Les risques des nouvelles méthodes du génie génétique (NTSV)

Le Conseil national (CN) a débattu jeudi dernier de la prolongation jusqu’à fin 2025 du moratoire sur la mise en circulation d’organismes génétiquement modifiés (OGM) à des fins agricoles, y compris en ce qui concerne les nouvelles méthodes de génie génétique (NTSV). Par 147 voix contre 42 et 2 abstentions, il a ainsi soutenu la proposition du Conseil fédéral (CF) et la position de la majorité de la Commission de la science (CESC-N) dont je suis membre.

Définition et statut juridique des OGM et des NTSV

Les NTSV sont également des OGM ! D’un point de vue scientifique, ces techniques s’apparentent bien à une manipulation de l’ADN. Ainsi, du point de vue juridique, elles sont également considérées comme telles et doivent donc entrer dans le champ d’application de la loi sur le génie génétique (LGG), ce que contestent l’industrie et leurs représentants politiques.

Les NTSV regroupent plus d’une vingtaine de procédés très divers de manipulation de l’ADN. Principalement, deux types de techniques ont accéléré et multiplié notre capacité d’intervention dans les génomes des êtres vivants. Les plus utilisées sont les méthodes d’édition génomique (CRISPR/cas) pour modifier de manière permanente le matériel génétique des organismes vivants. Ces techniques ont le potentiel de modifier en profondeur la physiologie des organismes et leur utilisation comportent des risques et des incertitudes qu’il convient d’étudier. Ceci principalement car le fonctionnement du génome est encore largement inconnu. Modifier l’inconnu, même de manière ciblée, revient à ne pas pouvoir prédire le résultat de nos modifications[1]. Viennent ensuite les techniques qui se basent sur l’interférence ARN afin de réduire au silence l’expression de gènes “encombrants” sans forcément nécessiter une modification du génome, mais il est impossible de circonscrire cet effet aux organismes cibles (insectes ravageurs, champignons, bactéries ou plantes invasives). Dans les deux cas, ces nouvelles techniques peuvent avoir des répercussions sur l’ensemble des chaînes alimentaires, ce qui menace également l’équilibre et le bon fonctionnement des écosystèmes.

Une fois n’est pas coutume, sur cette question le CN et le CF ont adopté la position souhaitée par la majorité de la population comme le démontre les sondages en la matière et les résultats de la consultation l’année passée[2]. Une forte majorité des participants (80%) s’est prononcée en faveur du moratoire. C’est le cas des cantons dans leur ensemble à l’exception de St-Gall, des organisations humanitaires, de défense de l’environnement et des consommateurs, de la majorité des partis politiques (Les Vert.e.s, le PS, le Centre, l’UDC) et de 96% des organisations du domaine agricole. Une pétition, signée par plus de 30’000 personnes avait d’ailleurs été déposée dans ce sens par l’association des petits paysans en 2018. La commission fédérale d’éthique pour la biotechnologie dans le domaine non humain (CENH) défend et argumente cette position dans son rapport « Nouvelles techniques de sélection végétale – réflexions éthiques »[3]. Pour rappel, cette commission a vu le jour en 1992 alors que l’arrivée des techniques du génie génétique nous confronta à ses répercussions éthiques. Son mandat est de faire respecter la « dignité de la créature ». A-t-on le droit d’intervenir sur le génome des animaux, des plantes et d’autres organismes pour les modifier comme les processus naturels ne le feraient jamais ? Il s’agit également de protéger la diversité génétique des espèces animales et végétales, qui d’ailleurs depuis ces trente dernières années n’a cessé de se réduire.

Les NTSV exacerbent encore davantage la controverse car ils sont susceptibles d’induire des risques supplémentaires conséquents pour la biodiversité, la santé humaine et la souveraineté alimentaire. Voyons plus en détails certains arguments mis en avant pour justifier leur interdiction à des fins agricoles au même titre que les OGM « classiques ».

Approche systémique, complexité et incertitudes

La CENH nous rappelle à juste titre qu’« un végétal n’est pas un produit statique, mais un organisme complexe en constante interaction avec un environnement qui n’est pas statique lui non plus ». Cela correspond en science à l’approche dite systémique. Il s’agit d’avoir conscience qu’une plante, en tant qu’être vivant, est elle-même un système, placée ensuite dans l’écosystème, c’est-à-dire un système dans un système. Un organisme vivant est composé non seulement de ses parties mais également des innombrables réactions au sein de son propre corps ainsi que liées aux interactions avec les autres organismes vivants présents dans son environnement ainsi qu’induites par les variations innombrables de ce même environnement.

Cela signifie également que « tous les paramètres pertinents ne se trouvent pas dans le produit lui-même » puisque celui-ci est destiné à être disséminé dans l’environnement dont les interactions permanentes avec le produit, induisant de nouveaux processus biologiques, ne sauraient être comparées aux conditions idéales du laboratoire dans lesquelles il a été créé.

Accepter cette réalité, c’est également admettre que malgré toute notre ingénierie, nous sommes très loin d’être capables de cerner l’intégralité de ces interactions, qui d’ailleurs sont incalculables. Bien sûr, cela ne signifie pas que nous devrions nous abstenir de mieux comprendre, au contraire, mais par contre nous devons avoir la modestie d’admettre nos limites et par conséquent s’abstenir d’induire des changements irréversibles au cœur du vivant, et par conséquent de nos ressources alimentaires, alors que nous sommes toujours aussi ignorants. L’incertitude regroupe ce que nous savons « ne pas savoir » et ce dont nous ignorons tout. En effet, « notre connaissance du génome et de son fonctionnement est encore très médiocre. Pour rappel, les gènes ne représentent que 2 % du génome. Le rôle exact des 98% d’ADN restants n’est pas exactement connu. Le génome n’est pas une unité statique constituée d’un code qui peut être modifiée et découpée à volonté sans que ce processus de modification ne déclenche des réarrangements. Le génome est une unité dotée d’auto-organisation, d’autorégulation et d’auto-adaptation – en relation constante avec son environnement. Certains chercheurs, devant tant de complexité, n’hésitent pas à affirmer qu’il serait intelligent. Quelles réactions non désirées sont déclenchées par nos tentatives de piratage des génomes ? »[4]

Les risques liés à la dissémination dans l’environnement perdurent avec les NTSV

Nous savons ainsi que les nouvelles techniques de modification génétique peuvent, en plus des modifications génétiques prévues, entraîner d’autres modifications non intentionnelles et non anticipées. L’industrie cherche à nous faire croire que ces nouvelles technologies sont plus sûres alors qu’elles sont susceptibles de poser encore plus de problèmes que les anciennes. Il a été observé que la technique dite des ciseaux moléculaires (CRISPR/Cas) n’est plus sous contrôle une fois qu’elle a été initiée. La coupure peut toucher des sites erronés dans le génome. Or, même les plus petites mutations hors cible ou involontaire peuvent avoir des conséquences graves. Par exemple, l’hémophilie repose sur une mutation unique d’un gène codant pour un facteur de coagulation. Ensuite, ce sont les mécanismes de réparation cellulaire de l’ADN qui prennent le relai et cela n’est pas non plus sous le contrôle de l’opérateur. Il a déjà été observé des insertions d’ADN non souhaités au niveau de la coupure. Cela signifie qu’il est impossible de prédire les conséquences de la modification apportée à la plante et de sa dissémination dans l’environnement en se contentant d’étudier ses nouvelles propriétés[5].

Cela est particulièrement vrai en ce qui concerne les essences forestières. Pourtant, en Suède, les premières demandes de dissémination de peupliers modifiés par CRISPR/Cas ont été enregistrées en 2016. Les modifications du génome sont multiples et touchent la floraison, la croissance, le développement des branches, des feuilles et des racines. Ses modifications génétiques n’ont d’autres justifications que les intérêts économiques de l’industrie du bois et du papier. En Chine, près d’un million d’arbres produisant des insecticides par modification génétique sont utilisés pour la reforestation. La localisation de ces arbres n’est que partiellement connue, et leur extension réelle ainsi que leur influence sur l’environnement sont très peu étudiées. Aux États-Unis et au Brésil, la sylviculture d’eucalyptus et de pins OGM est déjà autorisée. Il est si triste de constater ce manque de considération totale pour les conséquences écosystémiques alors que nous venons à peine de comprendre comment interagissent les arbres entre eux et avec les autres espèces au sein d’une forêt[6]. Les arbres forestiers, comme toutes les plantes, sont liés de multiples façons à leur environnement, notamment par les insectes, les animaux sauvages et d’autres plantes. En particulier, ils communiquent entre eux via les mycorhizes, qui résultent de la symbiose entre leurs racines et des champignons. Au cours de leur vie, ils produisent des millions de grains de pollen et de graines qui peuvent être transportés sur des kilomètres par le vent. Le génome artificiellement modifié peut donc se propager dans l’environnement par le pollen et les graines. L’introduction de ces OGM dans des populations naturelles peut avoir des effets irréversibles sur les écosystèmes. Il est difficile d’en évaluer l’impact car les périodes à considérer dans le cadre d’une évaluation des risques sont beaucoup trop longues (la plupart des arbres peuvent vivre des centaines d’années) et les interactions trop complexes[7].

Les autres techniques révèlent également des risques incontrôlables. Les sprays ARN interférents (ARNi) posent exactement les mêmes problèmes que les pesticides de synthèse, il n’est pas possible de limiter leurs actions aux organismes cibles. Alors que nous sommes déjà responsables de l’effondrement de la biodiversité, en particulier des populations d’insectes, rendre une plante intrinsèquement insecticide est irresponsable. Aux États-Unis, l’Agence de Protection de l’Environnement (EPA) a cependant approuvé sans états d’âme l’utilisation des ARNi dans le maïs pour la première fois en juin 2017. La graine de maïs contient l’ARN DvSnf7, qui désactive le gène Snf7, essentiel à la survie de la chrysomèle des racines du maïs. Lorsque le ravageur absorbe l’ARN DvSnf7 via la plante, le processus de l’ARNi est déclenché entraînant la mort rapide de l’insecte et de ses larves. Ce maïs est déjà autorisé à la culture dans certains pays alors que rien ne permet de garantir la sécurité des autres insectes chez qui ce gène a pourtant les mêmes fonctions vitales. Dans l’UE, son autorisation à l’importation en tant qu’aliment pour animaux est en cours d’examen pourtant il n’existe aucune étude qui permet d’exclure que ce mécanisme ne recèle pas également des risques pour les mammifères.

Ces exemples permettent également de relever que, tout comme en ce qui concerne la toxicité des pesticides de synthèse, la transparence et l’accessibilité des données reste un défi législatif. Nous avons besoin de garantir l’accès aux études non publiées et aux résultats de recherche négatifs et cela augure de très longues tractations avec l’industrie.

Autodétermination et incompatibilité de deux filières distinctes

Improbable cohabitation de deux filières distinctes, OGM et non OGM, en Suisse ; contamination des cultures non-OGM ; disparition de la filière bio ; perte de contrôle des producteurs sur les semences ; aggravation de la dépendance des producteurs face à l’agroindustrie ; prise en charge des frais en cas d’effondrement d’une culture ; méfiance du consommateur ; incompatibilité avec le marché agricole européen, contradiction avec la stratégie de qualité voulue par la branche agricole suisse, etc. Les questions en suspens et les risques sont également nombreux du point du vue économique et agricole.

Tout comme les OGM classiques, les NTSV de par le risque de contamination des autres cultures et des milieux naturels posent le problème de rendre impossible l’autodétermination des producteurs comme des consommateurs. Rappelons que ce concept désigne la capacité à choisir librement son mode de vie. Le droit à l’autodétermination est un droit à être protégé contre des atteintes à la liberté individuelle. Remarquons au passage que cette valeur qui est habituellement au cœur des préoccupations du parti libéral-radical, n’est pas défendue par ce parti dans ce cas précis, et que c’est la gauche et l’UDC qui la défende. Dans le cas des NTSV, le respect du libre choix est d’autant plus difficile que nous ne disposons pas des moyens de détecter ces nouvelles manipulations plus fines de l’ADN sur les produits une fois disséminés dans l’environnement et les filières agroalimentaires. Dans le domaine de l’alimentation, l’autodétermination touche à trois sujets moraux différents : la légitime revendication au droit de choisir son mode d’alimentation de manière autonome ; le respect de la liberté de choix des semences pour les producteurs et le droit de regard des collectivités publiques sur les modes de sélection, de culture, d’élevage, de production agroalimentaire et des modes d’alimentation des populations dans le but notamment de garantir la sécurité des aliments, la souveraineté alimentaire et de prévenir les éventuelles conséquences de santé publique liées à l’alimentation.

Comme le relève la Commission d’éthique en la matière, dans ce contexte l’absence d’études indépendantes et des données sur les risques suscitent la méfiance. De plus, « l’alimentation constituant un domaine central de la personnalité, nul ne peut être contraint de manger quelque chose qu’il ne souhaite pas »[8] ! Or à moyen terme les applications des NTSV pourraient supprimer de fait l’accès à des produits obtenus sans NTSV. Garantir ces droits pour le consommateur implique de garantir le libre accès aux semences de la plus grande diversité biologique possible pour les producteurs. Il s’agit également de préserver leur savoir technique et culturel relatif à la gestion des semences. Face à l’évolution très rapide des biotechnologies, il faudra limiter la propriété intellectuelle sur les semences qui tend à compromettre la biodiversité agricole comme c’est déjà le cas dans les pays qui ont autorisé les cultures d’OGM. Les produits issus de l’agro-industrie visent davantage de productivité à  à court terme et de standardisation afin de satisfaire les objectifs de rentabilité des transformateurs industriels et grands distributeurs, y compris les grandes chaînes de restauration de « fast-food ». Le système agro-alimentaire s’est construit depuis les années 1960 (dès 1930 aux USA) dans ce but, transformant en profondeur la nature des aliments et les modes alimentaires des populations. Partout ces processus se sont accompagnés d’une explosion des maladies chroniques liées à l’alimentation (obésité, diabète, maladies auto-immunes et cancers du système digestif, etc.). Les aliments ultratransformés constituent désormais la plus grande part de l’alimentation des sociétés post-industrialisées des pays riches et des pays émergents.

