La Suisse numérique: un rêve plus qu’une réalité

La semaine dernière, un entretien avec Martin Vetterli était repris par de nombreux médias : il faisait remarquer que “la Suisse est à la traîne en matière de numérisation de la politique et de la vie quotidienne”. Avait-on besoin d’attendre autant de temps avant que le président de l’EPFL ne pose ce constat dont digitalswitzerland a fait son cheval de bataille depuis de longues années?

 

En ce dernier jour de mars, Le Temps en fait son éditorial en qualifiant de “dramatique” le retard de la Suisse au niveau du numérique. Les récents couacs des différents systèmes mis en place pour lutter contre la pandémie y sont notamment mis en avant mais cela n’est que la partie émergée de l’iceberg.

 

En parallèle, Fathi Derder reprend aussi ce texte sur son compte LinkedIn dans une série intitulée “coma numérique suisse” en citant par exemple un ancien collègue de l’hémicycle fédéral qui s’exprimait sur la question: ” ‘Tout le monde s’en fout’ répète mon fonctionnaire, son thé à la main. Il soupire: ‘Le numérique est trop complexe, trop lointain, électoralement inintéressant. Comment voulez-vous gagner des voix en parlant de numérique?’ ” Quand les enjeux électoraux passent avant la résolution de questions centrales pour le pays… Rien de nouveau mais il est navrant de constater le fossé numérique nationale qui nous sépare de notre première position sur le podium de l’innovation.

 

Mesdames et Messieurs les protagonistes politiques au sens large, quelles actions comptez-vous mettre en place pour remédier à ce cinglant retard? Ne nous dites plus que “tout va bien”: soyez visionnaires! Le défi est à la hauteur de nos capacités d’innovation: énorme.

Le dessous du classement d’innovation OMPI

Il y a peu, le Directeur de digitalswitzerland publiait un post sur Linkedin pour inciter la Suisse, bonne élève modeste, à célébrer un peu plus vocalement sa première place au classement global de l’innovation de l’OMPI (GII). Cela ne nous étonne (presque) même plus, un peu comme une nième victoire de Federer quand il régnait sur les courts: depuis 2011, le pays occupe la première place du GII.

 

Un classement doit cependant rester ce qu’il est: une incitation à faire mieux tout en étant une célébration des efforts réalisés. Mais si classement il y a, quels sont les métriques qui permettent de l’établir? Regardons-y d’un peu plus près.

 

 

Le Global Innovation Index (GII) est la simple moyenne de deux indices:

  • Innovation Input Sub-Index: cinq piliers saisissent les éléments de l’économie nationale qui permettent des activités innovantes.
  • Innovation Output Sub-Index: deux piliers comprennent les outputs de l’innovation qui sont le résultat d’activités innovantes au sein de l’économie.

 

Chaque pilier comprend trois sous-piliers qui sont eux-mêmes composés d’indicateurs individuels (environ 80 au total). La méthodologie est rigoureuse et ce ne sont pas moins que l’Université de Cornell (faisant partie de l’exclusif bastion IVY League) ainsi que l’INSEAD qui sont partenaires de l’OMPI pour mener à bien ce fastidieux travail de collecte, de classement et d’analyse. De plus, le rapport est audité par le Joint Research Centre of the European Union (JRC).

 

Les six piliers sont les suivants:

1. Les institutions

Il est essentiel pour l’innovation d’entretenir un cadre institutionnel qui attire les entreprises et favorise la croissance en assurant une bonne gouvernance et des niveaux corrects de protection et d’incitation.

2. Capital Humain et recherche

Le niveau et la qualité de l’éducation et de l’activité de recherche dans une économie sont les principaux déterminants de la capacité d’innovation d’une nation.

3.  Infrastructure

Composé de trois sous-piliers: technologies de l’information et de la communication (ICT), Infrastructures générales et durabilité écologique.

4. Sophistication du marché

La disponibilité du crédit et un environnement favorable à l’investissement, l’accès au marché international, la concurrence et l’échelle du marché sont autant d’éléments essentiels à la prospérité des entreprises et à l’innovation.

5. Sophistication des entreprises

Le dernier pilier tente de saisir le niveau de sophistication des entreprises pour évaluer dans quelle mesure elles sont propices à l’activité d’innovation.

