Les risques des nouvelles méthodes du génie génétique (NTSV)

Le Conseil national (CN) a débattu jeudi dernier de la prolongation jusqu’à fin 2025 du moratoire sur la mise en circulation d’organismes génétiquement modifiés (OGM) à des fins agricoles, y compris en ce qui concerne les nouvelles méthodes de génie génétique (NTSV). Par 147 voix contre 42 et 2 abstentions, il a ainsi soutenu la proposition du Conseil fédéral (CF) et la position de la majorité de la Commission de la science (CESC-N) dont je suis membre.

Définition et statut juridique des OGM et des NTSV

Les NTSV sont également des OGM ! D’un point de vue scientifique, ces techniques s’apparentent bien à une manipulation de l’ADN. Ainsi, du point de vue juridique, elles sont également considérées comme telles et doivent donc entrer dans le champ d’application de la loi sur le génie génétique (LGG), ce que contestent l’industrie et leurs représentants politiques.

Les NTSV regroupent plus d’une vingtaine de procédés très divers de manipulation de l’ADN. Principalement, deux types de techniques ont accéléré et multiplié notre capacité d’intervention dans les génomes des êtres vivants. Les plus utilisées sont les méthodes d’édition génomique (CRISPR/cas) pour modifier de manière permanente le matériel génétique des organismes vivants. Ces techniques ont le potentiel de modifier en profondeur la physiologie des organismes et leur utilisation comportent des risques et des incertitudes qu’il convient d’étudier. Ceci principalement car le fonctionnement du génome est encore largement inconnu. Modifier l’inconnu, même de manière ciblée, revient à ne pas pouvoir prédire le résultat de nos modifications[1]. Viennent ensuite les techniques qui se basent sur l’interférence ARN afin de réduire au silence l’expression de gènes “encombrants” sans forcément nécessiter une modification du génome, mais il est impossible de circonscrire cet effet aux organismes cibles (insectes ravageurs, champignons, bactéries ou plantes invasives). Dans les deux cas, ces nouvelles techniques peuvent avoir des répercussions sur l’ensemble des chaînes alimentaires, ce qui menace également l’équilibre et le bon fonctionnement des écosystèmes.

Une fois n’est pas coutume, sur cette question le CN et le CF ont adopté la position souhaitée par la majorité de la population comme le démontre les sondages en la matière et les résultats de la consultation l’année passée[2]. Une forte majorité des participants (80%) s’est prononcée en faveur du moratoire. C’est le cas des cantons dans leur ensemble à l’exception de St-Gall, des organisations humanitaires, de défense de l’environnement et des consommateurs, de la majorité des partis politiques (Les Vert.e.s, le PS, le Centre, l’UDC) et de 96% des organisations du domaine agricole. Une pétition, signée par plus de 30’000 personnes avait d’ailleurs été déposée dans ce sens par l’association des petits paysans en 2018. La commission fédérale d’éthique pour la biotechnologie dans le domaine non humain (CENH) défend et argumente cette position dans son rapport « Nouvelles techniques de sélection végétale – réflexions éthiques »[3]. Pour rappel, cette commission a vu le jour en 1992 alors que l’arrivée des techniques du génie génétique nous confronta à ses répercussions éthiques. Son mandat est de faire respecter la « dignité de la créature ». A-t-on le droit d’intervenir sur le génome des animaux, des plantes et d’autres organismes pour les modifier comme les processus naturels ne le feraient jamais ? Il s’agit également de protéger la diversité génétique des espèces animales et végétales, qui d’ailleurs depuis ces trente dernières années n’a cessé de se réduire.

Les NTSV exacerbent encore davantage la controverse car ils sont susceptibles d’induire des risques supplémentaires conséquents pour la biodiversité, la santé humaine et la souveraineté alimentaire. Voyons plus en détails certains arguments mis en avant pour justifier leur interdiction à des fins agricoles au même titre que les OGM « classiques ».

