Credit Suisse: une stratégie Excel-lente?

L’annonce de la nouvelle stratégie de Credit Suisse, faite par son nouveau directeur général, Tidjane Thiam, le 21 octobre 2015, n’a pas manqué de faire couler beaucoup d’encre, au-delà de quelques vagues boursières qui ont pu inquiéter les boursicoteurs non-avertis.

Or, au-delà des propos mirobolants en ce qui concerne la rentabilité future de cette banque (dont les dirigeants semblent ignorer que l’avenir est aussi bien incertain qu’inconnaissable), ce qui frappe le plus tout observateur qui n’est pas aveuglé par le mirage de l’argent facile est le manque d’objectifs, à bien regarder, concernant l’économie «réelle». À aucun moment, que ce soit lors de la conférence de presse ou dans les documents disponibles en ligne après que celle-ci a eu lieu, les responsables de Credit Suisse disent, ouvertement, comment cette banque entend contribuer au développement économique, que ce soit à l’échelle nationale, régionale, ou mondiale. Cela renforce donc, implicitement, l’évidence empirique qu’il existe un «monde» financier, essentiellement virtuel, complètement détaché de la production de richesse (sous la forme de biens et services non-financiers).

Qui plus est, la stratégie de Credit Suisse (comme celle de la plupart des acteurs sur les marchés financiers «globalisés») semble reposer sur une feuille Excel que ses «top managers» bricolent de manière acharnée afin de dégager une rentabilité financière de plus en plus élevée, quitte à faire des sacrifices en termes de «ressources humaines» dont, pour l’heure, on ignore encore le profil professionnel. En clair, les dirigeants financiers sont d’abord soucieux de leurs actionnaires, préoccupés des dividendes qui leur seront versés à la fin de l’exercice: leur souci est donc de déterminer quels sont les cellules de leur feuille Excel qu’il faudra biffer dans les coûts de la banque, faute de pouvoir augmenter les recettes dans cette même feuille et faisant abstraction de toute contribution de la banque à la production de richesse – seule sa circulation sur les marchés financiers étant considérée pour accroître la performance de la banque à court terme.

Le «facteur humain» est dès lors relégué au deuxième rang (voire plus bas encore) et laissé pour compte avec une «stratégie» diluée sur deux ou trois années avec l’espoir que les «fluctuations naturelles» du personnel engagé évitent des licenciements de masse, parce que ceux-ci affaibliraient en fin de compte l’image et la réputation d’un établissement qui continue de se targuer du label suisse mais qui a désormais perdu toute la «suissitude» de ses pères fondateurs – soucieux de contribuer au bien commun du pays ayant contribué à leur propre épanouissement personnel et professionnel.

Sergio Rossi

Sergio Rossi est professeur ordinaire à l’Université de Fribourg, où il dirige la Chaire de macroéconomie et d’économie monétaire, et Senior Research Associate à l’International Economic Policy Institute de la Laurentian University au Canada.