Les fluctuations de la géographie électorale des Etats-Unis à l’échelle des temps longs

Ce lundi, j’ai eu le plaisir de voir publiée dans ce journal une analyse des récentes élections des Midterms aux Etats-Unis – cette note de blog en est la version longue.

Depuis deux siècles ou presque, la politique américaine se structure autour d’un bipartisme opposant républicains et démocrates, les premiers représentant originellement le nord-est industriel, protectionniste et opposé à l’esclavage, les seconds implantés essentiellement dans un sud rural, libre-échangiste et esclavagiste, puis ségrégationniste. En cent cinquante ans, cette géographie a fortement évolué en même temps que les orientations politiques des deux partis. Au prises avec la grande dépression, le président Franklin Roosevelt (1932-1945) fit du parti démocrate un parti de gauche, posant les bases d’un état fort, social et interventionniste, alors que les républicains en venaient à une politique orientée vers le moins d’état, une génération seulement après avoir pourtant imposé les fameuses lois anti-trust sous Theodore Roosevelt (1901-1909). Un temps, la politique du New Deal de Franklin Roosevelt domina les Etats-Unis et repoussa le parti républicain dans ses redoutes du Nord-Est et des plaines ; toutefois, le républicain et héros de guerre Dwight Eisenhower (1952-1960) parvint à renverser la vapeur et à dominer presque partout, sauf dans le sud, totalement imperméable aux républicains depuis la guerre de sécession.

La géographie électorale suit ces évolutions. En 1960, le démocrate John F. Kennedy (1960-1963) l’emporta sur le républicain Richard Nixon en s’appuyant essentiellement sur une alliance entre le vieux sud et les régions ouvrières du Mid-Atlantic et du Nord-Est, qu’il prit durablement aux républicains. Richard Nixon domina l’essentiel de l’ouest du pays, dès la vallée du Mississippi. Huit ans plus tard, le même Nixon (1968-1974) l’emporta avec une carte assez similaire, où il repoussa les démocrates dans le sud et le nord-est et leur prit, déjà, le Midwest.

Mais les années 1960 furent d’abord celles de la question des droits civiques. Parce que ce furent les démocrates qui finirent par prendre à bras-le-corps le problème de la ségrégation sous Lyndon Johnson (1963-1968), ils se retrouvèrent champions des minorités en plus de ceux des classes défavorisées, alors que les républicains récupéraient l’essentiel de l’électorat blanc conservateur du sud, déboussolé par le changement de paradigme – un comble pour le d’Abraham Lincoln (1861-1865), qui avait mené contre le sud la guerre de sécession et aboli l’esclavage. En adjoignant à leur programme économique un conservatisme social de plus en plus affirmé, mouvement initié dans les années 1960, les républicains devinrent également les représentants de la Moral Majority, ce qui contribua à les rendre dominants dans le sud.

Ainsi, après deux décennies rendues assez peu lisibles par l’hégémonie de Ronald Reagan (1980-1988) puis par la série des élections à trois qui virent Bill Clinton (1992-2000) accéder au pouvoir, la géographie électorale américaine finit par basculer : au démocrates désormais le Nord-Est métropolitain, le Midwest industriel et donc ouvrier centré sur Chicago, et la côte ouest ouverte à toutes les nouveautés et toutes les expérimentations, dernière venue, dans les années 1990, dans la coalition démocrate ; aux républicains le sud conservateur et les régions rurales du centre du pays. Au niveau local, aux démocrates les villes, aux républicains les campagnes. Et aux deux échelles, des battlegrounds, des champs de bataille : le Midwest et la Floride au plan régional, les suburbs au niveau local.

L’élection homérique de 2000 ayant opposé George W. Bush et Al Gore a aussi établi cette nouvelle carte politique des Etats-Unis, profondément différente des précédentes, mais qui s’est en gros maintenue ces deux dernières décennies: depuis lors, la géographie électorale n’évolue plus que par touches, et les vainqueurs sont ceux qui parviennent à bétonner leur moitié de pays tout en allant chercher des victoires, des états, dans le territoire de l’adversaire.