Approche systémique, complexité et incertitudes

La CENH nous rappelle à juste titre qu’« un végétal n’est pas un produit statique, mais un organisme complexe en constante interaction avec un environnement qui n’est pas statique lui non plus ». Cela correspond en science à l’approche dite systémique. Il s’agit d’avoir conscience qu’une plante, en tant qu’être vivant, est elle-même un système, placée ensuite dans l’écosystème, c’est-à-dire un système dans un système. Un organisme vivant est composé non seulement de ses parties mais également des innombrables réactions au sein de son propre corps ainsi que liées aux interactions avec les autres organismes vivants présents dans son environnement ainsi qu’induites par les variations innombrables de ce même environnement.

Cela signifie également que « tous les paramètres pertinents ne se trouvent pas dans le produit lui-même » puisque celui-ci est destiné à être disséminé dans l’environnement dont les interactions permanentes avec le produit, induisant de nouveaux processus biologiques, ne sauraient être comparées aux conditions idéales du laboratoire dans lesquelles il a été créé.

Accepter cette réalité, c’est également admettre que malgré toute notre ingénierie, nous sommes très loin d’être capables de cerner l’intégralité de ces interactions, qui d’ailleurs sont incalculables. Bien sûr, cela ne signifie pas que nous devrions nous abstenir de mieux comprendre, au contraire, mais par contre nous devons avoir la modestie d’admettre nos limites et par conséquent s’abstenir d’induire des changements irréversibles au cœur du vivant, et par conséquent de nos ressources alimentaires, alors que nous sommes toujours aussi ignorants. L’incertitude regroupe ce que nous savons « ne pas savoir » et ce dont nous ignorons tout. En effet, « notre connaissance du génome et de son fonctionnement est encore très médiocre. Pour rappel, les gènes ne représentent que 2 % du génome. Le rôle exact des 98% d’ADN restants n’est pas exactement connu. Le génome n’est pas une unité statique constituée d’un code qui peut être modifiée et découpée à volonté sans que ce processus de modification ne déclenche des réarrangements. Le génome est une unité dotée d’auto-organisation, d’autorégulation et d’auto-adaptation – en relation constante avec son environnement. Certains chercheurs, devant tant de complexité, n’hésitent pas à affirmer qu’il serait intelligent. Quelles réactions non désirées sont déclenchées par nos tentatives de piratage des génomes ? »[4]

Les risques liés à la dissémination dans l’environnement perdurent avec les NTSV

Nous savons ainsi que les nouvelles techniques de modification génétique peuvent, en plus des modifications génétiques prévues, entraîner d’autres modifications non intentionnelles et non anticipées. L’industrie cherche à nous faire croire que ces nouvelles technologies sont plus sûres alors qu’elles sont susceptibles de poser encore plus de problèmes que les anciennes. Il a été observé que la technique dite des ciseaux moléculaires (CRISPR/Cas) n’est plus sous contrôle une fois qu’elle a été initiée. La coupure peut toucher des sites erronés dans le génome. Or, même les plus petites mutations hors cible ou involontaire peuvent avoir des conséquences graves. Par exemple, l’hémophilie repose sur une mutation unique d’un gène codant pour un facteur de coagulation. Ensuite, ce sont les mécanismes de réparation cellulaire de l’ADN qui prennent le relai et cela n’est pas non plus sous le contrôle de l’opérateur. Il a déjà été observé des insertions d’ADN non souhaités au niveau de la coupure. Cela signifie qu’il est impossible de prédire les conséquences de la modification apportée à la plante et de sa dissémination dans l’environnement en se contentant d’étudier ses nouvelles propriétés[5].

