répercussions seront de plus en plus graves selon le degré d’augmentation jusqu’à la fin du siècle. Celui-ci dépendra de notre capacité collective à stopper nos émissions de gaz à effet de serre, mais quoi que l’on fasse, les écosystèmes les plus vulnérables (grande barrière de corail, faune arctique, îles pacifiques, etc.) sont déjà condamnés. Dès à présent le réchauffement climatique tue et nous ne pourrons pas léguer aux générations futures la même richesse du vivant dont nous avons pu bénéficier. C’est impardonnable! Mais il nous est encore possible de préserver et de restaurer la plupart des écosystèmes garantissant par conséquent une part suffisante de nos ressources pour la survie de la plupart des sociétés humaines.

Les effets rétroactifs comme la libération amorcée du méthane avec la fonte du pergélisol ainsi que l’ampleur des incendies de forêts qui libèrent à leur tour de grandes quantités de CO2, font craindre un emballement du réchauffement. Il n’est pas possible de déterminer à partir de quand exactement le système climatique basculerait par effet de seuil dans un mécanisme d’auto réchauffement. Ce risque de basculement augmente considérablement à partir de 2 degrés d’augmentation, raison pour laquelle les accords de Paris avaient fixé l’objectif du 1.5.

Or, actuellement nous nous dirigeons vers une trajectoire à +2.7 degrés. Pendant deux ans l’urgence climatique, et plus largement écologique, a été mise en second plan face à la pandémie. Nous n’avons pas tiré les enseignements de cette épreuve collective, les majorités politiques conservatrices et néolibérales ont bloqué ou dénaturé les intentions de Green New Deal à l’image de l’Union européenne qui a considéré le gaz et le nucléaire comme des énergies « climate-friendly ». De même notre gouvernement a prévu 1 milliard de francs pour réactiver nos vieilles centrales à gaz, accentuant encore notre dépendance aux importations de cette énergie fossile, ce qui était déjà absurde au vu de la nécessaire transition énergétique, mais devient surréaliste face à la nouvelle donne géopolitique. Mon collègue vert Christophe Clivaz vient d’ailleurs de déposer deux motions à ce sujet.

Nous ne sommes pas encore sortis de la pandémie que l’invasion de l’Ukraine par la Russie plonge l’Europe (et donc la Suisse) dans l’insécurité. La menace nucléaire réapparaît, liée tant à la vulnérabilité des 15 réacteurs nucléaires de l’Ukraine (sans compter les 4 réacteurs à l’arrêt de Tchernobyl) qu’à la capacité de frappe à longue portée d’armes nucléaires de la Russie. On parle à nouveau du risque de troisième guerre mondiale…

Faire les bons choix maintenant !

Alors, face à une telle menace immédiate, allons-nous encore une fois manquer l’occasion de faire les bons choix pour respecter les engagements pris à Paris en 2015 ? Mes collègues de droite n’ont pas attendu la fin de cette session parlementaire pour instrumentaliser cette situation dramatique. On entend de tout. Éventrer nos sols pour en extraire du gaz de schiste, augmenter notre dépendance énergétique fossile face aux pays du Maghreb et du Moyen-Orient, recouvrir nos prairies survivantes et les jachères de monocultures intensives de betteraves, de patates et de blé, pour se faire renoncer au programme de réduction des risques liés aux pesticides de synthèse, accélérer l’achat du F35 (dont la pollution sonore est trois fois plus impactante que celle du F18) en faisant pression sur les citoyens pour qu’ils renoncent au référendum le concernant, réorienter les fonds publics (qui sont ceux du contribuable) dans le réarmement du pays mais en persistant à se distancier de l’Union européenne, etc. Pour ces acteurs politiques, malgré l’évidence, il n’est pas question de conclure que :

  • Premièrement nous devons sortir de la dépendance du fossile et du nucléaire en accélérant notre transition énergétique, en particulier en investissant sérieusement dans le solaire.
  • Deuxièmement, nous engager enfin dans une vraie politique agricole durable pour préserver les sols et les surfaces cultivées. Il ne s’agit pas seulement de garantir les surfaces dédiées à l’agriculture mais également de les restaurer après des décennies d’usage excessif des pesticides de synthèse qui les ont érodés en éradiquant les micro-organismes sans parler de leur impact sur la biodiversité et notre santé.
  • Troisièmement, notre sécurité dépend avant tout de la stabilité et de la cohésion de l’UE. Persister dans l’illusion que nous pouvons constituer un îlot d’autodéfense au cœur géographique de l’Europe est tout à la fois prétentieux et symptomatique de ce déni de réalité qui caractérise ces politiciens. Comme mon défunt grand-père, ils estiment sans doute que la Suisse a pu préserver en 39-45 son territoire face à la menace hitlérienne grâce au déploiement des troupes à nos frontières. Malgré toute l’estime que je portais à son dévouement (il aimait nous narrer sa mobilisation), il me semblait assez évident dès l’âge de 16 ans que la préservation de l’indépendance de la Suisse, et en particulier de son système bancaire, avait plus d’intérêts aux yeux de ce potentiel envahisseur que de perdre son temps à nous déloger de nos montagnes.

Pour cette majorité de droite, les menaces directes deviennent le prétexte pour tenter de balancer à la poubelle les maigres avancées en matière de droit et de politique de l’environnement, y-compris de politique climatique. Cet aveuglement, cette rage inconsciente et destructrice n’est pas seulement exaspérante, elle est également dangereuse car elle bloque les processus de transition dont nous avons urgemment besoin. Car à chaque occasion manquée pour réorienter collectivement notre économie dans le respect des limites planétaires, nous nous éloignons de notre capacité non seulement à limiter l’augmentation de la température terrestre en dessous de 2 degrés mais également de la possibilité de nous adapter aux conséquences de ce réchauffement. Parmi ces conséquences, l’augmentation du risque pandémique, l’insécurité alimentaire et la déstabilisation politique du monde.

Réchauffement climatique et insécurité politique

Le rythme des émissions totales étant en constante augmentation depuis 2015, l’objectif initial de limiter l’augmentation de la température moyenne globale à 1.5°C pour la fin du siècle est compromis. Déjà en 2018, le GIEC publiait un rapport permettant de distinguer les différences d’impacts sur les écosystèmes et sur les sociétés humaines entre un réchauffement à +1.5 degré par rapport à +2 degrés. Le dernier rapport dont le premier volet est paru en août dernier et le deuxième au début du mois non seulement confirment ces projections mais démontrent également, sur la base de centaines de millions d’observations, que le réchauffement s’est encore accéléré ces cinq dernières années. Nous atteindrons +1.5 autour de 2030 déjà, dans tous les cas bien avant 2040 ! Avec un demi-degré du plus, la fonte du pergélisol et des glaces des régions de montagne comme la Suisse et dans les régions du nord fondront davantage augmentant l’insécurité des territoires (effondrements, coulées de boue, etc.) et libérant davantage de méthane qui est 28 fois plus réchauffant que le C02. Ce demi-degré de plus entrainera une fonte plus importante, qui vient de s’amorcer, des glaces de l’Antarctique. L’augmentation du niveau de la mer qui en résulte rendra incultes, par infiltration saline, les terres les plus exposées et submergera les plus basses. Avec un demi-degré de plus, tout le pourtour méditerranéen et le Proche-Orient seront confrontés à une diminution supplémentaire de 10 à 25% des précipitations. De nombreuses régions intertropicales, densément peuplées, présenteront des températures qui excèdent la capacité bioclimatique d’adaptation naturelle de l’être humain. Dans ces régions, être riche ou pauvre déterminera le fait de mourir de chaud ou non ! Dans nos régions, et même plus au Nord comme nous l’avons vu l’été passé en Sibérie et au Canada, la situation deviendra critique en été lors des canicules. Un événement extrême comme la canicule de 2003 qui se produisait qu’une fois tous les cinquante ans se produit désormais 5 fois plus souvent. Avec +1.5, il se produira 9 fois plus souvent, avec +2 degrés 14 fois plus !

L’augmentation de la température et la modification de la distribution de l’eau ainsi que la submersion des terres et la prolifération de ravageurs se répercutent sur les ressources vitales. Les rivalités pour l’accès à l’eau potable et à la nourriture engendreront de plus en plus de conflits et de déplacements de population contribuant à détériorer grandement la stabilité géopolitique et les avancées démocratiques dans le monde.

Crise globale

Nous vivons sans aucun doute une période charnière de l’histoire humaine alors que pour la première fois nous sommes confrontés collectivement et simultanément aux crises écologiques, sociales, économiques et géopolitiques et tout cela à l’échelle de la planète toute entière. L’urgence écologique et climatique, la raréfaction des ressources qu’elle entraîne ainsi que la succession toujours plus rapide de catastrophes plongent l’humanité dans une nouvelle ère d’incertitudes et d’instabilités. Plus nous tardons à réagir, plus nous serons vulnérables. Plus nous persistons à reculer, en nous embourbant encore davantage dans des technologies obsolètes et un système économique perverti, plus s’affaiblissent nos chances de nous en sortir avant la fin du siècle et même avant 2050. Les guerres et les pandémies sont et seront de plus en plus alimentées par la crise climatique et écologique. Si chaque société et groupe humain se replie sur lui-même face à l’adversité, nos capacités communes, de l’échelle locale à l’échelle globale, à résister, à préserver la viabilité de notre planète et à nous adapter aux conséquences déjà irréversibles seront encore réduites. Plus que jamais l’humanité toute entière est face à un tournant. Plus que jamais, nous avons besoin de décideurs guidés à la foi par la sagesse, l’empathie et la clairvoyance, qui sauront opérer les bons choix dans chaque phase de ce nouvel état du monde. La première étape consiste sans doute à admettre qu’on ne retourne pas en arrière. De même qu’un individu ne retrouvera jamais ses 20 ans, l’humanité est condamnée à évoluer sans nostalgie d’un passé idéalisé mais sans illusion non plus concernant le rôle des nouvelles technologies. Elles ne nous épargneront pas de choisir, avec enthousiasme, un mode de vie plus sobre. Si nous ne faisons pas ce choix aujourd’hui, la dégradation toujours plus préoccupante de l’état du monde nous y forcera dans la contrainte. Alors, nous n’aurons plus le choix. Il sera vain de revendiquer haut et fort nos libertés individuelles, car il ne s’agira plus que de survivre. Condition que la plupart des êtres humaines sur cette terre n’ont jamais cessé d’éprouver tant les ressources ont été mal réparties et les inégalités creusées ces dernières décennies. Condition que les Ukrainiennes et les Ukrainiens vivent dans leur cœur et dans leur chair à même pas 2000 km de chez nous.

Je dresse un tableau sombre, parce que je suis très inquiète. Mais finalement ce que j’observe à côté de moi, c’est surtout des personnes émues par cette grande détresse, un immense élan de générosité et de compassion. De quoi redonner foi en l’humanité et préserver juste l’espoir nécessaire pour ne pas se décourager. Ainsi tant qu’il y a de la vie, cela fait sens de se battre pour la préserver. Je m’y emploie tous les jours parce que c’est le seul moyen de supporter cette angoisse qui nous saisit. Être dans l’action, en accord avec sa conscience, faisant recours à notre intelligence, pour que les bons choix finissent par l’emporter.

La numérisation nous sauvera-t-elle ?

En début de session la majorité de droite du conseil national a rejeté un postulat que j’avais proposé à la commission de la science où il avait pourtant été adopté par 12 voix contre 10. Nous voulions donner suite à une récente étude nationale qui indique que le potentiel d’efficacité énergétique des data centers est loin d’être pleinement exploité en Suisse.[1]

Nous demandions que la stratégie suisse numérique comporte une étude prévisionnelle de la consommation énergétique de ces centres tenant compte de leur potentiel d’efficacité énergétique et de leur capacité d’approvisionnement en énergies renouvelables. Cette question est déterminante pour concilier transition numérique et énergétique de notre société alors que la consommation d’électricité explose et que nous sommes déjà confrontés à la crise climatique.

De plus, la transition numérique comporte des risques pour la santé et la biodiversité que nous ne devons pas sous-estimer.

Stockage des données numériques et explosion de la consommation d’électricité

Les data centers (centres de données en français) sont d’énormes bâtiments qui abritent les serveurs que nous utilisons pour stocker, traiter, analyser et transférer des données sur le cloud, (nuage en français), qui contrairement à ce que son appellation laisse croire est bien ancré sur notre territoire. Comme le disait il y a quelques temps Babak Falsafi, directeur du centre EcoCloud de l’EPFL, la tendance est claire : “Derrière chaque service numérique que nous utilisons se cache un centre de données. Et nous nous dirigeons vers un monde où tout se fait de manière numérique, sur tous les marchés et toutes les industries.” Et il ajoute que cette consommation s’effectue en outre par le biais de « supports de haute résolution, donc plus gourmands en données et en énergie. Les gens ne réalisent pas ce que ça représente de regarder un film en 8 k (téléviseurs à très haute résolution) en termes de traitement, de transport de données et donc de consommation électrique. C’est gigantesque ! » [2]

La demande de streaming (diffusion en mode continu) a explosé ces dernières années, principalement associée à l’augmentation des jeux en ligne et de la consommation des biens culturels sous forme numérique (musique, films, sport, etc.) ainsi que des nouveaux modes de communication, en particulier véhiculant des images et vidéos (Instagram, spots des « influenceurs », etc.). Parmi les sites qui diffusent des vidéos, sans surprise Youtube arrivait en tête avec 23 milliards de visites par mois en 2018. Facebook arrivait en deuxième avec 19 milliards. En troisième position se hissent les trois sites pornographiques les plus populaires avec 8 milliards de visites par mois[3]… De plus, l’année passée, de nombreuses activités commerciales ont été transférées en ligne à cause de la pandémie, ce qui a provoqué une énorme poussée de la demande, principalement pour la vidéo. Le télétravail lié à la généralisation très rapide des conférences et séances de travail en ligne s’y ajoute. Cette numérisation accélérée de la société entraîne une augmentation inédite de la quantité et de la rapidité de transmission des données, qui requière une multiplication des centres de données et dont les capacités de stockage doivent être toujours plus importantes.

Ainsi leur besoin énergétique augmente exponentiellement. En Europe, la consommation d’électricité des data centers a déjà augmenté de plus de 42% entre 2010 et 2018 dans un marché particulièrement concentré entre Allemagne, Royaume-Uni, France et Pays-Bas. Ceci malgré les nombreux progrès en matière d’efficacité énergétique au cours de la dernière décennie (la puissance nécessaire pour stocker un téraoctet de données a été divisée par 9 entre 2010 et 2018 et l’intensité énergétique des data centers dans le monde a diminué de 20% par an depuis 2010) [4]. Car les gains d’efficacité à tous les niveaux (matériel, logiciel, infrastructure) ont été supplantés par l’augmentation de la capacité même des centres et par une croissance en moyenne de 25% par an des flux de données. On prévoit qu’avec l’arrivée de la 5G, ces flux vont exploser alors que les anciennes technologies de réseaux seront maintenues du fait des stocks d’équipements existants. Une nouvelle étude commandée par la Commission européenne établit que d’ici 2030, la consommation d’énergie des data centers de l’UE devrait passer de 76,8 TWh à 98,52 TWh, soit une augmentation de 28 %. Dans ces conditions, l’objectif de leur neutralité carbone d’ici 2030 que s’est fixé l’Union européenne dans sa stratégie numérique comporte un défi gigantesque [5].

