De l’impossibilité de densifier en ville

Mon dernier billet, consacré à la densification à Lausanne, a suscité une réponse – courtoise et circonstanciée: on est entre camarades, après tout – de Benoît Gaillard, président du Parti Socialiste Lausannois, qu'on retrouve dans les commentaires situés en-dessous du billet. Ses remarques ouvrent des questions intéressantes sur la densification et la réalité qu'elle prend sur le terrain.  Réflexion menée sur l'exemple vaudois et lausannois, mais qui s'applique partout ailleurs.

Premièrement, il s'agit de s'entendre sur ce qu'on comprend du concept de densification urbaine. Fondamentalement, il s'agit d'un mouvement apparu en réaction à l'étalement urbain, à la construction de banlieues de villas, très gourmandes en surface et en énergie, et qui postule donc que la croissance démographique doit autant que faire se peut se concentrer sur les périmètres déjà construits, par densification de ces derniers, plutôt que par l'ouverture à la construction de surfaces vierges nouvelles. Voilà pour la partie verbeuse du concept.

Traduite en chiffres, la densification implique que la croissance des villes, des centres et des régions déjà bâties devrait être plus forte, ou au moins aussi forte, que celles des régions non bâties, périurbaines et périphériques. Pour le Canton de Vaud, la politique de densification devrait se traduire par une part de logements construits, et de population accueillie, plus importante dans les centres qu'ailleurs. C'est à cette aune, et à elle seule, que le succès ou l'échec de la politique de densification prônée par la gauche de l'échiquier politique devrait être mesurée.

Cette précision faite, revenons maintenant sur la réalité chiffrée. On le sait, le pays vit depuis une décennie à peu près une croissance économique et démographique vigoureuse, et particulier dans le Canton de Vaud. Entre 2001 et 2012, celui-ci a gagné 114'000 habitants. La taille moyenne du ménage privé dans le canton étant de 2,2 personnes par ménage et en admettant qu'à un ménage doive correspondre un logement, cette hausse de la population se traduit par une demande en nouveaux logements d'environ 52'000 unités. Contrairement à une idée reçue, la construction a plutôt bien suivi le mouvement, puisque dans la même période 41'500 nouveaux logements ont été livrés dans le canton: c'est insuffisant, mais tout de même assez élevé, cela permet d'accueillir 80% de la demande.

A Lausanne, c'est une autre histoire. La ville regroupait en 2012 17,8% de la population vaudoise. Afin de répondre aux objectifs de la densification, elle aurait donc dû construire une proportion analogue des logements à construire dans le Canton – soit environ 8'300 logements; en prenant en compte le fait que les ménages urbains sont en moyenne plus petits en ville qu'ailleurs (1,9 personnes par ménage à Lausanne, contre 2,2 dans le Canton), ce chiffre passe à 9'300. En fait, il ne s'en est construit que 3'600. C'est moins de 40% de la demande, le trou représente plus de la moitié du déficit cantonal. Lausanne dit craindre d'en faire trop – mais par rapport à l'objectif de densification, le problème est qu'elle n'en fait pas du tout assez. Par peur du rejet de la densification, on ne densifie tout simplement pas.

Corollaire: on peut bien se gargariser dans les milieux autorisés du "retour en ville", et de chiffres de population qui remontent en absolu, le fait est que la part de la population lausannoise dans le total cantonal continue à s'étioler. En 1960, 30% des vaudois habitaient à Lausanne. Ce chiffre est donc désormais à 17,8%, au plus bas depuis plus d'un siècle, et en décroissance constante. Sur les 114'000 habitants gagnés par le canton depuis 2001, 100'000 se sont établis ailleurs qu'à Lausanne. Voilà la réalité chiffrée de la densification dans le Canton de Vaud: année après année, tout montre que la déconcentration se poursuit.

Dès lors, que faut-il faire, si l'on a réellement à coeur l'objectif de densification urbaine prônée dans tous les programmes de la gauche depuis un quart de siècle? Eh bien, par exemple, on peut commencer par répondre clairement "oui" à la question demandant s'il est légitime de remplacer un bâtiment de quatre logements par un autre de vingt-quatre, même si des exceptions doivent évidemment être possibles. D'autant qu'il ne s'agit pas d'y faire n'importe quoi: depuis quarante ans, nos villes sont protégées du développement sauvage par des règles contraignantes édictant les surfaces constructibles, l'emprise au sol, les gabarits possibles, le nombre de places de parc sur chaque parcelle.

Nos quartiers sont à l'abri de la densification sauvage, ou alors, c'est considérer qu'à moins de cent mètres de l'immeuble qui fait débat à la Rue St-Paul 4 à Lausanne, on a sauvagement densifié à au moins neuf reprises – le nombre d'immeubles locatifs qu'on y trouve. En y regardant de plus près, dans un quartier que l'auteur connaît bien pour y avoir vécu dix ans, la parcelle concernée est à la limite de la "dent creuse" – l'unité architecturale du lieu voudrait qu'on densifie.

Mais au-delà de ces querelles de chiffres, la réalité est là, cruelle: si l'on voulait être conséquent en termes de densification urbaine, l'effort demandé aux villes semble démesuré. A Lausanne, il faudrait construire deux fois et demi plus, et c'est la même chose, quand ça n'est pas pire parce que Lausanne a tout de même construit, dans la plupart des centres. Benoît Gaillard a raison sur un point, l'acceptabilité d'un tel programme par la population n'est certes pas garantie.

