Les fluctuations de la géographie électorale des Etats-Unis à l’échelle des temps longs

Ce lundi, j’ai eu le plaisir de voir publiée dans ce journal une analyse des récentes élections des Midterms aux Etats-Unis – cette note de blog en est la version longue.

Depuis deux siècles ou presque, la politique américaine se structure autour d’un bipartisme opposant républicains et démocrates, les premiers représentant originellement le nord-est industriel, protectionniste et opposé à l’esclavage, les seconds implantés essentiellement dans un sud rural, libre-échangiste et esclavagiste, puis ségrégationniste. En cent cinquante ans, cette géographie a fortement évolué en même temps que les orientations politiques des deux partis. Au prises avec la grande dépression, le président Franklin Roosevelt (1932-1945) fit du parti démocrate un parti de gauche, posant les bases d’un état fort, social et interventionniste, alors que les républicains en venaient à une politique orientée vers le moins d’état, une génération seulement après avoir pourtant imposé les fameuses lois anti-trust sous Theodore Roosevelt (1901-1909). Un temps, la politique du New Deal de Franklin Roosevelt domina les Etats-Unis et repoussa le parti républicain dans ses redoutes du Nord-Est et des plaines ; toutefois, le républicain et héros de guerre Dwight Eisenhower (1952-1960) parvint à renverser la vapeur et à dominer presque partout, sauf dans le sud, totalement imperméable aux républicains depuis la guerre de sécession.

La géographie électorale suit ces évolutions. En 1960, le démocrate John F. Kennedy (1960-1963) l’emporta sur le républicain Richard Nixon en s’appuyant essentiellement sur une alliance entre le vieux sud et les régions ouvrières du Mid-Atlantic et du Nord-Est, qu’il prit durablement aux républicains. Richard Nixon domina l’essentiel de l’ouest du pays, dès la vallée du Mississippi. Huit ans plus tard, le même Nixon (1968-1974) l’emporta avec une carte assez similaire, où il repoussa les démocrates dans le sud et le nord-est et leur prit, déjà, le Midwest.

Mais les années 1960 furent d’abord celles de la question des droits civiques. Parce que ce furent les démocrates qui finirent par prendre à bras-le-corps le problème de la ségrégation sous Lyndon Johnson (1963-1968), ils se retrouvèrent champions des minorités en plus de ceux des classes défavorisées, alors que les républicains récupéraient l’essentiel de l’électorat blanc conservateur du sud, déboussolé par le changement de paradigme – un comble pour le d’Abraham Lincoln (1861-1865), qui avait mené contre le sud la guerre de sécession et aboli l’esclavage. En adjoignant à leur programme économique un conservatisme social de plus en plus affirmé, mouvement initié dans les années 1960, les républicains devinrent également les représentants de la Moral Majority, ce qui contribua à les rendre dominants dans le sud.

Ainsi, après deux décennies rendues assez peu lisibles par l’hégémonie de Ronald Reagan (1980-1988) puis par la série des élections à trois qui virent Bill Clinton (1992-2000) accéder au pouvoir, la géographie électorale américaine finit par basculer : au démocrates désormais le Nord-Est métropolitain, le Midwest industriel et donc ouvrier centré sur Chicago, et la côte ouest ouverte à toutes les nouveautés et toutes les expérimentations, dernière venue, dans les années 1990, dans la coalition démocrate ; aux républicains le sud conservateur et les régions rurales du centre du pays. Au niveau local, aux démocrates les villes, aux républicains les campagnes. Et aux deux échelles, des battlegrounds, des champs de bataille : le Midwest et la Floride au plan régional, les suburbs au niveau local.

L’élection homérique de 2000 ayant opposé George W. Bush et Al Gore a aussi établi cette nouvelle carte politique des Etats-Unis, profondément différente des précédentes, mais qui s’est en gros maintenue ces deux dernières décennies: depuis lors, la géographie électorale n’évolue plus que par touches, et les vainqueurs sont ceux qui parviennent à bétonner leur moitié de pays tout en allant chercher des victoires, des états, dans le territoire de l’adversaire.

Ainsi, en 2000, George W. Bush (2000-2008) remporta d’extrême justesse l’élection présidentielle en gagnant l’ensemble des états du sud, la grande majorité de ceux du centre et de l’ouest, mais sans la côte, et en parvenant à enfoncer les démocrates en Floride, dans l’Ohio et le New Hampshire. Rebelote quatre ans plus tard contre John Kerry, avec pratiquement la même configuration territoriale, mais en prenant en plus le Nouveau-Mexique et l’Iowa, tout en perdant le New Hampshire. En 2008, Barack Obama (2008-2016) renversait la vapeur en conservant tous les états acquis à John Kerry, tandis qu’il reprenait neuf états aux républicains: trois dans le Midwest, trois dans l’ouest, et trois le long de la côte atlantique au sud de Washington – dans les deux derniers cas, signalant l’ouverture de nouveaux battlegrounds. En 2012, Obama parvint à se maintenir en tête dans sept de ces neuf états, ne perdant que la Caroline du Nord et l’Indiana contre Mitt Romney. Donald Trump (2016-) fit beaucoup mieux : à l’image d’Obama avant lui, il parvint à conserver tous ses états, et en reprit cinq aux démocrates dans le Midwest, dont trois qui n’avaient plus voté républicain depuis une génération : la Pennsylvanie, le Michigan et le Wisconsin.

