L’élevage intensif : une réalité en Suisse aussi !

Le 25 septembre 2022, le peuple se prononcera au sujet de l’initiative populaire « Pour une Suisse sans élevage intensif ». Son objectif est de faire sortir la production animale suisse du modèle d’élevage intensif et industriel. Ce modèle intensif vise à produire plus de denrées alimentaires animales, en particulier de viande, par unité de surface. Il implique la densification de la détention et l’ultrasélection des animaux en fonction de la productivité et du gain de croissance.

Il y a d’excellentes raisons de soutenir l’initiative : le bien-être et la dignité des animaux de rente bien sûr. Mais également la lutte en faveur du climat, l’adaptation de notre agriculture aux conséquences du réchauffement climatique, le respect et la préservation de nos ressources naturelles (air, sol, eau) et de la biodiversité. Plusieurs impacts positifs sur notre santé y sont liés et enfin la survie à long terme des petites et moyennes entreprises agricoles ainsi que plus globalement la résilience de notre système de production agricole face aux conséquences du réchauffement climatique.

Non-pertinence des comparaisons internationales

Face à ces enjeux, les opposants à l’initiative répètent volontiers que « l’élevage en Suisse n’existe pas ». Ils s’appuient pour cela sur la comparaison entre le nombre d’animaux maximum par exploitation autorisé en Suisse par rapport à d’autres pays, y compris ceux qui se distinguent par l’absence totale de considération pour la dignité animale comme la Chine. Il ne fait aucun doute que la situation en Suisse est meilleure, ce serait d’ailleurs bien navrant qu’il en soit autrement, mais le fait est que cette comparaison n’est pas très pertinente tant du point de vue écologique que géographique. Ce qui compte c’est la concentration d’animaux dans un territoire donné. Plus on s’éloigne d’une situation qui se présenterait naturellement au sein d’un écosystème, plus les impacts de l’élevage seront importants sur les ressources. Or la Suisse est un pays de montagne, dont la population tant humaine qu’animale se concentre en plaine. Cette concentration a beaucoup augmenté en Suisse depuis vingt ans avec l’augmentation du cheptel suisse, qui est passé de 10.4 millions d’animaux en 2000 à plus de 16 millions en 2021. Pourtant, le nombre de bovins a sensiblement diminué (-5%) durant cette période, une forte baisse étant déjà intervenue dans les années 90 suite à l’épizootie de la vache folle, et le nombre de porcs a diminué encore plus fortement depuis 2000 (-9%).

Explosion du nombre de poulets et poules

L’augmentation du cheptel total s’explique par l’explosion du nombre de volaille, qui est passée de 6.8 millions à 12.6 millions entre 2000 et 2021, soit une augmentation de 85% ! (OFS, relevé des structures agricoles). Ces dernières années, les élevages industriels de volaille, poules pondeuses (limitées à 18 000 par exploitation) et en particulier poulets de chair (limités à 27 000 par exploitation) se sont multipliés. La volaille représente ainsi 80% du cheptel suisse, dont un tiers de poules pondeuses et deux tiers de poulets de chair.

Mais cette réalité disparait avec l’unité de mesure usuelle en production animale, l’unité gros bétail (UGB) avec laquelle une vache correspond à environ 100 poules pondeuses ou 250 poulets de chair. Ainsi, alors que le cheptel a sensiblement augmenté en nombre d’effectifs, l’UGB a diminué de 4.8% entre 2000 et 2020. En UGB, poules et poulets ne constituent donc plus que 5.8% du cheptel suisse contre 73% pour les bovins et 14% pour les porcs. Ils n’en sont pas moins des individus à part entière, dotés d’un système nerveux et émotif, ainsi que de besoins alimentaires et d’un système digestif qui évacue les déjections correspondantes.

Augmentation des importations de fourrages

Afin d’alimenter ces nouveaux effectifs la Suisse a dû augmenter ses importations de fourrages. Plus 27% depuis 2009 (Agristat, dia. 4.03) La part indigène de fourrage est de 86% pour les bovins, qui en Suisse ont encore la chance de s’alimenter principalement à base d’herbe. Elle n’est plus que de 47% pour les porcs et chute à 25 % pour les poulets. Autrement dit, les trois-quarts de l’alimentation des poulets sont importés, faisant chuter notre taux d’auto-approvisionnement. Le tiers des fourrages protéinés importés vient d’Allemagne qui est notre premier fournisseur, 17% provient du Brésil qui est le deuxième fournisseur. Nous sommes également dépendant de la Chine qui avec 8% est le cinquième fournisseur et de la Russie (7ème, 5%), /Agristat, dia. 4.09). Les importations de tourteaux de soja sont passées de 25 milliers de tonnes en 1990 à 330 en 2020.