A l’échelle mondiale, la consommation énergétique du numérique a augmenté d’environ 9 % par an sur la période 2015 à 2020, ce qui correspond à un doublement en huit ans[6]. Les data centers eux-mêmes ainsi que, dans une égale mesure, les systèmes de télécommunication qui transportent ces données pourraient représenter 8 % de la consommation d’électricité d’ici à 2030 – contre 3 à 5 % aujourd’hui – et 4 % des émissions de CO2[7]. Une quantité d’énergie gigantesque est nécessaire pour conserver toutes les données numériques mais aussi pour refroidir le matériel informatique. En 2018, un chercheur publiait dans la prestigieuse revue Nature que ce seul élément contribuait directement à 0,3 % des émissions totales de carbone[8].

Concilier transition numérique et énergétique

Actuellement 64% de la production d’électricité mondiale est produite à partir du fossile, surtout du charbon (38%) et du gaz naturel (23%), et 10% du nucléaire (AIE, 2020). Les émissions de gaz à effet de serre résultant de l’électricité consommée varient selon le mix électrique considéré. Ainsi, utiliser un smartphone ou conduire une Tesla en France aura un plus petit impact CO2 que la même utilisation en Chine[9]. Cela sera par contre davantage associé à l’énergie nucléaire dont nous devons également nous libérer. Dans ces conditions, la pression exercée par l’augmentation exponentielle de la consommation d’électricité liée à la numérisation, à laquelle vient s’ajouter celle de l’électromobilité en plein essor, mène au constat manifeste de la nécessité d’une plus grande sobriété énergétique. Appliquée au numérique, la sobriété consiste à « passer d’un numérique instinctif voire compulsif à un numérique piloté, qui sait choisir ses directions : au vu des opportunités, mais également au vu des risques ». [10]

Alors que l’Union européenne semble avoir pris pleinement la mesure de l’enjeu énergétique du XXIème siècle à savoir concilier numérisation de la société et transition énergétique, nos autorités semblent minimiser cette nécessité. [11][12]Les lobbys des énergies obsolètes des siècles passés que sont le fossile et le nucléaire et leurs représentants à Berne font tout pour freiner la révolution énergétique. Ainsi nous ne disposons toujours pas d’une véritable stratégie pour promouvoir la recherche et l’innovation transformative (l’innovation qui doit permettre de relever les défis majeurs comme la décarbonisation) comme je viens d’en faire la demande au conseil fédéral[13]. Le rejet de la révision de la loi CO2 en juin dernier a enterré le projet de fonds pour le développement et le financement de la transition énergétique, ce pourquoi les Vert.e.s et le Parti socialiste se coordonnent pour proposer au peuple la création d’un tel fonds.[14]La Suisse dispose d’un grand potentiel pour le photovoltaïque qui est largement sous-exploité. La planification de sortie des énergies fossiles doit se baser sur les scénarios les plus plausibles d’évolution de la consommation d’électricité tenant compte à la fois de la sortie du nucléaire, de la numérisation de la société et du développement de l’électromobilité. De plus la production des énergies renouvelables doit être éco-compatible et ne pas se faire au détriment de la biodiversité, ni des droits humains (impacts des barrages sur les écosystèmes des rivières, extraction des terres rares, etc.).

Dans ce contexte, les propositions pro-nucléaires de l’UDC et du président français semblent anachroniques. Ces acteurs politiques doivent être atteints d’amnésie. Oubliées pour eux les catastrophes de Tchernobyl et de Fukushima ! Les « nouvelles générations » de centrales nucléaires qu’ils vantent ne généreront-elles plus de déchets radioactifs ? En multiplier le nombre mais en miniature (c’est-à-dire quand même de la taille d’une centrale à charbon) devrait nous rassurer ? Personnellement observer notre grand voisin, alors qu’on se demande bien comment il va désaffecter et démanteler ces 56 réacteurs dont l’âge moyen est déjà de 34 ans (et dont la durée de vie est fixée à 40 ans), s’embourber davantage dans le piège nucléaire ne fait que renforcer mon inquiétude. Macron ou ma collègue conseillère nationale UDC[15] que je ne nomme plus ont-ils considéré l’impact du réchauffement climatique sur les centrales nucléaires alors qu’en situation caniculaire l’augmentation de la température des cours d’eau ne permet plus leur refroidissement ? Faut-il leur rappeler qu’au rythme où nous allons une canicule comme celle de 2003 se produira 14 à 40 fois plus souvent avec une augmentation moyenne de la température globale respectivement de +2°C à +4 °C durant les 50 prochaines années (Rapport IPCC, 2021)[16] ? Alors que nous avons absolument besoin de réorienter les investissements tant publics que privés vers les énergies renouvelables et le déploiement de la sobriété numérique et énergétique, ces projets nucléaires engloutiraient des sommes colossales jusqu’à la fin du siècle tout en exacerbant les risques d’accidents, qu’ils soient liés au réchauffement climatique ou au cyberterrorisme face auquel nous nous révélons tout aussi vulnérables comme l’a rappellé le Conseil de sécurité des Nations Unies en février 2017 déjà ! [17]

La crise climatique ne doit pas devenir le prétexte d’un déploiement aveugle et impitoyable des alternatives au fossile. Elle ne peut justifier de renoncer à la sortie du nucléaire, qui n’est pas une énergie « propre » et dont les risques géopolitiques, sécuritaires, sanitaires et environnementaux représentent une menace tout aussi grave pour la viabilité de la planète que le réchauffement lui-même. En réalité aucune de nos sources d’énergie ne sont « propres », toutes comportent des émissions grises et une pression sur les autres limites planétaires d’où la nécessité de raisonner notre consommation. C’est l’objectif de la sobriété numérique qui vise la durabilité du système numérique lui-même tout en contrôlant ses impacts physiques et environnementaux.[18]

Sous-estimation helvétique des enjeux

Notre gouvernement a mis l’accent sur la numérisation depuis plusieurs années déjà, accélérée depuis par la pandémie. Pourtant il semble qu’une réflexion reste encore à mener en amont sur la base d’une évaluation des bénéfices mais également des risques pour notre société et notre environnement de la transition numérique. Cela n’a pas été l’approche de l’Office fédéral de la télécommunication (OFCOM), en charge de la gestion de la numérisation en Suisse de 1998 à 2020. Ce qui explique sans doute en partie pourquoi notre stratégie suisse numérique n’est pas suffisamment fondée sur une approche systémique, globale et interdépartementale alors que les intérêts économiques des acteurs de la télécommunication sont eux parfaitement pris en compte. Ainsi ni les impacts sur la santé n’ont été pris suffisamment en considération, ni les impacts sur l’emploi, ni l’impératif de concilier transition énergétique et numérique, ni celui d’opérer ces transitions tout en préservant les ressources naturelles (eau, air, sol) et la biodiversité, ni la prévention en termes de sécurité des données nous plaçant dans une dangereuse situation de vulnérabilité face aux « hackers ». Depuis le premier janvier 2021 les tâches de la Direction opérationnelle en rapport avec la stratégie “Suisse numérique” ont été transférées à la Chancellerie fédérale, peut-être le signe d’une prise de conscience des effets délétères d’une approche aussi segmentée, réductrice et intéressée du deuxième plus gros défi technologique de notre siècle. Espérons donc que ce transfert permettra à nos autorités d’enfin accorder un peu d’importance non pas seulement aux opportunités mais également aux effets négatifs de la numérisation sur notre société et notre environnement. Nous serions ainsi rassurés au sujet des capacités visionnaires des autorités responsables en la matière. [19]

Les défis environnementaux et sanitaires de la numérisation

Nous avons vu l’impact de la numérisation sur le réchauffement climatique lié à ses émissions de CO2 mais pour évaluer la pollution numérique, nous devons prendre en compte l’ensemble des cycles de vie des produits, de l’extraction des matières premières qui se révèle extrêmement polluante en passant par les étapes de fabrication, de transport aux déchets générés qui sont actuellement très peu et mal recyclés. Des conditions de travail inhumaines sont également dénoncées[20].

Les risques pour la santé que représente la numérisation doivent être également pris en compte. Ils sont surtout liés d’une part à une surexposition face aux champs électromagnétiques (CEM) de hautes fréquences, d’autre part à l’augmentation du temps passé devant les écrans. La densification sans précédent du réseau numérique ces dernières années, l’apparition du smartphone, la généralisation de la Wifi, des appareils connectés en permanence, le passage à la 5G (il est déjà question de la 6G), tout cela non seulement participe à l’explosion de la consommation énergétique du numérique comme nous l’avons vu mais également à une surexposition aux rayonnements non-ionisants (RNI). Les inquiétudes de la population sont légitimes, de nombreux effets ayant déjà été identifiés. Les champs électromagnétiques (CEM) de hautes fréquences utilisées pour les télécommunications induisent un échauffement corporel. La gravité de cet effet dépendra des caractéristiques du rayonnement, de l’intensité et de la durée de l’exposition. Au-delà de certains seuils et en cas de doses élevées, ces modifications provoquent des lésions aiguës telles que brûlures, fibrillations cardiaques ou réactions de type fiévreux[21]. L’Ordonnance sur la protection contre le rayonnement non ionisant (ORNI) fixe les valeurs limites qui permettent d’éviter de tels effets aigus dans le cadre des applications quotidiennes, cependant le centre international de recherche contre le cancer (CIRC) déclarait que le rayonnement de haute fréquence était potentiellement cancérogène pour l’être humain en 2011 déjà. Des effets sur la qualité des spermatozoïdes ont également été observés. Et des effets sur les ondes cérébrales au repos et pendant le sommeil ont été démontrés[22].

Nous ne savons pas quels seront les effets de cette densification et intensification des ondes électromagnétiques à moyen et long terme tant sur notre organisme que sur la biodiversité. Alors que le réseau 5G s’est déployé très rapidement depuis 2019, la mise sur pied d’études nationales n’ont été votées au Parlement qu’en été 2020[23] et l’Office fédéral de l’environnement ne fournira un rapport qu’en 2022[24]. Bien que pour l’instant « Le déploiement de la 5G se fait dans les gammes de fréquence que l’on utilise déjà aujourd’hui pour la téléphonie mobile et les réseaux sans fil (WLAN)», peut-on considérer que le principe de précaution a été suffisamment appliqué ? Par exemple, les personnes hypersensibles peuvent percevoir en permanence les vibrations émises par les antennes qui recouvrent désormais la quasi-intégralité de notre territoire. Pour elles, le silence n’existe plus depuis 2 ans, mais pour l’instant, comme pour les autres sources de pollution (pesticides, produits chimiques, cosmétiques, etc.), les effets sur la santé d’une exposition chronique et multiple ne sont pas pris en compte par les réglementations tant que les seuils quantitatifs sont respectés.

Nous en savons peu concernant l’impact de la pollution électromagnétique sur les écosystèmes. Certains de ces rayonnements sont absents de l’environnement naturel et les organismes vivants n’y avaient encore jamais été exposés. Selon une étude récente (2018) publiée par The Lancet les niveaux d’exposition aux rayonnements électromagnétiques radiofréquences autour de la bande de fréquence 1 GHz, principalement utilisée pour les communications sans fil, ont augmenté d’environ « 1018 » fois par rapport aux niveaux naturels, extrêmement bas[25]. Rappelons encore une fois la nécessité de respecter l’ensemble des limites planétaires pour garantir la viabilité de la planète pour les jeunes générations. L’érosion de la biodiversité en est à un stade extrêmement grave, proche de l’irréversibilité. Dans ce contexte une telle intensification de la pollution électromagnétique comporte une pression supplémentaire. En particulier, l’impact sur les insectes doit être au cœur de nos préoccupations. Récemment, un travail de synthèse sur les effets des RNI sur les insectes et autres arthropodes a également été lancé à l’Université de Neuchâtel, dont aucuns résultats ne sont encore accessibles.

Si nous ne connaissons pas encore suffisamment les effets sur les êtres vivants des RNI, en revanche nous connaissons bien ceux d’une surconsommation numérique sur la santé humaine. Pourtant la stratégie suisse de la numérisation ne mentionne pas ces enjeux, raison pour laquelle je viens de déposer un postulat pour obtenir un rapport de l’administration à ce sujet[26].

L’augmentation du temps passé devant les écrans a déjà des répercussions négatives très importantes. En 2018, un internaute passait en moyenne 6h42 en ligne par jour. Dix ans auparavant ce temps était à peine de trois heures. [27]Ces longues heures passées tout à la fois dans l’inactivité physique et une suractivation neurologique est néfaste pour le bon fonctionnement de notre organisme. Les causes des maladies chroniques liées à la sédentarisation (surpoids, obésité, maladies cardiovasculaires, cancers) sont accentuées. Le télétravail, tout comme les « loisirs numériques » sont et seront de plus en plus associés à des maladies inflammatoires chroniques (tendinites, maux de dos, maux de tête). Cette surexposition aux écrans se révèle également néfaste pour nos yeux, en particulier pour les enfants et adolescents. La publication, en 2012, d’un article alarmant de l’universitaire australien Ian Morgan, dans la revue The Lancet, a braqué les projecteurs sur une épidémie de myopie sans précédent. En Europe, en Russie et en Amérique du Nord, la proportion de personnes ayant une mauvaise vision de loin atteint les 50 %, tandis qu’en Asie ce taux grimpe jusqu’à 65 % de la population (80 % en Chine !). Plus inquiétant encore, les jeunes se trouvent en première ligne : en seulement deux générations, le taux d’enfants myopes a doublé dans certains pays. En Europe les vingtenaires sont désormais deux fois plus nombreux que les cinquantenaires à souffrir de myopie. Provoquée par une déformation du globe oculaire, qui s’allonge, la myopie est irréversible. Si une paire de lunettes ou de lentilles correctrices, voire une opération chirurgicale au laser peut pallier la perte d’acuité visuelle, dans certains cas sévères, la myopie conduit au handicap voire à la cécité[28]. Cette progression rapide des problèmes visuels coïncide avec l’arrivée du smartphone en 2007. Les chercheurs parlent de myopie comportementale qui caractérise la jeunesse des pays post-industrialisés. Et pourtant, pour la combattre et parce que la nature est bien faite, il suffit de s’assurer que les enfants passent suffisamment de temps (2h/jour au minimum) en plein air, exposés à la lumière naturelle ! Cela est évidemment recommandable pour tous.

Or notre consommation numérique est devenue addictive. Et c’est exactement ce que voulaient les concepteurs des logiciels, réseaux sociaux, jeux vidéos et autres fonctionnalités sur Internet. Pour l’obtenir, la fusion des neurosciences et du High-tech s’est révélée imparable car les géants du Web s’appuient sur un mécanisme neurobiologique vitale de notre cerveau, l’activation de la dopamine souvent qualifiée d’hormone du bonheur. Ce neurotransmetteur est garant de la sensation de plaisir immédiat, qu’il soit provoqué par la jouissance sexuelle, le goût du sucré, l’action de drogues comme la nicotine ou la cocaïne, une victoire ou un succès qu’ils soient virtuels, sportifs, intellectuels ou artistiques in fine toute manifestation de reconnaissance et d’approbation d’autrui. Nous partons ainsi à la conquête des « like ». [29]Cette suractivation de la dopamine liée à notre surconsommation d’Internet et du Smartphone participe ainsi à faire de nous, si nous n’en prenons garde, des êtres non seulement déconnectés de la réalité et de la nature mais également égocentriques et narcissiques alors même que nous ne pourrons sauvegarder la viabilité de la planète qu’en développant nos capacités altruistes. Le paradoxe des nouvelles technologies de la communication comme les réseaux sociaux est qu’elles sont à la fois la solution ou le piège pour la survie de l’humanité car elles nous fournissent tout à la fois un moyen inédit de se relier les uns aux autres, tout en stimulant en nous nos instincts les plus égoïstes et irresponsables. Finalement, comme n’importe quel outil, elles seront ce que nous en faisons mais face à une telle manipulation de nos neurones, les états se doivent de protéger leurs concitoyens et ne sauraient se réfugier encore une fois derrière la responsabilité individuelle alors qu’ils ont encouragé le déploiement sauvage de ces technologies.