Reste alors le point de mon dernier billet: lorsqu'on est confronté à la réalité chiffrée de ce que signifierait une densification clairement assumée, on se rend compte qu'elle n'est – peut-être – possible que si tous les potentiels sont exploités – y-compris là où c'est difficile parce qu'il faudra expulser des gens et raser des immeubles: on n'y parviendra tout simplement pas en se limitant à une densification "soft", sur des parcelles libres et si possible sans voisins. Dès lors, à la lumière de cet échange, c'est bien le concept lui-même de densification qui devrait faire l'objet d'un débat – qu'on cesse, enfin, de s'en remplir la bouche sans l'appliquer sur le terrain, quitte à accepter, le cas échéant, qu'elle ne se fera peut-être jamais.

Rassurons-nous: on pourrait sans doute vivre dans un monde sans densification – après tout, c'est précisément le monde dans lequel nous vivons déjà. 

 

PS: tous les chiffres sont issus de l'Office Fédéral de la Statistique: ESPOP-STATPOP pour les chiffres de la population, Statistique de la Construction et des Logements pour les chiffres de construction, Relevé Structurel 2010-2012 pour les chiffres de taille des ménages.

Lausanne – l’impossible densification

Dans un quartier proche du centre de Lausanne, une propriétaire immobilière désire remplacer un vieil immeuble de quatre logements par une nouvelle construction en comptant vingt de plus. Les quatre locataires évincés s’opposent. Le PS les rejoint. La densification est un vain mot.

En termes d’aménagement du territoire et d’aménagement urbain, peu de concepts ont eu autant d’importance que celui de la densification. En réponse à l’étalement urbain, qui grignote année après année des surfaces agricoles et des paysages ruraux, la densification prône une croissance avant tout absorbée par les régions déjà construites : les centres, les villes, les quartiers urbains. Ce principe n’est plus contesté par personne, et il est une des pierres angulaires des législations récentes en la matière, notamment les plans directeurs cantonaux, et la nouvelle loi fédérale sur l’aménagement du territoire.

Sur le principe donc, tout le monde est d’accord. Mais dans les faits, c’est une autre histoire : il est en effet extrêmement difficile de la mettre en œuvre sur le terrain, parce que les projets de densification interstitielle, c’est-à-dire celle qui devrait prendre place parcelle par parcelle dans des quartiers déjà construits, se heurtent à toutes sortes de problèmes, dont le moindre n’est certes pas l’opposition des occupants actuels ou des voisins.

Par conséquent, les villes tendent à s’intéresser avant tout aux friches urbaines, ces grandes parcelles plus ou moins abandonnées, dont le potentiel à première vue semble beaucoup plus intéressant et qui ont comme gros avantage de n’avoir ni occupants inexpugnables, ni voisins directs. Dans cette catégorie tombent les grands plans urbains de nos villes : Praille-Acacias-Vernets à Genève, Métamorphose à Lausanne, Gare-Lac à Yverdon-les-Bains par exemple. Tout cela est fort bien, à ceci près que leur mise en place prend un temps abominablement long : ainsi, des projets précités dont on parle depuis bien plus de dix ans, pas un seul logement n’est encore sorti de terre.

Conséquence, la densification urbaine a bien du mal : Lausanne, où habite près du cinquième de la population vaudoise, n’abrite qu’un dixième des logements construits dans le Canton entre 2006 et 2012[1]. Le reste s’est construit surtout en banlieue et dans la campagne, et par conséquent c’est là que s’est portée l’essentiel de la croissance démographique des dix dernières années – aggravant ainsi l’étalement urbain et ses effets pervers : pertes de terres agricoles, augmentation de la pendularité, etc…

Le Parti Socialiste ayant épousé les valeurs de l’écologie politique, il a porté, plus que bien d’autres, les politiques restrictives en matière d’aménagement du territoire dont la densification urbaine constitue l’un des fondements. Et à Lausanne comme ailleurs, il a plutôt courageusement défendu cette voie jusqu’ici, en promouvant non seulement la densification des friches, mais aussi, dans bien des cas, celles des parcelles interstitielles, souvent contre des mouvements issus de son propre camp  – pour preuve, on se souviendra de la récente campagne lausannoise sur la tour Taoua.

Or, voilà que dans le quartier de Montétan, une propriétaire a mis à l’enquête la démolition d’un vieil immeuble de quatre appartements et son remplacement par un bloc locatif de vingt-quatre logements. Les locataires actuels se sont opposés et battent le rappel – et le PS lausannois, confronté comme d'habitude à un choix difficile, entre propriétaire et locataires, entre conservateurs et bétonneurs, entre idéal et réalité, se joint à la contestation.

Et à la lecture des communiqués de la formation lausannoise, on se rend compte que ce n’est pas une position prise à la légère : c’est au contraire une fusée à deux étages, portée par des figures du parti, et reprenant à son compte les deux principaux arguments de l’opposition de gauche à Taoua : contre la spéculation immobilière d’abord, pour la protection du patrimoine ensuite. On peut à bon droit parler d’un repositionnement du PS lausannois sur cette question – et d’ailleurs, il ne s’en cache pas : la densification doit désormais passer exclusivement par le développement des friches ; la densification interstitielle et le renouvellement bâtiment pour bâtiment, c’est fini.

Le quartier concerné, Montétan, est déjà très densément habité ; plusieurs des parcelles voisines de celle qui fait débat sont d’ailleurs déjà occupées par des immeubles d’appartements, et la zone, assez proche du centre de Lausanne, est très bien desservie par les transports publics, tout en étant proche d’un magnifique espace vert, le Parc de Valency. En bref, c’est un endroit idéal pour la densification urbaine – et on se prend à penser que si on décide de refuser la densification ici, on la refusera partout. En tout état de cause, 20 logements non construits à Montétan, ce sont 50 personnes qui devront aller habiter ailleurs, y consommer plus d’espace, y consacrer plus de moyens à leurs déplacements.

On commence à entendre dans certains milieux d’urbanistes que la densification est morte, et que le futur est à la ville horizontale – et on se prend à croire qu’ils ont peut-être raison. On finit en tous cas par se dire que la densification est peut-être à prendre pour ce qu’elle est : du vent.