Des disparités régionales très importantes

Ce sont donc les quantités d’animaux, par effectifs et par hectare, qui sont déterminants pour apprécier leurs impacts sur notre environnement. Cette densité a beaucoup augmenté dans certains cantons de plaine depuis 30 ans. En 2021, Lucerne détient le record avec 2.1 UGB par hectare, suivent les cantons de Suisse orientale (Saint-Gall, Thurgovie , Appenzell) et les autres cantons de Suisse centrale (Zoug, Nidwald et Obwald). Fribourg détient la palme pour la Suisse romande avec 1.4 UGB/ha. D’une manière générale, les régions de Suisse romande et de montagne présentent des densités beaucoup moins élevées, correspondant tant à un élevage moins industrialisé qu’à l’élevage extensif de montagne qui contribue au maintien des pâturages et prairies caractéristiques de nos paysages et favorable au maintien de la biodiversité agropastorale.

On constate une forte spécialisation régionale, le canton de Lucerne détenant le record de concentration porcine. Il est à la Suisse, ce que la Bretagne est à la France. Concernant les poulets de chair, ce sont les cantons de Schaffhouse et de Fribourg qui se distinguent avec des concentrations plus de deux fois supérieures à la moyenne du plateau suisse (Agristat, dia 3.12).

L’élevage intensif en Suisse est donc bien une réalité. Le nier est faire preuve de déni, au même titre que de refuser la réalité du réchauffement climatique et ses causes humaines. Nier l’évidence permet ensuite aux défenseurs du productivisme agricole de sous-estimer ses conséquences néfastes sur le bien-être des animaux d’une part et sur l’environnement et notre santé de l’autre.

Le bien-être et la dignité des animaux

Alors que nos connaissances en neurobiologie nous permettent d’affirmer depuis plusieurs années que les animaux, en particulier les autres mammifères et les oiseaux, partagent la plupart de nos sensations et de nos émotions, les conditions de vie des animaux de rente se sont beaucoup dégradées avec l’avènement de l’élevage intensif industriel. En Suisse, les conditions de détention sont bien réglementées par rapport à d’autres pays, en particulier hors Union européenne et le respect de l’intégrité de l’animal est déjà introduit dans notre système législatif, ce qui amènent les opposants à l’initiative à considérer qu’elle serait « inutile ».

Mais il s’agit ici de bien distinguer mauvais traitements du bien-être et du respect de la dignité d’un animal, en particulier de la possibilité qui lui est offerte de satisfaire les besoins spécifiques à son espèce. Or, en Suisse comme ailleurs, la production animale est déterminée avant tout par le productivisme, qui implique une standardisation et une sélection poussée à l’extrême des espèces ainsi qu’une concentration de la détention.

Hypersélection

Les poules sont sélectionnées pour pondre le maximum d’oeufs, les vaches laitières de lait, les poulets « de chairs » de chair, les vaches « à viande » de viande, etc. Cette contrainte génétique s’accompagne en général d’une plus grande faiblesse immunitaire, impliquant la dépendance à davantage de médicaments vétérinaires d’autant plus dans le cas où les animaux vivent en grand nombre dans la promiscuité.

Dans cette optique, les organismes sont poussés à leur limite, l’objectif visé étant de produire le plus rapidement possible la plus grosse quantité d’aliments, à grand renfort de fourrages protéinés et de suppléments alimentaires. Un poulet de chair atteint 2 kg en 37 jours. Une vache laitière produit 2 à 3 fois plus de lait qu’il y a 30 ans. Une truie « produit » 23 porcelets sevrés par an contre 16 en 1998 ! [1]