[1] https://puedaplus.ch/2021/04/13/studie-rechenzentren-haben-grosses-effizienzpotenzial/

[2] https://actu.epfl.ch/news/les-centres-de-donnees-contraints-de-penser-leur-e/

[3] La Revue Durable, Technologies numériques : en finir avec le capitalisme de surveillance, n°63, automne-hiver 2019, p.22

[4] https://www.connaissancedesenergies.org/lunion-europeenne-face-la-consommation-electrique-des-data-centers-210412

[5] https://www.novethic.fr/actualite/energie/efficacite-energetique/isr-rse/d-ici-2030-la-consommation-d-energie-des-data-center-en-europe-va-exploser-de-pres-de-30-149368.html

[6] Hugues Ferrebœuf (dir.), Lean ICT : Pour une sobriété numérique, The Shift Project, octobre 2018, p. 15

[7] https://actu.epfl.ch/news/les-centres-de-donnees-contraints-de-penser-leur-e/

[8] https://www.nature.com/articles/d41586-018-06610-y

[9] Hugues Ferrebœuf, op.cit., p. 33

[10] https://theshiftproject.org/wp-content/uploads/2020/10/Deployer-la-sobriete-numerique_Resume_ShiftProject.pdf, p.2

[11] https://digital-strategy.ec.europa.eu/en/library/proposal-decision-establishing-2030-policy-programme-path-digital-decade

[12] https://www.ictjournal.ch/etudes/2021-04-19/les-datacenters-suisses-gaspillent-encore-trop-denergie

[13] https://www.parlament.ch/fr/ratsbetrieb/suche-curia-vista/geschaeft?AffairId=20214391

[14] https://www.rts.ch/info/suisse/12640067-le-camp-rosevert-annonce-des-initiatives-pour-creer-un-fonds-pour-le-climat.html

[15] https://www.letemps.ch/suisse/magdalena-martulloblocher-veut-une-nouvelle-centrale-nucleaire

[16] https://www.ipcc.ch/report/ar6/wg1/downloads/report/IPCC_AR6_WGI_SPM_final.pdf, p.23

[17] https://www.un.org/press/fr/2017/cs12714.doc.htm

[18]https://theshiftproject.org/wp-content/uploads/2021/03/Note-danalyse_Numerique-et-5G_30-mars-2021.pdf, p.6

[19]https://www.bakom.admin.ch/bakom/fr/page-daccueil/suisse-numerique-et-internet/strategie-suisse-numerique/digitale-schweiz.html

[20] https://mtaterre.fr/dossiers/le-numerique-responsable/les-impacts-du-numerique

[21] Rayonnement non ionisants et protection de la santé en Suisse, Rapport interdépartemental de la Confédération, 2006, p.5-6.

[22] DETEC, Rapport Groupe de travail Téléphonie mobile et rayonnement, 2019, p.64.

[23] https://www.parlament.ch/fr/ratsbetrieb/suche-curia-vista/geschaeft?AffairId=20194073

[24]https://www.bafu.admin.ch/bafu/fr/home/themes/electrosmog/dossiers/rapport-groupe-de-travail-telephonie-mobile-et-rayonnement.html

[25]https://fr.wikipedia.org/wiki/Effets_biologiques_et_environnementaux_des_champs_électromagnétiques#Sources_artificielles_dans_le_domaine_des_radiofréquences_(9_kHz_à_3_000_GHz)consulté le 13 décembre 2021 : https://www.thelancet.com/journals/lanplh/article/PIIS2542-5196(18)30221-3/fulltext

[26] Postulat V. Python, Quels impacts la numérisation aura sur notre santé?, dépôt le 13 décembre 2021

[27] La Revue Durable, op.cit.

[28]Christophe Kilian, ARTE France: Demain, tous myopes ?, 2020, https://boutique.arte.tv/detail/demain_tous_myopes

[29] La Revue Durable, Comment capter le temps et l’attention sur internet ?, N°63, 2019, pp.36-37

Les risques des nouvelles méthodes du génie génétique (NTSV)

Le Conseil national (CN) a débattu jeudi dernier de la prolongation jusqu’à fin 2025 du moratoire sur la mise en circulation d’organismes génétiquement modifiés (OGM) à des fins agricoles, y compris en ce qui concerne les nouvelles méthodes de génie génétique (NTSV). Par 147 voix contre 42 et 2 abstentions, il a ainsi soutenu la proposition du Conseil fédéral (CF) et la position de la majorité de la Commission de la science (CESC-N) dont je suis membre.

Définition et statut juridique des OGM et des NTSV

Les NTSV sont également des OGM ! D’un point de vue scientifique, ces techniques s’apparentent bien à une manipulation de l’ADN. Ainsi, du point de vue juridique, elles sont également considérées comme telles et doivent donc entrer dans le champ d’application de la loi sur le génie génétique (LGG), ce que contestent l’industrie et leurs représentants politiques.

Les NTSV regroupent plus d’une vingtaine de procédés très divers de manipulation de l’ADN. Principalement, deux types de techniques ont accéléré et multiplié notre capacité d’intervention dans les génomes des êtres vivants. Les plus utilisées sont les méthodes d’édition génomique (CRISPR/cas) pour modifier de manière permanente le matériel génétique des organismes vivants. Ces techniques ont le potentiel de modifier en profondeur la physiologie des organismes et leur utilisation comportent des risques et des incertitudes qu’il convient d’étudier. Ceci principalement car le fonctionnement du génome est encore largement inconnu. Modifier l’inconnu, même de manière ciblée, revient à ne pas pouvoir prédire le résultat de nos modifications[1]. Viennent ensuite les techniques qui se basent sur l’interférence ARN afin de réduire au silence l’expression de gènes “encombrants” sans forcément nécessiter une modification du génome, mais il est impossible de circonscrire cet effet aux organismes cibles (insectes ravageurs, champignons, bactéries ou plantes invasives). Dans les deux cas, ces nouvelles techniques peuvent avoir des répercussions sur l’ensemble des chaînes alimentaires, ce qui menace également l’équilibre et le bon fonctionnement des écosystèmes.

Une fois n’est pas coutume, sur cette question le CN et le CF ont adopté la position souhaitée par la majorité de la population comme le démontre les sondages en la matière et les résultats de la consultation l’année passée[2]. Une forte majorité des participants (80%) s’est prononcée en faveur du moratoire. C’est le cas des cantons dans leur ensemble à l’exception de St-Gall, des organisations humanitaires, de défense de l’environnement et des consommateurs, de la majorité des partis politiques (Les Vert.e.s, le PS, le Centre, l’UDC) et de 96% des organisations du domaine agricole. Une pétition, signée par plus de 30’000 personnes avait d’ailleurs été déposée dans ce sens par l’association des petits paysans en 2018. La commission fédérale d’éthique pour la biotechnologie dans le domaine non humain (CENH) défend et argumente cette position dans son rapport « Nouvelles techniques de sélection végétale – réflexions éthiques »[3]. Pour rappel, cette commission a vu le jour en 1992 alors que l’arrivée des techniques du génie génétique nous confronta à ses répercussions éthiques. Son mandat est de faire respecter la « dignité de la créature ». A-t-on le droit d’intervenir sur le génome des animaux, des plantes et d’autres organismes pour les modifier comme les processus naturels ne le feraient jamais ? Il s’agit également de protéger la diversité génétique des espèces animales et végétales, qui d’ailleurs depuis ces trente dernières années n’a cessé de se réduire.

Les NTSV exacerbent encore davantage la controverse car ils sont susceptibles d’induire des risques supplémentaires conséquents pour la biodiversité, la santé humaine et la souveraineté alimentaire. Voyons plus en détails certains arguments mis en avant pour justifier leur interdiction à des fins agricoles au même titre que les OGM « classiques ».

Approche systémique, complexité et incertitudes

La CENH nous rappelle à juste titre qu’« un végétal n’est pas un produit statique, mais un organisme complexe en constante interaction avec un environnement qui n’est pas statique lui non plus ». Cela correspond en science à l’approche dite systémique. Il s’agit d’avoir conscience qu’une plante, en tant qu’être vivant, est elle-même un système, placée ensuite dans l’écosystème, c’est-à-dire un système dans un système. Un organisme vivant est composé non seulement de ses parties mais également des innombrables réactions au sein de son propre corps ainsi que liées aux interactions avec les autres organismes vivants présents dans son environnement ainsi qu’induites par les variations innombrables de ce même environnement.

Cela signifie également que « tous les paramètres pertinents ne se trouvent pas dans le produit lui-même » puisque celui-ci est destiné à être disséminé dans l’environnement dont les interactions permanentes avec le produit, induisant de nouveaux processus biologiques, ne sauraient être comparées aux conditions idéales du laboratoire dans lesquelles il a été créé.

Accepter cette réalité, c’est également admettre que malgré toute notre ingénierie, nous sommes très loin d’être capables de cerner l’intégralité de ces interactions, qui d’ailleurs sont incalculables. Bien sûr, cela ne signifie pas que nous devrions nous abstenir de mieux comprendre, au contraire, mais par contre nous devons avoir la modestie d’admettre nos limites et par conséquent s’abstenir d’induire des changements irréversibles au cœur du vivant, et par conséquent de nos ressources alimentaires, alors que nous sommes toujours aussi ignorants. L’incertitude regroupe ce que nous savons « ne pas savoir » et ce dont nous ignorons tout. En effet, « notre connaissance du génome et de son fonctionnement est encore très médiocre. Pour rappel, les gènes ne représentent que 2 % du génome. Le rôle exact des 98% d’ADN restants n’est pas exactement connu. Le génome n’est pas une unité statique constituée d’un code qui peut être modifiée et découpée à volonté sans que ce processus de modification ne déclenche des réarrangements. Le génome est une unité dotée d’auto-organisation, d’autorégulation et d’auto-adaptation – en relation constante avec son environnement. Certains chercheurs, devant tant de complexité, n’hésitent pas à affirmer qu’il serait intelligent. Quelles réactions non désirées sont déclenchées par nos tentatives de piratage des génomes ? »[4]

Les risques liés à la dissémination dans l’environnement perdurent avec les NTSV

Nous savons ainsi que les nouvelles techniques de modification génétique peuvent, en plus des modifications génétiques prévues, entraîner d’autres modifications non intentionnelles et non anticipées. L’industrie cherche à nous faire croire que ces nouvelles technologies sont plus sûres alors qu’elles sont susceptibles de poser encore plus de problèmes que les anciennes. Il a été observé que la technique dite des ciseaux moléculaires (CRISPR/Cas) n’est plus sous contrôle une fois qu’elle a été initiée. La coupure peut toucher des sites erronés dans le génome. Or, même les plus petites mutations hors cible ou involontaire peuvent avoir des conséquences graves. Par exemple, l’hémophilie repose sur une mutation unique d’un gène codant pour un facteur de coagulation. Ensuite, ce sont les mécanismes de réparation cellulaire de l’ADN qui prennent le relai et cela n’est pas non plus sous le contrôle de l’opérateur. Il a déjà été observé des insertions d’ADN non souhaités au niveau de la coupure. Cela signifie qu’il est impossible de prédire les conséquences de la modification apportée à la plante et de sa dissémination dans l’environnement en se contentant d’étudier ses nouvelles propriétés[5].

Cela est particulièrement vrai en ce qui concerne les essences forestières. Pourtant, en Suède, les premières demandes de dissémination de peupliers modifiés par CRISPR/Cas ont été enregistrées en 2016. Les modifications du génome sont multiples et touchent la floraison, la croissance, le développement des branches, des feuilles et des racines. Ses modifications génétiques n’ont d’autres justifications que les intérêts économiques de l’industrie du bois et du papier. En Chine, près d’un million d’arbres produisant des insecticides par modification génétique sont utilisés pour la reforestation. La localisation de ces arbres n’est que partiellement connue, et leur extension réelle ainsi que leur influence sur l’environnement sont très peu étudiées. Aux États-Unis et au Brésil, la sylviculture d’eucalyptus et de pins OGM est déjà autorisée. Il est si triste de constater ce manque de considération totale pour les conséquences écosystémiques alors que nous venons à peine de comprendre comment interagissent les arbres entre eux et avec les autres espèces au sein d’une forêt[6]. Les arbres forestiers, comme toutes les plantes, sont liés de multiples façons à leur environnement, notamment par les insectes, les animaux sauvages et d’autres plantes. En particulier, ils communiquent entre eux via les mycorhizes, qui résultent de la symbiose entre leurs racines et des champignons. Au cours de leur vie, ils produisent des millions de grains de pollen et de graines qui peuvent être transportés sur des kilomètres par le vent. Le génome artificiellement modifié peut donc se propager dans l’environnement par le pollen et les graines. L’introduction de ces OGM dans des populations naturelles peut avoir des effets irréversibles sur les écosystèmes. Il est difficile d’en évaluer l’impact car les périodes à considérer dans le cadre d’une évaluation des risques sont beaucoup trop longues (la plupart des arbres peuvent vivre des centaines d’années) et les interactions trop complexes[7].

Les autres techniques révèlent également des risques incontrôlables. Les sprays ARN interférents (ARNi) posent exactement les mêmes problèmes que les pesticides de synthèse, il n’est pas possible de limiter leurs actions aux organismes cibles. Alors que nous sommes déjà responsables de l’effondrement de la biodiversité, en particulier des populations d’insectes, rendre une plante intrinsèquement insecticide est irresponsable. Aux États-Unis, l’Agence de Protection de l’Environnement (EPA) a cependant approuvé sans états d’âme l’utilisation des ARNi dans le maïs pour la première fois en juin 2017. La graine de maïs contient l’ARN DvSnf7, qui désactive le gène Snf7, essentiel à la survie de la chrysomèle des racines du maïs. Lorsque le ravageur absorbe l’ARN DvSnf7 via la plante, le processus de l’ARNi est déclenché entraînant la mort rapide de l’insecte et de ses larves. Ce maïs est déjà autorisé à la culture dans certains pays alors que rien ne permet de garantir la sécurité des autres insectes chez qui ce gène a pourtant les mêmes fonctions vitales. Dans l’UE, son autorisation à l’importation en tant qu’aliment pour animaux est en cours d’examen pourtant il n’existe aucune étude qui permet d’exclure que ce mécanisme ne recèle pas également des risques pour les mammifères.

Ces exemples permettent également de relever que, tout comme en ce qui concerne la toxicité des pesticides de synthèse, la transparence et l’accessibilité des données reste un défi législatif. Nous avons besoin de garantir l’accès aux études non publiées et aux résultats de recherche négatifs et cela augure de très longues tractations avec l’industrie.

Autodétermination et incompatibilité de deux filières distinctes

Improbable cohabitation de deux filières distinctes, OGM et non OGM, en Suisse ; contamination des cultures non-OGM ; disparition de la filière bio ; perte de contrôle des producteurs sur les semences ; aggravation de la dépendance des producteurs face à l’agroindustrie ; prise en charge des frais en cas d’effondrement d’une culture ; méfiance du consommateur ; incompatibilité avec le marché agricole européen, contradiction avec la stratégie de qualité voulue par la branche agricole suisse, etc. Les questions en suspens et les risques sont également nombreux du point du vue économique et agricole.