Au-delà des flux et reflux, la géographie électorale américaine évolue quand même, petit à petit. Ces vingt dernières années, les démocrates ont en particulier réussi à fidéliser trois états du Far West que sont le Colorado, le Nouveau-Mexique et le Nevada ; à l’autre bout du pays, la Virginie a glissé de solidement républicaine à solidement démocrate. Dans le Midwest, c’est l’inverse : le Missouri, le Tennessee, le Kentucky, l’Indiana semblent désormais devenues fidèlement républicains, l’Ohio semble prendre ce même chemin, peut-être suivi de la Pennsylvanie et du Michigan. On rappellera ici que traditionnellement, le Missouri jouait le rôle de Bellwether State : l’état qui vote systématiquement comme la nation. Il a définitivement perdu ce rôle, d’abord au profit de l’Ohio, qui à son tour semble glisser à droite, puis auà celui de ce battleground ultime depuis vingt ans, la Floride.

C’est à cette aune qu’il nous faut selon nous considérer les élections des Midterms – quels glissements, quels changements, et quelle signification pour les années à venir ?

Le premier enseignement provient du Sénat, et il montre une tendance à l’alignement des élections sénatoriales sur les élections présidentielles. Des six sièges qui ont changé de camp mardi passé, cinq l’ont fait en rejoignant le parti que leur état avaient élu en 2016 : ainsi, le Nevada vire démocrate, alors que le Dakota du Nord, l’Indiana, le Missouri et la Floride élisent républicain – seul l’Arizona, d’un rien, élit une démocrate alors qu’il avait élu Donald Trump en 2016. L’élection au Sénat réservant traditionnellement une forte prime au sortant, quelques démocrates ont résisté dans des états républicains en 2016, notamment dans le Midwest où seul l’Indiana a basculé. Alors que tous s’accordent à dire que la victoire était républicaine au Sénat, la carte obtenue reste toutefois nettement plus favorable aux démocrates que la carte présidentielle, avec des sénateurs démocrates réélus, certes de peu, dans des états aussi républicains que le Montana ou la Virginie-Occidentale, ainsi que dans plusieurs états du Midwest (Pennsylvanie, Ohio, Michigan, Wisconsin) ; à l’inverse, aucun républicain n’est parvenu à se faire élire dans un état démocrate de 2016.

Les démocrates ont en parallèle repris le contrôle de la Chambre des Représentants, dont chacun des 435 membres est élu au scrutin majoritaire dans des circonscriptions, les districts, dont la taille moyenne est d’environ 800’000 habitants en 2018. Le parti démocrate a en effet réussi à basculer 38 sièges, alors que les républicains ne parviennent au résultat inverse que dans trois cas. En termes géographiques, comme prévu, les villes élisent très majoritairement démocrate, les campagnes sont très majoritairement républicaines, et la bataille se joue dans les suburbs, ces interminables banlieues américaines.

Et c’est bien là que les démocrates ont poussé leur avantage mardi passé, en particulier dans certaines régions, au premier rang desquelles le Mid-Atlantic, la grande région métropolitaine qui relie Washington et New York, où 14 sièges basculent en leur faveur contre un seul pour les républicains. Dans cette région, les démocrates ont solidifié leur emprise à New York et dans le New Jersey, basculé la Virginie et repris pied en Pennsylvanie. Ce dernier état est particulièrement important pour les démocrates – ils l’avaient perdu en 2016.

Le résultat des démocrates est plus mitigé dans le Midwest – ils n’y progressent que de huit sièges, mais en perdent deux autres, et ne parviennent à basculer qu’un seul état, l’Iowa. Dans cette région, la situation reste donc très ouverte, pour ne pas dire favorable aux républicains – on notera en particulier que les trois gains républicains proviennent de la région: deux dans le Minnesota, et un troisième en Pennsylvanie certes, mais à la frontière de l’Ohio.

C’est ailleurs dans le pays que certaines perspectives semblent s’ouvrir à terme aux démocrates. Dans le sud et les plaines, le parti ressuscite au Kansas et en Oklahoma en s’appuyant sur les villes, progresse au Texas (dans les banlieues de Houston et Dallas), en Floride (dans celle de Miami) et en Géorgie (dans celle d’Atlanta), reprend un siège même en Caroline du Sud. Et il poursuit une progression lente mais systématique dans les états du Far West en y progressant de quatre sièges – basculant le Colorado et l’Arizona, et prenant Salt Lake City, en Utah, aux républicains. C’est autant que sur l’ensemble de la côte ouest – où il est vrai que la marge de progression des démocrates est minime, tant elles y dominent déjà.

C’est certainement dans cette grande région de l’ouest et du sud que les potentiels de basculement futurs sont les plus évidents – et au croisement des deux, le Texas. Pour en revenir au Sénat, Beto O’Rourke est passé à moins de 3 points de basculer le Texas – Ted Cruz, son opposant républicain, avait remporté l’élection précédente avec 16 points d’avance. Et si les démocrates n’y ont progressé que de deux sièges à la Chambre des Représentants, dans six autres districts ils sont désormais à moins de cinq points de leurs adversaires républicains : six districts, et l’état bascule – et la démographie de l’état est nettement favorable, à terme, aux démocrates, entre sa composante hispanique et son caractère d’aimant migratoire pour jeunes professionnels. Or, le Texas, c’est un géant démographique et économique, un état-charnière, spécifique comme peut l’être la Floride, qui est en même temps un bout du sud, un bout de l’ouest, un bout des plaines et une triple métropole de niveau mondial. Il est peut-être en passe de devenir la prochaine Floride: un grand état, situé pile au point de bascule.

Relations Suisse – Union Européenne : la fin des privilèges

Depuis le refus de l’EEE le 6 décembre 1992, il est de bon ton d’affirmer que la Suisse est parvenue à un modus vivendi avec l’Union Européenne qui lui est largement bénéfique : après des années de dures négociations, la conclusion des bilatérales aurait ainsi donné à la Suisse pratiquement tous les avantages de l’adhésion à l’EEE – notamment le si précieux accès au marché unique européen, sans les inconvénients : perte d’indépendance, juges étrangers, et tutti quanti.