Dans le même temps, l’espérance de vie de tous ces animaux a diminué considérablement. On comprend aisément qu’une telle évolution s’accompagne d’une dégradation de l’état de santé général et de bien-être de chacun de ces animaux, même si en Suisse leurs conditions de détention se sont améliorées. Par exemple, une croissance trop rapide et une proportion trop importante de chair par rapport au squelette entraînent des fractures des pattes chez les poulets, une sollicitation trop importante des trayons chez les vaches à lait entraîne des infections et des inflammations chroniques, etc. Si les femelles paient un lourd tribut face à l’optimisation de leur fertilité (augmentation du rythme des inséminations, augmentation du nombre et de la fréquence des portées et des pontes, etc.), un autre effet pervers de la productivité appliquée à l’animal touche en premier lieu les mâles. La production animale industrialisée n’a que faire des veaux issus de vaches à lait ou des poussins issus des poules pondeuses devenus « inutiles » du point de vue de la rentabilité économique. Ces « déchets » vivants, car ils sont alors considérés comme tels, seront valorisés tant bien que mal au sein de la filière ou pour alimenter les animaux des zoos.

Air libre

Les opposants à l’initiative considèrent que l’existence de deux programmes fédéraux déjà existants satisfont pleinement à la question de l’accès à l’air libre des animaux confondant et exagérant les exigences de l’un et de l’autre :

  • Le SRPA « sortie régulière en plein air » implique un accès permanent à « une aire d’exercice extérieure » et à la pâture pour les bovins et pour les porcs chanceux. Un espace extérieur bétonné peut satisfaire à cette exigence.
  • Le SST « système de stabulation particulièrement respectueuse des animaux » garantit l’absence d’attaches, des aires différenciées (nourriture, repos), 30% d’espace en plus et la lumière du jour. Le jardin d’hiver est donc optionnel et il n’y a pas d’accès à l’air libre.

Sur une base volontaire et facultative, les éleveurs peuvent souscrire à l’un ou l’autre de ces programmes. Actuellement 57% des exploitations de bovins, 55% de celles de porcs, 86% de poulets, 6% de poules respectent les conditions du programme SST. Pour le SRPA, c’est 87% des exploitations de bovins, 52% de celles de porcs, 18.5% de poulets et 10% de poules pondeuses.

La possibilité de satisfaire les besoins liés à chaque espèce implique forcément l’accès en plein air, pourtant seuls 50% des cochons et 7% des poulets bénéficient d’un accès à l’extérieur. La marge d’amélioration pour que chaque animal, en particulier poulet, poule et cochon puisse s’ébattre librement dans un champ, picorer directement un ver dans la terre ou se rouler dans l’herbe est donc énorme contrairement à ce que la publicité essaye de nous faire croire. Il est important de relever que ni le SRPA, ni le SST ne garantissent l’accès à un champs ou un sol naturel. A ce sujet, il est regrettable que la majorité de droite ait rejeté la proposition de contre-projet de la confédération qui proposait la généralisation de sorties régulières pour tous les animaux de rente.

Il faut également tenir compte de la nécessité d’adapter les aires de détention, tant intérieures qu’extérieures, aux fortes chaleurs. Terrasses bétonnées ou serres lumineuses se transformant en fournaises dans le contexte du réchauffement climatique.

Les conséquences sur l’environnement et la santé

Les densités importantes d’animaux se répercutent sur notre environnement et comportent des risques sanitaires

Climat

L’élevage est responsable des trois quarts des émissions directes de gaz à effet de serre attribuables au secteur agricole en Suisse. L’élevage bovin induit la plus grande part des émissions de méthane, mais il convient de tenir compte également du stockage du carbone dans les pâturages et les prairies dont le sol reste intact. Ainsi l’empreinte carbone nette du lait entre élevage extensif de montagne et plus intensif de plaine avec recours à 30% d’ensilage (0.9 CO2 kg éq/l) passe pratiquement d’un simple au double (de 0.5 à 0.9 CO2 kg éq/l). Malheureusement, ce sont justement ces petites et moyennes exploitations de montagne qui disparaissent au profit de plus grosses et plus intensives en plaine.

Il s’agit de tenir compte également des émissions indirectes liées aux fourrages importés. Dans le cas des importations brésiliennes, l’origine du soja est le plus souvent associée à la déforestation qui précède la monoculture de cet oléagineux. Il s’agit donc de comptabiliser le CO2 émit à ce moment-là ainsi que celui qui est lié au transport international du fourrage dont les importations en Suisse ont beaucoup augmenté comme nous l’avons vu.