Tout comme les OGM classiques, les NTSV de par le risque de contamination des autres cultures et des milieux naturels posent le problème de rendre impossible l’autodétermination des producteurs comme des consommateurs. Rappelons que ce concept désigne la capacité à choisir librement son mode de vie. Le droit à l’autodétermination est un droit à être protégé contre des atteintes à la liberté individuelle. Remarquons au passage que cette valeur qui est habituellement au cœur des préoccupations du parti libéral-radical, n’est pas défendue par ce parti dans ce cas précis, et que c’est la gauche et l’UDC qui la défende. Dans le cas des NTSV, le respect du libre choix est d’autant plus difficile que nous ne disposons pas des moyens de détecter ces nouvelles manipulations plus fines de l’ADN sur les produits une fois disséminés dans l’environnement et les filières agroalimentaires. Dans le domaine de l’alimentation, l’autodétermination touche à trois sujets moraux différents : la légitime revendication au droit de choisir son mode d’alimentation de manière autonome ; le respect de la liberté de choix des semences pour les producteurs et le droit de regard des collectivités publiques sur les modes de sélection, de culture, d’élevage, de production agroalimentaire et des modes d’alimentation des populations dans le but notamment de garantir la sécurité des aliments, la souveraineté alimentaire et de prévenir les éventuelles conséquences de santé publique liées à l’alimentation.

Comme le relève la Commission d’éthique en la matière, dans ce contexte l’absence d’études indépendantes et des données sur les risques suscitent la méfiance. De plus, « l’alimentation constituant un domaine central de la personnalité, nul ne peut être contraint de manger quelque chose qu’il ne souhaite pas »[8] ! Or à moyen terme les applications des NTSV pourraient supprimer de fait l’accès à des produits obtenus sans NTSV. Garantir ces droits pour le consommateur implique de garantir le libre accès aux semences de la plus grande diversité biologique possible pour les producteurs. Il s’agit également de préserver leur savoir technique et culturel relatif à la gestion des semences. Face à l’évolution très rapide des biotechnologies, il faudra limiter la propriété intellectuelle sur les semences qui tend à compromettre la biodiversité agricole comme c’est déjà le cas dans les pays qui ont autorisé les cultures d’OGM. Les produits issus de l’agro-industrie visent davantage de productivité à  à court terme et de standardisation afin de satisfaire les objectifs de rentabilité des transformateurs industriels et grands distributeurs, y compris les grandes chaînes de restauration de « fast-food ». Le système agro-alimentaire s’est construit depuis les années 1960 (dès 1930 aux USA) dans ce but, transformant en profondeur la nature des aliments et les modes alimentaires des populations. Partout ces processus se sont accompagnés d’une explosion des maladies chroniques liées à l’alimentation (obésité, diabète, maladies auto-immunes et cancers du système digestif, etc.). Les aliments ultratransformés constituent désormais la plus grande part de l’alimentation des sociétés post-industrialisées des pays riches et des pays émergents.

Résistances et techno-aliments

L’examen des produits issus des NTSV et des OGM classiques existants ou pour lesquels ont été déposés des brevets permet de distinguer deux principaux groupes. Premièrement, ceux qui visent à induire une résistance intrinsèque de la plante. Résistance aux herbicides de synthèse comme le glyphosate (permettant de fait d’en faire un usage immodéré augmentant les résidus dans l’alimentation), mais également des résistances à des bactéries, des virus, des insectes, des champignons, etc. avec le risque de voir se développer des organismes « super-résistants » à leur tour ou d’augmenter l’effondrement non seulement d’espèces distinctes mais également de fonctions écosystémiques dans leur ensemble comme celles des forêts.

L’autre catégorie prédominante sont des « techno-aliments ». Il s’agit d’obtenir directement du café sans caféine, du blé sans gluten, des tomates à croissance ultra-rapide et formatées, des champignons ou des pommes qui ne brunissent plus, etc. Ces produits permettront d’accélérer encore davantage l’industrialisation de notre alimentation sans égard pour les conséquences sur notre système digestif et l’environnement.

En Suisse, il n’est pour l’instant que question des plantes modifiées génétiquement, mais ailleurs (Chine, USA, Brésil) les animaux de rente font déjà l’objet des mêmes manipulations sans considération pour la souffrance animale. Par exemple, la masse musculaire des animaux (poulets, porcs, bœufs) est génétiquement augmentée générant des hypertrophies, des fractures multiples et une souffrance permanente pour l’animal de la naissance à l’abattoir. Encore une fois, les conséquences pour la santé humaine de la consommation de ces produits animaux n’ont pas été évaluées. Ou encore en cherchant à modifier la teneur en protéines du lait, des tentatives d’édition génomique sur des vaches en Nouvelle-Zélande ont mal tourné, générant des animaux déformés avec toutes les souffrances qui s’ensuivent[9].

Comprendre demande du temps (ou dit plus simplement il vaut mieux réfléchir avant d’agir…). Pour obtenir les connaissances nécessaires à une évaluation appropriées de tous ces risques, il faut poser les bonnes questions et réfléchir aux scénarios de dommages plausibles et à leur probabilité d’occurrence. Les NTSV sont encore au stade de la recherche fondamentale, il n’existe actuellement que peu de données scientifiques sur les effets de ces plantes modifiées sur l’environnement, l’alimentation et la santé. Qu’à cela ne tienne pour ces apprentis sorciers, pressés d’engranger de nouveaux milliards grâce à la manipulation du vivant. Évidemment il s’agit de déguiser cet appât du gain sous une bonne couche de greenwashing.

Greenwashing

Une petite minorité des participants à la consultation (11%) demandait purement et simplement la fin du moratoire sur les OGM tant classiques que les NTSV[10]. Sans surprise il s’agit des deux grands géants de l’agroindustrie Syngenta et Bayer, de Sciencindustries, l’association des industries de la chimie, de la Pharma et des « sciences de la vie » que je ne présente plus et d’Economiesuisse. A noter également cette même prise de position de la part de la Fédération des entreprises romandes. Côté parti politique, seul le PLR défend cette prétention.

Pour ces acteurs influents de la scène politique et économique de notre pays, la prolongation du moratoire ne serait plus justifiée. Les OGM ne devraient tout simplement plus faire l’objet d’aucune interdiction ou limitation de mise sur le marché à des fins agricoles à l’instar de ce qui se pratique en Amérique du Nord. Pour illustrer cette position, je ne résiste pas à vous faire part du message que l’ensemble des parlementaires ont reçu en début de session de la part du groupe d’industrie Agrar, rattaché à Scienceindustries, qui « réunit des spécialistes du domaine de la protection des plantes travaillant pour les entreprises BASF, Bayer, Leu+Gygax, Omya, Stähler et Syngenta ». Agrar, selon sa propre présentation, « œuvre pour des solutions novatrices et favorables à l’environnement dans le domaine de la protection des plantes »… et devinez quels sont les deux arguments principaux que ces bienfaiteurs mettent en avant pour justifier leur position ?

Premièrement, la crise climatique bien sûr et ses effets sur la production agricole. Agrar, dont le bilan carbone de ses membres n’a rien à envier à l’industrie pétrochimique (de laquelle d’ailleurs ils sont indissociables) mentionne dans ce papier de couleur verte le dernier rapport intergouvernemental sur le climat (GIEC). Arguant des effets désastreux du dérèglement climatique sur la production agricole comme nous avons pu le constater encore cet été, la faîtière vente le potentiel des OGM en général, et des NTSV en particulier, pour produire des plantes modifiées artificiellement qui seraient capables de résister à la sécheresse ou aux moisissures. Comme leur bonté n’a pas de limites, ces maîtres de la communication alignent tous les arguments écologiques possibles et imaginables allant de la lutte contre le gaspillage alimentaire à la solution miracle pour permettre de remplacer les pesticides de synthèse, dont ils sont pourtant les créateurs également. Après avoir orchestré une gigantesque campagne de désinformation pro-pesticides (qui a emporté au passage la loi CO2), ces chantres de la durabilité se préparent à une nouvelle bataille idéologique à grands renforts de mensonges éhontés. Comme ils se targuent de prendre en considération le dernier rapport du GIEC[11], j’ai à cœur d’en rappeler le message principal : il y a urgence à lutter pour le climat Et pour la biodiversité, qui est à la base de notre survie. C’est ainsi que le GIEC et l’IPSES (Intergouvernemental Science-Policy Plattform on Biodiversity and Ecosystem Services) œuvrent de concert pour fournir aux décideurs économiques et politiques les données scientifiques pertinentes en la matière (IPSES-IPCC CO-sponsored workshop Biodiversity and Climate Change, 2021). [12]. Déjà dans son rapport spécial sur les terres émergées publié en 2019, le GIEC mettait en évidence la nécessité de préserver les fonctions écosystémiques et la diversité des espèces tant pour lutter contre le réchauffement que contre ses effets, en particulier concernant le secteur agro-alimentaire. Est-il nécessaire de rappeler le rôle des forêts par exemple ? Les forêts agissent sur l’ensemble de notre environnement : elles jouent un rôle indispensable de purification de l’air, de l’eau et des sols, et de stabilisation du terrain procurant un effet protecteur sur les infrastructures humaines. Elles sont parmi les écosystèmes les plus riches en biodiversité génétique, sont en interaction continue avec l’atmosphère et exercent un effet régulateur sur le climat à l’échelle locale, régionale et globale. L’effet de puits de carbone des forêts constitue une fonction d’autant plus précieuse dans le contexte du réchauffement climatique.  Or nous avons vu comment les nouveaux OGM forestiers représentent une menace supplémentaire pour ces écosystèmes vitaux.

A cette incapacité totale d’intégrer l’approche systémique nécessaire à l’appréhension des risques posés par les OGM, de l’ancienne comme de la nouvelle génération, ces acteurs ajoutent l’incohérence car leurs produits déjà existants sur le marché américain servent avant tout à permettre de lutter contre les résistances provoquées par les pesticides combinés aux plantes OGM. Si on désire une agriculture sans pesticides de synthèse, c’est en investissant dans l’agroécologie qu’on l’obtiendra, certainement pas en encourageant une main mise supplémentaire de l’agro-industrie sur les semences (quatre entreprises vendent aujourd’hui plus de 60 % des semences dans le monde : Corteva (avec Dow, Du Pont), Chemchina (avec Syngenta), Bayer (avec Monsanto) et BASF).

Juste un tout petit peu d’OGM

En matière de manipulation de l’ADN, les compromis sont-ils possibles ? C’est la position d’une toute petite minorité de la consultation (2.5%) qui demandait que « juste » les nouvelles méthodes de génie génétique (NTSV) ne soient pas concernées par le moratoire. Ce n’est la position que du canton de St-Gall, du parti des Verts libéraux et de la Fédération des industries alimentaires suisses (Fial). C’est pourtant autour de cette question que se sont déroulés les débats en commission et jeudi matin en plénum. Cette position repose sur l’idée que les NTSV ne seraient pas tout-à-fait des OGM ou des OGM beaucoup « plus sûrs » reprenant de fait les allégations de l’agro-industrie qui les produit. Ces acteurs se montrent sensibles aux arguments « verts » des technocrates. L’urgence de la situation et les très rapides progrès du génie génétique justifieraient d’autoriser la mise sur le marché de ces produits. Les Verts libéraux considèrent qu’une écologie moderne se doit de considérer les opportunités offertes par la technologie du vivant. Ils opèrent se faisant une distinction entre le parti des Verts jugés « conservateurs » en la matière se positionnant par comparaison comme les écologistes « raisonnables », « pondérés », « réalistes » et « progressistes ».  Surtout, ils font confiance « à la Science ».

Indépendance de la science et postmodernité

Car en effet, parmi les participants à la consultation, des acteurs clés du paysage scientifique helvétique affichent une position plutôt embarrassante: Agroscope, Swissuniversities et l’Académie suisse des sciences avancent, tout comme l’industrie, que « les connaissances actuelles suffisent pour l’appréciation du risque et l’évaluation des conséquences, et que le génie génétique peut posséder un potentiel à l’égard d’une agriculture plus durable et de la sécurité alimentaire »[13].  Encore plus problématique, la position de la commission fédérale d’experts pour la sécurité biologique (CFSB), qui désapprouve carrément le prolongement du moratoire « au motif que celui-ci ne repose sur aucune base scientifique et que les plantes génétiquement modifiées ne constituent en elles-mêmes pas un risque supplémentaire pour l’homme, l’animal et l’environnement ». Mais qui sont les membres de cette commission qui font fi de toute prudence? D’où viennent-ils ? Certains d’entre eux n’auraient-ils pas travaillé directement pour l’agroindustrie pendant des années avant de se voir confier la responsabilité de représenter cette commission? Ou indirectement pour quelque laboratoire d’un département des « sciences de la vie » mais dont le financement des projets est de plus en plus dépendant de fonds privés ? Ou s’agit-il simplement de chercheurs universitaires ou de nos hautes écoles polytechniques qui mettent toutes leurs compétences au service de l’innovation technologique, motivés par la soif du savoir et de la reconnaissance sociale de leur talent ? Comment et pourquoi tant de scientifiques négligent les risques et le principe de précaution ? Quelle place apportent-ils aux enjeux éthiques ? Quelle finalité la science a-t-elle à leurs yeux ? Ne devrions-nous pas nous fixer des limites à ne pas franchir alors que nos découvertes comportent de plus en plus de risques tant d’un point de vue éthique que scientifique ?

Gardons-nous de penser que cette position est le reflet fidèle de celle de l’ensemble de la communauté scientifique suisse. Je m’interroge sur la procédure de consultation au sein même de Swissuniversities et de l’Académie suisses des sciences. Rappelons que Swissuniversities est la faîtière des hautes écoles suisses. Elle est censée représenter la position non seulement de toutes les universités cantonales mais également des écoles spécialisées (HES) et des hautes écoles pédagogiques. De même l’Académie suisse des sciences devrait représenter les positions non seulement de l’Académie des sciences techniques mais également celle des sciences naturelles, médicales, humaines et sociales ainsi que de la Fondation pour l’évaluation des choix technologiques dont la tâche législative est d’« examiner les opportunités et les risques des nouvelles technologies ». Face à une telle sous-estimation des risques, je ne peux donc m’empêcher de me questionner, en tant que scientifique comme parlementaire, également à son sujet.

Heureusement, il existe l’association Critical Scientists Switzerland (CSS) qui considère également les connaissances comme insuffisantes pour apprécier le risque et évaluer les conséquences. Dans leur prise de position, ces scientifiques ne voient pas non plus dans le génie génétique de potentiel à l’égard d’une agriculture durable et de la sécurité alimentaire. A juste titre, l’organisation demande une réduction des moyens financiers publics investis dans ce domaine de recherche au profit d’un encouragement des technologies et domaines de recherche exempts de génie génétique.

Face à ces enjeux, je défends, tout comme mon groupe parlementaire, une science post-moderne qui s’appuie sur l’approche systémique. Il s’agit donc d’une position plus « moderne », plus en conformité avec les défis écologiques et sociaux du XXIème siècle que celle défendue par l’industrie, l’académie des sciences (ou du moins leurs porte-paroles à ce propos) et les Verts libéraux dont la position relève davantage de la science positiviste et de l’idéologie du progrès nées au XIXème siècle!