 

[1] Office Fédéral de la Statistique – Statistique de la Construction et des Logements

Après le 9 février, le 18 mai: une Suisse fracturée et divisée comme jamais

Le 9 février dernier, la Suisse conservatrice imposait d'un souffle sa volonté de rompre avec la démarche bilatérale qui avait si bien réussi au pays, infligeant un coup terrible aux partisans de l'ouverture et de la collaboration avec nos voisins. En ce jour du 18 mai 2014, la Suisse de l'ouverture lui a rendu la monnaie de sa pièce, en lui imposant à son tour sa volonté sur un sujet capital au coeur des vainqueurs du 9 février: l'armée, privée pour la première fois d'un avion de combat qu'elle désirait acquérir.

En l'espace de trois mois, deux votations majeures se sont jouées à pas grand'chose et ont laissé une moitié du pays en état de choc. Le 9 février, les métropoles et la Suisse romande se retrouvaient battues sur un point capital, celui de leur lien avec le monde extérieur, indispensable à leur dynamisme économique. Aujourd'hui, c'est au tour de la Suisse des conservateurs de se retrouver bras ballants, l'inconcevable pour elle s'étant produit: pour la première fois de son histoire, la Suisse a dit non à un projet militaire. Et ce sont essentiellement les perdants du 9 février: les métropoles et la Suisse Romande, qui lui ont imposé ce choix, comme on s'en convaincra en observant la carte du vote, disponible ici.

On notera par ailleurs que les vainqueurs du 9 février, alémaniques et italophones, ont approuvé d'un rien (16'000 voix d'écart) le Gripen – ce sont les Romands qui, pour la première fois de l'histoire récente des votations de ce pays, emportent la décision ce soir.

Schadenfreude, donc – car on peine en définitive à identifier de vrais gagnants lors de ces deux scrutins en miroir. Le 9 février, la Suisse ouverte était cruellement battue; le 18 mai, c'est le tour de la Suisse conservatrice. Au final, les deux moitiés du pays, qui luttent à parts à peu près égales pour les suffrages du pays, sont parvenues à se blesser grièvement l'une l'autre, mais aucune ne semble être sortie vainqueur de l'affrontement: un double combat, deux vaincus indiscutables, pas de gagnant.

Le pays est décidément plus que jamais brisé en deux parties presqu'égales et qui ne donnent pas l'impression d'être prêtes au moindre compromis, alors que les enjeux des prochains mois et des prochaines années s'annoncent les plus importants et périlleux depuis au moins deux décennies. On se prend donc à espérer – à devoir le faire, en définitive –  que de ce double choc puisse naître une volonté, partagée d'un côté et de l'autre du pays et des camps en présence, de se mettre à une table commune et de dessiner ensemble le chemin des possibles de notre futur, en réhabilitant cette vertu cardinale de notre pays: le sens du compromis. 

Un pour tous, tous pour un, dit la devise de la Suisse. Chiche?

Lausanne: Taou(a) la ville?

Le 13 avril prochain, les lausannoises et les lausannois votent sur leur tour. Et sur beaucoup, beaucoup plus que ça.

La campagne de votation sur le référendum contre la tour Taoua sur le site de Beaulieu bat son plein à Lausanne, et comme toujours s’agissant d’un débat d’urbanisme, partisans et opposants s’étripent: sur la beauté ou la laideur de ladite tour, sur l’impact qu’elle aura sur le paysage, entre ceux dont elle va boucher la vue et ceux qui ne la verront même pas de leur balcon, sur l’opportunité de construire des tours en général, et celle-ci à cet endroit en particulier, sur son caractère exclusif ou au contraire sa mixité sociale, sur la densification urbaine, souhaitée par toutes et tous, sauf que: pas celle-ci, pas ici, pas comme ça. Et comme il en est de l’architecture comme du football – à savoir que chacune et chacun s’estime compétent pour juger péremptoirement un projet ou un plan, le débat prend vite une tournure très émotionnelle.

Vu de l’extérieur toutefois, le débat est resté largement local: les lausannoises et les lausannois s’écharpent sur un projet, un quartier – ils débattent de leur ville et de la forme qu’elle doit prendre, mais sans vraiment réfléchir à la place de leur cité dans l’agglomération, le canton, la métropole lémanique en constitution. Or, c’est aussi de cela qu’il s’agit.

Les projets de tours comportent une forte composante symbolique. Les seules construites récemment en Suisse l’ont été dans des villes mondiales, qui s’assument comme telles, de vraies métropoles: Zurich et Bâle. A l’inverse, là où la mentalité de village persiste, les projets échouent: comme récemment à Bussigny, où elle buta précisément sur l’image que ses habitants avaient de leur communauté, qui compte pourtant près de 10'000 habitants situés pile au coeur autoroutier de la Suisse Romande. D’une certaine manière, en Suisse les tours sont un marqueur d’urbanité: elles ne sont possibles qu’en ville. Et donc, ce débat resterait aimablement théorique si nous n’étions pas à Lausanne. Mais voilà, nous y sommes, et dans le domaine de l’urbanité, Lausanne a désormais une formidable concurrence: l’ouest lausannois. 

Le 9 février dernier, Chavannes-près-Renens a largement accepté sa propre tour. Située au croisement névralgique de trois artères majeures de l’ouest lausannois – l’autoroute A1a à proximité immédiate d’une future jonction, l’avenue du Tir-Fédéral et le M1 –, la future tour des Cèdres, plus imposante que Taoua, viendra compléter symboliquement les fonctions urbaines que petit à petit, l’ouest lausannois chipe à la ville-centre: les fonctions industrielles et commerciales d’abord, puis les hautes écoles, les hautes technologies et les biotechs, et enfin, durant la dernière décennie, toute une série d’implantations symboliques à haut statut: l’ECAL, le Rolex Learning Center, et aujourd’hui, le Centre de Congrès qui fait pièce à Beaulieu, auxquelles la tour des Cèdres va se joindre. Et le mouvement continue: on annonçait le mois passé l’arrivée d’un pôle de la santé HES, et d'ici cinq ans la RTS quittera la Sallaz pour le campus EPFL.

