Les réfugiés climatiques : les oubliés ou les négligés ?

La crise écologique déséquilibre fortement plusieurs domaines au sein de nos sociétés. Un des impacts dans ce dérèglement climatique est la migration. D’après la Banque mondiale, l’aggravation des effets du changement climatique pourrait pousser plus de 140 à 250 millions de personnes à se déplacer à l’intérieur de leur propre pays, ou à émigrer, d’ici 2050. Selon UNHCR au cours de la dernière décennie, les événements météorologiques ont déclenché en moyenne 21,5 millions de nouveaux déplacements chaque année, à savoir plus de deux fois plus que les migrations causées par d’autres facteurs. Autrement dit, les événements climatiques sont (et seront) la raison principale de la migration locale et mondiale indépendamment de la nature et la gravité de changements climatiques. Pourtant, il n’existe aujourd’hui aucune disposition juridique à l’échelle internationale pour reconnaitre les réfugiés climatiques dans le cadre d’une procédure d’asile. La raison principale est la suivante : le critère « climat » ne figure pas dans la Convention de 1951 relative au statut des réfugiés. Pour rappel, ce traité international assure une protection uniquement à l’égard des « réfugiés politiques », c’est-à-dire celles et ceux qui subissent des persécutions ciblées pour des raisons politiques, religieuses ou d’appartenance à un groupe social.

Alors qu’en 2021 on fête les 70 ans de cette Convention internationale et que les rapports du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) continuent d’alarmer au sujet de l’impact climatique sur la migration, qu’en est-il réellement de la protection et la reconnaissance à l’égard des réfugiés climatiques ? Quelles sont les réflexions politiques et juridiques qui tentent de répondre à ce phénomène unique dans notre histoire ?  

La causalité entre le changement climatique et la migration ne peut être contestée et plusieurs experts du domaine en font le constat. Cette causalité se traduit fortement dans les pays en développement par notamment la sécheresse, la salinisation, l’érosion, la toxicité du sol et l’eau-air, la montée des eaux, etc. Ces phénomènes, causés en grande partie par les activités humaines, obligent les populations généralement du Sud à émigrer.

 

Tout d’abord, il est important de mentionner qu’il existe un débat d’ordre politico-juridique sur la qualification employée entre : « réfugié climatique », « migrant climatique / environnemental » et/ou « personne déplacée ». En résumé sans rentrer dans l’analyse discursive approfondie, les États occidentaux qui sont réfractaires à l’accueil des réfugiés, écartent stratégiquement de formuler l’appellation de « réfugié climatique ». Ces derniers valorisent plutôt l’utilisation de « migrant climatique / environnemental » ou « personne déplacée », car précisément le mot « réfugié » est politisé et porte des caractéristiques juridiques bien définies. En effet, comme cela est mentionné dans la Convention de 1951, le « réfugié », sous-entendu « politique », est (relativement) reconnu dans le cadre d’une procédure d’asile. En opposition, les ONG entre autres telles qu’Amnesty International, et Human Right Watch (HRW), ainsi que certains acteurs universitaires et militants, analysent ce phénomène migratoire en employant le terme « réfugié climatique ». De manière générale, les réflexions défendues et soulignées par ces derniers, consistent de surmonter la logique de catégorisation entre le « bon » et « mauvais » réfugié basée sur l’unique de persécution individuelle codifiée par la Convention de 1951. Les différents motifs migratoires (politiques, économiques et écologiques) sont, de nos jours, étroitement interdépendants et s’articulent mutuellement. Par conséquent, il faudrait considérer la question migratoire comme un phénomène multifactoriel. Autrement dit, un raisonnement objectif qui consiste d’avoir une approche globale sans catégoriser de manière « essentialiste » les demandes d’asile.

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Sur un plan international, plusieurs discussions ont eu lieu. Le premier débat réflexif concernera l’addition d’un protocole à la Convention relative au statut des réfugiés de 1951. Contrairement aux États occidentaux, plusieurs pays africains ont été favorables en 2005 au colloque de Limoges (et à celui de 2006 aux Maldives). Il s’agissait de joindre une clarification et meilleure reconnaissance des réfugiés climatiques au traité international. À ce titre la spécialiste de la politique d’asile et d’immigration Christel Cournil indique que « le principal avantage d’un amendement de la Convention de Genève réside dans son application qui serait mise en œuvre facilement puisque les États parties de la Convention ont mis en place un système de reconnaissance déjà opérationnel » (Christel Cournil, 2010). Cependant, des réserves peuvent être émises. D’une part ce projet de loi risque fortement d’exclure les déplacés internes. D’autre part, les États industrialisés refusent catégoriquement d’accepter un tel changement. La raison est la suivante : les États du Nord craignent que le droit d’asile soit systématiquement octroyé aux ressortissants des continents africain et asiatique pour des raisons climatiques. En résumé, ces pays tentent de consolider leur politique anti-immigration en évitant un nouvel amendement à la Convention de 1951.  

 

Toujours dans une approche globale, une Convention internationale spécifique aux réfugiés climatiques a également été proposée par des quelques chercheurs universitaires (Véronique Magniny, Benoit Meyer et autres). Cette nouvelle Convention, qui dépasserait le traité de 1951, viserait à reconnaitre les réfugiés climatiques qui soient au niveau national ou international. L’objectif consisterait à adopter des règles préétablies et acceptées par l’ensemble des parties prenantes, dont le principe de « non-refoulement ». En fonction de la situation écologique du pays concerné, cette protection immeuble à l’égard d’un migrant peut éventuellement être durable ou temporaire. Toutefois, une telle disposition juridique à l’échelle internationale est difficile à concrétiser, car le consensus actuel entre différents États sur la politique d’asile demeure inexistant. Pour rappel, la majorité des États industrialisés sont dans une posture restrictive en contrôlant et en fermant davantage leurs frontières. Leur droit de souveraineté sur cette matière vient contrecarrer cette approche globale. Dès lors, cette proposition semble ambitieuse, voire utopique.

 

Face aux difficultés susmentionnées, certains experts, tels qu’Angela Williams, proposent la mise en place des normes juridiques à l’échelle régionale qui incluraient le facteur climatique. Le raisonnement derrière une Convention régionale s’explique de la manière suivante « Les États voisins d’un État affecté par les migrations environnementales ont souvent des cultures et des problèmes socio-économiques similaires permettant une meilleure communication » (Cournil, Mayer, 2014 : 119). C’est pourquoi une politique migratoire d’ordre bilatéral peut s’appliquer entre ces pays voisins concernés.  En raison de leur interdépendance mentionnée, les États ont meilleur temps de définir un cadre face aux migrations environnementales propres de leurs contextes spécifiques. Toutefois, une coopération régionale ne répondrait que partiellement au problème actuel. En effet, les réfugiés climatiques se trouvent généralement dans les pays en développement, et à ce jour, ces États ne disposent pas des moyens logistiques et économiques pour y faire face. Ainsi, la coopération exigée dans ces pays en développement en matière de migration doit être accompagnée dans un processus plus large. Ceci inclurait la responsabilité des pays industrialisés (États du Nord), et ce notamment au travers d’aides financières et/ou soutiens logistiques.

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Finalement, tous les États doivent trouver une solution pragmatique face à ces deux phénomènes fortement interdépendants que sont la migration et la crise écologique. D’après moi, le lien de causalité entre la migration et le changement climatique peut être atténué par des politiques publiques ayant approche pragmatique, humanitaire et écologiste. Elles se fonderaient sur le principe de la « solidarité commune, mais différenciée ». Ce principe si connu dans la réduction des émissions mondiales de gaz à effet de serre, se veut inclure la participation de toutes les parties prenantes – ici principalement tous les États – dans une politique environnementale internationale, mais dont les obligations et mesures (normes) seraient différenciées en fonction de l’industrialisation des pays. Par conséquent, les États développés qui sont à juste titre des grands pollueurs de la planète doivent participer activement à la protection des réfugiés climatiques à l’échelle internationale. Pour conclure, j’espère que le projet « initiative Nansen », dont le but premier est de parvenir à un consensus entre les États sur les principes et les éléments fondamentaux relatifs à la protection des personnes déplacées/réfugiées, permettra d’établir des réponses claires et humanitaires dans les années à venir. De surcroit, la décision historique, rendu par un organe de l’ONU chargé de la protection des droits humains, en faveur du réfugié climatique Ioane Teitiota (originaire des Kiribati) donnera une base réflexive et juridique aux prochaines décisions qui seront exprimées à ce sujet.

 

 

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Éthiopie – Érythrée : d’une guerre, à la migration forcée

Qui l’eût cru qu’un premier ministre fraichement nobélisé en 2019 aurait pu s’engager dans une guerre civile une année après sa nomination ? Et pourtant, cette improbable hypothèse vient de se réaliser en Éthiopie. Le premier ministre Abiy Ahmed, connu pour sa volonté politique de paix, consensuelle et pragmatique, a déclaré publiquement et déclenché une intervention militaire et répressive dans l’État du Tigré. Abiy Ahmed justifie cette décision par la nécessité « de mettre l’ordre et [de] rétablir des institutions légitimes » dans le Nord du pays. Entre temps, cet affrontement national s’est transformé en un conflit régional en impliquant l’Érythrée.