Outre que cette image d’Epinal ne corresponde pas à la réalité – on a un peu trop facilement oublié ce que les « années de dures négociations » ont coûté, et coûtent d’ailleurs encore, au pays et à ses habitants, ce que vient d’ailleurs de relever Cédric Tille ici, pendant que nous ne disposons plus guère que d’une indépendance de façade tant nous reprenons un droit et des normes à l’élaboration desquels nous ne nous sommes pas donné le droit de participer – , mais en sus, cette image commence sérieusement à s’écorner. Depuis quelques temps, l’Union Européenne nous malmène, s’agissant par exemple de notre place dans la recherche universitaire européenne, ou de la reconnaissance de notre place boursière, et les négociations concernant l’accord-cadre que l’Union exige désormais de manière de plus en plus péremptoire sont devenues beaucoup plus difficiles. Que s’est-il passé ?

Ce qui pourrait s’être passé, c’est que nous n’avons pas tant bénéficié, ces vingt-cinq dernières années, de l’excellence de nos négociateurs – celle-ci n’étant d’ailleurs nullement en cause – que de la bienveillance d’un ensemble considérant historiquement la Suisse comme un évident membre potentiel, voire comme un modèle : il est vrai qu’avec son système fédéral vieux de bientôt deux siècles permettant de faire vivre en bonne harmonie quatre langues et deux religions représentatives du nord, de l’ouest et du sud du continent, la Suisse apparaît comme une Europe en miniature.

De là, le grand voisin a toujours considéré avec curiosité et une pointe d’envie ce petit état prospère niché en son cœur, avec ses spécificités, au premier rang desquelles la démocratie directe – cette dernière étant d’ailleurs responsable de la lenteur avec laquelle la Suisse s’adapte au monde : ainsi, elle fut pratiquement le dernier état à adhérer en tant que membre de plein droit à l’ONU, alors même qu’elle en abritait l’un des sièges – oui, certes, mais en même temps le premier à l’avoir fait suite à un vote populaire, le seul à pouvoir s’en targuer.

Pendant longtemps donc, l’Union Européenne a considéré comme naturel le fait qu’un jour, fût-il lointain, la Suisse allait adhérer à l’ensemble – tout l’enjeu, pour l’Union, étant de créer des conditions rendant la relation la plus profonde et la plus complète possible dans l’attente de cette adhésion qui prendrait certes du temps, mais qui finirait bien par arriver. Et tant que l’Union se convainquait de ce scénario, elle nous accorda de fait un statut privilégié – une manière, peut-être, de nous encourager.

Or, cet engagement a eu précisément l’effet contraire : la Suisse a interprété la qualité de ses relations bilatérales, ce caractère privilégié de l’accès qu’elles donnaient à l’espace et aux marchés européens comme une preuve des capacités de ses négociateurs, de la force de sa position dans la relation bilatérale – de son bon droit, en somme. Partant, elle s’est petit à petit convaincue de l’excellence de cette position d’entre-deux, un pied dedans, un pied dehors, et s’est progressivement détournée de l’objectif initial d’adhésion à l’Union, venant à considérer le stade des bilatérales non plus comme une phase transitoire, mais comme un but en soi.

C’est comme dans « Les Bronzés » : sur un malentendu, ça peut marcher. Et cela a effectivement marché quelques années, l’Union Européenne continuant à nous considérer comme membre putatif alors que nous nous étions déjà détournés de cet objectif. Mais comme dans tous les malentendus, vient un moment où l’un des partenaires se rend compte du décalage. Dans ce cadre, la votation du 9 février 2014 – la première, depuis 1992, à remettre directement en cause notre relation à l’Union Européenne – et plus encore le retrait formel de la demande d’adhésion à l’Union, décidé par le Conseil Fédéral en juillet 2016, soit dans le mois qui a suivi le vote britannique du Brexit, ont contribué à faire prendre conscience à l’Union Européenne de notre vraie position : nous n’adhérerons pas. Ni aujourd’hui, ni demain, ni plus tard. Nous sommes un état tiers.

Le raidissement de l’Union Européenne à notre égard n’est peut-être pas à aller chercher plus loin que cela : nous sommes passés du statut de futur membre à celui d’état tiers, et cela dans un contexte difficile pour l’Union, aux prises avec une crise de légitimité à l’interne et avec le Brexit. L’Union est passée en mode défensif, devenant plus dure avec ses interlocuteurs, tout en faisant preuve d’une cohésion que l’on ne lui prêtait plus, en tous cas vis-à-vis de l’extérieur.

Aux prises avec le Royaume-Uni depuis le Brexit, l’Union Européenne montre une grande constance, une grande fermeté, et une très forte cohésion interne dans la défense de ce qu’elle considère comme étant ses intérêts vitaux, ses lignes rouges, alors que le Royaume-Uni ne parvient tout simplement pas à décrocher un accord qui le satisfasse pleinement et se prépare à une sortie de route qui risque d’être extrêmement dommageable pour tout le monde, à commencer par lui-même.

Et on parle là d’un pays de près de 60 millions d’habitants, dont les échanges avec l’Union représentent le double des nôtres et dont la balance commerciale est favorable à l’Union à hauteur de 85 milliards de francs en 2017 – des chiffres qui mettent à leur juste place ceux des défenseurs d’une Suisse se montrant aggressive vis-à-vis de l’Union, en s’appuyant justement sur le commerce extérieur et la balance commerciale. Si la conclusion d’un accord satisfaisant est impossible au Royaume-Uni, on peine dès lors à voir comment la Suisse pourrait continuer à obtenir les aménagements qu’elle désire dans le cadre de sa relation avec la même Union dès lors que cette dernière ne nous considère plus que comme un état tiers.