Résumons: pendant que Lausanne doute du bien-fondé d’une implantation à forte valeur symbolique urbaine, son ancienne banlieue industrielle s’urbanise à marche forcée et signale à qui veut bien l’entendre qu’elle est prête, le cas échéant, à prendre le relais – voire qu’elle n’attend que ça. Et c’est à cette lumière aussi qu’il faudra lire le choix des lausannoises et des lausannois.

Parce que la question qui leur est posée n’est pas seulement celle d’un projet architectural ou d’un plan de quartier. A travers Taoua, c’est bien la place de leur ville, dans l’ensemble qu’elle constitue avec ses banlieues, son canton, et au sein de la métropole lémanique, qui est en jeu. Les édiles et les deux partis historiquement au pouvoir à Lausanne ne s’y sont pas trompés, qui défendent le projet avec une rare unité. En face d’eux, à confondre ville avec zone résidentielle, à vouloir accorder plus d’importance à la vue et à la sacralisation d’un patrimoine urbain dont on oublie qu’il doit être dynamique, plutôt qu’à l’expression même de ce dynamisme, les opposants à la Tour prennent le risque de fossiliser la ville-centre au moment même où ses marches occidentales s’affirment comme jamais en tant qu’alternative. En oubliant qu’en ville, il n’y a de tranquillité que dans les musées et les cimetières.

Halte au “french bashing”!

Depuis plusieurs années, nombre d’acteurs importants de la droite ouverte sur le monde cèdent à la tentation du « french bashing ». Cela a un effet délétère sur notre relation au monde extérieur.

Il est difficile de retrouver le moment à partir duquel un nouveau sport national est apparu, qui prend ici la forme du « french bashing » : cette tentation qui consiste à s'offusquer bruyamment de toute demande venant de l'extérieur comme si elle était d'office irrecevable, ou de s'esclaffer de la nullité des gouvernements successifs de nos voisins, et ainsi surfer sur le sentiment de dignité outragée, ou de fierté suffisante, qu'on contribue ainsi à susciter auprès de la population.

C’est entendu, la Suisse doit défendre ses intérêts dans le concert international – encore faudrait-il se mettre d'accord sur ce que sont ces intérêts. Une lecture possible des événements survenus depuis 2008 et la crise financière est que la Suisse officielle, celle qui gouverne, a décrété que les intérêts de son secteur financier primaient sur ceux du reste de son économie, et qu'en conséquence elle n'a pas su ou voulu voir que cela la plaçait dans une position indéfendable par rapport à nombre de ses partenaires commerciaux et économiques, qui ne désiraient pour la plupart – pour la plupart – rien de plus que de récupérer la substance fiscale qui se cachait chez nous.

Lorsque les rapports se sont tendus après 2008, au moment où, crise de la dette aidant, l’OCDE a décidé de ne plus tolérer de perdre une partie significative de sa fortune au profit des paradis fiscaux, dont la Suisse à un niveau que franchement l’auteur de ces lignes ne soupçonnait pas, nous n’avons pas su ou voulu réagir autrement qu’en poussant des cris d’orfraie. Résultat : depuis cinq ans, la grande majorité des responsables crient au loup et à la forteresse assiégée, vomissant nos partenaires, dont la France mais pas seulement elle, les traitant de tous les noms d’oiseaux, selon les circonstances soit de monstres sanguinaires voulant abattre notre pays, soit de crétins malfaisants détruisant les leurs.

On a vu ainsi nombre de politiciens pourtant acquis à l'ouverture, aux bilatérales, voire à une intégration plus forte dans l'ensemble européen diffuser, à longueur d'année, des discours condescendants, méprisants, voire pour certains carrément injurieux envers nos voisins. Ici, en Suisse Romande, ces discours se sont focalisés sur la France. Ce faisant, leurs auteurs pourtant nominalement europhiles n'ont pas vu qu'en répétant semaine après semaine ces attaques contre nos partenaires, on a fini par légitimer dans la population le discours de rejet et de fermeture vis-à-vis de l'Europe que l'UDC serine depuis 25 ans.

Car enfin, comment faire accepter à la population le principe de la continuation de notre intégration avec nos voisins, si depuis cinq ans nous répétons chaque semaine que ce sont une bande d'abrutis qui ne comprennent rien à rien? Comment ne pas comprendre que la population refuse la poursuite des bilatérales avec des partenaires que nous avons agoni d'injures un lustre durant? Comment lui faire signer des accords bilatéraux avec l’Europe alors que dans le même temps le parlement a systématiquement torpillé les accords fiscaux et financiers que le Conseil Fédéral lui proposait de passer avec les mêmes partenaires?

Le lien entre le « french bashing » et le 9 février me semble aveuglant. Et il est un fait que, dans l'attente d’enquêtes plus précises, la répartition des résultats du vote semble bel et bien indiquer que c'est dans l'électorat du centre-droit que le soutien aux bilatérales a le plus reculé le 9 février 2014. Il conviendrait donc que les hérauts de la droite ouverte au monde, PLR en tête, modèrent leur discours, sauf à ouvrir un boulevard aux thèses de fermeture et de repli dont l’économie, in fine, souffrira autant que la population.

PS : avec mes remerciements à Vincent Arlettaz, trésorier du PLR Pully-Paudex-Belmont, l’origine de ce texte provenant d’une discussion mutuelle sur les réseaux sociaux.

2014: un dangereux arrière-goût de 1992

Les dix premières semaines de 2014 mettent la Suisse et l'Europe sens dessus dessous.

