Ce que nous disent (peut-être) les “gilets jaunes” – plaidoyer pour une mondialisation de gauche

Nous vivons dans un monde libéral. Depuis quelques décennies maintenant, c’est un fait indiscutable que les structures sociales et économiques du monde occidental auquel nous appartenons évoluent dans un régime de mondialisation libérale qui tend à s’approfondir. Economiquement, en suivant les grands comptes et les statistiques nationales, le succès de ce mode de développement est incontestable. En Suisse, dont l’économie est très fortement mondialisée, le renforcement des échanges internationaux (qui ont plus que triplé depuis la chute de l’URSS) a entraîné une hausse du produit intérieur brut (PIB) par habitant de 23,6% en termes réels, dont on arriverait d’ailleurs à démontrer sans mal qu’elle fut meilleure depuis la mise en place des bilatérales (14% environ) qu’avant (9%). Sur la même période, on constate en outre la même progression au plan des salaires, et ce à travers toutes les branches: en termes réels, les salaires en Suisse ont progressé de 14,8% depuis 1991, dont les deux tiers depuis l’entrée en vigueur des bilatérales.

Bref: lorsqu’on regarde notre économie à travers la lorgnette de la statistique (et nonobstant, le temps d’un billet de blog, les questions environnementales qui y sont liées), il est indubitable qu’elle va bien et que le modèle est bon. Et c’est pourquoi elle est défendue, peu ou prou, par une grande majorité des élites politiques et une grande partie de la population. Toutefois, dans le même temps, la version contemporaine de l’économie libérale mondialisée souffre de problèmes structurels importants. Pour ne reprendre que l’exemple précédent, on constate qu’en Suisse, une progression de 24% du PIB par habitant ne se traduit que par une hausse de 15% des salaires: en gros, la croissance économique ne profite qu’imparfaitement aux salariés. Une part importante de cette croissance ne va pas à celles et ceux qui produisent. D’autre part, un examen un peu plus minutieux de la structure des salaires marque une disparité grandissante entre petits et gros salaires: pour reprendre un exemple suisse, depuis 2010, les salaires de la finance, de l’informatique et des spécialistes techniques progressent deux fois plus vite que ceux de la construction ou de la santé.

Il s’est donc immiscé, petit à petit, une différence de plus en plus importante entre ce que le monde politique, les décideurs économiques, la statistique officielle, et ne nous le cachons pas les couches les plus aisées de la population (dont l’auteur de ces lignes, universitaire, municipal et député fait évidemment partie) disaient, et ce qu’une partie de la population ressentait dans son vécu quotidien: pendant que l’économie progressait d’année en année, une partie grandissante de la population n’en a pas ressenti les effets pour elle. Cette clé de lecture pourrait expliquer ce qui se passe Outre-Jura: le ressentiment d’une population laissée pour compte qui porte sur elle le poids de l’ensemble des charges de l’état explose soudain, à l’occasion d’une hausse de taxe la frappant de manière disproportionnée venue, dans la perception des révoltés, compenser dans les caisses de l’état ce cadeau fait aux plus riches qu’est la suppression de l’impôt sur la fortune. Le message des “gilets jaunes” est peut-être là: des pans entiers de la société ne constatent aucune amélioration de leurs conditions de vie, voire assistent à leur dégradation, alors que les élites ne cessent de leur seriner qu’ils vont mieux qu’hier, ce qui est vrai d’ailleurs – pour elles.

La vraie question qui se pose, c’est comment recoller les morceaux d’une société qui menace de s’en aller en lambeaux. On le voit, les recettes libérales, pour tout le bien qu’elles ont entraîné en termes macro-économiques dans les pays occidentaux, ne passent plus du tout. Trente ans d’expérience ont enseigné aux masses que le “trickle down”, cette idée qui veut que libérer l’argent des plus riches entraîne son ruissellement vers les classes défavorisées et la hausse du niveau de vie de toutes et tous, n’est que du vent: la libération de l’argent des plus riches ne profite qu’à eux. Une part disproportionnée du produit de la croissance des économies libérales leur revient directement pendant que les revenus des plus faibles stagnent, au mieux. Et cela est désormais bien visible: si le libéralisme parvient à créer de la richesse mieux que d’autres, il échoue complètement à les redistribuer correctement. Or, les libéraux s’obstinent: leur seule réponse jusqu’à maintenant, c’est la fuite en avant – si cela ne marche pas, c’est que nous n’avons pas encore assez dérégulé, clament-ils. Mais voilà, ça ne prend plus.