Nous n’allons pas vers les beaux jours.

La Suisse et ses doubles nationaux : les chiffres

Le mondial de football a cela d’intéressant entre autres qu’il lui arrive de susciter des questions et des débats qui semblent sans grand lien avec les performances sportives des équipes participantes. Ainsi en a-t-il été de la question de l’intégration ou non de la population albanaise en Suisse, suite au match Suisse-Serbie durant lequel les deux buts suisses ont été marqués par deux joueurs originaires du Kosovo, et dont la manifestation de joie ornée d’un symbole albanais a immédiatement déclenché une polémique. Rebelote, une semaine plus tard, suite aux déclarations d’un haut responsable de l’ASF (Association Suisse de Football) remettant en cause l’intégration dans les filières de formation du football suisse et dans ses équipes de jeunes des adolescents au bénéfice d’une double nationalité.

Mais, au-delà des polémiques, quelle est l’ampleur du phénomène de la double nationalité? Quelle est la part des double nationaux dans la communauté suisse? Est-elle marginale, anecdotique, ou au contraire est-elle très importante?

Les chiffres qui suivent sont valables pour 2016, et sont issus de deux sources : d’une part, le Relevé Structurel de l’Office Fédéral de la Statistique (OFS), qui interroge chaque année entre 3 et 4% de la population résidente de plus de 15 ans vivant en ménage privé, soit environ 250’000 personnes, assurant un taux d’erreur infime sur les constatations faites à l’échelle du pays. Le Relevé Structurel permet notamment de quantifier les questions relatives à l’usage des langues, aux religions et à la nationalité, notamment son acquisition et la double nationalité. Afin d’obtenir un état concernant la population totale et non seulement celle des plus de 15 ans, nous avons rattaché les données concernant les membres du ménage des personnes interrogées par le Relevé Structurel. La seconde source utilisée est la Statistique des Suisses de l’Etranger, issue alors du Département Fédéral des Affaires Etrangères, et passée depuis 2017 sous le giron de l’OFS.

Selon ces sources, la Suisse comptait 8’222’100 résidents en ménage privé – 197’400 personnes résidant en ménage collectif (EMS, internats, foyers, prisons, etc…). Sur ce nombre, on comptait 6’210’700 personnes ayant la nationalité suisse, soit 75,5% du total, ce qui revient à dire que 24,5% de la population (2’011’500 personnes) n’a pas le passeport suisse. Parmi la population détentrice du passeport suisse, 1’104’400 personnes détiennent au moins un second passeport, soit 17,8% : en Suisse, plus d’un suisse sur six est également citoyen d’un autre pays. Sur ce nombre, 736’500 ont été naturalisés, soit exactement les deux tiers, le tiers restant (367’800 personnes) étant composé de personnes nées suisses et ayant reçu une autre nationalité à la naissance ou par naturalisation – la statistique ne permet pas de le dire.

Mais la thématique de la double nationalité ne saurait s’arrêter à nos frontières : en effet, 774’900 suisses vivent à l’étranger. Parmi ceux-ci, une large majorité – 569’700 personnes, soit 73,5% –  détiennent au moins deux nationalités. Au total donc, la planète compte 6’985’600 suisses – et parmi ceux-ci, 1’674’100 ont un second passeport au moins, c’est-à-dire 24,0%. Dans le monde, un suisse sur quatre (un sur quatre !) est un double national.

La part des doubles nationaux dans la population suisse est grosso modo équivalente à celle de la Suisse Romande. En théorie, cette population pèse deux conseillers fédéraux et une cinquantaine de sièges au conseil national : il ne s’agit pas d’un épiphénomène, mais bien d’une composante majeure, organique, de la communauté que nous formons. Celui qui prend le risque de se la mettre à dos joue gros, comme l’ASF devrait prochainement s’en rendre compte.

Comparis ou la malhonnêteté intellectuelle

Le site internet Comparis.ch s’immisce une nouvelle fois dans une campagne de votation, en l’occurrence celle concernant Prévoyance 2020, sur laquelle nous voterons le mois prochain. Et comme de coutume, il le fait de manière parfaitement malhonnête.

Depuis jeudi matin 17 août, le site comparis.ch propose à ses visiteurs de leur calculer l’effet de la réforme Prévoyance 2020 sur leur situation personnelle, en leur demandant simplement leur âge, sexe, revenu annuel brut et forme de prévoyance LPP. Avec ces informations, le site calcule ensuite ce que la personne va payer en plus d’ici son entrée en retraite, ainsi que ce qu’elle va toucher en plus une fois la retraite atteinte. Ce différentiel est calculé par rapport à la situation actuelle. Il est évidemment négatif pour l’essentiel des personnes.

Passons rapidement sur le fait que si le montant restant à cotiser est connu, l’espérance de vie à la retraite, elle, n’est évidemment pas fixe pour chacune et chacun d’entre nous – ce qui fait que la comparaison entre les prestations actuelles et futures est théorique, voire illusoire: le montant des prestations effectivement touchées dépendra de la date du décès de chacune et chacun d’entre nous.

Plus grave, le fait que Comparis sous-estime nettement l’espérance de vie des femmes à 65 ans, qu’il postule à 20 ans – à deux mois près un chiffre correct pour les hommes. Or, cette dernière est d’ores et déjà estimée à 22,6 ans par l’OFS: ainsi, dans son comparatif, Comparis sous-estime artificiellement les rentes des femmes d’environ 13%, ce qui constitue une première malhonnêteté – la seconde étant qu’en toute logique, on devrait appliquer aux gens l’espérance de vie qui sera la leur au moment où ils atteindront l’âge de 65 ans, une espérance de vie qui aura alors selon toute vraisemblance encore progressé, renforçant le gain effectif que les gens peuvent attendre de la réforme, et en premier lieu les femmes.