[1] Pour une présentation exhaustive des NTSV et des risques qui leur sont inhérents voir : https://www.stop-nouveaux-ogm.ch/fr/

[2] https://www.newsd.admin.ch/newsd/message/attachments/67498.pdf

[3] https://scnat.ch/fr/uuid/i/aa15f39e-43df-5d97-80c8-16dffd41eeab-Nouvelles_techniques_de_sélection_végétale_%3A_réflexions_éthiques

[4] https://www.stop-nouveaux-ogm.ch/fr/techniques/neue-gentechnik-verfahren/116-crispr

[5]http://www.stopogm.ch/images/stories/STOPOGM/Themes/NBT/doc_stopogm/Fiche%20technique%20CRISPR_mars%202017.pdf

[6] https://www.festivaldufilmvert.ch/fr/films/lintelligence-arbres

[7] https://www.stop-nouveaux-ogm.ch/fr/organismes/plantes/45-peuplier-gm

[8] p. 24, https://scnat.ch/fr/uuid/i/aa15f39e-43df-5d97-80c8-16dffd41eeab-Nouvelles_techniques_de_sélection_végétale_%3A_réflexions_éthiques

[9] https://www.stop-nouveaux-ogm.ch/fr/organismes/animaux/42-vaches-gm

[10] [10] https://www.newsd.admin.ch/newsd/message/attachments/67498.pdf

[11] https://www.ipcc.ch/report/sixth-assessment-report-working-group-i/

[12] https://ipbes.net/events/launch-ipbes-ipcc-co-sponsored-workshop-report-biodiversity-and-climate-change

[13] p.15 :  https://www.newsd.admin.ch/newsd/message/attachments/67498.pdf

Glyphosate ou quand la science est prise en otage

Ce matin, la majorité de droite du Parlement a rejeté deux initiatives cantonales, jurassienne et genevoise, déposées il y a trois ans ! Elles demandaient de pouvoir interdire le glyphosate sur leur territoire. Cet herbicide de synthèse est au coeur de combats politiques depuis que le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) l’a déclaré cancérigène probable.

La science a été évoquée par les rapporteurs, représentants de la majorité de droite de la puissante Commission de l’économie et des redevances (CER) qui traitait ces objets[1]. Mais à y regarder de plus près, cette décision se fonde sur un seul argument fourni par une étude récente de l’Office fédéral de la sécurité alimentaire (OSAV).[2]. L’étude en soi est correctement réalisée mais, en tant que scientifique, il me semble bien peu crédible de pouvoir proposer l’hypothèse à partir d’un échantillon de 12 personnes uniquement, dont l’urine a été testée pendant seulement 48 heures, que « l’être humain, absorbe probablement peu de glyphosate ». Encore plus problématique le fait que CER et conseil fédéral se satisfassent de cela pour en conclure que « le glyphosate est sans danger pour l’être humain » !!

Ainsi l’organe étatique qui a la charge de protéger les concitoyens d’éventuels polluants de l’eau et des aliments suppose qu’une quantité bien plus importante de glyphosate « est probablement excrétée via l’intestin » puisque les résultats (sur ce maigre échantillon de l’urine de 12 personnes pendant 48 heures donc) indiquent que seul 1% du glyphosate est excrété par l’urine.

Premier problème, la faible concentration de glyphosate détectée dans l’urine de ces 12 personnes est en complète contradiction avec les résultats de plusieurs études qui ont fait de telles analyses, se basant sur des échantillons autrement plus significatifs que celle qui nous est proposée ici. Par exemple, celle de la Heinrich Böll Foundation en 2016 pour laquelle 2 009 personnes ont été testées : 99,9% des urines contenaient du glyphosate, dont 79% avaient 5 fois plus que ce qui est autorisé dans l’eau, soit 0,1 microgramme par litre (μg/L), et un tiers entre 10 et 42 fois plus. Les enfants (0-9 ans) et les adolescents (10-19 ans) présentaient les niveaux les plus élevés, ainsi que les mangeurs de viande. La concentration maximum atteignait 4,2 μg/L. [3]

En 2014, la chercheuse Monika Krüger de l’Université de Leipzig avait comparé les urines de 99 personnes suivant une diète conventionnelle avec celles de 41 personnes qui mangeaient préférentiellement bio : la concentration de glyphosate dans les urines des premières (1,8 μg/L) était en moyenne 3,6 fois plus élevée que celle des secondes (0,5 μg/L). Les 199 personnes souffrant de maladies chroniques avaient un niveau moyen de glyphosate dans l’urine (2,2 μg/L) 1,4 fois plus élevé que la moyenne des 102 personnes en santé (1,6 μg/L). [4]

Deuxième problème, le résultat de l’étude de l’OSAV permet de comprendre que la plus grande part du glyphosate contenu dans les aliments n’est pas excrétée via l’urine. Plutôt que de supposer qu’elle « est probablement excrétée via l’intestin », cela ne devrait-il pas plutôt nous faire craindre que le glyphosate a tout le temps d’être métabolisé via les intestins ? Quiconque a quelques bases en biologie élémentaire est en droit de se poser cette question. D’autant plus inquiétant quand on se souvient que le premier brevet que Monsanto avait déposé pour le glyphosate concernait son activité bactéricide très agressive (1ppm), autrement dit, comme antibiotique. C’est donc sans surprise qu’une étude récente a démontré que le glyphosate modifiait la microflore intestinale des animaux[5]. Il est regrettable que l’OSAV se soit limité à l’analyse de l’urine de ces 12 volontaires, nous aurions pu peut-être confirmer que leur microbiote n’était pas en pleine forme. Relevons au passage que « des modifications de l’écosystème bactérien de l’intestin pourraient être impliquées dans le développement des altérations métaboliques liées au diabète de type 2 et à l’obésité ».[6] Et que penser de la dissémination d’un puissant antibiotique partout dans notre environnement depuis des décennies à l’heure où les bactéries multi résistantes représentent une menace bien réelle pour la santé publique à l’échelle mondiale ?

En attendant, de fortes accumulations de glyphosate dans les tissus, en particulier dans le cœur et dans les poumons, ont été mesurées sur des porcelets par Monika Krüger. Donc si les 12 humains de l’étude de l’OSAV avaient peu de glyphosate dans l’urine, ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas eu d’accumulation dans leurs tissus, mais ce processus se déploie sur le moyen et long terme, face à une exposition chronique, et donc pas limitée à deux jours seulement. En tous les cas, on ne peut pas en conclure que l’être humain absorbe probablement peu de glyphosate. Le porc est un modèle biologique relativement proche de l’être humain, n’en déplaise à certains.

Voilà donc les « nouvelles connaissances scientifiques sur le glyphosate » (je cite toujours le site de l’OSAV) qui a légitimé la puissante majorité de droite de la commission de l’économie à décréter que, je cite encore : « sur le plan toxicologique, le glyphosate ne présente pas de danger ».

Il est fait également allusion à de « nombreuses organisations scientifiques ». Manifestement il ne s’agit pas du CIRC qui a classé cette substance « probablement cancérigène pour les humains » en 2015 déjà, ce qui a d’ailleurs motivé les requêtes cantonales dont il est question ici. Depuis, le CIRC a dû subir les contradictions de l’autorité européenne de sécurité alimentaire, l’EFSA, homonyme de notre OSAV malgré la révélation des malversations de Monsanto dont il a déjà été question. Nous rejouons ici la même pièce à l’échelle du pays. Il s’agit donc de bien distinguer les organes scientifiques (universités, instituts de recherche) des départements étatiques comme l’OSAV helvétique ou l’EFSA européenne, qu’il me semble abusif de qualifier d’organisations scientifiques. Mais pourquoi donc ces agences étatiques s’acharnent-elles à rejeter les évidences scientifiques indépendantes compilées par le centre scientifique international compétent en la matière et qui a démontré que les centaines de milliers de données de toutes les études prises ensemble montrent une association statistiquement significative entre le lymphome non hodgkinien et l’exposition au glyphosate ? En ce qui concerne l’EFSA, la presse européenne a dénoncé régulièrement les nombreux conflits d’intérêts qui lient certains de ses cadres à l’industrie et plus généralement les pressions que cet organe subit. En 2017, le Monde révélait que près de la moitié de ses experts étaient en conflits d’intérêts.[7] Qu’en est-il de l’OSAV chez nous ?

Par exemple, pendant que l’OSAV suggère avec une étude portant sur l’urine de douze personnes pendant 2 jours que tout va bien, nos voisins français ont réalisé sur dix ans une étude épidémiologique portant sur 180 000 éleveurs et cultivateurs (cohorte Agrican, adhérents de la Mutuelle sociale agricole, MSA). Celle-ci révèle malheureusement une proportion accrue de lymphomes, leucémies, cancers de la prostate et tumeurs du système nerveux[8].

Des biochimistes ont publié en 2015 les données brutes de plusieurs études incriminantes soumises par Monsanto pour l’homologation du glyphosate.[9] Sur la base de 246 études de référence, ils décrivent les mécanismes d’action liant le glyphosate aux cancers du côlon, du foie, du pancréas, des reins, de la thyroïde, du sein, des lymphomes non hodgkiniens, aux cataractes et mélanomes. Dans un article publié en 2017, ils démontrent comment le glyphosate agit par mimétisme moléculaire avec les enzymes digestives, conduisant à des réactions auto-immunes comme l’intolérance au gluten et le développement de maladies rares des intestins, mais en très forte augmentation depuis les années 2000, comme la maladie de Crohn mais également à une porosité de la barrière hémato-encéphalique, ouvrant la porte aux maladies neurologiques auto-immunes comme certaines formes d’autisme, la sclérose en plaques ou la polyarthrite rhumatoïde.[10]

Autre exemple parmi les centaines d’études composant la base de données du CIRC, les études épidémiologiques en Amérique latine montrent une surreprésentation des malformations congénitales, des problèmes neuronaux et d’autisme chez les enfants qui ont été exposés alors qu’ils étaient encore dans le ventre de leur mère. [11]

On me répondra alors que si les bonnes pratiques agricoles sont respectées, tout ira bien pour le consommateur qui peut tranquillement absorber chaque jour tout au long de son existence la fameuse « dose journalière admissible » (DJA). Or, cette notion, inventée tout exprès par les agences étatiques et l’agroindustrie dans les années 1960, reposent uniquement sur l’évaluation de la toxicité aiguë des molécules de synthèse selon l’adage « c’est la dose qui fait la poison ». Aujourd’hui encore j’ai dû entendre les conseillers nationaux au service du lobby agrochimique fanfaronner « qu’il faudrait manger 16 kg de pois chiches ou boire 1500 litres de vin » pour atteindre le seuil critique fixé pour le glyphosate. Rappelons alors comment est calculée cette DJA. Elle correspond à la quantité d’une substance chimique toxique qu’un individu moyen de 60 kg peut théoriquement ingérer quotidiennement, sans risque supposé pour sa santé. Elle est exprimée en mg de substance par kg de poids corporel. Elle repose sur le seuil maximum de consommation au-delà duquel les premiers effets toxiques sont observables sur les rats. On obtient alors la DJA en divisant ce seuil par un facteur de 100 à 1000 afin de prendre en compte l’extrapolation de l’animal à l’homme. Il s’agit donc d’une procédure arbitraire, qui n’est pas fondée sur une observation scientifique. Elle est pourtant à la base de tout le système international de régulation des pesticides de synthèse. Pour le glyphosate, la DJA a été ainsi établie à 30 mg/60 kg/j! Ça change la perspective n’est-ce pas? Et qu’en est-il pour les enfants, les femmes enceintes, les personnes âgées, ou qui souffrent déjà d’une maladie?

Ainsi, ce système de régulation est obsolète car il est bien incapable de prendre en compte ni l’exposition chronique de longue durée, ni l’exposition simultanée des différentes substances (effet cocktail), y compris celles composant les préparations détonantes de l’industrie comme le Round up qui associe le glyphosate avec d’autres substances chimiques encore plus toxiques, ni les effets perturbateurs hormonaux, ni la vulnérabilité spécifique des personnes exposées. Plusieurs études ont démontré ces effets concernant le glyphosate. Plus que la dose, c’est le moment de l’exposition qui est crucial. Ainsi les femmes enceintes, les jeunes enfants et les adolescents ne devraient absolument pas être exposés, ni lors de traitements agricoles, ni par de micro doses quotidiennes cachées dans leur alimentation et l’eau potable. Au lieu de cela, notre gouvernement non seulement minimise de façon révoltante la toxicité du glyphosate mais de plus, est bien loin de le considérer comme un perturbateur endocrinien comme le suggère sa réponse à ma question du 3 mars 2021, considérant que « seuls trois substances actives, considérées comme des perturbateurs endocriniens, sont encore admises » en Suisse.[12] Pourtant une année plus tôt, des chercheurs indépendants ont publié le résultat de leurs investigations confrontant l’ensemble des données concernant le glyphosate aux dix caractéristiques qui font consensus scientifique pour définir un perturbateur endocrinien. Il en ressort que huit des dix critères qui définissent les perturbateurs endocriniens sont confirmés pour le glyphosate. Ils précisent également que la question n’est plus de savoir si oui ou non le glyphosate est un perturbateur endocrinien, mais de poursuivre la recherche pour élucider complètement ses effets sur le système hormonal humain.[13]

Alors que mon discours s’appuie sur des recherches scientifiques indépendantes, je trouve très inquiétant qu’il soit à l’opposé de l’agence étatique dont le rôle est pourtant de garantir la sécurité de notre eau et de notre alimentation. Position que la majorité de droite de la Commission relaye ensuite sans état d’âme.  Il est important de relever que cette distorsion de la réalité scientifique concerne l’ensemble des pesticides de synthèse et que les quelques substances qui ont défrayé la chronique ces dernières années comme le glyphosate ou le chlorothalonil ne constituent malheureusement que la pointe de l’iceberg. Mais jusqu’où allons-nous aller encore dans ce pays pour protéger les intérêts des producteurs et des vendeurs de pesticides ? La pression du lobby de l’agro-industrie sur les agences américaines et européennes a été dénoncé maintes fois, n’est-il pas temps que la presse helvétique fasse de même en ce qui concerne les pressions exercées sur nos propres agences ainsi qu’au sujet des conflits d’intérêts qui minent le travail parlementaire et le processus démocratique?[14]

[1] https://www.parlament.ch/centers/kb/Documents/2018/Rapport_de_la_commission_CER-N_18.319_2020-11-02.pdf

[2] https://www.blv.admin.ch/blv/fr/home/lebensmittel-und-ernaehrung/lebensmittelsicherheit/stoffe-im-fokus/pflanzenschutzmittel/glyphosat.html

[3] Marie-Monique Robin : Le Roundup face à ses juges, Écosociété, 2018, Robin 2018, p. 198-199. L’auteure y décrit les tactiques utilisées par Monsanto pour influencer les autorités règlementaires et intimider les scientifiques.

[4] Monika Krüger et al. : Detection of glyphosate residues in animals and humans, Environmental & Analytical Toxicology, vol. 4, #2, 2014, p. 4.

[5] https://www.lemonde.fr/planete/article/2021/02/02/le-glyphosate-peut-perturber-le-microbiote-a-des-doses-tres-faibles-selon-une-etude-internationale_6068473_3244.html

[6]https://www.medecinesciences.org/en/articles/medsci/full_html/2008/07/medsci2008245p505/medsci2008245p505.html

[7] https://www.lemonde.fr/planete/article/2017/06/14/securite-alimentaire-l-expertise-europeenne-mise-en-cause-par-les-conflits-d-interet_5144531_3244.html

[8] https://www.lemonde.fr/planete/article/2020/11/27/cancer-une-etude-de-grande-ampleur-confirme-les-risques-encourus-par-les-agriculteurs-francais_6061356_3244.html

[9] Samsel Anthony, Seneff Stephanie : Glyphosate, pathways to modern diseases IV: cancer and related pathologies, Journal of Biological Physics and Chemistry 15 (2015) 121–159.

[10] Samsel Anthony, Seneff Stephanie : Glyphosate, pathways to modern diseases VI: Prions, amyloidoses and autoimmune neurological diseases, Journal of Biological Physics and Chemistry 17 (2017) 8–32.