Cela est particulièrement vrai en ce qui concerne les essences forestières. Pourtant, en Suède, les premières demandes de dissémination de peupliers modifiés par CRISPR/Cas ont été enregistrées en 2016. Les modifications du génome sont multiples et touchent la floraison, la croissance, le développement des branches, des feuilles et des racines. Ses modifications génétiques n’ont d’autres justifications que les intérêts économiques de l’industrie du bois et du papier. En Chine, près d’un million d’arbres produisant des insecticides par modification génétique sont utilisés pour la reforestation. La localisation de ces arbres n’est que partiellement connue, et leur extension réelle ainsi que leur influence sur l’environnement sont très peu étudiées. Aux États-Unis et au Brésil, la sylviculture d’eucalyptus et de pins OGM est déjà autorisée. Il est si triste de constater ce manque de considération totale pour les conséquences écosystémiques alors que nous venons à peine de comprendre comment interagissent les arbres entre eux et avec les autres espèces au sein d’une forêt[6]. Les arbres forestiers, comme toutes les plantes, sont liés de multiples façons à leur environnement, notamment par les insectes, les animaux sauvages et d’autres plantes. En particulier, ils communiquent entre eux via les mycorhizes, qui résultent de la symbiose entre leurs racines et des champignons. Au cours de leur vie, ils produisent des millions de grains de pollen et de graines qui peuvent être transportés sur des kilomètres par le vent. Le génome artificiellement modifié peut donc se propager dans l’environnement par le pollen et les graines. L’introduction de ces OGM dans des populations naturelles peut avoir des effets irréversibles sur les écosystèmes. Il est difficile d’en évaluer l’impact car les périodes à considérer dans le cadre d’une évaluation des risques sont beaucoup trop longues (la plupart des arbres peuvent vivre des centaines d’années) et les interactions trop complexes[7].

Les autres techniques révèlent également des risques incontrôlables. Les sprays ARN interférents (ARNi) posent exactement les mêmes problèmes que les pesticides de synthèse, il n’est pas possible de limiter leurs actions aux organismes cibles. Alors que nous sommes déjà responsables de l’effondrement de la biodiversité, en particulier des populations d’insectes, rendre une plante intrinsèquement insecticide est irresponsable. Aux États-Unis, l’Agence de Protection de l’Environnement (EPA) a cependant approuvé sans états d’âme l’utilisation des ARNi dans le maïs pour la première fois en juin 2017. La graine de maïs contient l’ARN DvSnf7, qui désactive le gène Snf7, essentiel à la survie de la chrysomèle des racines du maïs. Lorsque le ravageur absorbe l’ARN DvSnf7 via la plante, le processus de l’ARNi est déclenché entraînant la mort rapide de l’insecte et de ses larves. Ce maïs est déjà autorisé à la culture dans certains pays alors que rien ne permet de garantir la sécurité des autres insectes chez qui ce gène a pourtant les mêmes fonctions vitales. Dans l’UE, son autorisation à l’importation en tant qu’aliment pour animaux est en cours d’examen pourtant il n’existe aucune étude qui permet d’exclure que ce mécanisme ne recèle pas également des risques pour les mammifères.

Ces exemples permettent également de relever que, tout comme en ce qui concerne la toxicité des pesticides de synthèse, la transparence et l’accessibilité des données reste un défi législatif. Nous avons besoin de garantir l’accès aux études non publiées et aux résultats de recherche négatifs et cela augure de très longues tractations avec l’industrie.

Autodétermination et incompatibilité de deux filières distinctes

Improbable cohabitation de deux filières distinctes, OGM et non OGM, en Suisse ; contamination des cultures non-OGM ; disparition de la filière bio ; perte de contrôle des producteurs sur les semences ; aggravation de la dépendance des producteurs face à l’agroindustrie ; prise en charge des frais en cas d’effondrement d’une culture ; méfiance du consommateur ; incompatibilité avec le marché agricole européen, contradiction avec la stratégie de qualité voulue par la branche agricole suisse, etc. Les questions en suspens et les risques sont également nombreux du point du vue économique et agricole.