L’élevage intensif est également responsable de la plus grande part des émissions de protoxyde d’azote (N20) du pays à cause des grandes quantités de déjections produites hors-sol, puis épandues sur les terres agricoles. Ce gaz a un pouvoir de réchauffement près de 300 fois plus élevé que le CO2.

Adaptation

Alors que le secteur agricole est responsable d’une part modérée des émissions nationales (14%), il est le secteur le plus vulnérable face aux effets du dérèglement climatique, caractérisé par une augmentation de l’intensité et de la fréquence des événements extrêmes (sécheresses, canicules, pluies torrentielles, inondations, grêle, espèces invasives).

Il est regrettable que dans ce contexte, on constate un retard important dans l’application des mesures d’adaptation prévues dans le plan d’action fédéral concernant le secteur agricole. Les exploitations agricoles doivent devenir plus résilientes. Réduire leur dépendance aux importations, augmenter leur autonomie, et réduire l’impact économique des catastrophes météorologiques nécessite une transition urgente vers un modèle agricole plus adapté, diversifié et plus respectueux tant des animaux que de l’environnement.

De l’eau et de l’air purs…

Le cycle de l’azote est complétement perturbé par l’excès d’engrais qui se répercute sur la qualité de l’eau et de l’air. La Confédération a mis en place un système compliqué de gestion des flux intra et intercantonaux d’engrais de ferme et d’engrais issu de la méthanisation, qui pourraient bien contribuer à étendre le problème plutôt que de le résoudre puisqu’il n’y a pas de diminution totale des quantités produites, mais au contraire une augmentation.

La teneur en nitrate de l’eau souterraine qui constitue 80% de notre eau potable est trop élevée. En 2014 (nous ne disposons pas de mesures nationales plus récentes), 12% des stations de mesure dépassaient la valeur limite de 25 mg/l. Dans les cantons de Fribourg, Lucerne et Turgovie, plusieurs stations présentaient même des seuils qui dépassaient 40 mg/l. Ces fortes concentrations associées à une consommation régulière représentent un risque important pour la santé à moyen et long terme, comme le développement d’un cancer colorectal.

Des teneurs trop élevées de nitrates dans l’eau, par prolifération de micro-algues, entraînent l’eutrophisation de l’eau qui se répercute sur la faune et la flore lacustre. Dans le canton de Lucerne, les petits lacs sont sous perfusion d’oxygène depuis plusieurs années pour contrebalancer ce processus. La prolifération de cyanobactéries représente également un danger d’intoxication comme nous l’avons vu au bord du lac Léman et de Neuchâtel ces dernières années.

L’augmentation de la teneur en azote et en ammoniac dans l’air qui résulte des épandages trop massifs et trop fréquents posent également des problèmes pour l’environnement. Des charges critiques de dépôts azotés pour la forêt et pour les prairies maigres sont documentés déjà depuis 2011 en Suisse. Ces écosystèmes riches en biodiversité n’ont pas besoin de recevoir via l’atmosphère de telles quantités de fertilisants. Cela met en péril leur équilibre, leur bon fonctionnement et la survie de plusieurs espèces. 80% des émissions d’ammoniac sont attribuables à l’élevage intensif. En 2020, les teneurs en ammoniac mesurées à Payerne étaient de 30 ug/m3 alors que les effets nocifs pour la forêt sont observables dès 3 ug/m3. En ce qui concerne la santé, de telles concentrations provoquent des irritations, des maux de tête et incommodent les riverains par une odeur désagréable.  L’ammoniac est un gaz irritant pouvant être incriminé dans l’apparition de certaines maladies (asthme, bronchites chroniques) chez les éleveurs et chez les animaux et également dans la diminution des performances zootechniques.

Tous ces processus sont aggravés par les changements climatiques. L’augmentation de la température de l’eau accentue l’eutrophisation. L’augmentation de la température de l’air et la sécheresse accentuent les dégazages toxiques, les pluies intenses augmentent les teneurs en polluants dans les eaux de surface par ruissellement, etc.  Malheureusement ces effets d’accélération ne sont pas suffisamment anticipés, comme le démontre la réponse du conseil fédéral à mon interpellation .