[11] Benitez‐Leite, S., Macchi, M.A., Acosta, M. 2009. Malformaciones congénitas asociadas a agrotóxicos. Arch. Pediatr. Urug 80, 237–247, https://www.pan-europe.info/sites/pan-europe.info/files/public/resources/reports/eos-2011-roundup-et-malformations-congenitales-est%E2%80%90ce-que-le-public-est-tenu-dans-l-ignorance.pdf

[12] https://www.parlament.ch/fr/ratsbetrieb/suche-curia-vista/geschaeft?AffairId=20217191

[13] La Merrill et al., 2020. Consensus on the key characteristics of endocrine-disrupting chemicals as a basis for hazard identification. Nature Reviews Endocrinology 16:45.

[14] https://www.lemonde.fr/planete/article/2017/10/05/monsanto-papers-les-agences-sous-l-influence-de-la-firme_5196332_3244.html

Comment la politique des petits pas ne répond pas à l’urgence écologique

Dans un livre qui sera disponible en librairie dès demain vendredi 21 mai 2021, jour de la Grève pour l’Avenir, j’exprime mes craintes et mes espoirs en tant que climatologue, écologue et conseillère nationale. Le fil rouge de ce récit est de rappeler que la vie et l’environnement qui l’accueille, c’est-à-dire notre planète, est un bien précieux et rare, qu’il est de la responsabilité de chaque être humain de respecter, en particulier de celle des acteurs puissants de notre monde dont les actions et les choix peuvent contribuer à protéger ou au contraire à détruire. Un des principaux objectifs est de démontrer les nécessités d’introduire au plus vite directement au centre du pouvoir une compréhension scientifique des enjeux écologiques grâce à l’assimilation du concept de limites planétaires et de réduire tant que faire se peut la distance qui sépare science indépendante et politique dans une approche systémique. En effet, il n’est jamais superflu de rappeler que, hélas, le réchauffement climatique ne représente qu’une de ces neuf limites. L’érosion de la biodiversité et la pollution chimique en sont deux autres. Un autre objectif de mon récit est de rappeler les processus démocratiques et les enjeux sociaux de la durabilité.

La première partie du livre permet de comprendre pourquoi et comment une scientifique, climatologue en particulier, a été envoyée au Conseil national par l’électorat vaudois. Il s’agit donc de faire état de l’urgence climatique et écologique, de l’évolution de cette conscience au sein de la population, des revendications qu’elle a engendrées entre 2018 et 2019 et de revenir sur mon parcours qui a abouti à mon engagement en politique durant la même période. Le rôle de l’éducation au développement durable y est rappelé avec insistance.

La deuxième partie raconte ma découverte du fonctionnement de nos institutions de l’intérieur et les réflexions qu’elle a suscitées au sujet du pouvoir ; de la politique, de l’argent et des médias. Mes déceptions face au constat de l’inadéquation de la politique des petits pas avec l’urgence écologique et une analyse de ses principales causes. J’insiste sur l’inégalité des représentations, revient sur les différences des systèmes de valeurs de la droite et de la gauche, et le rôle des conflits d’intérêts et de la désinformation qui minent les fondements de notre démocratie. Je relève l’obsolescence du fonctionnement et de la structure « par silo »  du travail parlementaire. La nécessité d’introduire au plus vite l’approche systémique au sein même du pouvoir politique, tant législatif qu’exécutif. Un chapitre entier est ensuite consacré à l’irruption de la COVID-19 qui a marqué pratiquement l’intégralité de la première année de cette législature et celle en cours, des causes et des principales conséquences de cette pandémie et là également de la nécessité d’un rapprochement entre science et politique.

La troisième partie présente justement les enjeux et les obstacles à un tel rapprochement avec l’exemple de la sous-estimation du risque pour l’environnement et la santé publique liée à la dissémination des pesticides de synthèse. Enfin, je reviens sur les principaux enjeux de cette législature en termes de politique climatique et de la formation, de la recherche et de l’innovation qui sont mes domaines de compétences scientifiques et professionnels. Il sera aussi question de la politique agricole, dont les enjeux de durabilité sont très importants. En prévision des votations populaires du 13 juin 2021, je présente mes arguments en faveur de la loi CO2, ainsi qu’en faveur des deux initiatives de sortie programmée de l’usage des pesticides de synthèse qui offrent l’opportunité inédite aux Suissesses et aux Suisses de se débarrasser d’une des principales sources de contamination de notre eau, notre air, nos sols et nos propres corps.

Enfin, à travers ce parcours, j’insiste sur la nécessité d’une révolution idéologique, partant d’une critique sévère de la pensée dominante néolibérale et du constat de son échec à rendre les peuples heureux et bien-portants. En effet comment prétendre apporter le bonheur de tous en excluant le plus grand nombre et en détruisant les fondements mêmes de notre survie et de celles de nos enfants ? Je rappelle que l’application politique de l’assimilation du concept scientifique des limites planétaires signifie une acception forte de la durabilité et que celle-ci implique forcément le remplacement du système de valeur dominant du néolibéralisme par autre chose. Cet autre chose reste encore à définir collectivement, mais il repose forcément sur l’écologie, en tant que science, mais également en tant qu’idéologie politique et croyance. Croyance et conviction en la possibilité de construire ensemble, à l’échelle planétaire, une société interconnectée capable de cohabiter en bonne intelligence avec les autres êtres vivants, garants de notre propre survie. Car l’humanité, qui prend conscience d’elle-même mise face à l’impératif de respecter la finitude du monde, a besoin d’un récit d’espoir. Les écosystèmes et les gens sont résilients, il est beaucoup trop tôt pour baisser les bras, mais également beaucoup trop tard pour continuer à ne rien faire ou si peu !

Une climatologue au Parlement

 

« La pandémie s’arrêtera le 14 mai 2021 à 16h00 »

Ce matin mes collègues parlementaires de droite ont monopolisé le temps à disposition de cette session de printemps pour une opération tapageuse bien inutile alors que l’agenda du Conseil national a déjà prévu le traitement de la loi Covid-19 lundi prochain. Toutes les demandes seront discutées à nouveau et en détail. La déclaration dont il est question maintenant, en revanche, n’est pas contraignante. Surfant sur le désespoir et l’exaspération, par ailleurs tout-à-fait justifiée, de la population, des indépendants et des petits entrepreneurs, toute cette agitation sert avant tout l’intérêt de ceux-là même qui ont pourtant freiné et diminué tant que se peut les mesures et les montants de soutien. Systématiquement, les mesures d’aides sociales à la hauteur des besoins proposées par la gauche depuis la session extraordinaire de mai 2020 à la session dernière de décembre 2020 ont été refusées ou diminuées par la majorité de droite. Un des exemples les plus choquants a été le refus de la droite, le 30 novembre 2020, d’adapter le droit du bail pour que les petits commerçants et indépendants ne soient pas inquiétés par l’impossibilité de payer leur loyer en absence ou face à une perte conséquente de leurs revenus. Mais, non, pas question de toucher aux privilèges des grandes régies immobilières !

Réalité objective vs intersubjective

Depuis une année, théories du complot[1] et/ou réactions de déni face à la COVID-19 me font furieusement penser à ce qu’on a entendu sur le réchauffement climatique pendant vingt ans. Peut-être l’occasion de rappeler certaines évidences.

Un virus et son taux de létalité ainsi que de contagion, sont des faits scientifiques. Leur réalité ne dépend pas de notre bon vouloir. Il appartient à la biosphère. Le quatrième élément de l’écosystème Terre, avec l’atmosphère, l’hydrosphère et la lithosphère. Ce sont là les seules « réalités » absolues, objectives. Celles qui découlent des règles fondamentales de la physique, de la chimie et de la biologie. Il n’est pas question d’y croire ou non, ni de prétendre les faire disparaître ou d’en modifier les caractéristiques comme par magie. La souffrance, la mort ou la vie font partie de cette réalité objective.

L’historien Yuval Noah Harari décrit très bien la distinction fondamentale à reconnaître entre objectivité, subjectivité et intersubjectivité[2]. Un phénomène objectif existe indépendamment de la conscience et des croyances humaines, c’est le système terre, l’univers, les gaz à effet de serre, la biosphère, les virus, etc. Est subjectif ce qui n’existe qu’à travers la conscience et les croyances d’un seul individu, est intersubjectif ce qui existe au sein des réseaux de communication qui lie la conscience subjective de nombreux individus. Ainsi les religions tout comme les idéologies politiques, les systèmes juridiques et les espaces économiques sont intersubjectifs. Même quand ces réalités intersubjectives se matérialisent et s’inscrivent dans le territoire, elles restent le résultat de quelque chose que nous avons créé, et que, par conséquent, nous pourrions défaire. Ainsi des empires ou des états, avec leur système juridique, dont l’existence évoluent dans le temps, de leur naissance à leur disparition, en particulier lorsque les gens cessent de croire en eux…

Souffrance

La détresse psychologique est à l’interface entre réalité objective et intersubjective, car la souffrance et le stress qui l’accompagne sont bien réelles, tangibles, mesurables. Mais ce qui la déclenche peut être le résultat ou d’un fait objectif comme la mort ou la dépression d’un proche, ou d’un fait intersubjectif comme une mise en faillite. Celle-ci repose sur notre système de droit, qui est le résultat des élaborations des Parlementaires, qui ont le pouvoir de le modifier, s’ils obtiennent la majorité. Ils pourraient par exemple décider d’interrompre les mécanismes implacables des lois du marché le temps de sortir de la pandémie. Ils n’ont par contre pas le pouvoir de limiter le nombre de variants qui se développeront à partir d’un virus.

Perdre ses ressources économiques a des impacts bien réels sur l’état de santé, en augmentant le stress et les angoisses pour demain. L’état providence, que la droite combat férocement depuis l’avènement du néolibéralisme dans les années 1980, sert pourtant justement à soutenir ceux qui se retrouvent démunis face aux aléas de la vie, le temps qu’ils puissent à nouveau retomber sur leurs pieds. Mais pour cela encore faut-il que les aides existent (ce pourquoi la gauche et une partie du centre-droit s’est battu depuis une année) et qu’elles arrivent à leurs destinataires dans les temps. Encore faut-il avoir survécu tant à la détresse psychologique qu’à la pandémie elle-même. Car être vivant ou mort sont des faits bien objectifs, irréversibles ! Si je suis confronté à un manque cruel de revenus, alors que j’ai droit à des aides, que je ne peux reprendre mon activité parce qu’elle représente actuellement un risque trop important pour tous les autres, que dois-je faire ? Exiger de pouvoir reprendre comme si de rien n’était et attendre que le ciel nous tombe sur la tête une nouvelle fois ou exiger la compréhension et la solidarité de chacun ? Par exemple celle de mon bailleur afin qu’il adapte ses exigences à cette situation si extraordinaire ? Par exemple de mes clients habituels pour qu’ils fassent don de ce qu’ils dépensaient chaque mois dans mon établissement avant la pandémie? Par exemple de mon canton pour qu’il me procure enfin les aides auxquelles j’ai droit et qui sont déjà débloquées par la Confédération ? Par exemple de ces politiciens de droite qui, majoritaires à Berne, ont le pouvoir d’adapter nos lois en conséquence ?

Les lois « naturelles » du marché

Après plus de deux siècles, les théories économiques libérales s’imposent à la plupart d’entre nous comme des lois « naturelles ». Or, elles constituent une réalité « intersubjective » qu’il s’agit absolument de distinguer de la réalité objective du monde.

Cette confusion imprègne l’élaboration de l’ensemble de la pensée néo-classique. Comme c’est actuellement l’idéologie néolibérale et ceux qui la porte qui dominent le monde et qui sont à l’origine même de l’accentuation de la prédation de l’être humain sur la nature, (et de l’être humain sur lui-même), elle porte une plus grosse responsabilité, et se voit contrainte à corriger et réinterroger très rapidement les fondements mêmes de sa puissance.

A la lumière de la distinction entre réalité objective et intersubjective, les requêtes du PLR et de l’UDC depuis le mois de février 2021 et qui se sont cristallisées dans leur action de communication de ce jour n’ont aucun sens. Il est reproché au gouvernement de ne pas présenter une planification claire de sortie de la pandémie. Mais, il ne s’agit pas ici d’établir un business plan. Il existe pour le pire et pour le meilleur un monde extérieur à celui que nous imaginons et que nous désirons.

N’étant pas des dieux, nous n’avons donc pas la possibilité de décider quelle est la capacité de rétention de la chaleur du CO2 tout comme nous ne pouvons agir sur les caractéristiques biologique d’un virus (contagiosité, létalité, etc.), mais en tant qu’êtres conscients et responsables, nous pouvons par contre cesser d’émettre artificiellement des gaz à effet de serre dans l’atmosphère, tout comme nous pouvons cesser de déforester, de braconner des pangolins[3] puis de les transporter d’un continent à l’autre pour les exposer dans des marchés bondés de villes reliées au monde entier par voie aérienne[4]. Et si nous n’avons pas fait cela et que se déclenche une épidémie dans une région du monde, nous avons toujours le pouvoir de diminuer voire de cesser temporairement les échanges avec cette région. Et si nous n’avons pas fait cela, et que cette épidémie est devenue pandémie, nous avons toujours le pouvoir de prendre des mesures spécifiques de protection sur notre propre territoire, qui soit dit en passant est également le résultat des élaborations de notre esprit, et non pas de lois de la nature. Et si nous ne prenons aucunes mesures particulières qui nous empêcheraient d’être mis en contact avec des mutants de ce virus, par exemple par le biais de touristes anglais adeptes de nos belles montagnes, il n’est pas lieu de penser que ce mutant ne va pas se diffuser également parmi la population, d’autant plus si sa contagiosité est plus forte et si nous ne prenons aucunes mesures particulières pour que les gens se côtoient le moins possible. De même il n’y a aucune raison de penser que le nombre de variants du virus se limitera aux trois actuellement connus, etc., etc., etc. Il n’est donc pas envisageable, pour les membres du Conseil fédéral, tout comme pour n’importe qui, de décider par exemple que « le projet pandémie se terminera le 14 mai 2021 à 16h00 ».

Il est par contre en notre pouvoir, et de notre devoir, tant du gouvernement que du Parlement, de mettre en œuvre le plus rapidement possible et de manière appropriée, toutes les mesures nécessaires pour sauvegarder les petites entreprises et les activités des milliers d’indépendants du pays, quel que soit le secteur économique (culturel, sportif, touristique, etc.) qu’ils contribuent à enrichir. Il est également de notre devoir d’envisager les mesures d’assouplissement maximales qui permettent de réduire la détresse psychologique sans risquer de relancer les contaminations. Comme cette détresse doit être prise en compte, il n’est pas possible non plus de minimiser le risque de mortalité, la fatigue du personnel soignant et la souffrance de ceux qui ont perdu un proche. C’est une pesée des intérêts très délicate qu’il s’agit de réaliser.

Alors que les reproches pleuvent sur notre gouvernement, d’un point de vue tant scientifique qu’éthique, je suis rassurée de le voir tenir bon malgré tout. Notre président de la confédération a pris ses responsabilités. De même, notre ministre de la santé, à l’écoute de la Task force scientifique, justifie les mesures de semi-confinement si impopulaires en nous alertant sur le risque que représente la diffusion en Suisse des nouveaux variants du virus. Gestion du risque. Nous y voilà. De façon assez systématique la majorité de droite du Parlement et les puissants acteurs économiques et industriels qu’ils défendent sous-évaluent le risque pour la population, qu’il soit d’ordre sanitaire ou environnemental (les deux étant d’ailleurs étroitement liés). Cette sous-estimation, associée à une incapacité ou au refus de distinguer les faits objectifs (létalité, taux de contamination, etc.) des faits intersubjectifs (économie de marché, valeur marchande, etc.) permettent tant à l’UDC qu’au PLR de se livrer à de vastes opérations médiatiques de démagogie, sans jamais envisager d’assouplir les privilèges des plus puissants, tout en s’acharnant contre les représentants de notre autorité, et en flirtant dangereusement avec l’exaspération et le désespoir légitime de la population.