Mais la malhonnêteté majeure de la démarche réside ailleurs. En comparant les effets de la réforme Prévoyance 2020 avec la situation actuelle, Comparis fait croire à ses utilisateurs qu’il suffirait d’un non en septembre pour que les conditions actuelles de cotisation et de perception d’une rente AVS se maintiennent indéfiniment. Or, s’il y a un point sur lequel opposants et partisans de la réforme se rejoignent, c’est sur le fait que la situation actuelle est intenable: si on ne fait rien, tout le monde, à l’exception peut-être de la fraction la plus démagogique de l’extrême-gauche, s’accorde à dire que la démographie poussera l’AVS dans des déficits structurels majeurs, dépassant le milliard annuel d’ici cinq ans au maximum. Il est malhonnête, dès lors, de comparer les effets d’une réforme censée pérenniser l’AVS jusque vers 2030, à une situation actuelle qui n’est tout simplement pas tenable jusque là.

De ce point de vue-là, Comparis aurait évidemment été mieux inspiré, et en tous les cas beaucoup plus honnête, de comparer les différentes propositions de réforme entre elles: comparer, par exemple, les effets de la réforme Prévoyance 2020 avec le plan préconisé par le PLR et l’UDC, à savoir la retraite à 67 ans pour tous, la suppression de la hausse de la rente de 70.-, etc…

Mais cette comparaison-là, évidemment, Comparis ne la fait pas. Allez savoir pourquoi.

Prévoyance vieillesse 2020: dix ans de gagnés

Pour la première fois de ma vie de militant, mon parti me demande de participer à un vote général, en l’occurrence sur la prévoyance vieillesse 2020. Malgré tous les défauts inhérents à un projet de compromis, durement acquis et à un coût important pour les gens que je prétends défendre, pour moi, ce sera oui, tout de même. Pourquoi?

Pour l’essentiel, parce que ce projet nous permet de gagner dix ans, dix ans pendant lesquels, s’il est approuvé cet automne, l’âge de la retraite ne passera pas à 67 ans.

Alors certes, dix ans, ce n’est pas suffisant pour pérenniser l’AVS, tout le monde le sait – c’est d’ailleurs l’une des critiques que la droite fait au projet, elle qui aurait voulu dès maintenant un projet qui permette d’absorber l’entier des futurs rentiers du baby-boom, à un prix exorbitant pour ces derniers. C’est vrai, dans dix ans il nous faudra remettre l’ouvrage sur le métier, réformer l’AVS une fois de plus.

Un an de gagné, voire deux, pour une génération: pas si mal pour un projet de compromis

Mais tout de même. Dix ans, ce n’est pas rien: c’est par exemple ce que l’excellente démographie de la dernière décennie nous a fait gagner sur les plans de l’époque de Pascal Couchepin – rappelons-le: retraite à 66 ans dès cette année (concernant donc les personnes nées depuis 1951), puis à 67 ans dès 2024 (concernant toutes celles et tous ceux nés depuis 1957 ); en comparaison, le projet actuel garantit jusqu’autour de 2030 une retraite à 65 ans – soit pour toutes celles et tous ceux nés avant 1966. En d’autres termes et malgré l’augmentation de l’âge de la retraite des femmes à 65 ans, toutes les personnes nées dans les années cinquante ont gagné une, voire deux années de retraite.

Et c’est probablement vrai aussi pour la majorité des natifs des années 1960: si d’aventure il fallait passer par une hausse de l’âge de la retraite dans dix ans, on l’échelonnerait probablement entre 2030 et 2035. Quand on y pense, une génération entière qui gagne un an de retraite, ce n’est pas si mal pour un projet de compromis – c’est en tous cas à comparer avec ce que la droite voulait – et veut toujours, et obtiendra en cas d’échec dans les urnes cet automne: une retraite à 67 ans, dans les plus brefs délais, soit dès 2020 ou à peu près.

Le milieu du gué pour les baby-boomers

Dix ans, c’est enfin la moitié du temps qui nous sépare de 2038, à savoir l’année où la dernière cohorte du baby-boom, celle de 1973, atteindra 65 ans. C’est dire que si prévoyance vieillesse 2020 ne règle pas tout, elle nous fait tout de même parcourir la moitié du chemin que nous devons parcourir afin d’absorber la vague du baby-boom, tout en nous laissant le temps de concevoir une manière équilibrée de franchir la seconde moitié du gué. Parce que dès 2038, la pression sur le système se relâchera nettement, car la taille des cohortes postérieures au choc pétrolier de 1973 sont très nettement inférieures à celles qui précédaient. En clair: dès 2038, il y aura beaucoup moins de personnes parvenant à l’âge de la retraite que dans les années qui précèderont.

Pour cette raison, le système de prévoyance vieillesse que nous aurons en 2038 sera très probablement durable. Tout l’enjeu, c’est de le faire parvenir en bonne forme jusque là. A ce titre, la votation de septembre nous confronte à deux modèles: un modèle imparfait et non durable, mais qui nous fait parcourir un bon bout de chemin vers la pérennisation de notre système de retraites sans trop de dégâts du point de vue social et en nous laissant le temps d’inventer la suite: ça c’est en cas de oui. Ou une réforme ultra-libérale extrêmement violente qui ne réjouira que les amoureux de l’équilibre financier et produira une génération de laissés-pour-compte qui verront l’âge de la retraite passer très vite à 67 ans: ça c’est en cas de non.

Parce que ne nous leurrons pas: passé septembre, il n’y aura pas de troisième voie.

