L’histoire comme instrument politique ou du bon usage du relativisme

La sagesse populaire recommande de connaître son passé pour préparer dans les meilleures conditions l’avenir. Souvent ressassée, cette formule, pour être aimable à l’attention de la science historique, n’en glace pas moins d’effroi ses serviteurs. Le futur ne constitue en rien le prolongement d’un passé dont il suffirait de dérouler le fil pour découvrir inexorablement, de manière prophétique, ce qui va survenir. L’histoire, au contraire, valorise le contingent et, si elle sert à quelque chose, ce sera surtout à nous aider à comprendre le contexte dans lequel se sont produits certains événements cruciaux, ou se sont prises certaines décisions lourdes de conséquences. L’histoire peut contribuer à saisir les enjeux du présent ; on ne peut, et ne doit, lui en demander plus.

Cette dimension, que revendique la recherche historique,n’exige pas moins un maniement prudent. Comment interpréter la matière brute qui la constitue ? Quel poids attribuer aux faits qui composent le récit historique ? Par nature politique, le choix des mots, l’acuité du regard, au-delà de l’honnêteté intellectuelle de celles et ceux qui le rédigent, refléteront sans doute certains partis pris, certaines préférences. Articuler la restitution du passé présuppose un tri, des sélections. D’où l’importance de pouvoir confronter des approches différentes, notamment sur le plan idéologique : à travers leur rencontre s’organisera une narration apte à intégrer les diverses réalités qui en forment les soubassements, et à dessiner le chemin vers une « certaine » vérité historique.

« Certaine »… On touche à l’un des problèmes les plus délicats qui attend l’historien. Celui-ci doit se compromettre au quotidien avec un relativisme érigé en boussole professionnelle… Mais est-il condamné de ne pas penser son environnement politique et social ? Doit-il s’abstraire du monde à force de le mettre en perspective, de scruter le réel qui s’active ? Doit-il conserver en permanence une distance qui doit l’empêcher de se laisser perturber par l’écume de l’actualité et de se concentrer sur les motivations profondes présidant aux convulsions qui l’agitent ? L’histoire est intimement liée au politique, qui fonde sur elle sa légitimité et fournit par nature aux politiciens les arguments leur permettant d’expliquer pourquoi ils s’estiment en mesure de faire mieux ce qui a été accompli avant eux… En même temps, l’historien lui-même devra travailler à construire son cadre de recherche sans se laisser éblouir par une quelconque envie militante. Le fait qu’il ait des convictions n’est pas en soi un inconvénient. En revanche, il doit savoir prendre du recul et se prosterner devant cette sacro-sainte distance qui doit conditionner son analyse.

C’est dans ce cadre que l’historien, en privilégiant le « comprendre » au « juger », se verra inévitablement adresser le reproche de justifier parfois des actes, des pensées ou des manoeuvres qu’il réprouve lui-même, mais sur lesquels sa déontologie l’oblige à poser un regard aussi critique que clinique. Le « pourquoi » et le « comment » doivent orienter sa réflexion, oeuvrant à dévider un échevau d’evénements intriqués les uns dans les autres et à démêler des processus décisionnels parfois obstrués par une myriade de motivations contradictoires. Son intelligence, mais aussi celle du lecteur ou de l’auditeur, dans un dialogue permanent, s’associeront pour tracer les lignes de forces d’un passé toujours opaque.

Mais jusqu’au faut-il pousser ce relativisme consubstantiel à la démarche historienne ? Existe-t-il un moment ou le jugement moral doit-il reprendre son magistère et balayer tous les questionnements, peut-être scientifiquement fondés, mais éthiquement destructeurs ? Toute l’histoire du nazisme, du fascisme et du communisme a confronté des générations de chercheurs à ce type d’interrogation ? L’historien, comme les représentants des autres sciences sociales, doivent souvent se résoudre à placer leurs sentiments en retrait par rapport à une approche de l’événement qui, biaisée, serait amputée de toute pertinence et de toute valeur explicative. Exercice difficile sur lequel beaucoup, hélas, trébuchent.

Un cas récent mérite l’attention. Dans Die Zeit du 25 février 2016, l’historien et journaliste allemand d’origine polonaise Adam Soboczynski propose une explication très stimulante des dérives autoritaires de l’actuel gouvernement polonais. Se plongeant dans le vécu d’individus formés sous la férule de régimes communistes, il montre que le nationalisme en vogue de nos jours ne peut que trouver un terreau particulièrement favorable dans les anciens pays du bloc de l’Est. Il observe en effet que l’internationalisme multiculturel si bien en cour en Occident, et notamment en Europe, ne peut provoquer une grande émotion dans ces régions. Pourquoi ? Parce que cet internationalisme censément solidaire avec l’ensemble de l’humanité, Polonais, Hongrois et Tchèques l’ont expérimenté, quarante ans durant, pour une résultat désolant. Ils ont appris à se méfier des doctrines humanistes alors que leur quotidien ne leur réservait que vexations et frustrations. Les grands principes ne correspondaient à aucune réalité tangible, une réalité noyée dans philosophie qui se voulait universelle mais ne connaissait même pas la liberté d’établissement.

Faut-il dès lors comprendre les nouveaux membres  de l’Union européenne ou les forcer à croire dans les valeurs que l’Union européenne a fait siennes, alors mêmes qu’ils ne supportent plus les régimes où la contrainte tient lieu de discours politique ? Assurément le rôle de l’historien s’arrête à cette question. Commence cependant celui du citoyen, de l’observateur engagé comme le disait Raymond Aron. Il est clair que le politique ne peut se contenter de suivre les humeurs du moment. Mais il errera, aveugle, s’il n’accepte pas d’introduire dans ses équations gouvernementales des inconnues qui risquent aussi de déplaire. Pour l’Union européenne, il pourrait s’agir d’admettre l’histoire comme un facteur potentiellement explicatif de comportements sans doute regrettables sur le plan moral, mais qui exigent d’autres schémas d’analyse. Car ces comportements, on ne les changera pas en prétendant qu’ils sont scandaleux ou en les jaugeant à l’aune d’une autre réalité.

Un relativisme à propos permettra d’appliquer des critères de jugement différenciés, non pour tolérer l’intolérable, mais pour soutenir des valeurs auxquelles on croit sans passer par un interventionnisme déplacé et injurieux à l’égard de la la iberté des autres. Ce relativisme doit aussi permettre de ne pas rassembler tout ce qui n’est pas « conforme » à l’air du temps sous l’étiquete d’un nazisme renaissant : l’argument a démontré son inefficacité. Il ne suffit pas de placer l’histoire comme une fin en soi, autorisée à justifier tout et n’importe quoi. Ce serait faire le jeu du conservatisme le plus borné. En revanche l’histoire peut aider à choisir les bons outils pour faire prévaloir ce que l’on pense juste, dans la compréhension des autres idées !

Olivier Meuwly

Docteur en droit et ès lettres, Olivier Meuwly est auteur de plusieurs ouvrages portant sur l'histoire suisse, l'histoire des partis politiques et l'histoire des idées. Auteur notamment d'une biographie du Conseiller fédéral Louis Ruchonnet (1824-1893) et de l'ouvrage: «La droite et la gauche: Hier, aujourd'hui, demain». Essai historique sur une nécessité structurante (2016). Son dernier livre: "Une histoire de la démocratie directe en Suisse" (2018).

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