6. Outputs de la connaissance et de la technologie

Ce pilier couvre toutes les variables qui sont traditionnellement considérées comme étant le fruit d’inventions et/ou d’innovations (p.ex. le nombre de brevets par habitants, nombre d’articles scientifiques, etc.).

7. Outputs “créatifs”

Le rôle de la créativité est largement sous-estimé dans la mesure de l’innovation et les débats politiques. Il comprend trois sous-pilier:

i) statistiques sur les demandes de trademark et indicateur de l’économie sur les marques les plus précieuses;

ii) indicateurs de la créativité et des résultats créatifs d’une économie (p.ex. exportations de services culturels et créatifs tels que des longs métrages) qui visent tous à donner une idée globale de la portée internationale des activités créatives dans une économie;

iii) créativité en ligne, ajustée à la population (p.ex. noms de domaines top-level par pays, nombre moyen d’éditions annuelles de Wikipédia, téléchargements d’application mobiles).

 

Ces métriques mieux comprises, il sera plus aisé pour un pays “d’optimiser” son classement à l’avenir (à l’instar des classements internationaux d’universités), bien que certains piliers demandent des années et des milliards d’investissements pour être mis en place et porter leurs fruits. Les auteurs du rapport avouent qu’il est ardu de trouver/rassembler des métriques qui permettent de quantifier plus directement l’innovation. Toutefois, ils sont plus plus soucieux d’améliorer le “chemin” vers une meilleure mesure, de comprendre l’innovation et d’identifier les politiques ciblées, les bonnes pratiques et les autres leviers qui favorisent l’innovation.

 

Comme le rappelait une récente chronique dans Le Temps: “Les autorités suisses, l’administration et le système sanitaire ont certes fait des efforts, mais ils ne fournissent pas encore des services de classe mondiale aux citoyens sur le plan numérique. Il est temps de se réveiller et de faire mieux, dans tous ces domaines.

 

En Suisse comme dans tout autre pays, les œillères ne sont pas de mise et le repos sur ses lauriers encore moins. Back to work!

 

PS: quelle coïncidence avec l’article du jour “Les trompeurs classements mondiaux de l’innovation”!

 

 

Un, deux, trois, SPAC!

La SPAC, ou Special Purpose Acquisition Company, est une société sans activité opérationnelle dont les titres sont émis sur un marché boursier (IPO) en vue d’une acquisition ou d’une fusion future dans un secteur particulier et avant une échéance déterminée. En d’autres termes, les SPAC sont des sociétés publiques fictives créées pour rendre publiques des entreprises cibles en fusionnant avec elles, ce qui évite à la cible de devoir passer par le processus traditionnel d’introduction en bourse (et de payer 5 ou 6 % de frais).

Les SPAC sont essentiellement l’inverse d’une introduction en bourse traditionnelle: une société s’introduit d’abord en bourse avec l’intention d’acquérir une société privée pour l’intégrer dans sa structure. Ce sont en fait des « coquilles vides » qui s’introduisent en bourse en amont, sans activités commerciales existantes ni résultats à présenter, tout en demandant aux investisseurs une sorte de chèque en blanc.

Il ne se passe pas une semaine sans que l’on ait vent d’une entreprise qui fasse son entrée en bourse via une SPAC. Il est à noter qu’en 2020, les SPAC ont levé plus de fonds lors de leurs introductions en bourse que durant toute la décennie précédente. Rien que l’an dernier, pas moins de 250 SPACs sont entrées en bourse, quatre fois plus que les années précédentes. On assiste en effet à  une SPAC-mania.

Penchons-nous d’abord sur le fonctionnement d’une SPAC comme le présentent Michael Klausner (Université de Stanford), Michael Ohlrogge (NYU) et Emily Ruan (Université de Stanford) qui, en novembre dernier, ont publié A Sober Look at SPACs.

 

Processus classique d’une acquisition via une SPAC

a) Les investisseurs publics achètent des unités composées d’actions et de bons de souscription lors de l’introduction en bourse d’une SPAC; le sponsor reçoit le mêmes type d’unités avec une promotion de 25 % et contribue également en espèces au paiement des frais de fonctionnement de la SPAC en échange d’un plus grand nombre d’unités.
b) Dans un délai de deux ans, la SPAC propose une fusion par laquelle une société privée devient cotée en bourse.
c) Les actions des investisseurs publics (souvent, bien plus des deux tiers du total de la SPAC) sont offertes au rachat.
d) Simultanément à la fusion, le sponsor et/ou des tiers achètent des actions dans le cadre de placements privés (PIPE) pour reconstituer une partie des liquidités que la SPAC a versées pour racheter les actions.
e) La fusion cible est réalisée.
f) Les actionnaires publics restants de la SPAC possèdent une petite partie des capitaux propres de la société issue de la fusion, et
g) le promoteur et les investisseurs privés tiers détiennent également de petites parts du capital de la société.