Ainsi, en 2000, George W. Bush (2000-2008) remporta d’extrême justesse l’élection présidentielle en gagnant l’ensemble des états du sud, la grande majorité de ceux du centre et de l’ouest, mais sans la côte, et en parvenant à enfoncer les démocrates en Floride, dans l’Ohio et le New Hampshire. Rebelote quatre ans plus tard contre John Kerry, avec pratiquement la même configuration territoriale, mais en prenant en plus le Nouveau-Mexique et l’Iowa, tout en perdant le New Hampshire. En 2008, Barack Obama (2008-2016) renversait la vapeur en conservant tous les états acquis à John Kerry, tandis qu’il reprenait neuf états aux républicains: trois dans le Midwest, trois dans l’ouest, et trois le long de la côte atlantique au sud de Washington – dans les deux derniers cas, signalant l’ouverture de nouveaux battlegrounds. En 2012, Obama parvint à se maintenir en tête dans sept de ces neuf états, ne perdant que la Caroline du Nord et l’Indiana contre Mitt Romney. Donald Trump (2016-) fit beaucoup mieux : à l’image d’Obama avant lui, il parvint à conserver tous ses états, et en reprit cinq aux démocrates dans le Midwest, dont trois qui n’avaient plus voté républicain depuis une génération : la Pennsylvanie, le Michigan et le Wisconsin.

Au-delà des flux et reflux, la géographie électorale américaine évolue quand même, petit à petit. Ces vingt dernières années, les démocrates ont en particulier réussi à fidéliser trois états du Far West que sont le Colorado, le Nouveau-Mexique et le Nevada ; à l’autre bout du pays, la Virginie a glissé de solidement républicaine à solidement démocrate. Dans le Midwest, c’est l’inverse : le Missouri, le Tennessee, le Kentucky, l’Indiana semblent désormais devenues fidèlement républicains, l’Ohio semble prendre ce même chemin, peut-être suivi de la Pennsylvanie et du Michigan. On rappellera ici que traditionnellement, le Missouri jouait le rôle de Bellwether State : l’état qui vote systématiquement comme la nation. Il a définitivement perdu ce rôle, d’abord au profit de l’Ohio, qui à son tour semble glisser à droite, puis auà celui de ce battleground ultime depuis vingt ans, la Floride.

C’est à cette aune qu’il nous faut selon nous considérer les élections des Midterms – quels glissements, quels changements, et quelle signification pour les années à venir ?

Le premier enseignement provient du Sénat, et il montre une tendance à l’alignement des élections sénatoriales sur les élections présidentielles. Des six sièges qui ont changé de camp mardi passé, cinq l’ont fait en rejoignant le parti que leur état avaient élu en 2016 : ainsi, le Nevada vire démocrate, alors que le Dakota du Nord, l’Indiana, le Missouri et la Floride élisent républicain – seul l’Arizona, d’un rien, élit une démocrate alors qu’il avait élu Donald Trump en 2016. L’élection au Sénat réservant traditionnellement une forte prime au sortant, quelques démocrates ont résisté dans des états républicains en 2016, notamment dans le Midwest où seul l’Indiana a basculé. Alors que tous s’accordent à dire que la victoire était républicaine au Sénat, la carte obtenue reste toutefois nettement plus favorable aux démocrates que la carte présidentielle, avec des sénateurs démocrates réélus, certes de peu, dans des états aussi républicains que le Montana ou la Virginie-Occidentale, ainsi que dans plusieurs états du Midwest (Pennsylvanie, Ohio, Michigan, Wisconsin) ; à l’inverse, aucun républicain n’est parvenu à se faire élire dans un état démocrate de 2016.

