La décroissance, quelle décroissance ?

Le rapport du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) publié ce 8 octobre a relancé le débat sur notre modèle de développement et sur la décroissance, sujet émotionnel s’il en est.

Tout d’abord la réalité des chiffres : une humanité de plus de 7,5 milliards de personnes, auxquelles une publicité omniprésente et le soap-opéra télévisuel quotidien suggèrent fortement que la seule voie du bonheur est notre mode de consommation, qui est tout sauf durable (dans tous les sens du terme). Près de 600 millions de francs sont dépensés chaque année dans le monde pour la publicité commerciale, infiniment plus que pour promouvoir la durabilité. Or les pays développés présentent une empreinte écologique trois fois trop importante par rapport aux ressources disponibles sur la Planète.

L’impact carbone de la Suisse, un levier d’action
Ainsi en Suisse nous pouvons être légitimement fiers d’avoir réussi le «découplage» entre nos émissions de CO2, restées à peu près stables depuis 25 ans, le PIB (qui a crû durant le même laps de temps de 45%) et la population (+ 25%).

Mais n’oublions pas que l’empreinte carbone, soit les émissions générées hors du territoire national par les biens de consommation que nous importons, est deux fois plus élevée que le CO2 émis depuis la Suisse… les trois grandes causes en étant nos choix en matière de déplacements (voiture, avion), d’habitat (chauffage et équipements) et d’alimentation.

Si on ne prend en compte que les émissions de CO2 sur le territoire national, la Suisse est au 80e rang des pollueurs; si on inclut les émissions que notre consommation génère hors du pays, elle se retrouve propulsée au 14e rang, parmi les plus gros pollueurs carboniques…

Pas de volonté politique de changer le paradigme économique
Nous savons qu’il faut réduire la pression sur les ressources renouvelables et non-renouvelables, qu’il faut passer d’une économie prédatrice à une économie circulaire – qui considère que tout déchet est une ressource au mauvais endroit. Ainsi, le Sommet mondial du développement durable, tenu à Johannesburg en 2002, avait clairement demandé dans son Plan d’action (§ 14) de « modifier radicalement la façon dont les sociétés produisent et consomment». Mais nous ne le faisons pas.

Le concept économique dominant n’a toujours pas intégré les réalités biophysiques, lacune majeure discutée depuis 50 ans maintenant. Malgré les bonnes résolutions internationales, aucun gouvernement n’a réellement pris le virage de la durabilité, en en faisant la base de sa politique, notamment économique.

On continue à confondre la durabilité avec une protection de l’environnement qui serait tributaire de la performance économique, alors que c’est exactement le contraire : c’est la disponibilité des ressources environnementales qui est la condition de la performance économique ! Ainsi, rien n’arrête la course vers l’abime, puisque personne ne veut changer les conditions-cadres de l’activité économique.

Faut-il pour autant prôner la décroissance, ce terme qui en période d’augmentation des inégalités suggère une réduction des moyens de vivre alors que de nombreuses personnes peinent à boucler leurs fins de mois ? L’élection de Donald Trump est clairement liée aux enjeux de l’emploi et des inégalités, et les perdants de la mondialisation ont besoin d’entendre un discours non pas de décroissance, mais d’un autre développement.

Croître pour pouvoir décroître
Toutefois, il faut faire décroître, et très fortement, d’un facteur 3, notre prédation des ressources. De celles renouvelables, mais utilisées à l’excès : destruction de la forêt tropicale pour fabriquer des aliments pour l’élevage industriel comme le soja, ou de l’huile de palme – les ingrédients de la malbouffe mondiale si négative pour la santé ; réduction de la biodiversité en raison de la pollution chimique ; surpêche… De celles non renouvelables à échelle humaine, comme les énergies fossiles, les métaux, les sables, le sol…

C’est cela qui doit décroître. Mais pour obtenir cette décroissance – celle visée par le Club de Rome déjà en 1972 dans son célèbre et prophétique rapport Halte à la croissance ? – il faut que de nombreuses activités croissent.

Telles que les énergies renouvelables, les économies d’énergie dans les processus industriels et le bâtiment, l’agro-écologie – seule façon de nourrir une humanité en nombre croissant sans détruire les sols, la mobilité durable, la réparabilité et la réparation plutôt que l’obsolescence organisée, le commerce équitable, l’économie sociale et solidaire…

Tout cela étant lié à la création d’emplois et à une garantie de revenu qui permettent de vivre dignement et en donnant du sens. Comme l’écrivait le PNUE (Programme des Nations Unies pour l’Environnement) en 2011 : une économie durable «est une économie qui entraîne une amélioration du bien-être humain et de l’équité sociale tout en réduisant de manière significative les risques environnementaux et la pénurie de ressources.»

