Le nouveau coronavirus est un cygne noir

Le système économique globalisé se trouve à nouveau face à un cygne noir, encore plus impétueux et difficile à combattre que celui découvert en 2008 après l’éclatement de la crise financière globale. Ce nouveau cygne noir est représenté par le coronavirus (covid-19) qui est en train de se répandre dans le monde globalisé, par des canaux de transmission créés par l’étroite interdépendance entre les économies nationales liées entre elles par le commerce international et par la «chaine de valeur» à travers laquelle les entreprises ont fragmenté sur le plan global la production des biens afin de réduire au minimum le coût du travail et maximiser ainsi leurs propres profits.

Le nouveau coronavirus est bien plus difficile à combattre que les effets de la crise financière globale éclatée en 2008, parce qu’il frappe à la fois l’offre et la demande sur le marché des produits, tandis que la crise précédente avait eu essentiellement des effets sur la demande – qui par la suite a évidemment influencé l’offre sur ledit marché. Dans ce cas, toutefois, la pandémie du covid-19 affecte négativement chacune des deux «forces» du marché, de telle sorte qu’il est beaucoup plus difficile de mettre en œuvre une stratégie qui puisse résoudre de manière efficace les problèmes engendrés par ce virus.

Faute de vouloir augmenter considérablement les dépenses publiques au-delà de ce qu’on est en train de faire sur le plan sanitaire, les gouvernements nationaux délèguent une fois de plus aux banques centrales la tâche de pallier les dégâts énormes du covid-19 sur le plan macroéconomique. Or, cette tentative est vouée à l’échec, étant donné que, visiblement, les choix de politique monétaire n’affectent pas l’offre sur le marché des produits. Seuls des fous (ou des économistes) peuvent penser qu’en réduisant les taux d’intérêt directeurs une banque centrale puisse relancer les investissements productifs afin d’observer une augmentation de l’activité économique qui puisse compenser les effets négatifs que le nouveau coronavirus provoque dans les économies globalisées.

Le seul espoir d’une relance économique repose sur le covid-19 lui-même, parce qu’il induit un nombre croissant d’entreprises occidentales à rapatrier les activités qu’elles avaient délocalisées en Chine ou dans d’autres pays asiatiques dans le but de réduire leurs coûts de production. Dans le cas de la Suisse, par exemple, l’interruption de la «chaine de valeur» globale fera rapatrier plusieurs activités industrielles, pour pallier aussi le dégât d’image que l’éclatement de la pandémie globale a engendré pour les produits fabriqués en Chine.

De cette manière, les entreprises contribueront aussi à réduire les dégâts environnementaux provoqués par la globalisation, réduisant les flux internationaux de marchandises et, de là, faisant augmenter le commerce de proximité, qui est favorable à l’emploi et à l’environnement tout à la fois.

Le nouveau coronavirus pourrait être la réaction naturelle de notre planète à la progressive destruction de celle-ci induite par le système économique contemporain.

Sergio Rossi

Sergio Rossi

Sergio Rossi est professeur ordinaire à l’Université de Fribourg, où il dirige la Chaire de macroéconomie et d’économie monétaire, et Senior Research Associate à l’International Economic Policy Institute de la Laurentian University au Canada.

12 réponses à “Le nouveau coronavirus est un cygne noir

  1. Bonjour, je crains que vous n’ayez pas évalué correctement que la Suisse s’est désindustrialisée depuis des décennies au profit de la Chine et ce rapatriement des activités est quasi impossible (à part de rares exceptions).
    Nous n’avons plus les compétences techniques en local (ingénieurs, mécaniciens, opérateurs), ni d’ailleurs les ressouces de le faire (humaines, logistiques, financières, ni même politiques)!
    Des sociétés comme Bobst (exemple) délocaliseront dans d’autres pays émergents mais pas en Suisse (Inde, Indonésie, Malaisie, etc):
    http://www.arcinfo.ch/articles/economie/bobst-delocalise-en-chine-et-en-inde-et-biffe-420-emplois-188917 (rappel de l’époque)!
    Salutations,
    Serge

    1. Ce que vous dites à propos du savoir-faire est parfaitement faux. Expérience faite, il ne faut pas plus de quatre ans après l’école pour former un bon ingénieur si vous lui proposez des défis motivants. Le problème ne se situe donc pas au niveau des compétences techniques, mais dans la gestion du savoir-faire. Lorsque l’on a appris à considérer les travailleurs comme une simple ressource, on est incapable de faire fructifier le savoir-faire au sein d’une entreprise.
      Mais si les écoles d’ingénieurs périclitent parce qu’au final elles n’ont plus vocation qu’à fournir des vendeurs et de grattes papier, alors là nous aurons un vrai problème. C’est maintenant que cela se décide. C’est le dernier moment pour contrer nos fabricants de désert.

      1. Désolé mais 4 ans d’école ne forment pas des ingénieurs expérimentés qui peuvent conduire des entreprises complexes ayant des technologies d’avant-garde. Pour y arriver, il faut encore au moins 10 ans d’expérience de terrain.