 

Les auteurs de l’article analysent les 47 SPACs ayant conclu des opérations de fusion entre le 1er janvier 2019 et le 30 juin 2020. Alors Oncle Picsou: le jeu en vaut-il la chandelle?

 

Quelques points sont à considérer:

  • Droit de rachat des investisseurs: l’une des principales caractéristiques de la SPAC est que les investisseurs publics de l’IPO de la SPAC ont le droit de racheter leurs actions avant la fusion cible à un prix de rachat égal au prix qu’ils ont payé plus un rendement; ils conservent également les bons (et les droits). Cet investissement, essentiellement sans risque, a permis d’obtenir un rendement annualisé moyen de 11,6 % pour les investisseurs qui ont racheté leurs actions lors des 47 opérations.
  • Trois causes de dilution: les causes de dilution sont (i) la “promotion” de 25 % par le sponsor, (ii) les frais de souscription de l’introduction en bourse de la SPAC, et (iii) la dilution des actions post-fusion causée par les bons de souscription (et parfois les droits) de la SPAC. Et comme la plupart des investisseurs rachètent leurs actions (au plein prix plus le rendement), l’impact de ces coûts sur la dilution du reste des actions de la SPAC en circulation est arithmétiquement amplifié.
  • Coûts de dilution: Klausner, et al. ont calculé que le coût médian des trois sources de dilution dans les 47 opérations était de 14,1% de la valeur des actions cibles après la fusion – 7,7% provenant de la promotion, 2,3% des frais d’opération et 4% des warrants et droits. Les 6 % pour souscrire à une introduction en bourse traditionnelle ne semblent donc comparativement pas si mauvais…

 

Et là, surprise ! Tous les participants à l’opération ne gagnent pas d’argent.

  • Performance de la SPAC: elle tient en deux mots – pas bonne. Le rendement moyen des actionnaires dans les trois mois suivant la fusion pour les 47 opérations est de 2,9 %. Six et douze mois après la fusion, le rendement moyen des 47 opérations était respectivement de -12,3 % et -34,9 %. Les rendements moyens comparés à l’indice des introductions en bourse sont négatifs sur toutes les périodes. Les performances des SPAC à long terme après la fusion sont également faibles, les rendements moyens des SPAC pour chacune des dix dernières années étant inférieurs de 10 à 75 % à ceux de l’indice Russell 2000 (référence la plus courante pour les fonds communs de placement qui s’identifient comme étant de petite capitalisation).
  • Cause des mauvaises performances: les auteurs ont constaté que la dilution de la SPAC est fortement corrélée aux pertes des actionnaires de la SPAC.
  • Rendement des sponsors: le rendement médian 3 mois après la fusion pour les sponsors des 47 opérations sur leurs liquidités investies est de 202%.
  • Net, Net: les sponsors prennent un certain risque et s’en sortent très bien. Les investisseurs des introductions en bourse réalisent un rendement hors normes sans risque. Et les actionnaires cibles après la fusion (dont le groupe comprend les investisseurs non rachetés) perdent de l’argent.

 

Effet de mode ou leurre, les SPAC ne sont pas prêtes à disparaître mais gare aux beaux discours qui cachent la réalité des chiffres.

Crowdfundez…..un projet de recherche!

L’argent, nerf de la guerre, mais aussi celui de la recherche. Bourses, subventions, budgets internationaux, projets flagships, etc., la variété des sources de financement pour les scientifiques de tous rangs n’a d’égal que la compétition qui fait rage pour assurer la pérennité financière des projets de recherche. Pas d’argent, pas de chercheurs; pas de chercheurs, pas de recherche; pas de recherche, pas de recherche.