Résistances et techno-aliments

L’examen des produits issus des NTSV et des OGM classiques existants ou pour lesquels ont été déposés des brevets permet de distinguer deux principaux groupes. Premièrement, ceux qui visent à induire une résistance intrinsèque de la plante. Résistance aux herbicides de synthèse comme le glyphosate (permettant de fait d’en faire un usage immodéré augmentant les résidus dans l’alimentation), mais également des résistances à des bactéries, des virus, des insectes, des champignons, etc. avec le risque de voir se développer des organismes « super-résistants » à leur tour ou d’augmenter l’effondrement non seulement d’espèces distinctes mais également de fonctions écosystémiques dans leur ensemble comme celles des forêts.

L’autre catégorie prédominante sont des « techno-aliments ». Il s’agit d’obtenir directement du café sans caféine, du blé sans gluten, des tomates à croissance ultra-rapide et formatées, des champignons ou des pommes qui ne brunissent plus, etc. Ces produits permettront d’accélérer encore davantage l’industrialisation de notre alimentation sans égard pour les conséquences sur notre système digestif et l’environnement.

En Suisse, il n’est pour l’instant que question des plantes modifiées génétiquement, mais ailleurs (Chine, USA, Brésil) les animaux de rente font déjà l’objet des mêmes manipulations sans considération pour la souffrance animale. Par exemple, la masse musculaire des animaux (poulets, porcs, bœufs) est génétiquement augmentée générant des hypertrophies, des fractures multiples et une souffrance permanente pour l’animal de la naissance à l’abattoir. Encore une fois, les conséquences pour la santé humaine de la consommation de ces produits animaux n’ont pas été évaluées. Ou encore en cherchant à modifier la teneur en protéines du lait, des tentatives d’édition génomique sur des vaches en Nouvelle-Zélande ont mal tourné, générant des animaux déformés avec toutes les souffrances qui s’ensuivent[9].

Comprendre demande du temps (ou dit plus simplement il vaut mieux réfléchir avant d’agir…). Pour obtenir les connaissances nécessaires à une évaluation appropriées de tous ces risques, il faut poser les bonnes questions et réfléchir aux scénarios de dommages plausibles et à leur probabilité d’occurrence. Les NTSV sont encore au stade de la recherche fondamentale, il n’existe actuellement que peu de données scientifiques sur les effets de ces plantes modifiées sur l’environnement, l’alimentation et la santé. Qu’à cela ne tienne pour ces apprentis sorciers, pressés d’engranger de nouveaux milliards grâce à la manipulation du vivant. Évidemment il s’agit de déguiser cet appât du gain sous une bonne couche de greenwashing.

Greenwashing

Une petite minorité des participants à la consultation (11%) demandait purement et simplement la fin du moratoire sur les OGM tant classiques que les NTSV[10]. Sans surprise il s’agit des deux grands géants de l’agroindustrie Syngenta et Bayer, de Sciencindustries, l’association des industries de la chimie, de la Pharma et des « sciences de la vie » que je ne présente plus et d’Economiesuisse. A noter également cette même prise de position de la part de la Fédération des entreprises romandes. Côté parti politique, seul le PLR défend cette prétention.

Pour ces acteurs influents de la scène politique et économique de notre pays, la prolongation du moratoire ne serait plus justifiée. Les OGM ne devraient tout simplement plus faire l’objet d’aucune interdiction ou limitation de mise sur le marché à des fins agricoles à l’instar de ce qui se pratique en Amérique du Nord. Pour illustrer cette position, je ne résiste pas à vous faire part du message que l’ensemble des parlementaires ont reçu en début de session de la part du groupe d’industrie Agrar, rattaché à Scienceindustries, qui « réunit des spécialistes du domaine de la protection des plantes travaillant pour les entreprises BASF, Bayer, Leu+Gygax, Omya, Stähler et Syngenta ». Agrar, selon sa propre présentation, « œuvre pour des solutions novatrices et favorables à l’environnement dans le domaine de la protection des plantes »… et devinez quels sont les deux arguments principaux que ces bienfaiteurs mettent en avant pour justifier leur position ?

Premièrement, la crise climatique bien sûr et ses effets sur la production agricole. Agrar, dont le bilan carbone de ses membres n’a rien à envier à l’industrie pétrochimique (de laquelle d’ailleurs ils sont indissociables) mentionne dans ce papier de couleur verte le dernier rapport intergouvernemental sur le climat (GIEC). Arguant des effets désastreux du dérèglement climatique sur la production agricole comme nous avons pu le constater encore cet été, la faîtière vente le potentiel des OGM en général, et des NTSV en particulier, pour produire des plantes modifiées artificiellement qui seraient capables de résister à la sécheresse ou aux moisissures. Comme leur bonté n’a pas de limites, ces maîtres de la communication alignent tous les arguments écologiques possibles et imaginables allant de la lutte contre le gaspillage alimentaire à la solution miracle pour permettre de remplacer les pesticides de synthèse, dont ils sont pourtant les créateurs également. Après avoir orchestré une gigantesque campagne de désinformation pro-pesticides (qui a emporté au passage la loi CO2), ces chantres de la durabilité se préparent à une nouvelle bataille idéologique à grands renforts de mensonges éhontés. Comme ils se targuent de prendre en considération le dernier rapport du GIEC[11], j’ai à cœur d’en rappeler le message principal : il y a urgence à lutter pour le climat Et pour la biodiversité, qui est à la base de notre survie. C’est ainsi que le GIEC et l’IPSES (Intergouvernemental Science-Policy Plattform on Biodiversity and Ecosystem Services) œuvrent de concert pour fournir aux décideurs économiques et politiques les données scientifiques pertinentes en la matière (IPSES-IPCC CO-sponsored workshop Biodiversity and Climate Change, 2021). [12]. Déjà dans son rapport spécial sur les terres émergées publié en 2019, le GIEC mettait en évidence la nécessité de préserver les fonctions écosystémiques et la diversité des espèces tant pour lutter contre le réchauffement que contre ses effets, en particulier concernant le secteur agro-alimentaire. Est-il nécessaire de rappeler le rôle des forêts par exemple ? Les forêts agissent sur l’ensemble de notre environnement : elles jouent un rôle indispensable de purification de l’air, de l’eau et des sols, et de stabilisation du terrain procurant un effet protecteur sur les infrastructures humaines. Elles sont parmi les écosystèmes les plus riches en biodiversité génétique, sont en interaction continue avec l’atmosphère et exercent un effet régulateur sur le climat à l’échelle locale, régionale et globale. L’effet de puits de carbone des forêts constitue une fonction d’autant plus précieuse dans le contexte du réchauffement climatique.  Or nous avons vu comment les nouveaux OGM forestiers représentent une menace supplémentaire pour ces écosystèmes vitaux.

A cette incapacité totale d’intégrer l’approche systémique nécessaire à l’appréhension des risques posés par les OGM, de l’ancienne comme de la nouvelle génération, ces acteurs ajoutent l’incohérence car leurs produits déjà existants sur le marché américain servent avant tout à permettre de lutter contre les résistances provoquées par les pesticides combinés aux plantes OGM. Si on désire une agriculture sans pesticides de synthèse, c’est en investissant dans l’agroécologie qu’on l’obtiendra, certainement pas en encourageant une main mise supplémentaire de l’agro-industrie sur les semences (quatre entreprises vendent aujourd’hui plus de 60 % des semences dans le monde : Corteva (avec Dow, Du Pont), Chemchina (avec Syngenta), Bayer (avec Monsanto) et BASF).

Juste un tout petit peu d’OGM

En matière de manipulation de l’ADN, les compromis sont-ils possibles ? C’est la position d’une toute petite minorité de la consultation (2.5%) qui demandait que « juste » les nouvelles méthodes de génie génétique (NTSV) ne soient pas concernées par le moratoire. Ce n’est la position que du canton de St-Gall, du parti des Verts libéraux et de la Fédération des industries alimentaires suisses (Fial). C’est pourtant autour de cette question que se sont déroulés les débats en commission et jeudi matin en plénum. Cette position repose sur l’idée que les NTSV ne seraient pas tout-à-fait des OGM ou des OGM beaucoup « plus sûrs » reprenant de fait les allégations de l’agro-industrie qui les produit. Ces acteurs se montrent sensibles aux arguments « verts » des technocrates. L’urgence de la situation et les très rapides progrès du génie génétique justifieraient d’autoriser la mise sur le marché de ces produits. Les Verts libéraux considèrent qu’une écologie moderne se doit de considérer les opportunités offertes par la technologie du vivant. Ils opèrent se faisant une distinction entre le parti des Verts jugés « conservateurs » en la matière se positionnant par comparaison comme les écologistes « raisonnables », « pondérés », « réalistes » et « progressistes ».  Surtout, ils font confiance « à la Science ».

Indépendance de la science et postmodernité

Car en effet, parmi les participants à la consultation, des acteurs clés du paysage scientifique helvétique affichent une position plutôt embarrassante: Agroscope, Swissuniversities et l’Académie suisse des sciences avancent, tout comme l’industrie, que « les connaissances actuelles suffisent pour l’appréciation du risque et l’évaluation des conséquences, et que le génie génétique peut posséder un potentiel à l’égard d’une agriculture plus durable et de la sécurité alimentaire »[13].  Encore plus problématique, la position de la commission fédérale d’experts pour la sécurité biologique (CFSB), qui désapprouve carrément le prolongement du moratoire « au motif que celui-ci ne repose sur aucune base scientifique et que les plantes génétiquement modifiées ne constituent en elles-mêmes pas un risque supplémentaire pour l’homme, l’animal et l’environnement ». Mais qui sont les membres de cette commission qui font fi de toute prudence? D’où viennent-ils ? Certains d’entre eux n’auraient-ils pas travaillé directement pour l’agroindustrie pendant des années avant de se voir confier la responsabilité de représenter cette commission? Ou indirectement pour quelque laboratoire d’un département des « sciences de la vie » mais dont le financement des projets est de plus en plus dépendant de fonds privés ? Ou s’agit-il simplement de chercheurs universitaires ou de nos hautes écoles polytechniques qui mettent toutes leurs compétences au service de l’innovation technologique, motivés par la soif du savoir et de la reconnaissance sociale de leur talent ? Comment et pourquoi tant de scientifiques négligent les risques et le principe de précaution ? Quelle place apportent-ils aux enjeux éthiques ? Quelle finalité la science a-t-elle à leurs yeux ? Ne devrions-nous pas nous fixer des limites à ne pas franchir alors que nos découvertes comportent de plus en plus de risques tant d’un point de vue éthique que scientifique ?

Gardons-nous de penser que cette position est le reflet fidèle de celle de l’ensemble de la communauté scientifique suisse. Je m’interroge sur la procédure de consultation au sein même de Swissuniversities et de l’Académie suisses des sciences. Rappelons que Swissuniversities est la faîtière des hautes écoles suisses. Elle est censée représenter la position non seulement de toutes les universités cantonales mais également des écoles spécialisées (HES) et des hautes écoles pédagogiques. De même l’Académie suisse des sciences devrait représenter les positions non seulement de l’Académie des sciences techniques mais également celle des sciences naturelles, médicales, humaines et sociales ainsi que de la Fondation pour l’évaluation des choix technologiques dont la tâche législative est d’« examiner les opportunités et les risques des nouvelles technologies ». Face à une telle sous-estimation des risques, je ne peux donc m’empêcher de me questionner, en tant que scientifique comme parlementaire, également à son sujet.

Heureusement, il existe l’association Critical Scientists Switzerland (CSS) qui considère également les connaissances comme insuffisantes pour apprécier le risque et évaluer les conséquences. Dans leur prise de position, ces scientifiques ne voient pas non plus dans le génie génétique de potentiel à l’égard d’une agriculture durable et de la sécurité alimentaire. A juste titre, l’organisation demande une réduction des moyens financiers publics investis dans ce domaine de recherche au profit d’un encouragement des technologies et domaines de recherche exempts de génie génétique.

Face à ces enjeux, je défends, tout comme mon groupe parlementaire, une science post-moderne qui s’appuie sur l’approche systémique. Il s’agit donc d’une position plus « moderne », plus en conformité avec les défis écologiques et sociaux du XXIème siècle que celle défendue par l’industrie, l’académie des sciences (ou du moins leurs porte-paroles à ce propos) et les Verts libéraux dont la position relève davantage de la science positiviste et de l’idéologie du progrès nées au XIXème siècle!

[1] Pour une présentation exhaustive des NTSV et des risques qui leur sont inhérents voir : https://www.stop-nouveaux-ogm.ch/fr/

[2] https://www.newsd.admin.ch/newsd/message/attachments/67498.pdf

[3] https://scnat.ch/fr/uuid/i/aa15f39e-43df-5d97-80c8-16dffd41eeab-Nouvelles_techniques_de_sélection_végétale_%3A_réflexions_éthiques

[4] https://www.stop-nouveaux-ogm.ch/fr/techniques/neue-gentechnik-verfahren/116-crispr

[5]http://www.stopogm.ch/images/stories/STOPOGM/Themes/NBT/doc_stopogm/Fiche%20technique%20CRISPR_mars%202017.pdf

[6] https://www.festivaldufilmvert.ch/fr/films/lintelligence-arbres

[7] https://www.stop-nouveaux-ogm.ch/fr/organismes/plantes/45-peuplier-gm

[8] p. 24, https://scnat.ch/fr/uuid/i/aa15f39e-43df-5d97-80c8-16dffd41eeab-Nouvelles_techniques_de_sélection_végétale_%3A_réflexions_éthiques

[9] https://www.stop-nouveaux-ogm.ch/fr/organismes/animaux/42-vaches-gm

[10] [10] https://www.newsd.admin.ch/newsd/message/attachments/67498.pdf

[11] https://www.ipcc.ch/report/sixth-assessment-report-working-group-i/

[12] https://ipbes.net/events/launch-ipbes-ipcc-co-sponsored-workshop-report-biodiversity-and-climate-change

[13] p.15 :  https://www.newsd.admin.ch/newsd/message/attachments/67498.pdf

Glyphosate ou quand la science est prise en otage

Ce matin, la majorité de droite du Parlement a rejeté deux initiatives cantonales, jurassienne et genevoise, déposées il y a trois ans ! Elles demandaient de pouvoir interdire le glyphosate sur leur territoire. Cet herbicide de synthèse est au coeur de combats politiques depuis que le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) l’a déclaré cancérigène probable.