Conséquence : plusieurs milliers d’éthiopiens issus majoritairement de l’ethnie du Tigré fuient leur pays en direction du Soudan. Selon les communiqués de plusieurs ONG et organisations internationales, des milliers de personnes – pour la plupart des femmes et des enfants – sans protection traverseraient la frontière soudano-éthiopienne.

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Guerre civile et régionale

Depuis son élection à tête de l’Éthiopie en 2018, Abiy Ahmed a été tantôt idolâtré par le peuple éthiopien et la communauté internationale en raison sa « vision » politique moderniste, tantôt objet de méfiance par l’État du Tigré, particulièrement, de celles et ceux qui ont gouverné le pays depuis 1991. Cette crainte politique s’est intensifiée lorsque Abiy Ahmed s’en est pris avec une subtile stratégie à l’influence des Tigrés dans la coalition du pouvoir exécutif et dans certains postes clés liés aux politiques publiques. Cette tension politique a de plus en plus pris une forme litigieuse, notamment lorsque le gouvernement fédéral a renoncé aux élections fédérales prévues pour l’été/autonome 2020. Selon le lauréat du prix Nobel de la paix, la principale raison à cette décision serait d’ordre sanitaire, liée à la présence de la pandémie du Covid-19. En réalité, le pays vit une phase de déconfinement partiel depuis l’été 2020, et selon l’État du Tigré, les élections pourraient avoir lieu normalement. La décision de l’État fédéral apparaît donc à l’autorité du Tigré comme une instrumentalisation politique destinée à consolider et à pérenniser le pouvoir d’Abiy Ahmed. Il n’en a pas fallu davantage pour que la province nord du pays organise ses propres élections régionales, en respectant en cela le calendrier politique de la Constitution éthiopienne. Et il n’aura pas été surprenant non plus que l’État fédéral riposte en délégitimant ces ce scrutin et en le qualifiant de mépris à l’État de droit. Depuis, deux gouvernements antagonistes coexistent, chacun revendiquant une pleine légitimité et cherchant à discréditer la partie adverse.

Interviewé par la Radio France international, Marc Lavergne, géopoliticien et chercheur au CNRS, explique ce conflit serait « avant tout [d’ordre] politique, [qu’] Il s’agi[rai]t d’une crise politico-financière grave, Ni d’un côté ni de l’autre, les haines ne [seraient] animées par l’idée d’une altérité radicale ». En rejoignant Lavergne sur ce point : la dimension ethnique parfois considérée comme le principal facteur du conflit, or cette dimension porte un rôle mineur.

Ce conflit interne a également des conséquences en Érythrée. Le samedi 14 novembre, plusieurs roquettes ont été lancées par l’État tigré sur la capitale Asmara et la ville de Massawa. D’après l’autorité militaire du Tigré, il s’agirait là d’une riposte légitime puisque la collaboration politico-militaire entre le gouvernement érythréen et l’État fédéral éthiopien serait nuisible à l’équilibre du pouvoir. Debretsion Gebremicheal, chef de l’État du Tigré, accuse officiellement l’Érythrée d’être indirectement engagée dans une guerre purement nationale, commettant à ce titre un délit d’ingérence.

 

Migration forcée

Actuellement, la province de Tigré est le théâtre de tirs et bombardements. Cette situation, inédite depuis 1991, place les civils dans un contexte d’instabilité et d’insécurité. Selon les témoignages et les images satellites récoltés par Amnesty International, « […] des centaines de personnes ont été poignardées et tuées à la hache » dans la ville de Mai-Kadra située dans le sud-ouest du Tigré, jetant du même coup sur les routes des milliers enfants, femmes et hommes fuyant le conflit. Le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (UNHCR) a mobilité ses forces pour travailler étroitement avec les autorités soudanaises afin de fournir non seulement une assistance d’urgence, mais également de tenter d’apaiser le climat par la voie diplomatique. À ce titre, Clémentine Nkweta-Salami, Directrice du bureau régional du HCR, a déclaré : « Nous exhortons les gouvernements des pays voisins à laisser leurs frontières ouvertes pour les personnes forcées de fuir leurs foyers, (…) tout en demandant aux autorités éthiopiennes de prendre des mesures qui nous permettront de continuer à fournir une assistance en toute sécurité aux réfugiés et aux personnes déplacées à l’intérieur de la région du Tigré ». De la même façon, la Croix-Rouge éthiopienne demande instamment aux antagonistes de respecter les convois et les antennes de l’aide humanitaire. En effet, selon le HCR, certains véhicules de la Croix-Rouge auraient été attaqués à l’arme lourde.      

Si le conflit persiste à s’aggraver dans les semaines qui viennent, il faut s’attendre à un accroissement massif des populations déplacées, atteignant possiblement plus de 200’000 réfugiés. Il paraît donc urgent que les centres de réfugiés du Soudan augmentent rapidement leurs capacités afin de faire face à ce qui ne manquera pas de se constituer en flux migratoire.

 

Quelles suites ?

D’après mon analyse, le gouvernement érythréen et l’État fédéral se trouvent alliés contre un ennemi commun, à savoir le gouvernement tigré. Le dictateur érythréen Issayas Afewerki a longtemps prôné une posture répressive à l’encontre l’ethnie tigrée. Sans revenir sur les effets historico-politiques des tensions entre le Tigré et l’Érythrée, les attaques de missiles sur la capitale Asmara pourraient constituer un motif tout trouvé pour l’Érythrée d’entrer à nouveau en guerre. Sans surprise, les premières déclarations des dirigeants érythréens accusent le gouvernement tigré, sans admettre leur participation antérieure à ce conflit. Il en va comme si le gouvernement érythréen cherchait à stigmatiser un ennemi extérieur afin, une fois de plus, d’éviter ou d’étouffer les contestations intérieures suscitées par un régime totalitaire. Quant à l’État fédéral éthiopien, le premier ministre Abiy Ahmed trouve une singulière communauté d’intérêt avec son homologue érythréen puisque ce conflit naissant lui permettre d’un côté d’affaiblir le pouvoir de l’État du Tigré et, par voie de conséquence, de consolider son propre pourvoir à la tête du pays.

En conclusion, ce conflit reste d’ordre principalement politique, alimenté par des dirigeants assoiffés de pouvoir personnel, quitte à ce que ce soit leur propres populations qui payent, par le chaos et la guerre, des politiques autoritaires et répressives. « Mener la guerre pour la paix » disent-ils ? Cela ne revient ni plus ni moins à prôner que pour instaurer la paix, il faut se tuer mutuellement. Malheureusement, cette stratégie traîne derrière elle de sinistres précédents, aux nombreux sursauts dévastateurs de 1961 à 1991 puis de 1998 à 2000. Il semble hélas que, dans cette région du monde, l’histoire se répète et que l’instrumentalisation politique au nom de la « paix » reste une stratégie aggravant la déresponsabilisation des dirigeants d’actes particulièrement inhumains. Une fois de plus, ce seront les civils érythréens et éthiopiens qui payeront au prix fort le tribut de cette guerre triangulaire. 

 

 

Nil Bleu : Barrage de la « Renaissance » ou de la politique ?

L’« Égypte est un don du Nil » dit la célèbre phrase d’Hérodote [Gascon ; 2004] ; elle est pourtant en passe de devenir obsolète. Pourtant jusqu’au début du 21ème siècle, aucun pays africain pouvait contester l’hégémonie égyptienne sur le fleuve, du moins en Afrique du Nord-Est. Outre sa puissance politique, économique, démographique et militaire, l’Égypte représentait une image de puissance, construite dans un processus historique, porté par ses monuments et son héritage intellectuel. Or, depuis 2011, voilà que l’Éthiopie défie frontalement la prééminence égyptienne sur l’utilisation et le partage du Nil Bleu. Le projet éthiopien de retenue d’eau lancé en 2011 et connu sous le nom de « barrage de la Renaissance » crée nouvellement une tension politique régionale, jusqu’à déclencher un appel aux instances onusiennes, en l’occurrence au Conseil de Sécurité, et à celles de l’Union africaine. La situation actuelle est celle d’un barrage politique dressé contre l’Éthiopie et voulu par l’Égypte et le Soudan du Nord.

Ce conflit triangulaire quant à l’exploitation du Nil Bleu ne date pas d’aujourd’hui. Dès le lancement du projet par l’ancien Premier ministre Éthiopien Meles Zenawi, ces pays voisins se sont en partie opposés à la construction du barrage dit « de la Renaissance » dont l’objectif est de produire une énergie hydroélectrique renouvelable équivalant à 6000 mégawatts. Cependant, un consensus entre les États de la région s’est instauré et a permis à l’Éthiopie de bâtir le plus grand barrage d’Afrique jamais construit.  