 

 

Marie Griesmar (à gauche) et Ulrike Pfreundt (à droite) ©rrreefs

Pourquoi donc ne pas faire usage du financement participatif via des plateformes de crowdfunding? C’est la voie innovante qu’a choisi le duo composé de Marie Griesmar et Ulrike Pfreundt pour leur projet rrreefs. A l’intersection entre biologie marine et design, le but est de repenser, reconstruire et régénérer (les trois rrr) les récifs coralliens qui, selon leurs mots, “meurent à un rythme effréné et avec eux 25% de toutes les espèces animales qui en dépendent.” L’Union Internationale pour la Conservation de la Nature UICN, sise à Gland, le martèle depuis des années pour inciter les politiques à redoubler d’efforts et agir de manière plus substantielle.

 

 

©rrreefs

Ces structures sous-marines modulables sont un système biocompatible de briques en argile poreuse imprimées en 3D. Elles permettent une fixation des jeunes coraux qui y trouvent un environnement adéquat pour se développer et par ce fait, redonner vie à des zones qui souffrent d’une baisse, voire d’une disparition de la biodiversité des mers et océans. L’objectif est de taille: reconstruire durablement les récifs coralliens endommagés. Outre restaurer la biodiversité, le but est également socio-économique compte tenu du nombre important de populations qui dépendent de ces écosystèmes fragiles.

 

 

 

Avec cette récolte de fonds (symbolique), Griesmar et Pfreundt rajoutent une dimension importante à leurs travaux: celle de l’implication du public. En entraînant le/la quidam dans leur sillage, les backers suivent l’évolution du projet et renforcent leur sensibilité à la cause des récifs mais également de la recherche en général. Un public mieux informé et plus engagé pourra influencer les politiques de façon à ce qu’elles agissent sur telle problématique ou tel défi.

 

Quand récit et récif vont de paire.

PS: plus que quelques jours avant la fin de la campagne WeMakeIt!

 

 

(Image mise en avant: © Simon Renfer / www.rrreefs.com)

 

 

De l’interprétabilité du Machine Learning

Jour après jour, l’intelligence artificielle (IA) – et le domaine du machine learning (ML) – nous est présentée comme le futur. Le ML est bel est bien déjà omniprésent dans une foule de domaines mais se heurte régulièrement à un un obstacle de taille: son côté black box ou, formulé autrement, à son manque d’interprétabilité. Comment peut-on donc faire confiance à une telle technologie, même si ses applications sont de plus en plus répandues, si on ne parvient à la décortiquer, à l’expliquer? Qui sera tenu responsable en cas de conséquence néfaste? En gros, comment ça marche?

 

Cette question centrale, de surcroît pour une société civile qui s’empare de la problématique, est abordé par un très intéressant article paru dans The Gradient. Trois raisons principales sont mises en avant pour justifier pourquoi ce thème est important:

  • gagner en confiance: mieux comprendre un mécanisme technologique permet une adoption par un plus grand nombre à plus large échelle;
  • augmenter la sécurité: en se penchant sur les rouages des modèles de ML, on pourrait diagnostiquer certains problèmes plus tôt et offrir davantage de possibilités de remédier à la situation;
  • proposer la possibilité de contester: en décomposant un modèle de ML, on pourrait offrir l’opportunité de faire recours tout au long de chaîne de raisonnement.

 

Selon l’article de Lipton cité dans celui de The Gradient, l’interprétabilité se compose de deux aspects:

  1. la transparence: elle fait référence aux propriétés du modèle qui sont utile de comprendre et qui peuvent être connues avant le début de l’entraînement (de l’apprentissage) du modèle de ML.
    1. Simulability: un humain peut-il suivre pas à pas chaque étape de l’algorithme? On peut par exemple penser à des arbres de décisions ou à des modèes linéaires (au mapping direct) qui facilitent la compréhension.
    2. Decomposability: le modèle est-il interprétable à chaque étape ou en ce qui concerne ses sous-composantes?
    3. Transparence algorithmique: l’algorithme apporte-t-il des garanties? possède-t-il des propriétés facilement compréhensibles (comme le fait de produire un résultat précis)?
  2. l’interprétabilité post-hoc: elle fait référence aux questions une fois que que l’entraînement du modèle de ML est terminé.
    1. Explication du texte: le modèle peut-il expliquer sa décision en langage (humain) naturel, après coup?
    2. Visualisation/explications locales: le modèle peut-il identifier ce qui est/était important pour sa prise de décision?
    3. Explication par l’exemple: le modèle peut-il montrer ce qui, dans les données d’entraînement, est lié à ces input/output?