 

[1] On peut relever une dizaine de théorie de complot concernant la COVID-19 : https://sciencetaskforce.ch/fr/policy-brief/adresser-le-coronascepticisme/, consulté le 11 février

[2] Yuval Noah Harari, Sapiens, Une brève histoire de l’humanité, Albin Michel, 2015, pp.140-146

[3] Toutes les évidences convergent pour affirmer que SARS-CoV-2 est un virus d’origine naturelle, qui s’est adapté à l’être humain par passage depuis les chauves-souris chez des mammifères inconnus à ce jour, ou directement chez l’être humain

[4] Le pangolin a été fortement soupçonné au départ, mais les dernières analyses ne confirment pas cette source. https://www.revmed.ch/RMS/2020/RMS-N-691-2/Origine-de-SARS-CoV-2-le-probable-et-le-possible, consulté le 11 février 2021

La campagne de désinformation du lobby pro-pesticides de synthèse

Sur fond d’élections américaines, de crise sanitaire et économique et d’urgence climatique, sévit depuis plusieurs semaines déjà une campagne acharnée de désinformation au sujet des pesticides de synthèse. Alors que nous voterons en juin prochain sur deux initiatives populaires qui visent à une sortie programmée de leur usage, le lobby concerné met déjà toute son énergie à brouiller les pistes, confondre les esprits et distiller le doute. Nous assistons à une stratégie déjà bien rodée par l’industrie du tabac ou du pétrole. Il s’agit de diffuser un maximum de mensonges, tout en traitant ceux qui osent affirmer le contraire de menteurs. Dans le domaine de la lutte contre le réchauffement climatique, nous avons ainsi perdu de précieuses années avant qu’enfin les évidences scientifiques prennent le dessus, et encore cela est loin d’être réalisé partout. Allons-nous répéter le même scénario avec la pollution chimique due à la dissémination des pesticides de synthèse dans notre environnement et nos corps ? Allons-nous cumuler les impacts de cette pollution permanente silencieuse sur la biodiversité et la santé publique aux effets des crises déjà bien visibles du COVID et du climat ?

Ces derniers temps, nous avons pu constater l’effort de désinformation et de manipulation dont use l’industrie des pesticides à travers l’exemple précis du Gaucho : un insecticide néonicotinoïde à base d’imidaclopride suspendu en 2018, suite à un moratoire partiel de 6 ans, en raison de son impact sur les colonies d’abeilles et au sujet duquel pourtant les betteraviers font pression sur le gouvernement pour en obtenir la ré-homologation d’urgence au prétexte d’une diminution de la production.

Quand les menteurs se targuent de détenir la vérité

Suite aux pressions du lobby du sucre, Apisuisse, l’association des apiculteurs suisses a réagi rappelant la toxicité de l’imidaclopride sur les abeilles et préconisant de rechercher d’autres solutions pour venir en aide aux betteraviers, tout en relativisant les pertes évoquées par ces derniers, contradictoires avec les propres chiffres publiés par la branche. Un article de Francis Saucy, président de la Société Romande d’apiculture donne le détail de cette première manipulation des chiffres et des faits en ce qui concerne la productivité des betteraves:

La supercherie ayant été démasquée, on aurait pu s’attendre à ce que Sucre suisse rectifie les choses, au lieu de cela les apiculteurs ont été accusés sur le site de Swiss-food.ch de répandre des « fausses nouvelles » et se sont vus attribués 3 « Pinocchios ». Selon les auteurs inconnus de ce texte : « La discussion sur les produits phytopharmaceutiques nécessite un peu moins d’imagination florissante et plus de fidélité aux faits ». Cela est reproché tant à Bio Suisse qu’aux apiculteurs. Selon cette communication : « La protection des végétaux est largement évoquée dans les médias. Tout n’est pas vrai. Parfois, les faits se mélangent. Il arrive même parfois que de fausses nouvelles soient diffusées massivement. Nous signalons les déclarations et les représentations problématiques dans notre revue de presse. Nous distribuons également les Pinocchios. Les Pinocchios indiquent un conflit avec les faits. Selon la force du conflit, il y a un à trois Pinocchios. » Mais sur quelles bases ce « système d’évaluation », qui se targe de distinguer les fausses des vraies « nouvelles » est-il construit ? Qui gère cette communication ? Qui se cache derrière Swiss-food.ch ?

Qui est Swiss-food ?

Swiss-food se définit comme « l’industrie de la recherche qui assure une production régionale ». Il s’agit en réalité d’une plateforme de communication reliée à Scienceindustries.ch, qui regroupe les industries de la chimie, du pétrole, de la pharma, et de l’agroalimentaire, tels que Dow Europe, DSM Nutritional Products AG, EuroChem Group AG, Future Health Pharma, Lonza AG, Nestlé SA, Novartis International AG,  Sandoz, Sanofi-aventis suisse AG, Selectchemie AG, Sika AG, Société Suisse des explosifs, etc. Parmi elles la holding EMS chimie dont la conseillère nationale Magdalena Martullo-Blocher est directrice. Elle est également membre du comité de Scienceindustries suisse. Au sein de ce conglomérat géant, le groupe Agrar se distingue. On y retrouve toutes les grandes firmes mondiales et suisses productrices de pesticides de synthèse (qui se définissent elles-mêmes comme les spécialistes du domaine de la protection des plantes…) : BASF, BAYER (qui a englobé depuis 2018 Monsanto), Leu+Gygax, Omya Suisse Agro et bien sûr Syngenta.

Leur message principal est grosso modo qu’il ne serait pas possible de nourrir les Suisses sans leurs produits. Il s’agit du même slogan utilisé depuis ses débuts par l’agroindustrie à l’échelle mondiale. Monsanto, sur fond de champ de céréales à perte de vue et de coucher de soleil, écrivait déjà sur son site dans les années 2000: « We feed the World ». Le même laïus est appliqué à l’échelle du pays. Pour justifier ces affirmations, il devient nécessaire pour cette industrie de discréditer l’agriculture biologique, qui, toujours selon le site Swiss-food.ch, non contente de représenter une menace pour notre sécurité alimentaire, serait « mauvaise pour le climat » !!! Alors là on croit tomber sur la tête, surtout quand on est climatologue ! Manifestement, ces individus font fi du dernier rapport de l’IPCC sur les sols (2019) qui préconise explicitement d’adopter au plus vite des modes de cultures respectueux afin de lutter contre leur dégradation. Celle-ci est directement liée aux destructions affligées par les épandages systématiques depuis des décennies de molécules qui tuent les micro-organismes des sols. Cela entraîne une baisse de la fertilité, de la résilience aux sécheresses et aux inondations, donc aux effets du réchauffement climatique, ainsi qu’une baisse de la capacité des sols à stocker le carbone ! Autrement dit, lutte pour le climat et lutte pour la biodiversité, même combat ! Cela passe nécessairement par une réduction drastique de l’usage de ces substances. Qu’à cela ne tienne pour Swiss-food and Co, inversons carrément le message du panel international d’experts du climat ! Pour se faire, ces maîtres de la manipulation arguent de se référer à « deux études scientifiques » alors que le rapport de l’IPCC intègre 7000 références.

Quand le mensonge est édifié en vérité

Ces procédés relèvent de la « communication perverse ». Elle est d’abord faite de fausses vérités, que l’on retourne contre l’adversaire. Par la suite, dans le conflit ouvert, elle fait un recours manifeste, sans honte, au mensonge le plus grossier. Ce processus est bien décrit par le psychiatre Olivier Labouret (1) et nous avons tous pu en apprécier l’application ultime à échelle gouvernementale et internationale avec l’ascension au pouvoir de personnages totalement exempts d’empathie, de scrupules ou de moralité tels que Trump et Bolsonaro.

A l’échelle individuelle, les psychiatres et psychologues connaissent bien les caractéristiques de ces personnages, ce sont les pervers-narcissiques. Ils créent autour d’eux une confusion permanente entre la vérité et le mensonge qui plonge leurs victimes dans le trouble et le doute.  Vérité ou mensonge, cela importe peu pour les pervers : ce qui est vrai est ce qu’ils disent dans l’instant. Le mensonge correspond simplement à un besoin d’ignorer ce qui va à l’encontre de son intérêt narcissique (2). Ainsi le pervers narcissique ne s’intéresse pas à la réalité, mais au pur jeu du langage. Ce refus du réel se dénomme « déni ». Seul compte son désir, dans l’instant.

Identifié au sujet d’un individu, ce comportement est clairement qualifié de pathogène. Il n’en va malheureusement pas de même lorsqu’il est prôné à l’échelle collective et sociétale, associé à la culture capitaliste du consumérisme. Plusieurs auteurs ont dénoncé la signification d’une telle dérive et les risques qu’elle comporte pour la démocratie et le respect de l’environnement (3) On parle de système de prédation, dans lequel la roublardise, la capacité à embobiner autrui est valorisée si elle aboutit à accroître son pouvoir et surtout à s’enrichir. Le célèbre historien Yuval Noah Harari parle même de « religion de l’argent »(4). Dans un tel système, la conscience se désagrège ; comme le mensonge remplace la vérité, le mal devient le bien. Ce processus psychosocial génère une confusion de masse. La réalité est effacée. Dans de telles conditions, comment faire reconnaître à ces « maîtres du monde » les limites planétaires?

L’industrie du mensonge

Swiss-food est manifestement l’outil de relais d’opinion sur internet d’Agrar, voir plus globalement de Scienceindustries Suisse. Il semble construit exclusivement pour répondre à un besoin spécifique de la branche : convaincre l’opinion publique de ne pas voter pour la sortie programmée des pesticides de synthèse. Il s’agit dans le jargon des agences d’affaires publiques d’une « communication de crise », qui, avec la valorisation du capital, la manipulation de l’opinion et l’acceptabilité du risque par cette même opinion constituent tout le savoir-faire de ces spécialistes de la communication et de la psyché humaine (la psychologie du subconscient est au cœur du développement de la propagande ou publicité). En ce qui concerne le risque, rappelons-en la définition : « probabilité d’exposition à un danger, à un événement (maladie, décès, accident) pendant un intervalle de temps défini ». La manipulation de l’opinion aura donc pour objectif de lui faire totalement oublier le risque qu’elle que soit son importance.

Ainsi de la dangerosité de l’introduction du plomb dans l’essence qui a été « comme effacée des mémoires » des populations comme des gouvernements depuis les années vingt et pendant plusieurs décennies alors que la toxicité du plomb était bien connue. Marie-Monique Robin relate dans les détails les malversations de Dupont, Exxon Mobil et General Motors dans le processus de mise sur le marché de l’essence au plomb: « …ce qui se joue en ce mois d’octobre 1924 est capital : c’est la première fois que des industriels qui représentent trois secteurs clés de l’économie – la chimie, le pétrole et l’automobile – unissent leurs efforts pour mener un programme de désinformation systématique, destinés à « embrouiller » les politiques, le presse et les consommateurs, et à museler la recherche indépendante. Le modèle qu’ils vont élaborer servira bientôt à tous les vendeurs de poisons, avec en tête les fabricants de pesticides, d’additifs et de plastiques alimentaires, tous membre in fine de la même famille»(5).

Championne de la distorsion entre la vérité et le mensonge, l’industrie du tabac qui a réussi à faire croire en l’innocuité de ses produits pendant des décennies malgré les évidences médicales, est à l’origine du terme « Junk science » (science poubelle) qu’elle, comble du cynisme, a adopté pour discréditer les recherches scientifiques qui tentaient de rétablir la vérité. En 1992, l’Agence de protection de l’environnement américaine (EPA) publia un rapport proposant de classer le tabagisme passif comme « cancérigène pour les humains ». Le 17 janvier 1993 Ellen Merlo, vice-président de Philip Morris, écrit à son président William Campbell: « Notre objectif numéro un est de discréditer le rapport de l’EPA et d’obtenir de l’agence qu’elle adopte une norme pour l’évaluation toxicologique de tous les produits. Parallèlement, notre but est d’empêcher les États, les villes et les entreprises d’interdire le tabac dans les lieux publics ». Sa réponse : « (il s’agit de)..former des coalitions locales pour nous aider à éduquer les médias et plus généralement le public sur les dangers de la Junk science en les mettant en garde contre des mesures règlementaires prises sans estimer au préalable leurs coûts économiques et humains »(6)… ça ne vous sonne pas familier en ces temps de pandémie ?…N’entendez-vous pas encore Trump crier à la « Junk science » en parlant du COVID alors que des fosses communes étaient creusées? Ou encore hurler « Fake news » aux médias alors que lui-même encourage les réseaux complotistes les plus délirants…

En 1995 Rampton et Stauber dénonçaient les activités aux USA de l’industrie des relations publiques, renommée « Industrie du mensonge ». Depuis, celle-ci a conquis l’Europe et la Suisse. Ces sociétés se sont spécialisées dans la fabrication du consentement, de la désinformation, de l’instrumentalisation de la science et de la création du doute. Ses clients historiques sont l’industrie du tabac, du nucléaire, de la pétrochimie, etc. Les méthodes oscillent de méthodes musclées tels l’espionnage des militants, la discréditation de scientifiques en passant par la corruption ou l’intimidation de fonctionnaires à la douce persuasion et manipulation des foules. « Les années 2000 ont été le décor du lobbying de ces “marchands de doute” et de leurs études sponsorisées dissimulant les dangers de leur chimie, de leurs sodas, de leurs gaz à effet de serre. Mais elles furent aussi, sans nul doute, celles du grand dévoilement. »(7). Depuis 2017, avec la révélation des « Monsanto papers » et le scandale du glyphosate, nous savons à quoi nous en tenir:  la firme est allée jusqu’à faire signer par des scientifiques, contre rémunération, des textes rédigés par ses propres employés. Cette pratique, aussi appelée ghostwriting, constitue une grave fraude. Elle implique également de puissants conflits d’intérêts entre l’industrie et les institutions scientifiques. Le Monde donne l’exemple d’un biologiste américain associé à la Hoover Institution, think tank sis à la prestigieuse université Stanford, qui signe plusieurs fois par mois des tribunes dans la presse américaine. Ainsi du New York Times qui ouvre ses colonnes aux harangues contre l’agriculture biologique et à l’apologie des OGM et des pesticides.

Plus près de nous, Arcinfo a publié ce 11 novembre, un véritable playdoyer pour les pesticides directement « parrainé » par la Chambre neuchâteloise d’agriculture et de viticulture. Cette pratique est malheureusement de plus en plus courante alors que les médias sont aux abois confrontés aux baisses de recettes publicitaires et les universités, toujours à la recherche de financement, à la merci des intérêts particuliers. Ainsi, manifestement, fournir des infos toutes prêtes aux journalistes et entretenir un pool « d’experts » prêts à intervenir auprès des médias sont devenues des méthodes courantes de désinformation et de manipulation de l’opinion également de ce côté-ci de l’Atlantique.

Et les producteurs ?

Au sein de la campagne de désinformation concernant les pesticides de synthèse que deviennent ceux qui sont en première ligne, les agriculteurs ? Alors que notre pays ne dispose même pas d’études épidémiologiques les concernant, celles qui ont été réalisées dans les pays voisins font état d’une surreprésentation de maladies graves comme le cancer de la vessie ou la maladie de Parkinson précoce. On assiste tant au sujet de la toxicité de ces substances pour les utilisateurs qu’au sujet de la pollution des eaux souterraines à une forme de déni dans ce milieu professionnel. En effet, comment supporter une telle réalité ?