La science a été évoquée par les rapporteurs, représentants de la majorité de droite de la puissante Commission de l’économie et des redevances (CER) qui traitait ces objets[1]. Mais à y regarder de plus près, cette décision se fonde sur un seul argument fourni par une étude récente de l’Office fédéral de la sécurité alimentaire (OSAV).[2]. L’étude en soi est correctement réalisée mais, en tant que scientifique, il me semble bien peu crédible de pouvoir proposer l’hypothèse à partir d’un échantillon de 12 personnes uniquement, dont l’urine a été testée pendant seulement 48 heures, que « l’être humain, absorbe probablement peu de glyphosate ». Encore plus problématique le fait que CER et conseil fédéral se satisfassent de cela pour en conclure que « le glyphosate est sans danger pour l’être humain » !!

Ainsi l’organe étatique qui a la charge de protéger les concitoyens d’éventuels polluants de l’eau et des aliments suppose qu’une quantité bien plus importante de glyphosate « est probablement excrétée via l’intestin » puisque les résultats (sur ce maigre échantillon de l’urine de 12 personnes pendant 48 heures donc) indiquent que seul 1% du glyphosate est excrété par l’urine.

Premier problème, la faible concentration de glyphosate détectée dans l’urine de ces 12 personnes est en complète contradiction avec les résultats de plusieurs études qui ont fait de telles analyses, se basant sur des échantillons autrement plus significatifs que celle qui nous est proposée ici. Par exemple, celle de la Heinrich Böll Foundation en 2016 pour laquelle 2 009 personnes ont été testées : 99,9% des urines contenaient du glyphosate, dont 79% avaient 5 fois plus que ce qui est autorisé dans l’eau, soit 0,1 microgramme par litre (μg/L), et un tiers entre 10 et 42 fois plus. Les enfants (0-9 ans) et les adolescents (10-19 ans) présentaient les niveaux les plus élevés, ainsi que les mangeurs de viande. La concentration maximum atteignait 4,2 μg/L. [3]

En 2014, la chercheuse Monika Krüger de l’Université de Leipzig avait comparé les urines de 99 personnes suivant une diète conventionnelle avec celles de 41 personnes qui mangeaient préférentiellement bio : la concentration de glyphosate dans les urines des premières (1,8 μg/L) était en moyenne 3,6 fois plus élevée que celle des secondes (0,5 μg/L). Les 199 personnes souffrant de maladies chroniques avaient un niveau moyen de glyphosate dans l’urine (2,2 μg/L) 1,4 fois plus élevé que la moyenne des 102 personnes en santé (1,6 μg/L). [4]

Deuxième problème, le résultat de l’étude de l’OSAV permet de comprendre que la plus grande part du glyphosate contenu dans les aliments n’est pas excrétée via l’urine. Plutôt que de supposer qu’elle « est probablement excrétée via l’intestin », cela ne devrait-il pas plutôt nous faire craindre que le glyphosate a tout le temps d’être métabolisé via les intestins ? Quiconque a quelques bases en biologie élémentaire est en droit de se poser cette question. D’autant plus inquiétant quand on se souvient que le premier brevet que Monsanto avait déposé pour le glyphosate concernait son activité bactéricide très agressive (1ppm), autrement dit, comme antibiotique. C’est donc sans surprise qu’une étude récente a démontré que le glyphosate modifiait la microflore intestinale des animaux[5]. Il est regrettable que l’OSAV se soit limité à l’analyse de l’urine de ces 12 volontaires, nous aurions pu peut-être confirmer que leur microbiote n’était pas en pleine forme. Relevons au passage que « des modifications de l’écosystème bactérien de l’intestin pourraient être impliquées dans le développement des altérations métaboliques liées au diabète de type 2 et à l’obésité ».[6] Et que penser de la dissémination d’un puissant antibiotique partout dans notre environnement depuis des décennies à l’heure où les bactéries multi résistantes représentent une menace bien réelle pour la santé publique à l’échelle mondiale ?

En attendant, de fortes accumulations de glyphosate dans les tissus, en particulier dans le cœur et dans les poumons, ont été mesurées sur des porcelets par Monika Krüger. Donc si les 12 humains de l’étude de l’OSAV avaient peu de glyphosate dans l’urine, ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas eu d’accumulation dans leurs tissus, mais ce processus se déploie sur le moyen et long terme, face à une exposition chronique, et donc pas limitée à deux jours seulement. En tous les cas, on ne peut pas en conclure que l’être humain absorbe probablement peu de glyphosate. Le porc est un modèle biologique relativement proche de l’être humain, n’en déplaise à certains.

Voilà donc les « nouvelles connaissances scientifiques sur le glyphosate » (je cite toujours le site de l’OSAV) qui a légitimé la puissante majorité de droite de la commission de l’économie à décréter que, je cite encore : « sur le plan toxicologique, le glyphosate ne présente pas de danger ».

Il est fait également allusion à de « nombreuses organisations scientifiques ». Manifestement il ne s’agit pas du CIRC qui a classé cette substance « probablement cancérigène pour les humains » en 2015 déjà, ce qui a d’ailleurs motivé les requêtes cantonales dont il est question ici. Depuis, le CIRC a dû subir les contradictions de l’autorité européenne de sécurité alimentaire, l’EFSA, homonyme de notre OSAV malgré la révélation des malversations de Monsanto dont il a déjà été question. Nous rejouons ici la même pièce à l’échelle du pays. Il s’agit donc de bien distinguer les organes scientifiques (universités, instituts de recherche) des départements étatiques comme l’OSAV helvétique ou l’EFSA européenne, qu’il me semble abusif de qualifier d’organisations scientifiques. Mais pourquoi donc ces agences étatiques s’acharnent-elles à rejeter les évidences scientifiques indépendantes compilées par le centre scientifique international compétent en la matière et qui a démontré que les centaines de milliers de données de toutes les études prises ensemble montrent une association statistiquement significative entre le lymphome non hodgkinien et l’exposition au glyphosate ? En ce qui concerne l’EFSA, la presse européenne a dénoncé régulièrement les nombreux conflits d’intérêts qui lient certains de ses cadres à l’industrie et plus généralement les pressions que cet organe subit. En 2017, le Monde révélait que près de la moitié de ses experts étaient en conflits d’intérêts.[7] Qu’en est-il de l’OSAV chez nous ?

Par exemple, pendant que l’OSAV suggère avec une étude portant sur l’urine de douze personnes pendant 2 jours que tout va bien, nos voisins français ont réalisé sur dix ans une étude épidémiologique portant sur 180 000 éleveurs et cultivateurs (cohorte Agrican, adhérents de la Mutuelle sociale agricole, MSA). Celle-ci révèle malheureusement une proportion accrue de lymphomes, leucémies, cancers de la prostate et tumeurs du système nerveux[8].

Des biochimistes ont publié en 2015 les données brutes de plusieurs études incriminantes soumises par Monsanto pour l’homologation du glyphosate.[9] Sur la base de 246 études de référence, ils décrivent les mécanismes d’action liant le glyphosate aux cancers du côlon, du foie, du pancréas, des reins, de la thyroïde, du sein, des lymphomes non hodgkiniens, aux cataractes et mélanomes. Dans un article publié en 2017, ils démontrent comment le glyphosate agit par mimétisme moléculaire avec les enzymes digestives, conduisant à des réactions auto-immunes comme l’intolérance au gluten et le développement de maladies rares des intestins, mais en très forte augmentation depuis les années 2000, comme la maladie de Crohn mais également à une porosité de la barrière hémato-encéphalique, ouvrant la porte aux maladies neurologiques auto-immunes comme certaines formes d’autisme, la sclérose en plaques ou la polyarthrite rhumatoïde.[10]

Autre exemple parmi les centaines d’études composant la base de données du CIRC, les études épidémiologiques en Amérique latine montrent une surreprésentation des malformations congénitales, des problèmes neuronaux et d’autisme chez les enfants qui ont été exposés alors qu’ils étaient encore dans le ventre de leur mère. [11]

On me répondra alors que si les bonnes pratiques agricoles sont respectées, tout ira bien pour le consommateur qui peut tranquillement absorber chaque jour tout au long de son existence la fameuse « dose journalière admissible » (DJA). Or, cette notion, inventée tout exprès par les agences étatiques et l’agroindustrie dans les années 1960, reposent uniquement sur l’évaluation de la toxicité aiguë des molécules de synthèse selon l’adage « c’est la dose qui fait la poison ». Aujourd’hui encore j’ai dû entendre les conseillers nationaux au service du lobby agrochimique fanfaronner « qu’il faudrait manger 16 kg de pois chiches ou boire 1500 litres de vin » pour atteindre le seuil critique fixé pour le glyphosate. Rappelons alors comment est calculée cette DJA. Elle correspond à la quantité d’une substance chimique toxique qu’un individu moyen de 60 kg peut théoriquement ingérer quotidiennement, sans risque supposé pour sa santé. Elle est exprimée en mg de substance par kg de poids corporel. Elle repose sur le seuil maximum de consommation au-delà duquel les premiers effets toxiques sont observables sur les rats. On obtient alors la DJA en divisant ce seuil par un facteur de 100 à 1000 afin de prendre en compte l’extrapolation de l’animal à l’homme. Il s’agit donc d’une procédure arbitraire, qui n’est pas fondée sur une observation scientifique. Elle est pourtant à la base de tout le système international de régulation des pesticides de synthèse. Pour le glyphosate, la DJA a été ainsi établie à 30 mg/60 kg/j! Ça change la perspective n’est-ce pas? Et qu’en est-il pour les enfants, les femmes enceintes, les personnes âgées, ou qui souffrent déjà d’une maladie?

Ainsi, ce système de régulation est obsolète car il est bien incapable de prendre en compte ni l’exposition chronique de longue durée, ni l’exposition simultanée des différentes substances (effet cocktail), y compris celles composant les préparations détonantes de l’industrie comme le Round up qui associe le glyphosate avec d’autres substances chimiques encore plus toxiques, ni les effets perturbateurs hormonaux, ni la vulnérabilité spécifique des personnes exposées. Plusieurs études ont démontré ces effets concernant le glyphosate. Plus que la dose, c’est le moment de l’exposition qui est crucial. Ainsi les femmes enceintes, les jeunes enfants et les adolescents ne devraient absolument pas être exposés, ni lors de traitements agricoles, ni par de micro doses quotidiennes cachées dans leur alimentation et l’eau potable. Au lieu de cela, notre gouvernement non seulement minimise de façon révoltante la toxicité du glyphosate mais de plus, est bien loin de le considérer comme un perturbateur endocrinien comme le suggère sa réponse à ma question du 3 mars 2021, considérant que « seuls trois substances actives, considérées comme des perturbateurs endocriniens, sont encore admises » en Suisse.[12] Pourtant une année plus tôt, des chercheurs indépendants ont publié le résultat de leurs investigations confrontant l’ensemble des données concernant le glyphosate aux dix caractéristiques qui font consensus scientifique pour définir un perturbateur endocrinien. Il en ressort que huit des dix critères qui définissent les perturbateurs endocriniens sont confirmés pour le glyphosate. Ils précisent également que la question n’est plus de savoir si oui ou non le glyphosate est un perturbateur endocrinien, mais de poursuivre la recherche pour élucider complètement ses effets sur le système hormonal humain.[13]

Alors que mon discours s’appuie sur des recherches scientifiques indépendantes, je trouve très inquiétant qu’il soit à l’opposé de l’agence étatique dont le rôle est pourtant de garantir la sécurité de notre eau et de notre alimentation. Position que la majorité de droite de la Commission relaye ensuite sans état d’âme.  Il est important de relever que cette distorsion de la réalité scientifique concerne l’ensemble des pesticides de synthèse et que les quelques substances qui ont défrayé la chronique ces dernières années comme le glyphosate ou le chlorothalonil ne constituent malheureusement que la pointe de l’iceberg. Mais jusqu’où allons-nous aller encore dans ce pays pour protéger les intérêts des producteurs et des vendeurs de pesticides ? La pression du lobby de l’agro-industrie sur les agences américaines et européennes a été dénoncé maintes fois, n’est-il pas temps que la presse helvétique fasse de même en ce qui concerne les pressions exercées sur nos propres agences ainsi qu’au sujet des conflits d’intérêts qui minent le travail parlementaire et le processus démocratique?[14]

[1] https://www.parlament.ch/centers/kb/Documents/2018/Rapport_de_la_commission_CER-N_18.319_2020-11-02.pdf

[2] https://www.blv.admin.ch/blv/fr/home/lebensmittel-und-ernaehrung/lebensmittelsicherheit/stoffe-im-fokus/pflanzenschutzmittel/glyphosat.html

[3] Marie-Monique Robin : Le Roundup face à ses juges, Écosociété, 2018, Robin 2018, p. 198-199. L’auteure y décrit les tactiques utilisées par Monsanto pour influencer les autorités règlementaires et intimider les scientifiques.

[4] Monika Krüger et al. : Detection of glyphosate residues in animals and humans, Environmental & Analytical Toxicology, vol. 4, #2, 2014, p. 4.

[5] https://www.lemonde.fr/planete/article/2021/02/02/le-glyphosate-peut-perturber-le-microbiote-a-des-doses-tres-faibles-selon-une-etude-internationale_6068473_3244.html

[6]https://www.medecinesciences.org/en/articles/medsci/full_html/2008/07/medsci2008245p505/medsci2008245p505.html

[7] https://www.lemonde.fr/planete/article/2017/06/14/securite-alimentaire-l-expertise-europeenne-mise-en-cause-par-les-conflits-d-interet_5144531_3244.html

[8] https://www.lemonde.fr/planete/article/2020/11/27/cancer-une-etude-de-grande-ampleur-confirme-les-risques-encourus-par-les-agriculteurs-francais_6061356_3244.html

[9] Samsel Anthony, Seneff Stephanie : Glyphosate, pathways to modern diseases IV: cancer and related pathologies, Journal of Biological Physics and Chemistry 15 (2015) 121–159.