Par cette volonté politique ancrée dans une perspective indépendantiste, le gouvernement Éthiopien souhaite à la fois alimenter son pays en énergie – puisqu’actuellement 60% de la population éthiopienne n’a pas d’accès direct à l’électricité – mais également, exporter cette ressource aux acheteurs étatiques et privés, s’assurant du même coup un revenu significatif en devises étrangères. Pourtant, de plus en plus, l’alliance politique égypto-soudanaise s’est mise à envisager d’un bien mauvais œil la nouvelle ambition éthiopienne, caractérisée par eux de « démarche unilatérale ».

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Dimension historique : le Nil sans l’Éthiopie ? L’Éthiopie s’est toujours sentie exclue sur l’ensemble des décisions importantes du Nil (Blanc et Bleu). Ce sentiment bien ancré est le produit d’un fait historique. Rappelons que, dès 1902 déjà, la Grande-Bretagne, dans la perspective coloniale qui était la sienne alors, promulgue une clause régionale interdisant à l’Éthiopie d’entreprendre sans son accord quelle activité que ce soit sur le Nil Bleu. De même, en 1925, l’Italie et la Grande-Bretagne se répartissent l’usage des eaux, sans associer les Ethiopiens à la délibération. Par la suite, en 1929 et 1959, l’Égypte et le Soudan concluent un accord sur le partage du Nil Blanc, toujours sans inviter l’Éthiopie à la table de négociation. Cette alliance égypto-soudonaise est symbolisée par le grande barrage d’Assouan. Ainsi, l’Égypte a normalisé son influence sur le Nil, en dehors de toute démarche inclusive, au point de considérer le fleuve de 6’700 kilomètres étant son « dû ». On se souvient encore, en 2013, du belliqueux discours de l’ancien chef d’État égyptien Mohamed Morsi appelant à la destruction du barrage par des moyens militaires. Il justifiait alors cette provocation par le principe des « droits historiques ». En réponse, l’État Ethiopien avait répondu à ladite « logique historique » en invoquant son utilisation bimillénaire en Nil Bleu « Abbay ». Toutefois, et même si ces deux États n’ont pas signé les Conventions d’Helsinki (1996) et de New York (1997), l’appropriation d’eaux non-navigables en invoquant des « droits historiques » est contraire au droit international sur lequel s’appuient les organisations internationales, lesquelles ne reconnaissent donc en rien la revendication « historique » égyptienne.

Le sentiment d’être mis à part et de ne jamais être associé aux décisions s’est cristallisé davantage encore dans l’imaginaire Ethiopien lorsque, en 2009, le Soudan a édifié la retenue de Méroé, avec le soutien de  l’Égypte. De la même façon, l’Égypte n’a rien trouvé à redire lorsque le Soudan s’est lancé dans l’implantation de quatre réservoirs entre Khartoum et Assouan. Ces connivences récurrentes ont conduit les Ethiopiens à croire un bloc « arabe », coalisé contre leur pays et leur Nil Bleu. Autrement dit, comme le souligne Alain Gascon, l’hostilité égyptienne à l’égard de l’Éthiopie « réactive un conflit de prééminence entre les deux plus anciens États d’Afrique du Nord-Est, l’un à la source du Nil et l’autre au delta » [Gascon ; 2015].

 

La dimension d’urgence : le Barrage comme « solution » ? La situation d’urgence crée par la construction du barrage et soulignée  par le premier ministre Ethiopien Abiy Ahmed met en jeu des paramètres endogènes et exogènes. Il y a d’abord la pression démographique. En effet, selon les estimations de l’Institut national d’études démographiques (INED), la population de l’ensemble des États du Nil Blanc et Bleu, en passant de 400 à 800 millions d’habitants, doublera d’ici 2050. La population éthiopienne passera elle de 110 à 180 millions d’habitants, ce qui représente une augmentation d’environ 60%.

Cette perspective oblige le gouvernement éthiopien à réaliser le barrage de la Renaissance le plus rapidement possible afin de répondre aux besoins accrus de ses citoyens. Il y a ensuite une menace politique et sociale de la population éthiopienne à l’encontre du pouvoir exécutif. En effet, le projet, dont l’achèvement est prévu pour 2020, n’a été possible, en partie, grâce aux dons des citoyens. Autrement dit, le gouvernement actuel (ainsi que le précédent) ne peut décevoir les enjeux symboliques de cette contribution et se trouve donc d’autant plus dans l’obligation de respecter ses engagements. Enfin, des créanciers étrangers, tels que les banques chinoises, attendent un remboursement des prêts consentis pour le chantier. L’État Éthiopien est par conséquent contraint – par une logique de redevance – à respecter les délais sous peine de creuser davantage encore sa dette publique ce qui, en tout état de cause, serait d’autant plus difficile et périlleux sans les rentrées financières générées par le barrage.

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Dimension politique : Une diplomatie régionale rompue ? L’ancien ministre égyptien Boutros Ghali avait déclaré durant son mandat de secrétaire général de l’ONU (1992 – 1996) que « la prochaine guerre dans la région se déroulerait sur les eaux du Nil » [Ayeb H ; 1998]. Malgré les tractations diplomatiques conflictuelles entre l’Égypte et l’Éthiopie, cette prédiction ne s’est toutefois guère concrétisée, et semble être, d’après Géraldine Pflieger, directrice de l’Institut des sciences de l’environnement à Genève, hautement improbable.

Actuellement, la plus grande crainte du gouvernement d’Abdel Fattah al-Sissi (Égypte) et de celui d’Abdel Fattah Abdelrahmane al-Burhan (Soudan du Nord), en étant impacté par le remplissage du barrage, de se trouver face à une baisse des ressources disponibles en eau. Selon le nouveau plan proposé en 2019 par ces deux gouvernements alliés, le remplissage du réservoir doit être retardé pour une période de 12 à 21 ans puisque, selon l’État égyptien, la mise en exploitation du barrage constitue une véritable menace « existentielle ». Sans surprise, l’État Éthiopien se refuse catégoriquement à cette mainmise, qu’il qualifie d’« inacceptable ». D’autant plus, la question d’ «existentielle » se pose également pour l’Ethiopie. La réunion extraordinaire du Bureau de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement de l’Union Africaine sur le grand barrage de la Renaissance Ethiopienne (GERD), tenue le 26 juin en vidéoconférence, confirme avoir réglé de manière consensuelle le 90% des problèmes dans ces négociations tripartites. Mais qu’en est-il du 10% restant ? 

 

Est-ce le gouvernement Éthiopien cédera au barrage politique dressé par l’Égypte et le Soudan du Nord ? La réponse semble se pencher relativement vers un « non ». En effet, l’Éthiopie a d’ores et déjà démarré le remplissage du barrage. Comme le souligne sur Radio France Internationale le professeur Kjetil Tronvoll, directeur de recherche sur la paix et les conflits à l’université Bjonjes d’Oslo, « (…) c’est une façon pour l’Éthiopie de mettre une forte pression sur l’Égypte pour obtenir un compromis ». Dans tous les cas, nous aurons probablement plus de réponses dans les semaines ou les mois à venir. Le Premier ministre Éthiopien Abiy Ahmed, fraîchement récompensé par le Prix Nobel de la paix en 2019, doit trouver le subtil équilibre entre les facteurs endogènes relatifs au barrage et les pressions exogènes. Cette position des plus compliquées, l’est d’autant plus que l’Éthiopie vit actuellement des violences civiles qui opposent l’ethnie Oromo marginalisée au régime actuellement au pouvoir. D’après les autorités étatiques, 239 personnes environ auraient été tuées dans les manifestations et près de 3’500 suspects arrêtés et placés en détention. Certains militants Éthiopiens n’hésitent pas à qualifier leur Premier ministre de « dictateur » en le comparant avec son homologue Érythréen Issayas Afeworki.  

 

Références :

  • Alain GASCON, « Combats sur le Nil : la guerre de l’eau ? » Bulletin de l’association de géographes français, 2015.
  • Alain GASCON, « Un don du Nil, un don de l’Éthiopie », in H. de Charrette (dir.), Les enjeux Méditerranéens : l’eau, entre guerre et paix, Le Harmattan, 2004.
  • Habib AYEB, L’eau au Proche-Orient. La guerre n’aura pas lieu, Paris-Le Caire, Karthala-CEDEJ, 1998.

Covid-19 : L’Érythrée refuse l’aide sanitaire étrangère

Le 22 février 2020, le directeur de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), Dr Tedros Adhanom Ghebreyesus, a lancé un message alarmant aux États africains afin que leurs autorités étatiques puissent se préparer face à la pandémie coronavirus. Ce message insiste sur le fait que les systèmes de santé des pays africains sont peu développés et qu’il est crucial de fournir les forces sanitaires, humaines et économiques pour leur permettre d’affronter le mieux possible le virus. Malgré cet avertissement, aucune frontière ne semble pouvoir stopper le Covid-19, mêmes celles de l’Érythrée pourtant connue pour sa politique isolationniste. Le 21 mars 2020, le Ministre de l’Information Yemane G. Meskel a déclaré sur son compte Twitter «  (…) the first confirmed case of a Coronavirus patient [who] arrived at Asmara International Airport from Norway with Fly Dubai. The 39 year old patient is an Eritrean national with permanent residence in Norway ». À compter de cette date, le gouvernement érythréen a suivi les recommandations préconisées par l’OMS, prenant des dispositions sanitaires dans l’objectif de freiner le coronavirus aussi efficacement que possible. À l’heure actuelle, la Ministre de la Santé n’a signalé aucun décès et seulement 31 personnes contaminées. Ces chiffres paraissent sujets à caution. En effet, la politique de santé de l’Érythrée est aussi faible que sa politique d’information est opaque, relevant depuis 2001 d’une véritable système de désinformation.

