Covid-19 : L’Afrique applique le principe de réciprocité à l’UE qui fait volte-face

L’Union européenne va ouvrir ses frontières dès le 11 juillet aux pays de l’espace Schengen et à quelques pays africains comme le Maroc, la Tunisie, l’Algérie et le Rwanda. Cependant l’Allemagne, 1ère puissance économique de l’UE s’est opposée à l’élargissement aux pays africains, excepté la Tunisie. Des pays africains comme le Gabon et le Sénégal ont exprimé leur ire face à cette injustice et ont brandi l’arme de la réciprocité. Pour la plus grande fierté des Africains.

Ce n’est en effet pas la première fois que la question du principe de la réciprocité fait surface entre l’Afrique et l’UE, car on se rappelle que certains états africains avaient dû recourir, il y a quelques années, à ce procédé pour exiger des ressortissants européens qu’ils demandent un visa d’entrée dans leurs pays au nom de ce principe, vis-à-vis de la France notamment. La Côte d’Ivoire en était un exemple éloquent.

Depuis le 1er juillet, la Commission européenne a mis en place un projet, hautement critiquable, de restreindre l’accès à son territoire à la quasi-totalité des pays africains excepté le quatuor cité plus haut. Ce projet a été balayé par l’Allemagne, avec l’aide de la Tchéquie. Le quatuor en question a le soutien de la France, dont la position a été fustigée par quelques autres pays africains. En effet, le Sénégal et le Gabon, en particulier, n’ont pas compris pourquoi la France se fait le sponsor du quatuor en les excluant de ce projet, alors même qu’ils entretiennent de très bons rapports avec elle et qu’ils remplissent autant que le quatuor les critères mis en avant par Paris et ses partenaires de l’UE, hormis Allemagne et Tchéquie. Ces critères sont de 3 natures :

  1. La situation épidémiologique dans le pays concerné
  2. La capacité à faire appliquer les mesures sanitaires pendant le voyage
  3. La réciprocité

Si l’on se base sur les statistiques pures, il est très paradoxal de « punir » les pays africains sachant que les premiers cas de contamination étaient importés d’Europe, et non de Chine, premier foyer de la pandémie.

S’il doit y avoir un « Travel ban », ce serait plutôt à l’Afrique de l’imposer à l’Europe, d’autant plus que, selon une note de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), datée du jeudi 25 juin 2020, le continent européen enregistre quotidiennement près de 20 000 nouveaux cas et plus de 700 décès. Or, depuis le début de la pandémie et au 26 juin, le continent africain recense 359 408 cas déclarés, 9283 décès et 173 057 guérisons. Même si on constate une augmentation des cas de contamination sur le continent, l’Afrique s’en sort nettement mieux que l’Europe pour l’instant, puisqu’elle présente un taux de guérison plus élevé que l’Europe.

Si l’on tient compte du principal indicateur choisi par la Commission européenne, à savoir le nombre de nouvelles personnes contaminées pour 100 000 habitants dans les 14 jours, ce qu’elle appelle le « taux d’incidence », l’Afrique est bien mieux lotie que l’Europe . Pour la commission, il fallait être en deçà d’un taux d’incidence inférieur ou égal à celui de l’UE pour prétendre accéder au territoire de l’UE. Or l’Afrique remplit parfaitement ce critère.  D’où le mécontentement des pays comme le Sénégal et le Gabon qui ont exprimé ouvertement leur colère à l’UE.

Jusqu’ici tabou au sein de l’Union Africaine, le sujet y est maintenant évoqué de manière explicite. Avec les risques de désaccord entre pays africains, en raison d’intérêts privilégiés par les uns et par les autres. Qu’importe. La décision de l’Union européenne est perçue comme injuste par beaucoup d’Africains, puisqu’à juste titre, l’Afrique est le continent le moins touché par la pandémie du COVID 19, ne compte que 420 000 cas de contamination  et vient à peine de franchir la barre des 10 000 décès. Alors qu’au moins 5 pays de l’UE ont chacun nettement plus de morts que l’ensemble des pays africains réunis.