 

L’auteur de l’article se penche ensuite sur deux aspects qui sont à ses yeux des directions que devrait suivre la recherche sur l’interprétabilité.

  1. Evaluation: trouver de meilleurs moyens d’évaluer ces nombreuses méthodes d’interprétabilité.
  2. Utilité: s’assurer que ces approches d’interprétabilité apportent réellement une valeur ajoutée.

 

Il conclut enfin sur une invitation à poursuivre ces efforts à propos de l’interprétabilité en ML: “Cette tâche requiert une bonne compréhension de la psychologie de l’explication et le savoir-faire technique pour formaliser ces desiderata. Les travaux futurs pourraient se concentrer sur l’amélioration de la manière dont nous évaluons les explications et leur utilité finale pour les utilisateurs et les superviseurs humains.”

 

Ceci est une boîte noire.

Ces méga-investissements qui déforment la réalité

Dans son édition à paraître, le New Yorker Magazine publie un article intitulé “How Venture Capitalists are Deforming Capitalism” où l’histoire rocambolesque de WeWork, notamment l’ego trip de son fondateur Adam Neumann, est présentée en trame de fond. Cela a fait réagir Hervé Lebret qui souligne ces déviances dans le monde l’investissement depuis un certain temps: “Aujourd’hui, les startups lèvent des centaines de millions de dollars avant d’entrer en bourse et font d’énormes pertes même au moment de l’offre publique de vente [IPO en anglais].” On peut citer l’exemple de Snowflake qui est entrée en bourse à la mi-septembre alors que les opérations de l’entreprise ne couvraient en aucun cas ses dépenses (le pari est que la croissance et les marges opérationnelles renversent cette tendance).

 

Le phénomène n’est pas nouveau mais il est intéressant de réfléchir derechef à cette déformation des règles que l’argent induit. “Même la startup la plus mal gérée peut battre ses concurrents si les investisseurs la soutiennent.” est-il indiqué dans le chapeau de l’article du New Yorker Magazine. Le soutien prend avant tout une forme financière mais il peut également se traduire par un appui de “réputation” – on peut penser au Board assez prestigieux de Theranos qui conférait un certain prestige à cette startup qui a défié la chronique.

 

En 2018, Martin Kenney de l’Université de Californie à Davis et John Zysman de l’Université de Californie à Berkeley publiait un article qui soulignait également les nouveaux dilemmes de la finance entrepreneuriale: ” La croissance simultanée du nombre et de la taille des sources de financement privées a entraîné une situation dans laquelle les nouvelles entreprises peuvent se permettre de subir des pertes massives pendant de longues périodes afin de déloger les entreprises en place […]. Cette situation a déclenché des bouleversements remarquables dans de nombreux secteurs industriels autrefois stables car les nouveaux venus, alimentés par les investissements en capital, ont réduit les prix et affaibli les services des entreprises en place. Le résultat final est que les nouveaux entrants, ayant accès à des quantités massives de capitaux, peuvent survivre à des pertes pendant une période suffisamment longue pour supplanter les entreprises existantes et, par conséquent, transformer les écosystèmes industriels antérieurs.”

 

La création de méga-fonds tels que les Vision Funds pilotés par Softbank (le premier fond était de 100 milliards de dollars pour 18 milliards de pertes et le second fond annoncé est de 108 milliards) a donné lieu à des investissements défiant toute attente. Avec de telles sommes en jeu, la logique du bon sens ne prévaut pas nécessairement, comme le déclarait un ancien dirigeant du groupe WeWork au journaliste du New Yorker Magazine: “Au fond, nous avons choisi l’ignorance délibérée et l’avidité plutôt que d’admettre que cela était manifestement de la folie [batshit crazy en anglais].” Quand l’appât du gain corrompt à ce point, il n’est pas difficile de comprendre de quelle manière des milliards de dollars partent en fumée. En tire-t-on vraiment des leçons ou continue-t-on à parier sur d’autres chevaux pour se refaire la main? Il semblerait que la responsabilité des investisseurs soit rarement remise en cause alors qu’il suffirait qu’un des leurs montrent l’exemple (et prenne sur lui, rende des comptes) pour que les pratiques changent radicalement dans cette industrie dont les rouages s’apparentent à ceux d’un club.