Dans ce contexte, un événement troublant questionne la communauté érythréenne : le gouvernement central a refusé la première proposition d’aide sanitaire étrangère, alors que les États et organisations internationales font largement appel à la solidarité humanitaire en facilitant les collaborations. En d’autres termes, ce gouvernement autoritaire a repoussé une aide médicale alors que le pays ne dispose d’aucun système de santé adéquat. Cette décision doublement paradoxale laisse pour le moins perplexe face aux déclarations d’un gouvernement érythréen se présentant comme particulièrement mobilisé en faveur de la sécurité de sa population.

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Le 23 mars 2020, le milliardaire Jack Ma, co-fondateur de l’entreprise chinoise Alibaba, envoie en Afrique 6 millions de masques chirurgicaux, 60’000 combinaisons de protection et 1,1 million de kits de dépistage. Cette aide est arrivée à Addis-Abeba (Éthiopie) pour être ensuite répartie sur le continent africain sous l’administration du Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed. L’objectif est clair : subvenir aux besoins des pays africains, dont l’Érythrée, en manque de ressources médicales, logistiques et financières nécessaires pour faire face à la pandémie. Pourtant, les autorités érythréennes se sont opposées à cette aide sous prétexte d’une fermeture stricte des frontières terrestres et aériennes. Rappelons que l’Érythrée se classe parmi les pays les moins développés du monde, notamment en ce qui concerne son système de santé qui reste des plus rudimentaires. Il manque en effet des unités de soins intensifs fonctionnelles, des respirateurs en nombre suffisant et du personnel médical. De surcroît, en 2019, 29 cliniques catholiques qui offraient des services gratuits ont été soudainement fermées. Selon les dirigeants érythréens, ces organisations religieuses auraient représenté une menace pour la stabilité du pays. À l’heure actuelle, la position du gouvernement semble s’orienter à nouveau vers une politique centralisée et d’autosuffisance, y compris dans le domaine médical. Pourtant depuis 2001, cette stratégie a conduit le pays à une situation de plus en plus chaotique, tant sur le plan politique, social qu’économique. Malgré ses échecs répétés, cette politique d’enclavement et de repli, corrélative à un système autoritaire, reste encore d’actualité. Notons que dans le même temps, l’Érythrée accepte volontiers l’aide purement financière fournie de la part de diaspora érythréenne. Envoyez-nous de l’argent mais gardez vos équipements médicaux semble être le mot d’ordre de ce gouvernement, paradoxe qui cache bien mal ses véritables motivations.

En effet, depuis le début du mois d’avril, le gouvernement érythréen a ouvert un fonds national afin que les ressortissants Érythréens puissent y verser des « dons ». D’après le président Issayas Afeworki, ce fonds permettra de subventionner les besoins en matériel médical et en infrastructures nécessaires pour contenir la propagation de mortifère épidémie de Covid-19. C’est ainsi qu’aux États-Unis 2,7 millions de dollars ont été récoltés. La même démarche est en train de s’effectuer en Europe et en Moyen-Orient. Mais que penser de cet immense appel de fonds, ce d’autant plus que ce gouvernement s’est déjà fait connaître pour avoir englouti dans sa corruption les contributions passées, ayant là aussi joué sur la même forme « d’empathie ».  

Cette analyse est partagée par Léonard Vincent, journaliste de Radio France international et écrivain. Il n’existerait selon lui, et d’après son expertise sur Érythrée, ni statistiques officielles faibles, ni publication annuelle du budget national, pas plus qu’une transparence sur l’origine et l’allocation des ressources de l’État. Par conséquent « (…) il est impossible de ne pas imaginer que les fonds récoltés auprès de la diaspora vont simplement venir garnir un panier d’argent qui sera utilisé comme les autres ressources du pays : en vertu des seuls caprices d’un homme, le président Issayas, et du petit clan sur lequel il s’appuie pour gouverner. Cette collecte est révélatrice d’une chose : les dirigeants érythréens ne sont pas préparés à la crise que traverse le monde. Ils n’ont ni les moyens logistiques, ni les moyens financiers pour protéger la population. Ils en appellent donc à leur dernière ligne de défense : la petite bourgeoise de la diaspora. C’est extrêmement préoccupant pour les Érythréens exposés à la maladie à l’intérieur des frontières. Et c’est extrêmement inquiétant pour l’État érythréen lui-même, qui se trouve aujourd’hui face au risque d’effondrement pur et simple, face à la violence de la pandémie et l’inaptitude de ses dirigeants, depuis des années, à faire prévaloir l’intérêt général sur les manœuvres visant à assurer leur propre survie ». Ainsi, en niant systématiquement les droits fondamentaux, ce gouvernement  autoritaire a fini par apparaître comme profondément illégitime aux yeux de la majorité des Érythréens.

 

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Daniela Kravetz rapporteuse spéciale des droits de l’homme auprès de l’ONU a addresé un message à l’État érythréen  «  I call on the Eritrean authorities to immediately and unconditionally release those detained without legal basis, including all political prisoners and prisoners of conscience, and to adopt urgent measures to reduce the number of people in detention to prevent the spread of COVID-19 ». Les militants ressortissants érythréens se joignent à cet appel et demandent instamment au gouvernement de se prendre enfin ses responsabilités et d’accepter immédiatement les offres d’aide étrangères. Les mesures en vigueur actuellement ne garantissent en rien la sécurité des citoyens. Les personnes mobilisées au service militaire vivent dans des conditions déplorables où il leur est quasiment inévitable d’échapper à la contamination par le coronavirus. De même, les prisons érythréennes sont connues pour leurs conditions de détention particulièrement inhumaines. Pour ces raisons, si le gouvernement prend pas urgemment les mesures nécessaires pour préserver la vie des habitants, en particulier les plus vulnérables, les conséquences risqueront d’être aussi désastreuses.

 

Références :

La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, et celui du Conseil européen, Charles Michel, après leur rencontre avec le président Erdogan, le 9 mars 2020. (Olivier Hoslet - EPA/Keystone)

Coronavirus : La sécurisation anti-migration ?

Une corrélation n’est pas une causalité : la première observe un parallélisme entre deux événements, la seconde les faits découler l’un de l’autre. Le biais le plus courant consiste à faire passer une corrélation pour une causalité et c’est exactement ce qui semble se produire entre « crise sanitaire » et « crise migratoire ». Alors que, simplement, elles se présentent simultanément, des extrémistes nationalistes instrumentalisent la crise du coronavirus pour lui trouver une cause dans la migration et ainsi justifier la fermeture des frontières ainsi que le rejet drastique des réfugiés sur le continent européen. En effet, depuis que le président turc Recep Tayyip Erdogan a réouvert ses frontières à des fins stratégico-politiques, les discours à caractère xénophobe tentent une nouvelle main basse sur les citoyens européens en alimentant la propagande anti-migration au robinet des angoisses suscités par la pandémie du coronavirus. Sans surprise, cette logique argumentative navigue en plein paradoxe  puisque, à l’heure actuelle et d’après les experts, les personnes infectées par le virus Covid-19 se trouvent davantage sur le Vieux contient qu’en Afrique ou Moyen Orient.  Pourtant, l’ex-ministre italien Matteo Salvini n’a pas hésité à se servir de cette « crise sanitaire » pour critiquer l’arrivée des migrants sur les côtes italiennes. D’après lui, les demandeurs d’asile représentent un risque épidémique pour la nation italienne et incomberait par conséquent au gouvernement de Guiseppe Conte d’être encore plus intransigeant sur ce sujet. De même, le premier ministre nationaliste hongrois Viktor Orban a étiqueté ces migrants comme étant les boucs émissaires de la propagation du coronavirus en Hongrie et a ordonné la fermeture de camps de transit pour demandeurs d’asile à la frontière serbe.

Face à ce nouvel obstacle, les réfugiés qui tentent de passer par la Grèce se trouvent doublement frappés, non seulement par la politique migratoire de l’Union européenne, mais également par la politique sanitaire dont ils font collatéralement les frais. Quelles sont les conséquences de ces politiques ?

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Ce mardi 17 mars, le ministère grec des migrations a décidé le confinement des camps des demandeurs d’asile, décision qui touche environ 40’000 réfugiés. Cette mesure de quarantaine – certes nécessaire pour vaincre la propagation du virus – détériore davantage encore les conditions de vie de ces personnes déplacées, en aggravant sévèrement l’extrême surpeuplement de ces camps. C’est le cas notamment à Lesbos, où un camp de réfugiés construit de base pour accueillir environ 3000 personnes, « accueille » actuellement 18’000 demandeurs d’asile. Selon Jean Ziegler, rapporteur spécial de l’ONU, ces personnes sont « entassées dans des conditions inhumaines, en violation des principes les plus élémentaires des droits de l’homme ».