C’est dans ce contexte que les présidents Macky Sall et Ali Bongo ont pris leurs responsabilités. Le principe sera appliqué sans aucune hésitation.  Dans un communiqué, le ministère sénégalais du Tourisme et des Transports aériens a indiqué que « suite à la décision de l’Union Européenne de bannir le Sénégal de la liste des pays autorisés à voyager dans son espace, l’Etat du Sénégal, à travers le ministre Alioune Sarr, a décidé que le Principe de la réciprocité sera applicable à tous les États ayant pris des mesures à l’encontre du Sénégal ».

Pour leur part, les autorités gabonaises ont indiqué. « En application du principe de la réciprocité, il est demandé à toutes les missions diplomatiques et postes consulaires de la république gabonaise à l’étranger, de maintenir la suspension de la délivrance des visas de tourisme aux ressortissants des 27 Etats membres de l’Union Européenne, désirant se rendre au Gabon ». Dans une circulaire, le Gabon a précisé que la mesure est valable pour «tourisme et séjours privés, motifs professionnels, sauf pour les résidents et les voyages d’affaires ». L’état du Gabon a ajouté, cependant, que la mesure ne s’applique pas aux officiels appelés à séjourner au Gabon dans le cadre de missions officielles.

Résultat : Le 4 juillet, sans tarder et sans crier gare, l’UE est revenue sur sa décision de fermer l’espace Schengen au Sénégal suite à l’annonce du principe de la réciprocité faite par l’État du Sénégal.

Pour se justifier, l’ambassadeur de l’UE à Dakar, Irène Mingasson a précisé : « En vérité, le Sénégal qui a décidé de rouvrir ses frontières aériennes à partir du 15 juillet 2020, n’est pas concerné par cette nouvelle situation. »

Elle a ajouté que “l’approche de l’UE n’est pas surprenante. A titre de comparaison, le Sénégal également a opté pour un retour graduel de sa réouverture des frontières. En ce qui concerne la recommandation européenne, je crois qu’il y a un malentendu sur la perception de la décision. Le but visé n’est vraiment pas de fermer les frontières mais de les rouvrir. Il s’agit de lever graduellement, de façon ordonnée et transparente, les restrictions qui, depuis des mois, s’appliquent aux mouvements et aux voyages non essentiels à l’intérieur de l’Europe et entre l’Europe et le reste du monde”, a-t-elle expliqué.

A-t-elle été convaincante ? L’UE est-elle une institution crédible avec ce que d’aucuns en Afrique qualifient de rétropédalage ou de volte-face ? Une chose est sûre. L’Afrique devrait s’entendre sur une position commune pour se faire entendre des grandes puissances et faire fléchir leurs positions controversées sur des questions aussi sensibles que la liberté de circulation et la souveraineté de manière générale. En cela, l’arme de la réciprocité a bien fonctionné cette fois-ci et pourrait s’avérer utile dans un rééquilibrage des rapports entre l’Afrique et l’UE. L’opinion  a salué la position du Sénégal et du Gabon, dont les pas pourraient être emboîtés par d’autres pays dans le futur. Après 4 siècles d’esclavage pratiqué par les Européens et 1 siècle de colonisation, l’Afrique est plus que jamais déterminée à se faire respecter. Quel qu’en soit le prix à payer.

Tidiane Diouwara

Tidiane Diouwara

Tidiane Diouwara est journaliste RP et spécialiste des sciences de l’information. Il est titulaire d’une maîtrise universitaire en linguistique, d’un doctorat 3 ème cycle en sciences de l’information. Il est Directeur du CIPINA (www.cipina.org), une association spécialisée dans la promotion de l'image de l'Afrique. Il est également Conseiller diplomatique et expert des Droits de l'Homme.

3 réponses à “Covid-19 : L’Afrique applique le principe de réciprocité à l’UE qui fait volte-face

    1. Oui.
      Et que font tous les autres Etats africains ???
      Pourquoi n’emboitent-t-ils pas le pas au Senegal pour imposer la réciprocité ?

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