[10] Samsel Anthony, Seneff Stephanie : Glyphosate, pathways to modern diseases VI: Prions, amyloidoses and autoimmune neurological diseases, Journal of Biological Physics and Chemistry 17 (2017) 8–32.

[11] Benitez‐Leite, S., Macchi, M.A., Acosta, M. 2009. Malformaciones congénitas asociadas a agrotóxicos. Arch. Pediatr. Urug 80, 237–247, https://www.pan-europe.info/sites/pan-europe.info/files/public/resources/reports/eos-2011-roundup-et-malformations-congenitales-est%E2%80%90ce-que-le-public-est-tenu-dans-l-ignorance.pdf

[12] https://www.parlament.ch/fr/ratsbetrieb/suche-curia-vista/geschaeft?AffairId=20217191

[13] La Merrill et al., 2020. Consensus on the key characteristics of endocrine-disrupting chemicals as a basis for hazard identification. Nature Reviews Endocrinology 16:45.

[14] https://www.lemonde.fr/planete/article/2017/10/05/monsanto-papers-les-agences-sous-l-influence-de-la-firme_5196332_3244.html

Comment la politique des petits pas ne répond pas à l’urgence écologique

Dans un livre qui sera disponible en librairie dès demain vendredi 21 mai 2021, jour de la Grève pour l’Avenir, j’exprime mes craintes et mes espoirs en tant que climatologue, écologue et conseillère nationale. Le fil rouge de ce récit est de rappeler que la vie et l’environnement qui l’accueille, c’est-à-dire notre planète, est un bien précieux et rare, qu’il est de la responsabilité de chaque être humain de respecter, en particulier de celle des acteurs puissants de notre monde dont les actions et les choix peuvent contribuer à protéger ou au contraire à détruire. Un des principaux objectifs est de démontrer les nécessités d’introduire au plus vite directement au centre du pouvoir une compréhension scientifique des enjeux écologiques grâce à l’assimilation du concept de limites planétaires et de réduire tant que faire se peut la distance qui sépare science indépendante et politique dans une approche systémique. En effet, il n’est jamais superflu de rappeler que, hélas, le réchauffement climatique ne représente qu’une de ces neuf limites. L’érosion de la biodiversité et la pollution chimique en sont deux autres. Un autre objectif de mon récit est de rappeler les processus démocratiques et les enjeux sociaux de la durabilité.

La première partie du livre permet de comprendre pourquoi et comment une scientifique, climatologue en particulier, a été envoyée au Conseil national par l’électorat vaudois. Il s’agit donc de faire état de l’urgence climatique et écologique, de l’évolution de cette conscience au sein de la population, des revendications qu’elle a engendrées entre 2018 et 2019 et de revenir sur mon parcours qui a abouti à mon engagement en politique durant la même période. Le rôle de l’éducation au développement durable y est rappelé avec insistance.

La deuxième partie raconte ma découverte du fonctionnement de nos institutions de l’intérieur et les réflexions qu’elle a suscitées au sujet du pouvoir ; de la politique, de l’argent et des médias. Mes déceptions face au constat de l’inadéquation de la politique des petits pas avec l’urgence écologique et une analyse de ses principales causes. J’insiste sur l’inégalité des représentations, revient sur les différences des systèmes de valeurs de la droite et de la gauche, et le rôle des conflits d’intérêts et de la désinformation qui minent les fondements de notre démocratie. Je relève l’obsolescence du fonctionnement et de la structure « par silo »  du travail parlementaire. La nécessité d’introduire au plus vite l’approche systémique au sein même du pouvoir politique, tant législatif qu’exécutif. Un chapitre entier est ensuite consacré à l’irruption de la COVID-19 qui a marqué pratiquement l’intégralité de la première année de cette législature et celle en cours, des causes et des principales conséquences de cette pandémie et là également de la nécessité d’un rapprochement entre science et politique.

La troisième partie présente justement les enjeux et les obstacles à un tel rapprochement avec l’exemple de la sous-estimation du risque pour l’environnement et la santé publique liée à la dissémination des pesticides de synthèse. Enfin, je reviens sur les principaux enjeux de cette législature en termes de politique climatique et de la formation, de la recherche et de l’innovation qui sont mes domaines de compétences scientifiques et professionnels. Il sera aussi question de la politique agricole, dont les enjeux de durabilité sont très importants. En prévision des votations populaires du 13 juin 2021, je présente mes arguments en faveur de la loi CO2, ainsi qu’en faveur des deux initiatives de sortie programmée de l’usage des pesticides de synthèse qui offrent l’opportunité inédite aux Suissesses et aux Suisses de se débarrasser d’une des principales sources de contamination de notre eau, notre air, nos sols et nos propres corps.

Enfin, à travers ce parcours, j’insiste sur la nécessité d’une révolution idéologique, partant d’une critique sévère de la pensée dominante néolibérale et du constat de son échec à rendre les peuples heureux et bien-portants. En effet comment prétendre apporter le bonheur de tous en excluant le plus grand nombre et en détruisant les fondements mêmes de notre survie et de celles de nos enfants ? Je rappelle que l’application politique de l’assimilation du concept scientifique des limites planétaires signifie une acception forte de la durabilité et que celle-ci implique forcément le remplacement du système de valeur dominant du néolibéralisme par autre chose. Cet autre chose reste encore à définir collectivement, mais il repose forcément sur l’écologie, en tant que science, mais également en tant qu’idéologie politique et croyance. Croyance et conviction en la possibilité de construire ensemble, à l’échelle planétaire, une société interconnectée capable de cohabiter en bonne intelligence avec les autres êtres vivants, garants de notre propre survie. Car l’humanité, qui prend conscience d’elle-même mise face à l’impératif de respecter la finitude du monde, a besoin d’un récit d’espoir. Les écosystèmes et les gens sont résilients, il est beaucoup trop tôt pour baisser les bras, mais également beaucoup trop tard pour continuer à ne rien faire ou si peu !

Une climatologue au Parlement

 

« La pandémie s’arrêtera le 14 mai 2021 à 16h00 »

Ce matin mes collègues parlementaires de droite ont monopolisé le temps à disposition de cette session de printemps pour une opération tapageuse bien inutile alors que l’agenda du Conseil national a déjà prévu le traitement de la loi Covid-19 lundi prochain. Toutes les demandes seront discutées à nouveau et en détail. La déclaration dont il est question maintenant, en revanche, n’est pas contraignante. Surfant sur le désespoir et l’exaspération, par ailleurs tout-à-fait justifiée, de la population, des indépendants et des petits entrepreneurs, toute cette agitation sert avant tout l’intérêt de ceux-là même qui ont pourtant freiné et diminué tant que se peut les mesures et les montants de soutien. Systématiquement, les mesures d’aides sociales à la hauteur des besoins proposées par la gauche depuis la session extraordinaire de mai 2020 à la session dernière de décembre 2020 ont été refusées ou diminuées par la majorité de droite. Un des exemples les plus choquants a été le refus de la droite, le 30 novembre 2020, d’adapter le droit du bail pour que les petits commerçants et indépendants ne soient pas inquiétés par l’impossibilité de payer leur loyer en absence ou face à une perte conséquente de leurs revenus. Mais, non, pas question de toucher aux privilèges des grandes régies immobilières !

Réalité objective vs intersubjective

Depuis une année, théories du complot[1] et/ou réactions de déni face à la COVID-19 me font furieusement penser à ce qu’on a entendu sur le réchauffement climatique pendant vingt ans. Peut-être l’occasion de rappeler certaines évidences.

Un virus et son taux de létalité ainsi que de contagion, sont des faits scientifiques. Leur réalité ne dépend pas de notre bon vouloir. Il appartient à la biosphère. Le quatrième élément de l’écosystème Terre, avec l’atmosphère, l’hydrosphère et la lithosphère. Ce sont là les seules « réalités » absolues, objectives. Celles qui découlent des règles fondamentales de la physique, de la chimie et de la biologie. Il n’est pas question d’y croire ou non, ni de prétendre les faire disparaître ou d’en modifier les caractéristiques comme par magie. La souffrance, la mort ou la vie font partie de cette réalité objective.

L’historien Yuval Noah Harari décrit très bien la distinction fondamentale à reconnaître entre objectivité, subjectivité et intersubjectivité[2]. Un phénomène objectif existe indépendamment de la conscience et des croyances humaines, c’est le système terre, l’univers, les gaz à effet de serre, la biosphère, les virus, etc. Est subjectif ce qui n’existe qu’à travers la conscience et les croyances d’un seul individu, est intersubjectif ce qui existe au sein des réseaux de communication qui lie la conscience subjective de nombreux individus. Ainsi les religions tout comme les idéologies politiques, les systèmes juridiques et les espaces économiques sont intersubjectifs. Même quand ces réalités intersubjectives se matérialisent et s’inscrivent dans le territoire, elles restent le résultat de quelque chose que nous avons créé, et que, par conséquent, nous pourrions défaire. Ainsi des empires ou des états, avec leur système juridique, dont l’existence évoluent dans le temps, de leur naissance à leur disparition, en particulier lorsque les gens cessent de croire en eux…

Souffrance

La détresse psychologique est à l’interface entre réalité objective et intersubjective, car la souffrance et le stress qui l’accompagne sont bien réelles, tangibles, mesurables. Mais ce qui la déclenche peut être le résultat ou d’un fait objectif comme la mort ou la dépression d’un proche, ou d’un fait intersubjectif comme une mise en faillite. Celle-ci repose sur notre système de droit, qui est le résultat des élaborations des Parlementaires, qui ont le pouvoir de le modifier, s’ils obtiennent la majorité. Ils pourraient par exemple décider d’interrompre les mécanismes implacables des lois du marché le temps de sortir de la pandémie. Ils n’ont par contre pas le pouvoir de limiter le nombre de variants qui se développeront à partir d’un virus.

Perdre ses ressources économiques a des impacts bien réels sur l’état de santé, en augmentant le stress et les angoisses pour demain. L’état providence, que la droite combat férocement depuis l’avènement du néolibéralisme dans les années 1980, sert pourtant justement à soutenir ceux qui se retrouvent démunis face aux aléas de la vie, le temps qu’ils puissent à nouveau retomber sur leurs pieds. Mais pour cela encore faut-il que les aides existent (ce pourquoi la gauche et une partie du centre-droit s’est battu depuis une année) et qu’elles arrivent à leurs destinataires dans les temps. Encore faut-il avoir survécu tant à la détresse psychologique qu’à la pandémie elle-même. Car être vivant ou mort sont des faits bien objectifs, irréversibles ! Si je suis confronté à un manque cruel de revenus, alors que j’ai droit à des aides, que je ne peux reprendre mon activité parce qu’elle représente actuellement un risque trop important pour tous les autres, que dois-je faire ? Exiger de pouvoir reprendre comme si de rien n’était et attendre que le ciel nous tombe sur la tête une nouvelle fois ou exiger la compréhension et la solidarité de chacun ? Par exemple celle de mon bailleur afin qu’il adapte ses exigences à cette situation si extraordinaire ? Par exemple de mes clients habituels pour qu’ils fassent don de ce qu’ils dépensaient chaque mois dans mon établissement avant la pandémie? Par exemple de mon canton pour qu’il me procure enfin les aides auxquelles j’ai droit et qui sont déjà débloquées par la Confédération ? Par exemple de ces politiciens de droite qui, majoritaires à Berne, ont le pouvoir d’adapter nos lois en conséquence ?

Les lois « naturelles » du marché

Après plus de deux siècles, les théories économiques libérales s’imposent à la plupart d’entre nous comme des lois « naturelles ». Or, elles constituent une réalité « intersubjective » qu’il s’agit absolument de distinguer de la réalité objective du monde.

Cette confusion imprègne l’élaboration de l’ensemble de la pensée néo-classique. Comme c’est actuellement l’idéologie néolibérale et ceux qui la porte qui dominent le monde et qui sont à l’origine même de l’accentuation de la prédation de l’être humain sur la nature, (et de l’être humain sur lui-même), elle porte une plus grosse responsabilité, et se voit contrainte à corriger et réinterroger très rapidement les fondements mêmes de sa puissance.

A la lumière de la distinction entre réalité objective et intersubjective, les requêtes du PLR et de l’UDC depuis le mois de février 2021 et qui se sont cristallisées dans leur action de communication de ce jour n’ont aucun sens. Il est reproché au gouvernement de ne pas présenter une planification claire de sortie de la pandémie. Mais, il ne s’agit pas ici d’établir un business plan. Il existe pour le pire et pour le meilleur un monde extérieur à celui que nous imaginons et que nous désirons.

N’étant pas des dieux, nous n’avons donc pas la possibilité de décider quelle est la capacité de rétention de la chaleur du CO2 tout comme nous ne pouvons agir sur les caractéristiques biologique d’un virus (contagiosité, létalité, etc.), mais en tant qu’êtres conscients et responsables, nous pouvons par contre cesser d’émettre artificiellement des gaz à effet de serre dans l’atmosphère, tout comme nous pouvons cesser de déforester, de braconner des pangolins[3] puis de les transporter d’un continent à l’autre pour les exposer dans des marchés bondés de villes reliées au monde entier par voie aérienne[4]. Et si nous n’avons pas fait cela et que se déclenche une épidémie dans une région du monde, nous avons toujours le pouvoir de diminuer voire de cesser temporairement les échanges avec cette région. Et si nous n’avons pas fait cela, et que cette épidémie est devenue pandémie, nous avons toujours le pouvoir de prendre des mesures spécifiques de protection sur notre propre territoire, qui soit dit en passant est également le résultat des élaborations de notre esprit, et non pas de lois de la nature. Et si nous ne prenons aucunes mesures particulières qui nous empêcheraient d’être mis en contact avec des mutants de ce virus, par exemple par le biais de touristes anglais adeptes de nos belles montagnes, il n’est pas lieu de penser que ce mutant ne va pas se diffuser également parmi la population, d’autant plus si sa contagiosité est plus forte et si nous ne prenons aucunes mesures particulières pour que les gens se côtoient le moins possible. De même il n’y a aucune raison de penser que le nombre de variants du virus se limitera aux trois actuellement connus, etc., etc., etc. Il n’est donc pas envisageable, pour les membres du Conseil fédéral, tout comme pour n’importe qui, de décider par exemple que « le projet pandémie se terminera le 14 mai 2021 à 16h00 ».