Surconsommation

Aux impacts sur notre santé de la dégradation de l’environnement liés à l’élevage intensif et industriel, s’ajoute celui d’une surconsommation de viande. En Suisse, elle est trois fois supérieure aux recommandations des nutritionnistes (OSAV, 2014). La publicité encourage cette surconsommation depuis trois générations en se basant sur des stéréotypes (le barbecue, symbole de virilité) ou du greenwashing (le cochon ou le poulet gambadant dans un pré). La surconsommation de viande est encouragée par des concours et des défis imbéciles. Le lobby du secteur a minimisé les résultats des études épidémiologiques et toxicologiques démontrant les effets nocifs sur la santé d’une surconsommation de viande. Lorsque l’organisation mondiale de la santé a classé la viande, si consommée en trop grande quantité et trop fréquemment, et en particulier la viande transformée, parmi les denrées potentiellement cancérigènes, la branche a diffusé largement des contre-vérités pour diluer, déformer ou décrédibiliser ces informations. Le consommateur est donc confronté à des injonctions multiples et contradictoires alors qu’agriculture et élevage intensifs sont largement impliqués dans le dépassement des limites planétaires.

Dépassement de six limites planétaires

Le concept scientifique des limites planétaires offre une vision globale et transversale des risques provoqués par les activités humaines à l’échelle globale. Neuf processus biophysiques globaux sont déterminants pour la survie des espèces vivantes, y compris l’être humain. Des seuils critiques ne doivent pas être franchis pour que la planète reste viable pour les sociétés humaines. Depuis 2009 puis 2015, nous savions déjà que nous avions dépassé quatre de ces limites :

  • Le rythme de disparition des espèces est 100 à 1000 fois supérieur à ce qui peut être attribué aux processus naturels,
  • Les cycles de l’azote et du phosphore sont complètement perturbés en premier lieu par l’industrialisation de l’agriculture, les champs intensivement cultivés nécessitant de grosses quantités d’engrais, issus de l’élevage (azote) et d’origine minière et industrielle (phosphore).
  • Les quantités de gaz à effet de serre dans l’atmosphère dépassent largement les seuils liés aux périodes naturelles de réchauffement entraînant un dérèglement climatique accéléré,
  • L’utilisation intensive des sols pour les activités humaines (industrialisation, urbanisation, transports, agriculture intensive, déforestation, etc.) altère profondément les échanges naturels entre la lithosphère, l’hydrosphère, l’atmosphère et la biosphère.

Depuis cette année, nous savons également que deux limites planétaires supplémentaires sont dépassées :

  • L’introduction massive de polluants chimiques de synthèse, tels que les pesticides et les microplastiques, cumulées à la persistance de ses substances entraîne une pollution généralisée des ressources naturelles (sols, eau, air) et des organismes vivants. Leurs effets toxiques ; perturbateurs endocriniens, cancérigènes, neurotoxiques, reprotoxiques, etc. se répercutent sur la biodiversité et sur la santé humaine.
  • L’utilisation irrationnelle de l’eau douce met en péril l’approvisionnement des écosystèmes et des populations humaines. Les conflits d’usages (agriculture, industrie, ménages) s’amplifient d’autant plus dans le contexte du réchauffement climatique. L’agriculture et l’élevage intensifs sont tout à la fois coupables et victimes de cette situation comme nous l’avons vu cet été. Alors que la quantité d’eau douce à disposition se raréfie dans le monde, sa qualité est dégradée par la pollution.

La viabilité de la planète pour l’espèce humaine est donc sérieusement compromise. Pour rétablir la situation, nous avons besoin d’une transition urgente de notre économie, de notre système énergétique et de notre système agroalimentaire. Le tout étant interdépendant.

Les conséquences éthiques, sociales et environnementales du système agroalimentaire industriel et mondialisé, basé sur le productivisme, le rendement, la spécialisation des productions et l’ultrasélection des espèces, n’ont pas été intégrées dans les planifications de développement économique depuis le XIXème siècle, et en particulier depuis l’accélération de la révolution dite « verte » de l’après-guerre et de la mondialisation depuis les années 80.