 

Comme me le disait le directeur d’une école de management: “Il n’y a pas de fumée sans feu; mais il peut y avoir beaucoup de fumée si vous avez quelqu’un pour agiter un tapis au-dessus des flammes.” So, who wants money?!

 

 

Joyeux anniversaire swissnex

Et de deux décennies! Le saviez-vous? Il semble que non.

Perspectives sur une aventure dont vous avez entendu parler; ou pas.

 

Historique

 

Il y a 20 ans jour pour jour, Xavier Comtesse lançait officiellement la Swiss House à Boston. “Trouvez le lieu, l’argent et le personnel” lui avait-on dit après avoir avalisé le projet de consulat scientifique, une première. En 2003, sous l’impulsion du bureau de San Francisco, le réseau en gestation se renomme swissnex (de nexus, pas next, fréquente erreur) et se positionne avec son slogan: connecting the dots. Sa mission: créer des ponts entre la Suisse et le monde (comprendre: des écosystèmes dynamiques dans lesquels une présence suisse manque ou que swissnex peut complémenter) dans les domaines de l’innovation, la recherche et l’éducation (relations académiques au sens large); à ceux-ci s’ajoutent l’art, le design, l’architecture et la culture.

 

Au jour d’aujourd’hui, on dénombre cinq sites principaux (Boston, San Francisco, Shanghaï, Bangalore qui fête ses 10 ans, Rio de Janeiro) et leurs satellites (New York, Guangzhou, São Paulo) – le tout faisant partie du réseau plus global avec les attachés dans des consulats et ambassades de Suisse (p.ex. le Science & Technology Office à Tokyo). Le bureau de Singapoure ferme en 2015, signe de la flexibilité du réseau et décision concrète pour éviter une redondance avec les acteurs en présence, comme notamment l’ETHZ et le campus CREATE et l’ambassade pour les activités diplomatiques.

 

Le financement – Thierry Lombard et LODH permettent en 1999 de lancer l’initiative à ses débuts avec une donation –  est en partie privée, en partie publique. La continuité des activités est garantie seulement si les fonds sont réunis année après année à la différence d’autres organisations partenaires comme par exemple Switzerland Global Enterprise. La contribution financière étatique est dérisoire en comparaison de, par exemple, quelques coucous qui sillonneront nos cieux, devisés à 6 milliards de francs. Paradoxalement, un entrepreneur me lançait une fois: “vous n’êtes pas assez chers pour que l’on vous prenne au sérieux.” De quoi réfléchir au modèle d’affaire, tâche compliquée tant le spectre des activités est large et que la spécialisation dépend plus de la personne en charge que d’un cahier des charges très défini.

 

Succès

 

Comment mesurer les succès d’une telle initiative dont le but est de créer des liens? On ne compte plus les mises en relation entre des startups et des experts et/ou investisseurs (dont on a vent des mois ou même des années plus tard), des chercheurs et des instituts, des artistes et des musées. Il est ardu de quantifier les résultats d’un soft power mis en application au quotidien avec des moyens restreints mais qui sont ingénieusement compensés par de la créativité au niveau de la programmation des événements, des formats de collaboration, du rapport humain tissé au fil des ans dans pléthore de secteurs et avec une ouverture propre aux swissnexers. “Engineered serendipity” aura-t-on pu entendre lors d’échanges.

 

On peut cependant penser à quelques exemples concrets. Le fil est parfois ténu et pas forcément évident à prouver mais on ne pourrait réfuter le rôle behind the scenes pour en arriver à des succès tels que la présence de MassChallenge en Suisse, les projets d’innovation de Nestlé dans la Silicon Valley, le partenariat ECAL-MIT et tant d’autres à des niveaux plus personnels: untel qui change de poste suite à une rencontre lors d’un petit-déjeuner réseautage à swissnex et qui joue désormais un rôle clé dans une entreprise. Cette toile de relations pourra être “activée” en temps voulu pour créer une situation win-win.

 

Les détracteurs du réseau trouveront en tout temps des critiques à émettre. Il s’agit le plus souvent d’une incompréhension des rouages sous-jacents que d’une volonté de voir le verre à moitié plein. Comment comprendre la réalité du terrain depuis un siège bernois? Cela ne doit néanmoins pas amoindrir l’auto-critique pour constamment devancer les piques des observateurs. Pour un pays occupant (souvent) la première place des classements en innovation et investissant massivement dans l’éducation, le réseau swissnex fait régulièrement des envieux parmi les autres pays qui essaient, non sans peine, d’imiter la Suisse dans ce domaine. Entre tracasseries administratives et cadres auxquels se conformer, les projets étrangers ne parviennent pas à couvrir autant de terrain que swissnex ne le fait. Mais ne nous reposons pas sur nos lauriers, la paresse guetterait nos esprits.