Souvent, l'histoire est un long fleuve tranquille, où les évolutions se marquent de manière imperceptible de prime abord, et dont les effets ne se révèlent qu'après-coup, sur le long terme. Ainsi en allait-il de notre vie ces dernières années, marquées, en Suisse, par une intégration toujours plus forte et plus réussie à l'économie-monde et à l'économie-europe, en même temps que le pays se détournait de manière de plus en plus assumée de l'UE. Ainsi en allait-il aussi en Europe, où un mouvement de rejet à l'interne se couplait avec un pouvoir d'attraction toujours aussi fort à l'externe, et à l'est une puissance en progressive renaissance et affirmation d'elle-même. Les années de crise, depuis 2008, montraient un monde avançant cahin caha, de travers, avec moult coups de frein, faux départs, blocages divers, arrêts d'urgence, mais, fluctuat nec mergitur, le monde avançait, peu et mal, mais imperceptiblement, imperturbablement.

Et puis, en quelques semaines, ce monde né aux portes du millénaire semble avoir subitement basculé – ou plutôt, les évolutions précitées sont arrivées simultanément à leurs points de rupture. Ainsi la Suisse, où la contradiction entre intégration économique trop réussie à l'Europe et défiance populaire vis-à-vis de ce même ensemble a abouti à la rupture du statu quo et à la plongée dans l'inconnu, dont les premières victimes sont déjà connues: l'avant-garde du progrès scientifique et technologique. Quoi qu'il arrive, nous savons déjà, trois semaines après le 9 février, que le pays est entré dans une nouvelle phase de son histoire. Rien ne sera plus comme avant. Les jeunes manifestent sur la place fédérale. Comme en 1992.

A l'extérieur, en quelques semaines, c'est le grand et dangereux retour de la géopolitique en Europe. Un gigantesque coup de froid, une bise glaciale qui se met à souffler sur le vieux continent – voilà que le plus grand pays d'Europe se donne désormais le droit d'envahir qui bon lui semble: une rhétorique inédite depuis un quart de siècle sur le continent, comme aux plus belles années de la doctrine Brejnev et de la souveraineté limitée. Le monde que nous devions à Mikhaïl Gorbatchev fait place, en l'espace d'une semaine, à quelque chose de nouveau. Et cette nouveauté ne laisse pas d'inquéter: un pouvoir instrumente des milices et des autorités locales qui appellent à l'aide le grand frère, lequel oblige et envoie ses troupes – en somme, la tactique appliquée par Milosevic dans les Balkans occidentaux dès 1992, avec les résultats que l'on sait. Sauf que cette fois-ci, et ceci dit malgré l'horreur qui a frappé une décennie durant les territoires situés entre Zagreb, Sarajevo, Belgrade et Pristina, les protagonistes sont d'un tout autre calibre, et les risques pour le continent autrement plus graves.

Dans un cas comme dans l'autre, on se replonge soudain dans des problématiques qu'on avait un peu laissé de côté: isolement européen et incompréhension entre les communautés lingusitiques du pays à l'interne, géopolitique guerrière, bruits de bottes et mouvements de chars sur le continent. On se retrouve pile en 1992. Pour quelqu'un qui avait été un des fers de lance des manifestations étudiantes de l'époque, de voir la génération suivante emprunter le même chemin, exactement le même chemin, a quelque chose de profondément déprimant. Et pour qui a vécu la libération d'une moitié de l'Europe du joug soviétique comme l'événement le plus extraordinaire qu'il ait pu vivre – ah! avoir 20 ans en 1989… -, les événements d'Ukraine et de Crimée sont d'abord, avant tout, surtout, immensément tristes. Avant même d'être terriblement inquiétants.

Comme nous étions heureux en 2013.

Requiem pour une Willensnation

Les résultats comme les suites immédiates du vote du 9 février sont sans appel: politiquement, la Suisse n’existe plus, ou plutôt, il y en a désormais trois, comme il y a deux Belgique.

 

Cela est illustré de splendide manière sur la carte du vote sur l’initiative UDC contre l’immigration de masse, soumise au verdict populaire le 9 février dernier: elle ne montre pas une, mais trois géographies très distinctes du vote.

L’aire alémanique, la principale, se casse pratiquement en deux – le oui ne l’emporte qu’à 52% – selon un très puissant clivage opposant les centres et les communes riches, qui refusent, contre toutes les autres: les périphéries d’abord, qui acceptent à peu près au niveau du refus des centres, accompagnées de la quasi-totalité des banlieues à l’exception des plus aisées.

En Suisse Romande, marché politique trois fois moins important que le précédent, une lecture similaire peut être faite, avec deux déviations majeures: le oui est dix points plus bas, à 41,5%, et le clivage ville-campagne y est beaucoup moins marqué : moins de dix points de différence entre centres et périphéries, contre plus de vingt en Suisse alémanique : de sorte que pris dans sa globalité, l’espace rural romand refuse également l’initiative.

La troisième Suisse, quatre fois moins nombreuse que la Suisse Romande, vote complètement différemment: elle accepte à 68% l’initiative – c’est seize points de plus qu’en Suisse alémanique –  et les différences ville-campagne y sont quasiment nulles.

Deux points méritent d’être relevés.

Le premier, c’est que contrairement à ce qu’on entend depuis une semaine, le clivage linguistique est au moins aussi net que le clivage ville-campagne: si le clivage fondamental est celui des dix points entre villes et campagnes, que dire des vingt-sept points entre romands et italophones, des seize points entre italophones et alémaniques, des douze points entre banlieues romandes et alémaniques? Même les romanches s’y mettent, eux qui ont majoritairement repoussé l’initiative, s’écartant de dix points au moins du comportement moyen des communes alpines alémaniques.