Les démocrates ont en parallèle repris le contrôle de la Chambre des Représentants, dont chacun des 435 membres est élu au scrutin majoritaire dans des circonscriptions, les districts, dont la taille moyenne est d’environ 800’000 habitants en 2018. Le parti démocrate a en effet réussi à basculer 38 sièges, alors que les républicains ne parviennent au résultat inverse que dans trois cas. En termes géographiques, comme prévu, les villes élisent très majoritairement démocrate, les campagnes sont très majoritairement républicaines, et la bataille se joue dans les suburbs, ces interminables banlieues américaines.

Et c’est bien là que les démocrates ont poussé leur avantage mardi passé, en particulier dans certaines régions, au premier rang desquelles le Mid-Atlantic, la grande région métropolitaine qui relie Washington et New York, où 14 sièges basculent en leur faveur contre un seul pour les républicains. Dans cette région, les démocrates ont solidifié leur emprise à New York et dans le New Jersey, basculé la Virginie et repris pied en Pennsylvanie. Ce dernier état est particulièrement important pour les démocrates – ils l’avaient perdu en 2016.

Le résultat des démocrates est plus mitigé dans le Midwest – ils n’y progressent que de huit sièges, mais en perdent deux autres, et ne parviennent à basculer qu’un seul état, l’Iowa. Dans cette région, la situation reste donc très ouverte, pour ne pas dire favorable aux républicains – on notera en particulier que les trois gains républicains proviennent de la région: deux dans le Minnesota, et un troisième en Pennsylvanie certes, mais à la frontière de l’Ohio.

C’est ailleurs dans le pays que certaines perspectives semblent s’ouvrir à terme aux démocrates. Dans le sud et les plaines, le parti ressuscite au Kansas et en Oklahoma en s’appuyant sur les villes, progresse au Texas (dans les banlieues de Houston et Dallas), en Floride (dans celle de Miami) et en Géorgie (dans celle d’Atlanta), reprend un siège même en Caroline du Sud. Et il poursuit une progression lente mais systématique dans les états du Far West en y progressant de quatre sièges – basculant le Colorado et l’Arizona, et prenant Salt Lake City, en Utah, aux républicains. C’est autant que sur l’ensemble de la côte ouest – où il est vrai que la marge de progression des démocrates est minime, tant elles y dominent déjà.

C’est certainement dans cette grande région de l’ouest et du sud que les potentiels de basculement futurs sont les plus évidents – et au croisement des deux, le Texas. Pour en revenir au Sénat, Beto O’Rourke est passé à moins de 3 points de basculer le Texas – Ted Cruz, son opposant républicain, avait remporté l’élection précédente avec 16 points d’avance. Et si les démocrates n’y ont progressé que de deux sièges à la Chambre des Représentants, dans six autres districts ils sont désormais à moins de cinq points de leurs adversaires républicains : six districts, et l’état bascule – et la démographie de l’état est nettement favorable, à terme, aux démocrates, entre sa composante hispanique et son caractère d’aimant migratoire pour jeunes professionnels. Or, le Texas, c’est un géant démographique et économique, un état-charnière, spécifique comme peut l’être la Floride, qui est en même temps un bout du sud, un bout de l’ouest, un bout des plaines et une triple métropole de niveau mondial. Il est peut-être en passe de devenir la prochaine Floride: un grand état, situé pile au point de bascule.

Pierre Dessemontet

Pierre Dessemontet est docteur en géographie économique. Fondateur et codirecteur de MicroGIS, une société active dans l’analyse spatiale, il est également député au Grand Conseil vaudois, et vice-président du Parti Socialiste Vaudois.

Une réponse à “Les fluctuations de la géographie électorale des Etats-Unis à l’échelle des temps longs

  1. Bon, les Midtearms agitent beaucoup de ce côté-ci aussi. On est pas sorti de la farce US…!

    Il y a, en raison des commémorations de 1914-18, des docs exceptionnels sur France 2.
    La SSR à qui le peuple a renouvelé sa confiance, ne pourrait pas diffuser ces docs, qui aident à comprendre l’Europe?

    Au lieu de séries américaines à c…?

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