        1. Non, non. Vous m’avez mal compris: il est nécessaire d’avoir des diplômés, puis de leur permettre de s’exercer en entreprise sur des défis intéressants pendant 3 à 4 ans jusqu’à ce qu’ils deviennent bons.

  2. Tout est dit

    En plus cela amènera une distribution de richesse à la classe intermédiaire – la plus nombreuse – qu profitera cet ré industrialisation locale le plus souvent par de riche PME PMI

    Quand aux commentaires précédents, c’est vraiment prendre les suisses pour des attardés et oublier que l’ingénierie reste très occidentale

  3. Retour à une production locale ?

    Un des thèmes récurrents face à cette pandémie est la proposition de retour à une chaîne de production locale: si nous en sommes arrivés là, c’est parce le virus vient d’Asie et que nous avons délocalisé là-bas pour optimiser nos coûts.

    A bas l'”offshore”, les risques sont beaucoup trop grands, vive le “onshore”. Le “nearshore” reste acceptable car dans des pays comme la Suisse, il est quand même utopiste de penser produire vu l’ampleur des salaires !

    La crise sanitaire ne fait qu’amplifier ce mouvement de pensée. En effet, depuis quelques temps, il est séduisant de penser que si ça va mal chez nous, c’est à cause du méchant voisin qui accepte de travailler à bas prix.

    De plus, réchauffement climatique oblige, il est grand temps de mettre fin à certaines abbérations que la planère paie au prix fort vu que les fameuses “externalités” ne sont pas intégrés dans les coûts de production.

    C’est malheureusement un raisonnement un peu simpliste bien qu’en partie correct.
    Il est légitime, en effet, de se poser des questions quand on analyse la “supply chain” de certains produits aussi simples qu’un tube de crême, du pain ou un meuble à monter soi même et qui touche parfois des produits vendus sous le label “Made in Switzerland”. Il est rare de voir circuler un camion dont le chauffeur, la cabine et les remorques soient de la même nationalité. Et plus rare encore, que cette nationalité reflète celle du pays dans lequel il circule.

    Cette complexité dans la “Supply Chain” est clairement un facteur de risque en cas de crise sanitaire et reflète un modèle centré sur la réduction des coûts.

    Prenons maintenant cette proposition sous un autre angle: il faut localiser, donc si je vis en Chine, marché intérieur de 1.4 milliards d’habitants, j’achète local ! (fini la Rolex et la capsule Nespresso importée). En ajoutant, l’Asie du Sud-Est et l’Inde, l’Asie, représente environ le tiers de la population mondiale. Avec un tel volume, le potential d’optimisation de la production est considérable, ce qui a permis aux pays à forte population de développer des compétences que nous n’avons plus.

    Prenons le cas de la production mondiale de disques durs qui est centralisé près de Bangkok (eh non, c’est pas produit en Chine exporté en masse vers la Chine pour produire des laptops), quel serait l’avantage de les produire localement dans chaque pays bien que cette production ait déjà été impactée il y a quelques années par des inondations qui avaient provoqué une pénurie temporaire donc une montée des prix.

    Bien qu’il soit possible de relocaliser cette production, il faudrait alors se préparer à une augmentation massive des prix. Nous touchons alors là au coeur du problème: si la délocalisation de la production a eu un impact sur les emplois du secondaire, elle a aussi multiplié le pouvoir d’achat du consommateur occidental sur des produits inabordables autrefois, souvent vendus sous marque Suisse ou par une multi-nationale dont le siège se situe en Suisse…

    La production “nearshore” est donc apparu comme un bon compromis. restons en Europe mais profitons des pays proches où les salaires sont encore très bas. Malheureusement, la pandémie ne connaît pas de frontières et certaines entreprises ayant déplacé certaines activités en Espagne, en Pologne, en Roumanie voire en Italie sont aussi impactées.

    Il faudrait, de plus, intégrer la fourniture de services et de logiciels à cette reflexion pour avoir une vue d’ensemble.

    S’il est clair qu’il faut mettre fin à certains abus et simplifier la “Supply Chain”, le problème est plus complexe. Il va falloir repenser notre mode de consommation. Les changements dans l’offre et la demande vont amener de la rareté et une augmentation des prix. Il sera alors peut-être temps de penser qualité plutôt que quantité. La Supply Chain pourra alors s’adapter afin que le prix du reflète son impact environnemental et social.

    Cela ne se fera pas sans un certain re-équilibrage des richesses afin que la tranche la plus défavorisée de la population continue à avoir accès aux ressources essentielles et maintenir ainsi la paix sociale qui a fait notre succès.

  4. hummm, combien d’années pour rapatrier certains secteurs et pour autant que les entreprises le veuillent, car notre cher libéralisme ne peut en aucun cas les forcer?

    Il me semble hélàs que l’on ne tirera rien de cette crise, comme on n’a pas tiré les conséquences de 2008, sauf des effets “lifting”.

    Et la finance virtuelle avec l’argent en papier recyclé des banques centrales repartira de plus belle, avec son même mantra, croissance, dividendes à deux chiffres et bla… !