Tout comme les OGM classiques, les NTSV de par le risque de contamination des autres cultures et des milieux naturels posent le problème de rendre impossible l’autodétermination des producteurs comme des consommateurs. Rappelons que ce concept désigne la capacité à choisir librement son mode de vie. Le droit à l’autodétermination est un droit à être protégé contre des atteintes à la liberté individuelle. Remarquons au passage que cette valeur qui est habituellement au cœur des préoccupations du parti libéral-radical, n’est pas défendue par ce parti dans ce cas précis, et que c’est la gauche et l’UDC qui la défende. Dans le cas des NTSV, le respect du libre choix est d’autant plus difficile que nous ne disposons pas des moyens de détecter ces nouvelles manipulations plus fines de l’ADN sur les produits une fois disséminés dans l’environnement et les filières agroalimentaires. Dans le domaine de l’alimentation, l’autodétermination touche à trois sujets moraux différents : la légitime revendication au droit de choisir son mode d’alimentation de manière autonome ; le respect de la liberté de choix des semences pour les producteurs et le droit de regard des collectivités publiques sur les modes de sélection, de culture, d’élevage, de production agroalimentaire et des modes d’alimentation des populations dans le but notamment de garantir la sécurité des aliments, la souveraineté alimentaire et de prévenir les éventuelles conséquences de santé publique liées à l’alimentation.

Comme le relève la Commission d’éthique en la matière, dans ce contexte l’absence d’études indépendantes et des données sur les risques suscitent la méfiance. De plus, « l’alimentation constituant un domaine central de la personnalité, nul ne peut être contraint de manger quelque chose qu’il ne souhaite pas »[8] ! Or à moyen terme les applications des NTSV pourraient supprimer de fait l’accès à des produits obtenus sans NTSV. Garantir ces droits pour le consommateur implique de garantir le libre accès aux semences de la plus grande diversité biologique possible pour les producteurs. Il s’agit également de préserver leur savoir technique et culturel relatif à la gestion des semences. Face à l’évolution très rapide des biotechnologies, il faudra limiter la propriété intellectuelle sur les semences qui tend à compromettre la biodiversité agricole comme c’est déjà le cas dans les pays qui ont autorisé les cultures d’OGM. Les produits issus de l’agro-industrie visent davantage de productivité à  à court terme et de standardisation afin de satisfaire les objectifs de rentabilité des transformateurs industriels et grands distributeurs, y compris les grandes chaînes de restauration de « fast-food ». Le système agro-alimentaire s’est construit depuis les années 1960 (dès 1930 aux USA) dans ce but, transformant en profondeur la nature des aliments et les modes alimentaires des populations. Partout ces processus se sont accompagnés d’une explosion des maladies chroniques liées à l’alimentation (obésité, diabète, maladies auto-immunes et cancers du système digestif, etc.). Les aliments ultratransformés constituent désormais la plus grande part de l’alimentation des sociétés post-industrialisées des pays riches et des pays émergents.

Résistances et techno-aliments

L’examen des produits issus des NTSV et des OGM classiques existants ou pour lesquels ont été déposés des brevets permet de distinguer deux principaux groupes. Premièrement, ceux qui visent à induire une résistance intrinsèque de la plante. Résistance aux herbicides de synthèse comme le glyphosate (permettant de fait d’en faire un usage immodéré augmentant les résidus dans l’alimentation), mais également des résistances à des bactéries, des virus, des insectes, des champignons, etc. avec le risque de voir se développer des organismes « super-résistants » à leur tour ou d’augmenter l’effondrement non seulement d’espèces distinctes mais également de fonctions écosystémiques dans leur ensemble comme celles des forêts.

L’autre catégorie prédominante sont des « techno-aliments ». Il s’agit d’obtenir directement du café sans caféine, du blé sans gluten, des tomates à croissance ultra-rapide et formatées, des champignons ou des pommes qui ne brunissent plus, etc. Ces produits permettront d’accélérer encore davantage l’industrialisation de notre alimentation sans égard pour les conséquences sur notre système digestif et l’environnement.