L’Hebdo meurt, et avec lui, une partie de moi-même

L'Hebdo meurt. Il a toujours fait partie de mon paysage médiatique, moi qui ai été abonné, via mes parents, puis en personne dès que j'ai pu, du premier au dernier numéro. L'Hebdo qui fut le lien avec mon pays durant les quatre années que j'ai passé au Texas, au tournant du siècle.

Une voix qui se voulait moderne, ouverte sur le monde, rétive à tous les conservatismes, quels qu'ils soient – et Dieu sait si ce pays en est perclus. Elle le fit parfois avec un côté naïvement boy-scout, et n'échappait pas toujours à la critique qui en faisait le héraut d'une élite bien-pensante. Elle en a d'ailleurs énormément souffert – moquée, vilipendée, détestée, haïe, même, pour cela. Reste que je considère un honneur d'avoir pu écrire quelques billets dans ce pilier de la presse romande qui disparaît aujourd'hui.

Je formule le souhait que le Temps, dont il se dit qu'il hérite de certains moyens dévolus à l'Hebdo, mais qui subit lui aussi une restructuration drastique de ses effectifs, puisse reprendre tout ou partie du flambeau que ce dernier aura porté entre 1981 et 2017 – à savoir, une certaine idée de la Suisse romande, cet indispensable moteur, guide et ouvreur de la Suisse tout court. Ne nous y trompons pas: avec l'Hebdo, c'est bien un pan de l'histoire des idées de ce bout de pays qui meurt.

Il aura fallu que dans la débâcle actuelle de la presse romande, ce soit précisément cette voix: celle de l'ouverture et de la modernité, celle du post-nationalisme et de l'idée européenne, qui se taise au moment précis où Donald Trump accède au pouvoir et établit la notion de "fait alternatif" (lisez: mensonge éhontément assumé et propagé comme vérité) et où le Brexit menace les fondements de la construction européenne. La portée symbolique en est forte.

Le soleil se couche sur les idées de progrès, quelles qu'elles soient. Nous vivons des temps dangereux.

UDC Vaud: faites ce que je dis, pas ce que je fais

Convaincue d'avoir enregistré en douce ses collègues lors d'une séance interne, Fabienne Despot a sauvé sa tête à la présidence de l'UDC Vaud ainsi que sur les listes pour les fédérales de cet automne, suite à un congrès extraordinaire de sa formation . Ce faisant, elle a rendu un immense service à toutes celles et tous ceux qui se battent pour une justice humaine.

Depuis quelques semaines, l'UDC Vaud nous gratifie d'un des plus beaux feuilletons de l'été qu'on ait eu à vivre ces dernières années dans ce coin de pays: sur fond de querelles d'égo et de guerres intestines, la présidente du parti Fabienne Despot a été accusée, puis a reconnu avoir enregistré ses collègues lors d'une séance interne sans les en avertir, acte pénalement répréhensible. D'abord tentée de minimiser l'affaire, l'UDC Vaud a finalement dû se résoudre, poussée notamment par ses parlementaires fédéraux, à organiser un congrès de tous les dangers pour, en somme, faire le procès de Fabienne Despot.

Or, en l'espèce, le congrès a traité la question de manière exemplaire. Il a entendu les parties, donné le droit à l'accusée du jour de se défendre et de demander la clémence et la compréhension de l'auditoire, permis à ce dernier de juger, en son âme et conscience, le pour et le contre, en considérant les tenants et aboutissants de l'affaire et des circonstances particuières l'entourant. Au final, une majorité du congrès a absous Fabienne Despot, acquittée politiquement de ses fautes, maintenue à la tête de l'UDC Vaud et sur les listes électorales de son parti pour les fédérales de cet automne. Un bien bel exercice de justice humaine, où l'énoncé du droit cohabite avec l'appréciation souveraine de la situation et de ses subtilités – et c'est très bien comme ça: c'est ainsi que toute justice respectueuse des droits fondamentaux des personnes, en premier lieu desquelles les accusées et accusés, se doit de fonctionner.

Le contraste est évidemment saisissant avec le discours de l'UDC en matière de justice: dans le domaine du droit, l'UDC ne cesse de prôner la tolérance zéro: le renvoi automatique des requérants d'asile déboutés ou l'expulsion automatique des criminels étrangers, pour ne prendre que deux exemples où elle est particulièrement vocale. L'UDC veut imposer une justice aveugle, où les procédures s'appliquent automatiquement et qui interdit aux juges et aux cours de prendre en compte les circonstances dans lesquelles un crime ou un délit a été commis. Mais qu'il s'agisse de l'un des siens ou de l'une des siennes, et comme par miracle, le discours – comme la pratique! – vient à changer du tout au tout. Le moins qu'on puisse dire, c'est que l'UDC ne juge pas approprié de s'appliquer ses propres préceptes – comme disait mon père en citant le pasteur Bonzon de Payerne: faites ce que je dis, pas ce que je fais.

En définitive, l'UDC a évidemment perdu toute crédibilité lorsqu'elle réclame la tolérance zéro en matière d'actes délictueux.

En soi, c'est une excellente nouvelle.

 

L’Europe court à sa perte, la fleur au fusil

Les jours qui viennent s’annoncent cruciaux pour une Europe désormais parvenue à la croisée des chemins, au point de non-retour, et qui se retrouve là suite à l’ineptie mutuelle des acteurs de cette nouvelle crise de juillet. La Grèce et l’Union Européenne se sont désormais acculées l’une l’autre dans une situation impossible dont le continent sortira à coup sûr perdant, pour notre plus grand malheur à tous.

Dans la tragédie qui se met en place en ce début d’été, j’en veux à beaucoup de monde.