    Quant à la planète, dommage pour les jeunes et vive la désobéissance civile 🙂

  5. Moi aussi, je suis malheureusement de l’avis d’O. Wilhelm, est-ce que nous aurons la volonté de tirer les enseignements de cette crise ? Pas sûr. Quand à la formation des ingénieurs, c’est bien vrai que leurs compétences n’émergent qu’après quelques années de pratiques pour autant que leur formation leur ait donné des compétences et c’est ce qui m’inquiète aujourd’hui. Les jeunes enseignants des écoles d’ingénieurs n’ont pas exercé le métier d’ingénieur, on engage à ces postes que des chercheurs aux connaissances académiques. Cela ne permet plus de transmettre les bonnes méthodes de l’ingénieur pour résoudre des problèmes. C’est totalement indépendant de la crise actuelle, mais ne nous donne pas de bonnes perspectives pour en sortir rapidement.

    1. Je suis entièrement de votre avis. On part de moins en moins sur des bases pratiques sur lesquelles on construirait soi-même un nouveau produit industriel à partir de rien. Il est tellement plus simple et meilleur marché de commander des constituants en Chine, si ce n’est le produit entier et de se contenter de faire le marketing de son produit. La crise actuelle, pire que celle de 1929 (beaucoup d’économistes le disent déjà), va nous amener vraiment très bas. Il faudra reconstruire toute notre économie, et peut-être même avec du “low-tech”. Nos ingénieurs auront-ils cette capacité d’adaptation pour “redémarrer” notre production industrielle et ceci localement et sans financement facile ?
      Salutations de votre ancien élève, et merci de votre enseignement très pratique qui m’a beaucoup apporté !

  6. Je pense que la fin du raisonnement est un petit peu simpliste. La relocalisation des entreprises dans les pays occidentaux ne sera pas un « processus naturel », « induit », comme l’auteur semble nous suggérer. Pendant ces dernières décennies, la globalisation a permis à des nombreuses entreprises occidentales de réduire leurs coûts de production en augmentant ainsi leurs marges. Les consommateurs en ont aussi profité : plus de choix à des prix contenus. Relocaliser en Europe signifiera augmenter les coûts, les prix et, peut-être, réduire les marges. Je ne crois pas que ceci soit supportable dans une période post-crise globale.

    D’un côté, les entreprises sont en train de voir leur trésorerie se fragiliser, et sont d’ores et déjà obligées à effectuer des emprunts pour sauver leur (non)activité. Malgré les bénéfices évidents sur le plan macro-économique, il y aura peu de marges pour des nouveaux investissements et pour supporter les coûts d’une main d’ouvre locale : l’autofinancement ne sera plus possible et les banques ne prêterons pas à des entreprises surendettées et sans garanties solides. D’autre coté, une bonne partie des consommateurs voit déjà son pouvoir d’achat se réduire (travailleurs pas compensés à 100% de leur salaire, indépendants et petits entrepreneurs qui ne sont pas aidés à l’auteur de leurs pertes). Ils seront difficilement favorables et aptes à supporter une augmentation des prix. Quant à l’Etat, il est déjà en train d’intervenir pour combler les trous et n’aura que peu de marge pour des aides sociaux, subsides, aide à la relance et nationalisation d’entreprises. En connaissant l’Europe, il sera mis en « régime d’austérité ».

    Dans le cas de la Suisse, même en supposant que certaines grandes entreprises auront de la marge, voudront redorer leur blason et rendre leur « supply chain » plus sûre, elles opteront pour une stratégie de « diversification » de l’approvisionnement, afin de ne plus dépendre que d’un seul pays, en trouvant ainsi le juste équilibre entre résilience et efficacité. Difficilement elles relocaliseront l’entier de leur production en Suisse.

    Si une volonté et une coordination au niveau international ne voit pas le jour, ce ne sera pas un petit pays comme la Suisse qui déterminera le virage que la mondialisation va effectivement prendre. Les grandes entreprises suisses, qui auront peut-être encore des ressources financières après la crise, dépendent plus du marché extérieur que du consommateur helvétique. Si leurs concurrents internationaux continueront à se fournir en Chine, elles vont faire de même. Elles n’auront aucun problème à vendre au reste du monde un produit « made in Suisse », même si la production est faite ailleurs et au meilleur prix, comme c’est d’ailleurs déjà le cas.

    Voici certains arguments, parmi beaucoup d’autres, qui démontrent que malheureusement ce n’est pas aussi simple!

  7. Bonjour,
    Il me semble que les Banques centrales facilitent le crédit pour éviter des faillites d’entreprise – et par là du chômage- et qu’elles sont bien conscientes que l’investissement, étant donné l’arrêt des activités et l’incertitude radicale, ne pourra intervenir que plus tard.

    1. Concernant les chaînes de valeurs, une rapatriation au niveau régional européen et méditerranéen me semble plus plausible, et plus facile à mettre en œuvre.
      Une opportunité de reconstruire un modèle “low tech” comme le soulignent certains commentaires peut être intéressant, mais aussi de reconstruire des modèles industriels moins éloignés, plus compréhensibles, et plus riches en emploi

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