À cela s’ajoute désormais l’arrivée de coronavirus, qui risque non seulement d’accroitre le sentiment d’abandon de ces réfugiés bloqués dans les camps, mais aussi d’accélérer significativement la propagation du virus. En effet, les infrastructures de sécurité qui permettraient d’endiguer le coronavirus sont mise en échec proportionnellement au raidissement de la politique migratoire et de la situation à la frontière turque. Face à cette réalité, l’ONG Médecins sans frontières (MSF) en a solennellement appelé au gouvernement grec afin qu’on ordonne l’évacuation de l’ensemble des camps pour empêcher la diffusion du virus. Le Dr Michael J. Ryan, directeur exécutif de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), préconise trois actions pour, si possible, éviter un désastre humain : « it’s camp design ; it’s space ; it’s hygiene ». En d’autres termes, il faut créer plus d’espaces, garantir une meilleure hygiène et avoir des structures sanitaires efficaces. Pourtant, ces propositions semblent être minimisées par la politique grecque et plus encore par celle de l’Union européenne. Pourquoi donc une pareille indifférence ?

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Malgré les dispositifs contraignants instaurés par FRONTEX pour empêcher le flux migratoire vers l’Europe et la présence de coronavirus, les réfugiés continuent à fuir leur pays pour des raisons essentiellement politiques et tentent de trouver la paix et la sécurité en traversant la mer Méditerranée (« Mer cimetière »). Plus que jamais et sans attendre, des mesures humanitaires et sanitaires doivent être mises en place. La responsabilité de l’Union européenne n’est pas d’augmenter la sécurité au détriment des réfugiés, mais plutôt avoir une politique sanitaire et migratoire en incluant l’ensemble des acteurs concernés, à savoir les citoyens européens et les réfugiés. De cette manière, la politique humanitaire – en accord avec la Convention des droits des réfugiés de 1951 – peut garantir la vie de ces demandeurs d’asile et mieux canaliser la propagation du virus mortifère. En réalité, si l’Union européenne ne prend la mesure de l’urgence et n’agit en conséquence, ce en sont pas simplement au prix de quelques vies humaines mais, comme le soulève Christine Jamet, directrice des opérations des MSF, « ça sera une hécatombe » !

Pour revenir sur ces discours extrémistes, il est important de souligner combien, derrière ces positions politiques, l’amalgame entre les notions de « sécurité sanitaire » et d’« immigration » politise et instrumentalise la pandémie due au coronavirus au profit d’une fermeture encore plus implacable des frontières de l’Europe. Ces déclarations extrémistes nous montrent que les questions relatives aux réfugiés, si elles sont parfois thématisées comme des problèmes sociaux, elles deviennent une sorte, par le biais causal, de paradigme global ; et peu importe si les statistiques les plus sérieuses nous prouvent le contraire, à savoir qu’il y a aucune causalité démontrable entre la présence de réfugiés sur un territoire donné et le taux de criminalité, de délinquance ou de chômage ; il n’y en a pas davantage entre la présence des réfugiés en Europe et l’éventuelle propagation du coronavirus. Cette sécurisation relative à l’anti-migration est simplement le résultat de discours politiques stratégiquement conçus. Ces rhétoriques simplistes nient l’objectivité de la complexité sociale et parallèlement créent des amalgames susceptibles d’être faussement diffusés dans l’opinion publique.

Références :

Union européenne – Érythrée : projets de développement au détriment des droits de l’homme ?

EU Emergency Trust Fund for Africa (EUTF for Africa) a pour mission de subventionner des projets relatifs aux développements dans le continent africain. Derrière ce projet, les investisseurs étatiques européens ont un objectif : freiner les flux migratoires vers le Vieux Contient. En d’autres termes, les pays européens tentent de réduire l’arrivée des réfugié-e-s en accordant diverses aides, surtout financières, aux États du Sud afin que ces derniers puissent encourager, voire obliger, leurs citoyen-ne-s à rester dans leur pays. Ainsi, l’Union européenne vient d’accorder un montant à une hauteur de 60 millions d’euros au gouvernement Erythréen pour des projets de « réhabitation », à savoir des constructions routières entre l’Érythrée et l’Éthiopie. Toutefois, ceci pose un problème qu’on peut qualifier « effet pervers ». Il s’avère que cette aide économique est accordée au gouvernement érythréen alors que ce dernier est caractérisé comme un des pires régimes autoritaires du 21ème siècle.

Ceci soulève la question suivante : peut-on subventionner un État gouverné par un dictateur dont le principe des droits de l’homme est systématiquement bafoué et ignoré ? D’ailleurs à ce titre l’Union européenne est censée préserver et protéger les droits fondamentaux dans ses accords signés avec les États et les divers acteurs internationaux. Par définition, l’UE doit préconiser les valeurs des droits de l’homme et dénoncer les mécanismes politiques contraires au droit impératif.

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L’idée de réduction des flux migratoires par le biais d’investissements économiques mérite d’être questionnée. Cette stratégie peut se révéler pertinente pour un État qui cherche une certaine cohérence dans le développement économique et reconnaît le principe de bon usage d’une aide internationale. Or, en Érythrée, le gouvernement despotique raisonne de façon frauduleuse et n’hésite pas à renforcer sa position dictatoriale en utilisant ces subventions externes dans son propre intérêt. D’une certaine façon, ce gouvernement peut tactiquement détourner ces fonds à des fins purement stratégiques. Ceci se confirme par la convocation des conscrits hommes et femmes. Ces derniers sont forcés à travailler dans des chantiers planifiés par l’Union européenne sans être payés dignement par leur propre gouvernement. À ce titre, cette réalité d’asservissement est qualifiée par certaines ONG, telle qu’Amnesty International, d’« esclavagisme moderne ». Concrètement, un-e conscrit-e enrôlé-e par la force, touche un salaire misérable qui ne couvre pas le minimum vital en Érythrée. Parallèlement, cette subvention européenne contribue étroitement aux travaux forcés des enfants. Selon Sheila B. Keetharuth, rapporteuse des droits de l’homme de l’ONU (2018), des mineurs sont embrigadés dans le service militaire et participent activement dans des tâches inhumaines souhaitées par l’État central. Ce rapport peut s’avérer daté. Pourtant, la présence de mineurs dans le service militaire est toujours d’actualité, et par définition ils sont incorporés dans ces chantiers.

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Dans cette situation, la Suisse ne reste pas inactive. Certes, la Confédération participe à ce fonds européen, mais, elle a également signé un accord bilatéral sur le développement de formation professionnelle. Depuis 2017, cet accord administré par le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) et la Direction suisse au développement et de la coopération (DDC) vise deux objectifs étroitement complémentaires. D’une part, l’accord repose sur la volonté d’accroitre les compétences professionnelles de la population érythréenne, de sorte que ces derniers puissent accéder au marché professionnel. D’autre part, cet accord met l’accent sur l’importance d’une diplomatie politique et notamment sur les questions relatives à la migration. En d’autres termes, le DFAE espère gagner la confiance du dictateur Isaias Afewerki. Or, cette perspective suisse pose une ambiguïté. En effet, l’économie érythréenne est volontairement centralisée et fermée. C’est précisément cette condition économique souhaitée par le gouvernement qui contribue véritablement à la consolidation du régime répressif. Ainsi, le dictateur Isaias Afewerki a un meilleur contrôle sur le flux économique érythréen et peut, de ce fait, dominer ses citoyens. Par conséquent, le fond du problème n’est pas celui du manque de formation, comme prétendent le DFAE et la DDC, mais plutôt la structure économique isolationniste du pays. D’ailleurs, l’Université d’Asmara et certaines hautes écoles ont été intentionnellement fermées dans le but de restreindre les formations intellectuelles de sorte à empêcher le développement d’esprit critique chez les jeunes. En conclusion, ceci nous amène à questionner la pertinence du projet du DFAE et de la DDC. Peut-on réellement envisager un projet de développement dans un pays où le gouvernement contrôle l’économie de façon étroite et réduit les formations professionnelles et intellectuelles à des fins purement répressives ?  