Face à cette situation, quelle est la position de l’Union suisse des paysans (USP)? Prend-elle les bonnes décisions pour protéger ses membres face aux risques réels que représente l’exposition directe et régulière à ses substances même en respectant les mesures de sécurité (masque, gants, etc.) ? Défend-elle ses membres engagés dans la production biologique face aux diffamations de l’industrie ? Encourage-t-elle les « conventionnels » à se convertir dans la production biologique qui leur offre une bien meilleure condition de vie, de meilleurs prix et la garantie du soutien des consommateurs ? Non, bien au contraire, l’USP est la principale commanditaire d’une « étude» qui vise à dénigrer l’agriculture biologique. Pourtant, en y regardant de plus près, cette analyse très simpliste et sans fondement agronomique sérieux ne risque que de nuire à son auteur et à la prestigieuse Université de St-Gall qui voit sa réputation ternie. Francis Egger, fin stratège et vice-directeur de l’USP, a annoncé la couleur dans l’Agri du 5 novembre dernier : « Nous cherchons davantage de moyens pour contrer ces mouvements », tout en déplorant que la population se souvienne encore des résultats des analyses de l’eau potable du rapport de l’Office fédéral de l’environnement de l’été passé, l’USP prend clairement position en faveur de l’agroindustrie, grande pourvoyeuse de moyens financiers…Mais, il s’agit encore une fois d’évacuer la réalité, celle du risque pour la santé publique et pour la biodiversité de ces substances, en focalisant uniquement sur la productivité. Ainsi, il recommande à ses membres de « défendre leur métier » : « N’ayez pas de complexe à défendre votre métier, à montrer clairement les conséquences que les initiatives auront sur votre revenu et sur les rendements agricoles ». Message parfaitement reçu par les betteraviers semble-t-il, et tant pis pour les abeilles ! Ne nous y trompons pas, l’offensive pour la ré-homologation de l’imidaclopride fera office de test dans ce qui n’est que le début d’une guerre idéologique impitoyable !

Évidences scientifiques

Puisque nous sommes face à une stratégie bien rodée de manipulation des faits et de déni, soit d’évacuation du réel, il me reste à rappeler ce que Swiss-food et ses commanditaires s’évertuent à nous faire oublier ou minimiser la réalité de l’omniprésence de leurs molécules artificielles dans notre environnement et désormais dans nos corps comme les analyses existantes de sang, d’urine ou de cheveux le démontrent. Quels sont les risques REELS pour notre santé et pour le vivant en général de la dissémination de ces produits toxiques que leurs créateurs souhaitent tant pouvoir continuer à vendre ici et ailleurs dans un mépris total des conséquences ?

La pollution chimique des sols, de l’eau, de l’air et des organismes vivants par des milliers de molécules de synthèse issues de l’industrie constitue l’une des principales causes du déclin de la biodiversité (8) et se répercute gravement sur la santé humaine. Elle constitue l’une des neuf limites planétaires et une menace tout aussi grave que le réchauffement climatique. Parmi ces molécules, la catégorie des pesticides de synthèse est particulièrement problématique, non seulement en raison de leur diffusion à large échelle partout dans le monde depuis les années 50, mais également en raison de leur toxicité. N’oublions jamais que ces substances ont été élaborées spécifiquement pour leur effet nocif, mortel et/ou perturbateur d’organismes vivants, qu’il s’agisse de plantes, de champignons ou d’animaux. En outre, de par leur structure artificielle, elle se distinguent par une persistance dans l’environnement. Ces molécules de synthèse sont résistantes aux dégradations biologiques naturelles, elles subsisteront plusieurs années ou dizaines d’année sous leur forme originelle ou se subdiviseront en métabolites, leurs produits de dégradation qui sont souvent plus mobiles et plus persistants que leur substance mère (ex : l’AMPA pour le glyphosate). Substances mères et/ou métabolites s’accumulant dans les écosystèmes, ils ne sont pas biodégradables ; les formules les plus résistantes peuvent rester intactes pendant de très longues périodes, de plusieurs dizaines, centaines ou même milliers d’années. Ils sont capables de contaminer ainsi à large échelle l’environnement et peuvent être transportés à longue distance dans l’air. De par leur résistance et les processus naturels (infiltration, ruissellement, etc.), ces molécules contaminent les sols et l’eau, y-compris nos réserves d’eau potable, comme l’a clairement démontré le rapport de l’Office fédéral de l’environnement.

Non seulement ces substances saturent notre environnement, mais elles ont également la capacité de s’accumuler au sein même des organismes vivants, on parle de bioaccumulation. Elles vont se concentrer dans les corps des espèces en tête de la chaîne alimentaire (poissons carnivores, mammifères marins, oiseaux de proie et évidemment êtres humains). Nous appelons ce processus bioamplification.

Le déclin des insectes et des oiseaux semble être directement lié à l’intensification de l’agriculture et à l’usage des pesticides de synthèse. Chaque pesticide de synthèse autorisé présente un risque spécifique, des centaines de molécules différentes s’accumulent ensemble dans notre environnement et nos organismes, c’est l’effet cocktail. De plus, les réglementations reposent sur le principe de « c’est la dose qui fait le poisson », alors que l’on sait depuis 20 ans au moins que les perturbateurs endocriniens agissent à des doses infinitésimales et que le moment de l’exposition est déterminant, en particulier pendant la vie fœtale. Enfin, l’exposition chronique à long terme à laquelle la biodiversité et la population est confrontée n’est pas prise en compte par le système de régulation. Face à cette contamination généralisée, on essaye de nous faire croire que le risque global est sous contrôle, alors que, par exemple, l’exposition par voie aérienne n’est même pas prise en compte par le gouvernement.

En ce qui concerne le cas particulier des néonicotinoïdes, 1200 études scientifiques indépendantes en démontrent l’impact sur l’environnement, en particulier sur les insectes pollinisateurs bien sûr, plus récemment on vient de comprendre leur impact également sur les milieux aquatiques. L’Office fédéral de l’agriculture a retiré l’homologation de trois d’entre eux seulement en 2018, soit 14 ans après l’interpellation du conseiller national Fernand Cuche qui demandait déjà l’interdiction du Gaucho au nom du principe de précaution!

Épilogue

La ré-homologation du Gaucho vient d’être refusée par l’Office fédéral de l’agriculture, ce dont nous aurions pu nous réjouir si ce refus ne s’accompagnait d’une nouvelle autorisation de deux autres pesticides de synthèse pour le traitement des betteraves. L’un est également un néonicotinoïde, donc potentiellement tout aussi toxique que la substance qu’il vient remplacer ! L’autre appartient à une nouvelle famille de pesticides de synthèse, les kétoénoles, qui présentent d’autres risques pour les insectes pollinisateurs en perturbant la biosynthèse des lipides, et au sujet desquels nous ne disposons pas suffisamment d’études indépendantes. Celles dont nous disposons indiquent déjà des effets perturbateurs endocrinients préoccupants. Une fois de plus, le principe de précaution n’est pas appliqué!

(1) Au chapitre « La mondialisation de la perversion narcissique » de son ouvrage « Le nouvel ordre psychiatrique » (2012)

(2) Marie-France Hirogoyen, “Le Harcèlement Moral”, page 94

(3) S.Rampton & J.Stauber, L’industrie du mensonge. Relations publiques, lobbying & démocratie, Agone, coll. « Eléments », 2012

(4) Yuval Noah Harari, « Le credo capitaliste » in Sapiens, 2015, pp.357-384

(5) Marie-Monique Robin, Notre poison quotidien ; la responsabilité de l’industrie chimique dans l’épidémie des maladies chroniques, Ed. La Découverte, 2011,2013, p. 147

(6) Ibid, p. 159

(7) Foucart, Horel et Laurens, Les gardiens de la raison : Enquête sur la désinformation scientifique, Ed. La découverte, 2020.

(8) Sanchez-Bayo F & Wyckhuys KAG, Biological Conservation 232: 8-27, 2019

 

 

 

Pourquoi la loi CO2 actuelle ne répond pas aux objectifs de Paris? Pourquoi la soutenir malgré tout?

Le Parlement va cette semaine se prononcer sur une révision totale de la loi CO2. Ce projet si longuement discuté au sein des chambres ne pourra malheureusement pas permettre de véritablement atteindre les objectifs qui en sont pourtant la raison d’être, et cela même si toutes les minorités péniblement obtenues par la gauche sont adoptées. Que lui manque-t-il ? Voici plusieurs exemples :

En ce qui concerne les carburants :

  • Il manque des objectifs d’atténuation pour l’ensemble des carburants! Toute la loi est construite autour des combustibles, alors que 40% (OFS) des émissions directes de la Suisse sont dues aux carburants. C’est la plus grande lacune dans l’élaboration de la loi et la principale raison pour laquelle elle ne permettra pas d’atteindre les objectifs de Paris, ni même les objectifs généraux d’atténuation formulés dans l’introduction de la loi.
  • L’Office fédéral de l’énergie définit les objectifs de quantité de CO2 (en g/km/an) émis par véhicule pour les importateurs d’automobiles en se calquant sur la législation européenne qui impose des seuils aux constructeurs d’automobiles. Selon la loi CO2, une quantité « moyenne » de 95 gCO2/km/an doit être respectée entre l’ensemble des importateurs du pays. La Confédération doit négocier des quantités tolérées « spécifiques » (valeur cible spécifique) avec chaque importateur ou groupe d’importateurs en fonction des caractéristiques et du poids des véhicules. Cela veut dire que les efforts des importateurs de « petites voitures » (comme Peugeot, Citroën, etc.) compensent l’inertie de ceux qui importent des « grandes voitures » (VW, Audi, Mercedes, etc.). Les efforts des petits font que les gros n’ont pas besoin d’en faire pour baisser leur « cible spécifique ». Ce système, extrêmement opaque, semble conçu tout exprès dans le but de favoriser les importateurs (et constructeurs européens) des véhicules les plus lourds et les plus puissants, qui devraient pourtant justement être ceux que l’on pénalise le plus. Dans ce cas précis, non seulement nous ne respectons pas le principe du pollueur-payeur, mais nous allons même à contresens de ce principe !
  • Avec une limitation de +12 ct/l d’essence au maximum les consommateurs privés ou les entreprises ne sont ni incités à réduire l’utilisation qu’ils ont de leurs véhicules ni à choisir des véhicules moins gourmands en essence car il n’y a pas d’impact significatif sur leur choix de consommation. Pour être vraiment efficace, une taxe carbone devrait impliquer carburants et combustibles au même taux.
  • Il manque des mesures complémentaires et incitatives. Par exemple, on devrait promouvoir clairement la mobilité électrique pour remplacer les carburants. ainsi que la mobilité douce, les offres de sharing et les transports publics. En plus de leur bilan favorable en CO2, les voitures électriques sont moins bruyantes et ne polluent pas l’air local ce qui augmenterait la qualité de vie dans les villes de manière considérable. La loi devrait imposer au gouvernement de promouvoir et de développer les infrastructures nécessaires pour le parc de véhicules électriques (bornes de recharge, etc.) et soutenir le développement et la recherche sur la mobilité électrique, notamment le développement et le recyclage des batteries.

En ce qui concerne les combustibles :

  • Avec les allocations gratuites des droits d’émissions les entreprises ne sont pas incitées à investir d’une manière durable sur le plan climatique. Pire, cela revient au même que de leur fournir des subventions.
  • La loi ne prévoit pas de mesures significatives pour promouvoir la recherche et le développement des énergies renouvelables. La Suisse dispose d’un grand potentiel pour le photovoltaïque qui est largement sous-exploité. A l’exception de l’énergie hydraulique nous figurons dans les derniers rangs en matière d’exploitation des énergies renouvelables en Europe. La loi devrait offrir un cadre incitatif pour le développement massif des énergies renouvelables, en particulier dans le solaire.

En ce qui concerne la finance durable :

  • Malgré les avancées depuis son passage au États en automne dernier, la loi n’encourage pas suffisamment les finances durables. Il est pourtant extrêmement important d’inciter la Confédération, la BNS, les caisses de pension et autres institutions à gérer leurs finances d’une manière durable. Ceci aurait un très grand impact car des fortunes considérables sont gérées en Suisse. Si la Confédération et la BNS montraient le bon exemple, cela donnerait un signal majeur aux investisseurs. Il faudrait également développer les bons standards pour la classification de ces fonds financiers et leur monitoring.
  • La loi ne stipule pas suffisamment les investissements en technologies durables et neutres sur le plan climatique. A l’avenir, il faudra faire un plus grand effort pour préparer notre économie future à moyen et long terme.

En ce qui concerne la formation :

  • Cela implique également un investissement important dans la formation initiale et continue, en particulier dans les domaines des énergies renouvelables, notamment le photovoltaïque, la construction et le bâti, la mobilité électrique, l’adaptation au changement climatique (aménagement du territoire, agriculture et sylviculture) et l’éducation au développement durable. Le développement rapide des énergies renouvelables, l’innovation dans les domaines de la construction et du bâti tout comme dans les transports afin de s’affranchir des énergies fossiles demande du personnel supplémentaire et spécialisé. Nous avons donc besoin d’une offre accrue et de contenu adéquat des programmes de formations initiales et continues pour répondre à cette demande. L’adaptation au réchauffement climatique implique également des nouvelles pratiques et connaissances, en particulier dans les domaines de l’agriculture, de la sylviculture et de l’aménagement du territoire. Enfin, les changements de comportements nécessaires à la réalisation des objectifs de Paris implique l’introduction d’une éducation au développement durable dans tous les domaines, en particulier celui des finances, du commerce et de l’ingénierie.

Et l’adaptation au réchauffement climatique ?

  • Il manque la base légale pour les mesures d’adaptation au changement climatique. La simple coordination par la Confédération ne suffit pas. Il faut ancrer les mesures d’adaptation, la Confédération devrait implémenter une stratégie d’adaptation pour toute la Suisse sur la base de l’excellent rapport de l’OFEV (2017).

Dans ces conditions, pourquoi soutenir un projet si décevant au regard de l’urgence climatique ? Car malgré tout elle porte certains avantages :

Avantages de la loi CO2

  • La loi fixe des objectifs de réduction précis pour 2030 et 2050. Les minorités proposées par la gauche, pour autant qu’elles soient acceptées, fixent des seuils compatibles avec les exigences de l’initiative des glaciers.
  • L’établissement de la taxe CO2 sur les combustibles comme instrument de marché est le point fort de la loi, dont les effets positifs sur l’évolution des émissions nationales sont perceptibles depuis plusieurs années. De plus, les revenus de cette taxe sont redistribués à la population.
  • Le système de mise aux enchères d’une part des droits d’émission et le lien au marché d’émission européen dans le secteur de l’aviation sont aussi de bonnes avancées.
  • La création d’un Fonds pour le climat à partir de cette nouvelle taxe également. Cependant, dans un but de cohérence et d’efficacité, les ressources financières issues de ce fond devraient être placées auprès de produits financiers qui respectent le principe de neutralité climatique.
  • Enfin, cette loi représente le seul cadre législatif que nous ayons pour les années postérieures à 2020.

Son rejet par un référendum serait donc dangereux de ce seul point du vue. Il est cependant absolument nécessaire de la compléter au plus vite par un maximum d’interventions parlementaires visant à compléter les lacunes décrites ci-dessus. Le rythme et l’agenda de traitement de ces interventions et dépôts devra également être prioritaire dans l’agenda des deux chambres. Comme l’a démontré la crise sanitaire du COVID-19 de tels bouleversements d’agenda face à une urgence sont possibles. En regard des menaces que fait peser le réchauffement climatique sur les conditions de vie, et de santé, des jeunes générations, nous ne voyons pas bien pourquoi, il ne serait pas possible aujourd’hui d’appliquer les mêmes principes afin de justifier un traitement urgent des objets permettant d’améliorer et de compléter la loi CO2.