Un juste prix pour notre alimentation

La spécialisation et l’industrialisation de l’agriculture a entraîné une pression sur les prix insoutenables pour les petits producteurs qui fournissent pourtant encore la grande majorité de la production alimentaire mondiale. Dans le même temps, des aliments standardisés, dévitalisés, segmentés, pollués transitent aux quatre coins du globe pour approvisionner les grands transformateurs et distributeurs qui détiennent le pouvoir au sein du système agro-alimentaire, tout en suscitant de nouvelles habitudes alimentaires pour le consommateurs, le plus souvent nocives pour sa santé et prétendant lutter contre les pénuries alimentaires des pays les plus pauvres alors même que cette perte d’autonomie les rend encore plus vulnérables, d’autant plus dans le contexte de dépassement des limites planétaires.

La Suisse n’a pas été épargnée par cette évolution. Quelques 50’000 entreprises agricoles produisent 49% de la consommation alimentaire de notre pays (taux net d’auto-approvisionnement tenant compte des importations de fourrages). En 2020, soixante pourcents de la surface agricole utile (SAU) est constituée d’entreprises agricoles de moins de 20 hectares, ce taux était de quatre-vingt pourcents en 1995. En 2020, 700 exploitations agricoles ont disparu. Parallèlement, le nombre d’entreprise agricoles de plus de 40 hectares a triplé, dont l’apparition de 247 exploitations de plus de 100 hectares.

Au sein des filières agro-alimentaires, le rapport de force lors des négociations des prix est fortement déséquilibré, au détriment des faitières agricoles qui sont dans une situation de dépendance pour écouler leurs marchandises. Les paysan.nes font face à des transformateurs, des distributeurs et des détaillants moins nombreux mais plus puissants. Le duopole Migros- Coop contrôle le 80% du commerce de détail national. Depuis 1990 l’indice des prix à la production des produits agricoles a baissé de 25%. Dans une logique de libéralisation des réglementations régissant le commerce des denrées alimentaires, la mise en concurrence avec les prix européens et internationaux et la diminution des droits douaniers ont mis les productrices et producteurs sont pression. Par conséquent, les prix des denrées alimentaires indigènes augmentent pour les consommatrices et consommateurs, alors que le prix payé aux productrices et producteurs reste inchangé, voire tend à baisser. Cette orientation politique et économique est en contradiction avec les objectifs d’un approvisionnement et d’un système agroalimentaire durable. Pourtant la majorité de droite du Parlement a bloqué le processus de réforme de la politique agricole.

Transition agricole

C’est dans ce contexte de pression sur les prix et de dégradation des conditions et de reconnaissance du travail des producteurs agricoles que s’inscrivent la surproduction et la surconsommation de produits animaux tant à l’échelle mondiale qu’en Suisse, avec des conséquences spécifiques sur le bien-être animal, l’environnement et notre santé qui justifient pleinement l’objectif de l’initiative. L’élevage extensif de montagne non seulement n’est pas concerné par l’initiative, mais doit être soutenu. Nous avons vu que l’élevage bovin en Suisse a conservé une base alimentaire indigène forte (plus de 90%), basée sur l’herbe, et donc l’accès aux pâturages. C’est bien au sujet de l’élevage de la volaille, en particulier des poulets de chair, et de porc dans une moindre mesure que les objectifs de l’initiative doivent porter. En cas d’acceptation, seuls 6% des exploitations agricoles seraient directement concernées, mais cela améliorerait l’existence de milliers d’animaux chaque année. A titre indicatif, 2% des détenteurs de poules pondeuses (232 sur 11 570 exploitations) possèdent de 4000 à 18 000 poules, soit 66% du total de l’effectif du pays.