Dans le fond, derrière cette politique migratoire européenne nous avons deux craintes intrinsèquement liées. La première est d’ordre politique. Depuis son virage vers le totalitarisme, le régime despotique érythréen a souvent profité des aides externes pour augmenter son pouvoir. Par conséquent, l’Union européenne doit savoir se montrer prudente quant à ses subventions. Elle doit avoir un meilleur contrôle sur l’usage qui est fait de ce montant colossal tout en appuyant sur le principe des droits de l’homme dans la gestion des politiques publiques érythréennes. Cet État ne montre aucune transparence sur ses dépenses. De plus, les rapports rédigés par le ministre de l’« Information » sont fallacieux et ne reposent systématiquement sur aucune preuve tangible. La deuxième crainte concerne l’image que ce pays véhicule. Aujourd’hui, l’Érythrée est vue comme un État souhaitant la paix. Ceci s’est davantage accentué suite au Prix Nobel accordé au Premier ministre éthiopien Aby Ahmed. Ainsi, cet État de la Corne de l’Afrique apparaît plus ouvert, ce qui peut délégitimer les causes politiques qui obligeraient la population à quitter le pays. Cela s’observe notamment du côté du Secrétariat d’État aux migrations (SEM). En se fondant sur le contexte diplomatique liant l’Érythrée et Éthiopie, ainsi que sur le contenu du projet susmentionné impliquant notre pays, ce bureau fédéral a décidé de radicalement changer ses critères d’accueil aux Érythréen-en-s. À ce titre, l’Organisation suisse d’aide aux réfugié-e-s (OSAR) demande à la DDC de ne pas être motiver ses actions par des intérêts de politique migratoire et de se montrer prudente face aux engagements signés par l’État érythréen.

Références :

L’ère écologique : qu’en est-il des « réfugiés climatiques » ?

Le changement climatique est devenu un enjeu capital dans l’ensemble de la société internationale. Les résultats des dernières élections européennes, puis fédérales, sont clairs : les Verts ont obtenu une victoire sans précédent dans l’arène politique. Cette grande vague écologiste, qualifiée d’ « historique », semble dorénavant inévitable dans le champ politique, ainsi qu’au niveau des réformes que ce dernier portera. En effet, les détenteurs du pouvoir ne peuvent nier volontairement la sensibilisation environnementaliste véhiculée par le grand public. Cependant, malgré les discours politiques écologisés, les questions relatives aux « réfugiés climatiques » s’avèrent être minimisées en Europe, y compris en Suisse. Pourquoi avons-nous ce constat ? Selon le dernier rapport spécialiste du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, plus de 280 millions de personnes dans le monde seront contraintes à s’exiler dans les 80 prochaines années. Un autre chiffre marquant est avancé par le chercheur François Gemenne qui a confirmé qu’environ 25 millions de personnes ont été déplacées en 2016 à cause du changement climatique — son impact se manifestant via les inondations, les tempêtes, les tremblements de terre, les sécheresses et autres catastrophes naturelles. En d’autres termes, le facteur « écologique » comme cause de migration est trois fois supérieur que les motifs économiques et politiques. Pour mieux comprendre cette problématique, il est intéressant dans un premier temps de souligner que la question des réfugiés climatiques ne date pas d’aujourd’hui. En effet, cette question existe depuis longtemps. Nous retracerons rapidement l’évolution historique de ce débat mêlant migration et environnement. Ensuite, nous verrons quelles sont les lacunes juridiques « justifiant » la non-acceptation des « réfugiés climatiques » considérés comme des « demandes d’asile illégitimes ».

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D’après le chercheur et professeur Etienne Piguet de l’Université de Neuchâtel et ses collègues Antoine Pécoud et Paul de Guchtenerie (tous deux membres d’UNESCO), les migrations environnementales sont souvent illustrées comme un phénomène récent. Néanmoins, selon leur recherche, le débat concernant la migration et l’environnement existait déjà bel et bien au 19ème siècle. En effet, nous avons des preuves et témoignages historiques qui confirment l’existence de flux migratoires majeurs suite à des catastrophes naturelles. Toutefois, au 20ème siècle, l’aspect écologique et/ou environnemental comme facteur explicatif du flux migratoire, a été minimisé pour plusieurs raisons. Nous relevons quatre facteurs principaux qui démontrent ceci. Premièrement, le progrès technologique a largement amené les chercheurs à se détacher de la nature, par conséquent de la vie humaine. Deuxièmement « l’explication des migrations par l’environnement a été progressivement rejetée pour son caractère déterministe, jugé scientifiquement dépassé » (Etienne Piguet, & al., 2011). Troisièmement, les causes économiques ont monopolisé la place du débat au détriment des autres facteurs, tels que l’environnement. Pour finir, comme le précise Emanuel Marx « ce sont les États qui font les réfugiés » (Emanuel Marx, 1990). Autrement dit, le débat sur la migration était développé autour des enjeux politiques. Vers la fin du 20ème et début 21ème siècle, les prévisions alarmistes sur le nombre de personnes qui seraient poussées à migrer pour des causes climatiques sensibilisent l’ensemble des acteurs gouvernementaux, en plus de la société civile. C’est dans ce contexte que nous observons en 1990 le premier rapport intergouvernemental de l’ONU sur le changement climatique et son impact sur la migration. Par la même occasion, la Conférence internationale sur la population et le développement, tenue au Caire, souligne qu’il faudrait « examiner les demandes d’immigration émanant de pays dont l’existence est menacée d’une manière imminente par le réchauffement de la planète et les changements climatiques à en juger par les données scientifiques disponibles ». Ces inputs provoquent d’une part une conscientisation par le grand public des enjeux de la situation, et d’autre part une mise à l’agenda de ces questions du côté des gouvernements étatiques. Aujourd’hui, énormément de conférences internationales sont organisées afin de trouver une solution face à la dégradation de notre planète et son impact sur les flux migratoires. La majorité des États reconnaissent cette réalité, mais aucun gouvernement ne semble être prêt à accorder un statut de réfugié (légal) à ces personnes déplacées. Pourquoi ?

Avec ces migrations, une question de définition — quant au type de réfugié dont il s’agit — semble créer un débat au sein de la discussion internationale, car elle ouvre une réflexion politico-juridique. À l’heure actuelle, la Convention de Genève de 1951 relative au statut international des réfugiés (signée par l’ensemble des États occidentaux), définit un réfugié comme étant une personne fuyant une persécution en raison de son appartenance à un groupe social ou de ses opinions politiques. Ainsi, cette définition très étroite nie complètement le facteur climatique. Par conséquent, une demande d’asile pour cause environnementale ne peut être reconnue juridiquement par les États occidentaux. Cette lacune juridique, voire « vide », entre en contradiction avec les principes des droits de l’homme, notamment en matière de la protection universelle. Partant de ce constat, en 1985, le Programme des Nations unies pour l’environnement (ONU) a apporté une première définition à ce qu’un réfugié environnemental dénote : « toute personne forcée de quitter son habitation traditionnelle d’une façon temporaire ou permanente à cause d’une dégradation nette de son environnement qui bouleverse son cadre de vie et déséquilibre sérieusement sa qualité de vie ». Malgré cette précision, aucune réforme tangible n’a été concrétisée en faveur de ces réfugiés environnementaux. Toutefois, depuis 2015 l’initiative Nansen (adoptée par 109 États) tente d’amener des solutions institutionnelles pour reprendre en amont le besoin de ces réfugiés. En résumé, ce processus consiste de parvenir à un consensus régional, voire international, sur les principes et les éléments fondamentaux relatifs à la protection des réfugiés. Un Agenda pour la protection est structuré en trois étapes : 1. la préparation en amont du déplacement 2. la protection et l’assistance pendant le déplacement 3. la transition vers des solutions à la suite de la catastrophe.

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Cependant, une analyse réflexive mérite d’être menée. Le risque consistant à catégoriser de manière assez simpliste les motifs explicatifs qui poussent les personnes à quitter leur pays existe. En effet, les États définissent quels sont les « bons » et « mauvais » migrants avec des critères spécifiques et souvent réducteurs. Actuellement, la majorité des États occidentaux légitiment les réfugiés politiques et refusent le droit d’asile aux réfugiés économiques. Or cette distinction nette s’avère généralement incohérente, voire même sans fondement empirique. Sur le terrain, comme dans certains États africains, les causes politiques sont étroitement liées à la sphère économique. Néanmoins, cette interdépendance structurée et structurante est (in)volontairement ignorée par les États européens, car cela leur permet de repousser certains demandeurs d’asile. De la même façon, les facteurs écologiques et économiques peuvent être liés. En conclusion, comme le précise François Gemenne, il est préférable d’avoir un raisonnement objectif en ayant une approche globale des flux migratoires sans catégoriser de manière essentialiste les demandes d’asile. La réalité est que l’ensemble des causes (politiques, économiques et écologiques) sont mutuellement articulées.

De part de sa politique migratoire très restrictive, actuellement la Suisse ne reconnaît pas les réfugiés climatiques. L’Organisation suisse d’aide aux réfugiés (OSAR) demande à la Suisse « […] la mise en œuvre d’une politique climatique efficace, de tenir compte du besoin de protection des personnes contraintes de quitter leur pays en cas de catastrophe naturelle ». Parallèlement cette organisation invite le Conseil fédéral à revoir sa politique d’octroi des visas humanitaires pour les personnes ayant été forcées à fuir leur pays pour des raisons climatiques.

Références :

Soudan : la désobéissance civile vers la révolution démocratique ?