Il est par contre en notre pouvoir, et de notre devoir, tant du gouvernement que du Parlement, de mettre en œuvre le plus rapidement possible et de manière appropriée, toutes les mesures nécessaires pour sauvegarder les petites entreprises et les activités des milliers d’indépendants du pays, quel que soit le secteur économique (culturel, sportif, touristique, etc.) qu’ils contribuent à enrichir. Il est également de notre devoir d’envisager les mesures d’assouplissement maximales qui permettent de réduire la détresse psychologique sans risquer de relancer les contaminations. Comme cette détresse doit être prise en compte, il n’est pas possible non plus de minimiser le risque de mortalité, la fatigue du personnel soignant et la souffrance de ceux qui ont perdu un proche. C’est une pesée des intérêts très délicate qu’il s’agit de réaliser.

Alors que les reproches pleuvent sur notre gouvernement, d’un point de vue tant scientifique qu’éthique, je suis rassurée de le voir tenir bon malgré tout. Notre président de la confédération a pris ses responsabilités. De même, notre ministre de la santé, à l’écoute de la Task force scientifique, justifie les mesures de semi-confinement si impopulaires en nous alertant sur le risque que représente la diffusion en Suisse des nouveaux variants du virus. Gestion du risque. Nous y voilà. De façon assez systématique la majorité de droite du Parlement et les puissants acteurs économiques et industriels qu’ils défendent sous-évaluent le risque pour la population, qu’il soit d’ordre sanitaire ou environnemental (les deux étant d’ailleurs étroitement liés). Cette sous-estimation, associée à une incapacité ou au refus de distinguer les faits objectifs (létalité, taux de contamination, etc.) des faits intersubjectifs (économie de marché, valeur marchande, etc.) permettent tant à l’UDC qu’au PLR de se livrer à de vastes opérations médiatiques de démagogie, sans jamais envisager d’assouplir les privilèges des plus puissants, tout en s’acharnant contre les représentants de notre autorité, et en flirtant dangereusement avec l’exaspération et le désespoir légitime de la population.

 

[1] On peut relever une dizaine de théorie de complot concernant la COVID-19 : https://sciencetaskforce.ch/fr/policy-brief/adresser-le-coronascepticisme/, consulté le 11 février

[2] Yuval Noah Harari, Sapiens, Une brève histoire de l’humanité, Albin Michel, 2015, pp.140-146

[3] Toutes les évidences convergent pour affirmer que SARS-CoV-2 est un virus d’origine naturelle, qui s’est adapté à l’être humain par passage depuis les chauves-souris chez des mammifères inconnus à ce jour, ou directement chez l’être humain

[4] Le pangolin a été fortement soupçonné au départ, mais les dernières analyses ne confirment pas cette source. https://www.revmed.ch/RMS/2020/RMS-N-691-2/Origine-de-SARS-CoV-2-le-probable-et-le-possible, consulté le 11 février 2021

La campagne de désinformation du lobby pro-pesticides de synthèse

Sur fond d’élections américaines, de crise sanitaire et économique et d’urgence climatique, sévit depuis plusieurs semaines déjà une campagne acharnée de désinformation au sujet des pesticides de synthèse. Alors que nous voterons en juin prochain sur deux initiatives populaires qui visent à une sortie programmée de leur usage, le lobby concerné met déjà toute son énergie à brouiller les pistes, confondre les esprits et distiller le doute. Nous assistons à une stratégie déjà bien rodée par l’industrie du tabac ou du pétrole. Il s’agit de diffuser un maximum de mensonges, tout en traitant ceux qui osent affirmer le contraire de menteurs. Dans le domaine de la lutte contre le réchauffement climatique, nous avons ainsi perdu de précieuses années avant qu’enfin les évidences scientifiques prennent le dessus, et encore cela est loin d’être réalisé partout. Allons-nous répéter le même scénario avec la pollution chimique due à la dissémination des pesticides de synthèse dans notre environnement et nos corps ? Allons-nous cumuler les impacts de cette pollution permanente silencieuse sur la biodiversité et la santé publique aux effets des crises déjà bien visibles du COVID et du climat ?

Ces derniers temps, nous avons pu constater l’effort de désinformation et de manipulation dont use l’industrie des pesticides à travers l’exemple précis du Gaucho : un insecticide néonicotinoïde à base d’imidaclopride suspendu en 2018, suite à un moratoire partiel de 6 ans, en raison de son impact sur les colonies d’abeilles et au sujet duquel pourtant les betteraviers font pression sur le gouvernement pour en obtenir la ré-homologation d’urgence au prétexte d’une diminution de la production.

Quand les menteurs se targuent de détenir la vérité

Suite aux pressions du lobby du sucre, Apisuisse, l’association des apiculteurs suisses a réagi rappelant la toxicité de l’imidaclopride sur les abeilles et préconisant de rechercher d’autres solutions pour venir en aide aux betteraviers, tout en relativisant les pertes évoquées par ces derniers, contradictoires avec les propres chiffres publiés par la branche. Un article de Francis Saucy, président de la Société Romande d’apiculture donne le détail de cette première manipulation des chiffres et des faits en ce qui concerne la productivité des betteraves:

La supercherie ayant été démasquée, on aurait pu s’attendre à ce que Sucre suisse rectifie les choses, au lieu de cela les apiculteurs ont été accusés sur le site de Swiss-food.ch de répandre des « fausses nouvelles » et se sont vus attribués 3 « Pinocchios ». Selon les auteurs inconnus de ce texte : « La discussion sur les produits phytopharmaceutiques nécessite un peu moins d’imagination florissante et plus de fidélité aux faits ». Cela est reproché tant à Bio Suisse qu’aux apiculteurs. Selon cette communication : « La protection des végétaux est largement évoquée dans les médias. Tout n’est pas vrai. Parfois, les faits se mélangent. Il arrive même parfois que de fausses nouvelles soient diffusées massivement. Nous signalons les déclarations et les représentations problématiques dans notre revue de presse. Nous distribuons également les Pinocchios. Les Pinocchios indiquent un conflit avec les faits. Selon la force du conflit, il y a un à trois Pinocchios. » Mais sur quelles bases ce « système d’évaluation », qui se targe de distinguer les fausses des vraies « nouvelles » est-il construit ? Qui gère cette communication ? Qui se cache derrière Swiss-food.ch ?

Qui est Swiss-food ?

Swiss-food se définit comme « l’industrie de la recherche qui assure une production régionale ». Il s’agit en réalité d’une plateforme de communication reliée à Scienceindustries.ch, qui regroupe les industries de la chimie, du pétrole, de la pharma, et de l’agroalimentaire, tels que Dow Europe, DSM Nutritional Products AG, EuroChem Group AG, Future Health Pharma, Lonza AG, Nestlé SA, Novartis International AG,  Sandoz, Sanofi-aventis suisse AG, Selectchemie AG, Sika AG, Société Suisse des explosifs, etc. Parmi elles la holding EMS chimie dont la conseillère nationale Magdalena Martullo-Blocher est directrice. Elle est également membre du comité de Scienceindustries suisse. Au sein de ce conglomérat géant, le groupe Agrar se distingue. On y retrouve toutes les grandes firmes mondiales et suisses productrices de pesticides de synthèse (qui se définissent elles-mêmes comme les spécialistes du domaine de la protection des plantes…) : BASF, BAYER (qui a englobé depuis 2018 Monsanto), Leu+Gygax, Omya Suisse Agro et bien sûr Syngenta.

Leur message principal est grosso modo qu’il ne serait pas possible de nourrir les Suisses sans leurs produits. Il s’agit du même slogan utilisé depuis ses débuts par l’agroindustrie à l’échelle mondiale. Monsanto, sur fond de champ de céréales à perte de vue et de coucher de soleil, écrivait déjà sur son site dans les années 2000: « We feed the World ». Le même laïus est appliqué à l’échelle du pays. Pour justifier ces affirmations, il devient nécessaire pour cette industrie de discréditer l’agriculture biologique, qui, toujours selon le site Swiss-food.ch, non contente de représenter une menace pour notre sécurité alimentaire, serait « mauvaise pour le climat » !!! Alors là on croit tomber sur la tête, surtout quand on est climatologue ! Manifestement, ces individus font fi du dernier rapport de l’IPCC sur les sols (2019) qui préconise explicitement d’adopter au plus vite des modes de cultures respectueux afin de lutter contre leur dégradation. Celle-ci est directement liée aux destructions affligées par les épandages systématiques depuis des décennies de molécules qui tuent les micro-organismes des sols. Cela entraîne une baisse de la fertilité, de la résilience aux sécheresses et aux inondations, donc aux effets du réchauffement climatique, ainsi qu’une baisse de la capacité des sols à stocker le carbone ! Autrement dit, lutte pour le climat et lutte pour la biodiversité, même combat ! Cela passe nécessairement par une réduction drastique de l’usage de ces substances. Qu’à cela ne tienne pour Swiss-food and Co, inversons carrément le message du panel international d’experts du climat ! Pour se faire, ces maîtres de la manipulation arguent de se référer à « deux études scientifiques » alors que le rapport de l’IPCC intègre 7000 références.

Quand le mensonge est édifié en vérité

Ces procédés relèvent de la « communication perverse ». Elle est d’abord faite de fausses vérités, que l’on retourne contre l’adversaire. Par la suite, dans le conflit ouvert, elle fait un recours manifeste, sans honte, au mensonge le plus grossier. Ce processus est bien décrit par le psychiatre Olivier Labouret (1) et nous avons tous pu en apprécier l’application ultime à échelle gouvernementale et internationale avec l’ascension au pouvoir de personnages totalement exempts d’empathie, de scrupules ou de moralité tels que Trump et Bolsonaro.

A l’échelle individuelle, les psychiatres et psychologues connaissent bien les caractéristiques de ces personnages, ce sont les pervers-narcissiques. Ils créent autour d’eux une confusion permanente entre la vérité et le mensonge qui plonge leurs victimes dans le trouble et le doute.  Vérité ou mensonge, cela importe peu pour les pervers : ce qui est vrai est ce qu’ils disent dans l’instant. Le mensonge correspond simplement à un besoin d’ignorer ce qui va à l’encontre de son intérêt narcissique (2). Ainsi le pervers narcissique ne s’intéresse pas à la réalité, mais au pur jeu du langage. Ce refus du réel se dénomme « déni ». Seul compte son désir, dans l’instant.

Identifié au sujet d’un individu, ce comportement est clairement qualifié de pathogène. Il n’en va malheureusement pas de même lorsqu’il est prôné à l’échelle collective et sociétale, associé à la culture capitaliste du consumérisme. Plusieurs auteurs ont dénoncé la signification d’une telle dérive et les risques qu’elle comporte pour la démocratie et le respect de l’environnement (3) On parle de système de prédation, dans lequel la roublardise, la capacité à embobiner autrui est valorisée si elle aboutit à accroître son pouvoir et surtout à s’enrichir. Le célèbre historien Yuval Noah Harari parle même de « religion de l’argent »(4). Dans un tel système, la conscience se désagrège ; comme le mensonge remplace la vérité, le mal devient le bien. Ce processus psychosocial génère une confusion de masse. La réalité est effacée. Dans de telles conditions, comment faire reconnaître à ces « maîtres du monde » les limites planétaires?

L’industrie du mensonge

Swiss-food est manifestement l’outil de relais d’opinion sur internet d’Agrar, voir plus globalement de Scienceindustries Suisse. Il semble construit exclusivement pour répondre à un besoin spécifique de la branche : convaincre l’opinion publique de ne pas voter pour la sortie programmée des pesticides de synthèse. Il s’agit dans le jargon des agences d’affaires publiques d’une « communication de crise », qui, avec la valorisation du capital, la manipulation de l’opinion et l’acceptabilité du risque par cette même opinion constituent tout le savoir-faire de ces spécialistes de la communication et de la psyché humaine (la psychologie du subconscient est au cœur du développement de la propagande ou publicité). En ce qui concerne le risque, rappelons-en la définition : « probabilité d’exposition à un danger, à un événement (maladie, décès, accident) pendant un intervalle de temps défini ». La manipulation de l’opinion aura donc pour objectif de lui faire totalement oublier le risque qu’elle que soit son importance.

Ainsi de la dangerosité de l’introduction du plomb dans l’essence qui a été « comme effacée des mémoires » des populations comme des gouvernements depuis les années vingt et pendant plusieurs décennies alors que la toxicité du plomb était bien connue. Marie-Monique Robin relate dans les détails les malversations de Dupont, Exxon Mobil et General Motors dans le processus de mise sur le marché de l’essence au plomb: « …ce qui se joue en ce mois d’octobre 1924 est capital : c’est la première fois que des industriels qui représentent trois secteurs clés de l’économie – la chimie, le pétrole et l’automobile – unissent leurs efforts pour mener un programme de désinformation systématique, destinés à « embrouiller » les politiques, le presse et les consommateurs, et à museler la recherche indépendante. Le modèle qu’ils vont élaborer servira bientôt à tous les vendeurs de poisons, avec en tête les fabricants de pesticides, d’additifs et de plastiques alimentaires, tous membre in fine de la même famille»(5).