On n’a pas de peine à voir à qui profite, en premier lieu, ce divorce entre les “élites” et le “peuple besogneux” et de cette perte de confiance en la capacité de justice sociale du libéralisme mondialisé: aux ennemis de la mondialisation même, aux chantres du nationalisme et du protectionnisme, cette théorie qui veut que le chemin de la prospérité pour toutes et tous passe par la fermeture des frontières au commerce international en vue de protéger les producteurs locaux, et par le partage de la valeur ajoutée uniquement parmi les membres de la communauté nationale, à l’exclusion de tous les autres. A vrai dire, on peine à comprendre que les théories protectionnistes puissent avoir autant le vent en poupe en ce moment, si ce n’est qu’ayant été tellement discréditées après 1945, plus personne ou presque n’a le souvenir de leur nocivité lorsqu’elles sont effectivement appliquées – ce qui revient aussi à affirmer que les protectionnistes ont un ou deux mondes de retard sur le présent. Pour en revenir à la Suisse, on voit vraiment mal comment un pays qui gagne plus d’un franc sur deux à l’externe pourrait fermer ses frontières au commerce extérieur sans que cela ne se termine en catastrophe économique absolue – ce qui est d’ailleurs l’unique bilan des protectionnistes, depuis toujours, partout, pour tout le monde. Si le libéralisme ne parvient pas à redistribuer les fruits de la richesse qu’il sait produire, le protectionnisme nationaliste, lui, détruira la machine: il promet la redistribution des fruits d’une croissance qu’il aura lui-même réduite à néant – on le voit d’ailleurs aujourd’hui même en Grande-Bretagne, où les promesses de la redistribution des sommes versées à l’Union Européenne se sont évanouies comme par magie dans le naufrage des équilibres budgétaires suite au Brexit.

A la fin, si la mondialisation veut survivre, si elle veut éviter de sombrer, avec le multilatéralisme, dans le chaos des ressentiments nationalistes, elle doit trouver le moyen de réconcilier la croissance économique et la redistribution équitable des richesses qu’elle produit. Depuis trente ans, la mondialisation, et les grandes institutions internationales qui l’accompagnent et la promeuvent, suivent un agenda implacablement néo-libéral, prônant la dérégulation et le démantèlement des états-providence issus de la seconde guerre mondiale et contemporains des grandes glorieuses. Pendant une génération, les néo-libéraux sont parvenus à faire croire à leurs populations que l’état était le problème, l’accapareur de richesses, et qu’il s’agissait de le faire maigrir. Or, il n’en est rien: en France, c’est bien la restructuration massive des services publics en province, suite aux cures d’austérité imposées par Paris, qui a constitué l’une des étincelles de l’explosion des “gilets jaunes”; en Grande-Bretagne, la révolte des “Brexiters” doit autant à l’austérité venue de Londres qu’à celle de Bruxelles.

Il faut le dire: après une génération de succès économiques évidents, mais conquis de plus en plus sur le dos des plus faibles, la mondialisation d’obédience libérale est en train d’échouer. Il convient d’en altérer le cours et d’inventer des politiques qui permettent de combiner les richesses de la mondialisation et leur redistribution, directe ou indirecte, au plus grand nombre. Que toutes et tous se sentent partie prenante, partie gagnante, du processus. Or, ces politiques existent, elles ont déjà été pratiquées: ce sont les politiques de redistribution de la sociale-démocratie – que les socialistes ont abandonné, ici et là, pour leur plus grande perte. Dans le futur, la mondialisation sera sociale-démocrate, ou ne sera pas.

 

Pierre Dessemontet

Pierre Dessemontet est docteur en géographie économique. Fondateur et codirecteur de MicroGIS, une société active dans l’analyse spatiale, il est également député au Grand Conseil vaudois, et vice-président du Parti Socialiste Vaudois.

2 réponses à “Ce que nous disent (peut-être) les “gilets jaunes” – plaidoyer pour une mondialisation de gauche

  1. Analyse pertinente sur de nombreux points… il serait peut-être encore bien d’intégrer un élément qui rend la situation bien plus pénible: à savoir la marche forcée de l’Asie vers la production de tout, vers la technologie, vers les services, à une vitesse qui détruit beaucoup sur son passage en Europe (et dans les autres régions du monde). La puissance montante et énorme de la Chine, risque de forcer les Etats ou l’EUROPE a s’allier pour recréer au moins un “nationalisme” économique à grande échelle !

  2. Je ne comprends pas bien la conclusion de cet article. Quel est votre remède? La social-démocratie? C’est pas les tentatives que montrent les gilets jaunes tout dernièrement avec Etienne Chouard. On les voit récemment s’emparer de la question du Référendum d’Initiative Citoyenne, qui n’est pas de la social-démocratie, mais bien un outil de démocratie directe! Leur émancipation me semble bien plus profonde que ce que souligné dans l’article. Aussi, à la vue des questions énergétiques, il me semble évident que parler de mondialisation, c’est être tourné vers le passé. Une partie des analyses économiques de l’article, notamment le passage sur l’accroissement du PIB, me semble peu pertinente puisque ne soulevant pas le lien avec la diminution de la consommation énergétique en Europe.
    Enfin, je lis justement un économiste, Bernard Friot, qui se plaint dans l’ouvrage “émanciper le travail”, que les politiques de la gauche depuis quelques années, se sont justement centrées sur la question du curseur et de la répartition de la richesse, plutôt que sur la remise en question des rapports qui instituent la valeur économique. Je pense que bien que Monsieur Friot soit français, sa critique s’applique ici: ce n’est pas qu’une question de répartition, stopper la théorie du ruissellement et autres absurdités néolibérales est un début, mais pas une fin.

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