« Le régime est tombé !» Voici le slogan crié par des milliers de soudanaises et soudanais au lendemain de la destitution du dictateur Omar el-Béchir par le département de la Défense (11 avril 2019). Après avoir manifesté depuis le mois de décembre 2018, la population soudanaise se félicite de cette situation considérée comme « révolutionnaire », et ne cesse de le scander encore et encore dans les rues de Khartoum, la capitale. Pourtant, peut-on considérer ce nouveau changement, à savoir la fin du règne d’Omar el-Béchir, comme un processus de démocratisation ? Du moins, il semblerait qu’au vu de la situation actuelle, la question démocratique s’avère être ignorée par le Conseil militaire. En effet, malgré la destitution d’Omar el-Béchir, l’armée réprime les manifestations populaires, par les mécanismes autoritaires qui nous rendent très difficile l’accès au terrain. Actuellement, les médias parlent d’un bilan de plus de 100 personnes tuées par l’armée. Cette réalité chaotique ne laisse pas indifférents les réseaux sociaux, surtout les internautes occidentaux. Ces derniers publient leur soutien en exposant à fois le fond bleu sur profil personnel et également en postant l’image héroïque de l’icône nationale « Alaa Salah », devenue la militante symbolique. Pour mieux comprendre ce soulèvement populaire, nous verrons dans un premier temps la crise politique, et précisément la structure politique imposée par l’administration Béchir depuis 1989. Ensuite nous parlerons de la crise économique. Et enfin, cela nous amènera vers une réflexion sur l’objectif de ces mobilisations citoyennes.

Crise Politique :

Depuis 1989, le dictateur Omar el-Béchir a incarné le pouvoir étatique soudanais de manière répressive et despotique. Suite à une forte mobilisation populaire depuis le mois de décembre 2018, le général Awad Ahmed Benawf a déclaré la destitution immédiate de l’ex-président sur la chaine nationale « J’annonce, en tant que ministre de la Défense, la chute du régime et le placement en détention dans un lieu sûr d’Omar el-Béchir » (11 avril 2019). Par cette même occasion, le département de la Défense a également précisé qu’Omar el-Béchir est placé dans un lieu « sûr ». En raison de cette instabilité, une institution d’un Conseil militaire de transition est mise en place pour deux ans afin d’assurer un nouveau gouvernement. Omar el-Béchir, fils de paysan, suit une formation militaire à l’Académie militaire au Caire, avant d’être inséré dans les forces armées soudanaises. Après avoir incorporé un rôle central au sein de la résistance contre l’Armée populaire de libération du Soudan, Omar el-Béchir et avec le soutien d’un groupe d’officiers et les Frères Musulmans, renversent le gouvernement démocratique de Sadek al-Mahdi. Ce dernier devient président de manière non démocratique, et gouverne le pays depuis 30 ans en imposant la « charia ». Une politique autoritaire est lancée en supprimant les rébellions et toute forme d’opposition par la violence contraignante, plutôt que de chercher une politique corporatiste, pacifique et consensuelle. Autrement dit, l’idée du multipartisme politique est supprimée. En outre, ce président instaure un nouveau code légal islamique, où il tente d’exercer une tyrannie illégitime. Cette configuration politique divise le pays en deux : le Nord majoritairement musulman et le Sud habité par des minorités chrétiennes. Ensuite, en 2003 une année noire bouleverse la population soudanaise avec la guerre de Darfour. Ce conflit est dû aux tensions ethniques et politiques dont les origines antagonistes restent anciennes. Le mouvement de libération du Soudan souhaite instituer un partage de pouvoir, jusqu’ici contrôlé par l’administration Béchir. Cependant, le gouvernement de Béchir refuse et réplique par une violence génocidaire. Les organisations internationales estiment à environ 300’000 morts et 2,5 millions de personnes déplacées. Par conséquent, la Cour pénale internationale (CPI) accuse Omar el-Béchir d’avoir planifié un crime de génocide (« crimes de guerre » et « contre l’humanité »), et ordonne l’arrestation du président soudanais. Immédiatement, la majorité des États rompt et refuse toutes formes de collaboration. En revanche, certains pays comme la Syrie, l’Érythrée ou l’Afrique du Sud décident de dénigrer la juridiction de la CPI, et ont continué de l’accueillir dans le propre État pour des affaires diplomatiques.  

Ensuite, malgré ses promesses démocratiques prononcées par Omar el-Béchir après la sécession soudanaise (2011), aucun changement relatif au processus démocratique ne s’est vraiment concrétisé. Par ailleurs, le parti unique au pouvoir n’a pas hésité à désigner Omar el-Béchir comme le candidat unique de son parti pour l’élection présidentielle 2020. Sachant que la constitution soudanaise indique clairement deux mandats successifs. En réalité, Omar el-Béchir voulait modifier la Constitution afin qu’il puisse consolider son pouvoir dès 2020. Hélas pour ce dernier, la vague contestataire a mis son véto face à ce statu quo.

Crise économique :

Malgré de ressources naturelles considérablement riches, le Soudan est parmi les pays le plus sous-développés dans le monde. Principalement, ce sont l’économie primaire et l’exportation du pétrole qui conditionnent la croissance économique de cet État. Le facteur économique au Soudan joue un rôle central dans la compréhension de cette révolte populaire. Le triplement du prix de la farine, et spécifiquement sur l’augmentation du prix du « pain », semble être l’effet déclencheur. En effet, depuis le mois décembre 2018, cette logiquement économique relative à une substance vitale a mobilisé la population soudanaise à rentrer dans un combat politique de manière pacifique, et surtout par une volonté de désobéissance civile. Pour mieux comprendre cette crise économique, une observation objective depuis 2011 mérite d’être soulignée. Après la guerre civile entre le Soudan du « Nord » et le Soudan du « Sud », et suite à un référendum d’autodétermination en janvier 2011, le Soudan du Sud s’est définitivement séparé du pouvoir du gouvernement central d’Omar el-Béchir. La majorité de la communauté internationale a reconnu l’indépendance de ce nouvel État du Sud, ainsi que les frontières physiques qui distinguent désormais les deux États. Cependant, le débat sur la gouvernance du pétrole complique davantage les discussions, car cet or noir représente une grande partie de la richesse du Soudan. Malgré les divergences politiques et économiques entre les deux gouvernements distincts (entre le Nord et le Sud), un consensus sur le profit pétrolier a été conclu entre les deux entités. Le Soudan du Sud dispose dorénavant le 75% de la richesse pétrolière, néanmoins aucune infrastructure n’existe permettant à ce nouvel État du sud d’exploiter efficacement cette substance naturelle. Tandis que le Soudan du Nord possède de nombreuses infrastructures, antérieures à la sécession du « Grand » Soudan, capables d’extraire le pétrole et d’assurer l’exportation vers l’étranger par la voie de la Mer Rouge. Par conséquent, l’entente consensuelle signée consiste pour le Soudan du Sud de verser une partie du bénéfice issu de l’exportation pétrolière au gouvernement d’Omar el-Béchir (Soudan), et en contrepartie, ce dernier assure les infrastructures relatives à l’exportation du pétrole de l’Etat du Sud. Toutefois à l’heure actuelle, cette collaboration étatique estimée gagnante durant le processus de la paix, ne semble répondre favorablement pour les deux États contractants, du moins pour le Soudan. Effectivement, le déclin économique continue à appauvrir le Soudan et indirectement affaiblir le régime d’Omar el-Béchir. Par conséquent, la révolte populaire demande des réformes profondes afin de sortir de cette crise économique. Ensuite, il est important de rajouter à cette analyse économique l’embargo contre le Soudan par les États-Unis, l’Union européenne et les Nations Unies. Ces sanctions économiques visant Khartoum remontent à 1997. Un ensemble des réformes contraignantes a été mis en place afin que le gouvernement d’Omar el-Béchir renonce ses collaborations avec certains États dictateurs, et particulièrement son lien étroit avec des mouvements terroristes, tel que le groupe Al-Qaïda. Cependant, après une première levée temporaire sous la direction de Barack Obama, l’administration Trump a annoncé la levée quasi-totalité de cette pénalisation économique qui pesait sur l’ensemble du territoire soudanais depuis deux décennies. En dépit de cette levée, la stabilité macroéconomique du Soudan reste tout de même dans une situation chaotique.

Ces ensembles d’éléments basculent le pays vers un taux d’inflation d’  environ 70% et avec un grand manque des devises étrangères. Cette inflation élevée liée à la dévaluation de la monnaie et à une faible confiance du système bancaire, pousse les citoyennes et citoyens soudanais à se précipiter devant les banques et à retrier massivement. Le Conseil militaire, sous l’ordre du département de la Défense, a plafonné le retrait du liquide à 2000 livres soudanais par jour (environ 50 CHF) afin de mieux contrôler le circuit économique, et éviter la grande faillite étatique.