Le second apparaît lorsqu’on compare ce vote avec ceux qui l’ont précédé, notamment l’acceptation de la libre circulation en 2005: on découvre qu’en fait, il ne s’est à peu près rien passé en Romandie et en Suisse italienne. Le résultat, la carte du vote y sont grosso modo équivalents, avec quelque petites retouches. Ce qui s’est passé le 9 février dernier s’est produit en Suisse alémanique – et en Suisse alémanique uniquement.

Et ce n’est pas une caractéristique isolée. Tous les clivages politiques majeurs que connaît le pays sont concernés, au-delà des questions d’ouverture que nous venons d’illustrer[1].

 

Sur les questions gauche-droite, le clivage entre alémaniques et latins est toujours visible, et souvent massif dans l’arc jurassien et entre Tessin et Uri.

 

Sur les questions liées à l’environnement, ce sont les romands en bloc qui font bande à part.

 

Dans le cadre d’une analyse menée pour un atlas statistique du pays[2], l’auteur de ces lignes avait mis en place une classification des comportements politiques des communes suisses: elles se structuraient en ensembles linguistiques. Cinq classes alémaniques, quatre romandes, deux italophones. Et une seule classe bilingue, réunissant, ça ne s’invente pas, les principales minorités cantonales de la barrière de röstis: Haut-Valais, Singine et Jura Bernois.

Aux élections fédérales, c'est la même chose: les groupes UDC, verts libéraux et surtout PBD sont très fortement alémaniques; à l’inverse, la composante latine est disproportionnée chez les socialistes, les verts et au PLR – quant au Tessin, il a son propre paysage politique, profondément original. On le voit, la prévalence des clivages linguistiques structurent l’ensemble des consultations fédérales depuis une bonne vingtaine d’années maintenant.

Tout cela: l’existence de trois espaces linguistiques aux géographies politiques profondément différentes, et évoluant de manière distincte, voire divergente, nous mène naturellement vers le constat de l’existence de trois ensembles propres qui se comportent indépendamment les uns des autres. Ce qui se passe ici n’a plus d’influence là-bas, et inversement.

Or, poser ce constat, c’est en déduire immédiatement que les décisions que nous prenons en tant que pays ne sont pas le résultat de l’expression d’un débat national, mais celui de la juxtaposition de trois débats régionaux, prenant place dans trois espaces médiatiques distincts s’ignorant mutuellement, dépendant de rapports de force politiques spécifiques, la majorité d’ici compensant les minoritaires de là sans que cela n’ait jamais fait l’objet d’un quelconque débat à l’échelle du pays. Les campagnes se mènent dans trois espaces qui ne communiquent pratiquement plus entre eux. Elles aboutissent logiquement à trois résultats, qu’on amalgame ensuite en un seul, vaille que vaille: voici comment sont désormais prises les décisions dans notre pays.

Des majorités de hasard, bien souvent, et dont nous ne prenons conscience aujourd’hui, en tant que romands, uniquement parce qu’à ce petit jeu nous sommes presque toujours sortis vainqueurs depuis 1992. A l’inverse, la Suisse italienne a pendant vingt ans subi des décisions qu’elle ne partageait pas, sans que cela n’inquiète qui que ce soit dans le reste du pays. Jusqu’à parvenir, d’un rien, à faire pencher enfin la balance de son côté le 9 février dernier.

Il existe d’autres indices de l’indifférence croissante entre les régions linguistiques du pays: lorsque Christoph Blocher affirme dans la presse que les romands auraient une conscience nationale plus faible que dans le reste de la Suisse, il ne se trouve désormais plus personne, dans le personnel politique alémanique, pour le contrer: ça n’est pas grave, ça n’a pas d’importance. En somme, la Suisse alémanique nous réserve le traitement que pendant vingt ans nous avons réservé au Tessin. La Willensnation semble bien moribonde…

On avait coutume de dire que la Suisse survivait à ses clivages parce qu’ils étaient multiples, se juxtaposaient et donc s’annulaient: germanophones et latins certes, mais aussi protestants et catholiques, urbains et ruraux, cantons anciens et nouveaux, fédéralistes et centralisateurs, laïcs et religieux. Mais cette Suisse-là est bel et bien morte. Désormais, les clivages linguistiques ont pris le dessus, ils sont omniprésents, dominants, structurants.

Il s’agit là d’une situation délétère, non viable à long terme pour le pays. Il ne nous reste plus qu’à recommencer à nous intéresser les uns aux autres, si nous en sommes encore capables, si nous en avons encore envie – si les paysages médiatiques et culturels qui sont les nôtres, chacuns de notre côté, nous le permettent encore. Faute de quoi, derrière tous les discours lénifiants des derniers jours cherchant à dissimuler la fange au félidé, il est à craindre que notre pays ne s’embarque dans une dérive à la belge.


[1] Cartes tirées de Chételat, Dessemontet, Mix & Remix (2013) : Géographie de la Suisse, Editions Loisirs et Pédagogie, Le Mont.

[2] Schuler, Dessemontet et al. (2006) : Atlas des mutations spatiales de la Suisse, NZZ Verlag, Zurich, pp. 251-252

 

Immigration: l’UDC ou le retour des statisticiens du dimanche

Par voie d'annonce, l'UDC prétend que si cela continue comme ça, en 2060 la Suisse dépassera 16 millions d'habitants, dont une majorité d'étrangers. C'est du grand n'importe quoi.

Ce samedi, les vaudoises et les vaudois ont pu découvrir en page 5 de leur quotidien cantonal une grande annonce signée de l'UDC, intitulée "Bientôt plus d'étrangers que de Suisses", et qui claironne que "faute d'un contrôle de l'immigration, il y aura dans moins de 50 ans en Suisse plus de 16 millions d'habitants" et "plus d'étrangers que de Suisses". 

A l'appui, un graphique et des chiffres fantaisistes, inventés de toutes pièces, selon lesquels la population de la Suisse atteindra 10,5 millions d'habitants en 2033, dont environ 3,7 millions d'étrangers, et 16,3 millions d'habitants en 2060, dont 8,2 millions d'étrangers. Non contente de raconter n'importe quoi, l'UDC a même le culot de citer comme source l'Office Fédéral de la Statistique (OFS), qui n'a évidemment jamais rien dit de tel. 

Nul doute que pris à partie de telle manière, l'OFS réagira. Mais dans l'intervalle, la moindre des choses est d'aller regarder ce que l'OFS dit effectivement de l'évolution de la population du pays en 2033 et en 2060. L'Office dispose à l'heure actuelle de trois scénarios démographiques. Selon la variante la plus haute, celle que l’auteur de ces lignes juge d’ailleurs comme la plus probable, la population du pays est projetée comme suit[1] :

–       En 2013 : 8,140 millions d’habitants, dont 1,925 millions d’étrangers ;

–       En 2033 : 9,731 millions d’habitants, dont 2,344 millions d’étrangers ;

–       En 2060 : 11,315 millions d'habitants, dont 2,796 millions d'étrangers.

On est décidément très loin des élucubrations de l’UDC, avec ses 3,7 millions d’étrangers en 2033 – 1,4 millions hors-cible tout de même: belle performance de nos statisticiens à la petite semaine, sans même parler des 5 millions décomptés en trop pour 2060.

Soyons clairs: on peut parfaitement comprendre qu'une Suisse à 10 millions d'habitants puisse inquiéter certaines et certains de nos concitoyens, et il est légitime que la perspective d'une telle Suisse suscite le débat – et c’est d’ailleurs ce qui se passe dans la rue, dans les médias, et dans les arrière-salles: cela n'est pas en cause ici. Mais franchement, dans ce cadre, venir agiter le spectre d’une Suisse à 16 millions d’habitants en 2060, c’est n’importe quoi: ça n'a aucune espèce de crédibilité, ni scientifique, ni politique.

Personne n'a jamais parlé d'une Suisse à 16 millions d'habitants, ni pour 2060, ni pour aucune autre année, et pour cause: elle fait partie du domaine de la légende, de la fantaisie héroïque, de la dystopie ou de la science-fiction – mais certainement pas de la panoplie des futurs possibles.

De cela, bien sûr, les dirigeants et les experts de ce parti sont parfaitement au courant. Honte à eux, dès lors, soit pour s'être livrés eux-mêmes à ce fieffé mensonge, soit pour l'avoir cautionné ou laissé publier en pleine campagne de votation: c'est un comportement indigne de notre démocratie. Et quand dans le futur l'UDC nous resservira ses experts du dimanche à telle ou telle occasion, il conviendra de se souvenir de la malhonnêteté intellectuelle avec laquelle, une fois encore[2], les mêmes traitent aujourd'hui de la réalité chiffrée de notre pays.

 


[1] Parallèlement, l'OFS travaille sur deux autres scénarios: un scénario moyen qu'il juge d'ailleurs plus probable que le scénario haut et qui projette pour 2060 une Suisse à 8,987 millions d'habitants dont 2,037 millions d'étrangers, et un scénario bas qui fait même chuter la population du pays à 6,758 millions d’habitants en 2060, dont 1,298 millions d’étrangers.

[2] Dans le domaine, l’UDC n’en est malheureusement pas à son coup d’essai : on se souvient de sa créativité statistique de 2010, lorsqu’elle prétendit que comme la proportion de la population musulmane doublait tous les dix ans, elle allait passer à 9% en 2010 (dans les faits, 4,9% en 2011), 18% en 2020, 36% en 2030 et 72% en 2040 – on avait alors bien envie de lui demander son pronostic pour 2050. 

 

 

Statistique des Entreprises 2011: A la découverte d’une « économie accessoire » profitant aux villes.

Mi-novembre, l’Office Fédéral de la Statistique a publié dans l’indifférence générale les résultats de la Statistique Structurelle des Entreprises 2011. Pourtant, cette enquête désormais annuelle dévoile des faits absolument cruciaux concernant la santé et la forme que prend notre économie – en ces temps où le modèle suisse de croissance est remis en cause, il vaudrait vraiment la peine qu’on s’y intéresse de plus près. Par exemple:

La nouvelle Statistique Structurelle des Entreprises calcule le nombre d’emplois sur la base des registres AVS – et de ce fait, elle diffère assez nettement de l’ancien Recensement des Entreprises, qu’elle remplace : ce dernier ne considérait en effet que les établissements comptant au moins l’équivalent d’un demi plein-temps, et les emplois au moins équivalents à un 15%, alors que les registres de l’AVS assimilent à un emploi – et l’entité qui emploie à un établissement – toute activité rémunérée au moins 2'300.- annuellement : l’équivalent d’un 5%. Partant, la nouvelle statistique inclut les micro-emplois et les micro-entreprises.

On découvre ainsi que ces micro-emplois constituent une part appréciable de l’emploi total, environ 270'000 équivalents plein-temps : 7,5% du total, l’équivalent des deux Bâle. Que sont ces emplois ? Pensez, avant tout, activités accessoires : ce sont essentiellement des activités tertiaires, particulièrement nombreuses dans les services personnels et publics : dans le domaine des loisirs (entraîneurs de foot, moniteurs de ski ou de camp d’été …), de la culture (intermittents du spectacle, directeurs de chorale et de troupe, pigistes, blogueurs…), de la politique (présidents, conseillers de toute sorte, commissaires…), de la formation (remplaçants, chargés de cours, assistants à temps très partiel…), c’est toute une économie accessoire qui fait ainsi surface.

Deux choses frappent à l’examen des chiffres. D’abord, l’ampleur insoupçonnée du phénomène: 270'000 équivalents plein-temps à moins de 15% chacun, cela signifie qu’un à deux millions de personnes en Suisse remplissent, en plus de leur emploi principal, ou comme à-côté, des tâches qu’on dirait volontiers « d’intérêt public », mais qui sont défrayées. En gros, un actif sur deux ou trois: quand on y pense, c’est énorme. Cela donne une idée de l’engagement de la population dans la société, en soirée, en week-end ou pendant ses vacances, en plus de l'activité principale.

Seconde surprise, cette économie accessoire est très majoritairement le fait des villes, et même des villes-centre : par rapport à 2008, Zurich compte ainsi 50'000 équivalents plein-temps de plus, Berne 17'000, Bâle et Genève 16'000, Lausanne 15'000, et le même effet est visible dans les centres moyens et locaux (Sion 4'000, Fribourg 3'000, Neuchâtel 2'500, Delémont 1'000). Dans tous ces cas, ces emplois accessoires représentent bien plus des 7,5% du total de la moyenne nationale : c’est tout un pan jusqu’ici négligé de l’économie des centres, qu’ils soient d’importance nationale ou locale, qu'on découvre. Parce qu’ailleurs, le phénomène est beaucoup moins lisible, voire franchement inexistant : tant les banlieues d’emploi que les campagnes en sont largement dépourvues.

Comme si, d’une certaine manière, une division spatiale du travail continuait à s’opérer entre centres et banlieues : aux secondes, de plus en plus, les activités productives et les emplois principaux, aux premières, de plus en plus, les services s’adressant aux personnes – services personnels, loisirs, culture, en sus des services administratifs qui les ont toujours définies. Mais une statistique qui montre également que par ce biais, les villes-centre restent économiquement plus fortes que ce que le développement des banlieues d'emploi ne le laissaient présager. Les centres ont encore de beaux jours devant eux.

La glaciation jurassienne

Quarante ans après, l'ancien évêché de Bâle a à nouveau voté sur la création d'un canton du Jura courant de Boncourt à la Neuveville, avec à la clé un résultat fossilisé.

Le constat est clair: deux générations ou presque peuvent bien avoir passé depuis le 23 juin 1974, le Canton du Jura peut être entré en souveraineté depuis 35 ans et démontrer qu'il était viable sans être franchement plus cher, pour ses habitants, que Berne ne l'est pour ceux du sud, il a bien pu obtenir la transjurane et donc désenclavé l'ensemble de la région, les passions et les haines d'antan ont bien pu progressivement s'assoupir et disparaître, vingt ans après la mort tragique de Christophe Bader, absolument rien n'a changé. On a abouti, à quelques points près, au même résultat qu'alors. En soi et vu de l'extérieur, un résultat extrêmement surprenant, pour les raisons qui suivent.

Voici un Canton de plein droit, doté de deux conseillers nationaux et de deux conseillers aux états, participant à toutes les conférences intercantonales du pays, qui était prêt à 76% de ses votants, entre beaucoup d'autres choses et juste pour l'exemple, à abandonner un de ses deux conseillers aux états et à diluer son pouvoir et son autorité, afin d'en faire profiter une région désormais nettement plus petite que lui, qui ne dispose plus du moindre relais au palais fédéral, et à qui la réunification garantissait mathématiquement à sa formation politique principale, en l'occurrence l'UDC locale, un conseiller national et une grande chance d'aller chercher un conseiller aux états. Eh bien non. Non, à 72%, c'est à dire à près de 80% si l'on excepte Moutier. 

L'expérience des 35 dernières années permet pourtant de "fact checker" les slogans d'antan. La fiscalité n'est pas plus lourde au nord qu'au sud – ce serait même plutôt le contraire. Le principal développement infrastructurel des dernières décennies, la transjurane, est une conséquence directe de l'entrée en souveraineté du Jura, même si elle profite au moins autant au sud qu'au nord. Le sud ne voulait pas lier son sort à un canton petit, périphérique et pauvre, et arguait de la position centrale de Berne dans la confédération. Mais si Berne est grand, ce géant aux pieds d'argile est aussi le premier récipendiaire de la péréquation intercantonale: il est à peu près aussi pauvre, faible économiquement, et à l'écart des métropoles que le Jura.

Et si ce dernier souffre de sa situation périphérique, lui qui aimerait tellement croître plus qu'il ne le fait, on constate aussi qu'en quarante ans, le nord a gagné 3'500 habitants, alors que le sud en perdait près de 7'000: de deux régions presqu'à à égalité en termes de démographie, on est passé à une situation où le nord domine désormais le sud à quatre contre trois. Avec comme conséquence que dimanche passé, sur le territoire des six districts, le oui a atteint 55%, un score jamais égalé par le passé.

Il faut oser le dire: l'indépendance a clairement profité au Jura. Au nord, bien sûr, mais aussi au sud: qu'on pense seulement à la transjurane, ou au statut spécial que Berne s'est efforcée de donner à sa région francophone, sans doute sous la menace d'un nouveau plébiscite. A cette aune, les résultats de dimanche passé portent un enseignement fondamental: la force de conviction par l'exemple ne vaut rien lorsque l'identité est en jeu. Depuis plus de trente ans, le Canton du Jura s'est comporté de manière exemplaire, à tous titres. Cela ne l'a pas empêché de se faire insulter par de larges composantes du sud durant la campagne, ni de se faire gifler ensuite dans les urnes, comme au premier jour.

De ce point de vue, les commentaires de lundi passé sont corrects: la question jurassienne est bel et bien morte, et il ne sert à rien de vouloir la réanimer. Mais ce faisant, en lui signalant par son vote à quel point il excluait de rejoindre le Jura, le sud a aussi pris le risque que le Canton de Berne, aux prises à de multiples difficultés financières, puisse désormais être tenté de cesser de le traiter avec les égards particuliers auxquels il a eu droit jusqu'à aujourd'hui.