En Suisse, il n’est pour l’instant que question des plantes modifiées génétiquement, mais ailleurs (Chine, USA, Brésil) les animaux de rente font déjà l’objet des mêmes manipulations sans considération pour la souffrance animale. Par exemple, la masse musculaire des animaux (poulets, porcs, bœufs) est génétiquement augmentée générant des hypertrophies, des fractures multiples et une souffrance permanente pour l’animal de la naissance à l’abattoir. Encore une fois, les conséquences pour la santé humaine de la consommation de ces produits animaux n’ont pas été évaluées. Ou encore en cherchant à modifier la teneur en protéines du lait, des tentatives d’édition génomique sur des vaches en Nouvelle-Zélande ont mal tourné, générant des animaux déformés avec toutes les souffrances qui s’ensuivent[9].

Comprendre demande du temps (ou dit plus simplement il vaut mieux réfléchir avant d’agir…). Pour obtenir les connaissances nécessaires à une évaluation appropriées de tous ces risques, il faut poser les bonnes questions et réfléchir aux scénarios de dommages plausibles et à leur probabilité d’occurrence. Les NTSV sont encore au stade de la recherche fondamentale, il n’existe actuellement que peu de données scientifiques sur les effets de ces plantes modifiées sur l’environnement, l’alimentation et la santé. Qu’à cela ne tienne pour ces apprentis sorciers, pressés d’engranger de nouveaux milliards grâce à la manipulation du vivant. Évidemment il s’agit de déguiser cet appât du gain sous une bonne couche de greenwashing.

Greenwashing

Une petite minorité des participants à la consultation (11%) demandait purement et simplement la fin du moratoire sur les OGM tant classiques que les NTSV[10]. Sans surprise il s’agit des deux grands géants de l’agroindustrie Syngenta et Bayer, de Sciencindustries, l’association des industries de la chimie, de la Pharma et des « sciences de la vie » que je ne présente plus et d’Economiesuisse. A noter également cette même prise de position de la part de la Fédération des entreprises romandes. Côté parti politique, seul le PLR défend cette prétention.

Pour ces acteurs influents de la scène politique et économique de notre pays, la prolongation du moratoire ne serait plus justifiée. Les OGM ne devraient tout simplement plus faire l’objet d’aucune interdiction ou limitation de mise sur le marché à des fins agricoles à l’instar de ce qui se pratique en Amérique du Nord. Pour illustrer cette position, je ne résiste pas à vous faire part du message que l’ensemble des parlementaires ont reçu en début de session de la part du groupe d’industrie Agrar, rattaché à Scienceindustries, qui « réunit des spécialistes du domaine de la protection des plantes travaillant pour les entreprises BASF, Bayer, Leu+Gygax, Omya, Stähler et Syngenta ». Agrar, selon sa propre présentation, « œuvre pour des solutions novatrices et favorables à l’environnement dans le domaine de la protection des plantes »… et devinez quels sont les deux arguments principaux que ces bienfaiteurs mettent en avant pour justifier leur position ?