Championne de la distorsion entre la vérité et le mensonge, l’industrie du tabac qui a réussi à faire croire en l’innocuité de ses produits pendant des décennies malgré les évidences médicales, est à l’origine du terme « Junk science » (science poubelle) qu’elle, comble du cynisme, a adopté pour discréditer les recherches scientifiques qui tentaient de rétablir la vérité. En 1992, l’Agence de protection de l’environnement américaine (EPA) publia un rapport proposant de classer le tabagisme passif comme « cancérigène pour les humains ». Le 17 janvier 1993 Ellen Merlo, vice-président de Philip Morris, écrit à son président William Campbell: « Notre objectif numéro un est de discréditer le rapport de l’EPA et d’obtenir de l’agence qu’elle adopte une norme pour l’évaluation toxicologique de tous les produits. Parallèlement, notre but est d’empêcher les États, les villes et les entreprises d’interdire le tabac dans les lieux publics ». Sa réponse : « (il s’agit de)..former des coalitions locales pour nous aider à éduquer les médias et plus généralement le public sur les dangers de la Junk science en les mettant en garde contre des mesures règlementaires prises sans estimer au préalable leurs coûts économiques et humains »(6)… ça ne vous sonne pas familier en ces temps de pandémie ?…N’entendez-vous pas encore Trump crier à la « Junk science » en parlant du COVID alors que des fosses communes étaient creusées? Ou encore hurler « Fake news » aux médias alors que lui-même encourage les réseaux complotistes les plus délirants…

En 1995 Rampton et Stauber dénonçaient les activités aux USA de l’industrie des relations publiques, renommée « Industrie du mensonge ». Depuis, celle-ci a conquis l’Europe et la Suisse. Ces sociétés se sont spécialisées dans la fabrication du consentement, de la désinformation, de l’instrumentalisation de la science et de la création du doute. Ses clients historiques sont l’industrie du tabac, du nucléaire, de la pétrochimie, etc. Les méthodes oscillent de méthodes musclées tels l’espionnage des militants, la discréditation de scientifiques en passant par la corruption ou l’intimidation de fonctionnaires à la douce persuasion et manipulation des foules. « Les années 2000 ont été le décor du lobbying de ces “marchands de doute” et de leurs études sponsorisées dissimulant les dangers de leur chimie, de leurs sodas, de leurs gaz à effet de serre. Mais elles furent aussi, sans nul doute, celles du grand dévoilement. »(7). Depuis 2017, avec la révélation des « Monsanto papers » et le scandale du glyphosate, nous savons à quoi nous en tenir:  la firme est allée jusqu’à faire signer par des scientifiques, contre rémunération, des textes rédigés par ses propres employés. Cette pratique, aussi appelée ghostwriting, constitue une grave fraude. Elle implique également de puissants conflits d’intérêts entre l’industrie et les institutions scientifiques. Le Monde donne l’exemple d’un biologiste américain associé à la Hoover Institution, think tank sis à la prestigieuse université Stanford, qui signe plusieurs fois par mois des tribunes dans la presse américaine. Ainsi du New York Times qui ouvre ses colonnes aux harangues contre l’agriculture biologique et à l’apologie des OGM et des pesticides.

Plus près de nous, Arcinfo a publié ce 11 novembre, un véritable playdoyer pour les pesticides directement « parrainé » par la Chambre neuchâteloise d’agriculture et de viticulture. Cette pratique est malheureusement de plus en plus courante alors que les médias sont aux abois confrontés aux baisses de recettes publicitaires et les universités, toujours à la recherche de financement, à la merci des intérêts particuliers. Ainsi, manifestement, fournir des infos toutes prêtes aux journalistes et entretenir un pool « d’experts » prêts à intervenir auprès des médias sont devenues des méthodes courantes de désinformation et de manipulation de l’opinion également de ce côté-ci de l’Atlantique.

Et les producteurs ?

Au sein de la campagne de désinformation concernant les pesticides de synthèse que deviennent ceux qui sont en première ligne, les agriculteurs ? Alors que notre pays ne dispose même pas d’études épidémiologiques les concernant, celles qui ont été réalisées dans les pays voisins font état d’une surreprésentation de maladies graves comme le cancer de la vessie ou la maladie de Parkinson précoce. On assiste tant au sujet de la toxicité de ces substances pour les utilisateurs qu’au sujet de la pollution des eaux souterraines à une forme de déni dans ce milieu professionnel. En effet, comment supporter une telle réalité ?

Face à cette situation, quelle est la position de l’Union suisse des paysans (USP)? Prend-elle les bonnes décisions pour protéger ses membres face aux risques réels que représente l’exposition directe et régulière à ses substances même en respectant les mesures de sécurité (masque, gants, etc.) ? Défend-elle ses membres engagés dans la production biologique face aux diffamations de l’industrie ? Encourage-t-elle les « conventionnels » à se convertir dans la production biologique qui leur offre une bien meilleure condition de vie, de meilleurs prix et la garantie du soutien des consommateurs ? Non, bien au contraire, l’USP est la principale commanditaire d’une « étude» qui vise à dénigrer l’agriculture biologique. Pourtant, en y regardant de plus près, cette analyse très simpliste et sans fondement agronomique sérieux ne risque que de nuire à son auteur et à la prestigieuse Université de St-Gall qui voit sa réputation ternie. Francis Egger, fin stratège et vice-directeur de l’USP, a annoncé la couleur dans l’Agri du 5 novembre dernier : « Nous cherchons davantage de moyens pour contrer ces mouvements », tout en déplorant que la population se souvienne encore des résultats des analyses de l’eau potable du rapport de l’Office fédéral de l’environnement de l’été passé, l’USP prend clairement position en faveur de l’agroindustrie, grande pourvoyeuse de moyens financiers…Mais, il s’agit encore une fois d’évacuer la réalité, celle du risque pour la santé publique et pour la biodiversité de ces substances, en focalisant uniquement sur la productivité. Ainsi, il recommande à ses membres de « défendre leur métier » : « N’ayez pas de complexe à défendre votre métier, à montrer clairement les conséquences que les initiatives auront sur votre revenu et sur les rendements agricoles ». Message parfaitement reçu par les betteraviers semble-t-il, et tant pis pour les abeilles ! Ne nous y trompons pas, l’offensive pour la ré-homologation de l’imidaclopride fera office de test dans ce qui n’est que le début d’une guerre idéologique impitoyable !

Évidences scientifiques

Puisque nous sommes face à une stratégie bien rodée de manipulation des faits et de déni, soit d’évacuation du réel, il me reste à rappeler ce que Swiss-food et ses commanditaires s’évertuent à nous faire oublier ou minimiser la réalité de l’omniprésence de leurs molécules artificielles dans notre environnement et désormais dans nos corps comme les analyses existantes de sang, d’urine ou de cheveux le démontrent. Quels sont les risques REELS pour notre santé et pour le vivant en général de la dissémination de ces produits toxiques que leurs créateurs souhaitent tant pouvoir continuer à vendre ici et ailleurs dans un mépris total des conséquences ?

La pollution chimique des sols, de l’eau, de l’air et des organismes vivants par des milliers de molécules de synthèse issues de l’industrie constitue l’une des principales causes du déclin de la biodiversité (8) et se répercute gravement sur la santé humaine. Elle constitue l’une des neuf limites planétaires et une menace tout aussi grave que le réchauffement climatique. Parmi ces molécules, la catégorie des pesticides de synthèse est particulièrement problématique, non seulement en raison de leur diffusion à large échelle partout dans le monde depuis les années 50, mais également en raison de leur toxicité. N’oublions jamais que ces substances ont été élaborées spécifiquement pour leur effet nocif, mortel et/ou perturbateur d’organismes vivants, qu’il s’agisse de plantes, de champignons ou d’animaux. En outre, de par leur structure artificielle, elle se distinguent par une persistance dans l’environnement. Ces molécules de synthèse sont résistantes aux dégradations biologiques naturelles, elles subsisteront plusieurs années ou dizaines d’année sous leur forme originelle ou se subdiviseront en métabolites, leurs produits de dégradation qui sont souvent plus mobiles et plus persistants que leur substance mère (ex : l’AMPA pour le glyphosate). Substances mères et/ou métabolites s’accumulant dans les écosystèmes, ils ne sont pas biodégradables ; les formules les plus résistantes peuvent rester intactes pendant de très longues périodes, de plusieurs dizaines, centaines ou même milliers d’années. Ils sont capables de contaminer ainsi à large échelle l’environnement et peuvent être transportés à longue distance dans l’air. De par leur résistance et les processus naturels (infiltration, ruissellement, etc.), ces molécules contaminent les sols et l’eau, y-compris nos réserves d’eau potable, comme l’a clairement démontré le rapport de l’Office fédéral de l’environnement.

Non seulement ces substances saturent notre environnement, mais elles ont également la capacité de s’accumuler au sein même des organismes vivants, on parle de bioaccumulation. Elles vont se concentrer dans les corps des espèces en tête de la chaîne alimentaire (poissons carnivores, mammifères marins, oiseaux de proie et évidemment êtres humains). Nous appelons ce processus bioamplification.

Le déclin des insectes et des oiseaux semble être directement lié à l’intensification de l’agriculture et à l’usage des pesticides de synthèse. Chaque pesticide de synthèse autorisé présente un risque spécifique, des centaines de molécules différentes s’accumulent ensemble dans notre environnement et nos organismes, c’est l’effet cocktail. De plus, les réglementations reposent sur le principe de « c’est la dose qui fait le poisson », alors que l’on sait depuis 20 ans au moins que les perturbateurs endocriniens agissent à des doses infinitésimales et que le moment de l’exposition est déterminant, en particulier pendant la vie fœtale. Enfin, l’exposition chronique à long terme à laquelle la biodiversité et la population est confrontée n’est pas prise en compte par le système de régulation. Face à cette contamination généralisée, on essaye de nous faire croire que le risque global est sous contrôle, alors que, par exemple, l’exposition par voie aérienne n’est même pas prise en compte par le gouvernement.

En ce qui concerne le cas particulier des néonicotinoïdes, 1200 études scientifiques indépendantes en démontrent l’impact sur l’environnement, en particulier sur les insectes pollinisateurs bien sûr, plus récemment on vient de comprendre leur impact également sur les milieux aquatiques. L’Office fédéral de l’agriculture a retiré l’homologation de trois d’entre eux seulement en 2018, soit 14 ans après l’interpellation du conseiller national Fernand Cuche qui demandait déjà l’interdiction du Gaucho au nom du principe de précaution!

Épilogue

La ré-homologation du Gaucho vient d’être refusée par l’Office fédéral de l’agriculture, ce dont nous aurions pu nous réjouir si ce refus ne s’accompagnait d’une nouvelle autorisation de deux autres pesticides de synthèse pour le traitement des betteraves. L’un est également un néonicotinoïde, donc potentiellement tout aussi toxique que la substance qu’il vient remplacer ! L’autre appartient à une nouvelle famille de pesticides de synthèse, les kétoénoles, qui présentent d’autres risques pour les insectes pollinisateurs en perturbant la biosynthèse des lipides, et au sujet desquels nous ne disposons pas suffisamment d’études indépendantes. Celles dont nous disposons indiquent déjà des effets perturbateurs endocrinients préoccupants. Une fois de plus, le principe de précaution n’est pas appliqué!

(1) Au chapitre « La mondialisation de la perversion narcissique » de son ouvrage « Le nouvel ordre psychiatrique » (2012)

(2) Marie-France Hirogoyen, “Le Harcèlement Moral”, page 94

(3) S.Rampton & J.Stauber, L’industrie du mensonge. Relations publiques, lobbying & démocratie, Agone, coll. « Eléments », 2012

(4) Yuval Noah Harari, « Le credo capitaliste » in Sapiens, 2015, pp.357-384

(5) Marie-Monique Robin, Notre poison quotidien ; la responsabilité de l’industrie chimique dans l’épidémie des maladies chroniques, Ed. La Découverte, 2011,2013, p. 147

(6) Ibid, p. 159

(7) Foucart, Horel et Laurens, Les gardiens de la raison : Enquête sur la désinformation scientifique, Ed. La découverte, 2020.

(8) Sanchez-Bayo F & Wyckhuys KAG, Biological Conservation 232: 8-27, 2019

 

 

 

Pourquoi la loi CO2 actuelle ne répond pas aux objectifs de Paris? Pourquoi la soutenir malgré tout?

Le Parlement va cette semaine se prononcer sur une révision totale de la loi CO2. Ce projet si longuement discuté au sein des chambres ne pourra malheureusement pas permettre de véritablement atteindre les objectifs qui en sont pourtant la raison d’être, et cela même si toutes les minorités péniblement obtenues par la gauche sont adoptées. Que lui manque-t-il ? Voici plusieurs exemples :

En ce qui concerne les carburants :

  • Il manque des objectifs d’atténuation pour l’ensemble des carburants! Toute la loi est construite autour des combustibles, alors que 40% (OFS) des émissions directes de la Suisse sont dues aux carburants. C’est la plus grande lacune dans l’élaboration de la loi et la principale raison pour laquelle elle ne permettra pas d’atteindre les objectifs de Paris, ni même les objectifs généraux d’atténuation formulés dans l’introduction de la loi.
  • L’Office fédéral de l’énergie définit les objectifs de quantité de CO2 (en g/km/an) émis par véhicule pour les importateurs d’automobiles en se calquant sur la législation européenne qui impose des seuils aux constructeurs d’automobiles. Selon la loi CO2, une quantité « moyenne » de 95 gCO2/km/an doit être respectée entre l’ensemble des importateurs du pays. La Confédération doit négocier des quantités tolérées « spécifiques » (valeur cible spécifique) avec chaque importateur ou groupe d’importateurs en fonction des caractéristiques et du poids des véhicules. Cela veut dire que les efforts des importateurs de « petites voitures » (comme Peugeot, Citroën, etc.) compensent l’inertie de ceux qui importent des « grandes voitures » (VW, Audi, Mercedes, etc.). Les efforts des petits font que les gros n’ont pas besoin d’en faire pour baisser leur « cible spécifique ». Ce système, extrêmement opaque, semble conçu tout exprès dans le but de favoriser les importateurs (et constructeurs européens) des véhicules les plus lourds et les plus puissants, qui devraient pourtant justement être ceux que l’on pénalise le plus. Dans ce cas précis, non seulement nous ne respectons pas le principe du pollueur-payeur, mais nous allons même à contresens de ce principe !
  • Avec une limitation de +12 ct/l d’essence au maximum les consommateurs privés ou les entreprises ne sont ni incités à réduire l’utilisation qu’ils ont de leurs véhicules ni à choisir des véhicules moins gourmands en essence car il n’y a pas d’impact significatif sur leur choix de consommation. Pour être vraiment efficace, une taxe carbone devrait impliquer carburants et combustibles au même taux.
  • Il manque des mesures complémentaires et incitatives. Par exemple, on devrait promouvoir clairement la mobilité électrique pour remplacer les carburants. ainsi que la mobilité douce, les offres de sharing et les transports publics. En plus de leur bilan favorable en CO2, les voitures électriques sont moins bruyantes et ne polluent pas l’air local ce qui augmenterait la qualité de vie dans les villes de manière considérable. La loi devrait imposer au gouvernement de promouvoir et de développer les infrastructures nécessaires pour le parc de véhicules électriques (bornes de recharge, etc.) et soutenir le développement et la recherche sur la mobilité électrique, notamment le développement et le recyclage des batteries.