 

Futur

 

A la fin des années 90s, l’idée était de trouver une parade au brain drain vers les Etats-Unis en maintenant des liens et créant des ponts avec les institutions académiques et les chercheurs. Le monde se trouvait également à l’aube de la dot come bubble.

 

Fast forward en 2020: avec ce Big Reset, quels sont les prochains défis à relever? Quelle est la valeur ajoutée du réseau? Comment financement ses activités? Dans quels lieux? Quels partenaires impliquer? Ce qui est certain: faire la place à des esprits ouverts, jeunes, curieux et entreprenants capables s’insuffler un renouveau. “C’est par la jeunesse que vient l’énergie” comme disait l’autre. Les pistes de réflexion semblent se cristalliser autour de l’initiative nex20 (en espérant que d’autres idées étofferont les cinq associations d’idées qui défilent avec le bouton “Surprise me”). Cinq voies de réflexion sont listées: connecter/travailler/vivre/se rencontrer/apprendre demain; on se départit des thèmes redondants “… of the future” même si l’idée reste dans la même veine.

 

Si le Parlement et les instances politiques décident en quelque sorte du sort de swissnex, il est impératif de continuer à convaincre leurs acteurs du bien-fondé de l’initiative dans un monde globalisé où le contact humain reste toutefois essentiel. Pour sortir du cliché banco-chrono-choco si ancré dans l’imaginaire des étrangers, une des missions de notre pays est de se projeter sur le devant de la scène. “Regardez ce que l’on peut faire ensemble!” devrait-on asséner au lieu de se profiler comme trop souvent au second plan.

 

Alors que le réseau fête ses noces de porcelaine avec le Secrétariat à l’Education, la Recherche et l’Innovation (SERI) et le Département des Affaires Etrangères (DFAE): what’s next swissnex?

Les immigrés innovent ne vous en déplaise!

Le 14 septembre dernier, Le Temps publiait un article sur les résultats d’une étude issue du Collège de Management de l’EPFL. Celle-ci met en lumière la forte contribution des inventeurs immigrés en Suisse à l’innovation du pays à travers le dépôt de brevets.

Citons: “Près de 30% des inventeurs travaillant et déposant des brevets en Suisse durant la période 2002-2015 sont titulaires d’un permis B, C, L ou G. […] Cela fait de la Suisse l’un des quatre premiers pays au monde en termes de proportion d’inventeurs immigrés, aux côtés de l’Allemagne, du Royaume-Uni et des Etats-Unis.

Remettre en cause la relation de cause à effet entre la force créatrice – des idées aux emplois – et la contribution des inventeurs immigrés à l’innovation (et donc à l’économie) relève d’une conviction politique, pas de faits.

Ce débat fait régulièrement rage aux USA, grand pays de l’immigration qui se retrouve empêtré dans des considérations similaires à intervalles réguliers. Il convient de rappeler qu’au pays de l’Oncle Sam, les immigrés contribuent également de façon très conséquente à faire croître l’économie via leur contribution à l’innovation nationale. Les récentes recherches du Prof. Daniel Kim de l’Université de Wharton, une référence dans le milieu économico-entrepreneurial, indiquent que “les immigrés aux USA créent bien plus d’emplois qu’ils n’en prennent, principalement parce que beaucoup d’entre eux sont plus enclins à lancer des entreprises qui créent ensuite beaucoup d’emplois.” Au niveau des statistiques, les immigrés représentent environ 15% des travailleurs aux USA et ont 80% de chances en plus de devenir entrepreneurs que les travailleurs autochtones.