Premièrement, la crise climatique bien sûr et ses effets sur la production agricole. Agrar, dont le bilan carbone de ses membres n’a rien à envier à l’industrie pétrochimique (de laquelle d’ailleurs ils sont indissociables) mentionne dans ce papier de couleur verte le dernier rapport intergouvernemental sur le climat (GIEC). Arguant des effets désastreux du dérèglement climatique sur la production agricole comme nous avons pu le constater encore cet été, la faîtière vente le potentiel des OGM en général, et des NTSV en particulier, pour produire des plantes modifiées artificiellement qui seraient capables de résister à la sécheresse ou aux moisissures. Comme leur bonté n’a pas de limites, ces maîtres de la communication alignent tous les arguments écologiques possibles et imaginables allant de la lutte contre le gaspillage alimentaire à la solution miracle pour permettre de remplacer les pesticides de synthèse, dont ils sont pourtant les créateurs également. Après avoir orchestré une gigantesque campagne de désinformation pro-pesticides (qui a emporté au passage la loi CO2), ces chantres de la durabilité se préparent à une nouvelle bataille idéologique à grands renforts de mensonges éhontés. Comme ils se targuent de prendre en considération le dernier rapport du GIEC[11], j’ai à cœur d’en rappeler le message principal : il y a urgence à lutter pour le climat Et pour la biodiversité, qui est à la base de notre survie. C’est ainsi que le GIEC et l’IPSES (Intergouvernemental Science-Policy Plattform on Biodiversity and Ecosystem Services) œuvrent de concert pour fournir aux décideurs économiques et politiques les données scientifiques pertinentes en la matière (IPSES-IPCC CO-sponsored workshop Biodiversity and Climate Change, 2021). [12]. Déjà dans son rapport spécial sur les terres émergées publié en 2019, le GIEC mettait en évidence la nécessité de préserver les fonctions écosystémiques et la diversité des espèces tant pour lutter contre le réchauffement que contre ses effets, en particulier concernant le secteur agro-alimentaire. Est-il nécessaire de rappeler le rôle des forêts par exemple ? Les forêts agissent sur l’ensemble de notre environnement : elles jouent un rôle indispensable de purification de l’air, de l’eau et des sols, et de stabilisation du terrain procurant un effet protecteur sur les infrastructures humaines. Elles sont parmi les écosystèmes les plus riches en biodiversité génétique, sont en interaction continue avec l’atmosphère et exercent un effet régulateur sur le climat à l’échelle locale, régionale et globale. L’effet de puits de carbone des forêts constitue une fonction d’autant plus précieuse dans le contexte du réchauffement climatique.  Or nous avons vu comment les nouveaux OGM forestiers représentent une menace supplémentaire pour ces écosystèmes vitaux.

A cette incapacité totale d’intégrer l’approche systémique nécessaire à l’appréhension des risques posés par les OGM, de l’ancienne comme de la nouvelle génération, ces acteurs ajoutent l’incohérence car leurs produits déjà existants sur le marché américain servent avant tout à permettre de lutter contre les résistances provoquées par les pesticides combinés aux plantes OGM. Si on désire une agriculture sans pesticides de synthèse, c’est en investissant dans l’agroécologie qu’on l’obtiendra, certainement pas en encourageant une main mise supplémentaire de l’agro-industrie sur les semences (quatre entreprises vendent aujourd’hui plus de 60 % des semences dans le monde : Corteva (avec Dow, Du Pont), Chemchina (avec Syngenta), Bayer (avec Monsanto) et BASF).

Juste un tout petit peu d’OGM

En matière de manipulation de l’ADN, les compromis sont-ils possibles ? C’est la position d’une toute petite minorité de la consultation (2.5%) qui demandait que « juste » les nouvelles méthodes de génie génétique (NTSV) ne soient pas concernées par le moratoire. Ce n’est la position que du canton de St-Gall, du parti des Verts libéraux et de la Fédération des industries alimentaires suisses (Fial). C’est pourtant autour de cette question que se sont déroulés les débats en commission et jeudi matin en plénum. Cette position repose sur l’idée que les NTSV ne seraient pas tout-à-fait des OGM ou des OGM beaucoup « plus sûrs » reprenant de fait les allégations de l’agro-industrie qui les produit. Ces acteurs se montrent sensibles aux arguments « verts » des technocrates. L’urgence de la situation et les très rapides progrès du génie génétique justifieraient d’autoriser la mise sur le marché de ces produits. Les Verts libéraux considèrent qu’une écologie moderne se doit de considérer les opportunités offertes par la technologie du vivant. Ils opèrent se faisant une distinction entre le parti des Verts jugés « conservateurs » en la matière se positionnant par comparaison comme les écologistes « raisonnables », « pondérés », « réalistes » et « progressistes ».  Surtout, ils font confiance « à la Science ».