On comprend bien cependant que, à long terme, revenir à un élevage extensif correspondant aux normes de l’agriculture biologique implique une transition de l’ensemble du monde agricole. On comprend bien également que l’ensemble des acteurs du système agro-alimentaire doivent intégrer les limites planétaires et que les consommateurs doivent soutenir cette transition par des choix éclairés et une modification radicale de leurs comportements et habitudes alimentaires. Ils doivent réapprendre à s’alimenter avant tout avec des produits locaux, biologiques, pas ou peu transformés. Ces produits doivent devenir accessibles à chacun. Il est intolérable que les plus démunis doivent se rabattre sur des aliments qui comportent une empreinte écologique et climatique insoutenable, ainsi qu’un impact néfaste sur leur santé et sur la dignité animale. Il s’agit d’extirper progressivement la production agricole du carcan productiviste indissociable du modèle de société de consommation de masse. Les consommateurs doivent donc réapprendre à privilégier la qualité à la quantité, et l’utilité à la superficialité. Tout cela demande du temps, l’initiative prévoit 25 ans pour y arriver, soit une génération. Les jeunes générations d’ailleurs n’ont pas attendu l’initiative pour changer de modes alimentaires. Il est par contre fondamental de comprendre que l’enjeu n’est pas de remplacer n’importe quel produit animal par n’importe quel produit végétal. Les dégâts liés à une production intensive de céréales, fruits et légumes posent tout autant de problèmes environnementaux et sanitaires que l’élevage intensif. La pollution à large échelle et la toxicité des pesticides de synthèse reste un enjeu majeur. Il est par contre fondamental de dédier directement à l’alimentation humaine, les cultures fertiles de plaine plutôt que de les destiner à l’alimentation animale. Nous devons cultiver et consommer à nouveau davantage de légumineuses et de céréales d’hiver. Surtout il n’est plus possible de continuer d’élever des milliers d’animaux dans une telle dépendance d’importations de fourrages, en particulier en provenance du Brésil et de la Chine. Outre les conditions le plus souvent désastreuses tant d’un point de vue environnemental que social de ces monocultures, ces apports extérieurs impliquent une saturation du cycle de l’azote sur notre territoire, également en lien avec le réchauffement climatique, la pollution des sols, de l’eau et de l’air et leurs répercussions sur la biodiversité et la santé.

Agroécologie

La transition agro-alimentaire est tout aussi nécessaire que la transition énergétique pour nous faire respecter les limites planétaires. L’agroécologie offre la solution, la vision de l’agriculture de demain capable tout à la fois d’efficience et d’insertion optimale au sein de l’environnement, se basant sur l’encouragement des synergies et des processus biologiques, grâce à la meilleure compréhension que nous en avons désormais. Cela fait plusieurs années que l’organisation des nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) en vante les mérites. Malheureusement en Suisse, nous avons pris beaucoup de retard. Dernièrement la sortie du programme européen de recherche Horizon se répercute aussi sur notre capacité à bénéficier des nouvelles connaissances et mises en pratique en agroécologie. On constate également une position rétrograde de l’administration concernant la formation des agriculteurs (voir réponse à ma motion). Pourtant l’agroécologie permet de se diriger vers un modèle agroalimentaire véritablement durable, tant du point de vue des objectifs sociaux qu’environnementaux. La diversification des exploitations agricoles qu’elle implique garantit la sécurité alimentaire. En rétablissant les synergies vitales et vertueuses au sein de l’exploitation (associations de cultures annuelles et pérennes, de l’élevage y compris aquatique aux cultures et aux arbres, etc.) en renforçant les processus biologiques et le recyclage de la biomasse, elle permet de réduire drastiquement la dépendance aux intrants (fourrages, engrais, pesticides, etc.). Elle permet aux producteurs de regagner leur indépendance, leur autonomie et protège leur santé des effets délétères du système productiviste (stress, pollution, etc.). Les droits des paysannes et des paysans, la valorisation des héritages culturels et des savoir-faire, le partage des connaissances, les processus participatifs dans une logique de gouvernance horizontale sont indissociables de cette approche et de la philosophie de vie qui la sous-tend. Enfin, elle implique le renforcement du lien entre producteurs et consommateurs dans le respect réciproque et dans la logique de l’économie circulaire et solidaire, pour le plus grand bien de toutes et tous, de notre planète et de nos enfants.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] Production par truie en kg de poids mort, de 1500 à 2100 kg, Agristat, dia 3.22.

Valentine Python

Docteure EPFL, climatologue et géographe, Valentine Python s’investit dans l’éducation à l’environnement. Consultante scientifique, elle transmet les connaissances nécessaires pour comprendre le réchauffement climatique et l’érosion de la biodiversité. Conseillère nationale depuis 2019, elle s’applique à créer des passerelles entre Science et Politique.

4 réponses à “L’élevage intensif : une réalité en Suisse aussi !