Pour que la décroissance de notre impact écologique puisse se faire, il faut une croissance des activités à impact environnemental et social positif, assurant un emploi et un revenu décents. Les modèles d’affaire et les techniques sont là, reste à les généraliser, à les rendre obligatoires pendant qu’il est encore temps.

René Longet

René Longet

Licencié en lettres à l’Université de Genève, René Longet a mené en parallèle d’importants engagements, dans le domaine des ONG et du monde institutionnel, pour le vivre-ensemble ainsi qu'un développement durable. Passionné d’histoire et de géographie, il s’interroge sur l’étrange trajectoire de cette Humanité qui, capable du meilleur comme du pire, n’arrive pas encore bien à imaginer son destin commun.

4 réponses à “La décroissance, quelle décroissance ?

  1. Vous félicite, et vous trouve du courage (ou de l’opportunisme).

    Croire que la décroissance (obligée avant cataclysme) se solucionnera avec les renouvelables, c’est une pirouette que je n’aurais jamais tenté.

    Bon, en fait, la réalité est plus sombre et l’équation in soluble…

    Seule la croissance est obsolète, et les nouvelles tech…4…5…6.0 rendent celle-ci encore + impossible.
    Et n’en déplaise à bcp, ceci ne pourra se solutionner que grâce à la dîme…

    Si no… no way, but Revolution!

    C’est dire le niveau de politiques..!

    1. Cher Monsieur Wilhelm
      Oui une révolution est en marche, celle impulsée par l’extrême-droite mondiale, dont l’idéologie peut être résumée en un mot: “domination”. Domination de l’homme sur la nature, de l’homme sur la femme, de l’homme d’ici sur l’homme d’ailleurs, avec pour idéal un régime autoritaire, le bruit des moteurs voire des canons, le culte de l’homme fort et de la loi du plus fort, la chasse aux homosexuels et aux écologistes, l’ultralibéralisme dans un cadre protectionniste étouffant, l’abolition du débat, des droits individuels et des droits humains en général. La moitié de l’Europe de l’Est est dominée par cette idéologie, les gouvernants des Etats-Unis s’y mettent et demain cela risque fort d’être au tour du Brésil, après l’Italie… tout cela étant le résultat d’élections démocratiques s’entend. Est-ce le monde dans lequel nous avons envie de vivre? C’est en tout cas la fin de toute ambition de l’organiser en fonction de valeurs humanistes. C’est également renforcer tout ce qui est à la source de la crise écologique!

      1. Ces régimes “dominateurs” ne naissent pas de nulle part. Ils sont le fruit du creusement des inégalités. On ne peut que constater la faiblesse de l’Europe (Suisse itou), comme groupie américaine. Et c’était la seule à pouvoir défendre un droit international.

        Trump est clair… “great again” (ou l’Amérique dominant le monde).
        Les règles, en revanche, il n’y a plus de règles. Donc Exit l’ONU qui ne sert pas les intérêts Israelo-US.
        Il sera amusant de voir ce qui se passe avec les Séoudiens au consulat turc?

        Enfin, je citais les tech 4.0, on n’a pas idée de ce qui doit déjà être au point dans ce secteur et des bouleversements que ça va impliquer.

        Enfin,… courage 🙂

  2. Ce n’est pas qu’une question de CO2 telle que voudrait faire croire le GIEC de manière simpliste . La disponibilité des ressources alimentaires dépend justement du nombre de personnes à nourrir . On ne peut pas transformer les océans en une vaste aquaculture destinée exclusivement à notre usage , les autres espèces font partie des écosystèmes qui forment un tout équilibré .
    On doit donc partager ces richesses non seulement entre pays riches et pauvres, mais encore entre les espèces et par conséquent protéger les biotopes au lieu de les saccager comme aujourd’hui !
    Cette philosophie n’est de loin pas entrée dans la logique bassement consumériste et même culturelle de nos civilisations toujours occupées à une croissance sans limite , remontant à l’époque ou avoir plus d’enfants représentait la survie de l’espèce.
    Le contexte a complètement changé depuis le XXème siècle , mais pas encore ancré dans les traditions humaines , plus particulièrement en Asie ou la démographie explose !
    Si elle ne change pas, l’humanité sera confrontée d’abord à la réduction des terres cultivables à cause des pesticides et déchets répandus , puis des famines et enfin de maladies qui pourraient décimer des milliards de personnes d’ici la fin du siècle . L’équilibre se fera donc soit de manière réfléchie , soit de manière brutale avec beaucoup de dégâts écologiques .
    A côté de ça, le réchauffement climatique apparait presque dérisoire !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *