L’Europe s’exporte en grande meneuse de la réglementation

La Silicon Valley, la Californie ou les Etats-Unis en général sont souvent cités comme les exemples lorsque l’on parle d’innovation et d’entrepreneuriat. Pour saisir les opportunités qui s’y créent, la Suisse a été pionnière lors de la création du réseau swissnex au tournant des années 2000, d’abord à Boston, puis à San Francisco, avant de s’implanter dans d’autres hubs tels que Bangalore, Shanghaï, Rio de Janeiro et récemment Osaka.

 

Une vingtaine d’années après cette subtile initiative helvétique, l’administration européenne a dernièrement dévoilé son intention d’ouvrir un bureau dans l’épicentre qu’est San Francisco; jusque là, louons le projet. Mais à y regarder de plus prêt, la mégalomanie fonctionnaire de la Commission vise à collaborer avec les entreprises qui sont notamment régulées par les lois européennes liées à la technologie. Pour une vitrine de l’UE, c’est une réussite. Régenter avant d’attirer, on s’assied volontairement sur une branche à moitié sciée. Que l’on ne s’inquiète, l’initiative vise à améliorer les relations entre l’UE et les États-Unis en matière de politiques technologiques, rien que cela.

 

Citons Christian Borggreen, Vice-Président et responsable du bureau Computer & Communications Industry Association (CCIA Europe): “L’Europe met l’accent sur la réglementation des technologies. C’est là que l’Europe veut se démarquer et être un leader.” C’est exquis, on en redemande. Le future directeur du bureau, Gerard de Graaf, poursuit: “La relation entre le régulateur et le régulé est toujours un peu compliquée. Un régulateur est toujours un peu comme un policier.” Les discussions entre avocats risquent d’être délicieuses, pour aboutir, l’espoir fait vivre, sur des résolutions communes aux deux blocs.

 

Dans l’intervalle, souriez, et veuillez accepter les conditions générales d’utilisation.

 

L’innovation remède à la démondialisation?

Sommes-nous vraiment capables d’imaginer un monde “moderne” sans recours aux énergies fossiles? Alors que la plupart des gouvernements se limite à faire de la planification, bon nombre d’acteurs s’activent à la transition écologique à proprement parler. Mais voilà, pour paraphraser “Janco”: “l’un des paradoxes de la transition telle que nous l’imaginons le plus souvent: elle a besoin que le problème à résoudre… soit toujours là!

En effet, si on avait atteint la situation idéale, on ne transiterait plus. La raison d’être de multiples organisations, mouvements, associations, entreprises ou courants d’idées réside dans le fait qu’un problème reste à résoudre. Les solutions proposées permettent petit à petit de tendre vers un but sans jamais l’atteindre tout à fait, au grand damn des personnes lésées (p.ex. combattre la faim et la malnutrition dans le monde => Programme Alimentaire Mondial PAM). C’est un dilemme chaque an renouvelé.

Dans le cas de l’énergie, on s’accordera sur le constat que l’abondance énergétique a permis la mondialisation. Friedman titrait notamment son livreThe World is Flat” pour expliquer cette tendance. Le pétrole fait tourner les vecteurs de la logistique mondiale – camions, bateaux, avions, etc. – afin de transporter les incommensurables quantités de choses (matières, marchandises, produits) dans des chaînes d’approvisionnement se complexifiant grâce à l’essor de l’informatique. Le charbon alimente les usines en tout genre, dont les électriques, qui produisent en masse ce qui est consommé ici et là, pour ainsi dire partout, à n’importe quelle heure sur une Terre qui n’en finit pas d’avoir le tournis. Le gaz participe aussi à la production énergétique et de chaleur industrielle dans un système globalisé qui tente de surmonter les contraintes physiques d’un tel système.

Par conséquent, une manière simple et rapide pour décarboner la société serait de la démondialiser. CQFD? La pandémie a vraisemblablement engendré une baisse de 5% de émissions de gaz à effet de serre. Transports à l’arrêt, usines au ralenti, restaurants fermés: l’expérience récente a démontré cette relation. Ceci n’est pas une tribune pour discuter si cela est socialement acceptable mais il faut convenir que la relation de cause à effet est pour le moins claire.

Toutefois, considérons deux exemples qui participent activement à la transition écologique: les voitures électrique et les panneaux solaires. La difficulté d’approvisionnement des fabricants automobiles est souvent mise en lumière pour les composants tels que les puces (dont le leader mondial TSMC, basé à Taïwan, n’arrive pas à suivre la cadence et se retrouve dans le viseur des ambitions territoriales de la Chine), le lithium, le cobalt (principalement produit au Congo) ou d’autres métaux car les producteurs ne sont pas tous réunis au même endroit. Pour les bons vieux panneaux photovoltaïques qui ne fleurissent que trop lentement sur nos toits (la faute à trop de règlements?), 95% sont produits en Chine et sont transportés par ces vaisseaux des mers qui bloquent même parfois des canaux.

Comment localiser physiquement une économie qui s’est exponentiellement développée et structurée de façon globale? En Suisse, même si Meyer Burger a maintenu une activité de production de panneaux solaires, comment produire des centaines de milliers de modules alors que le pays est bien connu pour ne pas disposer de matières premières (fer, cuivre, nickel, etc.)?

Jancovici poursuit dans son post: “Il s’avère donc que pour gérer la décarbonation par des voies essentiellement ‘technologiques’ nous avons besoin de la mondialisation… qui est carbonée. Le fait de prendre les problèmes avant tout sous l’angle économique ne permet pas de voir cette incohérence. Une autre manière de dire la même chose est que les baisses de coûts et les hausses de volume obtenues dans une économie mondialisée ne sont pas du tout garanties dans une économie dé-mondialisée, loin s’en faut.

Démondialisation. Décarbonisation. Et pourtant: dépendance. Quand sera-t-on dépassé par les événements?

Immobilier, énergie et administration

Le voici le voilà: le troisième volet et dernier rapport (6ème) du GIEC est sorti et se penche sur les aspects économiques pour limiter le réchauffement à 1.5°C à la fin du siècle. Un pic d’émissions repoussé de 2020 à 2025 (demain!) avant qu’elles ne redescendent d’ici 2030. “Il faut une synergie de moyens.” comme le commente Prof. Dominique Bourg dans la Matinale. Frugalité et efficacité énergétiques, innovations technologiques, décisions politiques: rien ne sera assez pour tenter d’inverser le cours des choses.

 

Penchons sur un cas très concret qui démontre tout le paradoxe actuel au niveau local dans le domaine du bâtiment. Un ami m’a récemment transmis un courriel pour me faire part de son désarroi par rapport à la situation kafkaïenne que déplore Marc Muller depuis un certain temps, à savoir notamment le manque de cohérence politique, une administration pléthorique et les forces inertielles des énergies fossiles dans notre société.

 

Au niveau national, selon l’Office Fédéral de la Statistique, les énergies fossiles (mazout et gaz) chauffent près de deux bâtiments sur trois. Le nombre de pompes à chaleur augmente fortement depuis 2000 pour équiper aujourd’hui près d’un bâtiment sur cinq. La crise ukrainienne ne fait qu’accélérer une situation qui est amenée à se tendre au vu des perturbations climatiques déjà en vigueur.

 

Dans le cas qui nous intéresse, le propriétaire (dans une PPE de cinq appartements avec jardins) a mandaté un bureau d’étude en systèmes de chauffage et installations (pompes à chaleur, solaires, etc.) afin d’étudier les différentes pistes pour s’affranchir des énergies fossiles. Les résultats sont édifiants:

 

  • Il serait quasi impossible de faire poser des panneaux solaires en toiture, étant donné que le bâtiment est classé.” Alors que Bâle-Ville passait une loi contraignante l’an dernier (imposer l’installation de panneaux solaires sur tous les toits, privés ou publics, nouveaux ou classés), les administrations de la majeure partie des cantons ne semblent pas vouloir bouger d’un iota pour adapter leurs réglementations. On fait donc l’impasse sur la pose des panneaux colorés tels que ceux de Solaxess? Quand mettra-t-on sur l’efficacité énergétique sur un pied d’égalité avec l’intégration dans le paysage (sans même parler d’habitabilité)?  La Confédération a même mis en ligne un outil pour calculer la quantité d’électricité ou de chaleur qu’il est possible de produire sur un toit. A quand une facilitation des procédures pour la pose de panneaux photovoltaïques ou solaires thermiques? La protection du patrimoine doit se faire un bon intelligence et non pas au nom d’un idéal pâlit au vu de l’impératif climatique.

 

  • La pompe à chaleur air-eau déconseillée car “trop bruyante et inesthétique, ce qui ne manquerait pas d’entraîner des plaintes de la part du voisinage.” De plus, “la géothermie serait très compliquée à mettre en place” puisque des forages devraient se faire sur des parcelles privées et que les coûts associés aux travaux extérieurs seraient rédhibitoires. Et malheureusement, le chauffage n’étant pas au sol (basse température), l’efficacité de tels systèmes ne serait pas optimale. Ne considère-t-on donc même pas de trouver des solutions pour bâtiments d’un certain âge qui sont légion en Suisse (à défaut de raser et reconstruire)? Ne capitaliserait-t-on pas également sur des projets prometteurs tels qu’EnergieÔ (géothermie sur la Côte)?

 

  • Il est suggéré de “prévoir un raccordement au gaz, avec une chaudière à condensation. Cependant, ce projet serait plus onéreux, du fait qu’il faudrait raccorder la chaufferie au gaz.” On oublie: énergie fossile. Certains cantons ont déjà banni ce genre d’installations (p.ex. Fribourg, Glaris).

 

  • L’option la moins onéreuse reste le remplacement de la chaudière actuelle par un modèle à mazout avec à condensation, qui permettrait d’effectuer des réglages plus précis et de ce fait de réaliser des économies sur la consommation de mazout.” On oublie: énergie fossile. Rappelons aussi que les cantons de Zurich, Bâle-Ville et Glaris ont banni ce type d’installations via votation populaire (d’autres s’y préparent).

 

De nombreux propriétaires se reconnaîtront le dilemme dans lequel cet ami se retrouve actuellement. Comme toute la population suisse ne pourrait se chauffer au bois, comment procéder? D’autres solutions existent aussi (biogas, hydrogène, raccord à un réseau de récupération de chaleur d’une usine d’incinération, triple vitrage, isolation, etc.), comment les mettre en place de façon incitative et cohérente?

 

“Malheureusement, les solutions envisageables ne permettent pas de sortir de l’énergie fossile avec un budget raisonnable.”

 

La messe est dite. Le Temps publiait un petit manuel de sobriété énergétique dont tout le monde devrait s’inspirer. Attendons, attendons, ça va bien finir par chauffer.

 

Captage du carbone atmosphérique: la grande inspiration

“L’appel à une sortie de crise sanitaire climato-compatible n’a pas été entendu.”

C’est par cette affirmation, découlant notamment des conclusions du dernier rapport du GIEC, que commence le dernier blog post de Sylvestre Huet, journaliste scientifique indépendant. Les preuves sont irréfutables, comme le démontrent les deux graphiques ci-dessous:

 

Émissions de CO2 dues à la combustion d’énergie et aux processus industriels, 1900-2021

Les émissions mondiales de CO2 provenant de la combustion d’énergie et des processus industriels ont rebondi en 2021 pour atteindre le niveau annuel le plus élevé jamais enregistré (+6% par rapport à 2020 alors que celle-ci enregistrait une baisse de plus de 5% en comparaison à 2019). A noter qu’une baisse équivalente – et par an – pendant trente ans serait nécessaire pour respecter l’accord de Paris sur le climat selon une interview de Jancovici (“Il nous faudrait un Covid tous les ans.“).

 

Variation annuelle des émissions de CO2 dues à la combustion d’énergie et aux processus industriels, 1900-2021

 

La guerre en Ukraine rajoute une pression supplémentaire sur le prix du gaz qui avait déjà commencé à exploser. Conséquence: un report de la production d’électricité vers du charbon, encore plus émissif en CO2, notamment aux Etats-Unis et en Europe.

 

Pour rajouter une énième “première” ou “record” (selon), l’Antarctique est également passée en mode printemps à la vitesse grand V avec des températures enregistrées de +38°C par rapport à la moyenne…

 

 

Alors malgré ces nouvelles alarmistes, intéressons-nous aujourd’hui à une technologie en plein essor, à savoir le captage direct de CO2 atmosphérique. La société suisse Climeworks faisait notamment la une de WIRED avec l’inauguration de son usine Orca en Islande. Les chiffres ne font cependant pas encore rêver: une belle dépense énergétique pour retirer l’équivalent de 4’000 tones de CO2 présent dans l’air, soit l’équivalent de moins de 1’000 voitures par an. Une broutille, mais l’entreprise promet évidemment des progrès futurs, pendant que les journalistes du monde entier prennent l’avion pour aller voir cette première usine.

 

Moins médiatisée mais innovante à souhait, l’américaine Verdox annonçait un tour de financement de $80mio pour développer son système de capture électrochimique pour éliminer le CO2 de l’atmosphère ainsi que des sources d’émissions industrielles. Affaire à suivre.

 

Récemment, The Conversation publiait un entretien de l’un des pères du mouvement de captage de CO2 atmosphérique, le Prof. Klaus Lackner, Directeur du Centre pour les Emissions Négatives de l’Université de l’Etat de l’Arizona.

 

“Il y a tellement de CO2 dans l’atmosphère aujourd’hui que la plupart des scénarios montrent que l’arrêt des émissions ne suffira pas à stabiliser le climat – l’humanité devra également éliminer le CO2 présent dans l’air.”

 

Comme il le souligne, toutes les émissions ne proviennent pas de sources importantes telles que les centrales électriques ou les usines (où le CO2 peut être directement capté à la sortie). L’autre moitié des émissions, celles des voitures, des avions, de l’agriculture, des systèmes de chauffage, etc. doit aussi être prise en compte. Cela signifie qu’il faut extraire le CO2 de l’air et cela n’est pas chose facile car les molécule sont très diluées dans l’air bien que leur concentration augmente depuis de nombreuses années. Cependant, comme ce gaz se mélange rapidement dans l’air, peu importe depuis où on le retire.

 

Ce qui est une bonne nouvelle: on peut l’extraire près de là où on compte le stocker. Par contre, il est nécessaire de réfléchir à une solution à long terme pour éviter de cacher cela au chat pendant seulement quelques dizaines d’années et laisser un cadeau empoisonné aux prochaines générations (si le gaz venait à se désorber des roches dans cinquante ans p.ex.).

 

National Academy of Sciences

 

Les défis de la recherche se portent principalement sur deux gros postes énergivores, à savoir le fonctionnement des ventilateurs (pour aspirer l’air) ainsi que le chauffage pour extraire le CO2. De plus, quid du stockage? L’attention se porte sur une forme de séquestration sous forme de roche. En effet, le CO2 est un acide et certaines roches sont basiques. Lorsque le CO2 réagit avec des minéraux riches en calcium, il forme des carbonates solides. En minéralisant le CO2 de cette manière, il est possible de le stocker de façon permanente et en quantité quasi illimitée. Il faut également considérer d’utiliser le CO2 pour “boucler la boucle” du cycle carbone, ce qui signifie que le CO2 est capturé et réutilisé à nouveau pour éviter de produire davantage de “nouveau” CO2 (comme p.ex. produire des carburant synthétiques).

 

Prof. Lackner aborde aussi brièvement les dynamiques du marché:

 

“Ce dont vous avez vraiment besoin, c’est d’un cadre réglementaire qui stipule que nous exigeons que le CO2 soit éliminé, et alors le marché passera de la capture de kilotonnes de CO2 aujourd’hui à la capture de gigatonnes de CO2.”

 

Il suggère entre l’autre l’idée de compensation 1:1 entre ce qui est extrait et ce qui est séquestré: pourquoi ne pas s’assurer que la balance soit respectée? Si tout le carbone est certifié dès qu’il sort du sol, il est plus difficile de tricher et chaque entreprise extractrice est tenue de rendre des comptes. Autre signal encourageant est que certaines entreprises telles que Microsoft ou Stripe sont disposées à acheter des crédits carbone et des certificats pour éliminer le CO2 à des prix assez élevés (ou serait-ce du greenwashing pure et simple?).

 

D’ici-là, polluons! Nous savons si bien le faire.

 

 

Cloud computing: une immatérialité énergivore

En tant qu’institution phare dans le monde académique, le MIT publie régulièrement des articles et livres de références comme par exemple la liste annuelle des 10 technologies révolutionnaires ou le Global Change Outlook. A l’instar de ces publications, sa faculté d’informatique a lancé une série d’études de cas dans le cadre de son initiative sociale et responsabilité éthique en informatique. Un des chercheurs et doctorants, Steven Gonzalez Monserrate, anthropologue de surcroît, s’est penché sur la question de la matérialité du cloud et son lien avec l’impact environnemental de l’informatique et du stockage des données. Etat des lieux de la situation.

 

“À l’ère du machine learning, du minage de crypto-monnaies et de la capacité de stockage de données apparemment infinie permise par le cloud computing, les coûts environnementaux de l’omniprésence de l’informatique dans la vie moderne sont occultés par la complexité même des infrastructures et des chaînes d’approvisionnement impliquées dans les transactions numériques les plus simples.”

 

Techniquement parlant, le “Nuage” (Cloud) fait référence à la mise en commun de ressources informatiques sur un réseau. Dans la culture populaire, le terme englobe l’ensemble des infrastructures qui rendent toute activité en ligne possible. Le nuage du numérique est insaisissable et son fonctionnement reste bien mystérieux pour les homo connectus que nous sommes. Mais tout comme les nuages au-dessus de nos têtes rivées aux écrans, aussi informes ou éthérés qu’ils puissent paraître, le Cloud est bel et bien constitué de matière: ce nuage du numérique est lui aussi implacablement matériel.

 

“Quels que soient vos demandes, désirs ou objectifs, l’internet vous les fournit, et toute la complexité [du contenu, produit ou service, …] est contenue dans des chaînes de bits infiniment complexes.”

 

Câbles sous-marins enserrant le globe, fibres optique, ventilateurs, circuits de refroidissement, antennes, serveurs: la liste des équipements est longue. S’ajoutent à cela les flux matériels d’électricité, d’eau, d’air, de chaleur, de métaux, de minéraux et de terres rares qui sous-tendent nos vies numériques. Ainsi, le nuage n’est pas seulement matériel: c’est aussi un mastodonte somme toute peu écologique. Au fur et à mesure de son expansion, son impact sur l’environnement s’accroît, tout comme sa consommation électrique, estimée à 1% de la production mondiale en 2018, donc encore plus aujourd’hui. Nos existences numériques se baffrent d’électricité et renforcent ainsi le défi de notre génération qui consiste à assurer un approvisionnement énergétique décarboné, rentable et durable.

 

 

La chaleur, voilà le grand ennemi à pourfendre. Elle est le produit résiduel du calcul. Si elle n’est pas maîtrisée, elle devient un obstacle au fonctionnement de la civilisation numérique. La chaleur doit donc être réduite sans relâche afin de maintenir le moteur du numérique en état de marche constant, 24 heures sur 24, chaque jour que les GAFAM nous abreuvent en ligne; la tolérance au temps mort n’est pas de mise. Le refroidissement des circuits (via l’air ou l’eau) est un élément incontournable et absolument nécessaire de n’importe quel centre de données. Le mix énergétique en amont est donc directement à prendre en compte puisque l’électricité générée est plus ou moins “verte” (un centre en Pologne sera donc drastiquement plus mauvais élève qu’un centre similaire en Islande). Une sur-utilisation de l’eau est critique dans certains environnements aux resources d’or bleu limitées. Moins médiatisé mais certainement présente, la pollution sonore, ce fredonnement constant des centres de données auquel les anti-éoliens se rallient car source de désagréments physiques, voire psychiques.

 

“Mes oreilles se dressent au son de la musique du Nuage, une symphonie discordante de messages, d’e-mails, de vidéos de chats et de fausses nouvelles qui fait vibrer mes oreilles.”

 

A coup d’initiatives onéreuses, un mélange de mesures de compensation (crédits carbone) et d’investissements dans le renouvelable (p.ex. installations de panneaux solaires), les GAFAM se sont déjà engagés dans la voie verte (Microsoft et Facebook: neutres en carbone d’ici 2030, Google: compensation de toutes ses émissions jamais produites et tourne aux renouvelables). Mais soyons réalistes, la consommation explose. Les ressources sont infinies, non? Le Shift Project lancé par Jean-Marc Jancovici fait le point: la vidéo en ligne génère 60% des flux de données mondiaux et donc plus de 300 millions de tonnes de CO2 par an, soit 1% des émissions globales (autant que l’Espagne). Le numérique émet aujourd’hui 4% des émissions de gaz à effet de serre et sa consommation d’énergie augmente de 9% par an (chiffres de 2019).

 

 

N’oublions pas de revenir également sur les éléments tangibles de notre Nuage: les ordinateurs, câbles, batteries, ventilateurs d’air conditionné, unités de distribution d’énergie, transformateurs, etc. nécessitent eux aussi des quantités astronomiques de matières premières, de combustibles, de terres rares, de matériaux (et de procédés de raffinage, de transformation, d’assemblage, de manufacture au sens large). L’obsolescence ayant bien été programmée, cette longue liste de choses est continuellement jetée et renouvelée sans forcément être améliorée, triée, recyclée ou encore proprement débarrassée. Des déchets électroniques que Wall-E trierait ad vitam aetnernam

 

“Cette étude de cas illustre le fait que la dynamique écologique dans laquelle nous nous trouvons n’est pas entièrement une conséquence des limites de conception mais [englobe] des pratiques et des choix humains – entre individus, communautés, entreprises et gouvernements – combinés à un manque de volonté et d’imagination pour mettre en place un cloud durable. Le Nuage est à la fois culturel et technologique. Comme tout aspect de la culture, la trajectoire du cloud – et ses impacts écologiques – ne sont pas prédéterminés ou immuables. Comme tout aspect de la culture, ils sont mutables.”

 

Nous ne sommes plus sur un petit nuage. Nous sommes dans le Nuage, matrice mystique que nous avons créée pour répondre à des nouveaux besoins sans cesse croissant. Il se pose désormais paradoxalement comme une menace à notre espèce. Qu’à cela ne tienne, nous nous retrouverons dans le métavers. Ou pas.

L’esprit d’innovation des immigrés

Malgré ce que l’on peut dire, les Etats-Unis ont été et demeurent, dans une certaine mesure, une terre d’accueil pour de nombreux immigrés. Dans le monde de l’entrepreneuriat, l’ONG New America Economy estime à 3.2 millions le nombre d’entrepreneurs immigrés en 2019 et Forbes souligne que 55% des licornes du pays comptent un immigré parmi leurs fondateurs.

 

Quelles sont les raisons sous-jacentes à cette motivation entrepreneuriale? Le co-fondateur de Moderna, Noubar Afeyan, donne sa perspective fort intéressante sur la question dans une vidéo qui n’a pas pris une ride.

 

Tout d’abord, pour faire simple, “un immigré quitte volontairement – ou de force – sa zone de confort, le statu quo, ce à quoi il est habitué, et se retrouve dans un endroit qui est se situe l’opposé”. Découlent des sentiments d’inconfort relatif car peu familiarisés avec ce qui les entourent. Par ailleurs, “ils ne ressentent aucunement le fait que les choses leur sont dues.” Loin d’être un désavantage, Afeyan le voit comme une aubaine car “si vous êtes d’ici, vous avez l’impression que la société vous doit quelque chose alors que les immigrés n’ont pas l’impression que la société leur doit beaucoup.” Selon lui, ce sentiment leur confère une motivation accrue à faire quelque chose de et dans cet environnement nouveau (i.e. trouver un moyen de réussir en étant alertes).

 

Pour la formule, Afeyan assimile l’innovation à de “l’immigration intellectuelle: vous laissez derrière vous ce à quoi vous croyiez et vous vous rendez dans un environnement peu familier où les gens se moquent de vous. […] Si vous vous habituez à cela, vous avez un sens aigu du fait qu’il faut que vous fassiez les choses par vous-mêmes.”

 

Il poursuit en caractérisant leur état d’esprit comme celui d’un optimiste parano: “les immigrés ont tendance à être optimistes, sinon ils n’auraient pas l’énergie nécessaire pour s’adapter à leur nouvel environnement dans lequel ils se trouvent.” S’ils n’étaient pas naturellement enclin à entrevoir une issue positive à leur aventure, ils seraient contraints de repartir ou seraient candidats à la dépression. Il renchérit sur le fait d’être très sceptiques de toute chose. “Si vous n’êtes pas optimiste, vous ne prendrez pas les mesures irrationnelles que que les startups prennent pour survivre; si vous n’êtes pas paranoïaques, vous en prendrez trop.”

 

Il continue son exposé par une considération intéressante pour positionner son idée entrepreneuriale: “rendre possible le déraisonnable.”  En effet, si un vrai projet innovant n’ambitionne pas d’être déraisonnable de prime abord, cela ne vaut alors peut-être pas la peine de s’y investir. Le rendre raisonnable ne le rendra pas plus productif ni plus attrayant aux yeux de personnes ayant accès à des ressources financières (sinon elles le feraient elles-mêmes). Toutefois, il faut jouer sur les deux tableaux de manière concertée: avoir un pied dans chaque camp et combler l’écart par petits pas incrémentaux et raisonnables.

 

Mettant de côté le débat politique, une conviction s’impose: considérer les immigrés comme une chance, une opportunité afin d’avancer et d’entreprendre.

 

 

Spray and Pray: 2021, l’année des investissements records

L’an dernier, Noël aurait décidément été un peu tous les jours pour les start-ups: 621 milliards de dollars d’investissement de capital-risque, plus que le produit intérieur brut de Taïwan et moins que celui de la Suisse. A titre de comparaison, ce montant correspond à plus du double de celui de 2020 (294 milliards de dollars).

 

Une augmentation de 111% par rapport à 2020!

 

Autre métrique phénoménale, le nombre de licornes, ces entreprises dont la valorisation dépasse le milliard de dollars. Celui-ci a atteint 959 en 2021 au niveau global, soit une hausse de 69% par rapport à 2020. 517 licornes ont vu le jour l’an dernier, et ceci n’est pas un mythe. En moyenne, cela représente plus de deux licornes et demie par jour (ouvré).

 

La croissance décolle en “canne de hockey” depuis la fin 2020

 

Dans une perspective, les Etats-Unis se taillent une fois encore la part du lion avec 311 milliards de dollars levés, soit la moitié du total mondial et le double par rapport à 2021 (+106%). Le pays a également enregistré un record en termes de transactions annuelles (12’281). Il est à noter que les investissements en phase de démarrage des entreprises représentent 55% du total, ce qui augure d’un marché dynamique pour 2022 (car des tours de financement subséquents interviendront sûrement).

 

Pour compléter ce tour d’horizon:

  • 1,556: le nombre de “méga” tours de plus de 100 millions de dollars a franchi la barre des mille pour la première première fois en 2021, pulvérisant le le record de l’année précédente (630, +147%). Bien qu’ils ne représentent qu’environ 5% des transactions mondiales, ils constituent 59% du total des financements. La féroce concurrence entre les sociétés de capital-risque (VC & PE) et les autres investisseurs fait grimper le montant des tours de financement.

 

  • 36% est la part de marché de la région asiatique, ce qui en fait la région #1 en termes de transactions. Avec 12’485 d’entre elles, l’Asie dépasse les États-Unis pour la première fois en sept ans d’affilée. Les accords conclus avec des start-ups basées en Chine représentent plus de la moitié du total de l’Asie. Le continent a également connu une année record en matière de financement avec 176 milliards de dollars, soit une croissance de 89 % par rapport à l’année précédente.

 

  • 10’792 fusions et acquisitions globales, soit 58% de croissance (la barre des dix mille est franchie pour la première fois, +58%).

 

  • 1 dollar sur 5 est investi dans le domaine de la fintech. Une licorne sur quatre est active dans ce secteur. +169% de croissance par rapport à 2020. Boom.

 

  • Tiger Global Management remporte la palme du premier investisseur mondial avec 328 entreprises soutenues, soit bien plus d’une entreprise par jour ouvré. Sur les dix premiers investisseurs en termes de nombre d’investissements réalisés, cinq sont états-uniens, trois chinois, un japonais et un allemand.

 

  • La Silicon Valley, y compris San Francisco, est toujours de loin la capitale technologique des États-Unis. Les start-ups y ont levé 105 milliards de dollars (+102% comparé à 2020). On repense cependant à l’exode massif des employés de la région pendant la pandémie.

 

2021 aura donné le tournis aussi bien aux entrepreneurs qu’aux investisseurs. Serions-nous dans une bulle? Difficile de dire. Toutefois, une fois n’est pas coutume, Christian Constantin nous éclaire de sa sagesse: “Seul l’avenir nous dira ce que le futur nous réserve.” Spray and pray, wait and see.

 

Source: CB Insights “State of State Of Venture 2021 Report”

 

Quantum computing et au-delà

Quantique mon amour, et surtout celui des investisseurs en cette année de tous les records. Pitchbook nous annonçait déjà en septembre dernier que la barre symbolique du milliard de dollars investis dans des entreprises de quantum computing avait été franchie. Les plus aguerris, qui combinent un intérêt pour ce domaine de la physique et des poches pleines de capitaux, diront que ce n’est que le début.

 

Pour se plonger dans ce subtil monde des quanta et autres phénomènes perturbants à plus d’un titre, rien de tel que de se familiariser avec la série de Florian Fischbacher intitulée “Le Mystère Quantique” et publiée l’été passé dans les colonnes du journal hôte.

 

Intéressons-nous au monde de l’innovation et des entreprises actives dans le secteur. 2021 aura été marquée par le giga tour de financement de 450 millions de dollars PsiQuantum (mené par BlackRock) dont la valorisation a bondi à plus de 3.1 milliards de dollars. Notons encore l’entrée en bourse de Rigetti (via une SPAC), à l’instar de celle d’Arqit Quantum (idem) ou encore celle d’IonQ. Enfin, la semaine passée, Honeywell Quantum Solutions et Cambridge Quantum annonçaient leur fusion pour donner lieu à Quantinuum. Tout compte fait, cela fait un certain temps que l’on assiste à des projets menés par:

  • Google, qui a lancé un partenariat avec notamment la NASA pour créer son propre laboratoire QuAIL;
  • Intel, qui a annoncé avoir passé la barre des 100 qubits;
  • Microsoft, qui a développé Q#, son propre langage de programmation open source, qui sera utilisé pour développer et exécuter des algorithmes quantiques.
  • et d’autres encore.

 

Dans une vidéo récemment publiée par Verve Ventures, une analyste indique que toute l’activité dans ce secteur est le fruit d’une petite centaine d’entreprises, principalement réparties aux Etats-Unis (large soutiens politique et financier à la recherche), en Chine (qui a désigné les technologies quantiques comme prioritaires lors de son précédent plan quinquennal) et en Europe (Quantum Technologies Flagship lancé par la Commission Européenne en 2018). On pourrait donc qualifier cela de buzz mais cela ne serait pas honorer l’immense potentiel que la physique a à offrir avec toutes les applications possible. Focalisons-nous donc sur les principes sous-jacents pour mieux comprendre.

 

Tout d’abord, ces ordinateurs quantiques exploitent les propriétés de très petites particules, plus particulièrement de quelle façon elles interagissent. Dans un ordinateur classique, on traite avec des “bits”, à savoir des 1 et des 0. L’équivalent quantique est désigné comme un quantum bit ou plus simplement “qubit” et possède trois propriétés qui le rendent très intéressant d’un point de vue informatique:

  1. Superposition: à la différence d’un bit classique qui ne peut être que dans un seul état (0 ou 1, p.ex. le courant passe ou ne passe pas), le qubit peut être dans un état où les états 0 et le 1 sont superposés et où les états intermédiaires co-existent en même temps d’une certaine manière. Ce qui nous mène à la seconde propriété.
  2. Réduction de l’onde: lors de la mesure d’un système (p.ex. on veut observer dans quel état est le qubit à moment donné), le fait d’observer un système influence celui-ci et “détruit” la superposition. Pensons à l’expérience du chat de Schrödinger qui exemplifie cette situation qui a donné lieu à de longues discussions philosophiques.
  3. Intrication: deux particules intriquées partagent une forme de connexion très puissante; même extrêmement éloignées l’une de l’autre, au moment où vous modifiez l’état de l’une, quel que soit l’endroit où se trouve l’autre, elle prendra instantanément la même valeur (ce qu’Einstein décrivait comme une spooky action at a distance). Le brillant scientifique Alain Aspect parle de cette propriété et de ses démarches pionnières dans une passionnante interview sur France Culture.

 

Acceptant cette réalité des particules quantiques, on accède à de fantastiques opportunités de calcul. Par exemple, si l’on considère deux bits classiques, on peut obtenir quatre combinaisons (00, 01, 10, 11) alors qu’un seul qubit peut décrire toutes les combinaisons possibles grâce au principe de superposition susmentionné. On peut donc facilement comprendre le potential de scalabilité de tels système: 2 qubits pourraient décrire les combinaisons de 4 bits classiques, et 10 qubits: 2^10 bits, ce qui équivaut à plus de mille bits (1’024 pour être précis). Certains problèmes compliqués pour un ordinateur classique deviennent donc très accessibles à un ordinateur quantique (p.ex. étudier la meilleure route à suivre parmi toutes les possibilités, identifier des molécules candidates pour un médicament, résoudre des problèmes de machine learning, etc.).

 

Au niveau technologique, plusieurs approches concurrentes s’affrontent et se distinguent par le type de particules utilisé pour créer des qubits: électrons, atomes ou photons. Chacune présente des avantages et des inconvénients.

  • Electrons: proximité relatives aux architectures d’ordinateurs classiques, sensibilité à la perturbation (ce qui requiert des températures extrêmement basses), influence seule du plus proche voisin (donc un grand nombre d’électrons est nécessaire), etc.

 

 

  • Atomes: nécessité d’avoir des champs électriques ou magnétiques (car ce sont des particules chargée qui nécessitent d’être confinées), uniformité du système, pluralité des connexions inter-particules, intrication facilitée, stabilité nécessaires (vide et basse température), etc.

 

 

  • Photons (particule composante de la lumière, sans masse): la plupart des composants utilisent la lumière comme activation donc on peut tirer parti des composants actuels en utilisant des photons comme qubits, même potentiellement à température ambiante; difficulté de créer des photons spécifiques sur demande, etc.

 

 

 

En l’an 2000, le scientifique DiVincenzo postulait des critères éponymes qui décrivent les conditions nécessaires à la construction d’un ordinateur quantique, à savoir: a) scalabilité d’un système avec des qubits bien définis, b) initialisation des qubits dans un état repère (fiducial state), c) temps de décohérence très longs (i.e. longs intervalles avant que les qubits ne soient perturbés), d) set universel d’opérations quantiques (quantum gates), e) capacité de mesure spécifique au qubit (étant donné que le seul fait d’observer perturbe l’état du qubit).

 

Au final, il est très probable qu’une combinaison habile entre ordinateurs classiques et quantiques se profile afin de tirer le meilleur de leurs différents fonctionnements, parfois complémentaires. Aussi, la question des logiciels quantiques se pose car bien qu’une fois les machines créées, leurs approches sont fondamentalement différentes d’un point de vue physique et les calculs se feront donc de manière différente. Mais parler d’algorithme quantique signifie également monter dans la pyramide de valeur, ce qui pointe vers un développement croissant de l’écosystème général.

 

Envie d’en savoir encore plus? Alors allez savourer la connaissance et les talents d’orateur de Prof. Gisin de l’Université de Genève ce jeudi lors de sa leçon d’adieu. D’ici-là, let’s ask Ziggy!

 

 

Start-ups et fonds de pension: les fiançailles

Annonce quelque peu feutrée avant-hier sur le site de l’Office fédéral des assurances sociales: “À l’avenir, les caisses de pension pourront investir plus facilement dans des technologies innovantes et porteuses d’avenir en Suisse.” Une relecture s’impose pour dégager un trio attendu depuis fort longtemps dans le monde de l’entrepreneuriat helvétique: fonds de pension, investissement, start-ups. Allléluia!

 

Leaders mondiaux en terms d’investissements dans l’innovation, les Etats-Unis ont depuis longtemps facilité cette possibilité d’investissement “alternatif” pour leurs fonds de pension, avec des chiffres stratosphériques pour 2021. Alors que le Royaume-Uni n’a pas encore les coudées franches avec cette manne financière nationale, l’Inde a emboîté le pas à la Suisse en annonçant en mars dernier que les fonds de retraite privés seraient autorisés à investir jusqu’à 5% de leur excédent investissable dans notamment des fonds de capital-risque (VC en anglais). La Suède a déjà mis en place un tel système depuis de longues années déjà et Spotify est un exemple des société non cotées qui a pu bénéficier de l’argent de fonds de pension. Au même titre que l’Autriche, l’Allemagne est également plus frileuse, signe de scepticisme quant au retour sur investissement de tels placements.

 

On le sait, la Suisse manque de fonds pour investir dans ses jeunes pousses et la provenance des importants tours de financement est traditionnellement étrangères (p.ex. Etats-Unis). Cette nouvelle disposition légale pourra renforcer le pays en étoffant ses capacités d’investissement nationales. A partir de 1er janvier prochain, une catégorie distincte pourra être créée dans le catalogue des placements autorisés pour les caisses de pension, avec une limite fixée à 5 % de la fortune de placement.

 

Comme le souligne le Ministère des Finances indien: “Dans un environnement à faible rendement, les investisseurs institutionnels mondiaux courent après la croissance afin de répondre à leurs repères de rendement interne et les startups indiennes sont apparues comme un fort moteur de croissance.” Il semblerait que les politiciens suisses voient la chose de la même manière. La notion de risque évoluerait-elle donc positivement dans notre pays?

 

Prenez cet argent vous dis-je!

Si l’argent est le nerf de la guerre, il l’est tout autant dans l’innovation: pas de fonds, pas de recherche; pas de recherche, pas d’avancées; pas d’avancées, pas de découvertes. Dans le monde de l’entrepreneuriat, qui s’attèle à développer une entreprise et un modèle d’affaire autour d’une innovation, on assiste – ô manne bienvenue – à une ruée des financements vers les entreprises. L’argent afflue de tous les côtés, les entrées en bourse se multiplient (même sans que les sociétés démontrent une quelconque profitabilité), les valorisations explosent, les investisseurs se pressent au portillon des start-ups.

 

Un comble direz-vous? Une opportunité que bon nombre d’entrepreneurs ont saisi sans forcément créer de la valeur à proprement parler. C’est un jeu à qui mieux mieux, à qui voudra écouter une (belle) histoire et dépenser plus que les précédents et bien vouloir débourser de l’argent sonnant et trébuchant pour des parts (des miettes?) d’une entreprise que les fondateurs et managers voudront bien leur allouer.

 

Dans un système économique où la croissance est LA métrique de succès prônée, les investissements qui multiplient leurs valeur sont perçus comme une réussite. Par voie de conséquence, ceux ou celles qui les initiés sont auréolés d’une intelligence commerciale, d’une prescience digne de respect de la part des acteurs du marché (et pas que). Compte tenu des tendances actuelles qui confirment ces rendements parfois stratosphériques, un curieux sens de l’optimisme prévaut jusqu’à flirter avec un sentiment de risque fortement diminué. Bizarre, non? vu que les statistiques indiquent qu’une infime proportion de start-ups survivra et sera profitable sur le long terme.

 

Selon Pitchbook, rien que sur les neuf premiers mois de l’année en cours, les investisseurs, les fondateurs et les employés ont reçu 582 milliards de dollars en valeur liquide de la vente de participations dans des entreprises états-uniennes financées par des fonds de capital-risque (venture capital VC en anglais), soit plus du double du record de 2020. En termes macro-économiques, cela équivaut presque à un produit intérieur brut annuel d’un pays comme la Pologne – et les trois derniers mois de 2021 restent encore à être comptabilisés! De quoi donner le tournis.

 

Si on assume un nombre donné de start-ups et que de plus en plus d’argent est sur la table, on comprend vite que le jeu tourne à qui arrivera à placer son argent dans n’importe quelle quelque start-up. Et qui dit investisseurs avides de placer leur argent dit compétition: compétition pour placer l’argent. Ô comble! Un partenaire de la société d’investissement early stage Two Sigma Ventures résume: “Les gens doivent prendre des décisions plus rapidement. Ils doivent faire moins d’efforts. Ils doivent payer plus.” Et si la dynamique de l’offre et de la demande est inversée, alors les entrepreneurs (qui se retrouvent du côté de l’offre) font grimper les valorisations qui ne répondent plus à des logiques très rationnelles.

 

En restant privées (en comparaison avec entrées en bourse), les entreprises profitent de la situation en levant des montants très (trop?) importants sans avoir à s’embarrasser des procédures administratives pour être mises sur un marché, dévoiler leur comptabilité, gérer des actionnaires, faire face à des pratiques financière de marché (p.ex. short sell), etc. De plus, des dispositions légales propices aux jeunes pousses aux Etats-Unis (notamment la loi “Faire décoller nos entreprises” – Jumpstart our Business Startups en anglais – votée sous Obama en 2012) favorise cette situation, à savoir rester en main privées. Le commissaire de la SEC, l’organisme fédéral américain de réglementation et de contrôle des marchés financiers, l’indique lui-même: “En raison de l’ampleur des capitaux disponibles, de l’assouplissement des restrictions légales et des possibilités accrues de retrait pour les fondateurs et les premiers investisseurs, les entreprises peuvent rester sur les marchés privés presque indéfiniment.”

 

De plus, les entreprises privées sont aux commandes en ce qui concerne la communication et ce qu’elles disent au public. A ce titre, vous pouvez “cacher la merde aux chats” comme diront les plus cyniques; plus posément, on dira que l’histoire sera enjolivée et que que l’écran de fumée sera plus au moins opaque. Vous vous souvenez de la débâcle de Theranos? de la descente aux enfers de WeWork géré par le sulfureux Adam Neumann? Tant d’autres en plus de ces deux exemples étaient des entreprises privées qui échappaient au reality check des actionnaires, du marché et des autorités en continuant à “laver son linge sale en famille”.

 

Un cycle se met en place: ces entreprises grossissent grâce à l’augmentation du capital-risque, et plus de capital-risque est injecté dans les entreprises afin d’y entrer suffisamment tôt pour en récolter les fruits. Pourquoi cet engouement? Car les entrées en bourse dissipe souvent le brouillard et les retours sur investissement sont moindres. A nouveau, l’offre et la demande biaisent le tout et on se retrouve dans un marché où “les investisseurs sont des preneurs de prix [price takers], plutôt que des faiseurs de prix [price makers]” selon Rotman, fondateur de QED Investors. Les valorisations ne sont plus en lien avec la réalité des finances de l’entreprises. On donne de l’argent sonnant et trébuchant à des ruses financières ou à de l’innovation à proprement parler?

 

Dès lors, une danse qui s’assimile à du speed dating se met en place: la forme (quantité) prend le dessus sur le fond (qualité) et les investisseurs n’ont que peu de temps pour prendre une décision, d’où un sentiment de FOMO (la peur de passer à côté d’une opportunité – Fear Of Missing Out en anglais).

 

J’ai une belle histoire à vous raconter, on prend un café via Meet et je vous envoie mon IBAN?

 

 

Source: The Great Competition to Give Away Money, VICE (article)