Indépendance de la science et postmodernité

Car en effet, parmi les participants à la consultation, des acteurs clés du paysage scientifique helvétique affichent une position plutôt embarrassante: Agroscope, Swissuniversities et l’Académie suisse des sciences avancent, tout comme l’industrie, que « les connaissances actuelles suffisent pour l’appréciation du risque et l’évaluation des conséquences, et que le génie génétique peut posséder un potentiel à l’égard d’une agriculture plus durable et de la sécurité alimentaire »[13].  Encore plus problématique, la position de la commission fédérale d’experts pour la sécurité biologique (CFSB), qui désapprouve carrément le prolongement du moratoire « au motif que celui-ci ne repose sur aucune base scientifique et que les plantes génétiquement modifiées ne constituent en elles-mêmes pas un risque supplémentaire pour l’homme, l’animal et l’environnement ». Mais qui sont les membres de cette commission qui font fi de toute prudence? D’où viennent-ils ? Certains d’entre eux n’auraient-ils pas travaillé directement pour l’agroindustrie pendant des années avant de se voir confier la responsabilité de représenter cette commission? Ou indirectement pour quelque laboratoire d’un département des « sciences de la vie » mais dont le financement des projets est de plus en plus dépendant de fonds privés ? Ou s’agit-il simplement de chercheurs universitaires ou de nos hautes écoles polytechniques qui mettent toutes leurs compétences au service de l’innovation technologique, motivés par la soif du savoir et de la reconnaissance sociale de leur talent ? Comment et pourquoi tant de scientifiques négligent les risques et le principe de précaution ? Quelle place apportent-ils aux enjeux éthiques ? Quelle finalité la science a-t-elle à leurs yeux ? Ne devrions-nous pas nous fixer des limites à ne pas franchir alors que nos découvertes comportent de plus en plus de risques tant d’un point de vue éthique que scientifique ?

Gardons-nous de penser que cette position est le reflet fidèle de celle de l’ensemble de la communauté scientifique suisse. Je m’interroge sur la procédure de consultation au sein même de Swissuniversities et de l’Académie suisses des sciences. Rappelons que Swissuniversities est la faîtière des hautes écoles suisses. Elle est censée représenter la position non seulement de toutes les universités cantonales mais également des écoles spécialisées (HES) et des hautes écoles pédagogiques. De même l’Académie suisse des sciences devrait représenter les positions non seulement de l’Académie des sciences techniques mais également celle des sciences naturelles, médicales, humaines et sociales ainsi que de la Fondation pour l’évaluation des choix technologiques dont la tâche législative est d’« examiner les opportunités et les risques des nouvelles technologies ». Face à une telle sous-estimation des risques, je ne peux donc m’empêcher de me questionner, en tant que scientifique comme parlementaire, également à son sujet.

Heureusement, il existe l’association Critical Scientists Switzerland (CSS) qui considère également les connaissances comme insuffisantes pour apprécier le risque et évaluer les conséquences. Dans leur prise de position, ces scientifiques ne voient pas non plus dans le génie génétique de potentiel à l’égard d’une agriculture durable et de la sécurité alimentaire. A juste titre, l’organisation demande une réduction des moyens financiers publics investis dans ce domaine de recherche au profit d’un encouragement des technologies et domaines de recherche exempts de génie génétique.

Face à ces enjeux, je défends, tout comme mon groupe parlementaire, une science post-moderne qui s’appuie sur l’approche systémique. Il s’agit donc d’une position plus « moderne », plus en conformité avec les défis écologiques et sociaux du XXIème siècle que celle défendue par l’industrie, l’académie des sciences (ou du moins leurs porte-paroles à ce propos) et les Verts libéraux dont la position relève davantage de la science positiviste et de l’idéologie du progrès nées au XIXème siècle!