  1. Un grand merci pour ce texte dense et très bien documenté ! Je voulais rapidement réagir à une phrase précise, qui n’est pas directement en lien avec l’initiative mais est un point central :

    « Il est intolérable que les plus démunis doivent se rabattre sur des aliments qui comportent une empreinte écologique et climatique insoutenable, ainsi qu’un impact néfaste sur leur santé et sur la dignité animale. »

    En France, certaines et certains réfléchissent à une sécurité sociale de l’alimentation qui, sur un modèle malheureusement pas très suisse il est vrai, permettrait à la fois à tout le monde d’accéder à une alimentation de qualité, soutenable écologiquement, socialement juste, y compris pour les exploitantes et exploitantes, sans oublier leurs salarié·es bien sûr. Le tout serait financé par du salaire socialisé, de la cotisation. Je suis personnellement tout à fait favorable à un tel projet.

    https://securite-sociale-alimentation.org/

  2. C’est aux paysans de choisir. Accepter l’initiative va juste faire augmenter les importations mais pas diminuer la consommation.
    Le problème en Suisse, c’est la surpopulation. Il faut importer pour se nourrir. Tant qu’on laisse la situation pourrir, l’impact sur la biodiversité augmentent, l’agriculture est de moins en moins suffisante. On finit par importer sans avoir la capacité de contrôles à la source.

    Rendre les aliments plus chers, c’est une injustice sociale. Donc à terme pour éviter cela, ce sera juste la disparition des paysans qui ne pourront pas lutter face aux importations, pourquoi ? Les subsides aux paysans ont des limites qu’une crise économique peut faire disparaître en partie.

    Les paysans ne sont pas des êtres sans émotions. Nous citadins, n’avons pas à y mettre de notre morale. Je fais confiance en eux.
    L’idéologie n’a pas sa place dans ce qui est essentiel à l’humain.

    Vouloir une Suisse a 10 millions d’habitants et plus, c’est accepter de sacrifier l’écologie, la biodiversité. Je suis beaucoup plus scandalisé par ça que par les rares excès de la paysannerie.
    Et que font les écologistes? Silence absolu.
    Résoudre les problèmes d’écologie, c’est s’attaquer à la source du problèmes: La surpopulation.

    1. Les écologistes sont pour une immigration sans limites, ils sont contre tout contrôle aux frontières et contre le renvoi des sans-papiers illégaux dans leurs pays d’origine.
      L’Europe (Suisse inclue) doit tous les accueillir sans restriction selon eux (voir les programmes de EELV et des verts au parlement Européen).

    2. Les problèmes sont multiples, à force de se renvoyer la balle on pousse surtout à l’immobilisme.

      Avec un régime alimentaire moins carné nous pourrions augmenter notre souveraineté alimentaire tout en améliorant la qualité de la production et en diminuant l’impact sur la biodiversité.
      De plus quand on dit que ça augmenterait les importations, c’est faux, les importations sont déjà là puisque nous devons importer une grande partie de la nourriture que nous donnons à nos animaux d’élevage. C’est donc une fausse autonomie que nous avons avec ces animaux car ils nous rendent extrêmement fragiles et exposés aux aléas de la production mondiale, en plus de détruire nos écosystèmes, nos ressources en eau et de détériorer la qualité de notre air.

      Les paysans sont des êtres moraux à n’en pas douter, toutefois quand on ne jure que par la concurrence la plus dure possible, une négociation sans fin des prix à la baisse par les chaine de supermarchés et en votant systématiquement en faveur des accords de libres-échanges avec des pays qui n’ont aucunes règles écologiques ou sociales, j’ai de la peine à voir comment ils peuvent essayer de s’en sortir.

      Ce qui est scandaleux c’est de voir un paysans suisse qui doive faire face à la concurrence de poulets brésiliens lavés au chlore, d’asperges péruviennes ou de fraises espagnoles pour être accepté aux rayons des supermarchés.
      Mais vous réaliserez peut-être que ceux qui disent défendre les paysans en refusant cette votation ou celles sur les pesticides ou l’eau potables l’année dernière sont les mêmes qui votent systématiquement en faveur de nouveaux accords de libre-échange au nom de l’économie de marché.

      Commencer par payer les calories produites en suisse au prix qu’elles méritent, ils n’auront pas besoin de faire de l’élevage intensif pour survivre et nous n’aurons pas besoin d’augmenter notre budget nourriture si nous diminuons un peu la consommation de viande.

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