Réveil populaire :

Cette mobilisation soudanaise porte une action pacifique et ressemblante. Les marches de Khartoum, lancées par l’Association des professionnels soudanais (APS), ainsi que celles d’autres villes du pays, consistent à revendiquer plusieurs réformes relatives à la structure politique, l’injustice sociale et le déclin économique mené par le gouvernement actuel. Des réunions clandestines sont organisées le soir à la fois pour conscientiser les habitants de certains quartiers, mais aussi pour gagner des adhérents et militants politiques. Quant à la composition de ce mouvement social, elle est formée de toute catégorie sociale. En particulier, pour une première fois au Soudan, la grande majoritaire des femmes n’hésite pas à rompre les codes sociaux et à manifester contre l’autorité. Par ailleurs cette fibre féministe s’observe sur la symbolisation attribuée à Alaa Salah. Cette jeune femme vêtue en blanc est devenue l’icône figuratif du mouvement protestataire. Ses chants révolutionnaires et rythmés unifient le peuple soudanais vers un espoir démocratique. Cependant, le pouvoir militaire temporaire semble s’orienter vers un statu quo, que vers une ouverture démocratique souhaitée par la masse populaire. Effectivement le Conseil militaire tente d’affaiblir stratégiquement le sit-in, et ordonne aux manifestants d’accepter les négociations « sans condition ». Notons également que ce Conseil militaire bénéficie d’un soutien particulier des forces étrangères, à savoir de l’Arabie saoudite et les Émirats. Ces deux Etats du Moyen Orient s’unissent pour consolider cet organe militaire afin que la continuité politique d’Omar el-Béchir puisse résister.

Ainsi avec une telle structure politique, peut-on voir les revendications du peuple soudanais se concrétiser ? Les événements qui suivront durant cette année nous éclaireront sur la situation. En attendant, ce mouvement social continue à combattre et à prôner pour une liberté démocratique : « liberté, paix et justice ».

Référence : 

  • Image : © AFP 2019 ASHRAF SHAZLY / AFP

Erythrée et Ethiopie : la paix sans le peuple érythréen ?

C’est un bouleversement géopolitique sans précédent. Après la deuxième guerre entre L’Erythrée et l’Ethiopie (1998-2000), ces deux Etats de la Corne d’Afrique s’apprêtent enfin à ouvrir un processus de paix. Samedi 14 juillet 2018, le Président érythréen Isaias Afwerki est accueilli par le nouveau Premier Ministre Abiy Ahmed dans la capitale éthiopienne, Addis-Abeba. Cette rencontre, qualifiée comme une “face-à-face historique”, semble ouvrir une nouvelle ère harmonieuse entre les deux nations. Par ailleurs, le Conseil des Droits de l’Homme, durant sa trente-huitième session, a également salué cette entente politique, et espère qu’une bonne diplomatie corporatiste adoucira leur histoire conflictuelle. Cependant, derrière ce processus de réconciliation, un ensemble de questions relatives aux négociations entre le gouvernement éthiopien et le dictateur Isaias Afwerki, restent du moins très abstraites et ambiguës. En effet, les accueils diplomatiques sont certes symboliques dans l’imagination politique, mais ces accords politiques soulèvent une complexité dans leur mise en application. Parallèlement, la communauté érythréenne, qui observe ces intentions réformatrices de paix avec son pays voisin, reste toutefois tyrannisée par une structure politique totalitaire. De ce fait, il est de notre responsabilité collective de cultiver une prudence intellectuelle en s’interrogeant sur les conditions politiques infligées aux citoyens érythréens.

Lors de ce séjour, les grands sujets discutés et consensuellement approuvés entre ces les deux pays frères ennemis sont les suivants : la cessation des hostilités politiques et le retrait des troupes militaires (mobilisées sur la frontière entre les deux nations) ; le rétablissement des relations diplomatiques, à savoir par l’ouverture d’une ambassade dans leur capitale respective ; la restauration de la coopération économique, notamment en facilitant l’échange économique maritime ; la libéralisation de la circulation aérienne entre Asmara et Addis-Abeba ; l’activation des lignes téléphoniques internationales et  le retour formel aux frontières tracées en 2001. Ces accords bilatéraux semblent enthousiasmer les deux peuples. Toutefois, nous n’observons aucuns documents justifiants de manière concrète ces accords. En effet, une forme d’ambiguïté fait se sentir en sein de la gouvernance érythréenne. Isaias Afwerki a certes fait savoir son admiration pour cette ère de paix et d’amitié, mais ce dernier est dans l’incapacité de concrétiser certains des accords obtenus durant ses échanges politiques avec le gouvernement éthiopien. C’est le cas notamment avec la question de la libre circulation entre la frontière éthiopienne-érythréenne. Aujourd’hui, certains érythréens souhaitent traverser cette frontière – douloureuse historiquement – pour retrouver leur famille ou leurs proches, alors que l’administration érythréenne n’accorde pas – ou très difficilement – la permission permettant de rejoindre le territoire éthiopien. Un autre aspect point imprécis concerne le commerce maritime octroyé à l’Etat éthiopien : selon le média national érythréen, le port Assab (sud d’Erythrée) est ouvert pour les commerçants éthiopiens. D’ailleurs les importations et exportations des produits éthiopiens ont déjà démarré dans cette région. Pourtant nous n’avons aucune forme juridique ne préside à  ces transactions commerciales. Autrement dit, au jour d’aujourd’hui, nous ne savons strictement rien sur les taxes douanières dans ce port. Pourquoi ce manque de transparence ?

Le véritable problème dans cette configuration politique érythréenne concerne le détenteur du pouvoir, c’est-à-dire, le dictateur Isaias Afewerki. Ce président, omniprésent depuis l’indépendance du pays (1993), gouverne le pays de manière informelle, du moins sans base légale réelle. Depuis 2001, la dictature policière a opprimé toutes contestations démocratiques par des arrestations arbitraires. Dans le récent rapport d’Amnesty International, on apprend que cet Etat détient au moins dix mille prisonniers politiques. Cette situation permet le renforcement de la politique du président par la terreur qu’il inspire aux citoyens érythréens. De ce fait, petit à petit, la monopolisation du champ politique s’est accentuée, pour se retrouver aux mains exclusives de cet ancien général de l’indépendance. Autrement dit, toutes les décisions politiques sont orientées vers le parti unique administré par son chef suprême : le meneur du peuple alias, Isaias Afewerki.

Malgré le consensus de paix avec l’Ethiopie, l’Erythrée reste une dictature caractérisée comme « une prison à ciel ouvert ». La liberté individuelle y est inexistante. Cette dimension politique inscrit également l’interdiction de la liberté de la presse. Le classement de la liberté de presse 2017, élaboré par Reporters sans frontières, place l’Erythrée derrière la Corée du Nord, c’est-à-dire à la 179ème position. Le service militaire reste d’une durée indéterminée pour les femmes et les hommes. Cette politique permet d’endoctriner la jeunesse érythréenne par l’éducation militaire sacralisant le dictateur. Elle ajoute donc une dimension propagandiste, mise en place pour idéaliser le régime et la puissance de la nation. La rapporteuse spéciale des droits de l’homme d’Erythrée, Madame Sheila B. Keetharuth, déclare dans son rapport de 2014 face à l’Assemblée générale des Nations-Unies « l’Etat d’Erythrée déclare que l’âge minimum pour être recruté dans les forces armées est de 18 ans. Malgré cette déclaration sans équivoque, des enfants de moins de dix-huit ans sont incorporés de force en Erythrée. Sur les 9939 conscrits qui ont accompli leur formation militaire au camp de Sawa, 3510 étaient des mineurs, dont 1911 garçon et 1599 filles ». Actuellement, Cette déshumanisation continue d’asservir, physiquement et moralement les citoyens érythréens, en les privant d’une vie normale et libre. Une question cruciale se pose : pourquoi poursuivre la militarisation contre l’Ethiopie, alors que l’état de guerre est censé être terminé ? Pourquoi l’Erythrée continue d’imposer le service militaire, et garde ses troupes armées devant la frontière éthiopienne ? 

Derrière les discours rassembleurs par ces deux chefs d’Etat, l’autorité érythréenne tyrannise son peuple en propageant des mensonges politiques. Les citoyens érythréens entendent ce processus de paix, mais ils restent opprimés de manière systématique face à la machine dictatoriale organisée et structurée par le président Isaias Afwerki. Cette configuration politique inquiète les militants érythréens, particulièrement la diaspora érythréenne qui continue de dénoncer la terreur instaurée par ce dictateur. Selon cette communauté, pour l’essentiel basée en Europe, une politique de paix doit également s’établir entre le peuple érythréen et son propre gouvernement despotique. Leurs demandes concernent les points suivants : appliquer la constitution rédigée en 1998, libérer les prisonniers politiques, organiser rapidement des élections démocratiques et représentatives dans toutes les provinces érythréennes, juridiser la séparation des pouvoirs (pouvoir exécutif, pourvoir législatif et pouvoir judicaire), respecter les droits de l’homme et la charte des Nations-Unies, déterminer la durée du service militaire et libéraliser l’économie sur le marché international. Sans ces réformes internes, aucune paix n’est crédible ou envisageable pour les citoyens érythréens. D’ailleurs, ces derniers continuent à fuir illégalement leur pays et espèrent, pour la plupart, de rejoindre le mythe de l’eldorado européen.