J’en veux à la Grèce, tout d’abord, parce que personne ne peut contester le fait que là où elle se trouve, elle s’y est mis toute seule. Depuis 35 ans que la Grèce est membre de l’UE, à aucun moment elle n’a voulu en profiter pour moderniser ses structures étatiques, développer un état de droit, lutter contre la corruption et le clientélisme, sortir de ses archaïsmes – aujourd’hui encore, le clientélisme de tous bords ronge la société, personne ou presque ne paie ses impôts, les couches aisées de la société encore moins que les autres, sans parler du clergé ou des armateurs. Non, la Grèce préfère profiter de son statut de membre pour dénier depuis 25 ans à un voisin cent fois plus faible qu’elle le droit à son nom et à une reconnaissance internationale complète – de ce point de vue-là, Syriza ne vaut pas mieux que les autres. Il faut se rappeler qu’en 2000 c’est bien la Grèce qui a fait le forcing pour entrer dans l’Euro contre l’avis de beaucoup. Avec le recul on ne peut s’empêcher de penser qu’elle l’a fait dans le seul but de pouvoir emprunter à bas taux des sommes qu’elle n’a jamais eu l’intention de rembourser. La Grèce aujourd’hui donne l’impression d’avoir uniquement voulu profiter du système, de manière complètement égoïste, et sans avoir jamais assumé ses responsabilités les plus élémentaires. Et maintenant, Alexis Tsipras vient la bouche en coeur se poser en victime. N'importe quoi. La Grèce n’est certes pas solidaire de l’Europe.

Pour autant, j’en veux encore plus à l’Union Européenne d’être aussi rigide et idéologique dans les choix ultralibéraux qu’elle prend depuis maintenant une vingtaine d’années, concernant la manière dont les états doivent être gérés, celle dont les services publics doivent être démantelés, privatisés, ouverts à la concurrence selon une logique aveugle, et ce sans que cela soit sanctionné par une quelconque volonté populaire : comme si cela allait de soi, au même titre que la démocratie et la liberté d’expression. Dans l’affaire grecque, en se conformant aveuglément à ces principes ineptes, la troïka – déjà, ce nom, seigneur… – impose une cure d’austérité sans précédent à la Grèce et à sa population, pour un résultat à peu près nul et qui contredit largement les prévisions de cette même troïka – comme quoi les modèles économiques ultralibéraux ne valent pas mieux que les autres. Elle a également choisi de rembourser en priorité les banques, pourtant au moins aussi largement responsables de la crise que la Grèce. On rappellera ici que pour tout emprunteur il y a quelqu'un qui prête, et qu’on ne voit pas au nom de quoi ce dernier se verrait éxonéré de ses responsabilités de prêteur – si, si, il y en a ! – en cas de défaut : or c’est exactement ce qui se passe aujourd’hui dans le cas grec. Quelles que soient ses fautes, la Grèce doit porter l’entière responsabilité de ce qui se passe, les banques, aucune. Incroyable. L’Europe n’est certes pas solidaire de la Grèce.

Mais au-delà de ça, j’en veux surtout à l’Union Européenne et à la troïka d’avoir en agissant de la sorte dévoyé le projet européen à un point tel qu’il est devenu pratiquement impossible à défendre. Je lui reproche d’être devenue l’instrument d’une idéologie néolibérale qui ne bénéficie d’aucun consensus évident dans les populations, et d’avoir ainsi fait un mal immense aux idéaux pro-européens de défense de la paix et de promotion de la prospérité – message désormais devenu complètement inaudible, malgré le succès retentissant de cette œuvre de paix que l’Europe n’aurait jamais dû cesser d’être.

Au lieu de quoi, l’Europe est désormais devenue le réceptacle de toutes les frustrations et de toutes les haines. Via la crise grecque, l’extrême-gauche est désormais rejointe par de larges pans de la gauche modérée qui n’en peut plus de soutenir les politiques néolibérales au nom de l’idéal européen – et qui désormais commencent à se dire que pas d’Europe pourrait in fine être préférable à cette Europe-là.  Pour le plus grand bonheur, évidemment, des souverainistes de tout poil – alliés à Syriza en Grèce, vous vous souvenez ? – et de l’extrême-droite, grands gagnants de l’été qui s’annonce, dont la destruction de l’Union Européenne a toujours été le projet, et qui désormais, par la faute de l’ineptie réciproque des parties en cause, est sur le point d’y parvenir.

La droite vomit la Grèce. La gauche vomit l’Europe. L’extrême-droite jubile: tout le monde saute à la gorge de tout le monde, et plus personne ne propose de compromis. Ressurgissent alors les fantômes du passé : tout ça, c’est de la faute de l’Allemagne. Comme en 1870. Comme en 1914. Comme en 1939. L’Europe court au désastre, la fleur au fusil, sans que personne, ni à gauche, ni à droite, ni au milieu, ne s’alarme des conséquences forcément catastrophiques à terme qu’aurait sur nos existences la fin du projet européen. Cela fait froid dans le dos.

Le passé n’est jamais mort. Il n’est même pas passé (William Faulkner)

Nous sommes deux millions

Fin 2013, la Suisse romande a passé en catimini le cap des deux millions d'habitants. Petit retour sur un bout de pays en pleine croissance.

Dans la frénésie de chiffres qui illustrent, depuis 2005, la croissance démographique suisse, il en est un qui est passé complètement inaperçu: celui de la population habitant la Suisse romande. Or, il apparaît, au vu de l'examen des données de la population permanente à fin 2013, publiés par l'OFS en septembre 2014, que la Suisse romande a passé la barre des deux millions d'habitants.

A l'examen des chiffres arrêtés au 31 décembre 2013, on apprend que la Suisse romande, définie comme étant les régions du pays où l'usage du français domine, comptait une population résidante permanente s'élevant à 1'995'956 personnes, auxquelles il faut encore ajouter la population romande de Bienne, estimée sur la période 2010-2012 à 15'326 personnes, soit un total romand au 31 décembre 2013 s'élevant à 2'011'282 personnes.