En ce qui concerne les combustibles :

  • Avec les allocations gratuites des droits d’émissions les entreprises ne sont pas incitées à investir d’une manière durable sur le plan climatique. Pire, cela revient au même que de leur fournir des subventions.
  • La loi ne prévoit pas de mesures significatives pour promouvoir la recherche et le développement des énergies renouvelables. La Suisse dispose d’un grand potentiel pour le photovoltaïque qui est largement sous-exploité. A l’exception de l’énergie hydraulique nous figurons dans les derniers rangs en matière d’exploitation des énergies renouvelables en Europe. La loi devrait offrir un cadre incitatif pour le développement massif des énergies renouvelables, en particulier dans le solaire.

En ce qui concerne la finance durable :

  • Malgré les avancées depuis son passage au États en automne dernier, la loi n’encourage pas suffisamment les finances durables. Il est pourtant extrêmement important d’inciter la Confédération, la BNS, les caisses de pension et autres institutions à gérer leurs finances d’une manière durable. Ceci aurait un très grand impact car des fortunes considérables sont gérées en Suisse. Si la Confédération et la BNS montraient le bon exemple, cela donnerait un signal majeur aux investisseurs. Il faudrait également développer les bons standards pour la classification de ces fonds financiers et leur monitoring.
  • La loi ne stipule pas suffisamment les investissements en technologies durables et neutres sur le plan climatique. A l’avenir, il faudra faire un plus grand effort pour préparer notre économie future à moyen et long terme.

En ce qui concerne la formation :

  • Cela implique également un investissement important dans la formation initiale et continue, en particulier dans les domaines des énergies renouvelables, notamment le photovoltaïque, la construction et le bâti, la mobilité électrique, l’adaptation au changement climatique (aménagement du territoire, agriculture et sylviculture) et l’éducation au développement durable. Le développement rapide des énergies renouvelables, l’innovation dans les domaines de la construction et du bâti tout comme dans les transports afin de s’affranchir des énergies fossiles demande du personnel supplémentaire et spécialisé. Nous avons donc besoin d’une offre accrue et de contenu adéquat des programmes de formations initiales et continues pour répondre à cette demande. L’adaptation au réchauffement climatique implique également des nouvelles pratiques et connaissances, en particulier dans les domaines de l’agriculture, de la sylviculture et de l’aménagement du territoire. Enfin, les changements de comportements nécessaires à la réalisation des objectifs de Paris implique l’introduction d’une éducation au développement durable dans tous les domaines, en particulier celui des finances, du commerce et de l’ingénierie.

Et l’adaptation au réchauffement climatique ?

  • Il manque la base légale pour les mesures d’adaptation au changement climatique. La simple coordination par la Confédération ne suffit pas. Il faut ancrer les mesures d’adaptation, la Confédération devrait implémenter une stratégie d’adaptation pour toute la Suisse sur la base de l’excellent rapport de l’OFEV (2017).

Dans ces conditions, pourquoi soutenir un projet si décevant au regard de l’urgence climatique ? Car malgré tout elle porte certains avantages :

Avantages de la loi CO2

  • La loi fixe des objectifs de réduction précis pour 2030 et 2050. Les minorités proposées par la gauche, pour autant qu’elles soient acceptées, fixent des seuils compatibles avec les exigences de l’initiative des glaciers.
  • L’établissement de la taxe CO2 sur les combustibles comme instrument de marché est le point fort de la loi, dont les effets positifs sur l’évolution des émissions nationales sont perceptibles depuis plusieurs années. De plus, les revenus de cette taxe sont redistribués à la population.
  • Le système de mise aux enchères d’une part des droits d’émission et le lien au marché d’émission européen dans le secteur de l’aviation sont aussi de bonnes avancées.
  • La création d’un Fonds pour le climat à partir de cette nouvelle taxe également. Cependant, dans un but de cohérence et d’efficacité, les ressources financières issues de ce fond devraient être placées auprès de produits financiers qui respectent le principe de neutralité climatique.
  • Enfin, cette loi représente le seul cadre législatif que nous ayons pour les années postérieures à 2020.

Son rejet par un référendum serait donc dangereux de ce seul point du vue. Il est cependant absolument nécessaire de la compléter au plus vite par un maximum d’interventions parlementaires visant à compléter les lacunes décrites ci-dessus. Le rythme et l’agenda de traitement de ces interventions et dépôts devra également être prioritaire dans l’agenda des deux chambres. Comme l’a démontré la crise sanitaire du COVID-19 de tels bouleversements d’agenda face à une urgence sont possibles. En regard des menaces que fait peser le réchauffement climatique sur les conditions de vie, et de santé, des jeunes générations, nous ne voyons pas bien pourquoi, il ne serait pas possible aujourd’hui d’appliquer les mêmes principes afin de justifier un traitement urgent des objets permettant d’améliorer et de compléter la loi CO2.

Récolte du soja au Brésil

La lutte contre la crise climatique et écologique est-elle de responsabilité individuelle ou collective ?

Puis-je me contenter de faire les bons choix en tant que consommateur, en particulier en ce qui concerne mon alimentation ?

Lors de mon précédent article, j’évoquais les priorités d’action en terme d’atténuation du réchauffement climatique en Suisse, soit de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES). Pour rappel, les trois premières sources en Suisse sont dans l’ordre :

  1. Les transports, et donc la combustion de carburants fossiles (essence, diesel, kérosène).
  2. Les bâtiments, en particulier le chauffage des habitations et des lieux de travail, et donc la combustion de combustibles fossiles (mazout, gaz naturel).
  3. L’alimentation, dont les deux tiers des émissions GES sont émises à l’étranger.

Alors que la production agricole et la gestion des forêts ne sont responsables « que » de 13% des émissions directes de notre pays, environ 25% des émissions mondiales de GES est lié à la production agricole, à la foresterie et au changement  d’affectation des terres (AFAT), qui définit la disparition de milieux naturels (forêts, marais, prairies naturelles, etc.) au bénéfice de la création de nouvelles terres agricoles.  Les GES concernés sont le CO2 (déforestation, mécanisation), le CH4 (méthane) issu principalement de l’élevage intensif et le N2O (protoxyde d’azote) provenant avant tout de l’usage massif de l’épandage d’engrais naturels et chimiques.

Transition énergétique, écologique et inégalités sociales.

Le réchauffement climatique exige une très rapide transition énergétique (en Suisse, plus de 80% des émissions de GES sont issues de la combustion d’énergie fossile), mais nous sommes également face à une érosion sans précédent de la biodiversité depuis la dernière grande extinction du vivant il y a 65 millions d’année, provoquée par l’impact d’un gigantesque météorite avec notre planète et responsable de l’extinction des dinosaures. Aujourd’hui, la cause de l’effondrement qui touche tous les organismes, des plantes aux insectes et à l’ensemble des vertébrés (poissons, amphibiens, reptiles, oiseaux, mammifères), ce sont les activités humaines. On distingue 4 phénomènes à l’origine de cette hécatombe d’êtres vivants et auxquels se cumulent les conséquences du réchauffement climatique:

  • la disparition et la dégradation des habitats naturels
  • la pollution environnementale (air, eaux, sols, organismes vivants)
  • la surexploitation des ressources : le rythme des prélèvements ne permet pas le renouvellement biologique
  • les espèces exotiques envahissantes, importées par le biais des échanges commerciaux mondiaux.

Il s’agit de prendre en compte à la fois l’impact climatique d’un produit (bilan carbone) et son impact écologique. L’impact social d’un produit de consommation doit également être pris en compte. Les conséquences du réchauffement climatique et l’érosion de la biodiversité aggravent également les inégalités sociales, qui ont d’ailleurs souvent les mêmes causes que les dégradations environnementales. De plus, les populations les plus défavorisées, à l’échelle mondiale comme à l’intérieur d’un pays, sont aussi celles qui subissent le plus durement ces conséquences (environnement pollué, alimentation insuffisante ou très peu qualitative, disparition des habitats, dégradation des conditions de vie et de travail, etc.).

3 critères pour définir l’impact climatique, écologique et social des aliments

L’impact climatique, écologique et social des aliments est déterminé en grande partie par les 3 critères suivants :

  • Le mode de production : s’agit-il d’agriculture/élevage biologique, durable ou d’agriculture/élevage intensif, productiviste ?
  • Le niveau de transformation : s’agit-il de produits frais, transformés ou ultratransformés ? Rappelons que ces derniers, issus de l’industrie agroalimentaire, exigent des quantités considérables d’énergie pour que tous les éléments qui les composent soient extraits, puis acheminés et ré-assemblés. Même si ces aliments ne contiennent que des aliments d’origine végétale, certains de leurs composants ont souvent une origine problématique, à l’instar de l’huile de palme, qui est directement liée à une déforestation intense avec toutes ses conséquences (émission de CO2 , dégradation des sols, disparition des habitats et des espèces, érosion de la biodiversité, appauvrissement alimentaire pour les populations locales, etc.). Les questions de l’emballage, du conditionnement et de la chaîne du froid, ainsi que la gestion des déchets se pose également.
  • La provenance et, par conséquent, la saisonnalité : s’agit-il d’un aliment produit dans ma région, mon pays ou à l’autre bout du monde ? S’agit-il d’un produit de saison, importé ou produit sous serre chauffée? Dans ce cas, quelle énergie est à l’origine du chauffage ? S’il s’agit de produits animaux (viande, produits laitiers, œufs, poissons, etc.), d’où proviennent-ils ? Comment et avec quoi l’animal qui me nourrit a-t-il été lui-même alimenté ?

La prise en compte de ces trois critères, plus d’autres liés à la santé et à l’éthique, entraîne nécessairement la remise en cause d’une consommation quotidienne de viande et/ou de poisson. Les régimes végétariens et végétaliens contribuent à la lutte contre le réchauffement climatique, l’érosion de la biodiversité et l’exploitation des travailleurs pour autant que l’ensemble des critères exposés soit également respecté : par exemple, d’un point de vue à la fois climatique, écologique et social, un burger vegan industriel à base de soja brésilien (photo en tête d’article) et huile de palme indonésienne est plus problématique que de la viande bio suisse. De même, en ce qui concerne la consommation d’aliments issus de l’agriculture biologique : un paquet de biscuits à base de farine bio américaine et de graines bio sri-lankaises, bien que lié à une meilleure empreinte écologique dans ces lieux de production, n’en comporte pas moins un bilan carbone probablement trop lourd.

Prix et cycle de vie d’un produit : les « externalités » du système économique et industriel

Nous voyons avec l’exemple de l’alimentation que pour réaliser la transition énergétique et écologique, les choix individuels des consommateurs sont en effet très importants, mais encore faut-il que ceux-ci aient accès aux informations et aux connaissances appropriées pour pouvoir opérer les bons choix et les moyens économiques pour pouvoir donner la préférence à des produits de qualité. En effet, les biens de consommation, y-compris alimentaires, produits en masse puis redistribués sur l’ensemble de la planète sont généralement moins chers que des produits artisanaux confectionnés à côté de chez nous. Cette situation reflète une réalité bien connue, celle de la non prise en compte de coût « réel » d’un bien de consommation ou d’un service, en terme de répercussion sociale et écologique, les fameuses « externalités » du système économique mondialisé. Face à la nécessité de réduire les émissions de GES, il est nécessaire de prendre en compte les « émissions grises », liées à l’ensemble des étapes du cycle de vie d’un produit, de la production à l’élimination en passant par la transformation, la consommation et le transport entre chacune de ces phases.

Taxe carbone, principe du pollueur-payeur et justice climatique

Une taxe carbone rend un peu mieux compte de ce coût réel, en ce qui concerne le coût climatique d’un produit (les autres impacts écologiques et sociaux ne sont pas pris en compte). Elle représente une part de la solution, surtout si elle permet ensuite de financer et d’organiser la réalisation d’alternatives plus vertueuses (par exemple le développement et l’accessibilité économique des transports publics par rapport à l’usage quotidien des véhicules individuels motorisés ou le soutien actif et économique des cantons au développement d’une filière alimentaire régionale), mais elle ne permet pas d’appliquer pleinement le principe du pollueur-payeur, puisqu’elle pénalisera proportionnellement davantage les consommateurs à bas et moyens revenus, alors que ce sont généralement les plus riches qui ont les modes de vie et de consommation les plus polluants, et qui ont, dans tous les cas, la plus grande marge de manœuvre. Ce pourquoi, le principe de justice climatique doit être impérativement pris en compte lors de l’élaboration d’une taxe CO2. Le projet actuel qui consiste à dédier un tiers des revenus de la taxe au financement de la transition et deux tiers pour les primes d’assurances maladies est mieux que rien, mais la solution la plus juste serait une taxe proportionnelle à la fois à l’empreinte carbone, voir écologique, et aux revenus du ménage.