Une myriade d’organisations telles que les investisseurs One Way Ventures basés à Boston ne s’y trompe pas en prenant le parti de soutenir les entrepreneurs étrangers sur sol américain. Il s’agit plus qu’une conviction mais bel et bien d’une réalité économique que l’on ne peut reformatter au gré de ses convictions politiques. Si jamais il vous fallait des arguments pour voter prochainement sur un certain objet…

Musk, la puce et le cerveau

Le 1er septembre dernier, on annonçait qu’Elon Musk avait détrôné son “collègue” milliardaire Mark Zuckerberg. Surprise pour certains, infamie pour d’autres: l’ingénieur fou voyait ses avoirs prendre l’ascenseur lors du split des actions Tesla. Pourtant, ce ramdam pécunier a quelque peu occulté une nouvelle en lien avec les paris fous de l’entrepreneur américain.

……..drum roll……….

Entre en scène Gertrude, un cochon qui se retrouve sous le feu des projecteurs. La raison? Des chercheurs lui ont intégré un appareil afin de pouvoir transmettre les signaux de son cerveau à un écran d’ordinateur. Gertrude, perplexe, a apparemment continué de dévorer des friandises alors que son cerveau se confondait avec cette nouvelle réalité.

Si ce type de stimulation cérébrale n’est pas nouveau – les médecins implantent régulièrement des électrodes dans le cerveau humain pour traiter l’épilepsie et la maladie de Parkinson – le Neuralink est particulièrement novateur. Il utilise une technologie sans fil et a la taille d’une grosse pièce de monnaie, ce qui contraste fortement avec les dispositifs implantables encombrants typiques des autres technologies de soins de santé.

Rappelons que l’entreprise technologique éponyme du bastion Musk – 158 millions de dollars levés –  affirme sur sur son site “développer des interfaces cerveau-machine à très haut débit pour connecter les humains et les ordinateurs.”

Fidèle à lui-même, Musk voir grand et prévoit de tester le dispositif sur des humains, en affirmant qu’il peut être utilisé pour traiter une myriade de maladies dont la paralysie, la cécité et la dépression. Rien que ça.

Cependant, les avantages potentiels ne s’arrêtent pas là. Musk a suggéré que l’appareil peut éventuellement être utilisé pour invoquer Teslas par télépathie ou pour diffuser le dernier album en vogue directement dans votre cerveau.

Comme il l’a dit dernièrement : “L’avenir va être bizarre.” Vous avez dit bizarre? Comme c’est étrange.

Source: AngelList

Véhicule-à-tout

Récemment, Nissan annonçait proposer une nouvelle monnaie d’échange. En effet, dans son exposition de Yokohama explorant le futur de la mobilité, l’entreprise permet aux visiteurs de payer leur parking en transférant une partie de l’électricité stockée dans les batteries de leurs véhicules électriques au bâtiment abritant l’exposition. L’électricité sera-t-elle bientôt monnaie courante?

Ce type d’initiatives – ou de technologies – visant à valoriser l’électricité des batteries de véhicules s’inscrit dans le concept “vehicle-to-grid”, abrégé V2G, traduit en français par “véhicule-réseau”, technologie permettant le flux bidirectionnel d’électricité de et vers la batterie. Avec d’autres véhicules de la marque japonaise, l’entreprise Octopus prône notamment la solution Powerloop pour encourager ses utilisateurs à adopter ce nouveau type d’échange.

Au cours d’un voyage à San Francisco en 2017, John Sarter, fondateur et directeur de l’entreprise Sol Lux Alpha, par ailleurs membre du réseau Solar Impulse, me faisait visiter des bâtiments dits “net zéro” (parfois complété par positif) pour indiquer que leur consommation énergétique est neutre: ils produisent autant qu’ils consomment (et produisent même parfois plus). Si une catastrophe naturelle venait à survenir, comme par exemple un “big ‘quake” redouté en Californie, une des applications envisagées est de pouvoir fournir les habitants du quartier en électricité, notamment par et pour leurs véhicules qui se mueraient en batterie mobile. En considérant la forte densité énergétiques de ces dernières, la capacité de stockage mobile est conséquente.

Par ailleurs en 2019, Volkswagen annonçait que toute la gamme Golf de la huitième génération allait être équipée de technologies V2X, à savoir “vehicle-to-everything” (véhicule-à-tout en français), ce qui représente le plus grand déploiement en termes d’échelle dans le monde automobile (bien que Toyota et Cadillac aient devancé le constructeur allemand de quelques années).

Avec des chiffres de vente en constante hausse, les véhicules électriques sont sources d’innovations multiples quant à l’électricité qu’ils transportent. De nouveaux modèles d’affaires voient et verront indéniablement le jour. Roulez jeunesse!