La comparaison avec les données de fin 2012 montre que la Suisse romande a gagné 35'155 habitants durant l'année 2013, ce qui signifie qu'en englobant les romands de Bienne, dont la population romande évolue peu, le cap des 2 millions d'habitants a probablement été franchi durant le mois de septembre 2013. Dans son acception territoriale stricte, donc sans la ville de Bienne, la Suisse Romande a passé la barre des deux millions d'habitants très tôt en 2014, durant le mois de février.

Avec ses deux millions d'habitants, la Suisse romande englobe désormais pratiquement le quart de la population totale de la Suisse (24,7%) – un chiffre en nette hausse. Et pour cause: en 2013, ce quart de pays a absorbé plus du tiers de la croissance démographique de l'ensemble: la Suisse romande abrite 35,0% des 100'571 habitants que la Suisse a gagné en 2013. De plus, cette croissance est avant tout due à un dynamisme économique hors-normes: en 2012, la Suisse romande a accueilli 37,6% de la croissance totale des emplois en Suisse. Le canton de Vaud à lui seul a gagné plus d'emplois cette année-là que le canton de Zurich, presque deux fois plus peuplé.

En année d'élections fédérales, il n'est certainement pas inutile de rappeler, particulièrement à nos compatriotes d'outre-Sarine, le poids croissant du "Welschland", la part de plus en plus importante qu'il prend dans le dynamisme du pays, l'expérience, notamment politique, qu'il porte. Qu'il est loin, le temps du misérabilisme romand des années 1980 et 1990! Nous avons de quoi être fiers de nous, de notre parcours, de notre expérience.

Car non, nous ne sommes plus ce petit bout de Suisse qui compte "un million et quelque" habitants. Nous sommes deux millions. Qu'on se le dise!

PS: On peut accéder ici à une version plus technique et plus cartographique de ce billet.

En réponse à Cesla Amarelle, le graphique de l’immigration en Suisse depuis 1860

La semaine passée, Cesla Amarelle, conseillère nationale socialiste vaudoise et spécialiste des questions d'immigration au parlement, trouvait superbe un graphique illustrant l'immigration américaine de 1829 à nos jours, et demandait si un tel travail avait été réalisé en Suisse. Certes!

La semaine passée, la Conseillère nationale Cesla Amarelle publiait le graphique suivant sur son compte twitter (@CeslaAmarelle):

Ce graphique montre les composantes de l'immigration américaine de 1829 à nos jours, illustrant le flux et le reflux du phénomène migratoire aux Etats-Unis et la grande variété de ses provenances à travers le temps – une composante largement irlandaise, puis allemande, avant une vague italienne, centre-européenne et russe (les deux dernières probablement juives) avant la fin de l'immigration libre dans les années 1920, et le retour du phénomène depuis les années 1960 sur des origines entièrement différentes: latino-américaines et asiatiques.

Dans son tweet, Cesla Amarelle demande si un tel document existe pour la Suisse. La réponse est oui, le voici: 

Il ressort de ce graphique que l'allure générale de l'immigration suisse ressemble remarquablement à celle des Etats-Unis: elle va et vient. Une première vague d'immigration se manifeste avant la première guerre mondiale, suivie par le refermement sur les espaces nationaux durant l'entre-deux guerres – en 1941, la population étrangère ne représente plus que 4% de la population totale, contre 14% en 1910. Un premier pic est atteint durant les trente glorieuses, puis l'immigration marque le pas, entre 1970 et 1990. Elle repart à la hausse durant les années 1990, au gré des crises balkaniques, et après une nouvelle pause au début des années 2000, elle atteint son niveau actuel. L'évolution est remarquable: actuellement, la Suisse est un pays d'immigration, bien plus que ne le sont cette terre d'immigrés par excellence, les Etats-Unis: depuis 1990, la population étrangère a presque doublé dans notre pays.

Il est également intéressant d'observer l'évolution de la composition nationale de la population étrangère en Suisse. Comme aux Etats-Unis, elle a profondément changé au cours du temps:

A l'origine, l'immigration étrangère en Suisse est avant tout celle des voisins: jusqu'en 1970, les pays limitrophes fournissent 90% de l'immigration. La première immigration est germanique: de 1860 à 1930, allemands, autrichiens et liechtensteinois représentent la moitié de la population immigrée; la part des français, initialement importante, n'a eu de cesse de décroître, au profit des italiens, qui deviennent les plus nombreux dans la population immigrée dès la fin de la seconde guerre mondiale, et dominent l'immigration jusqu'en 1970.

1970 marque le début de la diversification de l'immigration en Suisse: de 10% en 1970, les immigrés en provenance de "plus loin" passent à pratiquement 60% du total en 2000: espagnols d'abord, puis turcs et surtout ex-yougoslaves, et plus récemment encore les portugais viennent enrichir le paysage de l'immigration en Suisse, alors que les communautés plus anciennes s'assimilent par la naturalisation – processus visible chez les italiens dès 1970, les espagnols dès 1990, les turcs et les ex-yougoslaves depuis 2000.

2005 marque un tournant: l'entrée en vigueur des bilatérales est marquée par le retour en force des "limitrophes": la part des allemands a depuis doublé, celle des français augmente, en même temps que celle des anglo-saxons, et de plus en plus, des "autres", ces communautés très diverses de 10'000 à 20'000 personnes, et qui se multiplient: belges et néerlandais, polonais et russes, somalis et érythréens, maghrébins et brésiliens, chinois et sri-lankais – la palette des communautés qui s'implantent en Suisse ne cesse de se diversifier. Ensemble, ils représentent désormais 20% du total des immigrés, soit environ 425'000 personnes, quatre fois leur part de 1970, bien plus que toute communauté nationale.