Urgence climatique et écologique vs. Surproduction et surconsommation

Par ailleurs, l’urgence climatique et écologique à laquelle nous sommes confrontés ne nous permet plus d’attendre que le plus grand nombre des consommateurs adaptent progressivement leurs habitudes de consommation selon leurs niveaux de conscience, de compréhension et de possibilités matérielles, et que de nouvelles offres apparaissent pour répondre  à ces nouvelles exigences. Il n’est pas possible d’obtenir en une décennie la transformation du système financier, économique, industriel et agricole nécessaire, de l’échelle locale à l’échelle internationale, sur la seule base des changements progressifs de modes de vie, même si ceux-ci sont évidemment très importants. D’autant plus que ces systèmes sont conçus depuis plusieurs décennies sur le modèle productiviste qui découle de l’impératif de la croissance, impliquant surproduction et surconsommation. Les individus et les populations, réduits par ce système à leur fonction de consommateurs, sont soumis à la pression permanente et omniprésente d’un marketing intrusif leur enjoignant de consommer toujours plus et sans fin.

Par exemple, le fonctionnement du système agroalimentaire actuel, la dérégulation et les excès qui le caractérisent (délocalisation et spécialisation de production, usage systématique des pesticides de synthèse, fermes-usines, pêche industrielle, etc.) entraînent l’épuisement des ressources, la déforestation, la dégradation des sols, la dévastation des océans, une pollution généralisée des sols, de l’eau, de l’air et des organismes vivants et contribue, comme nous l’avons vu, largement à l’érosion de la biodiversité et au réchauffement climatique. Sans même avoir été capable de garantir la sécurité alimentaire dans plusieurs régions du monde, ce système menace également la santé humaine et contribue largement à l’explosion des maladies chroniques (obésité, diabète, cancers, etc.).

Dégradation des sols, réchauffement climatique et sécurité alimentaire

En août 2019, le GIEC  a publié un rapport spécial sur le changement climatique et les terres émergées. Basé sur plus de 7000 publications scientifiques du monde entier, ce rapport fait part des effets cumulés du réchauffement climatique et de la dégradation des sols sur les systèmes agricoles. 25% des terres émergées sont déjà dégradées par les activités humaines, en particulier par la déforestation et par l’agriculture intensive. L’usage massif de pesticides de synthèse, en tuant les organismes vivants du sol (vers de terres, mycorhizes, etc.), provoque à moyen terme une baisse importante des rendements et de la capacité des plantes à se défendre naturellement contre les maladies et les ravageurs. Cela entraîne un usage encore plus acharné de substances toxiques et ainsi de suite.

De plus, la capacité à absorber le CO2 atmosphérique des sols dépend de leur bonne santé.  On estime qu’environ un tiers des émissions GES d’origine humaines a été jusqu’à présent absorbé par les sols et les forêts. Diminuer cette capacité augmente donc le réchauffement atmosphérique global, qui a son tour diminue encore plus la capacité des plantes et des sols à réduire la teneur en CO2 de l’air et à réguler la température locale grâce à l’évapotranspiration.

Il démontre également qu’une gestion durable des sols est nécessaire pour limiter le réchauffement climatique (stockage du CO2), pour faire face au mieux à ses conséquences (résilience face aux sécheresses, inondations, etc.) et pour préserver la sécurité alimentaire dans de nombreuses régions où elle est déjà menacée et le sera à cause du réchauffement climatique. Il rappelle également qu’il n’est pas raisonnable de détourner des terres agricoles dans le seul but de fournir des agrocarburants et que les projets de reforestation lié au système de compensation de CO2 (qui sont des permis de polluer) ne sont intéressants que s’il s’agit de systèmes durables et diversifiés. En effet, plusieurs de ces projets tant en Asie, en Amérique latine qu’en Afrique ont une incidence néfaste sur la biodiversité et sur l’approvisionnement alimentaire des populations locales car ils ont été réalisés dans la précipitation avec des objectifs de rentabilité à court terme avant tout, alors que la création d’un véritable écosystème demande de l’intelligence et de la patience.

Si le système de production alimentaire intensif mis en place après la deuxième guerre mondiale a permis d’alimenter une population mondiale en pleine croissance, il a désormais atteint ses limites car la dégradation des sols et des habitats qu’il comporte, dans le contexte du réchauffement climatique, non seulement ne lui permet plus d’assurer la sécurité alimentaire mais est devenu lui-même source d’une lourde menace sur les écosystèmes, leur résilience et la survie de notre espèce qui en dépend. Or le rapport scientifique fait part des solutions alternatives déjà existantes qu’il est urgent de développer à large échelle chez nous comme partout dans le monde. Agroécologie, agroforesterie, diversité d’espèces forestières, végétales et animales, agriculture biologique, permaculture permettent de garantir, rétablir et restaurer la santé des sols, leur rendement et leur capacité de stockage du carbone, tout en offrant la possibilité à de nombreux auxiliaires de jouer leur rôle (insectes carnivores, hérisson, etc.). Ces alternatives permettent également de réduire drastiquement l’exposition chronique que tous les êtres vivants subissent face à des substances toxiques, potentiellement cancérigènes, mutagènes, perturbatrices endocriniennes, reprotoxiques et neurotoxiques qui représentent à long terme un risque au moins aussi grave pour l’espèce humaine que le réchauffement climatique.

Limites planétaires, conscience écologique et rôle de l’État

En tant que climatologue, je suis rassurée de voir émerger une conscience climatique dans notre société, grâce à l’impulsion des jeunes générations qui, mieux formées et instruites sur les problématiques environnementales, ont bien compris que leur avenir est en jeu et dont les revendications sont on ne peut plus légitimes. Je m’inquiète cependant de constater certaines incohérences et un manque encore évident d’une compréhension globale de la crise écologique et sociale qui nous menace en ce début de XXIème siècle, tant au sein des populations que des élus qui les représentent. Or, nous flirtons désormais avec les 9 limites planétaires définies par Rockström et al. en 2009 dans leur article « A Safe Operating Space for Humanity » et publié par la prestigieuse revue Nature. Nous en avons évoqué rapidement 4 :

  • le réchauffement climatique
  • l’érosion de la biodiversité
  • l’affectation des terres
  • la pollution chimique

Tenons à l’esprit que les 5 limites suivantes s’y ajoutent:

  • Diminution de l’ozone stratosphérique
  • Acidification des océans
  • Perturbation des cycles de l’azote et du phosphore
  • Disponibilité de l’eau douce
  • Charge en aérosols

Ces processus de destruction et de dégradation de notre cadre de vie à l’échelle planétaire se cumulent les uns aux autres, partagent pour la plupart les mêmes causes liées aux activités humaines et conjuguent leurs effets avec pour résultat de rendre notre planète de moins en moins accueillante pour de nombreuses espèces, dont l’être humain. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, notre environnement se dégrade à l’échelle de la planète toute entière. Cette crise sans précédent se cumule aux crises économique, financière, sociale, géopolitique, énergétique et démocratique de ce début de siècle. On parle de « crise globale ».

Nos sociétés et nos économies se sont construites en « externalisant » les impacts écologiques comme s’il suffisait de trouver les moyens technologiques de s’affranchir de notre condition animale, comme si finalement ce n’était pas notre environnement physique et naturel qui détermine notre survie… il y a là un enjeu qui dépasse largement la compréhension par le plus grand nombre des mécanismes en jeu dans le réchauffement climatique, même si celui-ci est une première étape fondamentale (ne serait-ce que pour résister par la force du raisonnement aux arguments trompeurs des climatosceptiques). Cet enjeu, c’est celui de la naissance et du développement de la conscience écologique, et pour le plus grand nombre d’entre nous. Une part encore largement insuffisante de nos semblables partagent cette conscience, tout comme, semble-t-il, une bonne partie des représentants du peuple de notre pays, si l’on se réfère aux résultats du sondage préélectoral effectué par l’alliance des quatre grandes ONG environnementales WWF, Greenpeace, Pronatura et ATE (voir ecorating.ch).

Le développement de cette conscience repose notamment sur deux conditions : un niveau de vie qui permette le développement de valeurs post-matérialistes et une éducation et formation qui intègre l’écologie. D’ailleurs Einstein disait « un estomac creux n’est pas un bon politique », ainsi que « l’ignorant ne changerait pour rien au monde son ignorance »…

Enfin pour conclure, nous avons vu que le réchauffement climatique, mais également les autres grandes menaces liées à la dégradation de l’environnement, réclament des transitions sans précédent qui concernent l’ensemble de notre système de production, de consommation ainsi que le système économique et financier qui les régente. On comprend bien que tout cela ne saurait se résoudre uniquement à l’échelle des individus, mais qu’il s’agit bien de la responsabilité des États, de l’échelle communale à l’échelle internationale, de mettre en place les conditions cadres adéquates. Par exemple, signer des accords commerciaux avec les pays du Mercosur afin d’augmenter l’importation des produits agricoles brésiliens ne vont absolument pas dans le bon sens. Plus que jamais, nous avons besoin de politiques courageuses, qui rappellent à chaque acteur sa responsabilité, de l’individu aux grands groupes financiers. Il en va également de la préservation de notre système démocratique, pour que les citoyens puissent à nouveau y placer leur confiance, en constatant que les paroles seront suivies des actes et que la préservation d’une planète viable pour nos enfants et petits enfants n’est pas négociable.

Le transport, secteur prioritaire pour limiter nos émissions de gaz à effet de serre (GES).

Hier l’Union suisse des paysans annonçait sa résolution à soutenir des mesures efficaces pour anticiper les effets du réchauffement climatique sur la production agricole tout en diminuant les émissions de GES dues à ce secteur. Au TJ de 19:30 de la TSR, cette nouvelle était complétée par l’annonce du chiffre suivant : 13% des émissions de GES en Suisse sont imputables à l’agriculture (ce chiffre comprend également les émissions liées à la sylviculture).

J’ai alors regretté qu’il ne soit pas précisé que le premier secteur émetteur, avec 31%, et en constante augmentation, est celui des transports. En effet, sans vouloir du tout diminuer la nécessité d’agir sur les émissions de GES liées à l’agriculture dans notre pays, j’estime nécessaire de rappeler que la priorité, pour respecter les accords de la COP21 signée à Paris en 2015, réside dans notre capacité à diminuer drastiquement notre consommation de carburants fossiles.

Une partie importante de la solution consiste à transférer la mobilité individuelle motorisée vers les transports publics et la mobilité douce. Cela représente un défi considérable en terme de gestion et d’aménagement du territoire que les politiques publiques, de la commune à la confédération, doivent clairement se fixer comme prioritaire.

Au lieu de cela, je vois avec inquiétude certaines communes élargir ses routes et ses places de parking afin de les adapter au nombre toujours croissant des SUV (Sport utility vehicle) et le Conseil fédéral entend généraliser les autoroutes à six voies. Parallèlement, nous subissons l’augmentation régulière des prix pratiqués par les CFF alors qu’un lobbying actif cherche à obtenir la libéralisation du transport par cars motorisés…

Il me semble alors nécessaire de rappeler les faits suivants:

La température moyenne mondiale a augmenté de 1°C depuis le début des mesures météorologiques au XIXème siècle (GIEC, 2018). En Suisse, on mesure un réchauffement de 2°C, soit plus du double (Météosuisse, 2018). Cela s’explique tant par l’influence du climat continentale que par la modification de l’albédo (taux de réflectivité du rayonnement solaire) due à la fonte des glaciers et à la diminution de l’enneigement (des surfaces claires laissant place à des surfaces plus foncées).

Le réchauffement global de l’atmosphère observé est dû à une accentuation artificielle de l’effet de serre par l’ajout de GES liés aux activités humaines. Les quantités de GES présents dans l’atmosphère ont augmenté de façon exponentielle depuis la révolution industrielle. La teneur en CO2 dans l’atmosphère en parties par million (ppm) a dépassé les 300 ppm en 1950. Cette limite n’avait probablement pas été franchie depuis plus de 2 millions d’années. Elle a franchi les 400 ppm en 2015 (NASA, 2016).

https://climate.nasa.gov/climate_resources/24/graphic-the-relentless-rise-of-carbon-dioxide/

L’axe horizontal indique les 400 000 dernières années, l’axe vertical la concentration de CO2 en ppm. La courbe représentant l’évolution dans le temps de cette concentration oscille entre 180 ppm au minimum, correspondant aux périodes glaciaires et 300 ppm lors des périodes de réchauffement naturel,  jusqu’en 1950 où elle dépasse cette limite.

 

 

 

Les causes du réchauffement climatique

Quatre types de GES additionnels (liés aux activités humaines) sont responsables du réchauffement climatique. Les émissions directes sur territoire suisse sont réparties comme suit (OFEV, 2013):

-83% de  CO2(dioxide de carbone)

-5% de  CH4(méthane)

-5% de  N2O(protoxyde d’azote)

-3% d’halocarbones (CFC, HCF)

Les émissions de CO2 sont liées principalement à la combustion des carburants (essence, kérosène, diesel) et des combustibles fossiles (mazout, gaz naturel). Ces différents gaz n’ont pas la même capacité de captage de la chaleur (potentiel de réchauffement global, PRG), ni la même durée de séjour dans l’atmosphère (100 ans pour le CO2) avant d’être réabsorbés par les cycles naturels comme la photosynthèse. En tenant compte de ces deux critères, on peut considérer l’impact de l’ensemble des GES mesurés en équivalent CO2(éq.-CO2).

Le secteur responsable de la plus grande part d’émissions directes de GES en Suisse (en éq.- CO2) est le transport (31%), suivi par le bâtiment (29%), principalement en raison du chauffage et du secteur de la construction, puis la production industrielle (20%), la production agricole (13%) et les déchets (7%), (OFEV, 2018).

De plus, la part d’émissions indirectes, émises à l’étranger mais liées aux biens de consommation en Suisse, est très importante : plus de 50% des aliments consommés en Suisse sont importés, plus de 80% des autres biens  (électronique, textile, etc.).

La priorité en terme de diminution des émissions de GES en Suisse concerne donc le transport, le bâtiment et la consommation de biens importés, y compris les aliments. Si les choix individuels des consommateurs sont déterminants, seules des politiques responsables les favorisant permettront de respecter nos engagements.