[1] Pour une présentation exhaustive des NTSV et des risques qui leur sont inhérents voir : https://www.stop-nouveaux-ogm.ch/fr/

[2] https://www.newsd.admin.ch/newsd/message/attachments/67498.pdf

[3] https://scnat.ch/fr/uuid/i/aa15f39e-43df-5d97-80c8-16dffd41eeab-Nouvelles_techniques_de_sélection_végétale_%3A_réflexions_éthiques

[4] https://www.stop-nouveaux-ogm.ch/fr/techniques/neue-gentechnik-verfahren/116-crispr

[5]http://www.stopogm.ch/images/stories/STOPOGM/Themes/NBT/doc_stopogm/Fiche%20technique%20CRISPR_mars%202017.pdf

[6] https://www.festivaldufilmvert.ch/fr/films/lintelligence-arbres

[7] https://www.stop-nouveaux-ogm.ch/fr/organismes/plantes/45-peuplier-gm

[8] p. 24, https://scnat.ch/fr/uuid/i/aa15f39e-43df-5d97-80c8-16dffd41eeab-Nouvelles_techniques_de_sélection_végétale_%3A_réflexions_éthiques

[9] https://www.stop-nouveaux-ogm.ch/fr/organismes/animaux/42-vaches-gm

[10] [10] https://www.newsd.admin.ch/newsd/message/attachments/67498.pdf

[11] https://www.ipcc.ch/report/sixth-assessment-report-working-group-i/

[12] https://ipbes.net/events/launch-ipbes-ipcc-co-sponsored-workshop-report-biodiversity-and-climate-change

[13] p.15 :  https://www.newsd.admin.ch/newsd/message/attachments/67498.pdf

Valentine Python

Docteure EPFL, climatologue et géographe, Valentine Python s’investit dans l’éducation à l’environnement. Consultante scientifique, elle transmet les connaissances nécessaires pour comprendre le réchauffement climatique et l’érosion de la biodiversité. Conseillère nationale, elle s’applique à créer des passerelles entre Science et Politique.

2 réponses à “Les risques des nouvelles méthodes du génie génétique (NTSV)

  1. La question importante est celle de l’utilité.
    On attends 2 milliards d’humain de plus sur la planète. Toutes les régions du monde peuvent-elles se nourrir sans détruire des forêts ? Aura t’on besoin de semences moins “dévoreuses” d’eau ? Manger bio, au vu du rendement, c’est pour les “riches”, donc quid de semences qui ne demandent pas de pesticides.
    Le choix des OGM dépends donc des situations, non des idéologies.
    En Suisse, il n’y a pas besoin d’OGM, sauf si l’on veut une indépendance alimentaire sans pesticides.

    Il faut laisser la porte ouverte parce que demain, c’est l’inconnu, et dans un contexte mondiale tendu, l’indépendance alimentaire de l’Europe est stratégique, quid de la Suisse ?

    En résumé, pour des questions stratégiques, de survie, a t’on besoin d’OGM ? Si la réponse est non, le moratoire est la solution.
    Les 2 graves problèmes que sont le climat et la surpopulation ( Suisse et la planète) détermineront l’utilisation des OGMs. Avec une Suisse à 10 millions d’habitants, on est condamné aux OGM si on veut une certaine indépendance alimentaire. Il faut donc empêcher de se trouver dans une situation qui rend les OGM indispensables, l’idéologie ne peut rien contre la nécessité. Il est temps de songer à stabiliser la population.

  2. Vous affirmez que les NTSV présentent des risques supplémentaires pour la biodiversité par rapport aux OGM existant depuis plusieurs décennies. Pourriez-vous expliquer pourquoi des méthodes telles que CRISPR-CAS ou siRNA (transmis génétiquement) sont intrinsèquement plus dangereuses ?

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